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XXI. LE RÈGNE DE METTERNICH…

Part 7 of 8 · Bourgeois, Émile · Public domain text

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XXI. LE RÈGNE DE METTERNICH

LES CONGRÈS D’AIX-LA-CHAPELLE ET DE TROPPAU

AIX-LA-CHAPELLE (1818).

Lorsque Alexandre Ier invita Metternich et son maître à proclamer les principes de la Sainte-Alliance dans une réunion de souverains, il reçut l’accueil le plus encourageant. «Cette noble et grande fraternité des souverains, écrivait le 20 août 1817 le chef du cabinet autrichien à Nesselrode, vaut mieux que tous les traités. Elle établira pour longtemps ce que le bon abbé de Saint-Pierre avait voulu établir pour toujours.» Dans le projet russe que l’Angleterre avait jugé dangereux et repoussait, l’Autriche pouvait trouver des avantages, fixer et consolider par la paix sa puissance en Italie et en Allemagne, se faire honneur et profiter de ces conférences solennelles. A les refuser en bloc, elle pouvait au contraire se créer une situation difficile. Sans compter que Metternich «espérait paraître et agir comme une sorte de puissance morale pour l’Allemagne, pour l’Europe même». Son rôle devint en effet considérable: il mania la Sainte-Alliance qu’il n’avait pas créée de telle sorte qu’on pût l’en croire l’auteur, et qu’elle lui servît.

Dès le début, l’Autriche stipula que la question de l’Espagne et de ses colonies ne serait point traitée à Aix-la-Chapelle. L’Angleterre eût refusé, sans cette condition, d’y paraître. Pour plus de sûreté, la circulaire du 25 mai 1818, adressée par les quatre puissances à leurs agents, spécifia qu’elles n’entendaient point «tenir un Congrès et permettre l’intervention d’autres princes ou cabinets». Il ne s’agissait que de conférences entre les États signataires du traité de Paris limitées à un seul objet, l’évacuation immédiate et anticipée du territoire français. Rien de plus: le tsar serait satisfait si on l’aidait, en ayant l’air de servir son amitié pour la France, à la libérer plus tôt. Richelieu, à la première nouvelle, félicita et remercia son protecteur «d’avoir réconcilié les souverains et posé par la Sainte-Alliance les bases d’un édifice nouveau de paix et de concorde». Cette concession à la politique russe était sans danger; elle offrait même plus d’avantages que d’inconvénients. L’Autriche, la Prusse et l’Angleterre se créaient des titres à la gratitude des Français et, rappelant leurs troupes, leur évitaient un trop long commerce avec une nation dont le libéralisme était contagieux. Dans cette voie, essentiellement pacifique, Metternich alla plus loin encore: il décida les alliés à recevoir aux conférences les représentants de Louis XVIII. Mais, ce fut à la condition que les affaires d’Amérique ou d’Orient, les seules importantes pour la Russie, ne seraient pas abordées. Il exigea que «cette obligation fût solennellement reconnue longtemps avant l’ouverture des conférences par les quatre cours. Ainsi rien ne serait changé à l’ordre de choses existant.» Point de guerre par la Sainte-Alliance, au profit des ambitions russes; mais dans cette union des souverains destinée, limitée à la paix, «le plus beau triomphe pour l’Autriche» dont la prudence, sans heurter le tsar, l’enchaînerait.

On pourrait s’étonner qu’Alexandre Ier eût accepté ces conditions, si l’on ne connaissait ses arrière-pensées. Il espérait qu’en dépit des précautions de Metternich, sa politique et son programme ne pourraient plus être écartés des conférences. Que la réunion eût lieu, c’était l’essentiel. Le reste viendrait bien par surcroît, nécessairement. Capo d’Istria, son conseiller, qui le poussait à s’occuper des Balkans, «plus grec que russe», laissait voir ses espérances à Metternich lui-même. Nesselrode disait à Malvirade, envoyé de la France à Pétersbourg, le 12 juin déjà: «Les conférences d’Aix-la-Chapelle obtiendront une véritable extension: on ne s’y occupera pas que de la France.»

La réunion fixée au 20 septembre 1818, entre les ministres des cinq puissances, Metternich pour l’Autriche, Castelreagh et Wellington pour l’Angleterre, Hardenberg et Bernstorff pour la Prusse, Nesselrode et Capo d’Istria pour la Russie, le duc de Richelieu et le baron Mounier pour la France, par les projets différents qu’ils y apportaient, n’était pas un terrain d’entente, mais de discussions. La guerre en pouvait sortir aussi bien que la paix, selon la portée qu’aurait la Sainte-Alliance: Metternich avait déclaré lui-même d’avance à son maître qu’il préparait à la Russie une défaite, à l’Autriche un triomphe.

Le conflit n’apparut point aux premières conférences. Dès le 1er octobre, les plénipotentiaires se mirent rapidement d’accord sur la libération anticipée du territoire français. Ils avaient des ordres de leurs cours: le principe fut inscrit dans un protocole que rédigea Gentz (2 octobre). Dans le détail, l’application se trouva cependant retardée jusqu’au 9 octobre, par la difficulté de régler le paiement des sommes dues par la France selon le traité du 20 novembre 1815. Il fallut calmer les exigences de la Prusse, avide d’argent autant que de territoire. On convint que les troupes alliées quitteraient le territoire le 30 novembre, et que les gouvernements, n’ayant plus à pourvoir leur entretien, recevraient au lieu des 700 millions prévus, 265 millions seulement. Les ratifications de cette convention, que Louis XVIII annonça à ses sujets comme un grand bienfait de la monarchie, furent fixées au 18 octobre.

Dans cet intervalle, que les fêtes données aux souverains et aux ministres ne pouvaient suffire à remplir, des discussions surgirent, la bataille diplomatique commença dès le 10 octobre. L’Angleterre ouvrit le feu: le tsar releva le défi. Metternich se prépara.

Exploitant le service qu’il venait de rendre à la France, à défaut de l’Espagne que Metternich tenait avec soin à l’écart, Alexandre Ier comptait sur Louis XVIII pour faire accepter à l’Europe la Sainte-Alliance. Il avait maudit plus d’une fois les royalistes enragés, les ultras, Vitrolles et le comte d’Artois, qui l’empêchaient en 1816 de réconcilier les peuples et les souverains: il attendait maintenant qu’ils l’aidassent à imposer la Sainte-Alliance désormais dirigée contre les révolutionnaires. S’ils lui livraient les jacobins d’Amérique, il leur livrerait ceux de France. Leur ardeur était toujours la même: la veille des conférences, une note, que signait Vitrolles, invitait les puissances à maintenir les troupes étrangères en France contre la Révolution. La passion des ultras aveuglait leur patriotisme.

Le gouvernement de Louis XVIII, le roi, ses ministres, n’entraient pas dans ces calculs du tsar. Les exigences des ultras l’indignaient. «Mon âme est attristée de voir éternellement les obstacles au bonheur de la France venir des Français et de ceux des Français avec qui mes rapports sont le plus intimement établis.» (7 octobre.) Ces fâcheux amis de la monarchie semblaient prendre à tâche, quand elle réparait les désastres de la guerre, de lui retirer aux yeux des Français le bénéfice de ses efforts. Le principal reproche, la haine de la nation contre les Bourbons, venait de leur restauration par le concours des étrangers. Et c’était quand le grief tombait par la libération de la France, que la famille et les amis de Louis XVIII le relevaient, le prolongeaient à plaisir.

Mieux inspiré, Richelieu avait cherché le moyen de servir la royauté de Louis XVIII auprès des Français. Obtenir non seulement que la France fût libre de fait, mais en droit, à jamais affranchie de la menace que les alliés de Chaumont tenaient suspendue sur elle, admise de nouveau au rang des grandes puissances, c’était à ses yeux rompre «l’isolement du roi et de la nation», faire du lieutenant des vainqueurs un vrai roi de France, leur égal, indépendant et respecté. «Il est temps que la France rentre, disait Richelieu aux Russes, dans la communion de la grande famille européenne (17 juillet 1818).» Constituée pour sauver les Bourbons et leur peuple en 1815, la Sainte-Alliance pouvait leur rendre, après la sécurité, l’honneur. Mais pour cela, il ne fallait pas qu’elle fût une œuvre de combat, une ligue des souverains contre les peuples, humiliante, offensante pour les Français. En arrivant à Aix-la-Chapelle, Richelieu apprit du tsar les intentions de sa politique. «Il était de son devoir, et de l’intérêt du roi, contre la nation française, penseurs, militaires, employés attachés toujours au passé, de provoquer un rapprochement plus grand entre les puissances et de prouver aux peuples que toute tentative pour renverser le gouvernement royal serait suivie d’une croisade comme celle de 1815.» Ce programme de la Russie, Louis XVIII et son ministre ne pouvaient le servir.

Ils ne pouvaient davantage approuver les desseins du tsar sur l’Amérique espagnole. Leur programme était justement le contraire: c’était au roi de France, pour éviter la guerre extérieure, à régler seul pacifiquement entre les Bourbons d’Espagne et leurs sujets le différend. Au lieu d’intervention européenne, ils demandaient «une négociation française, d’un caractère très élevé où Louis XVIII parlerait, non comme roi, mais comme parent, au nom de tous les souverains»: la Sainte-Alliance rêvée par la Russie, moins la guerre. C’était plus sans doute que Metternich, et surtout l’Angleterre, résolus à écarter des débats la question américaine, ne laissaient espérer au tsar; c’était cependant tout autre chose que le concours docile, absolu de la royauté française aux projets d’Alexandre Ier, une médiation, au lieu d’une intervention à main armée, des propositions pacifiques, au lieu de la déclaration de guerre qui aurait facilité les entreprises russes sur l’Orient.

Ce désaccord devait, dès le 15 octobre, ruiner toute la diplomatie du tsar. Le 10 octobre, l’Angleterre avait proposé aux diplomates prêts à se séparer le renouvellement du pacte de Chaumont contre la France, «dans le cas où la France serait en proie à de nouvelles révolutions». Obliger la Russie à faire cette injure aux Français, c’était lui retirer le bénéfice de la gratitude qu’ils pouvaient lui garder de la libération de leur territoire. C’était du même coup affaiblir la royauté de Louis XVIII, la condamner à l’impuissance, l’empêcher pour longtemps de servir les intérêts de la diplomatie russe. Quatre jours après, Alexandre Ier ripostait, de manière à confondre les Anglais. Il engageait résolument la bataille et démasquait ses batteries. Dans un mémoire rédigé par Capo d’Istria, il se déclarait prêt à renouveler le pacte de Chaumont, à condition qu’il ne fût pas dirigé contre les jacobins de France seulement, mais contre tous les rebelles en général, insurgés d’Amérique, révoltés d’Italie ou d’Allemagne.

L’Angleterre, gouvernement de libertés et de constitutions, intéressée au succès des colonies américaines, ne pouvait accepter le programme de cette Sainte-Alliance. Mais l’Autriche avait-elle le même intérêt à rejeter le concours que le tsar lui offrait en Italie, en Allemagne? En le rejetant, elle encourageait les nations à se lever contre elle. Que la France, satisfaite de reprendre par là son rang au milieu des grandes puissances, ratifiât ce plan à son tour, l’Angleterre se trouvait isolée et l’Europe entraînée où le tsar avait voulu la conduire, très loin, dans une guerre contre les Américains, une nouvelle affaire des souverains contre la Révolution. En vain Metternich avait voulu écarter du Congrès la question américaine. Elle y prenait, sous la forme d’une vieille affaire renouvelée, du pacte de Chaumont transformé en Sainte-Alliance, la première place. Le tsar crut enfin toucher au succès. «Il y a eu un beau moment, écrivait plus tard Capo d’Istria, où cette grande entreprise aurait pu être exécutée en un coup de main. Ce moment a été sacrifié, je ne dirai pas à qui..., je n’aime pas à revenir sur les circonstances qui nous ont tant tourmentés à Aix-la-Chapelle.»

Ce langage de la diplomatie russe était l’aveu d’une défaite qui se produisit, en effet, quand Alexandre Ier croyait tenir la victoire décisive. Le tsar avait connu par Richelieu les résistances de la royauté française à ses projets. Mais il tenait à Aix-la-Chapelle le premier ministre sous sa main; par l’amitié et les menaces il l’inclinait à ses volontés. Dès le 30 septembre, Richelieu conseillait à Lainé de suspendre une mesure libérale qu’ils avaient concertée sur la garde nationale. Il poussait Louis XVIII à sacrifier les libéraux aux profits que la royauté retirerait de l’union des cabinets, de l’entente avec le tsar. «L’Empereur Alexandre pourrait bien avoir raison», écrivait-il le 7 octobre. Tout d’un coup, secrètement, Louis XVIII échappa à son principal conseiller. Il se livrait à Decazes, aux doctrinaires, et se rapprochait de l’Autriche, en s’éloignant de la Russie. Partisan résolu de la paix avec son peuple et au dehors, Louis XVIII négociait en secret avec Metternich par l’intermédiaire du comte de Caraman, son envoyé à Vienne. Désormais pour résister aux mesures belliqueuses du tsar, Metternich avait un point d’appui, le roi de France. Pour ne pas s’associer à la politique antilibérale d’Alexandre Ier, Louis XVIII avait une ressource: les avis de l’Autriche. Decazes et Caraman, envoyé à Paris pour régler l’évacuation du territoire, confident de Metternich, représentaient cet accord aux Tuileries. Tandis que Richelieu était loin, ils travaillèrent chaque jour à éloigner le roi de la Russie, «à brider celle-ci», comme le désirait Metternich. Et celui-ci de son côté employa ses bons offices à calmer le parti des ultras. Son agent à Paris, le baron de Vincent, regardait cette question comme la plus importante du jour, prêchait comme le tsar deux ans avant la modération aux royalistes, au comte d’Artois, et y réussissait. Louis XVIII procurait à l’Autriche la paix extérieure, l’Autriche lui donnait la paix intérieure.

Les lettres que chaque jour Decazes transmit à Richelieu éclairèrent vite celui-ci sur la perte de son influence. Il parla de se retirer. Le tsar, combattu comme lui, se risqua à une démarche décisive. Il vint à Paris le 18 octobre, en apparence pour recevoir les remerciements des Français, en réalité pour reconquérir Louis XVIII à ses desseins, ressaisir la victoire qui lui échappait. L’entrevue entre les deux souverains fut cordiale, mais inutile. L’Empereur agita le spectre révolutionnaire, exposa les avantages de la Sainte-Alliance en général, le profit particulier et l’honneur que les Bourbons trouveraient à reprendre par elle leur situation en Europe. Le roi remercia et refusa: la France était calme. Il n’offrit que sa médiation pour régler la querelle de Ferdinand VII et des Américains. Lorsque Alexandre quitta Paris, il sentit la partie perdue. En détournant de lui la France, Metternich avait fait échouer ses plans. Le dernier mot à Aix-la-Chapelle allait être dit par l’Autriche. Le Congrès tournait à la paix et écartait la guerre que le tsar avait préparée. Metternich y déploya un art extrême à mettre d’accord les puissances sans les satisfaire. Il fut aidé et servi à souhait par son collaborateur Gentz, qui s’entendait très bien à émousser les traits agressifs de la diplomatie anglaise et russe, le grand protocoliste du Congrès.

L’Angleterre parut d’abord recevoir satisfaction. Elle voulait affaiblir la royauté française en proclamant que la France demeurait soumise au pacte de Chaumont, à ses menaces. On maintint ce pacte et la convention du 20 novembre 1815, mais l’Autriche demanda et obtint qu’on ne les proclamât pas. Le rappel de la quadruple alliance n’avait plus d’effet réel, il perdait même sa valeur, du moment qu’on décida de le garder secret, inscrit dans un protocole confidentiel réservé aux seules chancelleries.

La France, en revanche, reçut, outre cet avantage, une satisfaction très réelle. Metternich invita les puissances à l’admettre à ses délibérations (1er novembre 1818); c’était la récompense de l’appui qu’elle avait fourni au moment décisif à l’Autriche. Sans s’obliger à une guerre qui pouvait la mener loin, à des déclarations qui l’auraient brouillée avec les libéraux et humiliée, la royauté de Louis XVIII allait rapporter d’Aix-la-Chapelle un double profit pour elle et la France, la libération du territoire, et une place longtemps disputée dans le concert des grandes puissances. Toute trace des anciennes défaites était solennellement effacée. En fait et en droit, la monarchie et la nation reprenaient l’autorité et le rang qu’elles avaient eus au Congrès de Vienne.

Il est vrai que la note du 12 novembre 1818, destinée à marquer la rentrée de la France dans le concert diplomatique, avait l’air de constituer un accord des souverains contre les peuples et leurs libertés. La France semblait reprendre son rang en souscrivant à la Sainte-Alliance. «Les cinq cours, disait le protocole, sont décidées à ne point s’écarter dans leurs relations mutuelles ni dans celles qui les lient aux autres États du principe d’union intime qui a présidé jusqu’ici à leurs relations communes, union devenue plus forte et indissoluble par les liens de fraternité que les souverains ont formée entre eux» (art. 4). Les libéraux en France, en Angleterre s’indignèrent de ces formules et y virent une menace. En réalité, c’étaient des formules vides avec lesquelles Metternich et les diplomates payaient le tsar. Pour toute satisfaction, on lui accordait quelques phrases empruntées à ses circulaires. «Si nous voulons marcher quelque temps encore avec la Russie, nous devons prendre, écrivait Castelreagh, notre parti de son langage tant soit peu anormal.» On flattait l’amour-propre de l’auteur pour ruiner les calculs du politique.

Les choses furent arrangées de manière à ne laisser rien passer de son système dans les faits. Les puissances qui avaient signé le protocole s’expliquèrent aussitôt le 15 novembre sur la portée de leurs engagements. Elles rassuraient les États et les nations. «Jamais on ne s’écarterait de l’observation stricte du droit des gens qui peut seul garantir l’indépendance de chaque gouvernement.» «Le concert diplomatique formé à Aix-la-Chapelle, disait Metternich, ne s’arrogeait pas le droit de discuter une question placée hors des intérêts directs des souverains.» Les puissances avaient décidé, contrairement aux conseils de la Russie, de ne pas intervenir, ni en Angleterre, ni en France, ni surtout en Amérique entre les gouvernements et leurs peuples. Ces questions ne les regardaient pas: elles se refusèrent à la guerre européenne à laquelle le tsar les avait conviées. «Il dut, écrivait alors l’un de nos diplomates présents au Congrès, de Rayneval, renoncer au projet qu’il avait fortement conçu d’intervenir dans les affaires coloniales de l’Espagne. S’il n’avait pas senti la nécessité de ménager les autres puissances, il eût sans doute travaillé à le réaliser.» On ne peut pas dire plus nettement que les protocoles d’Aix-la-Chapelle constituaient pour Alexandre Ier une défaite totale. Rédigés dans le langage de la Sainte-Alliance, ils lui ôtaient, en fait, sa valeur.

Metternich était tout à la joie d’avoir maintenu son alliance avec l’Angleterre sans se brouiller avec la Russie, d’avoir conservé la paix, en paraissant adopter un système qui allait à la guerre. «Je n’ai jamais vu un plus joli petit Congrès. Il ne me fera pas de mauvais sang. Tout est arrangé à merveille: cela nous fera honneur en Europe. Nos affaires les plus scabreuses comme les plus faciles ont coulé comme d’elles-mêmes.» S’il tenait le succès, il le devait au concours de Louis XVIII, à sa perspicacité, à ses résolutions pacifiques.

Les Français, les libéraux de toute l’Europe, et encore aujourd’hui les historiens qui, sans voir les actes et les textes, ont jugé cette époque, protestèrent et protestent encore contre l’entente formée alors entre Metternich et les Bourbons. Elle leur parut inaugurer un complot contre l’indépendance des peuples, ourdi par le cabinet autrichien, servi par Louis XVIII, heureux d’avoir repris sa place, même au prix d’une trahison, parmi les grands souverains. Ils auraient été moins violents et plus justes s’ils avaient connu la résistance du roi aux desseins réellement formés par le tsar contre les peuples d’Amérique et d’Europe, s’ils avaient pu mesurer l’art avec lequel Metternich éluda, annula, brida la diplomatie russe. Qu’auraient dit les libéraux français, si Louis XVIII avait cédé, comme Richelieu, aux sollicitations d’Alexandre Ier et livré, comme on le lui demandait, ses sujets aux ultras, au comte d’Artois? Et quel reproche n’auraient pas fait à l’Autriche les partisans du droit des nations, si Metternich, au lieu de défendre la France contre les ultras, avait consenti à porter tout l’effort de l’Europe contre les insurgés d’Amérique? N’était-ce rien que d’avoir laissé aux colonies américaines le droit de s’affranchir et refusé de bouleverser l’Europe pour ne pas permettre au tsar de bouleverser l’Orient? Impartiale, l’histoire ne doit pas mesurer son jugement par les critiques passionnées que les partis ont portées sur cette œuvre, mais par les colères d’Alexandre Ier au lendemain du Congrès.

De retour à Saint-Pétersbourg, le tsar repartit presque aussitôt pour Vienne rendre visite au souverain dont la diplomatie l’avait vaincu. Il y allait, animé d’un désir extrême de vengeance contre les Français, «nation turbulente, corrompue, ingrate. Il n’était resté que quelques heures à Paris pour leur marquer son mépris.» Il voulait le leur marquer plus brutalement encore: en causant avec l’empereur François, il lui proposa, comme une mesure qui pourrait imposer aux factieux, de faire rentrer des troupes en France. La France s’était crue délivrée: le tsar lui apprendrait qu’à lui donner un démenti, elle avait risqué sa liberté à peine reconquise. «Les actes d’Aix-la-Chapelle, écrivait Capo d’Istria à Richelieu, nous ont laissé des moyens. Nous y aurons recours au premier signal. Ce signal sera donné. Je ne vous menace pas d’un casus fœderis et belli. Mais je vous préviens que ce casus fœderis devient chaque jour plus salutaire dans l’opinion des cabinets. Mille et mille pardons, si j’ajoute ces indications à vos peines, mais je vous dois la vérité tout entière» (13 décembre 1818).

Richelieu s’indigna que son ancien ami voulût faire de lui un instrument de vengeance contre sa patrie. Quoique docile jusque-là et mécontent de l’influence que Decazes avait prise, le ministre, dont l’honneur était d’avoir délivré la France des armées étrangères, ne voulut pas accepter la honte de les y ramener. Il préféra se retirer noblement le 23 décembre 1818, en plaidant auprès d’Alexandre Ier la cause de ses adversaires et de ses concitoyens. En même temps, l’Empereur d’Autriche refusa net à la Russie son concours contre la France. Il ne resta plus à Alexandre Ier provisoirement d’autre ressource que de passer sa colère sur notre chargé d’affaires, qui fut mis par ordre en quarantaine à sa cour. La colère est mauvaise conseillère: notre diplomate maltraité apprit à connaître ce souverain si fort dans l’art de la dissimulation. Il comprit pourquoi, au pied de la croix, Alexandre Ier avait juré de sauver la France, pourquoi seul, en Europe, il voulait, après Aix-la-Chapelle, brutalement la perdre. Il démêla le secret de ses bienfaits et de ses colères, «l’arrière-pensée constante de disposer d’elle au service de ses ambitions».

Peu de Français ont su, alors et depuis, ce qu’était le Congrès d’Aix-la-Chapelle, les intentions du tsar qui l’avait provoqué, la défaite de ses calculs et de son ambition, la victoire du parti de la paix, le service rendu par Metternich à la France, au ministère libéral Dessolles-Decazes. Ce ministère seul le sut, aux injures qu’il recevait de Saint-Pétersbourg, aux embarras que la Russie lui créait. On le représentait à l’Europe comme une bande de révolutionnaires. L’envoyé du tsar Pozzo di Borgo colportait ces calomnies dans les salons de Paris, cabalait avec les royalistes enragés. Un jour, au mois d’avril 1819, Alexandre Ier adressait à Louis XVIII Capo d’Istria, porteur encore d’une menace d’intervention. Humilier la France, compromettre le roi, lui rendre le gouvernement impossible, telle était la vengeance du cabinet russe, son calcul quand les autres lui manquaient.

Louis XVIII, qui démêla ce dessein, aurait souhaité une réconciliation. Mais comment l’obtenir, à moins d’appuyer les projets du tsar sur l’Amérique espagnole? En avril 1819, un moyen sembla s’offrir. La France avait reçu la visite d’un délégué des rebelles de Buenos-Ayres, le chanoine Valenziano. De Buenos-Ayres, les modérés demandaient un souverain à Louis XVIII, le duc d’Orléans par exemple. Si le roi refusait aux insurgés leur demande avantageuse pour lui et pour ses successeurs, honorable, utile même à la nation, n’était-ce pas une preuve de ses sentiments monarchistes? La Russie lui faisait un grief de n’avoir pas voulu les combattre: elle serait obligée de convenir que ce n’était point cependant son dessein de les soutenir, de les favoriser. Le 1er mai 1819, en grand secret, sous prétexte d’acheter des chevaux pour les haras, le comte Hulot d’Osery, beau-frère de Moreau, reçut l’ordre de partir pour Saint-Pétersbourg et d’y plaider cette cause.

Il devait en outre offrir des excuses du départ de Richelieu: «C’est lui d’ailleurs qui m’a abandonné», disait Louis XVIII. Pour sceller la réconciliation, Louis XVIII offrit à son allié irrité de choisir l’ambassadeur qu’il désignerait pour Saint-Pétersbourg. Pour toutes ces concessions, la France demandait au tsar d’unir ses efforts aux siens, et d’imposer à Ferdinand VII la seule solution acceptable, en dehors de la force, de la question américaine: la constitution d’une royauté coloniale, au profit du prince de Parme.

Si le tsar n’avait vraiment voulu en Amérique que restaurer l’autorité monarchique, et rien au delà, cette offre eût dû lui plaire. Il répondit sèchement qu’il ne réglerait cela qu’avec les grandes puissances. Aucune concession aux rebelles: tout ou rien, parce que tout, c’était le prix pour lui dans cette affaire, l’Orient libre à son gré, si toute l’Europe s’embarquait dans l’affaire d’Amérique. «Votre Majesté, répondit-il, me trouvera toujours sur la ligne tracée par les actes d’Aix-la-Chapelle.» Avec la même hauteur, il refusa les excuses du roi au sujet de Richelieu: «J’ai été entièrement étranger à son choix. C’est pour vous être agréable que je l’avais prié de renoncer à ses projets de retraite.» Bref, le 25 juin 1819, la mission Hulot eût totalement échoué, si elle n’avait au moins décidé le tsar à recevoir du cabinet libéral un ambassadeur, M. de la Ferronays (25 juin 1819).

Ainsi toutes les relations ne furent pas rompues, mais qu’elles demeuraient froides! Après quatre mois de séjour, la Ferronays déclarait sa position «insupportable» (25 décembre 1819). Ce n’étaient que plaintes d’Alexandre Ier sur un ton très haut, puis de longs intervalles de silence, de réserve, entrecoupés de menaces de tenir la France mineure, pour la rendre docile. Avec cette obstination et cette suite qui ont toujours fait la force de la politique russe, le tsar travaillait à renverser Decazes, l’auteur de sa déception: il mettait Louis XVIII entre des menaces et cet ordre que la Ferronays ne pouvait cependant pas transmettre. Decazes ruiné, Alexandre entendait bien ramener la France à sa volonté, reprendre la partie perdue et la gagner.

En vain des changements se produisirent dans le ministère de nature à lui donner satisfaction ainsi qu’aux ultras. Les généraux Dessolles et Gouvion Saint-Cyr, par leurs attaches avec le parti bonapartiste souvent allié aux démocrates, furent écartés. Depuis le mois de septembre le duc Pasquier ménageait, pour en avoir sa part, cette concession à la droite. Le succès d’un conventionnel, l’abbé Grégoire, auprès des électeurs de l’Isère fut le prétexte: l’armée aussitôt fut réorganisée (nov. 1819) aux dépens des officiers bonapartistes, au profit des ultras. «Il était vraiment temps», s’écriait Alexandre Ier (11 déc. 1819). Le nouveau ministère lui donnait donc des gages, mais Decazes y restait. C’était quelque chose: ce n’était pas la vengeance et le succès complet.

Le hasard s’en chargea. Le duc de Berry mourut, le 13 février 1820, assassiné. Peu s’en fallut qu’on n’accusât Decazes du crime. En tous cas, on l’en fit responsable. Le déchaînement des passions fut tel que Louis XVIII dut l’abandonner et reprendre Richelieu. Les libéraux écrasés, Richelieu au pouvoir (20 février 1820), c’était un triomphe pour le tsar, avec l’espoir de réparer son échec. Tandis que le nouveau ministère suspendait la liberté de la presse, et par la loi du double vote composait une chambre analogue à la Chambre introuvable dévouée aux ultra-royalistes, la Russie se chargea de lui dicter son programme extérieur. «Sa Majesté Impériale, écrivait Capo d’Istria à Richelieu, dit à la France ce que vos prédécesseurs auraient bien des fois désiré entendre et ce qu’ils n’ont jamais entendu, Sapienti pauca.» C’était le pardon, en échange de la docilité. «La France a des devoirs pour sauver l’Europe, en prenant avec la Russie les mesures nécessaires pour aider l’Espagne par l’action noble et désintéressée d’une alliance générale, ayant un caractère européen. En dehors de cette combinaison tutélaire, tout rentrerait dans le désordre.» Il ne fallait plus que la leçon de 1818 fût perdue. Le mot est d’Alexandre, et significatif. Il éclaire son langage diplomatique, à dessein toujours vague. Ce que la Russie attendait du second ministère de Richelieu, c’était, au lieu d’une politique pacifique au dedans, au dehors un effort énergique contre les insurgés de France et d’Espagne, la Sainte-Alliance en action, vraiment européenne, et non plus réduite aux frontières de chaque État, ou limitée par le droit des gens: des actes enfin, au lieu de paroles; l’Europe tout entière en guerre contre l’Amérique.

L’heure était venue où Alexandre Ier se jugeait maître de la France, et lui parlait en maître. Les événements l’avaient servi de même contre l’Autriche, tandis qu’il s’appliquait à lui créer des embarras.

Au lendemain d’Aix-la-Chapelle, tout avait paru d’abord réussir à Metternich. L’autorité que lui donna le succès lui fournit le moyen d’affermir son autorité en Italie. Il y fit un voyage au début de 1819, heureux de retrouver ce climat qu’il aimait, de procurer à son maître qu’il accompagnait «tous les genres de succès», escorté de l’ambassadeur de France, son collaborateur, M. de Caraman. Il était bien aise de montrer aux Italiens que leur nationalité n’avait plus à compter sur l’appui des Français. Tandis qu’il jouissait de sa victoire, la fortune avait paru le combler. Elle lui offrit un moyen d’étendre à l’Allemagne l’autorité dont il était investi.

Après les traités de Vienne, le désir qu’avait l’Autriche de mettre la main sur les princes allemands s’était trouvé limité par le particularisme des souverains et des sujets. L’acte fédéral de la constitution germanique avait promis des libertés aux peuples, pour les récompenser de leurs efforts contre Napoléon. Ces libertés armaient les Allemands contre leurs princes, mais les défendaient aussi contre la politique autrichienne. On comprend que Metternich les trouvât gênantes. Il s’était réjoui de voir les rois de Prusse, de Saxe, de Hanovre, les ducs de Meklembourg, d’Oldenbourg, de Hesse ajourner ou refuser les constitutions promises. Mais il s’inquiétait de trouver les ducs de Nassau et de Bade, le roi de Bavière, plus complaisants pour leurs sujets, favorisant les idées libérales, cherchant dans les constitutions qu’ils octroyaient (1814-1818) un moyen de défendre et d’étendre leur souveraineté. L’assassinat de Kotzebue par un de ces étudiants que les Universités formaient au libéralisme sous l’œil bienveillant du grand-duc de Weimar, Maurice Sand (23 mars 1819), fournit à Metternich l’occasion qu’il attendait de mettre au ban de l’Allemagne et à la raison les souverains libéraux. «Je ne serai pas le dernier à en tirer un bon parti. J’agirai énergiquement.»

Aussitôt, de Rome où il était encore, il ouvrit le feu contre le libéralisme et les souverains coupables «de troubler le repos public». Il attaquait la Révolution, pour vaincre le particularisme. «Il faut faire de l’Allemagne, disait-il à Gentz le 17 juin 1819, un corps unique et compact.» A Teplitz, le 30 juillet 1819, Metternich avait trouvé le roi de Prusse disposé à cette tactique, à cette entreprise: avec un tel concours, il croyait la partie gagnée, quand il partit pour Carlsbad le 1er août 1819. C’était «l’heure la plus importante pour l’Allemagne entière», le moment où les ministres des cours allemandes, convoqués par l’Autriche, se décideraient par crainte de la Révolution à subir ses lois.

Le succès de Metternich à Carlsbad fut complet. Malgré l’opposition très vive du ministre de Wurtemberg, Wintzigerode, il obtint, en réclamant des enquêtes sur la presse et les Universités, qu’on nommât une commission fédérale contre la démagogie, armée pour intervenir dans les affaires des États. De plus, le huitième protocole de la réunion enlevait aux Chambres particulières le droit de prendre part aux discussions des souverains avec la Diète. Ces décisions consacrées par la Diète de Francfort le 20 septembre 1819 brisaient le particularisme; le gouvernement fédéral, l’Autriche pourraient intervenir légalement dans chaque État allemand. Les peuples étaient exclus des affaires fédérales. Metternich avait réussi «à médiatiser, à supprimer les petits États sous prétexte d’y poursuivre la démocratie», disait alors un de nos ministres.

Il ne lui restait plus, en octobre 1819, pour achever la conquête de l’Allemagne, qu’à détruire, après les avoir annulés, les gouvernements constitutionnels, refuges et soutiens de l’esprit particulariste. Le moyen, c’était d’effacer l’article 13 du pacte fédéral, où se trouvait inscrite la garantie des constitutions locales. Metternich à Carlsbad offrit aux cours allemandes «la coopération de l’Autriche pour sauver, en supprimant cet article, la confédération germanique». Il leur donna rendez-vous à Vienne le 20 novembre, avec l’espoir de leur arracher les concessions décisives sur lesquelles il voulait fonder l’hégémonie de l’Autriche.

C’est alors et dans cet intervalle que la diplomatie russe, inquiète de ses progrès, qu’Alexandre Ier, armé par sa rancune, se mirent à l’œuvre contre Metternich. Le tsar était le beau-frère du roi de Wurtemberg, qui refusait de se laisser absorber et défendait ses droits constitutionnels. Une entrevue eut lieu entre eux à Varsovie: et le lendemain, le 18 octobre 1819, la Russie adressait une note aux cabinets européens contre les empiétements de l’Autriche. Cette note encouragea aussitôt la résistance de la Bavière, dont le roi jugeait aussi sa souveraineté compromise.

Un orage se forma ainsi, au moment où le ministre autrichien espérait toucher au port: «La mer est houleuse, on peut encore sombrer», écrivait-il le 18 octobre. Tous les moyens de suivre son plan lui parurent bons. Pour ramener la Bavière, il affirmait à Munich qu’elle allait se brouiller avec Alexandre Ier: le mensonge était si gros qu’au même moment l’Autriche s’efforçait de paralyser la politique russe, hostile à ses desseins, en lui opposant le roi d’Angleterre, électeur de Hanovre. La complicité du Hanovre et le concours de la Prusse, dont l’Autriche était assurée, lui auraient peut-être permis de renverser l’obstacle que le tsar venait de former. Mais pouvait-on attendre d’un roi d’Angleterre qu’il consentît à détruire des souverainetés constitutionnelles? «Une telle déviation de l’esprit de la confédération est impossible», lui écrivit alors (6 décembre 1819) Castelreagh. A la veille des conférences de Vienne, Metternich «se sentit brusquement arrêté en plein succès». Il disait le 13 octobre: «L’enfant auquel je donnerai naissance à Vienne sera sage, mais horriblement ennuyeux.» On célébra cette naissance, le 15 mai 1820, en promulguant l’acte final du Congrès de Vienne avec autant de joie que la victoire de Leipzig. En réalité, la Russie avait réussi à faire de ce prétendu succès un demi-échec pour l’Autriche. «J’attends, avouait Metternich le 4 mai, une nouvelle tempête pour reprendre, en l’arrêtant, ce que j’ai perdu.» Ce que le tsar lui avait enlevé, au moment décisif, c’était l’enjeu même de la partie qu’il avait jouée vivement, avec toutes les chances d’abord de gagner. A Vienne, il n’avait pas même osé demander la suppression de l’article 13. Les articles 57 et 58 de l’acte final dont il avait dû se contenter stipulèrent seulement que le pouvoir des Chambres, maintenues et publiques, ne pourrait plus être opposé à celui des princes dans leurs rapports avec les autorités fédérales. Metternich n’avait pas réussi à détruire les bases solides sur lesquelles s’appuyaient les particularistes de l’Allemagne du Sud. Alexandre Ier avait pris sa revanche: si l’Autriche lui fermait obstinément l’Orient, il avait réussi à lui fermer l’Allemagne.

Brusquement la tempête qu’attendait Metternich éclata, mais de manière encore à servir Alexandre Ier. L’Europe l’avait empêché de secourir Ferdinand VII: elle s’était refusée à une guerre avec l’Amérique. Le 1er janvier 1820, une nouvelle révolution venait disputer au roi d’Espagne non plus ses colonies, mais son royaume même. Restauré, Ferdinand avait oublié ce qu’il devait à l’armée libérale, aux juntes provinciales, ses seuls soutiens quand tout en 1810 paraissait perdu. Il avait détruit la constitution, maltraité les officiers et les troupes. Le jour où ses peuples d’Amérique s’insurgèrent, il avait eu de nouveau besoin de l’armée, la réunit à Cadix et, faute de vaisseaux, dut l’y laisser. Elle se révolta, et son exemple détermina dans le Nord surtout une insurrection générale. Pour le roi d’Espagne, cela semblait le dernier coup. Pour le tsar, son protecteur intéressé, c’était une aubaine, l’occasion d’entraîner l’Europe contre une révolution qui éclatait dans l’Europe même. Pourrait-on cette fois, comme à Aix-la-Chapelle, lui objecter la distance, prétendre que ces événements étaient étrangers aux intérêts des souverains européens?

Tout alors semblait concourir aux désirs d’Alexandre Ier, les événements et les hommes. L’assassinat du duc de Berry avait ramené en France aux affaires un cabinet qui comptait, avec Richelieu, des chefs énergiques du parti royaliste, Corbière, Villèle, Lainé, appuyés par des Chambres animées du même esprit. Ce ministère, en outre, à la différence de tous ceux qui l’avaient précédé, voulait la guerre, la cherchait. C’était l’effet d’abord de la fierté très légitime que la Restauration ressentait d’avoir en 1818 rendu à la France son rang. C’était surtout le résultat des conseils que certains royalistes, Chateaubriand et le comte Marcellus, son ami, prodiguaient à leur parti. Les poètes ne sont pas nécessairement de mauvais politiques. Plus en contact avec la nation que les parlementaires, ils peuvent sentir ses aspirations, traduire ses vœux. Chateaubriand ne s’en faisait pas faute: il répétait que les Français pourraient oublier la liberté, si on leur donnait la gloire, et que des expéditions militaires, des victoires les réconcilieraient plutôt avec la royauté que des chartes. Son langage enthousiaste trouvait de l’écho dans les Chambres et séduisait au ministère le collaborateur du duc de Richelieu aux affaires étrangères, le baron Pasquier, ancien bonapartiste, plus épris lui-même de gloire que de liberté.

La révolution d’Espagne était à peine connue que le ministère français envoya à Madrid son agent de la Haye, la Tour du Pin, pour offrir en secret à Ferdinand VII, découragé d’abord jusqu’à subir toutes les conditions de ses sujets rebelles, les moyens de leur résister, «une intervention militaire, dès qu’elle pourrait être utile». Pasquier a lui-même révélé cette démarche secrète. Elle coïncida avec une déclaration de la Russie qui, dès le 6 mai 1820, faisait connaître ses intentions.

A Zea Bermudez, ministre d’Espagne auprès de lui, le tsar, dès le premier jour, avait dit: «Je persiste dans mon opinion. Mes vœux n’ont pas changé.» Il exigea des Espagnols comme des Américains le désaveu de leur insurrection. Il demanda aux cinq souverains, signataires de la Sainte-Alliance, de leur imposer cette capitulation par l’unanimité de leurs reproches, par la force ensuite, par ce qu’il appelait l’action de l’alliance européenne. Il espérait bien cette fois qu’en France une politique d’action viendrait soutenir aussitôt ses demandes.

Et il eût réussi en effet sans l’intervention de l’Angleterre. Les ministres torys tenaient à la paix pour deux raisons, d’abord parce qu’ils voulaient restaurer les finances de l’Angleterre, sans rien demander aux libéraux, surtout parce qu’ils avaient découvert les motifs secrets du zèle que la Russie déployait en faveur du roi d’Espagne. A la déclaration russe, ils répondirent par une contre-déclaration. Tout en déplorant les événements d’Espagne, comme il convenait à un cabinet conservateur, ils jugeaient inutile une démarche qui ne pourrait être continuée avec honneur que par une intervention militaire. Ils refusaient brutalement l’emploi de la force. Et pour être plus sûr que la France, agissant sans eux, ne les contraindrait pas à agir, ils la mirent dans l’embarras. Leur agent à Madrid communiqua aux ministres constitutionnels de Ferdinand VII le secret de la mission envoyée au roi par Louis XVIII. Sir Henri Wellesley excita le patriotisme espagnol contre ces Français toujours prêts, qu’ils fussent Bonaparte ou Bourbons, à troubler la monarchie, à confisquer la liberté. Il y réussit si bien qu’en septembre le baron Pasquier se trouvait réduit à «un rôle d’observation inactif».

L’attitude de l’Angleterre fit hésiter l’Autriche: au début, Metternich s’était réjoui de pouvoir satisfaire la Russie et d’achever alors sa politique allemande. Mais prendre parti contre l’Angleterre lui parut scabreux: l’alliance des torys pacifiques lui avait servi depuis 1815 de garantie contre les vues ambitieuses de la Russie. S’ils avaient consenti à l’intervention au delà des Pyrénées, Metternich l’aurait acceptée. Il fit tous ses efforts pour les y décider, mais refusa de leur déplaire. «Pourquoi donc, disait-il, l’Angleterre n’a-t-elle plus M. Pitt, M. Burke, pour faire la guerre à la Révolution? il ne lui restait que ce que Dieu lui avait laissé, des hommes qui, dans les malheurs de l’Espagne, ne voyaient pas la belle chance à courir, des compensations magnifiques en Amérique.» Il aurait bien donné aux Anglais toutes les colonies espagnoles s’ils lui avaient permis de prendre l’Allemagne. Leur refus obstiné lui fut certainement pénible. Il s’inclina cependant et déclina les offres du tsar.

La révolution d’Espagne, au mois de juillet 1820, n’avait donc pas encore donné à la politique russe les avantages qu’elle en avait d’abord espéré. La mauvaise volonté de l’Angleterre avait paralysé la docilité de la France, la bonne volonté de l’Autriche. Une nouvelle révolution éclata tout d’un coup à Naples le 2 et le 9 juillet: la nouvelle en fut reçue avec joie à Pétersbourg. «Enfin, disait Capo d’Istria à Richelieu huit jours après, nous allons pouvoir accorder les avis sur la question d’Espagne, mettre à exécution, d’une manière moins diplomatique mais plus réelle, les actes du 15 novembre 1818.» En face de cette nouvelle explosion, l’Autriche resterait-elle impassible, comme elle l’avait été dans l’affaire d’Amérique, dans celle d’Espagne? Pour plaire à l’Angleterre, détournerait-elle encore la Sainte-Alliance de son véritable objet, de la guerre que la Russie voulait allumer, quand cette guerre commençait à la porte de ses domaines italiens?

C’était une conjuration militaire qui avait forcé le roi des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, à rétablir, en prenant son fils pour vicaire, un gouvernement libéral. Le général Pepe avait imité les généraux de Cadix et imposé la «Constitution d’Espagne». Mais le coup atteignait plus directement l’Autriche que le réveil de la Révolution à Madrid ne menaçait la Restauration. Ferdinand Ier, véritable lieutenant de l’Autriche, par la façon dont il s’était engagé en 1815 à supprimer toute constitution, succombait à une révolte qui n’était pas libérale seulement, mais nationale. Organisés d’abord contre la conquête française, les carbonari se groupaient maintenant à Naples, à Milan, dans tous les domaines de l’empereur François, contre lui ou ses lieutenants de Toscane, de Modène, ou de Lombardie. Chasser les étrangers, et acquérir l’unité avec la liberté, tel était le programme des révolutionnaires à Naples, conçu et formé pour l’Italie tout entière. «Depuis que je connais le prince de Metternich, disait Gentz, jamais je ne l’ai vu frappé d’aucun événement autant qu’il le fut avant-hier.» Quand le chancelier se croyait maître de l’Italie et à la veille d’accaparer l’Allemagne, l’édifice de ses combinaisons, de ses conquêtes après et depuis 1815 menaçait ruine. Si l’Autriche n’éteignait pas au plus tôt l’incendie à Naples, il se propagerait. Et comment intervenir au sud de l’Italie, en refusant à la France d’intervenir au sud des Pyrénées? Que deviendraient alors l’alliance avec l’Angleterre et les barrières opposées depuis cinq ans aux ambitions du tsar, et la paix générale, garantie de la paix en Orient? «Les difficultés sont grandes. Le sort décidera si nous devons vaincre», écrivait Metternich le 26 juillet.

A Saint-Pétersbourg, le tsar se considérait déjà comme victorieux. La France, cette fois, intimement unie à sa pensée, prévenant ses désirs, se chargea de la démarche décisive qui devait lui livrer l’Europe et réaliser dans toute son étendue la Sainte-Alliance. «Ne serait-ce pas le cas d’une de ces réunions prévues à Aix-la-Chapelle?» écrivit Richelieu à Metternich le 9 août. Et aussitôt il lui adressa le comte de Caraman demeuré en congé et resté son ami. Pozzo di Borgo recevait le même appel. «Cette réunion, disait Richelieu à Capo d’Istria, va me permettre de revoir mes amis de Russie. Le roi a fait choix de moi.» Ce serait d’ailleurs reproduire sans fondement des calomnies contemporaines que d’accuser le duc, pour cette démarche, de complaisance excessive et surtout de servilité. Il s’en est défendu au moment même. Ses intentions étaient plus hautes: l’alliance russe, si la quintuple alliance venait à lui manquer, pour garder à la France le rang qu’elle avait repris. «L’occasion était belle, pour la maison de Bourbon, disait un mémoire lu au conseil du Roi, d’acquérir dans l’Europe et surtout dans l’esprit de la nation française une grande prépondérance par l’honneur que lui ferait un Congrès provoqué et réuni sous ses auspices.»

Cette préoccupation légitime n’était cependant pas la seule qui décidât le cabinet français: du Congrès qu’il sollicitait pour armer les Autrichiens contre les rebelles de Naples, il espérait revenir armé lui-même contre les insurgés d’Espagne. «C’est un sacrifice que la France va faire à l’Autriche de lui abandonner l’Italie, disait un des collaborateurs de Pasquier. Il lui eût suffi de jeter trente mille hommes au delà des Alpes pour que les libéraux la missent à leur tête.» Elle y renonçait: ne lui devait-on pas des compensations au delà des Pyrénées? Il ne fallait pas que l’Autriche fît seule la police de l’Europe, seule mît ses armées sur pied. Plus qu’elle, la royauté avait besoin en France d’une démonstration militaire. Elle provoqua le Congrès, pour y plaider cette cause et la gagner avec l’aide du tsar.

Metternich le savait bien: la demande ne l’étonna pas. «Pas de réunion», dit-il à Richelieu, qui lui riposta: «C’est la base de notre plan.» L’Autriche allégua la nécessité d’agir vite. Dès le 8 août 1820, elle avait massé cinquante mille hommes dans l’Italie centrale. Elle s’entendait avec l’Angleterre, plus intéressée qu’elle encore à ne pas laisser discuter l’affaire d’Espagne, puis celle des colonies américaines. Les ministres anglais, occupés par le gros scandale de leur pays, le procès intenté par le roi à la reine, pouvaient-ils s’éloigner de Londres? Mais d’autre part les demandes de la France étaient trop conformes aux vues du tsar pour qu’il ne les fît pas siennes. Son autorité s’imposa cette fois à l’Europe: à Metternich, pressé d’agir à Naples, il mit le marché à la main. Point d’action en Italie sans congrès; point de congrès sans un examen des affaires d’Espagne. «Aux mêmes maux les mêmes remèdes. La question de Naples ne se sépare point de celle de Madrid. Il faut en Espagne remonter à la source du mal» (août–sept. 1820). Metternich céda: les événements étaient plus forts que sa diplomatie, à ce moment du moins. Le 3 septembre 1820, les souverains décidèrent de se réunir à Troppau.

«Nous allons enfin livrer bataille à l’égoïsme.» Ce fut à Pétersbourg un cri de triomphe dans le langage singulier qu’Alexandre Ier excellait à parler depuis 1815. Le tsar ajoutait: «La bataille, espérons-le, sera plus heureuse qu’à Aix-la-Chapelle.» «Vaincre l’égoïsme» signifiait tout simplement qu’il comptait imposer sa volonté, son système à des intérêts ligués contre sa politique depuis plus de cinq ans. Quand on considère les origines de ce nouveau congrès, l’insistance d’Alexandre Ier, sa joie de l’avoir obtenu, on ne peut que constater l’erreur si souvent commise sur la portée, la nature, les auteurs de ces réunions de la Sainte-Alliance. Comme la Sainte-Alliance elle-même et comme le congrès d’Aix-la-Chapelle, le congrès de Troppau fut l’œuvre d’Alexandre Ier et de Richelieu, non de Metternich qui eût préféré le remplacer par une déclaration commune des envoyés de l’Europe à Vienne. La Russie qu’on représente alors comme hésitante, ou enchaînée à l’Autriche, venait à Troppau, aussi résolue qu’en 1818, pour livrer bataille aux diplomates égoïstes autant qu’aux révolutionnaires, pour chercher en somme le moyen de les mettre aux prises en Italie, en Espagne et jusqu’en Amérique. Sous prétexte de maintenir l’ordre en Europe, elle se prépara à y déchaîner la guerre, espérant que cette fois les Bourbons, pour fournir aux Français l’illusion de la gloire, les Habsbourg, pour mettre la main sur l’Italie et l’Allemagne, lui serviraient d’instruments et de complices. C’était moins, en définitive, contre la Révolution que contre la paix que les puissances à Troppau allaient conspirer, sur la demande intéressée du tsar Alexandre Ier.

TROPPAU (1820).

«Il y a cinquante ans, dit un contemporain, un congrès comme celui de Troppau aurait certainement abouti à une guerre générale.» C’était bien l’espoir que nourrissait Alexandre Ier lorsqu’il arriva en Silésie le 20 octobre, accompagné de Nesselrode et de Capo d’Istria. L’empereur d’Autriche l’y attendait depuis le 18 octobre avec ses conseillers Metternich, Gentz, Mercy, Lebzeltern, très décidé à limiter aux affaires de Naples l’incendie que la Russie voulait allumer dans toute l’Europe. Les conférences qui s’ouvrirent le 23 octobre, avant l’arrivée du roi de Prusse, sans cérémonial ni étiquette, devaient être une bataille diplomatique, préface ou obstacle, selon l’issue du duel, à la guerre générale. L’Autriche pouvait compter sur le concours docile du cabinet prussien, d’Hardenberg et de Bernstorff. L’Angleterre l’approuvait secrètement: mais craignant, si elle envoyait des plénipotentiaires à Troppau d’être engagée plus loin qu’elle ne voulait, elle s’était contentée de déléguer en Silésie son ambassadeur à Vienne, lord Stewart. Quoiqu’elle eût réussi, au Congrès précédent, à tenir en échec les ambitions du tsar, elle se méfia de n’y pas réussir une seconde fois. Elle préféra s’abstenir et attendre. Dans cet état, Alexandre Ier se faisait fort de vaincre Metternich. «Sa haine contre lui était plus forte que jamais.»

Il éprouva en route cependant une surprise très désagréable. C’était la France qui avait demandé cette réunion: elle paraissait, lorsqu’elle l’avait proposée, animée d’intentions belliqueuses, favorables aux desseins de la Russie. A défaut de Louis XVIII, son principal ministre, l’ami du tsar, le duc de Richelieu, avait promis sa présence et son concours. Tout d’un coup, le 29 août 1820, il retira sa promesse. «Il faut y renoncer.» Comme les ministres anglais, il allégua des difficultés, des embarras de politique intérieure. Et au lieu de véritables plénipotentiaires, Louis XVIII se borna à déléguer, comme l’Angleterre, ses ambassadeurs de Vienne et de Saint-Pétersbourg, les comtes de Caraman et de La Ferronays. La mauvaise humeur du tsar éclata: «Si la France se tait, tant pis pour elle.» La désignation du comte de Caraman, «très lié à Metternich, grand admirateur des actes de ce ministre, l’auteur de la trahison de 1818», irrita particulièrement Alexandre Ier. Il devina un nouvel abandon des Bourbons. «Quand on a de ça, dit-il à La Ferronays, en plaçant la main sur son cœur, on veut le bien en toute franchise, sans arrière-pensée, sans finasserie.»

Les instructions que Louis XVIII donna le 5 octobre à ses ambassadeurs justifiaient les soupçons de son allié. Elles marquèrent un recul subit de la politique qui avait donné au tsar l’espérance de la victoire décisive. Au lieu d’une démarche retentissante, collective contre tous les révolutionnaires de France, d’Italie, d’Espagne et d’Amérique, la France ne proposait plus qu’une déclaration relative aux affaires de Naples, «un mezzo termine tout local», ce que souhaitait Metternich, juste le contraire de ce qu’Alexandre Ier venait chercher à Troppau.

Cette défection subite, analogue à celle de 1818, eut les mêmes causes, le même auteur. Le conseiller favori du roi, le représentant des libéraux, Decazes, écarté par la mort du duc de Berry, n’était pas en disgrâce. Duc et pair, envoyé à l’ambassade de Londres, il gardait sur son maître une influence presque égale à celle qu’il avait aux Tuileries. Lorsqu’il avait été chargé, le 9 août, de transmettre à Castelreagh les décisions du Conseil royal, d’obtenir l’adhésion de l’Angleterre au Congrès, il se heurta à un refus: aussitôt il avait engagé Louis XVIII à modifier ses plans. Fallait-il qu’un pays constitutionnel comme la France, pour plaire aux ultras, à la Russie, laissât à l’Angleterre l’honneur et le profit de paraître en Europe, par l’absence de Castelreagh à Troppau, le seul royaume libéral? Était-il de l’intérêt des Bourbons de heurter à ce point l’opinion de leurs sujets? Decazes «ne négligea rien pour inquiéter, pour ramener Louis XVIII». Il plaida si chaleureusement que le 19 août, le roi, obligeant le conseil à se déjuger à huit jours d’intervalle, résolut de s’abstenir à moitié d’un Congrès qu’il avait lui-même convoqué.

C’est alors que Richelieu s’était décidé à ne pas quitter Paris. Ses amis politiques lui en firent un devoir. «Il ne faut pas que la leçon que nous avons reçue en 1818 soit perdue. Son absence laisserait le champ libre à l’intrigue.» Si de Londres, Decazes, et à Paris les libéraux conservaient tant d’autorité sur le roi, que ne feraient-ils pas lorsque le premier ministre serait loin, au fond de la Silésie? Pasquier, en donnant ces conseils à Richelieu, lui proposa un moyen terme, une intrigue secrète, comme celle qui venait de paralyser sa politique. Si le Congrès, par l’abstention de l’Angleterre, était réduit à une forme vaine, pourquoi le ministère en dehors, en dessous, ne poursuivrait-il pas en Italie, en Espagne, les desseins qu’il avait formés de concert avec la Russie, par une alliance à deux qui tromperait l’Angleterre et les libéraux? Richelieu approuva et transmit à Capo d’Istria. Il choisit La Ferronays, dont il était assuré, pour nouer et poursuivre à Troppau cette affaire (6 octobre 1820). Il fut convenu qu’on ne la ferait pas connaître au comte de Caraman. «La délibération commune des cinq cours, concluait le ministère français, est moins importante que l’intelligence à établir entre nous et l’Empereur Alexandre, intelligence sur laquelle repose la seule espérance d’une heureuse issue.»

Le procédé ne plut pas à la Russie. «Pourquoi abandonner une marche ouverte?» ripostait Capo d’Istria (15 octobre 1820). Cette entente secrète entre les deux cours paraîtrait à l’Autriche une ligue formée contre elle. Il ne pouvait convenir au tsar de la mécontenter à ce point, de l’écarter et de se trouver seul un jour en Europe, ayant pour tout allié un cabinet sans autorité sur le roi, sans courage contre la Révolution. En marquant son dépit de la défection de Louis XVIII, Alexandre préféra se passer de lui et livrer seul à Troppau un combat inégal.

Metternich engagea l’affaire par une note du 23 octobre qu’il avait préparée avec soin depuis deux mois. Il demanda le droit d’intervenir à Naples et déclina toute intervention en Espagne. Les deux affaires n’étaient point les mêmes. «A Madrid, deux fois, le roi avait accepté la constitution, en 1812, 1820. Pouvait-on prétendre que, s’étant abandonné, il avait droit au concours, à la sympathie des puissances? La révolution de Naples, au contraire, justifiait leur intervention, fondée sur les sollicitations d’un roi qui avait refusé, dès 1815, des libertés à ses sujets, énergique, ferme, vaincu par la force seulement, et résolu, si on le sauvait, à se défendre.»

Les Russes n’avaient pas moins bien préparé leur riposte. Ils s’apprêtaient à répondre que l’Europe ne pouvait soutenir un prince décidé autant que le roi des Deux-Siciles à refuser à ses sujets toute liberté. C’était la raison qu’ils allaient opposer au désir de Metternich d’intervenir à Naples, et à Naples seulement. L’argument était sans doute un peu gênant pour un tsar qui parlait sans cesse de frapper partout «la Révolution au cœur». Ses diplomates mirent la politique russe à l’aise, en laissant aux Français le soin de le présenter les premiers. Ils «firent rompre la glace par les autres». La Ferronays «déclara qu’un gouvernement représentatif comme celui de son maître ne pouvait soutenir un roi absolu et décidé à le rester» (27 octobre). Comment établir sur de tels principes le droit d’une façon durable? «Vous n’êtes pas un ministre français. Ici vous êtes un ministre européen», s’écrièrent les Autrichiens indignés. Nesselrode feignit aussi l’indignation: mais la glace était rompue. Et le 3 novembre Capo d’Istria déclara que l’Europe ne devait pas soutenir Ferdinand Ier s’il n’accordait une constitution raisonnable. Il résumait ainsi sa réponse: «Des conseils et des coups de canon après.»--«Des coups de canon tout de suite», répliqua Metternich, pressé d’intervenir.

Au fond, la première passe se terminait contre lui. Le 6 novembre il avoua son embarras au plénipotentiaire prussien, le comte de Bernstorff. Il avait voulu interdire à ses adversaires une intervention en Espagne. Ceux-ci, invoquant les droits des peuples, les vœux de la partie saine de la nation que ni l’Angleterre, ni la France ne pouvaient contester, l’obligeaient à ne pas intervenir à Naples. Le congrès de Troppau menaçait de ne pas satisfaire l’Autriche plus que la Russie. Quel échec pour Metternich, si cette réunion des souverains annoncée depuis trois mois avec éclat avait pour seul résultat de lui lier les mains en Italie, d’encourager contre la puissance de l’Autriche les patriotes et les libéraux de la péninsule!

Heureusement le premier ministre autrichien excellait dans ces luttes diplomatiques. «Cette forme des conférences est de mon invention», disait-il fièrement. Et il faut avouer qu’il les maniait en inventeur, supérieurement. La Russie l’avait mis dans une impasse: à ce moment, l’Angleterre et la France étaient avec elle contre lui. Il trouva un moyen ingénieux de les désunir. Et, en les divisant, il retrouva son influence.

Il y réussit par le même moyen qu’Alexandre Ier. Il connaissait, quoiqu’on l’eût caché à Caraman, le désir du cabinet français de travailler, sans se brouiller publiquement avec les libéraux, contre eux secrètement, d’offrir la médiation de Louis XVIII aux Bourbons. Il souffla à Caraman l’idée que ses chefs ne lui avaient pas communiquée. Quel beau rôle pour Louis XVIII de venir en aide à ses cousins de Naples et de Madrid, lorsque l’Europe était à la veille de les abandonner, quel honneur pour son ministre, s’il réussissait à lui procurer cette mission! Très humblement, l’Autriche avait l’air de ne plus rien demander. Caraman, séduit, confiant, le 9 novembre, proposa la médiation de son maître. La Ferronays, tout en soupçonnant que l’initiative venait de Metternich, ne flaira pas le piège. Un mois après, les souverains d’Autriche et de Russie réconciliés brusquement répondirent à la proposition de Caraman par un ajournement à trois semaines. Ils se donnaient rendez-vous à Laybach. Le tour était joué: Metternich avait triomphé de la Russie.

La démarche de la France avait violemment irrité Alexandre Ier. Il avait cru y voir un mauvais procédé, plus accusé encore que les précédents, de Louis XVIII et de ses ministres. Après avoir refusé leur concours, et donné au Congrès une autre tournure que celle qui avait été prévue d’un commun accord, voilà qu’ils avaient l’air de vouloir intervenir en médiateurs, entre les souverains et les peuples, pour dérober à la Russie le premier rôle. Au tsar, l’odieux des mesures contre la Révolution. A son allié, le bénéfice moral d’une politique plus conciliante et destinée peut-être à rétablir la paix en Europe. Ces Bourbons de France qui devaient à la Russie leur couronne, puis leur royaume, leur place en Europe, en la trahissant, reprendraient le rôle que déjà contre elle ils avaient tenu en 1815 à Vienne. Metternich veillait sur ces colères qu’il avait allumées: il en recueillit le profit. Le 10 novembre il constata «la grande bienveillance de l’empereur Alexandre. C’est un retour à l’année 1813.» Une fois de plus et à peu de frais, par sa ruse d’abord, puis avec de simples espérances et de belles paroles, il faisait d’Alexandre Ier son instrument. Il employait et limitait à la fois ses ambitions.

Le premier protocole de Troppau, signé le 19 novembre 1820 entre eux, parut un hommage flatteur rendu par l’Autriche à la Sainte-Alliance, à son auteur. Il proclamait la communauté d’origine des Révolutions en Italie, en Espagne, en Amérique, dénonçait leurs effets comme un mal général, affirmait le bienfait des actes d’Aix-la-Chapelle, et le droit, sans aucune réserve, pour tous les gouvernements réguliers de se défendre en s’unissant. Le 2 décembre 1820, Metternich, la main sur le cœur, présentait au tsar une profession de foi qui occupe plus de vingt pages dans ses Mémoires. Ce n’était plus même un document diplomatique, mais le langage d’un apôtre fervent de la Sainte-Alliance, ennemi des révolutions en tout temps, en tout lieu, depuis l’époque grecque jusqu’à la Réforme. Contre les maux des sociétés, individualisme, esprit de révolte, passions nationales, il appelait à l’aide le souverain russe, «juste mais fort, bienveillant mais sévère». Il se faisait à la lettre son disciple: en réalité il demeurait son maître.

Comme l’Autriche l’avait souhaité, le congrès de Troppau, après toutes ces phrases générales, ne concluait qu’à une seule intervention, la sienne, à Naples. Les souverains invitèrent Ferdinand Ier, point d’autre, à se rendre à Laybach «pour l’affranchir de toute contrainte extérieure et se faire donner mandat par lui d’agir soit par la médiation, soit par les armes contre son peuple égaré». En formulant des principes agréables au tsar, Metternich l’écartait doucement de l’Espagne et de l’Amérique, et le conduisait, à sa suite, à Naples. «Le décompte de notre influence réciproque, disait Metternich à propos de la politique russe, s’établit de la façon suivante. Je remporte 85 p. 100 de la victoire; avec le reste, elle ferait perdre au monde son repos.» C’était donc bien un succès que Metternich venait encore d’obtenir sur la Russie, à Troppau. Les protocoles rédigés par lui au nom de la Sainte-Alliance enregistrèrent la défaite du tsar, réduit à des satisfactions de style. Cette fois encore la Sainte-Alliance était si peu l’œuvre de Metternich et tellement une œuvre de guerre que l’Autriche se réjouit en faveur de la paix de lui avoir retiré les quatre cinquièmes de sa valeur.

Le congrès de Laybach devait cependant ouvrir les hostilités en Italie. Ce fut le point faible de la politique autrichienne que, réprouvant la guerre, elle la fît pour ses intérêts particuliers. Plus conséquents, les ministres anglais refusèrent cette concession «à des principes qui ne pouvaient être admis avec sûreté comme système de loi entre les nations». (Circ. du 19 janvier 1821.) Metternich sentit les inconvénients de s’être lié, plus que par le passé, quoique le moins possible, à la Sainte-Alliance. Mais il escomptait les profits de sa victoire, la conquête totale et définitive de l’Italie. Il les recueillit en effet pendant l’année 1821, aussi complets qu’il l’espérait.

LAYBACH (1821).

Ce congrès ne fut d’abord en principe que la suite et la conclusion de celui de Troppau. De la vallée de l’Oder, l’empereur d’Autriche se transporta rapidement le 4 janvier dans celle de la Save pour recevoir le 7 Alexandre Ier; le 8, le vieux roi de Naples. Les sujets de Ferdinand Ier, invité à Laybach comme médiateur entre les Deux-Siciles et l’Europe, croyant à cette médiation qu’il avait solennellement promise, l’avaient laissé partir, pour faire preuve de leurs intentions conciliantes. Dès qu’il avait été hors de leurs prises, Ferdinand, débarqué à Livourne le 16 décembre, s’était hâté de désavouer ses promesses. Il comptait sur le Congrès qui écarta en effet et relégua à Görz le représentant des pouvoirs constitutionnels, le comte de Gallo. «Tristes protestations, triste allié», disait le confident de Metternich, Gentz. Mais ses mensonges servaient l’Autriche, décidée à ne pas traiter avec les libéraux. Peu lui importait que le roi les trahît: Metternich était résolu «à leur marcher sur les pieds exprès». Il avait hâte d’en finir: la France et l’Angleterre blâmaient son intervention. Qu’arriverait-il si le tsar lui manquait?

Un instant, l’Autriche put craindre cette défaillance de son allié. Alexandre Ier, peut-être à l’instigation de la France qui ne suivait plus Metternich, eut l’idée de confier au pape une médiation entre le roi de Naples et ses sujets. La diplomatie autrichienne para le coup: un de ses agents, M. de Lebzeltern, partit en hâte pour Rome, fit part au pape de sa résolution et le décida à refuser sa protection aux libéraux. Si le Saint-Siège n’avait été docile, les calculs de Metternich étaient déjoués. Il n’en fut que plus pressé de les réaliser. La première conférence de Laybach (12 janvier 1821) lui permit d’agir: la constitution nouvelle de Naples fut annulée, une armée autrichienne chargée, le 3 février, par la Sainte-Alliance de l’exécution, aux frais des Napolitains soumis pour trois ans à une occupation étrangère. Le lendemain même (4 février), le général de Frémont commença sa campagne contre les insurgés de Naples, vaincus aussitôt à Rieti. La facilité de cette victoire, préparée de longue main, consolidait l’autorité et le prestige de l’Autriche en Italie. La diplomatie de Metternich fit le reste.

«A Laybach, nous n’avons fait que continuer ce que nous avions fait à Carlsbad», a-t-il dit lui-même, en ajoutant que c’était un plan formé entre lui et son maître depuis 1819. «C’est à Pérouse qu’a été décidé le grand œuvre dont nous suivons l’exécution. Une lettre que je reçus en juin dans cette ville me montra que le moment d’agir était venu.» Vaincre le particularisme, en Italie, en Allemagne, pour établir définitivement l’unité de la conquête autrichienne; et le vaincre par la ruine des institutions libres, tel était le programme que Metternich avait appliqué, en deçà des Alpes, après Aix-la-Chapelle, qu’il voulut à Troppau et à Laybach réaliser en Italie. C’était à ses yeux le complément et le profit de son intervention à Naples.

Le 20 décembre 1820, les gouvernements italiens étaient invités à envoyer des représentants à Laybach. «Cela va devenir un congrès italien, l’amorce d’une confédération italienne sur le modèle de la Germanique sous la direction de l’Autriche», disaient avec inquiétude nos diplomates, et ils s’efforcèrent à Turin ou à Rome d’avertir les princes menacés. Plus effrayés par la Révolution que par les desseins de l’Autriche ou alliés par le sang à l’Empereur, les petits souverains, Victor Emmanuel Ier de Sardaigne, les ducs de Modène et de Toscane, négligèrent nos conseils, envoyèrent leurs agents, le 26 janvier, au Congrès. La France assistait impuissante à ce spectacle. Elle demanda du moins, pour n’être pas engagée dans cette politique, à ne pas signer de protocole. Elle protesta contre la circulaire du 12 février 1821, où, sous prétexte de châtier les rebelles de Naples, le Congrès annonçait son intention de délivrer les souverains d’Italie des institutions libres qui leur déplaisaient. Sa protestation du 20 février, note verbale analogue à celle de l’Angleterre, était applaudie dans l’Allemagne du Sud. Elle ne fit aucune impression sur les princes italiens. Ils se livraient chaque jour davantage à Metternich.

La fin du Congrès coïncida avec le triomphe complet de l’Autriche, assuré par les événements du Piémont. Le 12 mars 1821, les patriotes italiens, officiers surtout et carbonari, arboraient à Alexandrie le drapeau italien, proclamaient la liberté et l’unité nationale. Abdiquant en faveur de son frère Charles-Félix, et déshéritant son fils le prince de Carignan, Victor-Emmanuel réclama une intervention que l’Autriche exécuta surtout à la prière de Charles-Félix. Ce fut l’affaire de quelques jours, d’une escarmouche à Novare (8 avril). «L’Autriche, écrivait tristement le ministre Rayneval, se fait largement payer le concours qu’elle prête à la cause royale. Elle occupe militairement les plus fortes positions de l’Italie, le Piémont, Rome et Naples.» A Milan, à Modène, des commissions extraordinaires brisaient toutes les résistances des patriotes. Les souverains, avant de se quitter, à Laybach, le 12 mai 1821, proclamèrent que «le salut de l’Italie avait été réalisé par la confiance réciproque établie entre eux et les gouvernements de la Péninsule.» Ils laissaient en somme les Italiens, princes et peuples, à la discrétion des généraux et des diplomates autrichiens. Mais c’était de «l’aveu de ces princes». Metternich pouvait dire fièrement: «La bataille diplomatique est gagnée. Le bon sens a vaincu.»

Il ajoutait: «Personne ne croit à la parfaite entente entre l’empereur Alexandre et moi. Elle est pourtant bien réelle. L’influence des derniers mois a triomphé. C’est le plus fort qui a entraîné le plus faible.» Le congrès de Laybach consolidait la victoire diplomatique de Metternich: il avait eu l’art d’endormir le tsar, flatté de passer pour le chef de cette croisade; il avait fini par se l’attacher. Alexandre Ier escomptait le profit qu’il croyait trouver plus tard à laisser l’Autriche affirmer et pratiquer le principe général d’intervention. Son ambassadeur à Paris, le comte Pozzo di Borgo, était venu exprès à Laybach pour l’engager dans cette voie. Très lié avec les ultras, en correspondance avec le comte d’Artois, il intriguait avec eux contre les collègues du duc de Richelieu, contre Pasquier surtout, le ministre indocile des affaires étrangères. A Laybach, Pozzo rapprocha ses amis de France et son maître, leur persuadant à tous qu’il fallait donner carte blanche à Metternich et l’imiter aussitôt en Espagne. Le ministre de François II reconnut lui-même l’importance de ces conseils sur l’esprit d’Alexandre Ier: il devinait les motifs du crédit qu’il lui faisait. Il y parut à une conversation que le tsar eut alors avec l’ambassadeur de France, la Ferronays. «Croyez-vous que le seul but de la réunion et des efforts des grandes puissances soit uniquement de châtier quelques carbonari: Naples n’est qu’un incident. Entraîné par le mouvement de l’Espagne, Naples doit à son tour lui servir d’exemple. Lorsque ce premier point de la tâche qui nous est imposée sera atteint, peut-être alors sera-ce le moment pour la France de s’emparer à l’égard de l’Espagne du rôle que l’Autriche remplit vis-à-vis de Naples.»

Au duc de Richelieu de même, Pozzo di Borgo donnait à choisir entre l’alliance russe, la Sainte-Alliance et la solidarité des souverains, utile à toutes les branches de la maison de Bourbon, ou l’alliance de l’Angleterre: «Ne comptez pas sur l’Angleterre, écrivait-il: le lot de la France ne serait pas digne d’envie.» (13 février.) En escomptant l’avenir et la complaisance de Louis XVIII, le tsar se croyait assuré du succès définitif. Ce fut le secret de ses complaisances avec l’Autriche.

S’il lui donnait en Italie des satisfactions, il attendait les siennes de France et d’Espagne. Son agent à Madrid n’était pas moins actif que Pozzo di Borgo. C’était un certain Bulgary, très écouté de Ferdinand VII, auteur avoué d’une intrigue que le roi forma contre ses ministres. Le chapelain de la cour, les officiers de la garde négocièrent, préparèrent alors le renversement d’un ministère modéré dont le seul tort était d’appliquer sagement la Constitution. Le 8 février 1821, Ferdinand VII accusa au conseil d’Arguellès et ses collègues de le présenter au public comme traître à ses serments. Il demanda leur déposition. Les ministres se défendirent en donnant des preuves de la trahison royale. Dans une grande colère, feinte à ce qu’il parut, Ferdinand ordonna à son secrétaire la Puebla de faire appel à l’Europe, à la Sainte-Alliance. «Le coup, disait notre envoyé, M. de Laval, avait été monté, et bien monté par M. de Bulgary.» C’était le signal que la Russie attendait pour entrer à son tour en campagne, pour y entraîner la France.

Si le ministère français avait été plus docile, et son roi moins prudent, c’était la guerre en Espagne, après les expéditions d’Italie, selon le vœu et les calculs d’Alexandre Ier. Son envoyé Pozzo di Borgo excitait le parti des ultras à réclamer une intervention, la guerre pour l’honneur de la nation. Les ultras la réclamèrent avec la même ardeur que de leur côté les membres de la gauche apportaient à la demander en faveur des peuples. Seul, malgré l’avis unanime de la Chambre, le ministère repoussait la guerre. Il y avait quelque mérite: les uns lui reprochèrent de ne pas s’associer à la Sainte-Alliance, les autres de ne pas la combattre. Dans le ministère même, l’accord était loin d’être complet. Le chef, le duc de Richelieu, hésitait entre les représentants des ultras, Villèle, Corbière, Lainé qui, au mois de juillet, l’abandonnèrent pour reprendre leur liberté, et le ministre des affaires étrangères, le baron Pasquier, soutenu par ses collègues Siméon et Portal, autrefois décidé, maintenant hostile à une intervention en Espagne. Ce furent ces hommes, et un diplomate éprouvé, élevé par Pasquier au rang de sous-secrétaire d’État, Gérard de Rayneval, qui, pendant toute l’année 1821, appuyés par le roi, malgré les entreprises de l’Autriche, les excitations de la Russie, les colères des Chambres, les exigences des royalistes, conservèrent à la France les avantages de la paix.

Dans un mémoire présenté au conseil royal le 6 janvier 1821, Rayneval et Pasquier ont laissé à l’histoire leur justification. Les observations que le duc de Richelieu y ajouta de sa main le représentent à cette heure décisive comme un avocat discret de la politique russe, des vœux du parti royaliste. Justification et plaidoyer font sentir l’importance du rôle que la France joua, comme un véritable arbitre, entre les cabinets de l’Europe à cette époque. «C’est le cas de délibérer, disait Rayneval. Les événements présents ouvrent en quelque sorte à la politique française une ère nouvelle. La position de l’Europe est très grave, placée entre les fureurs révolutionnaires d’Espagne, de Naples, de Livourne et le système des grandes puissances.» Ce système de la Sainte-Alliance, Rayneval le jugeait comme un instrument de guerre et d’ambition. Il reprochait au tsar, «séduit par la perspective d’un noble protectorat de la paix du monde et du maintien de l’ordre, des protocoles qui entraîneraient la guerre en Europe.» Richelieu, lui-même, convenait que la Sainte-Alliance était bien un instrument de guerre. Mais il niait que le tsar et Capo d’Istria, «ses seuls auteurs», s’en servissent pour leur intérêt. Il invoquait «leur désir amical d’avoir la France pour coopératrice. Ce n’était pas en s’isolant que Louis XVIII maintiendrait la paix.» Rayneval alors, ancien élève de Vergennes, son collaborateur, s’éleva de toutes ses forces en faveur d’une politique qui avait valu à la monarchie ses derniers succès au dix-huitième siècle, qui lui procurait ses premiers avantages en ce siècle depuis le Congrès de Vienne. «La France n’a rien à demander à personne. Elle n’a besoin d’aucune alliance particulière ni de l’Angleterre, ni de la Russie. En se tenant tranquille chez elle, en ne lésant les droits de personne et continuant d’améliorer ses finances, elle est la seule de toutes les puissances qui puisse regarder l’avenir sans trop d’effroi. Qu’elle garde son indépendance, avec sa prospérité! La guerre lui serait inutile et dangereuse.»

A l’alliance russe, à la quadruple alliance qui allait faire du royaume le satellite de l’Autriche et de la Russie, détestable par son caractère de combat, Rayneval opposait les intérêts vrais, pacifiques de la Restauration. Ce n’étaient pas seulement les conseils de Vergennes qu’il apportait dans le débat. Il invoquait avec une certaine grandeur de vues et de langage «la politique naturelle: l’heureux effet de la protection que la France pourrait offrir aux États secondaires, la tradition nationale, la ligne politique de Richelieu.» Si le chef du cabinet lui répondait alors: «Le système était bon autrefois», le sous-secrétaire d’État pouvait montrer les résultats de ce système au Congrès de Vienne et depuis, la France sauvée d’abord, libérée contre toute espérance, parvenue en deux ans à un tel degré d’influence et de considération que les premières puissances de l’Europe sollicitaient son concours, se le disputaient même. Louis XVIII lui donna raison, meilleur juge après tout de ce débat que Pozzo di Borgo. Si celui-ci s’acharnait en effet à présenter Rayneval et Pasquier «comme de mauvais serviteurs du roi», par son dépit et ses colères il trahissait, selon le langage même de Rayneval, l’ambition de son maître.

Cette ambition explique, de l’aveu des contemporains, la Sainte-Alliance et les congrès qui se tinrent en son nom de 1815 à 1821, à Aix-la-Chapelle, à Troppau, batailles diplomatiques utiles à préserver l’Europe de l’incendie qu’Alexandre Ier aurait allumé aux quatre coins du monde. L’Angleterre n’aurait pas suffi à faire triompher la cause de la paix. Obligée à des ménagements envers le tsar qui lui livrait l’Allemagne et l’Italie, l’Autriche avait fini par mettre sur pied la première armée qu’on eût vu mobiliser depuis cinq ans. Elle tenait, il est vrai, Carlsbad et Laybach: Alexandre Ier n’avait encore reçu d’elle que des promesses. Mais si la France, trahissant par deux fois les espérances de la diplomatie russe, n’avait fait contre elle alliance avec l’Autriche à Aix-la-Chapelle, à Troppau avec l’Angleterre, ces congrès eussent été des préfaces de guerre, au lieu d’une digue opposée avec art aux entreprises de la Russie. En ce sens, mais en ce sens seulement, et pour ce motif, ils maintinrent l’œuvre du Congrès de Vienne: pour d’autres motifs, les Français mal instruits maudissaient l’œuvre de 1815 et des Congrès. La paix et ses bienfaits n’offraient pas à leur amour-propre humilié une revanche assez éclatante.

Loin d’être à leurs yeux une ère nouvelle, la situation en 1821 ne leur parut que le retour d’un passé douloureux. C’était pourtant, selon Rayneval, le cas de délibérer: le moment était venu de choisir entre une tradition qui, bien entendue, avait fait ses preuves avec Vergennes, Talleyrand et Louis XVIII, et l’amour de la gloire si chèrement payé avec Napoléon. Comme au temps de la Révolution, les intrigues seules et les passions populaires, une tradition mal entendue de conquête et de croisade allaient pousser la France à une guerre qu’elle appelait de tous ses vœux.

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XXII

LA GUERRE DE 1823

LE CONGRÈS DE VÉRONE: GRÈCE OU ESPAGNE

LE RÉVEIL DE LA NATION FRANÇAISE EN 1823.

«Malgré la chute de Napoléon, écrivait au mois d’août 1821, le sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, Rayneval, la France par sa position et l’ardeur militaire de son peuple, l’accroissement de son industrie, sa prospérité financière a une force réelle qui n’attend qu’une occasion pour se développer.» Ainsi, tandis que Napoléon mourait à Sainte-Hélène (5 mai 1821), les Français, guéris du mal qu’il leur avait fait, se reprenaient à regretter la gloire qu’il leur avait donnée. Les débats des Chambres, où les libéraux défendaient avec éloquence contre une majorité enragée de royalisme les principes de la Constituante, ne traduisaient qu’à demi les sentiments, les vœux d’une nation avide de revanche plus que de liberté. Travaillé par les vieux soldats de l’Empire, et les nombreux officiers que la Restauration avait dû mettre en congé, le peuple oubliait vite les bienfaits de la paix, s’indignait de ce qu’il en appelait les hontes, la perte de ces frontières naturelles acquises un instant par la République, fixées par l’Empire, sacrifiées en 1815.

Dans ce courant de haine qui se forma contre les Bourbons et leur politique, il est difficile, au premier abord, de démêler la nature et la puissance des instincts qui agitaient et poussaient les Français en général. La presse n’était point libre, et les électeurs en nombre restreint ne représentaient pas la nation. L’histoire, mal renseignée, a pu croire qu’elle était surtout préoccupée de défendre ses libertés. En réalité, si les Français invoquèrent, à partir de 1820, les souvenirs de la Révolution, en revendiquèrent l’héritage, ce fut par regret surtout des frontières qu’elle leur avait données en Europe. Ils avaient hâte de reprendre une politique étrangère d’action, de combat et de gloire dont la Révolution était à leurs yeux le symbole et la condition. Des politiques comme Rayneval, des poètes comme Chateaubriand signalaient ce réveil et cette fièvre. «La France, écrivait Metternich, se place dans la direction des conquêtes. Les mobiles qui ont lancé la République et l’Empire dans une aussi dangereuse carrière viennent de nouveau se réunir dans le sentiment prédominant.» La conquête autrichienne, autorisée par le Congrès de Laybach, ne justifiait-elle pas d’ailleurs, aux yeux de la France et à son profit, une conquête analogue? Metternich avait cependant raison: la Révolution pour la guerre, et la guerre indistinctement par la Révolution ou par l’Empire, voilà les grandes lignes du programme que, depuis 1820 et pour de longues années, les Français se sont donné.--L’intérêt, le calcul n’y ont qu’une faible part: c’est affaire de sentiment et de tradition.

Et comme au dix-huitième siècle, comme sous la Révolution et sous l’Empire, l’intrigue s’en mêla. Elle détermina les entreprises que les passions et la tradition préparaient. S’il y eut jamais une intrigue, ce fut celle qui plaça auprès du vieux roi Louis XVIII une jeune femme, fort belle, ancienne maîtresse de Savary et séparée de son mari, Mme du Cayla. Il fallait aux royalistes ultras qui rêvaient d’un retour à l’ancien régime, masqué par leur zèle pour la religion, une influence capable d’arracher Louis XVIII à son indifférence, et aux conseils du duc Decazes. Groupés autour du duc d’Artois, excités par les discours de Chateaubriand et le Vte S. de la Rochefoucauld, les ultras étaient impatients de procurer à la nation la guerre qu’elle souhaitait, «de lui donner la gloire en échange de leurs privilèges restaurés». Si le roi obligeait Richelieu à une politique pacifique, Villèle et Corbière quittaient bruyamment le ministère où il les avait appelés. Il s’agissait donc de conquérir le roi lui-même. Du pavillon de Marsan aux Tuileries l’intrigue, en 1821, fut incessante, appuyée par la Russie, servie par Mme du Cayla. Transfuge de l’Empire, le maréchal Victor, s’en préparait le bénéfice et l’honneur. Placer un serviteur de Napoléon à la tête des armées royalistes et les conduire à la gloire semblait aux royalistes un coup de parti; atteindre et effacer l’œuvre de la Révolution, en la dépouillant du prestige exclusif que les victoires des armées républicaines lui conservaient aux yeux d’une nation militaire: tel était le calcul que l’ancien parti des émigrés, décidément incorrigibles, faisait dans les antichambres et le cabinet où Louis XVIII s’enfermait avec sa confidente. L’inspirateur du parti, Chateaubriand, en décembre 1820 obtenait une ambassade à Berlin, présage d’un prochain ministère. Et Monsieur recevait de Saint-Pétersbourg cette lettre flatteuse du tsar lui-même: «Il est aisé de voir la place que V. A. R. occupe en France et celle qui l’attend. Les affaires de France sont dans une direction salutaire. On verra des miracles.»

Jusque-là, l’empereur Alexandre, enchaîné par les promesses de l’Autriche, gêné par les défiances de l’Angleterre, avait poursuivi seul, sans aboutir, son rêve de guerre européenne et d’agrandissement oriental. Le réveil d’une grande nation militaire comme la France, les intrigues formées autour du roi pour le ramener à une politique d’action qui répugnait à sa prudente vieillesse, c’étaient là pour les desseins ambitieux de la Russie de belles promesses. La nation française, tout ce qu’elle compte d’intrigants, royalistes ou républicains, a mis l’action et la gloire à son ordre du jour pour longtemps.

Justement, la guerre, à peine commencée par l’Autriche contre les patriotes italiens vient d’éclater dans l’empire turc. Les Grecs réclament, défendent leur indépendance: ils font appel à l’Europe. Ils ne poseront plus les armes: les Français ont hâte de saisir les leurs. Traditions, passions, intrigues, conseils de la Russie, occasions, tout les y pousse.

L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE

Le réveil du peuple grec, en 1821, fut beaucoup moins, à trente ans de distance, un résultat de la propagande révolutionnaire qu’un effet de la lente désorganisation de l’empire turc. En dépit des efforts que fit Sélim III au prix de sa vie pour corriger le mal, l’anarchie perdait la Turquie. Depuis le début du siècle, les souverains et les États la guettaient comme une proie, qu’ils ne s’accordaient pas d’ailleurs à s’entrepartager. Cette rivalité, qui avait protégé les Ottomans contre les entreprises de Napoléon ou d’Alexandre Ier leur donnait peut-être l’illusion de la résistance et de la durée. Aux premiers efforts de la Grèce, l’illusion se dissipa.

Ce qu’un ministre turc disait de la Porte au dix-huitième siècle, quand il comparait son état intérieur à celui d’une République ayant les apparences du despotisme, était devenu de plus en plus fondé; aux mains des janissaires, la Turquie, nominalement soumise au Sultan, constituait une sorte de république féodale qui se morcelait chaque jour. On se fait des janissaires une idée incomplète et fausse, si l’on ne voit en eux que la troupe de la capitale, instrument des révolutions sanglantes du Palais. Les janissaires s’étaient répandus dans tout l’Empire, où ils possédaient des fiefs héréditaires, défiant l’autorité des Pachas, écrasant les indigènes de corvées et d’impôts. Une vaste organisation, dont les moines mendiants de l’Islam, les Bektaschi étaient les intermédiaires, reliait cette féodalité provinciale aux janissaires de Constantinople, recrutés, depuis que les vrais soldats étaient installés dans les provinces, parmi les vagabonds, vivant de rapines, au service des ulémas qui les payaient, prêts à s’insurger au premier appel.

En outre, au temps de la conquête, l’aristocratie chrétienne, en Bosnie, en Bulgarie, en Albanie s’était convertie à l’Islam pour garder ses propriétés, ses privilèges, son autorité sur les populations indigènes. Ces deux sortes de gens, janissaires et chrétiens convertis, formaient ainsi une féodalité guerrière, qui avait sa juridiction spéciale, son indépendance vis-à-vis des sultans réduits à trembler devant elle dans leur propre capitale. Contre eux elle s’appuyait encore sur une autre aristocratie, religieuse celle-là, aux ordres du mufti de Stamboul élu à vie par elle, sur les Ulémas, maîtres de la justice et de la législation qu’ils administraient comme des charges héréditaires, plus puissants, plus redoutés que les ministres et le grand vizir lui-même. C’était en cet état que les Turcs passaient de la vie nomade, des habitudes primitives de la migration et de la croisade à la vie sédentaire, à l’occupation des pays de l’Empire, et se débandaient au milieu de cette transition pourtant nécessaire.

Pour rallier leurs sujets, autour d’un pouvoir central qui en droit n’avait pas cessé d’être fort, les Sultans avaient dû faire appel aux gouverneurs provinciaux, pachas et ayans des villes. Mais leur concours était onéreux et devait l’être: achetant pour une année seulement leur charge avec l’aide de banquiers arméniens, et pour de grosses commissions, obligés de payer de forts tributs à chaque renouvellement, exposés, s’ils étaient riches, aux intrigues du sérail, s’ils étaient pauvres, à la destitution, ces agents pillaient le trésor, gardaient les revenus de la province, se donnaient de petites armées, intriguaient autour du Palais de peur d’être victimes. Enfin, comme l’aristocratie qu’ils devaient gouverner était fière, indépendante, toujours en révolte ou en complot avec les ulémas, pour lui résister et la dominer, les gouverneurs travaillaient à se constituer de grands domaines, de véritables souverainetés: ainsi le pachalik de Scutari aux mains de Kara-Mahmoud en 1786; celui de Widdin pour Pasvan-Oglou vingt ans après; celui de Janina pour Ali; la vice-royauté d’Égypte, en 1811, pour Méhémet-Ali; celle de Routschouk pour Baraïcktar; ainsi les domaines que se taillèrent en Asie les familles de Tschapvan-Oglou, de Kara-Osman, en Valachie les hospodars, en Serbie Milosch (1808). Car il faut remarquer que ces fonctionnaires, comme les féodaux et les sous-gouverneurs de districts et de villes n’étaient pas toujours des musulmans, mais souvent des chrétiens convertis ou non.

Ainsi le pouvoir du Sultan ne se maintenait plus dans les provinces que par l’opposition et les rivalités des janissaires et des pachas. S’il voulait ou reprendre la tradition de la guerre sainte, ou organiser l’État pour la paix, il était impuissant contre les janissaires et les ulémas, dont la résistance, les intérêts précipitaient la ruine de la Turquie. Il se trouva vers la fin du dix-huitième siècle plus désarmé encore contre les pachas dont la politique réalisa dans leurs provinces ce qu’il ne pouvait lui-même accomplir. Dès que certains gouverneurs réussirent à vaincre et à absorber les féodaux de leur ressort, l’Empire se morcela. Le partage sur lequel l’Europe n’avait pu s’entendre, s’accomplissait de lui-même au profit des serviteurs mêmes de la Porte. Ce que Napoléon n’avait point obtenu se trouva en 1820 réalisé sur place par des hommes nouveaux qui se vantaient de s’être mis à son école.

En Épire, Ali, après avoir soumis les possesseurs de fiefs turcs et les beys, ses pareils, était vite devenu un chef d’État plutôt qu’un gouverneur. Il avait réuni entre ses mains tous les pouvoirs, justice, finance, armée. Il exigeait de ses agents l’obéissance qu’il refusait à son chef nominal. Pour s’ouvrir un accès à la mer, il combattit les Français, les chassa de Prevesa et de Butrinto, s’installa dans le pays des Souliotes, à Parga, sur le golfe de Corinthe (1803-1813). L’État qu’il constituait ainsi fut un État moderne, appuyé sur une armée que des instructeurs formaient à l’Européenne, pourvu d’écoles, destiné à s’enrichir sous la direction d’ingénieurs français par l’industrie et le commerce.

En Égypte, un autre Albanais reprenait, pour accomplir une œuvre semblable, la tradition française, de plus près encore, et s’inspirait des leçons de Napoléon. Méhémet-Ali, après avoir conspiré avec les mamelucks contre le pacha d’Égypte, Chosrew-Pacha, qu’il remplaça (1806), détruisit à son tour l’aristocratie locale des beys (1811). Par cette manœuvre, maître de l’Égypte comme Ali de l’Épire, il l’organisa aussi fortement. Une centralisation étroite qui lui répondait du zèle de ses agents, de l’obéissance aveugle de ses sujets, une armée encadrée, exercée par des Français, de Selves et Marin, pourvue d’une bonne artillerie, une flotte enfin, assuraient au pacha d’Égypte l’indépendance, la souveraineté complètes. Il en disposa intelligemment: il créa des écoles, des hôpitaux, ouvrit des canaux, renouvela l’agriculture dans la vallée du Nil, despote cruel d’abord, mais, comme on eût dit au dix-huitième siècle, despote éclairé, vrai créateur d’État.

C’est de cette époque aussi que date l’État serbe, obtenu, quoique avec des apparences différentes, par les mêmes moyens. Fils de paysan serbe, Miloch Obrenovitch, enrichi par l’industrie de son frère Milan, s’était élevé au rang d’abord des seigneurs chrétiens qui entretenaient les meilleures relations avec les beys musulmans, puis des fonctionnaires turcs, lorsqu’il devint Knaz de Rudniz. Un instant il eut l’idée de soulever les Serbes, et vainqueur à Takovo en 1815 réussit d’abord. Mais le sentiment de sa faiblesse, devant les Turcs qui se préparaient à l’accabler, lui inspira vite une tout autre politique. En se déclarant à Belgrade vassal du Grand Seigneur, il obtint de la Porte une sorte de lieutenance sur la Serbie qui lui appartint comme un domaine princier. La justice, les finances, l’armée lui furent presque totalement confiées; les Serbes soumis au point qu’il pouvait faire arrêter en pleine assemblée de la Skuptchina le président, P. Moler, puis l’évêque Niktschich, et les livrer aux vengeances du pacha de Belgrade. Rien ne lui résistait, pas même le parti du héros de l’indépendance, Kara Georges. La délégation de pouvoir qu’il avait reçue du sultan lui servait à réduire entièrement l’aristocratie serbe. Les vœux de la nation, à qui il procurait une première monarchie indigène, l’autorisaient à s’affranchir de la hiérarchie ottomane. D’une façon moins généreuse, plus brutale et plus insidieuse à la fois, mais plus durable que les chefs de la Serbie révoltée en 1808, Miloch Obrenovitch, à partir de 1818, fondait, dans l’enceinte de l’empire turc, une dynastie et un État.

Au delà du Danube, les hospodars, phanariotes des provinces roumaines avaient tenté depuis la fin du dix-huitième siècle une œuvre analogue. Ils y étaient venus, au même titre que les autres gouverneurs dans toutes les provinces de l’Empire. Riches, influents à Constantinople, ils s’étaient fait donner, en les payant fort cher, les gouvernements de Moldavie ou de Valachie, lorsqu’au dix-septième siècle les Turcs avaient repris aux Roumains le droit de nommer leurs chefs indigènes. Installés à Jassy, quand la capitale sainte, Targowitz était délaissée, les Phanariotes, Cantacuzène, Mavrocordato, Kallimachi, ne pouvaient qu’être odieux à des peuples pour lesquels ils représentaient le joug de l’étranger et de l’Infidèle. On eût dit que par leurs exactions et des trafics de toute sorte, ils voulaient se faire encore plus haïr. Mais un jour l’un d’eux, Alexandre Ypsilanti, imagina de chercher au contraire une ressource dans l’affection de ses administrés contre les sultans. Il rêva de se constituer ainsi une province durable. Le traité de Jassy confirma cette politique et donna un pouvoir de sept années aux hospodars. Et l’on vit alors le fils d’Ypsilanti, Constantin, appelé tour à tour en 1802 et en 1806, au gouvernement de la Valachie et de la Moldavie. Entre ces Phanariotes et leur peuple il y avait un lien, la religion grecque, des intérêts et des sentiments communs contre le musulman.

Cependant l’œuvre demeura fragile, parce qu’elle ne reposait point comme en Serbie sur des souvenirs nationaux, comme en Égypte sur une organisation solide de l’État et de l’armée. Aux yeux des Roumains, les cours de Bukarest et de Jassy étaient des colonies grecques, dirigées par le métropolitain Ignatios, ouvertes depuis la Révolution française aux idées d’émancipation nationale par des lettrés, Anthymios Gazis, fondateur du Mercure savant (1811), et surtout par Rhigas, l’ami d’Alexandre Ypsilanti, le disciple de la France en Orient. Quant à la force, les Grecs du Danube l’avaient cherchée dans une ligue formée de tous les chrétiens des Balkans, définitivement constituée à Odessa en 1814, l’Hétairie, dont la puissance dépendait surtout du concours de la Russie. Pour affranchir les provinces roumaines, les chefs de l’Hétairie comptaient moins sur les populations de ces provinces qu’ils méprisaient que sur les tsars. Ce fut la grande erreur et la cause de l’infériorité des Ypsilanti lorsqu’ils engagèrent en 1820 la lutte décisive contre les Turcs.

Ainsi l’empire ottoman s’en allait par morceaux: sur toutes ses frontières des provinces se détachaient: Égypte, Épire, Serbie, Valachie, Roumanie; des États se constituaient qui, à peine nés, s’agrandissaient de nouvelles provinces encore, l’Égypte de l’Hedjaz, pays des Wahabites, soumis par Méhémet-Ali en 1818; l’Épire, de la Grèce et de la Morée. Et ce n’était point un mal passager: les chefs de ces États détachés de l’Empire travaillaient à consolider par l’hérédité le pouvoir viager qu’ils avaient su s’attribuer: Ali de Janina réservait sa succession à son fils installé en Morée; Méhémet-Ali s’était préparé un successeur digne de lui, Ibrahim. Et, dans le Nord, Milosch et Ypsilanti constituaient déjà comme des dynasties nationales. Sans aucune atteinte du dehors, au bout de trente années d’une paix que l’Europe avait à peine troublée, les Turcs étaient obligés d’abandonner leurs frontières, leurs domaines. Leur impuissance à s’organiser éclata, au moment précis où leurs chefs firent des efforts désespérés pour regagner le temps perdu.

Ce fut alors, en effet, que leur empire eut peut-être la meilleure direction qu’il ait eue jamais, des sultans préoccupés de leurs devoirs, soucieux de leur tâche, Sélim III (1792-1808), Mahmoud II (1809-1839); des grands vizirs, actifs, entièrement dévoués au relèvement de la Turquie, Hassein-Pacha, Baraïcktar, Kurchid-Pacha. Le mal qu’ils voulurent corriger était si profond, si ancien, qu’ils l’aggravèrent en essayant d’appliquer des remèdes énergiques. Le démembrement de la Turquie se précipita, lorsque Mahmoud II résolut de reprendre et de reconstituer son autorité.

Il avait d’abord réussi, de 1813 à 1818, après la paix de Bukarest qui lui avait restitué les provinces danubiennes, à réduire en Asie les gouverneurs, les Tchapvan-Oglou, les Kara-Osman. Au mois de février 1820, il entreprenait résolument une plus grande tâche, la lutte contre Ali de Janina, devenu romili valici, presque souverain maître de toute la Turquie européenne par ce titre qui lui donnait le troisième rang dans l’Empire. L’étendue, la difficulté de cette entreprise déterminèrent une crise qui rouvrit, lorsque l’Europe s’appliquait à la retarder, la question d’Orient. Mahmoud réunissait en Macédoine, en Thrace, en Thessalie, une grande armée, envoyait une flotte sur les côtes de l’Épire: il lui fallut six mois pour être prêt (juillet 1820). Ali profita de ce délai pour organiser sa résistance. Il fit appel aux Grecs et s’offrit à eux comme le chef d’une croisade nationale. L’appel et la prétention étaient singuliers de la part du despote brutal qui avait cruellement chassé les Souliotes de leur pays. Les généraux turcs n’eurent pas de peine à détourner de lui les Grecs du Pinde, à s’attacher Botzaris et les Souliotes. Avec leur concours, Ismaïl-Pacha s’empara de Janina, de Parga, de Prevesa (septembre 1820). Mais il leur marchanda le salaire après la victoire: à un second appel d’Ali (décembre 1820), vaincu et humilié, plus traitable, les chrétiens mécontents se tournèrent de son côté. Le 11 février 1824, l’insurrection grecque était proclamée à Patras, et s’étendait assez vite au nord en Elide, au sud en Morée (avril).

Voilà la nation hellène en armes, avant qu’officiellement, pompeusement, le chef de l’Hétairie, Alexandre Ypsilanti, n’eût sur les frontières du Pruth appelé au combat les descendants de Miltiade et de Thémistocle (7 mars 1821). Sans doute, depuis le milieu de 1820, l’Hétairie avait dans ses conseils agité le projet d’une insurrection, et dans les montagnes de Morée des échos de ces délibérations étaient parvenus. Mais en réalité, c’était l’occasion qui avait déterminé les montagnards grecs, sollicités par le sultan et son rival, «à agir par eux-mêmes et pour eux seuls», selon le programme tracé par le primat de Patras, Germanos, à l’assemblée du mont Érymanthe (18 mars 1821). Rien ne ressemblait moins aux créateurs, aux fondateurs de l’Hétairie, aux Ypsilanti, Capo d’Istria, Soutzo, Callimachi, que ces rudes soldats de la première heure, réserve de l’hellénisme, préparée à toutes les escarmouches, depuis le jour où les Turcs avaient cessé d’enrôler dans leurs armées les enfants des chrétiens. Le type de ces hommes a été l’un de leurs chefs, Kolokotronis, qui a laissé de curieux mémoires où se peignent ses pareils: Klephtes, affranchis des Turcs depuis le seizième siècle dans les montagnes de Morée ou de l’Olympe, corsaires, qui inquiètent leurs flottes à l’abri des îles ou des baies du Péloponèse; armatoles, chargés de faire pour les sultans contre leurs frères la police du pays et la faisant à leur manière qui ne différait guère des procédés de leurs adversaires, brigands et gendarmes tour à tour, et, dans les deux cas, à peu près rois de leurs montagnes. Ils ont écouté les appels des Russes en 1770, ceux de la Révolution, de Napoléon en qui ils ont vu le dieu de la guerre. Mais c’est la religion surtout, plus que les doctrines nouvelles ou les conseils de l’étranger, qui a tenu leur patriotisme en éveil: ils n’étaient ni des savants, ni des philosophes, mais des croyants habitués dans leur longue lutte contre l’Islam à compter sur la Providence, la protection de la Vierge et les occasions qu’elles devaient leur fournir.

Tout autre est l’Hétairie, telle qu’elle apparaît définitivement constituée à la veille de la lutte. Créée par les élèves, inspirée par les doctrines de la Révolution française, par l’apostolat de Rhigas et de Coraï en terre étrangère, à Bukarest, à Odessa, à Moscou même, elle a pris dans les Balkans un rôle, un caractère cosmopolite. Son programme, c’est «l’union armée des chrétiens de l’Empire», l’expulsion des Turcs d’Europe par le soulèvement général des races indigènes. Ses moyens d’action, ce sont surtout les ressources qu’elle attend de l’étranger, des Philhellènes recrutés par sa propagande, de la Russie surtout. Ses chefs, Capo d’Istria, Ypsilanti, sont des serviteurs d’Alexandre Ier: pour la diriger, ils n’ont pas quitté l’armée ou la diplomatie russes. Ce caractère cosmopolite est encore plus accentué dans la société des Philomuses, création savante des étrangers qui viennent à Athènes retrouver la Grèce antique, servir la Grèce moderne, intéressent à son sort l’aristocratie et les souverains européens et offrent aux Hellènes des îles et de la Méditerranée, enrichis des dépouilles du commerce français en Orient, cultivés et patriotes, l’aide de l’Europe.

Quand les Hétairistes prirent les armes, leurs visées étaient aussi larges que leur programme: avec le concours des chrétiens de l’empire, ils devaient détruire la flotte turque, les arsenaux du sultan. «Les Turcs effrayés, s’écriait l’un d’entre eux, gisent effrayés à Constantinople, sur un volcan prêt à les engloutir.» En réalité, les secours qu’ils attendaient des sujets du Sultan leur manquèrent: ils avaient décidé de prendre pour centre d’attaque les provinces roumaines, au lieu de se relier, comme le conseillaient certains membres de l’Hétairie, plus clairvoyants, Paparrigopoulos, Dicœos, à l’insurrection de Morée. Ils comptaient plus sur les princes chrétiens du Nord que sur les pauvres montagnards du Sud: Michel Soutzo mit deux mois à se décider pour eux et ne se décida que par la menace. Et quand il l’eut fait, on vit la faiblesse de ces deux gouvernements phanariotes, étrangers au peuple qu’ils prétendaient affranchir. Les appels de l’Hétairie aux Daces furent sans effet. Les Hétairistes se défiaient des Roumains et ne les admettaient point à leurs conseils. Les Valaques se soulevèrent, mais pour se grouper autour d’un de leurs concitoyens, Théodore Vladimiresco, qui leur promit surtout de les affranchir des Phanariotes, et entra en correspondance avec les Turcs à l’arrivée des hétairistes (avril 1821).

Si Miloch Obrenovitch l’avait voulu, les Serbes du moins auraient docilement appuyé l’Hétairie. Mais le chef illustre ne leur donna pas cet ordre: il paya Ypsilanti d’espérances et de belles paroles. Les Grecs enfin du Phanar, imitant sa prudence, se bornèrent à des vœux qui ne compromettaient ni leurs biens, ni leur vie. Et bientôt le patriarche et le synode de Stamboul, par ordre du Sultan, excommuniaient l’Hétairie. Telle était en définitive la réponse des chrétiens de l’Empire à ses appels. Réduit à combattre avec une poignée d’hommes, au milieu de populations plutôt hostiles, Ypsilanti fut vaincu par les Turcs à Dragatschan (19 juin 1821). Il s’enfuit impuissant sur le territoire de l’Autriche, qui le garda dans une étroite prison. Ce fut la suprême déception. Les souverains de l’Europe, réunis alors à Laybach, désavouèrent l’Hétairie, emprisonnèrent son chef, se déclarèrent pour le Sultan. Les Klephtes de Morée avaient mieux calculé en ne comptant que sur leurs armes, leur bon droit, et les querelles de leurs oppresseurs. Ils sauvèrent la Grèce, quand l’Europe prenait parti contre elle.

Dans sa proclamation de Jassy (5 mars), Ypsilanti leur avait fait cette promesse: «Une grande puissance paraîtra sur la scène pour défendre nos droits.» Pour tenir parole, il appelait désespérément les Russes; il avait crié au tsar: «Sire, délivrez-nous.» Il avait sollicité son ami Capo d’Istria qui lui répondit: «Vos compatriotes verront la Russie immobile. Les armées du tsar ne bougeront pas. Il ne veut pas rompre avec la Turquie.» Officiellement, l’agent russe à Constantinople, Strogonoff, offrit le 26 mars 1821 aux Ottomans une déclaration de son maître «pour désavouer une révolte contraire à la morale qu’il professait et au respect des gouvernements établis». Alexandre Ier avait pu être favorable à l’Hétairie; trop précipitée, la prise d’armes d’Ypsilanti dérangeait les calculs qu’il avait formés de concert avec l’Autriche. Metternich l’enchaînait: il immobilisait la Russie et l’Europe.

Depuis cinq ans, toute la politique du cabinet autrichien n’avait pas d’autre objet que de prévenir une crise des Balkans. «Les Turcs, disait-on à Vienne, sont les voisins les plus sûrs, les plus commodes. Ils nous inspirent une telle sécurité que leurs possessions sur nos frontières sont pour nous comme la mer.» Appuyé sur l’Angleterre, qui n’attachait pas moins de prix à l’intégrité de l’empire ottoman, sur Louis XVIII qui voulait la paix, Metternich se sentit de force depuis Aix-la-Chapelle, tout en flattant le tsar, à lui barrer la route des Balkans. Allait-il la lui ouvrir, en secourant les Grecs? La déclaration de Strogonoff, puis, le 12 mai, une circulaire des puissances réunies à Laybach, qui proclamèrent au nom des souverains d’Europe soucieux de la paix «la nécessité de conserver ce qui est légalement établi», c’est-à-dire la domination des Turcs sur les chrétiens furent des victoires décisives de la diplomatie autrichienne.

Si les Hétairistes avaient lu un avis que Capo d’Istria adressa aux Grecs de Corfou, le 18 avril 1819, «sur les moyens d’améliorer leur sort», ils auraient appris avant leur aventure que le tsar renonçait à fonder la civilisation, l’indépendance sur les doctrines de la Révolution, les priait d’envoyer leurs enfants en Russie et d’attendre docilement de sa volonté et du temps le signal et l’heure de leur liberté. Il leur prédisait l’abandon qui les surprit, s’ils devançaient le moment où sa politique ne serait plus obligée, pour les secourir, de compter avec l’Europe.

Le vieux Kolokotronis n’eut pas cette déception. Il avait répondu fièrement au gouverneur russe de Xanthe qui, en 1812, s’offrait à l’enrôler: «Je vous fournirai des soldats, si vous en voulez, pour affranchir mon pays.» Peu lui importait que l’Europe ne le voulût pas: ses soldats s’étaient levés. Ils avaient vaincu.

Avec eux, aidé de Mavromichalis, Kolokotronis avait pris Kalamata le 5 avril, formé le conseil de Messénie «pour relever la Grèce malheureuse», et rejeté les Turcs en un mois de la montagne dans les villes, dans Tripolitza, Modon, Nauplie, Patras (9-30 avril). La défaite totale que le lieutenant de Kurchid-Pacha, Mustapha, subit à Valtetsi (24-25 mai) précéda d’un mois la défaite des Hétairistes. Et ce mois fut employé au soulèvement de l’Archipel qui éclata le 29 avril à Hydra, et gagna Samos: bientôt les exploits des corsaires, ces Klephtes de la mer, forcèrent les flottes turques à évacuer la mer Égée. Au mois de juin, non seulement le Péloponèse était libre par l’effort de ses montagnards: mais par le concours des Grecs des îles, aventuriers ou riches, il devenait comme la forteresse, isolée dans les mers du Levant, de l’indépendance hellénique.

Metternich, que le courage des Hellènes allait bientôt déconcerter, affecta de ne pas les prendre au sérieux. «Les Turcs sont de fort bonnes gens, disait-il.--Ils égorgent les Grecs, les Grecs leur coupent la tête, voilà les nouvelles les plus agréables que j’ai apprises. C’est une question hors de la civilisation. Que cela se passe là-bas ou à Saint-Domingue, c’est la même chose.» Traiter les belligérants en barbares, et la Grèce comme une quantité négligeable, c’eût été de la part de Metternich un grand aveuglement, si ce n’avait été une tactique. C’était celle de Salaberry qui, en Angleterre, pour tromper l’opinion publique, affecta de réduire tout l’effort de la Grèce à l’entreprise mal concertée et stérile d’Ypsilanti et des Hétairistes.

Les événements les forcèrent à changer de ton: le Sultan avait ses raisons pour prendre plus qu’eux au sérieux des insurgés qui détruisaient ses armées et ses flottes. Contre une révolte formée, soutenue par l’enthousiasme religieux, il eut recours à la ressource suprême, au fanatisme musulman. Proclamant contre la croisade grecque la guerre sainte (31 mars 1821), Mahmoud l’inaugura par d’épouvantables massacres de prêtres chrétiens: le patriarche lui-même, trois archevêques, quatre évêques, des fidèles à Stamboul et dans les provinces furent sacrifiés systématiquement pour réveiller les énergies des musulmans et paralyser celles des Grecs par la terreur. Ces cruautés firent plus pour les Grecs que n’avait fait leur succès. Dans des pays rattachés comme la Russie à la foi des martyrs, on n’envisagea pas avec le même sang-froid que Metternich «le sort de 400 000 individus pris ou pendus, peu de chose». Lorsque Alexandre Ier revint de Laybach à Pétersbourg, au mois de juin 1821, il trouva son peuple soulevé contre les Turcs, prêt à lui rappeler qu’il était le protecteur des chrétiens et que de telles violences lui créaient des devoirs. Les Russes, à leur tour, demandaient la guerre sainte: c’était, suivant les propres paroles du tsar, «un vœu national», dans ce pays où depuis deux siècles surtout la religion réglait et inspirait le patriotisme.

On l’a dit souvent: les gouvernements les plus absolus sont parfois ceux qui ont le plus à compter avec ces grands courants d’opinion. Le tsar s’inclina: il ne pouvait plus rester fidèle aux engagements de Laybach. «Il lui aurait fallu, de l’aveu de Metternich, une trop grande force d’âme.» «Notre position à l’égard du Grand-Turc a changé, écrivit Nesselrode le 22 juin, depuis qu’il a déclaré la guerre à la religion que professe la Russie et voué à une destruction totale un peuple auquel l’unité de culte et des stipulations positives assurent le constant intérêt de l’Empereur.» Le 26 juin 1821, Alexandre menaça par un ultimatum pressant la Turquie de la guerre si, dans un délai de huit jours, elle ne relevait pas les églises, ne protégeait pas les chrétiens, n’évacuait pas les principautés, et ne retenait pas les passions de l’Islam déchaînées. Un mois après avoir signé la circulaire de Metternich, et traité comme lui «les Grecs de rebelles à désavouer, à flétrir», le tsar se déclarait leur protecteur et les appelait des martyrs. C’était la Turquie qu’il accusait maintenant en termes formels de troubler la paix du monde chrétien, du monde civilisé. Au nom de l’Europe encore, et comme s’il eût oublié le langage tout contraire qu’on lui avait fait tenir à Laybach, Alexandre Ier menaça le Sultan de lui retirer un pouvoir qui déshonorait les souverains et les peuples. Contre les Ottomans, il invoqua la Sainte-Alliance après l’avoir armée contre les Grecs.

Ce fut à ce titre même que le 4 et le 11 juillet 1821 le tsar s’adressa à l’Empereur d’Autriche pour être autorisé à poursuivre ses menaces. N’était-ce pas le cas «d’appliquer à l’Orient les forces de l’union qui avait vaincu à Naples et à Turin?» Le mandat que l’Autriche s’était fait délivrer en Italie, la Russie le réclama dans les Balkans: elle se déclara obligée pour ainsi dire par le traité de Kaïnardji d’intervenir, promettant de n’y pas «poursuivre un but exclusif». Capo d’Istria avait, en outre, rédigé un programme des conditions d’existence que la Sainte-Alliance et les souverains dans leur commune sagesse devraient faire, après la ruine des Turcs, à ces belles contrées, un groupement de protectorats chrétiens confiés à la garantie des puissances.

L’heure était donc venue où la Sainte-Alliance allait peut-être rapporter à son auteur les profits pour lesquels il l’avait imaginée, le droit d’étendre et d’exercer les pouvoirs que lui avait donnés le traité de Kaïnardji sur l’empire turc, sans mériter de l’Europe le reproche d’ambition, sans rencontrer sur son chemin la jalousie et les intrigues des cabinets. Par prudence, et «pour se donner le mérite de la modération», le tsar depuis six ans avait commandé à son ambition, aux conseils de son entourage, et retardé cette heure. Elle avait sonné, presque malgré lui. Son peuple, le prestige et le crédit de la Russie en Orient l’obligeaient à se déclarer. Le 8 août, son ambassadeur, Strogonoff, quitta Constantinople. La guerre était presque ouverte.

Metternich, à l’approche de cette crise que sa diplomatie depuis 1815 travaillait à conjurer, ne devait plus l’envisager comme une affaire secondaire. Cela se sentit au ton embarrassé de la réponse qu’il dicta le 22 août à son maître, pour Saint-Pétersbourg, au retard même de cette réponse: l’Autriche sans doute avait donné à la Sainte-Alliance son adhésion, mais une adhésion limitée, «portant sur des positions morales». Elle avait parlé le langage du tsar et accepté son programme: mais quand il s’agissait de faits considérables, «liés à une foule de chances possibles hors de la volonté et de la prévoyance des hommes», d’actes qui pouvaient la mener où elle n’entendait point aller, elle refusait d’agir. L’excuse était détestable: François II et son ministre pouvaient-ils soutenir que l’exécution des décrets de l’Alliance en Allemagne, en Italie surtout, n’était qu’un succès théorique, une simple affirmation de principes? Il était trop aisé en vérité d’invoquer la Sainte-Alliance quand elle leur servait, de la rejeter au moment où elle pouvait servir la Russie. Sans doute l’Autriche se sentait appuyée par l’Angleterre, dont le ministère tory avait nettement répondu à Alexandre, le 16 juillet 1821: «La Turquie est en dehors de l’Europe: c’est dans son système un mal nécessaire auquel les remèdes imaginés pour maintenir l’ordre dans le reste du continent ne pourraient être appliqués. C’est une excroissance qui ne fait pas partie de son organisme, et pour cette seule raison essayer d’introduire par des influences étrangères l’harmonie dans ses éléments discordants peut exposer le reste de notre système au hasard.»

On peut imaginer l’effet de ces réponses, de ces arguments plus ou moins spécieux sur l’esprit d’Alexandre Ier: il parut disposé d’abord à passer outre. Plus complaisante que l’Autriche, la Prusse, par la plume d’Ancillon, avait formulé un programme d’intervention européenne contre les Turcs (27 juillet). Le principal encouragement surtout que le tsar reçut lui vint de France. Royalistes ultras, excités par Monsieur et son confident Pozzo di Borgo, libéraux irrités par l’inaction de la France en Italie, toute la nation respirant la vengeance et la guerre amenaient au mois de juillet le ministère Richelieu et Pasquier à engager la guerre en Orient pour désarmer l’opposition. Des confidences très actives s’échangèrent entre Paris et Saint-Pétersbourg par l’intermédiaire de la Ferronays de juillet à octobre 1821: on parut décidé à partager l’empire ottoman: «Ouvrez, disait le tsar, un compas de Gibraltar aux Dardanelles. Voyez ce qui est à votre convenance et comptez sur l’assistance amicale de la Russie.»

Le ministère français décidait alors d’équiper une forte escadre «pour être à même de régler le sort des pays enlevés au joug ottoman». «Jamais, disait de la Ferronays, la Russie n’avait eu une telle occasion d’accomplir ses destinées, de terminer celles de l’empire turc.» Il semblait que les souvenirs de l’alliance de Tilsitt se fussent tout d’un coup réveillés en France: chrétiens et royalistes, le Journal des Débats, le Journal de Paris, le Drapeau blanc, Bonald et Jouffroy se déclarèrent pour la Grèce, en faveur du tsar et contre les Turcs. Les libéraux et les bonapartistes applaudirent à cette guerre nationale. Tous approuvaient le ministère «d’unir la fortune de la France à celle de la Russie». Appuyé par la France, par la Prusse, Alexandre Ier pouvait braver les colères de ses alliés de Vienne et de Londres, et sur les Turcs se venger de leurs trahisons. Chaque jour apportait la nouvelle d’un progrès, d’une victoire des Grecs: le 7 juin, ils s’étaient donné au couvent de Kaltezi, sous la présidence de Mavromichali, un gouvernement régulier. Le 7 septembre, Kolokotronis battait Bairam-Pacha à Platania et occupait Tripolitza, la dernière place qui restât aux Turcs en Morée.

Pour ruiner l’empire ottoman, la Russie avait là des alliés qui avaient fait leur preuve, une nation en armes, prête à se constituer définitivement, dans l’assemblée d’Argos (décembre 1821). Capo d’Istria entre le tsar et les Grecs servait de trait d’union, avocat résolu désormais d’une croisade orthodoxe qui consacrerait l’indépendance de son pays et conduirait les Russes à Sainte-Sophie. Selon le mot d’un contemporain, «juge et partie», il suppliait Alexandre Ier de relever le défi du sultan. Il ne dépendait que de lui de déchaîner la guerre: la France l’eût suivi avec enthousiasme. Louis XVIII cédait aux conseils de ses ministres; ses ministres à l’opinion publique. La Restauration, après six années de paix, revenait par l’alliance russe et la guerre à la politique de Napoléon. Le philhellénisme était le prétexte: la frontière du Rhin, la revanche sur l’Allemagne, la ruine des traités de Vienne l’espoir secret et l’objet des Français.

Et cependant cet enthousiasme national, qui semblait concourir aux desseins du tsar, fut justement l’écueil où vint échouer sa politique. Lorsqu’il avait parlé à la Ferronays de nous donner une part de l’empire ottoman, «des colonies en Troade et en Anatolie»: «faibles amorces», avait répondu notre ambassadeur. Il connaissait les vœux de son parti et des Français: Villèle les disait à Richelieu qui l’interrogeait discrètement pour renseigner la Russie. «Rien en Orient, la Belgique et la rive gauche du Rhin.» Voilà ce qu’il fallait à la France. C’était la politique aussi de Chateaubriand d’assurer à la monarchie le profit moral d’une conquête qui avait fait la gloire de la République et de l’Empire. Il le laissa trop voir à Berlin, où on l’avait envoyé, et très maladroitement. Le roi de Prusse qui avait visité les forteresses et les garnisons de ses provinces rhénanes et senti, dans les Universités passionnées pour la cause des Grecs (juillet 1821), comme le souffle menaçant des idées et de la propagande française commençait à se défier d’un bouleversement en Orient qui servirait les entreprises de la France sur le Rhin. Après avoir encouragé le tsar, il revint insensiblement à Metternich.

«Le sort en est jeté, écrivait le diplomate autrichien (21 août 1821). Strogonoff a quitté Constantinople. Ce n’est pas la guerre encore, mais c’est un combat diplomatique. Je provoquerai de nouveau la réunion d’un Congrès.» Quoique en pleine crise, Metternich ne désespérait pas de vaincre sur le terrain qui lui avait toujours été favorable. L’Angleterre le lui prépara avec complaisance. Le 21 octobre 1821, le roi d’Angleterre vint à Hanovre accompagné de Castelreagh. Des conférences entre les ministres d’Autriche, d’Angleterre et le roi se tinrent durant trois jours. La présence d’un ministre prussien, M. de Bulow, donna à cette réunion une portée singulière: les fonds publics haussèrent sur toutes les bourses de l’Europe. Des quatre grandes puissances, signataires du pacte de Chaumont, trois se montraient résolues «à refuser leur concours à des plans de la Russie qui auraient compromis la paix non seulement en Orient, mais en Europe». Les menaces de la France sur le Rhin reformaient l’alliance qui l’avait vaincue en 1815. Alexandre constatait ce revirement de la Prusse avec tristesse: son «âme généreuse» exhalait sa plainte. Le cabinet prussien désavouait Ancillon et son noble programme, traitait de révolutionnaires les philhellènes et parlait dans ses journaux, au sujet de l’Orient, le langage des polémistes de Vienne aux gages de Metternich. Bref, s’il attaquait les Turcs, après ce retour décisif de la Prusse à la politique pacifique de l’Autriche, Alexandre n’avait plus à compter que sur la France, entraîné dans une aventure qui le brouillerait avec l’Europe. Il hésita à soutenir contre ses anciens alliés, non plus la cause des Grecs seulement, mais la revanche de la France révolutionnaire.

LA GRÈCE ABANDONNÉE

LES ULTRAS ET L’ESPAGNE

Notre envoyé à Pétersbourg vit nettement à la fin de l’année 1821 l’embarras de la Russie. Il le décrivait avec une précision qui ne laisse rien à désirer: «L’Empereur ne calcule pas sans inquiétude toutes les chances possibles d’une guerre qui dans ses conséquences peut amener des combinaisons d’autant plus compliquées (un conflit sur le Rhin) qu’il ne peut plus se flatter d’avoir la coopération, l’assentiment même de ses alliés.» En vain, Richelieu, Pasquier, tout le ministère de Paris supplièrent-ils Alexandre de prendre un parti: «La nation française était lasse de l’inaction. Les gouvernements, ajoutaient-ils, ne sont jamais si près de leur chute que quand ils sont méprisés de ceux de qui ils doivent se faire obéir.» Il fallait lui donner la gloire qu’elle voulait ou se déshonorer. Que le tsar se prononçât: à Paris on était prêt. Kotschoubey répondit le 15 novembre que le tsar ne ferait pas la guerre, mais que cette guerre était possible. Son ambition, en effet, cachée sous le voile de la religion, servie par les circonstances, irritée de l’opposition de l’Autriche qui dénonçait la Sainte-Alliance après l’avoir exploitée, ne se consolait pas de perdre cette occasion. Sa prudence, après la désertion de la Prusse, n’osait risquer la partie.

La France ne comprit rien à ces calculs qui paralysaient ses espérances. Elle accusa Pasquier de trahison, Richelieu de servilité à l’égard de la Russie, Louis XVIII de faiblesse. Lorsque les Chambres se réunirent le 24 novembre, la discussion de l’adresse au roi provoqua une attaque de la double opposition de droite et de gauche qui réclamait la guerre. Des ultras comme la Bourdonnaye, de Castel-Bajac ou Vaublanc, l’orateur des libéraux, le général Foy, félicitèrent, avec une ironie qui décelait leur rancune, le roi de ses relations «amicales» avec les puissances, de la paix, «pourvu qu’elle ne fût pas incompatible avec l’honneur de la nation et la dignité de la couronne». On reprochait au ministère son abstention dans les affaires d’Espagne, d’Italie, de Grèce. «Que pouvions-nous faire? riposta habilement de Serre, le général Foy nous accuse de ne pas soutenir les peuples, M. de la Bourdonnaye de ne pas avoir agi contre eux.» La réplique était juste: elle aurait porté, si la coalition qui vota malgré tout l’adresse, interprète du vœu général, avait été capable de discuter de sang-froid.

Comme toujours, la nation française et ses mandataires ne raisonnaient pas; ils sentaient un vif besoin de gloire et de conquête. Ils prenaient pour du patriotisme leur désir de voir la France commander à l’Europe, aux souverains et aux peuples; sur ce terrain, ils étaient unis. «Cette adresse, disait M. de Chauvelin, va permettre au ministre d’influer avec plus de poids, au nom de la France, dans la balance politique. Il devait arriver le jour où la France cessant d’être divisée par des dissensions, tous les hommes qui ont quelque attachement à leur pays réuniront leurs latents et leurs efforts pour le salut de la patrie.» Dans ce langage d’un royaliste, on retrouvait les théories des hommes de la Révolution, cette confusion des intérêts de la France et de sa gloire qui pour de longues années devait former, avec le dogme ancien des frontières naturelles, le dogme essentiel du patriotisme français.

Une intrigue préparée depuis six mois acheva la défaite du ministère, et le triomphe de cette politique étrangère. Le ministère Richelieu, mis en minorité dans les Chambres, fut combattu auprès du roi par la comtesse du Cayla, par le comte d’Artois et les ultras. En vain Richelieu rappela à Monsieur la promesse qu’il lui avait faite de le soutenir. Il dut démissionner le 15 décembre 1821, et le roi laissa à son frère le soin de dresser la liste de ses successeurs: Villèle aux finances, Corbière à l’intérieur, Montmorency aux affaires étrangères, le duc de Bellune à la guerre, Clermont-Tonnerre à la marine, bref un ministère de combat au dedans contre les libéraux, au dehors contre l’Europe. Le remplacement de Decazes à l’ambassade de Londres par Chateaubriand ne fut pas un acte moins significatif: depuis un an, le grand écrivain rappelait aux Bourbons, à son parti la nécessité de la guerre et depuis trois ans, c’était d’Angleterre toujours qu’étaient venus à Louis XVIII des conseils contraires. Belle réponse à l’hostilité de la Prusse et des Anglais que le crédit donné à Chateaubriand, et leçon excellente pour le tsar irrésolu que la chute de son ami Richelieu. Malgré l’Europe, qui intimidait Alexandre, la France seule, s’il le fallait, affirmait sa volonté d’agir.

Mais brusquement le nouveau ministère lui proposa, pour la satisfaire, un autre objet que les affaires d’Orient et l’indépendance de la Grèce. La tâche était délicate pour une coterie d’ultras qui commençait une campagne acharnée contre les libéraux et les libertés, qui niait les principes de 1789, de soutenir au dehors une nation armée au nom de ces principes. La Grèce, en effet, au congrès d’Épidaure qui se forma le 1er janvier 1822, sous la présidence de Mavrocordato, par la réunion des sénats particuliers de l’Hellade orientale et occidentale (Missolonghi et Salone) proclamait le 13 janvier son indépendance. Le parti national, les Grecs éclairés des îles, unis aux patriotes rudes et religieux du Péloponèse, se donnaient une constitution (6 mars 1822) où les idées et les doctrines de Montesquieu sur la balance des pouvoirs, la vertu et l’honneur des Républiques remplaçaient peu à peu, sans les exclure, les déclarations de foi orthodoxe. Des hommes, comme le Président, ses amis Trikoupis, Th. Negris, Kondouriotis, élèves des Universités d’Europe, invoquaient un autre évangile que les premiers soldats de l’indépendance. «Nous ne pouvons, écrivait de Londres Chateaubriand, les soutenir pour enfler les révolutionnaires» (22 avril 1822).

Puisqu’il fallait la guerre, au moins devait-on la régler selon les principes que le cabinet voulait à l’intérieur faire triompher. «L’Espagne parut le vrai champ de bataille où nous pouvions restaurer la puissance politique de la France et donner aux Bourbons une force militaire.» Dès le 20 décembre, Montmorency, ministre depuis trois jours à peine, signala la nécessité de cette évolution. Quelques jours après il faisait passer des secours d’argent à Ferdinand VII et sans doute des promesses d’aide plus complète (janvier 1822). Des troupes françaises se massaient aux Pyrénées, pour former et renforcer le cordon sanitaire que justifiait au delà une violente épidémie de fièvre jaune. Elles appuyaient les intrigues et les recrues que formait à Bayonne un royaliste espagnol intransigeant, le général Francisco Egisia, impatient d’affranchir son roi de la Constitution de 1820. Il n’y avait pas si longtemps que le roi d’Espagne avait conspiré, en avril 1821, contre ses ministres et les Cortès: l’appui seul de la France lui avait alors manqué. Le lui promettre, c’était l’encourager à un nouveau coup d’État, détourner ainsi l’attention de la France des affaires d’Orient, lui donner enfin par une l’intervention au delà des Pyrénées la satisfaction militaire qu’elle attendait.

Le plus difficile pour les amis du comte d’Artois fut de faire accepter à la Russie cette solution du problème de la guerre. La chute de Richelieu avait péniblement impressionné Alexandre Ier. Après l’abandon de la Prusse, celui de la France. Son dépit hautement exprimé avait averti le ministère Villèle qui protesta de sa fidélité: et le tsar semblait revenir au projet de régler par la guerre l’affaire de Grèce. Des notes fort aigres s’échangèrent en décembre 1821 et janvier 1822 entre Saint-Pétersbourg, Vienne et Londres. La Turquie n’avait pas encore satisfait à l’ultimatum russe: elle avait, à la prière de l’Autriche, rapporté, depuis le 31 août, le décret qui proclamait la guerre sainte. Les janissaires cependant demeuraient menaçants. Le Sultan surtout se refusait à rappeler ses troupes des principautés danubiennes. «Fort de mes intentions, malgré le refus des cabinets, je me chargerai seul de la tâche qu’il plaira à la Providence de m’imposer», disait Alexandre Ier, le 14 janvier 1822, à M. de la Ferronays. Que valait donc la parole de la France si elle ne l’aidait plus, dans cette entreprise à laquelle trois mois auparavant elle le sollicitait?

L’embarras de Montmorency et de ses amis eût été grand, si en février 1822 brusquement le tsar n’eût enfin pris son parti et renoncé à la guerre d’Orient. «Je connais comme vous, dit-il alors à l’envoyé autrichien, les dangers de la Révolution. Je souhaite la paix par-dessus tout.» Dès lors Alexandre n’écouta plus les conseils de Capo d’Istria: une dernière déception l’avait décidé à battre en retraite. La Grèce, pour qui il aurait seul peut-être livré la bataille, en se constituant faisait un acte d’indépendance et presque d’hostilité envers lui. A l’assemblée d’Épidaure, elle rejeta le concours, les idées, les armes mêmes de l’Hétairie qu’elle accusait d’être l’instrument des secrets desseins du tsar. Elle refusa la présidence à Démétrius Ypsilanti qui était venu combattre pour elle, en prenant des airs et un ton de dictateur. Elle lui reprochait sa tête russe: elle voulait bien être l’alliée des Russes, mais non l’instrument de leur politique ambitieuse. Sur tous les points, à Épidaure comme à Hanovre et à Paris, Alexandre Ier sentit le terrain qui lui manquait. Il ne pouvait plus être question d’action immédiate: il se rapprocha de Metternich et lui dépêcha au mois de mars un diplomate qui traita secrètement avec lui en dehors de Capo d’Istria et de son ami Golovkin, l’ambassadeur russe à Vienne.

Était-ce à dessein qu’Alexandre Ier avait choisi pour cette mission un de ses serviteurs qui connaissait le mieux l’Espagne pour y avoir résidé, Tatischeff Adoptait-il déjà l’idée du cabinet français, et avec lui abandonnant l’Orient, inclinait-il à une guerre au delà des Pyrénées? Revenait-il à ses précédentes méthodes de précipiter l’Europe au loin dans des conflits avec les Révolutions pour avoir enfin les mains libres? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’après avoir demandé la constitution d’un protectorat russe en Morée (14 mars 1822), Tatischeff céda à l’opposition de Metternich et consentit à l’ouverture d’un congrès où l’on examinerait l’état de l’Europe en général. Ce fut le 20 avril, seulement, que l’envoyé d’Alexandre reçut l’ordre officiel de proposer à l’Autriche une intervention en Espagne. Un courrier de Nesselrode le lui apporta en route. Tatischeff ne jugea pas nécessaire de revenir à Vienne: n’était-ce pas la preuve qu’il avait dans ses conversations avec Metternich traité déjà la question espagnole et devancé la décision officielle de son maître? Quelques jours après, son collègue Pozzo di Borgo informait le cabinet français de cette décision et le pressait de venir en aide à Ferdinand VII. De Madrid, de Naples, les Bourbons invoquaient (8 et 26 février 1822) le concours de Louis XVIII: le roi de France pouvait le donner non seulement sans déplaire à la Russie, mais de façon à resserrer son alliance avec elle. Le cabinet français aurait la guerre qu’il lui fallait, comme il la voulait. Pour ses débuts, c’était un beau succès. Il avait l’air de dicter des lois à l’Europe. Il conduisait les souverains européens qui, quelques années avant, tenaient la France humiliée, à une campagne glorieuse et utile pour la monarchie.

Pour le moment, Metternich se félicita de la paix assurée en Orient. C’était pour l’Autriche un succès de très grande portée. Alexandre Ier renonçait à la guerre dans les Balkans, satisfait de la décision que les Turcs prirent le 25 avril 1822 d’évacuer les principautés roumaines et d’y installer deux hospodars indigènes. Cette concession des Turcs marqua la défaite de son ambition déçue et couvrit sa retraite. «C’est la victoire la plus complète, s’écriait joyeusement Metternich, que jamais cabinet ait remporté sur un autre. Capo d’Istria est complètement battu.» Au mois de juillet, il allait être en effet disgracié, tandis que l’empereur François adressait à son serviteur cet éloge: «La victoire que vous venez de remporter est peut-être la plus belle et la plus difficile qui ait signalé votre ministère.» La joie du souverain et de son ministre révéla l’étendue de leurs craintes. La paix de l’Orient assurée leur semblait un succès presque inespéré. Ils le payaient d’une promesse assez vague en faveur des Grecs, non pas d’indépendance, mais d’amélioration de leur sort. Tout concourait à en atténuer la portée: la résistance d’Ali, qui immobilisait au profit de la Grèce les troupes turques, était brisée, et le pacha assassiné le 5 février 1822. Mavrocordato, qui voulut courir au secours des Souliotes, fut alors battu à Péra complètement (14 juillet 1822), tandis que la grande armée de Dram-Ali envahissait (25 juillet) le Péloponèse, cerné par les flottes turques, menacé par la flotte égyptienne. Il semblait que la soumission de l’Hellade ne fût plus qu’une question de mois. L’Europe l’abandonnait: l’incendie que la révolte des Grecs avait failli allumer, en mettant aux prises les alliés de Laybach, parut définitivement étouffé. Les souverains, de nouveau d’accord, se donnèrent au mois de septembre rendez-vous à Vérone pour consacrer par de nouvelles déclarations leur entente, au nom de la Sainte-Alliance.

La France s’apprêtait à venir y réclamer le prix de la victoire qu’elle avait, comme à Aix-la-Chapelle, procurée à l’Autriche. Il fallait qu’on lui donnât en Espagne le mandat qu’on avait refusé à la Russie dans les Balkans. «Nous sommes prêts à seconder la France par tous les moyens, avait dit Metternich, le 13 juin 1822, à notre envoyé, son ami le comte de Caraman. Qu’elle nous dise ce qu’elle veut: elle est en première ligne dans cette question.» Au fond, l’Autriche eût préféré la paix totale en Europe, de Gibraltar à Constantinople: mais le roi d’Espagne était devenu un instrument au service de la politique française. L’ambassadeur Lagarde complotait pour qu’il prît contre les libéraux exagérés la direction de son parti et de ses troupes, et lui fournissait de l’argent (juin). L’insurrection royaliste éclatait à la même date en Navarre et en Catalogne, conduite par le général Quesada qui s’installa à la Seu d’Urgel comme en une forteresse. La France resserra auprès des Pyrénées son cordon sanitaire qui devint une armée d’observation. Le 2 juillet enfin, la garde de Ferdinand VII se souleva contre les Cortès, et le 7 juillet la guerre civile commençait dans les rues de Madrid, «pour le roi absolu». Si Ferdinand avait montré plus de décision et de courage, l’insurrection de la capitale, appuyée par la révolte des provinces, aurait peut-être triomphé. Il capitula devant le chef des radicaux, Riego, abandonna ses partisans: prisonnier des exaltados, il dut alors invoquer l’aide de l’Europe et l’intervention de la France. Ces nouvelles exaspérèrent Metternich: «Elles réagiront, disait-il, sur toute l’Europe.» «Elles sont, disait son maître, à la honte du roi. Avec un peu plus de courage, il n’aurait pas eu besoin de l’étranger.» Désormais, l’action de la France était inévitable. Le cabinet Montmorency s’y était pris de manière que le congrès de Vérone ne pût la lui interdire.

Ainsi à la fin de 1822, la guerre d’Orient devenait décidément la guerre d’Espagne. Il faut prendre à ses origines cette expédition pour s’en expliquer la portée, la nature et les suites. Dans leurs luttes de parti, les Français la considérèrent comme une œuvre imposée par la Sainte-Alliance, par Metternich au gouvernement de Louis XVIII. Il est établi aujourd’hui que Metternich l’aurait empêchée, s’il eût été le maître. Quant aux motifs qui la dictèrent au cabinet de 1822, c’étaient en grande partie les mêmes que ceux qui, au mois d’août, déterminaient le ministère Richelieu à combattre en faveur des Grecs et de la liberté: traditions, passion de gloire et de conquêtes, intrigues, comme au temps de la Révolution, poussaient la nation et la royauté qui voulait se faire pardonner l’émigration à la guerre, quelle qu’elle fût. Pourvu que les armées françaises reparussent sur les frontières, peu importait que ce fût sur le Rhin ou sur les Pyrénées, pour affranchir des peuples, ou pour les remettre sous le joug. Toute occasion était bonne à la diplomatie de la Restauration, inspirée désormais par Chateaubriand qui allait se tailler à Vérone un premier rôle, si elle donnait à la France le moyen de prouver sa force et d’effacer les hontes de l’invasion.

LE CONGRÈS DE VÉRONE

20 octobre–14 décembre 1822.

Un drame qui émut toute l’Europe précéda et retarda le congrès de Vérone. Lord Londonderry, le chef et l’inspirateur des torys anglais, à la veille de partir pour le continent (12 août 1822), se tuait à sa campagne de North Cray. On attribua ce suicide aux soucis que donnait au marquis depuis un an l’opposition dans le Parlement et surtout l’approche d’un congrès destiné à favoriser le réveil belliqueux des Français. Le fait est que cette mort fut en Angleterre le signal d’un changement décisif de politique à l’intérieur et au dehors.

Pour apprécier l’importance de ce changement, il faut se rappeler les desseins et les méthodes du cabinet tory de 1815 à 1822. C’était lui qui avait recueilli l’honneur des conquêtes maritimes et coloniales reconnues par les traités de Vienne aux Anglais. Mais il avait eu aussi à liquider les charges de cette longue guerre, une dette passée de 269 à 861 millions, dont l’intérêt et l’amortissement, 46 millions, venaient s’ajouter aux 30 millions nécessaires en tout temps aux besoins de l’administration publique. Tant que la guerre avait duré, le peuple anglais, quoiqu’il se fût peu accru, de 44 à 49 millions d’habitants, avait fait face à ces obligations: malgré le blocus de Napoléon, le continent ruiné par les armées avait recours à l’industrie et même à l’agriculture anglaises. Le blé était cher alors, et le paysan rémunéré. Les grandes villes industrielles se développaient, attirant les travailleurs: Birmingham, Liverpool, Manchester, Glasgow dépassaient 100 000 habitants. Près de trois millions d’ouvriers déjà se groupaient dans ces centres et donnaient à l’Angleterre sa physionomie moderne. Enfin ses flottes de guerre et de commerce occupaient près de cent mille hommes. Malgré ces profits, la paix créa aux torys un problème redoutable: le continent, reprenant sa vie normale, se ferma aux importations anglaises. Les marchandises et le blé tombèrent à des prix très bas. Les ouvriers furent sans travail, au moment où on licenciait soixante-dix mille matelots.

Et c’était justement sur ce peuple de malheureux que le poids des impôts portait. La propriété rurale appartenait à la gentry, classe privilégiée depuis qu’au dix-huitième siècle elle avait dans le Parlement et le pays accaparé le gouvernement de l’Angleterre et absorbé les terres des petits paysans, des Yeomen. Par son autorité sur le Parlement, la gentry trouva le moyen de se protéger contre l’ouverture et la renaissance des marchés étrangers. Contre l’importation étrangère, la loi sur les céréales (corn law, 1815) maintint le blé de ses propriétés à une valeur de 80 shellings. Pour que la crise de la paix n’atteignît pas les propriétaires ruraux, le peuple, qui supportait les impôts presque tous indirects, l’accise entre autres, paya encore sa nourriture plus cher. Il se révolta aussitôt en 1816 à Londres: un meeting populaire reprocha à Pitt ses conquêtes dont le poids se faisait alors sentir, et voulut détruire au Guildhall son monument. En décembre, le peuple pillait les boutiques d’armuriers. En 1817, la révolte gagnait les provinces, le Derbyshire, le Lancashire, Manchester, Birmingham.

Des théoriciens d’ailleurs, et des politiques encourageaient ces revendications. Le cosmopolitisme de la Révolution française, ses excès avaient détourné d’elle et effrayé les Anglais. Mais beaucoup, en suivant Bentham qui devait leur plaire par sa façon de substituer au sentiment le calcul, étaient revenus aux doctrines démocratiques. En attendant qu’elles se répandissent par l’action de la Westminster Review, Cobbett, tempérament de tribun populaire, prêchait avec succès dans les milieux populaires, créait pour eux la presse à 2 pence. Fils d’un fermier du Surrey, disciple et familier des républicains d’Amérique, il était déjà un redoutable adversaire pour cette gentry qui avait dépossédé ses ancêtres, et exploitait à son profit l’Angleterre. «Le gouvernement anglais, disait-on autour d’eux, sert les intérêts du petit nombre, de ceux qui appartiennent à la coalition du monarque, des légistes et des prêtres.» Ainsi la crise de la paix dévoilait les vices de la constitution anglaise. «La forme de la société était menacée de bouleversement.»

Le danger était d’autant plus grand que les plaintes du peuple faisaient écho aux revendications des Irlandais. Ils avaient été trompés et dupes, lorsqu’on les avait appelés en 1799 au Parlement anglais sans permettre aux catholiques, c’est-à-dire à la majorité d’entre eux, d’y venir. Ils avaient perdu, pour des vaines promesses, leur droit national. Ils n’étaient plus Irlandais: on ne les traitait pas en Anglais, mais en vaincus. Le roi et la gentry, malgré les avis de Sydney Smith, auraient cru la royauté et l’Angleterre perdues, s’ils avaient fait droit aux justes réclamations d’O’Connell, naturellement amené à s’entendre contre eux avec les démocrates et Cobbett.

Si les whigs avaient incliné vers ces doctrines et encouragé ces plaintes, le ministère tory se fût trouvé très ébranlé. Mais dans la fusion qui s’était faite par la nécessité de la lutte contre la Révolution et l’Empire entre ces deux grands partis du Parlement, par le fait surtout que les électeurs, whigs ou torys, tous de la gentry, étaient également conservateurs, les députés des communes et les lords étaient presque unanimes à maintenir le statu quo. La royauté le désirait plus encore. Le ministère tory qui avait signé les traités de Vienne était donc assuré, à défaut de la nation, des pouvoirs publics.

En cet état, il résolut, ne voulant pas employer contre le mal des remèdes radicaux, de trouver du moins des palliatifs. Il avait le temps devant lui: il recourut aux expédients. Son premier effort, en ce genre de traitement, fut d’éviter le retour des causes qui avaient préparé la crise: les torys s’appliquèrent à éviter, à prévenir la guerre. En 1814, ils ménagèrent la France, de crainte qu’humiliée à l’excès, elle ne reprît les armes contre les Bourbons et l’Europe. Même après Waterloo, ils refusèrent à la royauté anglaise le droit de se venger sur les Français du retour de Napoléon. C’était Castelreagh surtout, appuyé par Wellington, qui avait fait triompher cette politique prudente qu’il formulait ainsi: «Il faut essayer de ramener le monde à des habitudes pacifiques, et ce but ne se concilierait pas avec la pensée d’altérer moralement et matériellement la situation de la France.» S’ils s’efforçaient d’ailleurs de lui épargner les affronts, ils s’arrangeaient aussi pour lui interdire les coups de tête et un réveil trop brusque. La même pensée les rendait attentifs aux menées de la Russie et les disposait à s’unir à l’Autriche pour empêcher son extension en Pologne et dans les Balkans. Ce qu’ils acceptèrent de la Sainte-Alliance, entendue au sens de Metternich, ce fut moins des armes contre les révolutionnaires anglais qu’une ressource pour imposer la paix à l’Europe et au tsar.

D’ailleurs, ce système tout pacifique n’était point une politique d’abdication totale au dehors. La révolte des colonies espagnoles vint à point pour procurer aux torys le moyen d’agir sans compromettre la paix européenne, et de ressaisir dans l’Amérique du Sud un domaine que l’Espagne à la fin du dix-huitième siècle avait interdit à l’Angleterre. Les colons ouvrirent les ports de Caracas, de Buenos-Ayres, de la Guayra au commerce anglais qui y fonda de nombreux comptoirs, et y envoya librement ses flottes. Ils laissèrent explorer les mines par des sociétés de Londres: le nombre des livres qui parut alors en Angleterre sur les pays d’Amérique témoigne de l’activité des explorateurs qui allaient reconnaître ces domaines nouveaux. Les insurgés du Vénézuéla se fournirent à la Jamaïque: les Argentins avaient à Londres un agent commercial, Rivadavia. La crise économique dont la paix avait été le signal fut atténuée par la création subite de nouveaux débouchés. Les manufactures écoulèrent leurs produits, eurent du travail à offrir aux classes ouvrières. Dès 1818, la situation intérieure de l’Angleterre s’améliorait. Les mécontents, aventuriers, matelots, officiers inoccupés, comme lord Cochrane allaient combattre en Amérique et débarrassaient les torys de leurs plaintes. Bref, l’aristocratie anglaise avait là tous les bénéfices des guerres précédentes, sans que le peuple eût à en subir plus longtemps les charges.

Aussi était-ce pour le cabinet de Wellington et de Castelreagh une maxime absolue d’empêcher que l’Espagne ne réprimât cette révolte. Point de secours de l’Europe à Ferdinand VII contre ses colonies rebelles, ni de médiation pacifique telle que Louis XVIII en offrît à son cousin de Madrid, rien qui pût rétablir la paix en Amérique soit par une victoire décisive, soit par des concessions de l’Espagne. Lorsqu’en 1817, la domination de Ferdinand parut à la veille d’être rétablie, grâce aux divisions des colons et des indigènes, avec le concours des races encore à demi sauvages que fanatisaient les prêtres, l’Angleterre manifestement releva les forces de l’opposition au moment utile. Ses agents de Washington encouragèrent les réfugiés du Vénézuéla. Bolivar recruta sans être troublé une armée à la Jamaïque. Londres, où il avait un représentant, Mendez, lui fournit les cadres nécessaires, officiers et soldats instructeurs, artillerie et chevaux. On poussait à une nouvelle prise d’armes les Argentins à qui Rivadavia adressait des bords de la Tamise des proclamations enflammées (mars 1817). Bientôt, pour le plus grand profit des Anglais, la guerre se ralluma acharnée dans l’Amérique du Sud.

Saint-Martin, officier en révolte, quittant la province de Mendoza qu’il était chargé de gouverner, passait les Andes (janvier 1817), et par une seule victoire, celle de Maïpu affranchissait le Chili (5 avril 1818). Bolivar reprenait la campagne de son camp d’Angostura (août 1817) et remportait en 1818 des victoires qui lui donnèrent la Bolivie (10 août 1819), bientôt le Vénézuéla reconquis.--Le 21 août 1820, une armée chilienne, transportée par lord Cochrane, bloquait et occupait le Pérou.--Peu de jours après, l’accord du général Martin Rodriguez et de Rivadavia constituait définitivement (28 septembre 1820–février 1821) la République Argentine. L’insurrection des Espagnols eux-mêmes à Madrid contre leur roi (1820) fut le dernier coup pour leur domination en Amérique, qui s’écroula le jour où Yturbide enfin, à son camp d’Yguala, eut proclamé (21 février 1821) l’indépendance du Mexique.

Ce grand mouvement s’était accompli dans d’autres formes que le premier, par un accord entre les indigènes américains, métis et mulâtres, représentants des races primitives et sauvages qui disposaient du nombre et de la force, et les Espagnols épris de liberté, riches, mais impuissants à vaincre par eux-mêmes. C’était avec des Indiens que Saint-Martin avait commencé sa première campagne: maître du Chili, du Pérou, il ne s’était pas préoccupé de constitution, disant que «la liberté viendrait après l’indépendance». Il faisait un gouvernement conforme aux auxiliaires qu’il s’était donnés. Au nord, Bolivar avait vaincu avec l’aide des Llaneros embrigadés par des métis et des mulâtres, Paez et Piaz, et il organisait la Bolivie en chef de bandes. Au sud, l’accord de Rivadavia et de Rodriguez représentait la même entente entre les Portenos, les Espagnols et les gens plus rudes des Pampas. Yturbide enfin était un créole qui avait formé son parti indistinctement d’Espagnols, de patriotes, d’indigènes et de prêtres. Sans doute l’Amérique du Sud devait longtemps ressentir l’effet des conditions dans lesquelles se fit son indépendance: ce ne fut point impunément qu’elle acquit sa liberté par la force brutale et le concours onéreux des masses indigènes, à demi sauvages. Les gouvernements qu’elle reçut à la suite portèrent la marque de leurs origines, toujours. Et comme l’accord des indigènes et des colons s’était scellé non dans les villes, ni dans les juntes, mais dans les camps, par la volonté des soldats, la vie politique des Américains du Sud resta subordonnée aux habitudes des camps, aux coups de main des officiers, instable et irrégulière.

Cela n’était pas d’ailleurs pour déplaire aux Anglais, qui, à la faveur des troubles, prenaient pied dans les républiques nouvelles. Ainsi, dans ces années difficiles où le ministère tory avait à faire accepter sa politique économique, il avait trouvé un pays immense, presque un empire commercial qui, selon le mot d’Hyde de Neuville, «était pour ainsi dire en train de devenir un second Indoustan». Il pouvait en 1821 s’applaudir de sa politique et des circonstances qui l’avaient si heureusement servie. L’accroissement de la population, deux millions en six ans, le haut prix de la main-d’œuvre soutenu par une exportation de plus de soixante millions, la diminution progressive de la taxe des pauvres, tout concordait à prouver que le peuple anglais, grâce à la paix continentale et aux guerres coloniales, payait sans effort et sans souffrance la rançon de sa grande fortune.

Mais tout à coup, en 1821, les calculs des torys se trouvèrent renversés par les événements qui se développaient en Orient et en France. A Laybach, ils réussirent avec Metternich à prévenir un conflit dans les Balkans qui eût servi les ambitions d’Alexandre Ier; et leur envoyé à Constantinople, lord Strangford, fut assez heureux pour convaincre les Turcs de leur intérêt véritable, pour les décider à désarmer le tsar par des concessions. Mais leur succès n’était pas complet: Castelreagh blâmait l’Autriche de faire la guerre en Italie, de la promettre aux Français et à la Russie en Espagne. Pour soutenir son système, il ne fallait de guerre nulle part, ailleurs que dans l’Amérique du Sud, et en secret: et le projet de la Russie était de pousser l’Europe à une lutte générale contre la Révolution, d’accabler les insurgés de Madrid, du Vénézuéla et de la Plata de toutes ses forces réunies.

L’embarras fut d’autant plus grand pour le ministère tory que sa situation auprès du Parlement et de la royauté, en même temps, se retrouva de nouveau en 1821 ébranlée. Les villes industrielles et commerciales de l’Angleterre, accrues, enrichies, commencèrent à réclamer une part d’influence égale à leur prospérité, à leur nombre, une politique plus conforme à leurs intérêts, à leur population que celle de la gentry appuyée sur ses propriétés et sur ses bourgs pourris. Elles prirent leur point d’appui sur les whigs qui se transformaient pour les servir; sur les Irlandais et les catholiques, sur les colonies mêmes, sur tous ceux enfin que lésaient, dans leurs intérêts et leurs droits, les théories économiques et l’égoïsme de l’aristocratie foncière. Le combat avait commencé en 1819 à propos de la suspension des paiements en espèces de la banque d’Angleterre. Cette mesure, provoquée par les nécessités de la guerre, avait fait sortir l’or de l’Angleterre: les commerçants n’en avaient plus pour leurs transactions à l’étranger; ils perdaient sur le papier de la banque, leur seule ressource. Les seigneurs propriétaires, au contraire, se réjouissaient que les achats de blés, au dehors, fussent ainsi entravés et sans motif prolongeaient cette situation. Le député de Liverpool, Huskisson, appuyé par Brougham, le chef des whigs, engagea la bataille sur cette question décisive et l’emporta (23 juin 1819). Puis on fit la guerre aux bourgs pourris: Birmingham qui, avec ses 100 000 habitants, n’avait pas de député, s’en donna un, sir Wolseley. Encouragé, le peuple des grands centres s’agita de nouveau, fit des émeutes à Londres, à Manchester (16 août 1819), à Glasgow (avril 1820). Il réclamait la diminution du prix du pain par le libre commerce des blés.

En même temps que le Parlement se divisait, la royauté était atteinte par les discordes de la famille royale. La rupture de Georges IV et de sa femme Caroline de Brunswick, qu’après un an de mariage il avait chassée du royaume, avait pu être acceptée, tant que le prince de Galles ne fut que régent. Quand il fut roi (21 janvier 1820) et que sa femme réclama ses droits de reine, le peuple, les chefs des grandes villes, l’alderman de Londres, Wood, prirent parti pour la reine, par mépris surtout pour un prince dont la conduite était scandaleuse. Et comme il semblait y avoir accord entre la royauté et les torys, ce fut un motif d’atteindre les uns en humiliant l’autre, l’occasion de débats plus violents en 1820 qu’on n’en avait vus depuis longtemps.

Peu à peu l’opposition grandissait ainsi d’année en année. Elle critiquait la politique étrangère de Castelreagh. Elle devint tout à fait redoutable en 1821, le jour où, dans son propre parti, le ministère tory trouva des rivaux et des dissidents. Au début de 1821, deux hommes qui avaient été jusque-là des torys résolus, l’avenir de leur parti, Peel et Canning, l’abandonnaient avec éclat. Déjà Peel avait, en 1819, comme chancelier de l’Échiquier, soutenu les motions d’Huskisson. Canning, très intime avec les marchands de Londres, élu par ceux de Liverpool, estimait que le temps était venu de faire place à cette nouvelle aristocratie que l’évolution économique de la nation formait à côté de la gentry rurale. Caractérisant le système auquel il s’était jusque-là associé, il ne voulait plus «d’expédients». Il fallait élargir, à ses yeux, les cadres et l’autorité du Parlement, le rapprocher d’une nation dont il s’isolait; ce schisme du parti tory préparait à l’Angleterre de nouvelles destinées. Mais il marquait le terme de la politique de temporisation qu’avaient pratiquée Castelreagh et ses amis.

L’approche du Congrès de Vérone devait paraître redoutable. Que diraient les Anglais de cette prétendue sagesse des torys obstinés à la paix, quand ils verraient la France conduire au delà des Pyrénées ses armées chassées autrefois d’Espagne, après sept ans d’efforts inouïs, par les armées anglaises? N’applaudiraient-ils pas cette thèse soutenue par les whigs depuis 1819, par Brougham et lord Russell, que le cabinet avait réduit le royaume «au rang d’une puissance de second ordre»? Et si, après avoir soutenu Ferdinand VII à Madrid, la Sainte-Alliance lui donnait en outre son concours aux colonies, quelle colère dans la nation, quel écroulement pour le ministère abandonné de ses amis! Il fallait bien suivre Metternich à Vérone, pour l’aider à conclure en Orient la paix, pour l’imposer au tsar. Mais quelle paix que celle qu’on allait acheter au prix d’un réveil, d’une action militaire de la France en Espagne, de l’Europe peut-être en Amérique! Ces perspectives hâtèrent certainement la mort de Castelreagh: il ne put survivre à la ruine prochaine, totale, de son système. Les affaires étrangères passèrent aux mains de Canning: Wellington partit pour le Congrès qui se trouva retardé jusqu’au mois d’octobre. Malgré leur intention formelle de n’y traiter que la question d’Orient, ils furent obligés de subir la loi générale. «L’Espagne, selon le mot de Gentz, occupa presque entièrement l’assemblée.» Canning n’eut qu’une ressource, déclarer que Metternich «était le plus grand coquin, le plus effronté menteur qu’il y eût sur le continent.» Metternich eut tout le profit et tout l’honneur encore des décisions de Vérone.

Dès le début, la Russie se montra aussi docile qu’il le pouvait souhaiter dans les Balkans. Elle accorda même qu’on ne discutât pas officiellement les affaires d’Orient. On les régla confidentiellement entre ministres et souverains d’Autriche et de Russie, Tatischeff, Metternich, Nesselrode, de manière à rétablir la paix entre le tsar et le sultan. Grâce à ce système, «pas une voix ne put s’élever au Congrès en faveur des Grecs.» Le 6 décembre, François et son ministre se flattaient d’avoir étouffé cette affaire dangereuse, réduit au silence et au calme ce peuple gênant.

En même temps, le 3 décembre, ils convoquaient les princes italiens, les détachaient de la France, les décidaient à garder les troupes autrichiennes et, sous prétexte de combattre la Révolution italienne, proposaient d’établir à Plaisance une commission centrale, analogue à celle de Mayence. L’unité de l’Italie se préparait sous le joug et au profit de l’Autriche.

D’Alexandre Ier, Metternich avait obtenu une concession plus grande encore. Il connaissait son désir de lier la question des colonies espagnoles à une intervention en faveur de Ferdinand VII. Il lui persuada qu’il ne fallait pas pousser l’Angleterre à bout par cette menace: c’était toujours le même art de limiter, pour le succès présent de ses desseins, le terrain des ambitions dont il excellait à jouer. Et il fut assuré, du moins pour quelque temps, de n’être pas entraîné à une rupture avec l’Angleterre.

Tout lui réussissait: sans le concours d’Alexandre, ce n’eût pas été chose aisée que de faire accepter à la France cette décision. Les plénipotentiaires de Louis XVIII, Montmorency et Chateaubriand, avaient reçu à ce sujet des instructions formelles, datées du 31 août 1822. Plus prudent qu’eux, moins belliqueux aussi, le ministre Villèle craignait qu’une action de la France au delà des Pyrénées ne fournît aux Anglais l’occasion d’envahir les colonies de l’Amérique du Sud. Il aimait mieux renoncer à la guerre en Espagne que de livrer un monde à l’Angleterre, «en lui procurant le moyen d’y prendre des avantages pour son commerce, aux dépens des autres nations». L’ordre fut donné à nos envoyés de «refuser toute intervention avant que l’Angleterre, toujours adroite à tirer son épingle du jeu, n’eût pris l’engagement de ne rien chercher, de ne rien acquérir en Amérique.» «Mais, s’écriait Metternich, dès le 25 octobre, ce serait lier la question des colonies à celle d’Espagne, et cela était impossible.»

Chateaubriand s’est vanté d’avoir dépassé les instructions qu’il avait reçues. Montmorency était venu à Vérone furieux d’avoir vu la présidence du Conseil donnée à Villèle, résolu à désobéir à un chef qu’il n’acceptait pas. Tous deux étaient d’ailleurs convaincus «qu’il suffirait d’une armée de cinquante mille Français sur l’Èbre pour arracher l’Amérique elle-même aux Anglais et aux insurgés.» Ils oublièrent parfaitement les réserves qu’on les avait chargés de formuler, et, loin de subordonner l’action de la France en Espagne à un règlement des affaires coloniales, ils la voulurent immédiate: ils demandèrent au Congrès de Vérone un mandat d’exécution contre les insurgés espagnols. Ils n’attendirent même pas qu’on le leur offrît (20 octobre 1822). Ils se privaient du droit d’en discuter les conditions.

Mais aussi à leurs yeux quel honneur pour la France d’être prise comme arbitre par l’Europe au même titre que l’Autriche en Italie! «Bien conduite, elle dictera encore des lois», écrivait Chateaubriand, et il se flattait de la conduire ainsi à la gloire par la guerre. Les flatteries dont le tsar, aussitôt après son arrivée, l’avait entouré, lui et son collègue, n’étaient pas étrangères à la joie de l’écrivain vaniteux, fier «d’être traité d’égal et d’ami par ce puissant de la terre». «Les âmes, écrivait Chateaubriand, sont égales entre elles.» Il y avait chez ce royaliste de génie décidément tout ce qu’il fallait pour engager la Restauration dans une politique analogue à celle de la Révolution: la passion de la liberté, de la gloire et même de l’égalité. Au moment où il proposait de combattre pour Ferdinand VII, il demanda au tsar d’effacer le partage de la Pologne, d’affranchir «notre chère Athènes». Tout était bien, pourvu qu’on eût la guerre et la gloire. Alexandre Ier, protestant de son désintéressement, de son amour de la paix et de l’ordre, conduisit où il voulut ce Danton de la monarchie, tandis que celui-ci s’imaginait conduire l’Europe. «L’Autriche nous sert, la Russie est à merveille», écrivait Chateaubriand, le 31 octobre 1822.

En réalité Metternich triomphait: pour ménager les Anglais, il avait écarté la question des colonies espagnoles. Pour enchaîner le tsar, il lançait la France docile contre les insurgés d’Espagne. Le 30 octobre, les souverains «se déclaraient prêts à appuyer l’action diplomatique et militaire de Louis XVIII» à Madrid: le 17 novembre, ils adressèrent une sorte d’ultimatum, sous forme de remontrances, aux Cortès espagnoles. Huit jours après, ils ordonnaient à leurs envoyés de Madrid de se retirer, aussitôt que l’ambassadeur de France aurait reçu ses passeports. La guerre ne dépendait plus que de la France. La Russie était payée, Metternich satisfait.

A la fin de cette année, Villèle fit tous ses efforts pour réparer la désobéissance de ses collaborateurs. L’attitude de l’Angleterre qui refusa de s’associer aux décisions du Congrès (20 novembre 1822) l’inquiétait sur les suites de cette guerre. «Malheureuse affaire», disait-il sans ménager le blâme dès le 4 novembre à Montmorency. Quand le ministre des affaires étrangères revint à Paris, avant la fin du Congrès, Villèle l’endoctrina, le prêcha tant et si bien que celui-ci, d’abord tellement pressé, supplia les souverains de ne pas remettre leur ultimatum aux Cortès (5 décembre). Vingt jours après, Villèle s’obstinait encore à ne pas rappeler de Madrid M. de Lagarde. Alexandre Ier se fâcha: et ses colères émurent Metternich. Le tsar déclarait à M. de la Ferronays que, si la crainte de l’Angleterre paralysait l’action de la France, il lui rendrait courage en s’offrant de combattre les Anglais. La fin du Congrès approchait: il se sépara le 14 décembre. Villèle refusait toujours d’agir, malgré la circulaire des trois cours qui annonçait le rappel de leurs envoyés de Madrid, la mise de l’Espagne en interdit. Le 25 décembre, il décidait même Louis XVIII à retirer les affaires étrangères à Montmorency qu’il accusait de complicité avec la Russie.

Le choix que l’on fit de Chateaubriand pour le remplacer (28 décembre) détruisit en un mois toutes ces mesures pacifiques. Le 18 janvier 1823, l’ambassadeur de France à Madrid recevait ses passeports et le roi venait aux Chambres annoncer que «cent mille Français étaient prêts à marcher pour conserver le trône d’Espagne à un petit-fils de Henri IV, et conquérir la paix que l’état de ce royaume rendait impossible» (28 janvier). Et la France accepta la guerre avec une majorité de cinquante-trois voix à la Chambre des pairs, de cent voix à l’autre Chambre.

Ce jour-là, Talleyrand prit la parole pour mettre en garde les Français et la royauté contre l’abandon de son ouvrage, de sa politique de sagesse et de justice, favorable au relèvement de la France depuis 1815. Il dénonça cette entreprise comme une œuvre de parti: «C’est une revanche qu’on veut prendre, s’écria-t-il, sur les hauteurs des Pyrénées.» Mais les ultras et Alexandre Ier à qui Chateaubriand avait enfin procuré la guerre n’étaient pas les seuls à se réjouir: «Nous sommes enfin affranchis de la tutelle du malheur, nous avons repris notre rang militaire en Europe.»

La nation salua presque unanimement les premières victoires d’une armée conduite par les généraux de l’Empire, Bellune, Reggio, Molitor, Moncey, Bordessoulle, sous la direction du duc d’Angoulême (avril 1823). Le 24 mai, les Français étaient entrés à Madrid. En deux mois, par la victoire décisive de Campillo d’Arenas (26 juillet), ils avaient soumis toute l’Espagne, et deux mois plus tard le duc d’Angoulême, poursuivant à Cadix le gouvernement insurrectionnel, lui dicta la paix au Trocadéro (31 août 1823). Les Cortès qui avaient entraîné le roi Ferdinand VII prisonnier à Cadix faisaient leur soumission (28 septembre). Le 13 novembre, Ferdinand rentrait dans sa capitale et, au milieu des fêtes données à l’armée française, il rétablissait le gouvernement absolu.

Le 2 décembre, à son tour, le duc d’Angoulême revenait à Paris entouré de son état-major d’officiers de l’Empire, suivi des bataillons qui avaient vaincu au Trocadéro «comparables aux plus beaux corps de la Grande Armée». Cette entrée, qui fut le signal d’une série de banquets, d’illuminations, avait été véritablement «une fête nationale». Sincèrement et sans examiner le but de cette expédition, la France sut gré à la Restauration d’avoir effacé les défaites de l’Empire en Espagne. Elle se complut à la pensée d’avoir retrouvé dans cette guerre «toute sa gloire militaire et son influence diplomatique anciennes», une bonne armée désormais acquise à la monarchie. A cette heure, seulement, «la Restauration lui parut accomplie», selon le terme dont se servait un témoin de ces événements. La royauté n’avait pas, dans cette guerre stérile et onéreuse, rendu plus de service assurément qu’en donnant à la France la paix, la considération de l’étranger et de bonnes finances. Elle en recueillit, suivant le calcul de Chateaubriand, plus de profit que de ses véritables services. Tant il est vrai qu’alors, la politique étrangère, comme au temps de la Révolution, décidait des partis et des gouvernements à l’intérieur. Et cette politique était toujours réglée par les intrigues, des traditions, un besoin de gloire qui tenaient lieu aux Français de calculs établis sur les intérêts de tous, dans le temps présent.

* * * * *

«La guerre et les victoires des Français en Espagne, écrivait Metternich à Gentz, son confident, ne me donnent pas beaucoup d’inquiétude. Elles n’entraîneront pas la guerre générale.» La satisfaction d’amour-propre qu’il avait procurée à une nation belliqueuse, cette concession offerte à Alexandre lui paraissaient de bien légers sacrifices en comparaison de ce qu’il obtenait: «la pacification de l’Orient totalement, irrévocablement terminée», disait-il au mois d’octobre 1823. Il venait de recevoir à Czernovitz où il avait revu Alexandre Ier l’assurance qu’un ambassadeur russe remplacerait à Constantinople, le 5 novembre, le consul déjà réinstallé. Quant aux Grecs, dont l’envoyé Metaxa n’avait pas été admis à Vérone, leur défense était belle, mais désespérée: que pouvaient leur servir la prise de Missolonghi, l’héroïsme de Marco Botzaris bientôt tué, le jour où il détruisait encore une armée turque à Karpenis (2 juillet 1823)? Mahmoud et son vassal d’Égypte se préparaient à écraser leur dernière résistance. C’était la paix prochaine, définitive en Orient après les alarmes très chaudes de 1821; la paix en Espagne, après le retour immédiat du duc d’Angoulême, au lendemain de sa victoire; le triomphe du système du chancelier autrichien enfin. Le Congrès de Vérone était le couronnement de sa diplomatie.

Il le croyait du moins: la France et l’Angleterre lui réservaient des surprises. Metternich se trompait en s’imaginant la France satisfaite par la guerre d’Espagne. Cette affaire lui avait simplement donné confiance dans ses forces, et envie de les employer encore. Une anecdote qui nous a été conservée des premiers temps du ministère de Chateaubriand donne la mesure des espérances que le poète formait et encourageait. Louis XVIII aimait à causer avec ses ministres gaiement en parlant d’affaires. A propos de vaudevilles et de chansons, Chateaubriand, un jour lui «glissa en commentant les succès d’Espagne, la frontière du Rhin sous la protection de Babet». Et le vieux roi de pousser un petit souffle et de sourire sans répondre en levant un doigt à la hauteur de son œil. Il connaissait le rêve de son peuple, et ne l’écartait point en principe. Chateaubriand et son parti se préparaient à le réaliser: toute occasion pouvait servir, la révolte des colonies espagnoles contre laquelle le roi d’Espagne demanda après sa délivrance du secours, la révolte des Grecs, un appel de la Russie. A Berlin, notre envoyé Rayneval notait un entretien avec M. d’Alopœus, le ministre russe: «une alliance permettrait d’agir s’il en était besoin.» «Voilà des germes qui se développeront», écrivait bien vite Chateaubriand à son ami de Serres, ambassadeur à Naples. Et de Serres lui adressa cette réponse menaçante pour la paix générale, avec une apologie de son œuvre, tout un programme destiné à l’étendre: «Vous avez rendu à la France cette vie, cette action extérieure nécessaire à un grand peuple. Dans cette carrière, les grandes affaires s’appellent: ce n’est pas seulement la question de l’Espagne, ce n’est pas seulement la question plus épineuse encore des colonies espagnoles. Les cabinets sont timides, endettés, mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses. Cela n’est pas d’un pacifique augure.» Et de Serres concluait, avec une assurance qui était celle des Français depuis un an: «La jalousie de la France que vous voyez poindre grandira. Le plus sûr moyen de calmer la jalousie, c’est d’être fort. On est fort par les lois, par les armes.»

Le réveil militaire du peuple qui se vantait déjà, dix ans à peine après la paix de Vienne, de dicter des lois à l’Europe, venait de provoquer depuis la guerre d’Espagne chez ses rivaux de Londres des colères, et un réveil presque analogue. Pendant les discussions de Vérone, Wellington et Canning, sans être écoutés, avaient protesté contre l’intervention de l’armée française. Avant de revenir, le 20 décembre, Wellington avait tenté à Paris auprès de Villèle une démarche d’intimidation qui avait failli réussir. Lorsque l’armée française passa les Pyrénées, ce fut un déchaînement, dans le Parlement et dans la nation, de colères et de reproches contre Louis XVIII et le cabinet tory. Le même élan parut emporter les Anglais qu’au temps où la Révolution menaçait les Flandres. «Si le canon retentit sur la Bidassoa, nous ne resterons pas neutres», s’écria Brougham, le chef des whigs, et dans des lettres contre Chateaubriand et les torys le démocrate Cobbett formula les griefs et les passions du peuple: «De vous voir embarqués, disait-il aux Français, dans une entreprise qui vous promet tant d’avantages est une très bonne raison pour que nous tâchions de vous en empêcher. Dès le moment où vous avez placé votre cordon sur les Pyrénées, j’aurais attaqué votre commerce, vos colonies, vos ports. Nous, sous les ailes de qui les premières Cortès ont été organisées, nous qui avons dépensé 150 millions pour chasser les Français d’Espagne, laisserons-nous nos armes se rouiller? Ce n’est pas à vous de répondre. C’est une question entre le gouvernement et le peuple anglais.»

Ces derniers mots, comme cet appel aux armes, marquaient l’étendue de la crise où s’abîmait le ministère des torys, les dangers de cette crise pour la paix européenne. Dès le mois de décembre 1822, Canning avait essayé de la prévenir en inaugurant un nouveau système de politique intérieure. Au lieu de laisser le Parlement s’isoler de la nation pour servir une caste, il prêchait aux torys «l’entente cordiale du peuple et du gouvernement». Il les engageait à rallier les mécontents, grands commerçants, industriels, les catholiques et même les Irlandais. Le roi le laissait dire parce qu’il le craignait, mais en le désapprouvant. Georges IV encourageait les torys à lui résister, et Peel, son rival autorisé dans le cabinet, lui opposait son talent et le mépris des lords. Mais le peuple était avec Canning et le soutenait, pourvu qu’il écoutât et traduisît ses revendications. En matière de politique extérieure, puisqu’il en avait la charge, Canning s’efforça de satisfaire la nation. Aux paroles belliqueuses de Chateaubriand, il répondit le 14 février 1823 par des menaces: «L’Angleterre, dit-il à Marcellus, notre chargé d’affaires, est prête à soutenir la guerre.» En public, à l’Opéra même, il provoquait les Français, après avoir essayé de les arrêter en offrant à l’Espagne sa médiation. Le 25 février 1823, il avait même proposé au conseil d’armer pour aider les Cortès. La résistance de Peel, la volonté du roi, et surtout une note menaçante de la Russie, datée du 3 mars, qui promit à Louis XVIII son appui, obligèrent Canning à la patience. Malgré lui, malgré le peuple anglais, le 18 mars 1823, Georges IV et le ministère «publièrent une déclaration de neutralité».

Pour se venger, pour ménager sa popularité, Canning affecta de maltraiter alors l’envoyé de France, Marcellus, et cessa presque les relations avec lui. A la Chambre des communes, il souhaitait le 14 avril la victoire à l’Espagne sur un ton de chaleur qui prouvait son impatience d’être réduit à l’inaction. Il laissait les Anglais organiser des bals, des souscriptions en faveur des Cortès réfugiées à Cadix: il encouragea ses amis, Robert Wilson, lord Nugent à s’enrôler à leur service (mai, juin 1823). Il essaya même une dernière fois d’arrêter les victoires du duc d’Angoulême par une forme de médiation in extremis. S’il n’eût tenu qu’à lui et à la nation dont il voulait servir les colères, la guerre de 1823 eût été le signal probable d’une guerre plus générale, plus redoutable qui aurait rappelé aux Français si épris des souvenirs de la Révolution et de l’Empire les luttes de Pitt et de Napoléon. Obligé par ses collègues à la patience, à la neutralité quand il eût souhaité la guerre, Canning du moins se donna pour programme de limiter ailleurs, si là il n’avait pas réussi, les espérances ambitieuses de la France encouragées par la Russie. Appuyé par les rancunes et l’orgueil du peuple anglais, retenu par le roi et l’aristocratie qui ne lui permettaient pas l’audace et les violences, il y réussit par un système diplomatique dont il a trouvé la formule et le nom. Pendant trois ans, sa politique de non-intervention conserva la paix à l’Europe, en obligeant la France et la Russie par la menace et par la force à modérer les ardeurs que la guerre d’Espagne avait excitées. Il voulut de plus, et il fit que cette paix, au lieu de servir l’Autriche, en Italie, en Allemagne, servît le peuple anglais, sa grandeur et ses intérêts dans le monde. Et ce fut la fin du règne de Metternich.

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XXIII. LA SAINTE-ALLIANCE

ET LA

POLITIQUE DE NON-INTERVENTION

(1824)

CANNING ET L’AMÉRIQUE

A la Sainte-Alliance, ce prétendu concert des souverains, dont l’objet aurait été de conserver la paix à l’Europe en faisant la guerre aux libertés des peuples, on oppose généralement le système de la non-intervention, soi-disant imaginé par l’Angleterre pour protéger, au risque d’une guerre générale, les nations contre les rois.

L’histoire de la Sainte-Alliance de 1815 à 1822, étudiée dans les congrès et le secret des chancelleries, montre ce qu’il faut penser de l’intimité des souverains et de leur entente contre les peuples. Comment retrouver une direction unique et d’autres motifs que l’ambition dans cette ligue, d’abord destinée à favoriser au profit de la Russie l’affranchissement des chrétiens d’Orient, transformée par les soins de Metternich en un moyen de domination contre les peuples d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne et des Balkans, obligée pourtant par l’Angleterre à ne pas entraver les efforts des Américains vers la liberté? Singulières assises pacifiques que ces Congrès où des intérêts contraires se heurtent, se combinent, puis se heurtent encore, champs clos diplomatiques plutôt, où chaque cabinet attaque, dupe et combat les autres cabinets, dont le résultat est de prévenir la guerre sur un point de l’Europe pour la déchaîner ailleurs. Au dernier de ces Congrès à Vérone, Alexandre Ier disait à Chateaubriand: «Auriez-vous cru que l’alliance est un mot qui ne sert qu’à couvrir des ambitions: il n’y a plus de politique anglaise, russe, autrichienne? il n’y a plus qu’une politique générale qui doit être admise par tous les rois et tous les peuples. Je n’ai pas besoin d’accroître mon empire.» Il définissait la Sainte-Alliance par les contraires: car il suffit de prendre le contre-pied de son discours, au moment où il entraînait la France à la guerre, pour savoir ce qu’elle valait, à quoi elle servait.

Depuis l’origine, et à la différence des vraies alliances fondées sur des intérêts communs et un mutuel désir de conservation, la Sainte-Alliance a été une coalition d’ambitions contraires, un système établi comme celui de 1772 sur l’opposition de convoitises toujours prêtes à se déchaîner. Jamais plus qu’alors il n’y eut une politique russe, ardente à s’ouvrir les Balkans, une politique autrichienne résolue à la conquête de l’Allemagne et de l’Italie, une politique anglaise attentive à confisquer la mer et les marchés coloniaux. Mais la Russie disputait l’Allemagne à l’Autriche qui lui fermait les Balkans; et l’Angleterre refusait au tsar à Constantinople les conquêtes que celui-ci voulait lui interdire dans l’Amérique du Sud. Pour un partage du monde, l’accord était moins facile entre grands États que pour un partage de la Pologne. Et le désaccord aboutit, en somme, après dix ans de lutte annoncée, proclamée contre les peuples, à un réveil des nations excitées par les intrigues, favorisées par les rivalités des États soi-disant unis pour les écraser.

Ainsi, c’était un réveil national que celui de la France, quoique exploité par les ultras. La nation tenant plus à la gloire qu’à la liberté, l’entreprise d’Espagne lui fournissait satisfactions et promesses. Il n’eût tenu, en 1824, qu’à Louis XVIII de l’entraîner au delà de l’Atlantique: la Russie, l’Autriche même l’y poussaient, «rêvant, dit Chateaubriand, une nouvelle intervention de la France, une conquête de l’Amérique à main armée.» Sans la crainte de l’Angleterre, les Français auraient peut-être risqué l’affaire.--Quoique si longtemps associés à la Sainte-Alliance, les Anglais de leur côté avaient favorisé là-bas la naissance de plusieurs nations: à la fin de 1823, le Pérou, qui restait encore aux Espagnols, était reconquis par Bolivar, qui reprenait la tentative de Saint-Martin et réparait son échec avec le concours du général Sucre. Les Américains du Sud devaient leur liberté autant aux rivalités des États européens qu’à leurs propres efforts, à la Sainte-Alliance et à ses congrès. Les Grecs enfin, cette nation qui dans la décadence de l’empire turc avait trouvé l’occasion de reprendre ses titres, ne devaient pas perdre encore les espérances qu’ils avaient fondées sur la Russie et sur la France. Le 9 janvier 1824, Alexandre Ier invoquait la Sainte-Alliance; il lui proposait en apparence une œuvre conforme à ses déclarations, «la ruine des révolutionnaires en Grèce». Mais comme il demandait d’ailleurs, pour réduire les insurgés, à constituer dans les Balkans trois principautés chrétiennes, et menaçait la Turquie si elle refusait, c’était en réalité une manière déguisée de revenir encore au secours de la Grèce. La nation russe l’en priait: la Sainte-Alliance en cette occasion aurait servi la nation grecque, comme elle avait aidé la France à reprendre son rang.

Quand on compare en somme le tableau du monde en 1815 et en 1824, les modifications, que dans cet intervalle y apportèrent la diplomatie ou la guerre, paraissent en somme avoir plus profité aux nations qu’aux États, si bien coalisés contre elles. Seule l’Autriche avait trouvé le moyen, dans cette période, de restreindre à son profit les libertés de l’Allemagne et de l’Italie. Ce fut le fait d’un habile homme heureusement servi par les circonstances. Au milieu des rivalités des puissances, et malgré les vœux des nations qu’elles encourageaient, Metternich avait joué avec adresse des Congrès, de leurs déclarations pour procurer à son maître la paix et des profits. Il avait exploité les discordes de la Sainte-Alliance pour retirer à ses associés leur bénéfice; il en avait maintenu et parfois resserré les liens, pour donner à ses affaires la garantie de l’Europe. Il avait condamné les peuples, s’ils le gênaient ou l’inquiétaient; il avait permis d’autre part la renaissance de la France et l’émancipation de l’Amérique. Il avait fait ou laissé faire la guerre en Italie ou en Espagne; il avait réussi à l’empêcher toujours dans les Balkans. Quand il écrivait en 1824: «c’est le triomphe complet des principes éternels sur le génie du mal. La convalescence de l’Europe avance», ces belles phrases empruntées aux formules de la Sainte-Alliance signifiaient simplement que l’Autriche se félicitait d’avoir maintenu la paix en Orient «par miracle», et d’en avoir profité. Dans l’état de l’Europe, en 1824, on chercherait vainement les traces d’un succès général remporté au nom de la Sainte-Alliance par les rois sur les peuples, d’une entente cordiale entre les souverains et leurs ministres contre la Révolution et pour la paix.

Il est par conséquent très difficile de croire que la politique inaugurée par Canning, en 1824, et son système de non-intervention puissent s’expliquer d’un mot, par un refus de continuer la Sainte-Alliance, par un principe contraire, par une action isolée de l’Angleterre en faveur des peuples. Ce qui est clair, c’est que la diplomatie de Canning, dès le début, s’opposa à celle de Metternich. La mort de Castelreagh fut le terme de la collaboration précieuse que le chancelier autrichien avait trouvée dans le parti tory. «Quelle terrible nouvelle! s’écria-t-il. C’est une des catastrophes les plus terribles qui aient pu me frapper. Cet homme m’était dévoué corps et âme. C’était un autre moi-même.» Les relations de Canning et de Metternich commencèrent par la défiance, les injures, et aboutirent à une rupture. Mais Metternich n’était point la Sainte-Alliance: il représentait seulement l’Autriche, exploitant à son profit, à l’aide des phrases générales qu’on y trouvait, ce prétendu concert des souverains. De l’hostilité de Canning contre la politique autrichienne, il ne résulte pas que la politique anglaise ait alors poursuivi une croisade populaire et libérale, ni proclamé la non-intervention pour mettre un terme à la Sainte-Alliance.

La première fois que la formule et le nom de ce nouveau système ont paru dans un document politique, ce ne fut ni dans un document anglais, ni même européen, mais dans des instructions que le secrétaire américain des affaires étrangères, Adams, envoyait au député de sa nation à Londres, Bagot. C’était en 1818: le tsar Alexandre Ier au nom de la Sainte-Alliance conviait, en janvier, l’Europe à s’unir contre les insurgés américains. Au mémoire russe les diplomates de Philadelphie répondaient, prenant le contre-pied: Aucune intervention des puissances européennes ne sera heureuse que si elle décide l’Espagne à reconnaître l’indépendance des colonies américaines.» Au moment où la Russie lançait en Europe l’idée d’une intervention commune au delà de l’Atlantique, les États-Unis déclaraient qu’ils n’en permettraient d’autre aux puissances que celle qui obligerait l’Espagne à capituler devant ses colons rebelles. A la Sainte-Alliance, invoquée par Alexandre Ier, les États-Unis opposèrent dès le premier jour le système de la non-intervention de l’Europe.

Ou s’étonnerait peut-être qu’un peuple tout nouveau, isolé par un Océan de l’Europe influât ainsi, après 1815, sur la politique générale des vieilles puissances, si l’on ne savait la puissance d’expansion et les ambitions de cette nation jeune, à qui s’ouvraient déjà de grandes destinées. Tandis que l’Europe était bouleversée par les guerres de la Révolution et le conflit de Napoléon, des politiques et des nations, l’Amérique du Nord traversait aussi des crises décisives.

Au lendemain de la paix de Versailles, on avait pu se demander si les colons anglais, affranchis de la métropole, réussiraient à se constituer un gouvernement national. Le parti fédéraliste, celui d’Hamilton et de Washington y travaillait: mais les tendances de ce parti, ses procédés et ses façons, qui semblaient rappeler le gouvernement anglais, déplaisaient à une nation jalouse de ses franchises locales qu’elle identifiait avec la liberté en général. Le parti républicain plus populaire repoussait, au nom des États particuliers, le principe d’un gouvernement fédéral. Il réussit à faire accepter la clause de nullification (décembre 1798), qui laissait chaque État juge en dernier ressort des mesures décidées par le Congrès: désormais il sembla impossible d’unir pour la paix comme pendant la guerre les provinces résolues à défendre leur indépendance contre l’Union autant que contre l’Angleterre. Lorsque, arrivés au pouvoir avec Jefferson, et victorieux, les républicains furent obligés par les nécessités du gouvernement d’être fédéralistes à leur tour, on vit leurs anciens adversaires retourner contre eux en 1808 leur tactique, et pour les vaincre comme ils avaient été vaincus, invoquer la nullification et le droit souverain des États particuliers.

Ce fut là pendant vingt années pour la jeune République une crise redoutable: la guerre seule qui l’avait constituée pouvait l’en délivrer. Pendant la lutte, la nécessité d’un gouvernement s’imposait, et le patriotisme des citoyens effaçait les rancunes, les divisions et les revendications des États. La guerre de 1812 entre les Anglais et les Américains rétablit la paix intérieure. Ce fut l’ère de la bonne entente: era of good feeling. Par les effets moraux et matériels de cette nouvelle prise d’armes contre l’Angleterre, on se crut ramené au temps de l’Indépendance, et l’on dit: «voilà la deuxième guerre d’Indépendance».

Ce n’était pas en réalité d’indépendance qu’il s’agissait, mais de conquête et de puissance. Aucun État en Europe, et l’Angleterre moins que les autres, n’aurait songé en 1812 à disputer leur liberté aux Américains du Nord. Mais eux, en revanche, avaient de très bonne heure pensé à élargir leur domaine aux dépens des colonies que l’Europe conservait encore; l’Espagne au Sud, la Grande-Bretagne au Nord. C’était là une ambition naturelle, presque fatale, pour une nation naissante qui avait besoin d’air et d’espace pour s’accroître. Elle unissait les différents membres de l’Union quand la question de la forme et des pouvoirs du gouvernement les divisait. Ce fut le chef du parti républicain, Jefferson, qui en 1784 offrit de lui-même, au nom de la Virginie, l’abandon à l’Union des droits particuliers qu’elle pouvait prétendre sur les territoires intérieurs de l’Ouest. Et, dès 1787, l’entente s’était faite sans difficulté sur les conditions et le mode d’extension du domaine fédéral commun à tous les États.

Jefferson, en 1803, acquit sans autorisation du Congrès la Louisiane de la France, au prix de 16 millions de dollars prélevés contre tout droit sur le trésor fédéral: personne pourtant en Amérique ne songea à lui reprocher une illégalité qu’il avouait, mais qui pour ses adversaires même était un acte de patriotisme, au-dessus de toute discussion. Des chiffres, en cette matière, prouvent avec plus d’éclat cette force d’expansion nationale que des actes ou des lois. Le Kentucky ajouté en 1791 à l’Union avait bientôt, au dix-neuvième siècle, près de 600 000 habitants; le Tennessee, admis en 1796, 422 000 habitants; l’Ohio, créé en 1802, près de 800 000 habitants; la Louisiane, 152 000 habitants. Près de deux millions d’hommes se précipitèrent en dix ans des côtes vers l’intérieur et déjà débordaient sur le Canada et les Florides. Ce fut la véritable cause de la guerre engagée par le parti républicain contre l’Angleterre (18 juin 1812), terminée par la paix de Gand (24 décembre 1814): elle rallia à ce parti toute l’Union, et fit mettre hors la loi les fédéralistes qui disputaient au gouvernement les moyens de vaincre. Et les Américains ne s’aperçurent plus qu’elle avait été sans résultat quand Jackson, un officier volontaire du Tennessee, eut conquis sur les Indiens l’Alabama et, sous prétexte de poursuivre les sauvages, inaugura la présidence de Monroë, en 1817-1818, par la conquête de la Floride espagnole définitivement acquise en 1819.

Tandis que les États du vieux continent se disputaient l’Europe avec acharnement, les États de l’Union constituée au delà de l’Atlantique en 1774 se détournaient des querelles qui faillirent en 1804, trente ans après, rompre cette Union, pour conquérir à frais communs toute l’Amérique sur ses anciens maîtres. Lorsque l’Amérique du Sud se souleva à son tour contre les Espagnols, un grand courant de sympathie s’établit d’une côte à l’autre de la mer des Antilles. Les insurgés du Sud avaient besoin d’alliés, d’avocats au moins. Les ambitieux du Nord, empressés, intéressés à conquérir toujours sur l’Europe, pour demeurer unis, regardaient avec envie des domaines qui allaient échapper aux nations coloniales. «Les expéditions pour le sud, disait un de nos agents, Hyde de Neuville, sont dans le goût de cette nation entreprenante.» N’était-ce pas l’effet d’une action presque fatale qui poussait l’un des États les plus récemment créés, le Kentucky, à réclamer l’intervention du Congrès en faveur des insurgés (décembre 1817), la proclamation officielle de leur liberté? «Ce peuple ressemble aux grands fleuves de son territoire: chaque jour il mine autour de lui. Plus on tarde à lui opposer une digue, plus on perd de son propre terrain.» Le Congrès américain, quoique secrètement allié aux colons espagnols, ne se déclara pas d’abord pour eux officiellement. Il voulait prudemment éliminer l’Europe sans la provoquer. La Russie invitait à ce moment même les puissances coloniales à unir leurs efforts pour rompre ces intrigues, pour opposer une digue aux ambitions du peuple américain.

Alors on put saisir l’évolution qui, depuis un siècle, avait transformé la politique des États et des nations. Presque à la même date, 1772-1774, en Orient un peuple avait été démembré, un autre était né sur les bords occidentaux de l’Océan. La ruine de l’un avait précipité vers la Baltique et la Méditerranée, comme fait la rupture d’une digue emportée par un courant naturel, l’extension de la puissance russe; l’éveil et les efforts de l’autre ruinaient ou menaçaient d’un égal danger les domaines coloniaux des nations européennes qui, depuis le seizième siècle, avaient réussi à faire de l’Atlantique une autre Méditerranée. Et l’Europe, trente ans après, se trouva placée devant ce dilemme: ou de perdre, si elle allait combattre en Amérique, la Méditerranée orientale guettée par la Russie, ou, si elle se dérobait à l’appel de l’Espagne et aux conseils intéressés d’Alexandre Ier, d’abandonner les domaines atlantiques aux Américains. Dès ce jour, et par la puissance de ce dilemme, le monde tout entier entra forcément dans ses calculs de la politique européenne, en élargit le cadre et parfois le brisa.

Si le tsar invoquait contre les sujets rebelles de l’Espagne la légitimité du droit monarchique, la diplomatie américaine, hésitant encore à proclamer en leur faveur le droit des peuples, demandait du moins que l’Europe n’intervînt pas contre leur liberté. Au fond, de Pétersbourg ou de New-York, on voulait également la voie libre aux entreprises que l’on préparait dans les Balkans, dans l’Amérique du Sud. Légitimité ou liberté, Sainte-Alliance ou non-intervention, sous leur forme et dans leurs formules différentes mais contemporaines, dissimulent des calculs et des ambitions très analogues. Le public, libéral ou monarchique, pouvait se méprendre sur la portée apparente de ces programmes. Ils étaient faits pour le tromper. Les diplomates qui nous éclairent sur leur valeur ont rectifié, dès cette époque, les opinions qu’ils ne pouvaient pas partager. Ce que nos agents à la cour de Russie disaient d’Alexandre Ier, de sa dissimulation et des intentions détournées de la Sainte-Alliance, Hyde de Neuville à Philadelphie l’écrivait du peuple américain: «Cette nation voit encore moins la liberté des autres peuples que l’intérêt de son commerce et de sa grandeur.»

Parmi ces diplomates, les plus intéressés à veiller sur les ambitions des États-Unis, c’étaient assurément les hommes politiques de l’Angleterre. Après l’Espagne, nulle puissance n’était plus exposée aux dangers de l’extension américaine que la Grande-Bretagne au Canada, aux Antilles. Elle se trouvait dans la nécessité de protéger ses frontières coloniales, comme l’Autriche dans l’obligation de fermer les Balkans à la Russie pour défendre les siennes. Dans la politique de non-intervention que proclamait l’Amérique, Castelreagh avait reconnu le dessein des États-Unis d’intervenir, et d’arracher à l’Espagne, en écartant l’Europe, la liberté de ses colonies. Sollicité par Adams d’accepter l’indépendance des États insurgés, Castelreagh s’y refusa obstinément de 1819 à 1822: il espérait d’autre part que la Sainte-Alliance russe contenue par Metternich à Aix-la-Chapelle, à Troppau, n’aiderait pas le roi d’Espagne contre ses sujets rebelles. C’était des deux côtés conserver une stricte neutralité, limiter en Orient, en Occident les ambitions du tsar Alexandre Ier et celles de l’Union américaine. Le cabinet tory s’attacha à cette politique pacifique pour préserver l’Angleterre des dangers qui menaçaient son domaine aux deux extrémités du monde, depuis le Canada jusqu’aux Indes.

Mais il parut en 1822 que ce moyen ne suffisait plus. Le 8 mars 1822, le Président de l’Union, Monroë, venait annoncer aux Chambres son intention formelle de reconnaître comme États indépendants et libres les colonies espagnoles. Vingt jours après, le Congrès sanctionnait cette décision. En vain affirma-t-on encore que cette déclaration était conforme à la plus stricte neutralité, que les États-Unis, refusant à l’Europe le droit d’intervenir, n’intervenaient pas. Un nouveau message du Président, à la fin de l’année, fit entendre qu’au besoin les États-Unis emploieraient la force pour soutenir les insurgés: leur programme de non-intervention dissimulait mal une alliance effective.

Et voilà qu’au même instant, le Congrès de Vérone encouragea le réveil militaire de la France, lui donna mandat de rétablir Ferdinand VII en Espagne, laissa enfin espérer à la Russie une intervention de la Sainte-Alliance en Amérique. Entre toutes ces ambitions déchaînées qui risquaient de se heurter au delà de l’Atlantique, que devenait la politique pacifique de l’Angleterre et quel serait son rôle, si elle s’obstinait à demeurer neutre, le jour où la crise éclaterait?

Dès le milieu de 1822, l’opinion anglaise s’émut de ces menaces. Les marchands de Londres surtout appelèrent l’attention du gouvernement sur le risque qu’ils couraient de perdre un monde colonial convoité sous prétexte de non-intervention par les États-Unis, par la France au nom de la Sainte-Alliance. «Si le pouvoir de l’Espagne est ruiné en Amérique, à quel système politique, à quels intérêts obéissons-nous? demandait à Londonderry Lowe, interprète de l’opinion anglaise. «Il faut reconnaître ces nouveaux États. Il n’y a pas à hésiter entre la gloriole de gagner la palme de fidélité à de vieux principes et l’ennui d’être privé de grands avantages. Il est heureux sans doute que nos intérêts s’accordent avec les progrès d’un peuple vers la conquête de ses droits. Mais ce n’est pas là une politique qui prend sa source dans des sentiments ou des doctrines de parti. Regardez la côte et la position de la Colombie qui commande à l’Atlantique et au Pacifique.»

Un mois après avoir reçu cet appel, Castelreagh se tuait. Ce fut le grand mérite de Canning, aussitôt qu’il le remplaça, d’avoir entendu ces avis: il inaugura une politique capable de sauvegarder les intérêts de l’Angleterre dans cette crise redoutable. Il eut la vision très nette de l’étendue et de l’importance de la question qui allait se régler entre l’Europe et l’Amérique. Dès le 8 novembre 1822, il écrivait à Wellington: «Chaque jour me persuade que dans l’état présent du monde, de la péninsule espagnole, de l’Angleterre, les questions américaines sont, sans aucune proportion, de beaucoup plus importantes pour nous que celles d’Europe, et que si nous ne les saisissons pas d’une main ferme, pour notre avantage, l’occasion perdue ne se retrouvera plus.» Quatre ans plus tard et son œuvre accomplie, il répétait au Parlement, à la veille de sa mort: «J’ai regardé l’Europe sous un autre angle que mes contemporains. J’ai vu l’Espagne et l’Amérique.»

C’est sous cet angle qu’il faut, pour le comprendre et l’expliquer, examiner son système. Le problème américain que Canning devait résoudre au profit de l’Angleterre était d’une solution malaisée et dangereuse. S’il se déclarait avec les États-Unis pour les colonies espagnoles, il rompait avec la Sainte-Alliance; il risquait de jeter l’Espagne entre les mains de la Russie et de la France, et de provoquer une intervention de l’Europe favorable à cette dernière. Si, d’autre part, il laissait les États-Unis intervenir seuls en faveur des insurgés, l’Amérique du Sud ne leur appartiendrait-elle pas en fin de compte, et de droit?

Canning avait d’abord cherché à retarder les progrès de la Sainte-Alliance et de la France au delà des Pyrénées. C’eût été, si le cabinet dont il faisait partie lui avait permis des mesures hostiles et efficaces, supprimer peut-être un des deux termes du problème. Puis, en secret, il avait envoyé l’ordre aux consuls anglais d’aider les insurgés dans leur œuvre d’indépendance, de rivaliser de zèle avec les agents des États-Unis. Ce n’étaient encore que des demi-mesures insuffisantes.

A la fin de l’année 1823, la crise s’aggrava. Les termes du problème se resserraient par les victoires des Français en Espagne, les exigences de la Russie, les proclamations de Monroë. Le 26 décembre 1823, sur les conseils du cabinet français, Ferdinand VII adressa à l’Europe une demande de médiation avec ses sujets rebelles d’Amérique: il sollicitait en sa faveur les décisions d’un Congrès de la Sainte-Alliance. Presque à la même date, le Congrès américain entendit une déclaration capitale de Monroë (2 décembre 1823), résumé de l’histoire de l’Union depuis trente ans où se trouvait proclamé ce principe que «le moyen de vaincre les préjugés locaux et les jalousies était de rendre l’Union attentive à ses grands intérêts en Amérique.» Le Président comparait fièrement la situation des États-Unis en 1783, en 1823: «En élargissant la base de notre système et nos domaines, nous avons rendu impraticable la dissolution de l’Union et du Pacte fédéral.» Pour prévenir à jamais le retour des maux qui avaient à l’intérieur menacé l’Union, Monroë préconisait l’emploi des mêmes remèdes, l’exploitation de l’Amérique du Sud, indépendante et libre, fermée à l’influence des Européens. Il déclarait enfin publiquement l’alliance conclue entre les États-Unis et les colonies espagnoles: il était prêt à défendre celle-ci contre toute attaque. Cet acte célèbre, déclaration de guerre à la Sainte-Alliance, si elle intervenait dans l’Amérique du Sud, quand l’Union y était formellement intervenue, régla définitivement et sans délai l’attitude et le système politique de Canning.

«Il apparaît clairement, dit-il le 1er février 1824, que si une grande partie du globe restait plus longtemps sans existence reconnue et sans relations politiques avec les gouvernements établis d’Europe, la conséquence serait très dangereuse pour les intérêts des nations européennes.» Contre les doctrines de Monroë, il fallait agir au plus vite. En proclamant le droit de non-intervention, les États-Unis se réservaient le droit d’intervenir seuls dans l’Amérique du Sud. Résolument, pour leur retirer ce privilège, Canning leur emprunta leur langage, leurs formules, refusa à l’Autriche et à la Russie le pouvoir d’intervenir contre les peuples libres, afin que l’Angleterre pût les défendre au delà de l’Atlantique. Il invita, au mois de juin 1824, la France à l’imiter «car, disait-il, ce n’étaient pas seulement les intérêts essentiels de l’Angleterre, mais les intérêts du vieux et du nouveau monde qui étaient en jeu.» On le voit alors, pour rompre avec la Sainte-Alliance, injurier Metternich, flatter à Londres l’agent de Monroë, Rush, affecter de ne plus traiter qu’avec lui, proclamer la non-intervention, pour s’en réserver la direction et le profit. Depuis le mois de septembre 1823, il y pensait. Le message de Monroë, les menaces de la Russie l’y décidèrent.

Notre agent à Londres, au mois de juin 1824, reçut ses confidences: elles éclairent la portée de l’adhésion que Canning donnait alors aux doctrines formulées pour la première fois en Amérique. «Les raisons, lui dit-il, que les puissances invoquaient en faveur de leur intervention en Espagne, il les aperçoit dans l’autre hémisphère. Il transporte aux États-Unis les considérations de voisinage et de gouvernement que les puissances continentales ont fait valoir en Europe.» Ainsi la non-intervention au delà de l’Atlantique, c’était la même chose que la Sainte-Alliance en deçà. Et Canning ajoutait: «Il faut y faire entrer la France et l’Angleterre parce que leur commerce les rapproche, et que l’Atlantique n’est pas une barrière:» mot très profond et digne d’un grand politique qui voyait, comme un historien dégagé des petites choses par le recul du temps, les développements généraux de l’humanité. Cela même effrayait un peu notre agent qui termina le récit de cette conversation par cette conclusion: «En suivant cette métaphysique, on irait à substituer un système d’intervention à un autre, l’alliance maritime à la Sainte-Alliance, le nouveau monde à l’ancien.»

Cette critique demeure pourtant le jugement qui éclaire le mieux la politique de Canning, dans ses origines et par ses vrais motifs. On se tromperait si d’après les invectives de Canning contre Metternich, ou par les reproches du chancelier autrichien au nouveau ministre anglais, on les considérait comme les champions opposés du droit des peuples et des souverains. Autrichiens ou Anglais, ils employaient au fond les mêmes moyens au service de leur pays. «M. Canning, disait Metternich, appartient à cette classe d’hommes qui parfois entrent dans une association sans pour cela attacher leurs vœux sincères à son succès; spéculent sur les profits du moment, et ne tâchent pas moins d’assurer leur capital en dehors de l’entreprise.» Qu’avait donc fait d’autre Metternich en adoptant la Sainte-Alliance, en prenant ses formules, en parlant son langage plus haut parfois que la Russie? Il avait donné l’exemple à Canning; le jour où celui-ci vit la nécessité de parler le même langage que les États-Unis, de leur emprunter leurs formules de non-intervention, il feignit d’entrer dans leur système. Il en fit celui de l’Angleterre, pour qu’elle en retirât le bénéfice comme le profit de la Sainte-Alliance avait été pour l’Autriche.

De la politique de Metternich, celle de Canning ne différait donc que par la forme et l’objet. Les procédés étaient les mêmes, et la tactique semblable: refuser aux États-Unis les avantages exclusifs qu’ils exigeaient dans l’Amérique du Sud, en se posant avec eux comme le champion des peuples insurgés, et procurer à l’Angleterre aussi le bénéfice des principes de Monroë, c’était exactement ce qu’avait fait, pour fermer aux Russes les Balkans, Metternich, habile à parler le langage d’Alexandre Ier, à tirer parti pour l’Autriche seule de ce programme. C’est une grande erreur d’opposer le système anglais de non-intervention à la Sainte-Alliance. Il faut les rapprocher: ils ne se contredisent point, ils se succèdent et se remplacent.

La liberté des peuples, que Canning va invoquer, comme l’Autriche a joué de la légitimité, simple prétexte pour l’Angleterre comme pour les États-Unis. Aucune de ces deux nations, répètent tous nos envoyés à l’étranger, ne se soucie d’appuyer des révolutionnaires: elles recherchent leur intérêt. Ni Alexandre Ier ni Metternich n’avaient attendu autre chose de leurs déclarations en faveur des souverains.

La vérité fut que le système proclamé, pratiqué par l’Angleterre à partir de 1824 fut ce qu’avait été la Sainte-Alliance aux mains de Metternich: un moyen de prévenir, de régler même avantageusement le conflit redoutable pour l’Europe que les ambitions des États-Unis soulevaient alors sur les frontières de l’empire britannique. Les déclarations de Monroë coïncidèrent avec l’exécution qui semblait prochaine des promesses faites depuis deux ans par l’Autriche à Alexandre Ier. Pour détourner le tsar de l’Orient, les alliés de Vérone lui avaient promis une action en Amérique, à contre-cœur. Ils étaient pris à leurs offres. «M. de Metternich, écrivait alors M. de Villèle, a ville gagnée quand il a levé l’obstacle aux dépens de ceux qu’il accumule pour le lendemain. Dieu veuille que l’orage entassé par l’abus d’un tel système ne finisse par éclater! Les ravages en seront incalculables.» Entre l’Europe et l’Union américaine, l’orage en effet s’amassait, lorsque Canning prit la direction de la politique anglaise. Il pouvait être fatal à l’Angleterre surtout, autant que des commotions orientales devaient l’être pour l’Autriche. En face de ce danger, «la guerre frappant à droite, à gauche sur son chemin», Canning enleva à Metternich pendant trois ans la direction des affaires européennes, pour maintenir la paix du monde. Il fit en sorte que l’Angleterre, après l’Autriche, eût l’honneur et le bénéfice de cette œuvre. Par un jeu de bascule, il régla la balance entre l’ancien monde et le nouveau, entre l’Europe et l’Angleterre. Son règne dura moins que celui de Metternich: il s’appuyait sur les mêmes principes, sur un emploi adroit de formules empruntées aux États-Unis, sur une coalition d’ambitions contraires, sur l’opposition des convoitises. Après une nouvelle période de paix, il était condamné à disparaître dans la mêlée de ces convoitises.

BIBLIOGRAPHIE

Les indications de livres, pour cette étude, sont les mêmes que celles qui seront données à la fin du chapitre suivant.

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