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-oo- STATISTIQUE DES PEUPLES DE L'ANTIQUITÉ LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX, LES GRECS LES ROMAINS ET LES GAULOIS. Economie sociale, civile et domestique de ces peuples: Territoire; Population; Origine; Baces: Castes et Classes; Agriculture, Industrie, Consommations, Richesse puelique Forces Militaires C \ R ALEX. MOREAU DE JONNÊS Membre de r Institut. TOME PREMIER. PARIS GKILLAUMIN ET O, LIBRAIRES Etlileurs du Dictionnaire de l'Êconomie Politique, de la Collection des principaux Économistes, Au Journal des Économistes, etc. 14, RUE DE RICHELIEU STATISTIQUE tlK.S PEUPLES DE L'ANTIQUITÉ AUTRES OUVRAGES DE L'AUTEUR : Statistique des Colonies françaises. Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences de I Institut. Inédit. Statistique de V Espagne. 1 vol. in-8\ Ouvrage présenté aux Cortés par leur Président, comle Almodovar, et par Agoslino Arguellés.
Traduit en espagnol par Pascal Mailoz. Prospérité des Colonies françaises. Ouvrage couionné par l'Académie des Sciences de Lyon, lnédil. Le Commerce au XlXe Siécle. 2 vol. in-8j>. Ouvrage couronné par I Académie des Sciences de Marseille. Traduit en italien par Lampato. Épuisé. Effets de la Destruction des forêts sur létal physique des contrées. 1 vol. in 1". Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences de Belgique. Epuisé. Statistique de la Grande-Bretagne et de ilrlande. 2 volumes in 8j>, avec une carte. Épuisé. Heclierclies statistiques sur l'Esclavage colonial et sur les moyens de le supprimer. 1 vol. iu-So. Ouvrage couronné par la Société de Slatislique de Marseille. Histoire physique des Antilles , comprenant : la Géologie de l'Arcbipel américain, ta Minéralogie et la Monographie de son climat.
Travaux de l'Académie des Sciences. Eléments de Statistique, comprenant les principes généroux Ile celle Science et un aperçu historique de ses progrés. Présenté à l'Académie des Sciences morales et politiques, par M. Hyp. Passy. 1 vol. in-18. Slatislique de V Agriculture de la Erance , comprenant la Statistique des céréales , des vignes , des cultures diverses , des pâturages des bois et forêts et des animaux domesliques. 1 vol. in-8j>. Statistique générale de ta France. Ouvrage officiel , exécuté sous l'autorilé du Ministre de l'agrículture el du commerce; comprenant : la Statistique du Territoire, de la Population, du Commerce extérieur, de l'Adminìstration publique, de I ' Agriculture et de (Industrie. 12 vol. iu-40. Impr. natioDale. (Tous les ouvrages imprimés el non épuisés de M. Moreau de Jonnés, se trouvent chez les éditeurs Guillaumin ci Cf. EN PRÉPARATION : Economie sociale de la France, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. — Slatislique de la Société pendant chacune des cinq grandes périodes de notre histoire : Territoire; Population, Agriculture; Industrie; Consommations ; Colonies; Commerce ; Richesse publique ; Forces militaires : — comparés aux progrés de la civilisation dans les principaux Étais de l'Europe. lmpr.
Introduction
. Lors de la renaissance des sciences et des lettres , après les siècles de la barbarie du moyen âge, ['intelligence des peuples de l'Europe se ranima ; elle sembla , dit Érasme , l'un des hommes qui lui fit le plus d'honneur , réaliser la fable orien tale de cet oiseau merveilleux , qui sort de sa cendre , pour reprendre une vie nouvelle. Mais , pour recouvrer les trésors du passé , il fallut aller à la découverte des écrits de l'antiquité , comme on va mainte nant à la recherche des régions inconnues , voisines du pôle. L'un des livres de Tacite ou de Tite-Live exigeait pour être retrouvé, une expédition hasardeuse chez les Caloyers du mont Athos , ou d'épineuses négociations pour fouiller la bi bliothèque du Vatican ou celle de Sainte-Sophie. C'est pour avoir échoué souvent dans ces tentatives que nous sommes condamnés à n'avoir jamais que des fragments de ces chefs d'œuvre.
La possession de ceux qu'on avait acquis, n'était encore qu'une condition préliminaire pour parvenir à s'approprier leurs richesses ; trois siècles se passèrent à les traduire , à les comprendre , à les apprécier. On crut alors en avoir tiré tout
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. ce qu'ils pouvaient enseigner , et les érudits du temps de Louis XIV , ne doutaient point qu'ils ne possédassent la con naissance la plus étendue et la plus approfondie des auteurs anciens , lorsque , il faut bien l'avouer , cette connaissance se réduisait à l'interprétation des textes et au récit stérile des faits historiques. C'est au dix-huitième siècle qu'était réservé la gloire de commencer la véritable exploration de l'antiquité : celle qui a pour but de peindre complètement chacun de ses peuples, comme si l'on peignait un peuple moderne , en représentant avec une exactitude scrupuleuse , ses traits physiques et moraux , ses capacités intellectuelles , ses inclinations et ses actes privés et publics ; enfin tout ce qui constitue son état social , civil et domestique , avec "'indication des causes qui sont "'origine de chaque particularité de sa manière d'être.
Pour tracer ainsi d'une main sûre et vigoureuse, des ta bleaux qui font revivre à nos yeux , avec tous leurs caractères distinctifs, les peuples anciens, et qui nous offrent l'utile exemple de leurs institutions , de leurs lois , de leurs vertus publiques et des fautes ou des vices , causes fatales de leur décadence et de leur ruine , il a fallu le génie de Montesquieu , la philosophie audacieuse de Gibbon , l'érudilion gracieuse de Barthélemi , la critique savante et hardie de Nièbuhr. On sait quels admirables ouvrages nous devons à ces esprits supérieurs. Nos jours, malgré les formidables vicissitudes, qui en ont troublé la sérénité, ont vu se développer par une longue suite de succès, le mouvement qui entraînait "'élite des savants de l'Europe vers les études historiques de l'antiquité.
Des sources de faits nouveaux , imprévus , importants ont été découvertes dans une multitude de lieux : Dans la profondeur de la terre , comme à Pompeïa, à Khorsabad; — au milieu du désert, comme à Palmyre , à l'oasis d'Ammon ; — dans des temples souterrains, excavés, comme à Ipsamboul, à Eléphanta; — dans les papyrus et les cartouches égyptiens ; — dans les lan-
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. 3 gués de l'Orient mortes ou vivantes dont les secrets com mencent à nous être révélés ; — dans les monnaies dont les types , les dates , les inscriptions fournissent les témoignages les plus inattendus et les plus précieux. Toutes les sciences ont concouru à ces heureux progrès ; il n'est pas jusqu'à celle de la guerre , qui n'y ait contribué en ouvrant à l'observation archéologique, des régions inacces bles depuis des milliers d'années. L'expédition des Français en Égypte et les conquêtes des anglais dans l'Indoustan ont fait bien davantage , pour les études historiques , que tous les travaux des académies de l'Europe , pendant le dernier siècle. En cherchant quels sont les éléments de ces études , 011 reconnaît que c'est, en effet, ''exploration des monuments an ciens, qui, désormais, promet à la science , les acquisitions les plus importantes.
La source des traditions, renfermée dans les écrits des auteurs grecs et romains , semble être épuisée , à en juger du moins par les chétifs résultats , qu'ont donnés les dernières tentatives pour en découvrir d'autres dans les Palimpsestes de Rome, dans la poussière des monastères grecs et latins, et dans les bibliothèques turques. Au contraire, jamais moisson ne fut plus abondante et plus riche que celle donnée par les monuments historiques, trouvés de nos jours en Égypte, en Nubie, en Abyssinie, en Assyrie et jusque dans la Bactriane , pays lointain , qui paraît avoir été le centre d'une civilisation primordiale, tombée en oubli. II reste encore , pour ne rien négliger , dans la recherche des annales des peuples anciens , une troisième série d'éléments des études historiques. Ce sont les Documents , sorte de témoignages écrits ou chiffrés , qui déposent avec autorité sur les hommes et les choses du passé , en revêtant des formes diverses , autres que celles des récits traditionels. Telles sont : Les inscriptions sépulcrales, qui fournissent des indica lions biographiques sur les personnages marquants.
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. Les bornes militaires, qui font connaître les distances et les lignes du réseau des grandes roules romaines. Les cartes géographiques et les notices de ''Empire , qui établissent les limites des territoires et donnent des nomen clatures locales et des itinéraires. Les édits impériaux, qui , comme celui de Dioclétien, pres crivent, article par article, les prix des objets de consomma tion. Les lois relatives à ''impôt , à la propriété , aux héritages , aux élections populaires. Les recensements égyptiens, hébreux, grecs, romains, gaulois, qui énumèrent les castes, les tribus, les provinces, les conditions sociales. Les tableaux de levées et de contingents militaires, qui permettent de contrôler les dénombrements des populations. Les vocabulaires des différentes langues, qui révèlent ''origine des nations, cachée dans l'obscuriié des premiers âges du inonde.
Les dénominations des montagnes, des rivières , des villes , qui décèlent quels étaient les anciens habitants d'un pays. Les caractères des races , qui inscrivent , avec des signes certains, sur la face des hommes, quels étaient leurs ancêtres. et quels sont aujourd'hui les qualités de leur cœur et de leur esprit. Enfin , une multitude d'autres faits sociaux , exprimés le plus souvent par des termes numériques , et qui , conséquemment appartiennent , de droit, à la Statistique, dont les opérations élaboratives peuvent seules confirmer leur vérité, éprouver leur exactitude , étendre ou resteindre leur témoignage, et les appeler, suivant leur importance, à prendre place parmi les souvenirs de l'antiquité. Entre toutes les sciences , qui par de studieux efforts , ont réussi à agrandir le domaine de l'histoire ancienne , la Statis tique n'a pas encore été comptée. On a même supposé qu'elle
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. 5 ne pouvait rendre aucun service à la connaissance du passé , puisque son origine était, disait-on, contemporaine. Nous nous sommes proposé , dans l'ouvrage que nous en treprenons, de montrer Terreur manifeste de celte opinion ou plutôt de ce préjugé , et de prouver , par des faits incontes tables, que les premiers peuples de l'antiquité se sont servis de la Statistique , pendant tout le cours de leur existence sé culaire , comme d'une science politique , administrative , économique , nécessaire, essentielle , indispensable à faction des gouvernements, et à l'amélioralion des sociétés.
Pour atteindre cet objet et bien plus encore pour découvrir, s'il se peut , au moyen des faits numériques , empruntés aux Documents de l'antiquité, des notions nouvelles, des aperçus inédits , quelques vérités dignes d'être arrachées à l'oubli , et surtout quelques exemples bons et recommandables dont peuvent profiter les peuples modernes , et les hommes qui dirigent leurs destinées , nous avons essayé , dans les pages suivantes : 1° De tracer l'histoire de la Statistique , depuis l'origine de cette science jusqu'au moyen âge, et de lui rendre, parle té moignage des autorités les plus respectables et les plus impo santes, le rang qu'elle a le droit de prendre parmi les con naissances les plus essentielles au gouvernement , et que lui avaient assigné , il y a quarante siècles , les nations les plus ci vilisées. 2° D'enseigner , à l'exemple des Pharaons de l'Egypte , des prophètes et des rois des Hébreux , des archontes d'Athènes , des consuls et des empereurs romains , par quelles investiga tions on obtient des termes numériques , qui font connaître les hommes et les choses, avec la certitude et la précision qu'exigent les affaires de l'Elat. 3° De montrer, à un point de vue différent de celui des his toriens, les nations qui ont régi l'Europe ancienne, et de rédiger ou plutôt chiffrer l'inventaire de leurs populations , de leurs productions agricoles et industrielles , de leurs consom-
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. mations , de leur richesse publique el de leurs forces militaires. 4° De recueillir et préparer, pour être mis en œuvre, par quelque savant du premier ordre , les matériaux d'une histoire de l'Économie politique des peuples anciens, déduite, non de considérations vagues, plus ou moins ingénieuse, mais de chiffres positifs , transmis par les plus hautes autorités historiques et philosophiques des temps anciens. 5° Et enfin , de faire ressortir des écrits de l'antiquité , de nombreux faits statistiques, qui n'ont pas encore été jusqu'à présent élucidés , commentés , interrogés , et d'en tirer, autant qu'il nous sera possible , des lumières nouvelles sur l'organisation sociale des peuples , qui demeureront éternellement ('honneur et la gloire de l'humanilé. Pour exécuter ce travail avec clarté , nous l'avons divisé en cinq parties , savoir : 1° La Statistique des anciens Egyptiens ; 2° Celle des Hébreux; 3° Celle des Grecs ; 4° Celle des Romains ; 5° Celle des Gaulois.
Chacune de ces parlies énumère les faits, qui ont pour ob jets : lu Le territoire du pays de chaque peuple ; 2° Les Populations suivant leurs nombres, leurs castes, leurs classes , leurs races et leur origine : 3" Les Éléments de la Société ; 4° L'Agriculture et ses productions ; 5° L'industrie et le Commerce ; 6° La richesse publique ; 7° Les forces militaires de chaque pays. PEUPLES DE L'ANTIQUITÉ PREMIÈRE PA.RTIE. STATISTIQUE DES ANCIENS ÉGYPTIENS. De tous les pays qui ont brillé dans l'antiquité , aucun n'a égalé la splendeur de l'Égypte des Pharaons. Celte terre n'était comparable à aucune des contrées du monde. Rien de plus extraordinaire que les phénomènes de son climat et de sa fécondité ; — de plus énigmatique que l'origine de ses habitants ; — de plus mystérieux que leur langue hiéroglyphique et leurs symboles religieux; — de plus magnifique que leurs monu ments royaux et sacrés ; — et de plus merveilleux que leur civilisation, dans un temps qui nous semble proche de l'enfance des races humaines.
II a fallu qu'une armée française vînt camper sur les ruines sans pareilles de Diospolis, pour vaincre l'incrédulité , qui refusait d'ajouter foi à tant de prodiges, et pour réhabiliter Hérodote injustement accusé d'avoir embelli, par des fables orientales, les récits qu'il faisait à la Grèce sous ''invocation de la muse sévère de l'histoire. Ce sont maintenant des faits certains , constatés par l'autorité irrécusable de la science : Le sol de l'Égypte est renouvelé tous les ans , depuis cin quante à soixante siècles, par le limon du Nil qu'apportent les inondations périodiques; et, pendant cette longue période, qui nous semble, d'après nos calculs, la durée entière du monde , il n'a pas cessé de pourvoir abondamment à la sub sistance d'une population condensée. La terre , qui a fourni tant de moissons , n'appartient pas à l'Égypte ; elle provient des montagnes du centre de l' Afrique à sept ou huit cents lieues de là.
C'est le NU, qui la charrie, et dont les eaux transforment le pays tour à tour en un lac im mense et une campagne verdoyante. Hors de la vallée , limitée par deux chaînes de montagnes, commence le désert , la solitude , la terre maudite , sans eau , sans végétation , dont les sables mouvants menacent de faire irruption sur le domaine de ('agriculture. C'est l'image de la mort qui fait mieux sentir le prix de la vie. Un vieux peuple habitait ce sol nouveau , qu'il avait pour ainsi dire formé, en le desséchant. II avait perdu toute mé moire de son origine , ce qui prouve sa haute antiquité ; ce pendant , il avait des traditions sept fois plus anciennes que les premières traditions sémitiques; et, en effet, il avait déjà une civilisation magnifique quand les Hébreux n'étaient en core qu'une famille unique, celle d'Abraham.
II est bien inutile de dire qu'il n'était pas alors plus question de l'Europe tout entière que des planètes qu'on vient récemment de découvrir. Un trait caractéristique de celte civilisation , qui prouve sa supériorité mieux ou plus encore que le perfectionnement des sciences et des arts , c'est le sens moral qui raccompagnait , STATISTIQUE DÉS EGYPTIENS. 9 et qui est une faculté supérieure de l'esprit humain , donnée aux nations par des institutions perfectionnées, puissantes el prolongées séculairement. On ne peut douter que les Égyp tiens ne possédassent celte faculté, car Moise, élevé au milieu d'eux, la manifeste dans son plus haut degré de sublimité ; et les peuples les plus éclairés de l'antiquité se sont inclinés de vant la sagesse de l'Égypte , envoyant d'outre-mer leurs philosophes les plus illustres, pour en consulter les oracles.
Tel est le peuple dont nous allons tracer brièvement la Statistique. Les explorations faites, de nos jours, dans la vallée du Nil, par des voyageurs intrépides et des savants célèbres, nous ont fourni, sur ce pays, des connaissances étendues et précieuses qui permettent de compléter les notions qu'avaient données les historiens de l'antiquité. II reste, sans doute , encore beau coup de lumières à rassembler, pour dissiper les ténèbres d'un passé si lointain ; mais , il est cependant possible d'es quisser, dès à présent, un tableau statistique de l'ancienne Égypte , et de l'économie sociale de ses habitants. Ce travail , qui, au premier abord, peut paraître une entreprise téméraire, est assurément moins hasardeux que s'il avait pour objet quelques-uns des Élats modernes de l'Europe, dont les chan celleries sont bien moins riches en documents statistiques que ne Fêtaient les archives des Pharaons.
La détermination des intérêls sociaux, par des nombres officiels, certains et précis, ne pouvait manquer dans les an nales d'un peuple parvenu à une civilisation aussi élevée. C'est un signe indubitable de la raison supérieure qui régit les affaires d'un État , de même que l'absence des chiffres , dans les actes de l'autorité , n'annonce que trop qu'ils sont dictés par "'arbitraire et le hasard bien plus que par l'expérience des hommes et des choses, qui forme la base de la sagesse humaine. Nous indiquerons, dans les pages suivantes, quelle étendue avait le territoire de l'Égypte, quelle population avait ce pays, quelles étaient son agriculture et son industrie; et quels étaient les éléments de la société, chez le premier peuple civilisé de l'antiquité. . CHAPITRE R TEBB1TOIBE DE I." ANCIENNE EGYPTE.
L'Égypte n'est point l'un de ces pays du monde ancien dont les limites égarées , comme celles de F Assyrie , dans de vastes plaines, nous laissent ignorer quelle élait la surface des con trées qu'elles renfermaient. Séquestré entre la mer, les cata ractes du Nil et deux chaînes de montagnes arides , qui se pro longent sur ses flancs , son territoire est aujourd'hui le même qu'il y a 4,000 ans ; et l'un des héroïques compagnons du géné ral Bonaparte, le colonel Jacotot, a pu en déterminer trigono métriquement Fétendue, comme s'il eût été l'un des ingénieurs du Pharaon Sésostris, ou pour mieux dire deRamsès le grand. Voici les résultats de ses opérations : CADASTRE DE L'ÉGYPTE Hectares. L. m. carr. Terres envahies par les sables 102,700 52 — rendues stériles par l'obstruction des canaux 936,600 474 — restant incultes par défaut de bras . . 1,334,900 685 Étendue de la surface inutile 2*,394,200 1,211 — de la surface en culture .... 1,927,700 977 Étendue du domaine agric. de l'anc.
Égypte 4,321,900 2,188 Ainsi, par l'invasion des sables du désert, le défaut d'arrose ment, le manque de bras, ou de capitaux , et par les effeis du gouvernement des Turcs, des Mammelouks et de leurs succes seurs, l'Égypte a perdu plus de la moitié de ses terres utiles, TERRITOIRE. 11 donl la surface était , sous les Pharaons el les Ptolémées , de 2,188 lieues carrées moyennes. C'est par approximation Féten due de la Suisse, de la Bohême, du Piémont avec la Savoie, ou de la Lombardie avec les provinces Vénitiennes. Le pays toui entier avait une surface de 3,500 lieues carrées. Dans cet espace circonscrit au milieu d'une solitude aride de plus de 4,000 lieues carrées, qui forme comme une dépendance de l'Égypte, vivait jadis une population agglomérée, forte selon les lemps, de six à sept millions d'habitants.
C'était environ 2,000 par lieue carrée moyenne , au lieu de 12 à 13 cents comme à présent en France. La part de chaque personne, dans la surface fertile et cultivable, n'était pas de 62 ares. Une étendue aussi bornée paraît insuffisante , quand on la compare à celle qui revient à chaque individu , dans nos États de FEurope, et qui est, dans nos départements de 150 ares, el du double dans FEmpire russe. Celte différence est pro portionnelle à la puissance de production de chaque pays ; elle montre que, malgré la beauté de notre ciel, la fécondité de nos champs, les progrès de notre agriculture et la force de nos populations, la France de nos jours n'est à Fancienne Égypte que ce que la Russie est pour nous ; c'est-à-dire : un pays à peine cultivé et à moitié désert. En effet, la vallée du Nil ne ressemble point à nos contrées, qui attendent des pluies leur arrosement et dépendent pour sa distribution de tous les hasards des fluctuations de Fatmos phère.
En Égypte , les débordements périodiques du fleuve, régularisés par les travaux d'une longue suite de générations, répandaient jadis partout et constamment la même fertilité, à tel point que Moïse, dans le Deutéronome, compare les terres arables de ce pays , à un jardin (a). La longueur de la vallée du Nil , depuis Fîle de Philœ , près de la dernière cataracte , jusqu'aux grandes pyramides , près du cap de la montagne Lybique , est de 860 kilomètres ou 184 Deutéron. r. n. v. in. lieues moyennes en suivant les sinuosités du fleuve. Les bras qui renferment le Délia, ajoutent à celte étendue 180 kilomètres ou 33 lieues, en ligne droite. C'est au total 1040 kilomètres ou 218 lieues, c'est-à-dire le diamètre de la France. Mais la lar geur, qui varie beaucoup , n'est considérable qu'à l'entrée du Delta.
En la mesurant par le développement de la côte , qui borde l'Égypte au nord , depuis Alexandrie jusqu'à Pelouse , elle est de 300 kilomètres ou 60 lieues. Dans le haut de la vallée, les deux chaînes de montagnes se rapprochent du Nil , et parfois ne laissent sur ses bords qu'un étroit passage ; elles projettent même leurs rameaux en travers de son lit , d'une berme à l'autre, et élèvent ainsi dans ses eaux , des récifs qui forment les cataractes si célèbres depuis tant de siècles. C'est la longue el étroite vallée, que nous venons de décrire, qui a servi de berceau à la civilisation de l'oecident. La première el la plus grande merveille de cette terre mer veilleuse, celle qui est Forigine des autres, c'est le Nil, ce fleuve immense, par la longueur de son cours et la prodigieuse abondance de ses eaux, dont les débordements réguliers, périodiques , fécondateurs, ont permis aux habitants d'une seule vallée de devenir un grand peuple , capable de conquérir un empire , et qui mieux est de fonder une civilisation dont les prodiges nous frappent d'étonnement.
En descendant des régions centrales el encore inconnues de F Afrique , le Nil , dans ses basses eaux, a, en Nubie, des rives hautes de 30 pieds, et qui en ont encore 20, dans l'Égypte du milieu. Leur hauteur décroît, en raison de la proximité des embouchures du fleuve. II suflìl de ce fait, qu'atteste le savant Wilkinson , pour juger quelle énorme masse d'eau il roule dans son lit. L'expérience avait appris aux anciens Égyptiens, que la quantité de blé donnée par leurs récolles , était dans une dé pendance absolue de la hauteur de Finondation. A 12 coudées seulement ou 18 pieds, il y avait famine ; — 13 — ou 19 à 20 pieds , diselle ; — 14 — ou 21, espérance; TERRITOIRE. 13 A 15coudéesou 22 et demi, certitude de la récolte ; — 16 — ou 24 pieds, fertilité de tout le pays, et ivresse de joie de la population.
Sous le règne de Fempereur Claude , Finondalion fut de 18 coudées ou 27 pieds ; c'était la plus haute dont on eût le souvenir ; la plus basse fut de cinq coudées seulement ; elle eut lieu à Fépoque de la bataille de Pharsale et du lâche assassinat du grand Pompée ; ce phénomène désastreux fut regardé comme une punition de ce crime (a). Un pays, où la subsistance publique est ainsi réglée par une échelle proportionnelle dont les degrés ont pour expression des chiffres rigoureux , devait être nécessairement peuplé de statisticiens. Le climat de l'Égypte correspond à la singularité de sa con figuration géologique ; il est sans pareil ; on ne connaît aucune autre contrée du globe , d'une aussi grande étendue , qui soit privée de pluie, et qui soit néanmoins d'une aussi prodigieuse fertilité. Ce phénomène prend sa cause dans les déserts de sable dont Félroite vallée du Nil est enveloppée, et qui absor bent les vapeurs de Falmosphère par une sorte d'attraction.
Les inondations, qui tiennent lieu de Farrosement par les eaux pluviales, tirent leur origine des pluies torrentielles, tombant pendant Fhivernage , au-delà du tropique sur le plateau de FAbyssinie , aux sources du Nil bleu ou Bahr el Azrek, et sur les montagnes de la Lune aux affluents du Nil blanc ou Bahr el Abiad. Ces sources, qu'aucun Européen n'a encore visitées, gisent , à ce que l'on croit , par le dixième degré de latitude , sous le climat le plus brûlant de FAfrique, et dans une région qui doit être au milieu des nuages. Les embouchures du Nil , qui le versent dans la Méditer ranée, étant situées par le 31° 30' de latitude , et le Gebel el Kumri ou monts de la Lune , par le 10e degré , le fleuve a en ligne droite 53" lieues; ses déviations lui en donnent 7 à 800 ai Hérod. I. II. Pline.
I III. p. 10. dont plus de la moitié sous la zone torride. On estime que ses dépôts ont élevé le sol de la vallée, depuis le règne de Mœris, de 230 pouces ou environ 19 pieds, en 2,124 ans. C'est plus d'un pouce par dix années. On voit que littéralement le Nil a fait l'Égypte. Sans lui ce serait un pays inhabitable, comme une oasis qui aurait perdu sa source d'eau vive. La ville du Caire, quoiqu'elle ne soit qu'au 30° de latitude, éprouve par le voisinage des déserts, qui accroissent la chaleur en la réfléchissant, une température moyenne estivale indiquée par le 33e degré du thermomètre centigrade, et même le 37e. En remontant la vallée, au-delà du Delta , une averse est un évènement extraordinaire et dont la durée n'excède par quelques minutes ; mais dans le Delta même, pendant la saison froide, il tombe parfois de la pluie, qui vient avec le vent de la Méditerranée; et il y a quelques rares exemples que les montagnes de la Syrie aient -envoyé de la grêle ; ce sont des phénomènes locaux et instantanés , qui n'empêchent nullement l'Égypte d'être un pays soumis à une chaleur africaine excessive.
Les détails suivants montreront quelle était, dans la vallée du Nil , la répartition des terres. II y avait, en Égypte, trois sortes de propriétés, suivant le système indou de la hiérarchie des castes. 1° Lesbiens territoriaux de la première classe appartenaient à la caste sacerdotale, qui, selon Diodore, les avait reçus d'Isis, c'est-à-dire qui les possédait de droit divin (a); mais Moïse, qui devait en être parfaitement informé , rapporte que les prêtres les avaient obtenues de la dévotion des rois(b). Ces propriétés étaient exemptes de tout impôt ; et comme elles formaient le tiers de Fétendue du pays , elles devaient avoir une surface de 1 ,440,000 hectares ou 730 lieues carrées moyennes. En France, le domaine ecclésiastique n'avait, en 1788, que le dix-huitième de Fétendue du pays ou 1536 lieues carrées ; mais le revenu ai Diod.
I. I. p. t. c. n. ibi Gen. c. xi.vn. v. 2! TERRITOIRE. 15 qu'il donnait , joint aux dîmes et au casuel , montaient à 405 millions de francs, somme qui s'élevait au tiers du revenu pu blic. En sorte que notre clergé était, il y a soixante ans , aussi riche que la caste sacerdotale de l'Égypte ancienne ; et , après 4 à 5,000 ans , le même fait d'économie sociale était reproduit par notre organisation politique. 2° Le domaine royal constituait la seconde classe des pro priétés territoriales ; il comprenait plus des deux cinquièmes de leur totalité , depuis que le Pharaon dont Joseph était le ministre, avait profité du fléau de la famine, pour obtenir, par le monopole du blé, la cession des terres de ses sujets (a). 3° Les fiefs militaires formaient la troisième classe des biens fonciers ; ils étaient héréditaires , dans les familles qui com posaient la milice.
Chaque fief était de 12 aroures faisant 25,200 mètres carrées ou deux hectares et un cinquième (b). Hérodote nous apprend que la caste militaire se divisait en deux espèces de troupes : les Calasiries , qui habitaient 12 nomes ou provinces différentes, el qui, lors du plus haut terme de la population, montaient à 250,000 hommes ; et les Hermo tybies, répandus dans cinq nomes et demi, au nombre de 160,000 (c). La réunion de ces gens de guerre formait une armée permanente de plus de 400,000 hommes, égale à la nôtre sur le pied de paix , mais quintuple eu égard à la population. Elle n'était cependant que d'un seizième du nombre total des habitants au lieu de correspondre au quart , comme la levée en masse des Gaulois. A raison de cinq personnes par famille, cette armée suppose que la caste militaire s'élevait au moins à deux millions de personnes de tout âge et de tout sexe; et, en effet, Hérodote la porte à 2,230,000.
Les terres, qu'elle possédait, d'après la fixation de 12 aroures, par fief, avaient une étendue de plus d'un million d'hectares ou 523 lieues carrées. C'était à très peu près le quart de l'Égypte. Ainsi, ces colonies militaires auraient (a) Gen. I. XLVII. v. 17. 22. (b) Hérod. I. II. p. IG8. (c) Hérod. I. II. sect. IG5. IGC. eu 4,000 habitants , par lieue carrée moyenne , comme le département du Rhône avec la ville de Lyon , si Feffectif des troupes eût été complet, et si leur service n'avait pas exigé d'en détacher des garnisons considérables sur les frontières de la Nubie et de la Syrie. On sait d'ailleurs que le territoire de F Attique comptait 4,400 habitants , par lieue carrée, même en défalquant la population d'Athènes. La caste sacerdotale possédant, de toute antiquité , le tiers du pays ou 730 lieues carrées , et la caste militaire un peu moins du quart ou 523 lieues, le domaine royal devait avoir 1 ,848,000 hectares ou 935 lieues carrées, faisant moins de la moitié de l'Égypte .
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