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MANUEL HISTORIQUE DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE
PAR Émile BOURGEOIS MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE PROFESSEUR A L’ÉCOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES
TOME II LES RÉVOLUTIONS (1789-1830)
TROISIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGÈNE BELIN BELIN FRÈRES RUE DE VAUGIRARD, 52
1905
Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de notre griffe sera réputé contrefait.
Belin frères
SAINT-CLOUD.--IMPRIMERIE BELIN FRÈRES.
MANUEL HISTORIQUE
DE
POLITIQUE ÉTRANGÈRE
LES RÉVOLUTIONS
(1789-1830)
Introduction
ÉTATS ET NATIONS
Y a-t-il rien de plus flatteur pour notre amour-propre national que les grandes classifications introduites par l’usage dans l’étude historique des peuples européens? C’est le vieux dicton «gesta Dei per Francos» érigé en règle et en système. Que les Français renoncent aux croisades et laissent les Turcs s’installer à Constantinople, l’Europe du moyen âge disparaît et les temps modernes commencent. Qu’ils reprennent, en 1789, les armes pour une autre cause, pour la cause de la justice et de la liberté, leur croisade révolutionnaire ouvre une nouvelle époque dans l’histoire du vieux monde: ce n’est plus l’Europe moderne, c’est l’Europe contemporaine.
Le premier devoir de l’historien qui aborde, avec le souci exclusif de la vérité, l’Europe contemporaine, est pourtant de se soustraire aux habitudes de cette classification. S’il s’agissait seulement de la France et de son développement intérieur depuis un siècle, le début de la Révolution marque dans notre histoire une date trop importante pour n’être pas considéré comme une ère nouvelle. C’est le point de départ de mouvements politiques et sociaux qui sont la substance même de notre vie intérieure depuis 1789. Il n’en est pas ainsi de cette date au point de vue de l’Europe et de nos rapports avec elle. On ne peut plus dire aujourd’hui, comme Mignet: «La Révolution devait changer la politique de l’Europe; elle devait terminer la lutte des rois entre eux, et commencer celle des rois contre les peuples.»
L’étude impartiale de notre siècle n’est qu’un perpétuel démenti donné par les faits à cette conception qui se ressent par trop de l’enthousiasme de nos pères et de leurs illusions généreuses. Leur effort a modifié les conditions de la société française. Il n’a pas, hélas! à ce point bouleversé et régénéré la société européenne des rois et des nations.
A la veille de la Révolution française, le monde politique se composait d’États souverains, qui n’admettaient d’autre droit que leur intérêt, et trouvaient bons tous les moyens de le servir, ruse ou violence. C’était une société, si l’on veut, mais anarchique, reposant sur un état de lutte sourde ou déclarée, dans laquelle les petits succombaient, sans défense et sans protestations, aux convoitises des grands associés pour le partage de leurs dépouilles, où les plus forts eux-mêmes se surveillaient et s’épiaient pour s’agrandir ou ne pas décroître. La guerre de la Succession d’Autriche et le partage de la Pologne furent les actes les plus clairs de cette communauté d’intrigues et de violence entre les rois.
Il ne paraît pas qu’après 1789, une politique différente se soit imposée aux rois de l’Europe, ni à leurs États, ni à leurs ministres. On les a vu déclarer aux idées et aux hommes de la Révolution des guerres de principes et s’unir au nom d’un droit monarchique, suranné peut-être, plus légitime du moins que la raison d’État et la force. Mais on les a vus d’autre part abandonner simultanément Louis XVI, pour s’occuper surtout de partager la France, achever la ruine de la Pologne, et se payer des dommages que leur causaient les républicains sur Venise, l’Allemagne et la Hollande.
Contre Napoléon, dont la fortune a été longtemps servie par leurs convoitises et leurs rivalités, ils se sont posés en défenseurs des peuples menacés, invoquant le droit national qu’ils avaient précédemment paru combattre, unis parce qu’il y allait de leur existence même dans cette partie décisive. Mais la partie gagnée, ils ont bien vite montré à Vienne ce que valaient leurs paroles et leur mutuelle amitié. Leur prétendue société de rois liés contre l’usurpateur et le tyran a paru, en 1815, ce qu’elle était en réalité, toujours semblable à l’alliance constituée par Frédéric II contre la Pologne, une société d’affaires, d’affaires assez louches, formée en vue du butin seulement et sans cesse prête à se dissoudre dans la mêlée des convoitises, les disputes et les marchandages.
Par la suite, on a beaucoup parlé de la Sainte-Alliance, dont la sainteté, les motifs désintéressés sont aussi douteux que l’accord. Car elle a permis l’attaque aussi bien que la défense des monarchies légitimes, de la part des tsars en Turquie et des rois d’Angleterre dans l’Amérique du Sud. Et les congrès qu’elle a solennellement convoqués ont moins été, comme celui de Vienne, des assises diplomatiques que des champs de bataille où les rois ont plus cherché à se tromper qu’à se servir. Loin de changer, les mœurs politiques des États et des souverains se seraient de nos jours plutôt fixées, avec autant d’âpreté que jamais, suivant la méthode qui depuis cent ans avait le mieux réalisé leurs ambitions.
En 1815, ils s’indignaient contre le droit public qui les gênait, se préparant à le déclarer anéanti et primé par la force, l’argument dernier de la raison d’État. Le partage de la Turquie s’accomplit en ce siècle comme celui de la Pologne au siècle passé, moins vite pourtant, parce qu’il excite des convoitises plus nombreuses. On a discuté plus d’une fois le morcellement de la Belgique, et la France a payé bien cher la faute de s’être associée à ces marchandages; elle a été à son tour victime d’un démembrement que ses voisins avaient peut-être souhaité plus complet. La paix armée est pour tous les souverains aujourd’hui ce qu’elle était pour les rois de Prusse au dix-huitième siècle, l’unique moyen de garder leur bien, en ne laissant pas échapper les occasions de l’accroître. S’il est un système qui règle les affaires politiques de notre temps, c’est celui-là: il n’a rien de nouveau. C’est un héritage que l’Europe a reçu du passé. La Révolution française n’a pas réussi à en diminuer les conditions onéreuses ou sanglantes.
Ce ne fut point la faute de ses doctrines, les plus contraires qu’on pût imaginer à l’abus de la force et aux pratiques de la raison d’État, aussi désintéressées qu’il le fallait pour corriger un régime politique réglé à l’excès par l’intérêt le plus étroit. Aux rois qui se plaisaient «à communier du corps eucharistique des peuples», la Révolution s’opposait au nom de la justice et du droit, proclamant comme un évangile la dignité et le respect inviolable de la personne et des sociétés humaines constituées en nations. Certes, les philosophes qui prêchaient avant 1789 cette religion, et nos pères qui l’adoptèrent, ne se trompaient pas en l’offrant à l’Europe comme le seul remède efficace alors: et, se l’appliquant d’abord à eux-mêmes, ils en firent connaître les bienfaits.
L’Europe comprit, en effet, dans un premier moment d’enthousiasme, la portée, l’étendue de cette Révolution qu’on a si bien qualifiée de révélation. Elle parut y adhérer, d’autant mieux qu’elle y était préparée depuis longtemps par la Réforme, plus récemment encore par la propagande des écrivains français. En proclamant le dogme de la souveraineté nationale, la France ne découvrait pas, elle ravivait une source d’idées et de sentiments que les politiques depuis le seizième siècle et les peuples eux-mêmes avaient trop souvent souillée et absorbée, mais où des nations, comme la Suisse, la Hollande, l’Angleterre, la Belgique trouvaient encore à satisfaire leur soif de justice, de respect pour les consciences et pour le passé. Sans doute plus d’un prince au dix-huitième siècle avait paru par ses réformes esquiver la Révolution dont la menace était redoutable; les philosophes, attirés, cajolés par les politiques, avaient pu croire, sur la foi des paroles souveraines, au bonheur des peuples éclairés par leurs maîtres, et célébrer la ruine de la Pologne comme un progrès de la raison. Dans les doctrines de Rousseau, la Pologne cependant retrouvait une espérance et les fondements de son droit; Jefferson y puisait les formules d’un catéchisme national nécessaire à la justification de la révolte américaine. Aux Américains opprimés, la philosophie du siècle avait encore de quoi fournir des armes juridiques ou un état civil, un code enfin. L’Europe semblait prête à l’accepter de la main des Français.
Par malheur, il y eut dès le début, au milieu de l’enthousiasme, un malentendu que les bonnes volontés mutuelles masquèrent d’abord. Préparés par le cosmopolitisme littéraire qui explique les œuvres et l’influence de Rousseau à une sorte de religion internationale, l’Europe s’attendait, en 1789, à ce que la Révolution fît une œuvre absolument désintéressée et se consacrât à toutes les nations en général. Pour la plupart des penseurs et des peuples qui applaudirent aux déclarations des assemblées françaises, ces assemblées étaient plutôt un rendez-vous assigné aux députés de l’Europe que des chambres de législateurs français, patriotes et réformateurs. Et, d’autre part, à voir ces dispositions autour d’eux, les membres de la Constituante, de la Législative surtout, purent croire que leur œuvre, si profondément nationale, s’adapterait sans difficulté à l’Europe. Ce fut l’illusion qui inspira leur propagande.
Cette illusion eût été sans conséquences, avec le temps les points de vue différents se seraient corrigés, rapprochés si, en attendant, la Révolution eût établi un code mutuel des peuples, comme elle revendiquait les droits de l’individu dans les États. C’était là ce qu’avait négligé la Réforme: après avoir ruiné la communauté chrétienne du moyen âge et suscité des nations, elle les avait laissées, parfois même les avait mises aux prises les unes avec les autres, à l’image des États italiens qui se constituaient d’après les principes de Machiavel et du monde romain.
On put croire un instant qu’en 1789 les hommes de la Révolution se chargeraient de la tâche abandonnée par les réformateurs du seizième siècle. Ils renonçaient solennellement aux conquêtes, conviaient les peuples à la concorde et à la paix, par la ruine des princes conquérants, sous l’égide de la liberté et des souverainetés nationales. C’était un beau programme de paix et d’attente, d’une application difficile à la politique sans doute, qui en tout temps, et alors surtout, s’est gouvernée par la raison d’État plus que par la raison. Mais ne fût-ce que pour concilier les aspirations et les droits des nations, l’essai devait être tenté. Il n’était pas pour rebuter des gens de cœur et de foi. Le moyen de prouver sa valeur pratique était de le pratiquer.
C’est justement ce que ne firent pas les Français. Au lieu de travailler dans la paix, ils commencèrent la guerre. Et de cette guerre aux royautés, pour le triomphe du droit national qu’ils proclamèrent en 1792, ils se forgèrent une arme pour leurs discordes civiles, destinée à frapper surtout la royauté française, puis leurs adversaires politiques. Ce qui pouvait être une fin très élevée devint un moyen d’intrigue. L’œuvre de justice et de pacification fut un instrument de violence et de conquête. Les républicains, pour établir en France la souveraineté nationale, adoptèrent les procédés qu’ils reprochaient aux monarchies, le complot, l’abus de la force et les ressources d’État. Ce fut de leur part, à deux siècles d’intervalle, la même erreur que celle des réformateurs du seizième siècle: placés entre une société dont ils prétendaient corriger les vices concrets et anciens et leur programme de réformes, abstrait, général, ils se trouvèrent amenés, de gré ou non, à vicier leurs idées, dès qu’ils voulurent les réaliser. Bientôt même, par l’effet des terreurs ressenties dans les dangers de leurs premières tentatives, par la fierté qu’ils éprouvèrent à les avoir repoussés, par le développement de leurs ambitions victorieuses, ils ne distinguèrent plus l’objet véritable de leurs entreprises. Ils conquirent, partagèrent avec les rois et par leurs procédés l’Europe à qui ils avaient promis d’autres destinées. En sorte que leur propagande aboutit, comme la Réforme, à un bouleversement de l’Europe caractérisé par les pires injustices et des spoliations odieuses.
Dans ce bouleversement, d’ailleurs, les Français éprouvèrent le besoin d’être forts et sacrifièrent leur liberté à la nécessité d’un gouvernement militaire: la nation abdiqua sa souveraineté pour trouver dans les ressources de l’État napoléonien les moyens de fixer et d’accroître sa puissance. Par là, si elle reprit le rang que les hésitations des Bourbons lui avaient fait perdre au dix-huitième siècle, le premier un instant, ce fut au mépris du jugement qu’elle avait porté sur la politique de l’ancien régime, par l’exagération même de cette politique, qu’elle paya bien cher en 1815.
Dans cet intervalle cependant, la gloire de la France avait paru si grande, après un siècle d’éclipse, qu’elle ne s’aperçut point de l’abandon de ses principes, et n’y fut pas ramenée par les désastres de Leipzig et de Waterloo. Singulier état d’esprit que le sien, après 1815! Les souvenirs de la conquête se mêlaient en elle au désir de la liberté, et le goût des aventures militaires, l’admiration de l’empire aux passions de l’époque républicaine.
Ces contradictions n’étaient guère faites pour rendre à l’Europe confiance dans la Révolution. Que pouvaient valoir à ses yeux des principes de justice et de désintéressement, associés aux maximes de la raison d’État et de la conquête, proclamés par des admirateurs et par les héritiers de Napoléon? Elle avait pu déjà, au temps où ils parurent, douter de leur efficacité. Elle en vint à craindre justement le retour de leurs conséquences pratiques et leur application fertile en bouleversements. Elle préféra le passé avec ses injustices à l’avenir que les Français lui préparaient. Et tout naturellement les nations se trouvèrent d’accord avec les rois pour maintenir à peu près jusqu’à nos jours la politique de l’ancien régime, au moins dans leurs rapports entre elles.
Quelques-unes cependant ont en ce siècle, plus nombreuses qu’en aucun autre, revendiqué et retrouvé leurs droits à l’existence. Mais la date et la forme de leurs succès ne permettent pas de les attribuer aux effets directs de la Révolution française. Beaucoup d’entre elles sont nées de ses excès plus que de ses bienfaits, de la résistance à ses armées autant que de la contagion de ses idées, comme la nation française s’était formée elle-même dans les épreuves de la conquête anglaise. C’est ainsi que dans la Belgique, l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne, foulées par les troupes françaises, la communauté de souffrances fit taire les petites rancunes provinciales et naître des sentiments nouveaux, provoqua l’union des cœurs et le patriotisme national, fondements de l’unité matérielle. Pour toutes, l’on vit se réaliser ce qu’Albéroni prédisait à l’Italie et Bismarck à l’Allemagne, à deux siècles d’intervalles: elles se firent par le fer et le feu. Ce fut encore le cas de la Grèce et des nations nouvelles qui ont paru dans les Balkans, enfantées par la longue oppression des Ottomans, favorisées par les projets ambitieux des États européens contre la Turquie. Trop chargé d’injustices, ébranlé par le choc des intérêts et des convoitises, l’édifice politique de l’Europe moderne a craqué sur plus d’un point, mais au hasard et par la force des choses, sans qu’une ordonnance harmonieuse réglât les dispositions et les rapports des nations constituées sur ses flancs ou dans son enceinte.
La Révolution et les philosophes avaient conçu et apporté le plan d’une Europe nouvelle. Ils ne l’ont pas réalisée. C’est en vain qu’on s’efforce de nous la montrer, même à l’état d’ébauche depuis 1789. Ce que nous voyons est encore le dessin général que les hommes du dix-huitième siècle avaient sous les yeux. Dans les partages, les appels à la violence et les intrigues des plus célèbres de notre temps, ils n’auraient pas de peine à le reconnaître, et, peut-être, le trouveraient-ils plus achevé. C’est encore l’esprit politique de l’ancien régime qui inspire le nôtre. Les événements de 1792 ne l’ont point aboli: plutôt au contraire l’auraient-ils servi et répandu, en lui ouvrant un champ plus vaste et des milieux nouveaux. Ils ont précipité l’histoire de notre temps, ils ne l’ont pas détournée de la route où l’engageait l’évolution du siècle précédent.
Il faut cependant reconnaître que les Français en hâtant, en étendant le cours de cette évolution, ont contribué à lui trouver, à lui constituer des limites. Au dix-huitième siècle, les grands États avaient pratiqué, avec d’autant plus de succès, leur politique brutale qu’ils avaient chacun leur terrain de chasse réservé où leurs ambitions risquaient moins de se rencontrer: la Russie, les plaines de l’Est: la Prusse, celles de l’Allemagne; l’Angleterre, les mers et les colonies. La France, au temps de la Révolution et de l’Empire, par l’effet de sa situation historique et géographique ne craignit pas d’envahir tous ces domaines à la fois. Ce ne furent plus des partages particuliers, mais un partage de l’Europe et de l’Orient qu’elle mit avec Napoléon à l’ordre du jour. Dans les grands combats qui s’engagèrent alors pour la domination du vieux monde, tous les États se trouvèrent aux prises avec la France et entre eux. Il arriva comme dans les luttes de la nature, que les sociétés les plus faibles disparurent au profit de celles qui avaient des ressources de puissance et d’avenir. Alors le monde européen se trouva, en 1815 déjà, composé d’un moins grand nombre d’éléments, mais d’éléments plus forts, plus rapprochés, et partant plus jaloux. Cette tendance après le congrès de Vienne n’a pas cessé de s’accentuer: les petits États, les provinces d’Allemagne, la Prusse elle-même, ont de plus en plus subi le joug d’un grand État fortement uni sous le gouvernement de l’Autriche, accrue par la diplomatie de Metternich: même phénomène se vit en Italie. L’Europe sembla réduite en 1820 à un directoire de quatre États.
Mais ces grandes puissances, qui n’avaient autrefois d’autre intérêt, d’autre devoir que leur continuelle extension, eurent désormais un intérêt commun à limiter celle de leurs voisines. Et le respect qu’elles s’imposaient mutuellement devint, à défaut de droit et de justice, une garantie de paix et d’équilibre pour l’Europe entière. Au lendemain du traité de Vienne, les violences tendent à se faire plus rares, parce qu’elles sont plus difficiles et plus dangereuses. La partie est plus vaste, les mises plus fortes, les adversaires plus âpres et plus riches. Ils hésitent à l’engager. La prudence en un mot commande à l’égoïsme, limite les convoitises et inspire aux États et aux nations la crainte d’un bouleversement analogue à celui qui avait marqué le début du siècle.
L’enjeu eût été en effet plus grand qu’avant 1789, et la perte nécessairement proportionnelle. Au dix-huitième siècle, l’empire des mers et des mondes nouveaux semblait n’attirer que le peuple anglais. Pour quelques places en Flandre, en Allemagne ou en Italie, les Espagnols, les Hollandais, les Français même le leur eussent cédé. C’est à peine si bientôt il restera assez de place sur la terre, après la découverte déjà ancienne de deux continents, pour satisfaire le besoin d’expansion des peuples européens. Le développement colossal de l’Angleterre et de la Russie les ont avertis de regarder au delà des frontières qu’ils étaient accoutumés de se disputer. Ils vont devenir attentifs aux phénomènes qui, parmi ceux de notre époque, frapperont le plus la postérité, la colonisation du monde entier par l’Europe, le déplacement de l’histoire sur un axe nouveau, et son extension dans des domaines qui n’auront bientôt plus de limites que les bornes mêmes de la terre. Déjà, lorsque se posait, après la chute de la Pologne, le partage de l’empire ottoman, leur attention avait été éveillée par la condition particulière de cet État européen, asiatique et africain à la fois, dont la capitale était la clef des routes entre l’Europe et deux grands continents. Dans le duel de Napoléon et d’Alexandre, cette question prit une valeur singulière. Et quel changement dans le monde depuis 1789! La science, à la veille de la Révolution, renouvela l’élan que la foi avait produit à la veille de la Réforme. Elle assura la prise de possession du monde par l’Européen. C’est alors qu’il en fit le tour pour la première fois, jeta les bases de l’association africaine, commença à peupler l’Océanie, et vit en Amérique se constituer des peuples assez forts pour rejeter sa tutelle et revendiquer pour eux seuls un continent.
La politique européenne, quoique conforme encore par sa nature et ses procédés à celle du dix-huitième siècle, n’a pu, de 1815 à 1830, échapper aux conséquences de changements aussi considérables. L’intérêt, son unique règle, exigeait encore qu’elle s’y adaptât. Et, par ce motif, on a vu souvent les États, en dépit de leur égoïsme, revenir à des principes de justice et de paix qui paraissaient inconciliables avec leurs appétits. Instrument de conquête forgé par la Russie au moyen de formules qui rappelaient les dogmes de la Révolution, la Sainte-Alliance est devenue aux mains de Metternich un instrument de conservation et de défense contre les ambitions des tsars en Orient. La fameuse politique de non-intervention, pratiquée par l’Angleterre et par la France, n’a point été autre chose qu’un hommage forcé des grandes puissances, jalouses les unes des autres, inquiètes des progrès de l’Amérique, à un droit contre lequel elles paraissaient armées et toutes-puissantes, à la paix dont leurs ambitions s’accommodaient mal.
Ainsi on a pu croire, en 1830, à un retour prochain de la justice entre les nations, à un réveil du droit dans le monde. L’Amérique du Sud, puis la Grèce indépendantes, la Belgique arrachée aux Nassau et la France aux Bourbons ont paru les témoins d’une nouvelle révolution universelle qui rappelait les espérances de la première, les promesses de la propagande et de l’esprit français. C’est là une illusion que les Français ont entretenue, dont ils ont fait la règle de leur politique étrangère, politique d’action et de revanche plutôt que de justice et de principe. Tout ce qui pouvait ébranler le monde, de l’isthme de Panama au Bosphore, crises d’Espagne ou d’Italie, révoltes dans l’Amérique méridionale ou dans les Balkans, leur semblait favorable à la reprise des traditions glorieuses de la Révolution et de l’Empire. Leur influence était minime dans ce réveil des nations qui se produisit de 1820 à 1830 successivement, par l’oppression dont elles souffraient. Les Français laissaient les Bourbons écraser l’Espagne et protéger la Grèce. Ils s’insurgèrent contre la royauté quand ils la trouvèrent trop pacifique: leur révolution en 1830 fut ainsi plutôt un effet que la cause des troubles dont ils espéraient profiter.
Ce n’était donc pas réellement une victoire du droit que le réveil de la France en 1830, de ses passions militaires, de sa fièvre de gloire et d’honneur. Pourtant, entre cette date et 1789 un grand progrès était réalisé: l’événement avait prouvé que, dans les rivalités des grandes puissances, par le choc de leurs ambitions et le conflit de leurs intrigues, des nations aussi faibles que la Grèce, aussi nouvelles que les peuples de l’Amérique, trouvaient encore le moyen de conquérir leur existence légale. A deux reprises la France avait dû en 1793, en 1813 à ce moyen son salut. En 1814 au congrès de Vienne les États secondaires, sinon les nations, y avaient trouvé une ressource pour leur faiblesse. «L’acte final fut le premier essai qui ait été tenté de donner à l’Europe une charte, au moins territoriale.»
Les souverains, les diplomates, réunis à Aix-la-Chapelle, à Troppau, à Vérone, s’attribuèrent par la suite le mérite de cet équilibre européen, pacifique et durable. Ils l’expliquèrent par des principes qu’ils formulaient avec emphase, quand leur intérêt, tout simplement, les y obligeait.
Ce n’en était pas moins un fait considérable dans l’histoire de l’Europe, devenue désormais celle du monde, que l’égoïsme et les rivalités des grands États, le nombre et l’étendue de leurs rapports devinssent des garanties pour les faibles contre leurs ambitions, une ressource pour les nations opprimées, un recours suprême et inespéré pour le droit. Ce fait nouveau aurait dû servir de règle aux Français. Il leur préparait une revanche meilleure que la conquête du Rhin: la revanche de leurs idées, la vraie garantie de leur avenir.
I. PREMIERS RAPPORTS DE L’EUROPE ET DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Au début de la Révolution, la France s’attacha d’abord à la tâche que lui avait laissée l’ancien régime, que lui imposaient les événements de 1789. Elle se constitua en nation. Talleyrand formulait vraiment les sentiments et les opinions de la majorité des Français, lorsque, en février 1790, il faisait, au nom de l’Assemblée nationale, l’éloge de son œuvre considérable: «Les droits des hommes étaient méconnus. Ils ont été rétablis. La nation avait perdu le droit de discuter les lois et les impôts. Ce droit lui a été restitué. Des privilèges sans nombre composaient tout notre droit public. Ils ont été détruits. Une féodalité vexatoire couvrait la France entière. Elle a disparu sans retour. Vous désiriez l’abolition de la vénalité des charges, elle a été prononcée. Vous éprouviez le besoin d’une réforme du moins provisoire des principaux vices du code criminel: elle a été décrétée. Un code de lois civiles fera disparaître toutes ces lois obscures, compliquées, contradictoires. L’Assemblée a consommé l’ouvrage de la nouvelle division du royaume qui seule pouvait effacer jusqu’aux dernières traces des anciens préjugés, substituer à l’amour-propre de province l’amour véritable de la patrie. Nous terminerons nos travaux par un code d’instruction et d’éducation nationale qui mettra la constitution sous la sauvegarde des générations naissantes. Voilà votre ouvrage, Français.»
C’était bien en effet celui qu’ils avaient voulu et dû réaliser. Le dessein général et la conception en ont été parfois dénaturés par les événements postérieurs, les préjugés et les discussions de notre siècle. A voir les nombreuses constitutions que la France se donna en dix années, on a cru qu’elle y avait consacré tous ses efforts et son attention exclusive. On a expliqué et classé son histoire par la succession de ces actes constitutionnels. Les partis y ont cherché un idéal à restaurer, ou des motifs de haine et de dénigrement. Enfin il a paru que chacun de ces actes portait la marque des philosophies qui avaient préparé la Révolution, de Montesquieu, de Condorcet et de Rousseau. Peu à peu s’est ainsi formé le dernier jugement que l’on ait porté sur elle, et ce grave reproche qu’on lui a fait d’avoir en France tout désorganisé, sacrifié la réalité à des formes et des formules politiques, épuisé ses forces à des essais hâtifs, contradictoires et dangereux.
De toutes ces philosophies pourtant qu’on lui reproche d’avoir appliquées, la Révolution avait dès le début dégagé un principe commun, réalisable, le plus nécessaire alors. La nation française devint vraiment une nation. Elle assura ses droits, son bien-être par des réformes, acheva son unité matérielle et morale, et se fit pour la première fois une conscience nationale. Les considérations et les formes politiques ne furent qu’au second plan. Elles ne furent plus même que des armes aux mains des partis qui se disputaient le pouvoir. L’Assemblée de 1789, la Convention étaient des chambres nationales plutôt encore que constituantes. On raconte qu’au retour de la campagne d’Italie, Bonaparte se vantait auprès de Sieyès d’avoir fait la grande nation. «C’est que nous avions d’abord fait la nation», lui répondit Sieyès. Cet homme en qui l’on a vu le type du théoricien de la Révolution, définissait en vrai politique, à la fin comme Talleyrand au début, l’œuvre pratique et durable qui s’accomplit entre 1789 et 1799, œuvre française avant tout.
Sans doute, par la place que la France tenait depuis longtemps en Europe, que ses écrivains au dix-huitième siècle lui avaient conservée, un tel changement dans ses destinées ne pouvait passer inaperçu. Il se fit en outre dans des conditions qui lui donnaient la valeur d’un exemple et presque d’une leçon. C’était à la fois une démonstration philosophique et l’application d’un dogme. L’esprit géométrique et classique du siècle, l’enthousiasme des Français lui donnèrent dès le premier jour ce caractère: «La révolution qui s’achève parmi nous, disait André Chénier, le 27 août 1790, est grosse des destinées du monde. Les nations qui nous environnent ont l’œil fixé sur nous. On peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience. Si nous réussissons, le sort de l’Europe est changé: les hommes rentrent dans leurs droits, les peuples dans leur souveraineté usurpée.»
Mais de ces rêves généreux et de ces conceptions sur le sort futur de l’Europe à l’idée de lui imposer des formes politiques nouvelles, pour son bonheur et par droit, il y avait loin. La Révolution qui, pour la France, était une nécessité n’était pour ses voisins qu’une expérience, où la force n’interviendrait pas, dont les souverains pourraient profiter comme les peuples, pour leur avantage mutuel: «Les rois, frappés du succès de nos travaux et séduits par l’exemple du roi des Français, transigeront peut-être avec les nations, et, peut-être instruits par nous, des peuples plus heureux que nous parviendront à une constitution plus équitable et libre, sans passer par les troubles et les malheurs qui nous auront conduits à ce premier des biens.» Langage d’apôtres et de philosophes, confiants dans la justice de leur cause, la puissance de la vérité et la contagion de l’exemple.
La façon dont les événements de 1789 furent accueillis par les peuples était de nature à accroître cette confiance, à confirmer ces illusions. L’Europe les regarda avec sympathie et vit en eux, comme les Français, la promesse d’un avenir meilleur. La prise de la Bastille fit dans le monde un très grand effet, surtout dans le monde des écrivains. Les historiens la mirent au nombre des dates capitales de l’histoire. Les poètes, comme Gœthe, Wordsworth, Klopstock et Pindemonte la chantèrent. Les philosophes, Kant et Schubart, la célébrèrent comme le triomphe de la raison moderne. S’ils applaudissaient cependant à cette explosion populaire, ils n’en conseillaient pas l’imitation immédiate et brutale, au risque d’en attendre plus longtemps les effets. Il faut remarquer que leur admiration s’exprimait en des termes qui excluaient l’idée d’un bouleversement subit de l’Europe, sous la forme d’espérances lointaines, prudentes et résignées. «Nous ne sommes pas préparés», disaient Forster, l’un des Allemands les plus enthousiastes, et Schubart. De fait il n’y eut de révoltes que sur les frontières mêmes de la France, sur des points tout particuliers, à Montbéliard, à Cologne, à Trèves, à Livourne et Pistoia, à Chambéry, à Carouge, et ces révoltes locales ne ressemblèrent que de très loin au grand mouvement révolutionnaire. La France ne s’y associa point. Il lui suffisait de poser chez elle solidement la première pierre du bonheur de l’humanité. Ses admirateurs ne lui demandaient pas autre chose: il leur suffisait d’espérer. Tous furent alors parfaitement d’accord pour laisser au temps le soin d’élever l’édifice harmonieux et logique destiné à abriter en paix les générations futures.
L’accord, il est vrai, était moins aisé entre les Français et les États européens, tels qu’ils s’étaient constitués au dix-huitième siècle, entre ce programme d’avenir et les conditions politiques du présent, assises sur des événements antérieurs et chargées du passé. Enfin, malgré son désir de se consacrer tout entière à sa reconstitution intérieure, la France ne pouvait s’isoler à ce point de ses voisins qu’elle ne dût régler parfois avec eux des questions pendantes en 1789. L’histoire de l’Europe ne commençait pas au 14 juillet 1789. La France y avait joué un très grand rôle par des démarches et des alliances qui l’engageaient encore. Elle avait eu, en un mot, une politique très active. Elle pouvait en changer. Au moins fallait-il qu’elle lui en substituât une autre qui ne fût pas absolument négative. Le rêve qu’elle formait d’une Europe immobilisée dans le spectacle offert par sa révolution n’était qu’un rêve. Elle en fit promptement l’expérience: un an ne s’était pas écoulé qu’elle fut mise en demeure d’examiner et de résoudre le problème de ses rapports avec les souverains et les États. Elle dut chercher un moyen d’obtenir d’eux la trêve nécessaire à ses réformes dans de bonnes conditions, avec des garanties sérieuses. Il lui fallut une politique étrangère.
La Constituante en comprit la nécessité, mais ne réussit pas à y pourvoir. Deux mois après la révolution de France, une révolution éclatait en Belgique. Ce n’était ni une conséquence, ni une imitation des événements de Paris. Les rebelles avaient déjà lutté contre l’empereur Joseph II dont les réformes ressemblaient beaucoup plus à l’œuvre des Français que leurs revendications. Ils s’armaient en effet encore pour le maintien de l’ancien régime dans les provinces belges, et, s’ils en défendaient l’indépendance, à coup sûr ils n’en préparaient ni l’unité, ni l’avenir. Statistes, partisans des États provinciaux et de tous les privilèges qu’impliquait cette forme de gouvernement aristocratique, ils n’avaient rien de commun avec les hommes de la Révolution. Il est vrai qu’en octobre 1789 ils surent s’allier aux libéraux belges, à une minorité dirigée par l’avocat Vonck, dont les idées se rapprochaient de celles qui prévalaient en France. Mais l’alliance, qui leur donna la victoire, ne devait pas en changer les conditions. Elle fut tout entière à leur profit.
La France n’avait donc aucun motif de prendre parti pour eux. Ceux que lui fournissait C. Desmoulins n’étaient pas sérieux, quoique instructifs. Il invoquait les souvenirs de la république romaine: «Mes chers amis, disait-il aux Belges, puisque vous lisez Cicéron, je réponds de vous. Vous êtes, vous serez libres.» Lafayette rappelait des souvenirs bien plus récents, mais trop unis à sa propre gloire, et trop différents pour servir de règles à ses concitoyens. Qu’y avait-il de commun entre les États-Unis d’Amérique et ceux de Belgique? L’intrigue enfin que le duc d’Orléans formait alors en Angleterre, d’accord avec Louis XVI, pour se créer en Flandre une royauté n’était pas une meilleure raison, au contraire. L’événement devait en principe laisser les Français indifférents. En fait, cela pouvait leur paraître une occasion d’enlever à l’Autriche les Pays-Bas, depuis longtemps leur objectif et le théâtre de leurs principales guerres.
Mais il eût fallu compter avec une affaire européenne, avec l’Angleterre, la Prusse et la Hollande, et précipiter un partage qui, en 1787, avait commencé. Les risques ne valaient pas un profit aussi douteux: la France avait besoin de la paix. Ni les ministres ni Louis XVI, fidèles à la tradition de Vergennes, ne lui conseillaient cette aventure, ni Mirabeau qui, en matière politique, était le principal conseiller de l’Assemblée nationale, en attendant qu’il devînt celui du roi lui-même.
Par un mélange de cynisme et de clairvoyance qui le rapproche de Talleyrand, Mirabeau apportait à la Révolution avec ses vices un grand sens des nécessités politiques. Homme d’État autant qu’orateur, il avait prévu de bonne heure les dangers, les embarras, la faiblesse du gouvernement pendant la crise qui constituerait la nation, l’impuissance passagère où la placerait cette crise, et par conséquent toutes les conséquences d’une guerre: «La France est dans l’état de faiblesse où est tout pays qui se constitue. Point de guerre surtout: loin d’offrir un dérivatif aux maux de l’État, elle les multiplierait et les porterait à leur comble. On ne fait pas la guerre tant qu’on n’a pas de gouvernement.» L’Assemblée fut docile à ses conseils qui, par la suite, prirent la valeur d’une prophétie. Elle déclara qu’elle ne reconnaîtrait pas la république belge et refusa de recevoir ses délégués. Ni ses doctrines, ni ses intérêts, ne lui en faisaient un devoir. Elle marqua par là aux souverains européens son intention de ne pas soutenir les peuples révoltés contre eux, de se consacrer à la réorganisation de la nation. C’était, en retour, son droit strict de leur réclamer les moyens d’y travailler en paix, et son devoir d’assurer à la France les bénéfices de la neutralité qu’elle promettait.
Il ne pouvait s’agir d’alliances; mais il fallait entre l’Europe et la Révolution une sorte de contrat tacite, analogue à celui qui venait d’être passé entre la royauté et l’Assemblée, fondé, comme tous les actes politiques, sur la réciprocité des avantages. Plusieurs États européens eussent accepté, par intérêt, sinon par sympathie.
Les politiques du dix-huitième siècle particulièrement ne se guidaient pas par des raisons de sentiments. A l’endroit de la Révolution française ils n’éprouvaient ni bienveillance, ni hostilité véritable. Ils la jugeaient comme un fait, et d’après l’opinion qu’on se faisait dans leur monde et parmi leurs devanciers des faits du même genre. Ils se rappelaient l’Angleterre écartée pendant tout le dix-septième siècle des affaires européennes par ses discordes civiles, la Hollande asservie à sa voisine par la lutte des stathouders et des États. Ils ne distinguaient point surtout entre les grandes crises d’enfantement par où les nations renaissent à une vie nouvelle et les convulsions mortelles où elles s’abîment comme la Pologne. En 1789, après la défaite de la royauté, la France leur parut, ainsi que l’Angleterre après l’expulsion des Stuarts, perdue sans ressources, anéantie, rayée de la liste des grandes puissances européennes. Burke résumait leur pensée commune quand il disait: «Je viens de parcourir la carte de l’Europe et j’ai trouvé une grande place vide. C’est l’espace occupé par la France.»
Cette conclusion n’était pas pour déplaire aux anciens ennemis de la France, à ses voisins. Laisser la Constituante poursuivre ce qu’elle appelait une œuvre de régénération, et eux une œuvre de décadence, était à la fois le programme le plus conforme à leurs intérêts, le plus favorable à la France. Un seul, parmi les souverains, l’empereur d’Autriche, allié à la famille des Bourbons, et de très près, pouvait être amené, soit par les sollicitations de ses parents, soit par le désir de les servir, à tenir une conduite différente. Mais de tous ces princes il se trouvait justement le plus intéressé à ne pas chercher querelle aux Français. Nul ne pouvait davantage se réjouir de voir affaiblis cette monarchie et ce peuple toujours hostiles et funestes à sa maison. L’État autrichien avait été très ébranlé par les réformes de Joseph II, à un moment où sur toutes ses frontières les plus grands dangers le menaçaient. Une guerre dans les Balkans, malheureuse contre les Turcs soutenus par l’Angleterre, une invasion prochaine des Prussiens que Pitt avait également armés, et peut-être une insurrection en Pologne, des révoltes en Hongrie et en Belgique, tel était le compte redoutable que Joseph II avait laissé à régler à son frère. Léopold II le régla de son mieux, en sacrifiant aux Anglais les espérances de l’Autriche dans les Balkans; avec leur concours, il apaisa la Prusse à Reichenbach (26 juin 1790), résista et pardonna à ses sujets rebelles (juin 1790). Il était trop heureux que la France le laissât procéder à cette liquidation onéreuse: trop attentif aussi aux progrès des Russes restés maîtres du terrain en Orient, après sa retraite, pour se créer volontairement des embarras sur le Rhin. La neutralité des Français lui était précieuse, et il disait: «Il n’est aucun souverain en Europe qui ait le droit de demander compte à une nation de sa constitution. Si elle est bonne, tant mieux pour elle; si elle est mauvaise, les voisins en profiteront.»
C’était également l’avis en Angleterre du ministre principal, de Pitt. Il n’éprouvait ni l’admiration de Fox pour la Révolution, ni les haines de Burke. Il la jugeait comme une circonstance plutôt favorable à l’Angleterre, d’abord en ce qu’elle paraissait annuler sa rivale: «un roi constitutionnel étant faible d’autorité serait moins dangereux qu’un roi à la Louis XIV.» Si la France ne devait plus compter en Europe, l’Angleterre n’y serait que mieux écoutée, et justement l’état des affaires d’Orient l’obligeait à employer toute son autorité contre les entreprises et les desseins de Catherine II. Elle avait réussi à rallier contre les Russes la Prusse et la Hollande, à détacher d’eux l’Autriche, à réveiller la Pologne et la Suède. Était-ce le moment de ranimer la France affaiblie et désarmée? Pitt était persuadé du contraire, autant et parce qu’il était convaincu de la nécessité de fermer aux Russes les Balkans. «Laissez, disait-il (15 avril 1791), les Russes garder toutes leurs conquêtes, pousser jusqu’au bout et chasser les Turcs d’Europe. Avec ceux qui posent en principe que cela n’a point d’intérêt pour nous, je refuse de discuter.» Il trouvait, en effet, dans l’Assemblée constituante plus d’appui que dans le parlement anglais, et celle-ci, en retour, dans sa volonté de ne pas l’attaquer, la plus solide garantie de succès.
Les adversaires de Pitt, par esprit d’opposition, par désir de venger les défaites de la guerre d’Amérique, pour agrandir encore le domaine de l’Angleterre, envisageaient les troubles de France à un autre point de vue. L’occasion leur paraissait bonne d’attaquer leurs voisins au milieu d’une pareille crise, de leur enlever le peu que la guerre de Sept ans leur eût encore laissé dans le monde. Et plus d’un politique pensait, comme eux en Europe, qu’il fallait en profiter. «C’est le moment, écrivait le ministre du roi de Prusse, Hertzberg (juillet 1789), à son maître. Voilà une situation dont les gouvernements doivent tirer parti.»
En Allemagne, en effet, la Prusse ne partageait pas plus les vues pacifiques de Léopold II que certains Anglais n’approuvaient la neutralité de Pitt. Elle s’était alliée à l’Angleterre, non pour prévenir une crise orientale, mais pour la régler à son avantage. Convoitant Thorn et Dantzig, elle avait soulevé, soutenu les Polonais à ce prix, et mobilisé son armée en Silésie pour forcer l’Autriche à un nouveau démembrement de la Pologne. La prudence de Léopold avait déjoué ses calculs et fait avorter brutalement cette entreprise. Les événements de France pouvaient aider les Prussiens à la reprendre. Une guerre sur le Rhin laissait entrevoir à Frédéric-Guillaume II et à son ministre Goltz le succès et les agrandissements que la fin des campagnes autrichiennes dans les Balkans avait compromis. Désormais, avec un partage de la France, avantageux à l’Autriche, ils allaient chercher à combiner un second partage de la Pologne, utile pour eux.
La France était faible: justement aussi les Russes avaient de nouveau jeté les yeux sur la Pologne. Catherine II s’en était d’abord détournée pour commencer le démembrement de la Turquie. Mais, quoique victorieuse des Turcs à Ismaïl (22 décembre 1790) et maîtresse des provinces danubiennes, elle sentait la difficulté de poursuivre cette œuvre sans un allié contre l’opposition de l’Angleterre. L’Autriche lui manquait. Le roi de France, réduit à rien, «ne pouvait plus être qu’un allié en peinture». N’était-ce pas lâcher la proie pour l’ombre que de s’obstiner à cette affaire, tandis que les Prussiens se préparaient à des conquêtes sur la Vistule, lorsque le peuple polonais, armé par eux, éclairé par le passé, par les idées françaises, se reconstituait pour secouer le joug de la puissance russe? Il suffisait à l’impératrice de se rappeler l’histoire du dix-huitième siècle et de son règne pour savoir comment ses ancêtres et elle avaient asservi la Pologne. Les luttes des Allemands et des Français, des Bourbons, des Habsbourg et des Hohenzollern lui avaient livré l’Orient. Il était trop clair que le moyen d’y commander encore était de renouveler ces querelles. On entendit Catherine II exciter les Allemands contre «les jacobins de Paris», tandis que le roi de Prusse à Paris travaillait les révolutionnaires contre l’Autriche, armait Léopold II à Vienne contre les Français.
Ainsi se formait en Europe une ligue pour la guerre, toute différente de celle que Pitt et l’Autriche négociaient à Vienne par l’intermédiaire de lord Elgin pour le maintien de la paix. Ces deux ligues avaient ceci de commun pourtant que leurs membres n’éprouvaient pour la Révolution française ni haine, ni sympathie. Ceux qui la voulaient attaquer ne la détestaient pas plus que ne l’aimaient ceux qui voulaient la laisser en paix. Tous au même degré la trouvaient bonne et utile à leurs intérêts, puisqu’ils croyaient la France livrée à l’anarchie. Mais c’était sur le parti à tirer de cette faiblesse qu’ils se divisaient. Les uns, souhaitant qu’elle se prolongeât en toute liberté, escomptaient l’avenir. Les autres la trouvaient déjà suffisante à leur assurer, par un démembrement de la France, des avantages immédiats. Entre ces deux partis, les Français n’avaient pas à hésiter et n’hésitèrent pas. Offrir la paix à qui la leur laissait, en prouvant d’ailleurs par une prompte reconstitution de leurs forces qu’on s’abusait sur la durée de leur faiblesse et sur ses conséquences, tel était leur ligne de conduite toute tracée, indiquée par Mirabeau et qu’ils suivirent. «Par la seule force de la paix et une bonne constitution, leur disait-il, nous aurons bientôt une invincible influence sur les gouvernements de l’Europe.»
Encore fallait-il imposer cette paix à qui n’en voulait point. C’était la seconde partie de leur tâche: ce n’en était pas la moins nécessaire. Les puissances qui se préparaient à les attaquer ne se trouvaient ni moins fortes, ni moins nombreuses que les États résolus à ne pas la combattre. Les destinées de l’Europe et de la Révolution étaient véritablement attachées aux décisions que la France allait opposer à leurs convoitises.
L’occasion se présenta, en 1790, de les formuler une fois pour toutes. Le patriotisme envahissant des Anglais les mettait aux prises alors avec les Espagnols. Ils prétendaient leur enlever la baie de Nootka, en Californie, contre tout droit (10 mai 1790), et se préparaient à cette nouvelle guerre coloniale. Les Espagnols avaient le droit de compter sur le pacte de famille qui, dans la crise d’Amérique, avait paru ce qu’il était, une alliance essentielle des nations maritimes contre les violences de l’Angleterre, nationale dans la pensée de ses auteurs, quoique sous la forme d’un traité entre les rois Bourbons. Les Anglais, au contraire, espéraient bien que la nation française dénoncerait les engagements pris par son roi: ils spéculaient sur sa faiblesse, sa crainte de la guerre, sa défiance des Bourbons.
Le moment était venu pour les Français de prouver à leurs anciens rivaux et à l’Europe qu’il leur restait encore assez de force pour protéger leurs alliés naturels, à plus forte raison pour se protéger eux-mêmes. A défaut de traités, c’était leur intérêt. Fidèle au pacte de famille, le gouvernement de Louis XVI ordonnait l’armement des escadres, prenait ses mesures en conséquence, invitait l’assemblée à prendre les siennes. Ce fut une époque décisive dans l’histoire de la Constituante. Le débat qui s’ouvrit le 15 mai dans son enceinte montra son impuissance à régler la situation nouvelle de la France en Europe.
Au lieu d’examiner les circonstances et l’intérêt présent de la nation, elle s’attacha à la discussion des principes et du droit, droit de paix et de guerre qu’elle refusa à la royauté, principes d’une nouvelle politique européenne qu’elle était seule à concevoir et à formuler. Du même coup, elle désapprouva et fit cesser les armements contre l’Angleterre. Aux puissances fortes et ambitieuses elle se contenta d’opposer pour toute digue la barrière fragile du respect et de la liberté des nations, l’abbé de Saint-Pierre aux émules et aux successeurs de Frédéric II. La partie n’était pas égale et la lutte impossible.
Le plus grave fut que la Constituante ne le vit pas: elle avait foi dans la force irrésistible du droit. Tant l’unanimité qui se manifestait parmi ses membres pour le proclamer et l’appliquer lui paraissait le gage certain d’une entente cordiale entre les nations de l’Europe: «Vous allez convoquer l’assemblée des nations», disait Volney. Et devant cette assemblée idéale, ses collègues se croyaient assurés d’être approuvés, si la société des princes les condamnait. Plus de conquêtes, plus de partages, ni de cette diplomatie d’intrigue qui prépare les abus de la force et les sanctionne; mais des pactes nationaux avec des peuples libres, pour le triomphe de la justice et du droit. «La France renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple.» L’Assemblée se persuada, le jour où elle vota cet article, qu’il valait à lui seul toute une politique. Elle crut la France mieux défendue par son désintéressement et la puissance de cet exemple que par un système d’alliances et des démonstrations militaires.
Est-il besoin de dire qu’elle se trompait? Mirabeau eut le mérite encore de l’avertir: «La paix perpétuelle est un rêve dangereux, s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes.» Il lui conseilla de se défier des nations plus que des souverains encore, et de la nation française elle-même: «Voyez les peuples libres, c’est par des guerres plus ambitieuses, plus barbares qu’ils se sont toujours distingués. Croyez-vous que des mouvements passionnés, si jamais vous délibérez ici de la guerre, ne vous porteront jamais à des guerres désastreuses. Et c’est pour Rome que César était dangereux.» En homme d’État, psychologue, et presque prophète, il indiquait d’un mot le rôle funeste du sentiment dans la politique révolutionnaire, depuis le premier accès de générosité jusqu’à l’emportement final de la conquête, et le rapprochement presque fatal que les passions populaires devaient créer entre ces deux termes si opposés. On ne l’entendit point. Son éloquence ne servit ce jour-là qu’à lui permettre au moins d’être écouté. Et, pour en mesurer l’effet, il faut se rappeler que le lendemain, à la même tribune, Cazalès fut hué d’avoir osé «préférer les intérêts de la patrie française et le sang de ses concitoyens à ceux de tous les peuples du monde», et fut contraint de se faire pardonner par des excuses une antithèse presque impie.
Cette antithèse pourtant, c’était toute la question. Les préparatifs de l’Angleterre et ses ambitions prouvaient qu’une nation au moins n’était pas disposée à reconnaître le nouveau code international, que ce code par conséquent était insuffisant à garantir l’Espagne pour le moment, la France dans un avenir prochain. Placer les destinées de la nation sous la seule égide d’un droit qui n’avait encore ni vigueur ni sanction, avec l’espoir de lui en procurer, c’était s’exposer aux risques d’une expérience douteuse. Le fait seul de montrer à l’Europe la France en armes pour la défense de ses intérêts aurait au contraire suffi à modérer les convoitises que ses embarras intérieurs excitaient. Ne craignant pas la guerre, elle eût de toute manière, suivant le vieux proverbe, et autrement, assuré la paix. Son désintéressement parut à ses voisins une défaillance, symptôme certain de la décadence qu’ils escomptaient: «L’Angleterre, écrivait notre ambassadeur à Londres, se persuade qu’elle n’a plus rien à redouter de la France.»
C’était une défaillance en effet, moins complète il est vrai qu’on ne se l’imagina au delà de la Manche et du Rhin, nullement irréparable: car elle ne procédait pas d’un défaut de cœur et de confiance, mais d’une erreur, où entrait une part de vérité. Si la France se laissait désarmer, ce n’était point par lâcheté. Elle le prouva plus tard. Elle croyait alors à une paix facile et générale entre les nations. Elle les supposait libres, maîtresses de leurs destinées et désintéressées, en quoi elle se trompait. Mais il était vrai que la moitié des puissances européennes désirait la paix, par calcul, sinon par esprit de justice, et que la nation française, en la leur procurant, accordait leurs intérêts et les siens. Elle leur permettait d’empêcher en Orient les bouleversements qui les effrayaient, et se donnait à elle-même le temps d’apaiser les troubles intérieurs qui l’affaiblissaient. Cette trêve aurait pu sans doute être plus solide, si on l’eût appuyée de la force et des menaces nécessaires. Telle qu’elle était pourtant, elle dura presque deux années et ne se rompit en somme que par la volonté des Français.
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II. LES ORIGINES DU CONFLIT
ENTRE
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L’EUROPE
TRADITIONS, INTRIGUES et PROPAGANDE
Le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l’Autriche, ou plutôt à l’Empereur et à l’empire d’Allemagne. L’initiative des hostilités lui appartenait: il paraissait cependant que ses adversaires, depuis trois mois, l’y eussent provoquée de parti pris. Au mois de janvier, et surtout le 16 février 1792, la chancellerie autrichienne avait adressé à Paris des notes menaçantes, injurieuses pour la nation, qui, communiquées à l’assemblée législative, la déterminèrent à prendre l’offensive. «Il faut préférer, disait Kaunitz le 3 mars, que la France nous attaque pour mettre le bon droit de notre côté. Il faut la mettre dans la nécessité de nous faire la guerre.»
Le motif du conflit, comme le conflit lui-même, semblait bien le fait des souverains allemands: à Pillnitz d’abord et depuis, à Vienne ou à Berlin, ils ne cessaient de menacer la France d’une immixtion dans ses affaires, d’une ligue des princes en faveur de Louis XVI, d’une action diplomatique et militaire de l’Europe contre la Révolution. Sans doute, les révolutionnaires aussi, surtout depuis l’ouverture de la Législative, invitaient les peuples à suivre leur exemple, et parlaient d’une croisade contre les rois. Mais n’étaient-ils pas fondés à se dire en droit de légitime défense, à déclarer aux rois qui engageaient la guerre contre eux qu’ils répondraient à leurs provocations par un soulèvement général de l’Europe? Leur modération en 1790, leur renonciation solennelle aux conquêtes plaidaient en leur faveur. S’ils changeaient si vite de ton et de conduite, c’est que l’Europe et particulièrement l’Empereur avaient changé de dispositions à leur égard, du mépris passant aux menaces.
En réalité cependant, les Français cherchèrent cette guerre. Ce furent eux qui d’abord, par le triple effet des circonstances, des traditions, des intrigues du siècle dernier, de leurs passions enfin, modifièrent leur attitude et leur système. Mirabeau en 1790 le leur avait prédit. L’année même de sa mort, un an après, sa prédiction commençait à se réaliser. Ce revirement total dans les sentiments d’un peuple épris, à deux ans d’intervalle, de paix jusqu’à désarmer, et de guerre jusqu’à menacer toute l’Europe, a paru si incroyable, qu’on hésita longtemps à y voir la seule origine des guerres de la Révolution. Ce ne fut pas tout à fait la seule en effet, nous le verrons. Il fallut à ces passions même des aliments. Leur sève appelée, doublée par l’habileté des hommes qui les cultivèrent monta des racines profondes qu’elles avaient dans le passé, du terrain où elles se développèrent. Encore furent-elles la cause principale et puissante de la lutte demi-séculaire de la France avec l’Europe, cause véritablement proportionnée à son effet, singulièrement instructive pour une nation qui ne doit plus, selon la belle parole de Mirabeau, «confondre le conseil du courage avec celui de l’expérience».
Au milieu de l’année 1790, la Constituante, après avoir prudemment réglé le rôle de la France dans les affaires de Belgique et d’Espagne, avait dû procéder à l’examen d’autres questions diplomatiques, plus délicates; car elles engageaient les principes mêmes de la Révolution et l’unité de la patrie. Il s’agissait, en effet, de l’Alsace et de la Provence. La ruine de l’ancien régime n’avait pu se faire dans ces deux provinces, aux mêmes conditions que dans les autres, par la seule volonté des Français.
Il n’y avait pas que des Français en Alsace, du moins comme propriétaires. De vrais Allemands, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade, le duc de Deux-Ponts, le landgrave de Hesse, les princes de Nassau, les électeurs ecclésiastiques de Mayence, Trèves et Cologne, les évêques de Bâle et Spire se trouvaient atteints, comme nobles et comme allemands, par les décrets de la Constituante. Cette situation singulière tenait aux conditions dans lesquelles s’était accomplie, en 1648, la cession de cette province à la monarchie française.
Elle avait été en partie le prix de la longue lutte soutenue par les Bourbons contre la maison d’Autriche. Par les traités de Westphalie, le chef de cette maison, Empereur d’Allemagne, avait abandonné à la France ses pays alsaciens. Mais, quoique cela puisse paraître bizarre, il n’avait pas stipulé de la même manière comme prince autrichien, ou comme chef de l’Empire. Tout ce qu’il avait de propriétés familiales, ses droits de souveraineté politique sur les autres (supremum dominium) étaient passés au roi de France. Les princes de l’Empire ne lui eussent pas permis de faire abandon de leurs propriétés: ils n’acceptèrent pas même que les conditions de leurs biens en Alsace fussent modifiées par le changement de souveraineté qui s’y accomplissait. Louis XIV et Léopold déclarèrent que ces propriétés resteraient soumises au droit féodal allemand d’immédiateté, que le roi de France n’aurait pas sur elles le droit de suzeraineté qu’il exerçait sur les terres de la noblesse française (superioritas regia). La noblesse d’Alsace prêta serment à Louis XIV, mais ses biens demeurèrent, jusqu’en 1789, des propriétés de droit allemand, des enclaves possédées par des étrangers à titre étranger.
Aux décrets de la Révolution qui supprimaient en France le droit féodal, les princes allemands se crurent donc fondés à refuser leur consentement. Étrangers, ils étaient; étrangers, ils restaient; ils n’avaient point envoyé de députés aux États généraux, et ne jugeaient pas qu’une assemblée française eût le droit de modifier à leurs dépens des clauses internationales. Allemands, ils s’adressèrent à la diète germanique et l’invitèrent à se charger de leurs réclamations, appuyées sur les traités de Westphalie.
Ces traités avaient fait à l’Alsace française une situation spéciale: nul doute que les princes étrangers, possessionnés en Alsace, n’y fussent des propriétaires d’une espèce particulière. Mais était-il admissible, et compatible avec l’unité française qu’une clause de droit allemand empêchât l’établissement de la législation française en Alsace? Cette exception que la diplomatie avait créée, la diplomatie d’ailleurs pouvait la faire disparaître. Le gouvernement de Louis XVI s’y employa. Il offrit aux princes allemands des indemnités, et leur fit porter cette offre, en mai 1790, par un agent spécial, M. de Ternant. Cependant, quelques mois après (28 octobre 1790), le rapporteur du comité diplomatique de la Constituante saisi de l’affaire, Merlin de Douai, s’écartait de cette sage ligne de conduite. Il invoquait, pour régler une affaire ancienne, un droit nouveau qui n’avait pu s’y appliquer: «Le peuple alsacien s’est uni, disait-il, au peuple français par sa volonté et sans restriction.» Plus politique, Mirabeau détermina la Constituante à soutenir l’offre d’indemnité dont le gouvernement de Louis XVI avait pris l’initiative. C’était la paix certaine, si les passions populaires ne fussent venues, en 1791, bouleverser l’œuvre de la diplomatie.
Elles commencèrent à se manifester en France, dans l’affaire d’Avignon, analogue par certains côtés à l’affaire d’Alsace, très différente par d’autres. Comme les propriétés des princes allemands en deçà du Rhin, le Comtat était une propriété du pape enclavée dans le domaine français, et même une souveraineté. D’autre part, le Comtat contenait une population indépendante encore en 1789, qui n’était point incorporée comme le peuple alsacien à l’unité française. La Révolution, en éclatant dans la Provence, l’atteignit. Les campagnards et les bourgeois, sur certains points, réclamèrent la suppression de la féodalité. La ville d’Avignon, le 11 juin 1790, se mit en insurrection contre le pape, chassa le légat et se réunit à la France. Carpentras au contraire demanda le maintien de l’ancien régime et de la souveraineté pontificale. Un tiers parti enfin se forma à Orange qui voulut établir la liberté, sous la protection de la France, mais sans annexion. La révolte et les tendances des Avignonnais ressemblaient fort à celles des Belges insurgés contre l’Autriche. Elles plaçaient la France dans une situation plus délicate encore. Cette révolution était bien fille de la sienne. Devait-elle la désavouer, pouvait-elle regarder d’un œil indifférent un événement qui se produisait cette fois à l’intérieur de ses propres frontières?
La Constituante envisagea ces circonstances d’abord avec un certain sang-froid. Elle n’écarta pas, comme elle avait fait les Belges, les habitants du Comtat. Mais, avant de les réunir, elle exigea d’eux une manifestation unanime et officielle de leur désir d’être réunis. Et sagement, surtout, elle subordonna leur adoption à une entente préalable avec leur souverain, à une négociation avec le pape. Elle marquait ainsi sa volonté de ne pas donner à la propagande révolutionnaire, où elle se trouvait entraînée, un caractère de combat et de provocation. Malgré ces réserves, ce fut un moment grave dans notre histoire que celui où, même dans cette petite affaire, les Français changèrent le droit public de l’Europe au nom de la Révolution. Des passions contenues jusque-là s’éveillèrent en eux, le sentiment d’une mission libératrice en Europe, de la puissance invincible de leurs doctrines, l’espérance et l’orgueil de faire la France grâce à elles plus compacte et plus forte. Elles réveillèrent aussitôt et servirent à excuser des ambitions moins désintéressées qui dorment toujours au cœur des grandes nations, la passion et la fièvre de la conquête préparée et servie par la raison d’État.
Lorsqu’au mois de novembre, les Avignonnais réclamèrent encore une fois leur annexion à la France, les Constituants n’osèrent déjà plus résister à cette pression des passions populaires. Ils avaient vu, au mois de juin, l’enthousiasme des tribunes, lorsque Anacharsis Clootz avait fait défiler dans son enceinte un cortège d’Anglais, d’Espagnols, de Hollandais, d’Italiens, de Persans même et de Turcs, leurs applaudissements, quand il s’écriait: «Tous les peuples ont disparu, je ne vois plus que la France.» Dans l’intervalle aussi, la fête des Fédérations, ce grand mouvement populaire et presque religieux, venait donner la mesure des sentiments que le succès de la Révolution éveillait en France et à l’étranger. L’orgueil, la joie d’avoir fait triompher une grande cause et un droit nouveau, préparaient la nation à toutes les ambitions, désintéressées ou non. Dans la discussion qui s’engagea une seconde fois à la Constituante, à la fin de 1790, à propos d’Avignon, ces ambitions se déclarèrent. C’est Pétion qui proclame d’abord le droit de la France, imprescriptible et naturel, à réunir les peuples que sa propagande affranchit. Puis il invoque l’intérêt qui justifie toutes les conquêtes: «Ce pays est au centre de nos provinces méridionales. Il en coupe toute les communications.» Barnave et Robespierre font appel à l’histoire, comme Frédéric II avant d’envahir la Silésie: «Le pays est à moi, je le reprends.» (18 nov. 1790.)
En vain leur opposa-t-on la souveraineté du pape, le vœu contraire de certains habitants du Comtat, et surtout les nouveaux principes de la nation qui s’était engagée à renoncer aux conquêtes. Si Mirabeau n’était pas intervenu, la Constituante eût donné libre cours à cet élan de conquête, sans se soucier ni de ses principes, ni du droit, ni de l’intérêt de la France. Lui seul parla en vrai politique (20 novembre 1790), non du droit des hommes, ni des précédents historiques, mais de l’utilité présente, du peu d’intérêt et du danger que présentait la prise de possession d’Avignon, de la nécessité pourtant de l’occuper pour y maintenir la paix publique. Et, comme dans l’affaire des princes alsaciens, il réussit encore à imposer la solution diplomatique d’une question qui ne pouvait se régler autrement.
Ce devait être un de ses derniers succès: ses jours étaient comptés, comme ceux de l’Assemblée Constituante à qui il avait su, ce n’est pas son moindre mérite, tracer une politique étrangère conforme à la dignité, à la sécurité de la France et de la Révolution. Des hommes nouveaux se préparaient à les remplacer, pour qui la politique étrangère et les rapports de la France avec l’Europe devinrent un objet d’ambition et d’intrigue. C’étaient encore des politiques, mais uniquement préoccupés d’établir en France une forme nouvelle de gouvernement à leur convenance. En relation avec la Commune, Camille Desmoulins, Loustalot et Brissot, qui allait être le chef reconnu de la Gironde, souhaitaient l’établissement de la République. Aux Jacobins, aux Cordeliers, Robespierre, Danton, Hérault de Séchelles, faisaient avec plus de violence une propagande analogue. Le peuple n’y songeait pas: ses vœux n’étaient pas pour une seconde révolution à l’intérieur, mais pour une révolution européenne qui lui paraissait une conséquence de ses premiers succès, une garantie de sa victoire et de sa liberté. Après l’ivresse des premiers triomphes sur la royauté et la féodalité, une fièvre nouvelle s’empara des Français, fièvre d’apôtres, fanatisme de nouveaux convertis, qui veulent prouver à l’humanité les bienfaits de la foi dont ils jouissent désormais. La croisade n’est-elle pas un devoir pour les religions triomphantes?
En cet état d’enthousiasme, où ils ne calculaient plus leurs intérêts, les Français étaient faciles à conduire, pourvu qu’on flattât leurs passions. C’est ce que ne manquèrent pas de faire les politiques qui jugeaient la Révolution inachevée, si elle n’aboutissait pas à la République. Camille Desmoulins prêcha dans son journal la croisade sur les frontières, la prépara avec Garat et Linguet, aussi avec Marat, avec les «patriotes incendiaires», et déclara dès 1791 la guerre aux princes allemands, tandis que le gouvernement et l’Assemblée leur offraient une paix équitable: «Nous irons encore incendier le Palatinat, mais ce second incendie y fera bénir le nom français.»
Alors les publicistes républicains, pour armer le peuple contre la royauté avec qui il avait fait sa paix, l’excitèrent contre les princes, les tyrans étrangers, avec qui la paix n’était point faite encore et paraissait impie. Leur intrigue, couverte d’un masque religieux, mit la France aux prises avec ses voisins, lui fit de la guerre un devoir, quand son intérêt lui commandait la réserve et la paix. La politique étrangère de la Révolution en fut dénaturée, et qui pourrait nier l’effet des violences du dehors sur celles du dedans?
Guidée jusqu’au début de 1791 par la sagesse de Mirabeau, l’Assemblée résista d’abord à cette poussée de propagande, à ces intrigues. Mais on sentait déjà que sans lui elle eût fléchi peut-être. Lorsque peu de jours après sa mort, le 30 avril, elle fut saisie de nouveau de l’affaire d’Avignon, elle résista plus mollement au projet qu’on lui soumit d’annexer le Comtat, en vertu de prétendus droits historiques. Le 24 mai, elle ne le repoussait plus qu’à six voix de majorité au lieu de cent soixante et onze. Elle décidait enfin d’envoyer des médiateurs en proclamant le droit de la France sur le pays.
L’annexion du Comtat, en elle-même, n’était pas une affaire considérable. On comprend que plus tard on l’ait bien oubliée dans le nombre et l’extension des conquêtes révolutionnaires, que l’Europe même victorieuse ne l’ait jamais discutée avec la France vaincue. Ce n’en était pas moins une conquête, d’une nation qui avait juré solennellement de n’en plus faire. Surtout c’était une victoire décisive du parti de la guerre sur le parti de la paix, dans l’Assemblée qui allait se dissoudre après avoir constitué la France nouvelle, en lui léguant une politique de propagande et d’annexion. On a souvent répété que la grande faute des Constituants avait été de s’être déclarés inéligibles à l’Assemblée législative. On peut douter, s’ils eussent pris part aux travaux de cette seconde assemblée, qu’ils eussent évité la guerre de conquête où elle se trouva un an plus tard entraînée. A son terme déjà, la Constituante y était presque gagnée. L’important est de savoir comment.
Auprès d’elle, les partisans de la guerre n’ont pas employé les mêmes arguments qu’auprès du peuple. A une Assemblée, il fallait offrir d’autres raisons que des raisons de sentiment, lui tenir un autre langage que celui de la propagande, pour la décider à pratiquer une politique entièrement contraire à celle qu’elle avait résolu de suivre. Quand Robespierre et Pétion (10 novembre 1790) vinrent déclarer à la tribune que la réunion d’un peuple libre n’a rien de commun avec la conquête, les Constituants ne se laissèrent pas convaincre par ce sophisme. Ils doutaient; Tronchet leur disait: «Suffit-il que le peuple d’une province se soulève, pour légitimer sa réunion à un État étranger?» Des légistes seuls pouvaient avoir raison de leur résistance, et gagner cette cause. Ce furent en effet des avocats ou des magistrats, Barnave avocat à Grenoble, Goupils de Prefeln, juge d’Alençon, Barère conseiller de Bigorre, qui, d’avril en mai 1791, décidèrent l’affaire. Ils eurent l’art de rechercher des pièces à conviction, notamment un vieil arrêt du parlement d’Aix qui paraissait consacrer les droits de la France sur Avignon. Et surtout, ils évoquèrent, devant ces Français tout pleins des souvenirs glorieux des deux derniers siècles, les traditions de la grandeur nationale, les maximes qui semblaient l’avoir fondée. «J’ai cru, s’écriait Barère, que la France pouvait pour sa sûreté user des mêmes droits qu’avaient exercés Louis XIV et Louis XV.» Cet appel à la raison d’État parut renouvelé de Richelieu, qui restait aux yeux des Français le maître incontesté de la politique étrangère. A distance, nous avons peine à comprendre comment la sûreté de l’État était engagée dans l’affaire d’Avignon. Mais les circonstances alors étaient telles que les Constituants purent aisément le penser: «Ce que vous aurez fait pour Avignon, abandonner vos droits, leur disait Barnave, le 3 mai 1791, on vous le demandera pour l’Alsace.» L’abandon d’Avignon ne serait-il pas le prélude de la perte autrement grave du Rhin français?
Si les princes allemands avaient, dans les premiers mois de 1791, accepté pour leurs domaines d’Alsace les compensations pécuniaires que Louis XVI et l’Assemblée leur offraient le 4 décembre 1790, les partisans de la guerre en France n’auraient pas trouvé dans cette menace un argument. Mais, par la faute des Allemands et à dessein, la question alsacienne n’était pas réglée et ne paraissait pas près de l’être. Ils prétendaient qu’elle n’était pas une affaire de propriété, mais de droit public, que leurs biens, garantis par un traité, ne pouvaient leur être repris que par un nouveau traité. Ils cherchaient chicane à propos de la double souveraineté de l’Empire et du royaume de France sur l’Alsace. Et vraiment, ils semblaient souhaiter que l’une des deux disparût, que les actes de Westphalie fussent en effet modifiés conformément aux prétentions germaniques. Une lettre de Francfort insérée au Moniteur (III, 426) vint avertir les Français: «il serait possible que les réclamations des princes donnassent lieu à la réunion de l’Alsace à l’empire d’Allemagne dont il fut détaché par ambition.» (5 février 1791.) Cette lettre publique était l’expression exacte du langage que tenaient les agents de la Prusse dans les petites cours allemandes.
Nul doute qu’à cette époque au delà du Rhin, comme en deçà, les politiques n’excitassent les passions populaires des deux nations pour les mettre aux prises et profiter de leur querelle. «Les décrets de la Révolution, disait Hertzberg, au roi de Prusse, le 9 mars 1791, infirment le titre de la France sur l’Alsace.»
Il faut convenir qu’au mois de mai 1791, au milieu de ces haines nationales, de ces convoitises des Français et des Allemands, éveillées, entretenues par les politiques, le rôle de l’Assemblée fut difficile. Par peur elle se livra aux audacieux qui lui rappelaient, pour défendre l’Alsace, l’énergie des ministres qui l’avaient conquise. Elle crut imiter Richelieu et menaça l’Empereur dont l’alliance aurait pu l’aider à modérer les convoitises des princes allemands, à conserver l’Alsace. La politique est plus souvent affaire de circonstances que de tradition. Fidèles à la tradition du dix-septième siècle, comme tous leurs ancêtres, les Constituants compromirent l’avenir et leurs successeurs.
Au même moment, Louis XVI et sa femme, par une pratique qu’ils empruntaient également au passé, par des intrigues secrètes, allaient précipiter de leur côté la guerre, faisant, aux dépens de la France et de la royauté, le jeu de leurs adversaires.
Louis XVI avait, d’abord à contre-cœur, accepté la Révolution, puis fait assez franchement le sacrifice de son autorité absolue, se résignant à ce qu’il appelait «l’usurpation». Mais à partir de 1790, les réformes d’ordre religieux que l’Assemblée lui proposa: (14 avril) loi sur les biens et les salaires du clergé; (12 juillet) constitution civile, troublèrent sa conscience de chrétien et le ramenèrent à la politique de résistance. Les reproches du pape achevèrent de le décider: il ne se résigna plus qu’en apparence, et dans l’espoir d’une revanche prochaine. Au premier acte d’énergie qu’on lui demanda (26 décembre 1790) pour forcer par le serment les évêques à consacrer les prélats élus en vertu de la Constitution, il marqua son impatience et le désir d’engager la lutte: «J’aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une condition pareille. Cela finira bientôt.»
Pour en finir, Louis XVI se rapprocha de ses courtisans absents, émigrés depuis 1789 avec l’intention d’organiser du dehors la lutte contre la Révolution. La plupart des hommes en effet qui avaient quitté la France aux premiers jours de l’émeute, n’étaient pas des victimes et des timides. C’étaient des mécontents, partis beaucoup moins pour fuir un péril que pour préparer plus à leur aise la revanche de l’ancien régime. «Ils n’ont alors, dit M. Sorel, qui les a définis à merveille, quitté la partie que pour la gagner plus sûrement: ils n’ont quitté la France que pour y rentrer en maîtres; ils n’ont laissé le champ libre à la Révolution que pour la prendre à revers et mieux l’anéantir.»
Tous intrigants de l’ancienne cour, les émigrés sont à la royauté ce que les politiques, les intrigants du parti républicain sont à l’Assemblée. Ils se considèrent comme l’avant-garde de la réaction royale, ainsi que les autres se proclament les champions de la liberté. On est suspect à leurs yeux de tiédeur, de lâcheté même si l’on n’émigre pas. Car l’émigration est une croisade. Et l’on manque à son devoir en ne la suivant pas. Résolus à ramener la France en arrière à toute force, ils sont les pires ennemis de la royauté, comme les républicains servent mal la Révolution, en la poussant trop vite en avant, et par la guerre également.
Jusqu’à la fin de 1790, Louis XVI s’est défié d’eux, de leurs conseils, de leurs audaces. La reine même a supplié Léopold, son frère, de ne pas les encourager. Et c’est le plus grand service que l’Empereur ait rendu à ses parents de France que de les écarter: l’intérêt de leur sûreté l’exigeait. D’ailleurs, le prétendu dévouement des émigrés à la cause royale n’était qu’un prétexte au rétablissement de leurs privilèges. Un certain nombre, pour revenir à l’ancien régime, aurait sacrifié la vie du roi. On comprend que Louis XVI ait longtemps refusé de les servir et de les imiter. Mais à la fin de 1790, les conseils de Marie-Antoinette l’amenèrent à intriguer comme eux contre la Révolution, à s’échapper de France pour la combattre. La fuite du roi qui se prépare dès lors, c’est aussi une émigration.
Depuis le début du règne, la reine avait sa politique, son secret, comme les maîtresses du roi sous le règne précédent. Turgot en a été la victime. Et ce ne fut qu’à force de prévoyance et de fermeté que Vergennes réussit, mieux que Choiseul en 1760, à disputer à l’intrigue de la reine la direction de la politique étrangère. Marie-Antoinette s’efforçait de servir l’Autriche. Elle le disait à sa mère: «c’était l’affaire la plus importante de sa vie.» La Révolution ruina un instant son crédit et son œuvre, mais bientôt elle lui fournit, quand le roi eut résolu de la combattre, l’occasion de le diriger selon ses vues. «Le roi n’a qu’un homme, disait Mirabeau, c’est la reine.» Pressentant ses desseins et leur suite, Mirabeau avertit en vain Louis XVI de ne pas déclarer avec l’étranger la guerre aux Français, de ne pas fuir avec des proscrits, de ne pas devenir un proscrit lui-même. Au mois d’octobre, l’émigration de la famille royale était décidée, le secret de la reine formé.
Ce secret avait pour agents à l’intérieur Fersen, chargé de régler le départ de la cour à Paris; Bouillé, commandant des Trois Évêchés, qui promettait de la recueillir à Metz. La politique étrangère était confiée à un des anciens serviteurs de la diplomatie secrète, le marquis de Breteuil. Le 26 novembre, Louis XVI lui donnait une commission officielle: «J’approuve tout ce que vous ferez pour arriver au rétablissement de ma couronne et au bonheur de mes peuples.» La reine avait dicté, le roi signé. L’influence de Marie-Antoinette augmentait chaque jour. Louis XVI hésitant, inerte, se laissait conduire, assez incapable de sentir la gravité des projets qu’il approuvait. Il n’était pas encore question d’appeler en France les armées étrangères: «nous ne demandons à aucune puissance de faire entrer leurs troupes dans ce pays-ci.» On sollicitait seulement leur appui éventuel, dans le cas où le roi, entouré des troupes et des émigrés, serait vaincu et exposé. Tandis que la reine rassurait Louis XVI par ces réserves, elle l’entraînait au nom de la religion menacée. «C’est la religion qu’il faut mettre en avant.» Elle lui faisait accepter l’idée d’abandonner son royaume pour une croisade.
Ainsi peu à peu Louis XVI, comme son peuple, s’acheminait à la guerre, séduit comme lui par des intrigues qui la lui présentaient comme un devoir. D’une part la guerre et la croisade des peuples, de l’autre, selon les expressions de Marie-Antoinette, «la cause des rois» et la religion. Prétextes d’ailleurs dont se servaient les intrigants, partisans de la République ou de l’ancien régime, apôtres de la guerre pour les mêmes raisons. Le plus grave fut que l’intrigue de la reine acheva de se former aux dépens de l’unité nationale que les républicains s’efforçaient de présenter aux Constituants comme menacée. On connut alors à Paris et dans l’Assemblée, par une lettre de Mercy interceptée, les conditions que l’Europe entendait faire à la royauté française, le prix onéreux de son concours. L’Espagne demandait la Navarre, le Piémont, la frontière du Var, l’Angleterre des colonies, l’Autriche se réservait l’Alsace. C’était un vrai démembrement, auquel en mai 1791 Louis XVI et ses agents finirent par donner les mains, fournissant ainsi au parti républicain l’argument le plus fort qu’il pût souhaiter. Puisque la guerre se préparait contre la France avec la complicité de la reine et du roi, ne valait-il pas mieux prévenir l’attaque par une vigoureuse offensive que de l’attendre, et combattre au profit de la République gardienne de l’unité nationale?
Lu fuite du roi à Varennes (20 juin 1791), qui devait être le premier acte du secret de la reine, interrompit l’intrigue par un dénouement inattendu. Mais elle la découvrit au public. Cette tentative fit de Louis XVI un de ces émigrés dont la nation connaissait les desseins. On se crut perdu en le voyant partir pour la frontière, sauvé quand on le sut arrêté. Le crédit des hommes qui prêchaient à la Révolution la guerre à l’Europe et à la royauté s’accrut singulièrement, depuis le moment où les rois eurent l’air en effet de se liguer contre la nation.
C’est alors que parut la fameuse déclaration de Pillnitz. (27 août 1791.) Elle sembla la proclamation officielle d’une ligue des souverains unis pour la ruine de la Révolution et de la France. En réalité, elle n’était rien moins que cela. L’Empereur d’Allemagne avait bien pensé, en apprenant le malheur de la famille royale, à solliciter le concours des puissances. Son ministre Kaunitz, le 17 juillet, s’était adressé contre les rebelles de Paris à toutes les cours, de Londres, de Pétersbourg, de Madrid. Le 25 juillet, Léopold faisait alliance avec le roi de Prusse; il concluait la paix avec les Turcs à Sistowa, le 5 août, pour être libre. Mais il était, malgré cette précipitation, résolu à n’agir que si l’Angleterre, seule capable de surveiller pendant cette crise la Russie, se joignait à lui. «Sans son aveu, rien ne se fera», écrivait à Marie-Antoinette Mercy, qui connaissait bien les secrets de la cour de Vienne. L’Angleterre refusa obstinément: il ne resta plus dès lors aux souverains allemands, qui avaient jeté les bases de la coalition, qu’à replier leur bannière déjà déployée. Se rencontrant à Pillnitz, près de Dresde, ils s’accordèrent sur la nécessité d’une retraite, et sur l’utilité de la masquer par des bravades diplomatiques. Ils rédigèrent une déclaration de combat contre la Révolution, en stipulant avec soin que le combat commencerait «alors seulement et en cas que toutes les puissances sentiraient la nécessité de secourir Louis XVI». Dans cet acte célèbre, la réserve à elle seule avait plus de valeur que tout le texte: «Alors et dans ce cas, disait Léopold, sont pour moi la loi et les prophètes.--Si l’Angleterre nous fait défaut, le cas n’existe pas.» La ligue des souverains n’était plus qu’une entente éventuelle subordonnée à l’accession très peu probable d’un seul d’entre eux: «L’ardeur des rois allemands se réduisait à une auguste comédie.»
Louis XVI et sa femme n’en furent pas dupes. Elle les découragea au moins autant que leur tentative de fuite avortée. «La poltronnerie du roi Louis XVI nous tirera d’affaire», écrivait Kaunitz, escomptant l’effet de cet abandon. Et de fait, trois semaines après, Louis XVI, conseillé par sa femme qui, un peu tard, songeait à l’avenir de son fils, acceptait la Constitution (13 septembre 1791). A Vienne, son beau-frère, trop heureux de ce dénouement qui le «tirait d’un mauvais pas», se prononçait énergiquement pour la paix.
Et pourtant les Français, émigrés ou républicains, préparaient la guerre plus que jamais. Commentée par l’entourage du comte d’Artois qui prenait ses rêves pour des réalités et voulait tout brouiller, la déclaration de Pillnitz parut une menace, un défi, l’acte d’union officielle de souverains dont elle trahissait pourtant les hésitations, l’impuissance à se mettre d’accord. Bien peu de Français alors la lurent; la plupart ne la connurent que par le commentaire intéressé qu’en donnèrent les princes dans leur lettre du 23 septembre. La capitulation de Louis XVI et de sa femme ne leur suffit point, du moment que les émigrés et les puissances semblaient la désavouer. «C’est dans l’esprit des émigrés que la France lut la déclaration de Pillnitz et la comprit. Devant leur glose véhémente, que devenaient les savantes réticences du texte? Le public français prit cette déclaration, non pour ce qu’elle était, un expédient de chancellerie, mais pour ce que la lui donna le parti qui s’en réclamait» (Sorel). L’histoire même s’y est longtemps trompée: dans cette déclaration elle a vu le manifeste certain de la guerre déclarée par les royautés à la Révolution française. Elle ne la considère plus aujourd’hui que comme une arme, et comme l’argument suprême dont se servirent les partis extrêmes pour déterminer cette Révolution à la guerre.
Le 14 septembre, avant de se séparer, la Constituante décidait la conquête d’Avignon. Elle prenait l’offensive: «La France, écrivait Mercy, va être en état de guerre contre tous les gouvernements. Elle les menacera sans cesse d’insurrections, et ces insurrections conduiront à la conquête. Pour la prochaine législature, telle qu’elle est composée, des mesures incendiaires paraîtront la chose du monde la plus simple.»
Les élections à l’Assemblée législative se firent en effet au mois d’août, sous le coup des événements de Varennes, de la trahison royale et des menaces des émigrés. Elles devaient être favorables au parti qui, depuis un an, réclamait la guerre contre la royauté, contre l’Europe, aux amis de Brissot, véritable chef d’une majorité composée au même titre de Girondins nouveaux venus et de futurs montagnards, Marat, Danton, Sieyès, Robespierre. Au moment où Thouret dit à Louis XVI: «Sire, Votre Majesté a fini la Révolution», cette majorité en préparait une autre, contre la cour perfide, et par une guerre nécessaire. On le vit à la façon dont au premier jour les Girondins se précipitèrent au comité diplomatique: cinquante-trois candidats se disputèrent les douze places de ce conseil qui devait décider de la paix ou de la guerre. Et comme Brissot passa, le 16 octobre 1791, en tête de la liste qui comptait Koch, Lemontey et Gensonné, on put prévoir déjà ses décisions.
Elles eurent surtout le caractère d’une réponse directe à la déclaration de Pillnitz. Aux menaces des émigrés et des souverains allemands qui semblaient unis contre la nation, les Girondins ripostèrent par des menaces qui les atteignaient au milieu de leur prétendu complot. Tandis que l’Assemblée ordonnait, le 31 octobre, à Monsieur de rentrer en France, que le 9 novembre elle déclarait suspects et coupables de haute trahison les émigrés qui ne seraient pas rentrés le 1er janvier 1792, Brissot appelait les vengeances de la nation sur les princes qui favorisaient leurs intrigues: «Les Anglais autrefois ne s’amusaient pas à faire de petites lois sur l’émigration. Ils ordonnèrent aux étrangers de chasser les Stuart de leurs États. Il faut menacer l’Europe.» Brissot ne se contentait pas de parler ainsi le 20 octobre, il agissait: le 22 novembre, au nom du comité diplomatique, Koch somma les princes allemands de disperser les rassemblements d’émigrés, et bientôt, le 29, le roi est mis en demeure, s’ils s’y refusent, de les y obliger au risque d’une guerre avec l’Empire: «Dites aux puissances étrangères que nous garderons religieusement le serment de ne faire aucune conquête, que nous respecterons leur loi, leur constitution, mais que nous voulons que la nôtre soit respectée. Dites-leur que si les princes d’Allemagne continuent de favoriser des préparatifs contre la France, nous porterons chez eux, non le fer et la flamme, mais la liberté: c’est à eux de calculer quelles peuvent être les suites du réveil des nations.»
C’est en vain que, par un souci visible des transitions nécessaires, la nouvelle Assemblée parle encore le langage désintéressé de la précédente et paraît encore préférer la défensive. Dans le ton général, et dans la dernière phrase de cette adresse au roi, on peut mesurer le progrès des idées et de l’influence de Brissot. La Législative a adopté son programme d’une croisade républicaine qui renversera les trônes et celui de Louis XVI tout le premier. Elle ordonnait l’impression d’un discours où Isnard formula ce programme, le 29 novembre 1791, en termes éloquents et menaçants pour l’Europe et Louis XVI: «Parlons aux ministres, au roi avec la fermeté qui nous convient. Disons à nos ministres que la nation n’est pas satisfaite d’eux, que par le mot de responsabilité nous entendons la mort.» On croirait déjà entendre Danton. «Disons à l’Europe que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les tyrans. Alors les peuples s’embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait.» Un mois après, l’Assemblée confiait à Condorcet le soin de conclure: il le fit dans la forme philosophique et presque religieuse qui convenait à la propagande et pouvait déguiser les motifs secrets et véritables de cette prise d’armes: «La nation française se contentera d’avoir reconquis les droits de la nature.»
Les raisons véritables du parti de la guerre, Brissot se réservait de les dévoiler cinq mois plus tard, lorsqu’il disait: «Bien avant l’entrée de Dumouriez au ministère, j’avais prouvé que la guerre était le seul moyen de déjouer les perfidies de Louis XVI.» Par ses conseils et son crédit, la Législative acceptait et souhaitait un conflit européen, comme l’unique moyen de détrôner le roi.
Et alors, comme au début de l’année, la royauté se reprit à souhaiter ce conflit pour se débarrasser des Assemblées. Cette fois son ministère lui-même, moins perspicace que Mirabeau, les Feuillants, Narbonne, Biron et Talleyrand l’y encourageaient. Jeunes, actifs, ambitieux, ils espéraient sauver la royauté par une guerre et s’en faire un mérite. Narbonne avait trente-six ans, mais à cet âge déjà il avait trop appartenu à la cour pour se dégager des habitudes d’intrigue qui en étaient au dix-huitième siècle le vice principal. Talleyrand, plus jeune encore, trouvait bons tous les moyens de parvenir. «Il avait embrassé la carrière de l’ambition.» Par leurs soins, un nouveau secret se forma autour du trône en vue d’une guerre avec l’Allemagne, populaire et peut-être heureuse si l’on était assuré de la neutralité de la Prusse et de l’Angleterre. Custine, un plus jeune homme encore, fut envoyé au duc de Brunswick très influent à Berlin. Pour décider la cour de Londres, on n’hésita pas à lui offrir les débris de notre empire colonial, Tabago, l’île de France et Bourbon. Talleyrand fut chargé de passer la Manche ces cadeaux en poche, tandis que, resté à Paris, Narbonne préparait la guerre au gré des Girondins, mais pour les ruiner.
Enfin, brochant sur le tout, Marie-Antoinette travaillait de nouveau les cours étrangères: «On ne peut différer, écrivait-elle à son frère à Vienne. Voilà le moment de nous servir.» Elle sollicitait Gustave III, Catherine II, le roi de Prusse de donner à son mari les moyens de prévenir le mal qui menaçait les autres États. Ses agents, Fersen, Breteuil intriguaient dans toute l’Europe, et Louis XVI, le 14 décembre 1791, n’hésitait pas à souhaiter la confusion de toutes choses en France et sur les frontières pour devenir comme le sauveur de cette nation dont dépendait son propre salut. «Il est clair, disait-il, pour toute personne qui marche sur deux pieds qu’intérieurement je ne puis approuver la Révolution et la Constitution absurde qui me met au-dessous du roi de Pologne. Il faut que j’aie l’air de m’y livrer franchement et que ma conduite soit telle que dans le malheur la nation ne voie de ressources qu’à se jeter dans mes bras.»
Jamais guerre ne fut plus ardemment souhaitée que celle que les Français préparaient au début de 1792. Tous les partis, l’Assemblée, le gouvernement, la nation plaçaient en elle leurs espérances. Seul le ministère des affaires étrangères, de Lessart, s’efforçait encore de l’écarter. Il envoya de Ségur à Berlin, pour décider la Prusse à ne pas attaquer la France, pour convaincre les autres princes allemands d’accepter des indemnités. Il donna la même commission à Barbé-Marbois auprès de la Bavière, à Noailles auprès de la cour de Vienne. Mais à l’étranger sa diplomatie demeurait impuissante, combattue par les agents de Narbonne ou par ceux de la reine. A Paris, elle se heurtait au comité diplomatique et aux intrigues de la Gironde.
Ce qui frappe le plus dans les origines de cette guerre aujourd’hui bien connues, c’est leur analogie avec les débuts des guerres au dix-huitième siècle. On se croirait à la veille de la guerre de Sept ans, au milieu de toutes ces intrigues qui se croisent à travers l’Europe pour servir à Paris les ambitions des différents partis, secret de Brissot, secret de Narbonne, secret de la reine et du roi. La politique étrangère, subordonnée depuis longtemps aux intrigues de cour, n’est plus celle de la France, mais des factions qui se la disputent. Elle est agressive, parce que dans le désordre de la guerre, royalistes et républicains comptent faire leur profit, quoique la paix soit pour le pays une nécessité et presque un devoir. C’est en vain qu’on invoque les grands souvenirs des politiques qui la comprenaient autrement, les traditions d’Henri IV et de Richelieu, uniquement formées pour le bien du royaume. Ce sont les défaillances de Louis XV et de ses courtisans qui menacent encore la France dans cette crise décisive.
Les politiques de l’Europe, et le chef de l’Empire particulièrement exposé aux provocations de l’Assemblée législative ne s’y trompèrent pas. Ils se réjouissaient de voir la France tombée si bas: ils ne souhaitaient pas cette guerre qui pouvait permettre à la royauté ou à la République de la relever par des victoires. La paix leur semblait une garantie de la durée de cette anarchie, cette anarchie une garantie de notre faiblesse. Léopold Ier échangeait ces vues et ces espérances avec le roi de Prusse; il les consignait dans le protocole du traité de Berlin, 17 janvier 1792: «Il ne s’agit pas de faire une guerre à la France, de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre dans son ancien état de puissance.» Les mêmes calculs, à la même date, déterminaient le cabinet de Londres à la plus stricte neutralité. «La paix est encore entre nos mains», concluaient nos ambassadeurs à l’étranger. C’est la conclusion même qui s’impose à l’histoire, plus éclairée que ne l’étaient nos pères, par des documents authentiques. Se croyant menacés par les rois de l’Europe, et désignés pour soulever les peuples contre eux, les Français par crainte, tradition et fanatisme de propagande, voulurent la guerre et se livrèrent aux partis qui la préparaient depuis 1791.
Au printemps de 1792 les Girondins prirent décidément l’offensive. Pour entraîner la nation tout entière, ils réveillèrent les souvenirs anciens des guerres contre l’Autriche. Gensonné blâma l’alliance antinaturelle avec les Habsbourg qui, depuis Choiseul, avait placé Marie-Antoinette sur le trône de France. Appuyé par Narbonne, Isnard demandait avec instance la guerre à l’Allemagne: et c’était déjà la lui déclarer que de sommer l’Empereur de s’expliquer avant le mois de mars. «La rupture de l’alliance est aussi nécessaire que la prise de la Bastille», dit un membre du comité diplomatique. «Passons le Rhin», conclut Anacharsis Clootz.
Alors, la France est prête à courir aux armes, pour une guerre contre l’Autriche dont la tradition fait presque une guerre sacrée, dont la Révolution en outre fera une croisade. Le goût des entreprises militaires la porte à cette prise d’armes. «La nation veut la guerre, dit un étranger bon observateur. L’esprit du pays a toujours été guerrier.» Par là, les Français se détournent de la Révolution, croyant de bonne foi la servir hors de leurs frontières. Le souci de leur défense, la fièvre de la conquête les occuperont souvent dans cette crise où elle se précipite, plus que la tâche de leur reconstitution intérieure. Et avec les intrigants qui les ont conduits à leur insu, déjà paraît l’influence des chefs militaires. Dumouriez commence cette guerre que Bonaparte conclura. La politique étrangère décide des destinées de la Révolution française, politique d’intrigues, de traditions et de sentiments, funeste à la nation, le plus triste legs que la France de l’ancien régime ait fait à la France nouvelle.
BIBLIOGRAPHIE
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DE SYBEL. Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, tome Ier.--Aux ouvrages cités dans le chapitre Ier qui pour la plus grande partie sont utiles pour celui-ci, ajouter:
LA ROCHETERIE. Marie-Antoinette et l’émigration (Correspondant, tome XCVIII).
FLAMMERMONT. Négociations secrètes de Louis XVI et du baron de Breteuil. Paris, 1885.
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Aux documents précédents, ajouter:
ARNETH et GEFFROY. Correspondance secrète entre Marie-Thérèse, Mercy Argenteau et Marie-Antoinette, 3 vol. Paris, 1874.
MALLET DU PAN. Correspondance et mémoires, tome Ier, 2 vol., 1851.
DE GUILHERMY. Papiers d’un émigré. Paris, 1886.
PINGAUD. Correspondance intime du comte de Vaudreuil avec le comte d’Artois. Paris, 1889, 2 vol.
MALOUET. Mémoires. Paris, 1868, 2 vol.
CONTADES. Souvenirs. Paris, 1886.
MONITEUR, tomes IX et X.
MERCY ARGENTEAU. Briefe an den ausserordentlichen Gesandten zu London, Graf Louis Starenberg (décembre 1791–avril 1794). Turin, 1885.
III
LA GUERRE DE 1792
LA DÉCLARATION DE GUERRE
Un changement de règne en Autriche décida la guerre entre la France et l’Allemagne, au gré des Français. L’empereur Léopold Ier préférait les laisser en paix «se dégrader»: il mourut, et son successeur François II (1er mars) ne voulut plus imiter sa réserve. A un nouvel ultimatum de la France (27 mars) reçu le 4 avril, il répondit le 13 que ces provocations «lui donnaient l’occasion, le droit d’une intervention.» Il s’était mis d’accord avec les princes allemands, le roi de Prusse surtout, pour défendre contre l’éternel agresseur de l’Allemagne «la chère et commune patrie.» Le 18 et le 20 avril, le conseil du Roi et l’Assemblée, à Paris, déclaraient la guerre à l’Autriche et à l’Empire.
Ce n’était pas encore un défi général de la Révolution française à l’Europe; c’était un combat de frontières entre Français et Allemands, même moins encore dans la pensée des Français, la suite naturelle et nécessaire du duel engagé entre leur nation et les Habsbourg. «Ce fut, dit très justement un historien allemand, moins un conflit pour les rives du Rhin qu’une sorte de guerre de la Succession d’Espagne où la France et l’Autriche se disputèrent la possession de la Belgique, du Luxembourg et l’influence en Italie.»
On ne saurait mieux définir cette crise de la fin du dix-huitième siècle que de la rapprocher de celle qui ouvrit le siècle par une série de désastres inutiles. Préparées par des intrigues analogues, de cour ou de partis, soutenues par la tradition des frontières naturelles et l’esprit militaire de la nation, elles eurent pour effet, toutes deux, la ruine et le démembrement de la monarchie impériale. En vain dans le courant du siècle des politiques, comme Choiseul ou Vergennes, avaient démontré l’inutilité, le danger de cette haine séculaire, et corrigé la politique française de cette illusion. A la leçon qu’ils avaient donnée, les Français préféraient celle qu’avaient paru leur laisser comme une règle invariable de conduite Henri IV, Richelieu et Mazarin, la conquête des frontières naturelles sur les héritiers de Charles-Quint. Leurs maîtres en politique, au dix-huitième siècle, ne leur ont d’ailleurs pas appris autre chose.
Rousseau blâme en principe les violences des conquérants et paraît d’accord avec Vergennes pour déclarer que «c’est par une sage police et des établissements utiles qu’un prince augmente les forces de ses États». Mais il ajoute que l’ordre politique qui a constitué la nation française entre les Alpes, le Rhin, la mer ou les Pyrénées est l’ouvrage de la nature elle-même, et doit à ce titre se maintenir ou s’achever. Ses élèves reprennent et formulent au nom de la philosophie naturelle cet axiome. Mably considère la maison d’Autriche comme l’ennemie nationale, puisqu’elle a dépouillé la France de ce qui lui appartient en droit; Raynal invoque les souvenirs de Richelieu, vainqueur des Habsbourg, le gardien des titres naturels de la France et de l’Europe. «C’est ainsi qu’eût parlé aux tyrans Richelieu que tous les citoyens doivent haïr en ce qu’il fut un meurtrier sanguinaire, mais que la nation et l’État doivent honorer comme ministre, parce que, le premier, il avertit la France de sa dignité et lui donna dans l’Europe le ton qui convenait à sa puissance.»
Voltaire et ses imitateurs complètent cet enseignement par ce qu’ils pensent et disent de la Prusse. Ils vantent son roi dont ils feraient volontiers le Louis XIV du dix-huitième siècle, ses institutions d’État qui l’ont mise en mesure de vaincre et de dépouiller l’Autriche. Ils admirent la prodigieuse fortune de cet électorat de Brandebourg, dont la politique française a soutenu les premiers pas et employé l’alliance contre les prétentions alors redoutables des Habsbourg. Par leurs éloges, ils masquent à leurs concitoyens les trahisons de Frédéric II, les ambitions dangereuses de la puissance prussienne. A Paris l’on ne fait pas de différence entre les princes Hohenzollern qui commencent à prétendre à l’hégémonie de l’Allemagne, et leurs prédécesseurs qui sollicitaient humblement, au temps de Richelieu, les subsides et l’amitié de la France. On les souhaiterait même plus forts, plus grands, pour diminuer l’Empereur. «Pour le bien de l’Europe, il faut, dit Mably, désirer que la puissance prussienne se soutienne.» Rivarol ajoute, pour expliquer ce vœu: «Fortifier la Prusse, c’est travailler à réduire l’Autriche. Ses victoires sont les gages de notre sûreté.» La haine des Habsbourg oblige à servir les Hohenzollern. La tradition mal comprise du grand siècle, le crédit de Frédéric II auprès des philosophes font de l’alliance prussienne un dogme et un devoir, au même titre que le combat contre l’Autriche, que la poursuite des frontières naturelles.
Au début de cette nouvelle guerre, calquée sur celles du passé et contraire à l’intérêt présent de la nation, l’autorité de Dumouriez est venue de ce qu’il s’est présenté aux Français comme le champion de cette politique traditionnelle. Son entrée au ministère a eu d’autres causes. Narbonne était suspect à la cour, de Lessart son collègue, à l’Assemblée et aux Girondins. Marie-Antoinette exigea, contre l’Assemblée, le départ de l’un; contre elle, les républicains décrétèrent l’autre d’accusation. Le 10 mars 1792, il n’y avait plus de ministère feuillant. Dans l’état de conflit où se trouvaient le roi et l’Assemblée, il était malaisé de le remplacer par des hommes également agréables aux deux partis. Le choix d’un ministre des affaires étrangères à la veille d’une guerre qu’escomptaient les factions rivales paraissait surtout impossible. Il fallait un très habile homme pour ce rôle: Dumouriez le sollicita et l’obtint. Fils d’un commissaire des guerres sans fortune, pour parvenir il avait beaucoup intrigué en Corse, en Portugal, en Pologne où la diplomatie secrète l’employa. Son habileté, qui ne lui avait encore rapporté que le poste de gouverneur de Cherbourg, attendait une occasion; son ambition, des emplois plus élevés. La Révolution, les intrigues des partis, la guerre que ces intrigues avaient formée les lui offraient: nul n’était plus apte à satisfaire tout le monde en ne servant que sa propre fortune. Associé par Gensonné aux projets de Brissot et des Girondins, il persuadait à la cour, par l’intendant Laporte, dépositaire de ses secrets, qu’il se liait aux républicains pour les tromper. Il jouait de la Révolution comme de Retz de la Fronde. «Il fut l’homme unique dans une situation où des intrigants seuls pouvaient réussir.»
Mais il fut aussi l’homme de la tradition. Dans la guerre de Sept ans où il servait contre Frédéric II, comme beaucoup d’officiers français, il avait fait des vœux pour la Prusse. Réformé en 1763, par haine de l’Autriche il s’était lié avec Favier, le grand théoricien de la diplomatie secrète. En 1790, il était allé aux Pays-Bas, avec l’espoir de les enlever aux Habsbourg. Fidèle admirateur du passé de la France, il n’eut pas à rendre compte du sien pour être investi de la confiance de la nation immédiatement. Il lui suffit, pour être populaire, d’avoir formé un plan d’attaque contre l’Autriche, conçu selon toutes les règles des guerres du dix-septième siècle.
Se tenir sur une exacte défensive partout où des montagnes comme les Alpes, les Pyrénées, la mer ou une rivière comme le Rhin présentaient des barrières naturelles et porter la guerre ailleurs, pour prendre la Savoie et les Pays-Bas jusqu’au Rhin, ce n’était pas une conception très originale. C’était le programme depuis longtemps classique des opérations de la France en Italie et en Belgique, l’offensive habituelle pour l’acquisition des frontières naturelles.
Les projets diplomatiques de Dumouriez n’étaient pas plus originaux. Ses négociations avaient pour objet d’isoler l’Autriche: en Allemagne, par l’alliance ordinaire avec la Prusse; en Italie, par des traités avec la Sardaigne; en Europe, par une entente avec les puissances maritimes. Le 10 et le 24 août 1791, Custine avait été envoyé à la cour de Prusse, «notre chère alliée»; Caillard auprès des cours allemandes à qui l’on promettait de sauver «la liberté germanique»; Semonville au roi de Sardaigne pour lui offrir le Milanais (mars–avril 1792). Ce programme n’était pas difficile à imaginer: il est vrai que Dumouriez aurait eu un rare mérite à le réaliser dans un temps où la Prusse, beaucoup plus que l’Autriche, souhaitait avec ardeur la guerre et groupait contre la France les haines et les ambitions de l’Allemagne. Peut-être ignorait-il cette situation et le danger de compter sur l’Allemagne désormais contre l’Autriche.
Ce qu’il ne pouvait ignorer, c’était la volonté à jamais arrêtée de l’Angleterre et de la Hollande de ne laisser à aucun prix les Pays-Bas à la France, règle aussi classique pour ces deux nations que l’était pour la nôtre le principe d’étendre nos frontières jusqu’au Rhin. Dumouriez examina longuement, dans deux mémoires, cet obstacle pour le tourner. Au mois d’avril 1792, il prit sa décision, et adjoignit à Chauvelin, ambassadeur en titre à Londres, Talleyrand, le seul homme qu’il jugeât capable, quoiqu’il le redoutât, de traiter avec adresse une matière aussi délicate. Il le chargeait à la fois de rassurer les Anglais sur l’objet de notre invasion en Flandre qui ne serait pas l’annexion, mais l’émancipation d’un peuple libre, et de les tenter par l’offre de nouvelles colonies, Tabago ou les Indes espagnoles. Sur ce point d’ailleurs, comme pour ses projets de diversion en Allemagne, Dumouriez payait d’audace: il n’attendit pas le résultat de ses avances à l’Angleterre pour risquer l’entreprise. Ne suffisait-il pas qu’elle fût conforme à toutes celles qui, au dix-septième siècle, avaient fortifié l’unité française pour que son auteur parût appelé aux destinées de Richelieu? Personne ne se souvenait plus de Belle-Isle, de ses projets ruineux, de ses espérances détruites par la politique prussienne, de nos colonies perdues pour des victoires éphémères en Flandre. Et pourtant c’était Belle-Isle et non Richelieu que Dumouriez allait recommencer. La guerre ne durait pas depuis huit jours que l’analogie se marquait par des désastres qui rappelaient les plus mauvais jours du règne de Louis XV.
Le 28 avril, les troupes du général Dillon, cantonnées à Tournai, s’enfuyaient devant un ennemi imaginaire, blessaient à mort leur chef, entraînaient le peuple dans leur panique et leur révolte. Puis, c’était à Quiévrain, un autre émoi qui faillit coûter la vie à Biron. L’armée, que la Constituante n’avait pas eu le temps de remanier, était un pêle-mêle de troupes de ligne et de volontaires sans cohésion, sans tenue, ni discipline. Les vieilles troupes désertaient, à l’exemple des officiers qui trouvaient la frontière propice à l’émigration. «Dans six semaines, les Autrichiens seront à Paris», disait Luckner. Ce mercenaire bavarois, pusillanime et médiocre, ne s’en troublait pas autrement. Ses collègues français, Lafayette, Rochambeau, et plus tard Dumouriez, ne paraissaient pas plus que lui pénétrés des devoirs et de la responsabilité du commandement. Ces officiers généraux, connus dans la guerre de Sept ans, regardaient plus volontiers à Paris qu’au delà des frontières dont l’ennemi s’approchait, attendant leur pardon ou leur fortune du gouvernement, plutôt que l’arrivée de l’ennemi. Le ministère enfin, incapable d’organiser la victoire, indulgent aux rapines des fournisseurs, ignorant les mouvements de ses armées et l’état de ses forteresses, s’organisait déjà pour la défaite, et se préparait à concentrer à Châlons les armées battues pour défendre la capitale. On avait promis à la France des frontières nouvelles: en deux mois elle perdait celles que deux siècles d’efforts patients lui avait constituées.
Et d’alliances, pas plus de traces que de conquêtes. Dès le début de mai, Custine était éconduit par le gouvernement prussien. Le roi de Prusse, ses courtisans et ses maîtresses se montraient plus violents qu’aucune cour d’Europe contre la Révolution. Ses ministres calculaient les avantages d’un démembrement de la France, d’un nouveau partage de la Pologne. Ce qu’ils souhaitaient le plus, c’était un bouleversement de l’Europe, par conséquent, la participation de toutes les puissances à cette guerre que Dumouriez espérait, avec leur concours, limiter au duel de l’Autriche et de la France. Ils trouvaient Catherine II préparée à leurs projets, plus disposée qu’eux-mêmes à précipiter les événements sur le Rhin pour avoir les mains libres en Pologne. Ils séduisaient l’Autriche par l’offre de la Bavière. Contre la France, en un mot, et la Pologne leur ancienne victime, les successeurs de Frédéric II organisaient, du 25 mai au mois de juin, une triple alliance analogue à celle de 1770, fondée sur la communauté des convoitises et le droit du plus fort, sans souci des principes, des engagements passés et des complications à venir. Sans doute, pour justifier et cimenter cette coalition, ils invoquaient «l’honneur des couronnes», mais au même titre que Frédéric II, en Pologne, les intérêts de la religion. Nul plus que Frédéric-Guillaume II ne contribua, par tempérament et par politique, à donner à cette coalition la forme d’une croisade monarchique. Il ne lui déplaisait pas d’avoir à son service, avec les princes et ces alliances, les apparences et la puissance morale du droit. Mais quelle déception pour les Français d’avoir ainsi pour premier ennemi, pour adversaire irréconciliable le successeur des électeurs de Brandebourg, le neveu du prince qui attirait à sa cour les philosophes!
La libre Angleterre, la Hollande républicaine leur préparaient une déception semblable. Elles attendaient, dans une attitude de réserve menaçante, que la Révolution justifiât par des actes ses promesses de ne faire ni propagande, ni conquête sur les Belges. Elles se refusaient jusque-là à rien déclarer de leurs desseins. On pouvait craindre que le moindre mouvement en Flandre ne déterminât leur adhésion à la ligue des puissances continentales. De Londres, Talleyrand en donna avis dès le mois de juin. Il signalait les inquiétudes des Hollandais, prêts à nous attaquer, au premier signal d’une intervention en Flandre, et l’intention bien arrêtée chez les Anglais de soutenir leurs attaques. Dumouriez était clairement instruit: il devait choisir entre les Pays-Bas et une guerre générale.
Il ne le pouvait plus, sans avoir l’air de déserter la cause nationale qu’il avait promis de faire triompher. Il préféra abandonner son poste de ministre des affaires étrangères. Il fit, le 20 juin 1792, un dernier effort diplomatique, un essai d’alliance turque, cette ressource bien usée de la politique française contre l’Autriche. Le 12 juin, il avait donné l’ordre à Semonville d’aller à Constantinople, de déterminer le sultan à reprendre la guerre contre la Russie et l’Empire, en lui promettant le concours traditionnel, mais problématique, de la Hongrie, de la Pologne et de la Suède. Puis, pour se dégager d’une situation qui le réduisait à de pareils moyens, Dumouriez aidait Louis XVI à renverser le ministère girondin, et, masquant sa retraite par un acte de courage, il prenait, dans le nouveau ministère, la responsabilité et la conduite de la guerre.
S’il avait cru réparer le mal qu’il avait fait en la déclarant, il fut vite désabusé. Son désir peut-être sincère d’organiser la défense l’amena à faire sur l’état des armées et de la discipline, sur la situation intérieure, des déclarations que l’histoire a enregistrées, mais qui irritèrent l’Assemblée sans la convaincre. Son discours du 15 juin 1792 justifia trop tard la prophétie de Mirabeau: «Nous subirons tous les malheurs, si nous n’avons pas un gouvernement actif et une législation ferme.» A cette date, le malheur était trop certain et trop proche, pour que Dumouriez eût le droit d’en tirer une leçon à l’adresse de ses anciens associés. La majorité le lui fit comprendre. Il le sentit aussi, et, toujours habile, le soir même, il échangeait le ministère contre le commandement d’une armée. Il demandait même un poste d’avant-garde qui lui fournît l’occasion de se signaler.
Les Girondins n’avaient pas la même ressource et sentaient peser sur leur parti les mêmes menaces. La lettre de Lafayette du 18 juin, lue à l’Assemblée, fut contre eux un acte véritable d’accusation, d’autant plus grave que la majorité composée ce jour-là de la droite et du centre l’enregistra, en décréta l’impression. Par la force des choses, l’intrigue qui, de leur part, avait formé cette guerre, si peu semblable par ses suites aux souvenirs glorieux qui l’avaient rendue d’abord populaire, apparaissait: dans le trouble produit par les premiers revers, les intrigants se découvraient. Pour conjurer l’orage, ils le détournèrent sur le roi, aussi coupable qu’eux assurément. Depuis la fin de mai, ils dénonçaient le «secret de la reine», «le comité autrichien». Ils ne ménageaient pas leurs efforts pour découvrir à leur tour l’intrigue royale, et justifier la leur aux yeux de la nation.
Louis XVI sentait bien le danger de cette tactique: en préparant avec Montmorin et Mallet du Pan un programme et un manifeste, il leur recommandait tardivement de rassurer «les Français qui craignaient le démembrement de la France, la vengeance des émigrés et l’influence des puissances étrangères sur notre gouvernement». Le 20 juin, les Girondins crurent la nation assez excitée contre le roi, et leurs propres affaires assez compromises pour lancer l’émeute contre l’Assemblée qui les accusait et la famille royale qu’ils voulaient perdre pour se sauver. Ils donnèrent à leur violence un prétexte patriotique, la nécessité de vaincre la résistance du roi à l’organisation d’un camp de fédérés, les trahisons de la monarchie. Ils se présentaient comme des sauveurs, en réalité pour n’être pas des accusés. Ils armaient le peuple contre l’Assemblée elle-même, sans pouvoir en fournir d’autre raison que le soin de leur propre salut. «Journée plus fatale à la République qu’à la royauté. On frappa la République avant qu’elle fût née; on prépara l’avortement de la Révolution.» Edgar Quinet a raison: cette journée a décidé de la Révolution. Mais elle fut elle-même la suite presque fatale d’une guerre mal entreprise, inopportune et dès le début malheureuse, le fruit sanglant des intrigues de la reine, de Dumouriez, des Girondins.
Pour échapper aux responsabilités dont le malheur de la France les menace, l’une continue à conspirer avec l’étranger, l’autre déserte son devoir, les Girondins excitent les passions populaires, violent la loi, augmentent à l’intérieur la confusion et le désordre. Ils ne songent qu’à eux, tandis que la guerre, qui est leur œuvre, prépare l’invasion et le démembrement du territoire national. Le 16 juin, en effet, Luckner écrit de la frontière: «Avant six semaines, les Autrichiens seront à Paris.» Et dans les cours d’Europe, les politiques s’occupent d’un partage simultané de la Pologne et de la France. Catherine II y pousse les puissances allemandes, offre aux Prussiens Thorn et Dantzig, à l’Autriche la Bavière, à toutes deux des avantages à prendre sur la France, en échange de l’Ukraine qu’elle convoite: «On trouvera aisément dans les archives des documents qui autorisent les démembrements», dit à Vienne son conseiller, Razoumovski. Kaunitz, trop prudent pour se prêter à ces partages qu’il juge dangereux pour l’Autriche, se retire le 24 juin, et laisse le champ libre aux ambitions déchaînées autour de lui.
La coalition de 1772 se reforme ainsi en Europe, tandis que la France, déjà envahie, livrée aux intrigues, est menacée d’un sort analogue à celui de la Pologne, dont la ruine va s’achever. Si par ses origines la première guerre de la Révolution rappelle la guerre de Sept ans, elle prend dès le début une tournure plus dangereuse encore: ce n’est plus, comme au milieu du dix-huitième siècle, seulement un duel colonial, dans lequel a sombré la France nouvelle. C’est la vieille France aveuglée par ses traditions, désorganisée par les partis, qui se trouve aux prises, pour sa propre défense, avec des États que leurs ambitions rapprochent et poussent à terminer en Orient, à consommer dans l’Europe tout entière l’œuvre et la politique de Frédéric II en Pologne. Il ne s’agit pas d’une lutte entre les nations et les monarchies, pour le triomphe d’un droit ou d’un autre. Seule en Europe, et désarmée, la nation française est livrée aux convoitises des souverains que leurs succès en Orient et ses provocations ont encouragées et déchaînées. Ils la guettent: la journée du 20 juin les réjouit. «C’est le signe d’une désorganisation absolue.» L’heure des grands désastres semble venue.
L’INVASION
Ce fut en 1792, à la veille de l’invasion, que l’on put juger ce que la Révolution avait fait de la France. Dans cette crise décisive, son œuvre parut puissante et salutaire, et solide au point de se défendre seule contre les ennemis du dehors et les factions du dedans. Déjà Marie-Antoinette escomptait, le 9 juillet, l’effet de l’arrivée des étrangers pour être sauvée dans un mois. Et dans le désarroi, les Girondins, le 3 juillet, ne songeaient qu’à rejeter sur Louis XVI les malheurs d’un pays qu’ils auraient dû uniquement préparer à la résistance, l’ayant mis si près de sa perte: «Citoyens français, s’écriait André Chénier, attristé par ce spectacle, vous tous qui avez des fils et des femmes, des parents, des frères et des amis, avec qui et pour qui vous voulez vaincre, avec qui et pour qui vous êtes résolus de mourir, jusqu’à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester esclaves des factions impies? Élevez donc la voix, montrez-vous, que la nation paraisse!»
Appel éloquent, mais qui fût demeuré vain, si la nation n’eût pas été faite dans les deux premières années de la Révolution. Déjà, en 1791, la fuite du roi à Varennes, son abdication avait permis de constater l’existence de cet élément populaire que jusque-là la monarchie avait absorbé: «Si le roi est parti, disait-on, la nation reste. Délibérons sur ce qu’il y a à faire.» Sans doute, c’est dans l’armée, à l’avant-garde de la défense qu’en 1792 la nation paraît consciente d’elle-même, résolue à réparer par son énergie les fautes de ceux qui l’ont trompée. Mais l’un des généraux de cette armée nous en a donné les raisons. «De toutes parts on courut aux armes; tout ce qui était en état de supporter la fatigue se porta dans les camps. Chacun abandonna ses études, sa profession: le patriotisme suppléa à tout.» Ce témoignage de Gouvion Saint-Cyr est précieux: si l’armée de la Révolution fut l’image la plus vivante et la plus noble de la France nouvelle, elle puisa ses éléments et sa force morale dans la nation reconstituée. C’est par là qu’elle se distingua si vite des armées monarchiques du dix-huitième siècle, et que la guerre de 1792, d’abord semblable à la guerre de Sept ans par son principe et ses revers, prit brusquement la forme d’une campagne de défense nationale.
Ce changement échappa aux hommes qui jugeaient la Révolution du dehors. Ils la favorisèrent, en ne comprenant pas ses causes et l’étendue de ses conséquences. Louis XVI, mieux conseillé par Mallet du Pan que par sa femme, suppliait, le 20 juillet 1792, les ministres allemands réunis à Mayence de ne pas exciter par des projets de démembrement le patriotisme des Français. Et d’abord, ils parurent se contenter de discuter un partage de la Pologne. Mais bientôt, ils se détournèrent de Mallet du Pan pour écouter les émigrés et les agents de la reine, Breteuil et Fersen. Le manifeste qu’ils rédigèrent en commun et que signa le duc de Brunswick (25 juillet 1792) réunit dans un même élan d’indignation et de patriotisme les Français qu’ils s’étaient naïvement flattés de diviser. Cet acte, si maladroit qu’un an après Brunswick devait le regretter pour toute sa vie, faisait deux parts de la nation: la partie saine et les rebelles. Aux bons Français, on expliquait l’intervention de l’étranger par la nécessité de mettre un terme à l’anarchie; aux autres, on la présentait comme une menace de châtiments terribles pour eux, leurs biens, leurs députés, leur capitale. On parlait de subversion totale, de droit de la guerre, s’ils osaient se défendre. Ni les explications, ni les menaces ne devaient produire l’effet qu’on attendait. Les gens de bien, c’est-à-dire les gentilshommes eux-mêmes, répondirent que leur place était à l’armée et renoncèrent à l’ancien régime, du moment qu’il fallait le rétablir avec l’étranger, et que la perte de l’Alsace pouvait être la condition de ce retour au passé. Il ne faut pas s’en étonner: des émigrés eux-mêmes commencèrent alors à comprendre que rien n’absout de la guerre étrangère suscitée à sa patrie.--Quant aux rebelles, à la masse de la nation qui savait par expérience la différence de leur nouvelle condition avec leur condition ancienne, la menace lui parut justement un motif de défendre désespérément les bienfaits que les émigrés appelaient l’étranger à lui reprendre. «Cet ancien régime, la grosse masse rurale le hait par expérience et par tradition. Sitôt qu’elle aperçoit dans le lointain le rétablissement possible de la taille ou de la dîme, son parti est pris: elle se bat à mort.» Devoir ou intérêt, patriotisme ou haine, calculs ou sentiments, tout rapproche les Français dans un même élan de résistance contre les auteurs du manifeste qui se figuraient les intimider, les désunir et les vaincre aisément. Un étranger, qui n’a jamais absous les crimes dont il fut le témoin, mais qui fut un témoin clairvoyant, l’Américain Morris, résumait ainsi, le 17 août, l’effet des déclarations de Brunswick sur les Français: «Soyez tous contre moi, et faites bonne résistance, car vous n’avez plus d’espoir.»
Elles firent plus, pour déterminer à l’action les énergies nationales réveillées par la Révolution, que les appels d’André Chénier, plus même que la proclamation de la patrie en danger, antérieure de quelques jours. Les Girondins, après avoir par leurs intrigues compromis cette œuvre de restauration nationale, seule ressource pourtant que la France trouvât dans la crise où ils l’avaient jetée, s’efforcèrent encore d’exploiter à leur profit les passions populaires. Mais le jour où ils ont livré la Législative à l’émeute, ils ont eux-mêmes miné le terrain sur lequel ils avaient formé leurs précédentes intrigues. Ce n’est plus dans l’enceinte d’une assemblée, c’est dans les sections et les clubs; ce n’est plus dans les comités, c’est dans la rue elle-même que doit se décider le succès de leurs trames. Ce domaine n’est plus le leur: ils y sont mal à l’aise, trop philosophes, trop lettrés, trop orateurs pour ce peuple qui veut des actes et non des paroles. Leur maladresse à manier l’émeute a paru dans l’échec qu’ils ont essuyé au 20 juin. Ils s’en rendent compte, se défient d’eux, et du coup sont suspects par leurs hésitations, dont les violents devinent les motifs. Le 24 juillet, Brissot est hué par eux, lorsqu’il propose à l’Assemblée la suppression du pouvoir royal et une régence aux mains de ses amis.
Alors, dans les quinze jours qui précèdent la ruine définitive de la monarchie, on voit les Girondins se rattacher désespérément, pour établir leur pouvoir, à l’Assemblée qu’ils ont détruite eux-mêmes. Ils touchent au but; mais par un effet fatal de la crise extérieure et intérieure qu’ils ont provoquée, le terrain se dérobe sous leurs pieds. Le 7 août, Pétion supplie Robespierre de retenir l’émeute, de laisser les députés proclamer la déchéance, Vergniaud et Guadet proposent à Louis XVI d’abdiquer. Il est trop tard: le roi est impuissant. Quand le 3 août il se déclare prêt à maintenir jusqu’à son dernier soupir l’indépendance nationale, personne ne le croit plus. Ses intrigues sont soupçonnées, et vont être connues. L’Assemblée ne peut plus ni dissimuler, ni délibérer: la rue a envahi les tribunes. Pour ne pas tout perdre, au moment décisif, les Girondins se résignent et subissent l’alliance des hommes qui savent diriger les masses populaires. Pour l’émeute qu’ils préparent, le 9 août au soir ils acceptent un auxiliaire, Danton, et se donnent un maître. Le pouvoir que, le 10 août, ils enlèvent au roi passe inévitablement au ministre de la justice, véritable chef du Conseil exécutif provisoire. «On m’a reproché, écrivait plus tard Condorcet, d’avoir donné ma voix à Danton. Voici ma raison: il fallait un homme qui eût la confiance de ce peuple dont les agitations venaient de renverser le trône, un homme qui, par son ascendant, pût contenir les instruments méprisables d’une révolution utile, glorieuse, nécessaire.»
Toute la politique et le caractère des Girondins s’éclairent à cet aveu de la dernière heure. Il n’est pas possible qu’ils ne méprisent pas les organisateurs, et surtout les agents de l’émeute, Santerre, Maillard, Marat, Rossignol, des assassins ou des pillards. Mais ils les emploient au service de leurs ambitions, incapables sans eux d’accomplir la Révolution qu’ils souhaitent. «Je désirais l’insurrection, dira Pétion en 1793, mais je tremblais qu’elle ne réussît pas.» Elle a réussi, et pourtant leurs calculs ont été déçus. Le République appartient à Danton.
Elle est à lui, du premier coup, parce qu’il l’a faite, et qu’il peut et veut la diriger dans le sens où elle s’est établie. Plus tard, devant ses juges, il revendiquera l’honneur d’avoir préparé le 10 août, et donné ensuite le signal de l’émeute en ordonnant la mort de Mandat. Danton est né en 1759 dans une famille de bourgeois champenois, qui comptait parmi ses membres des prêtres, des négociants, des hommes de loi. Par l’éducation qu’on donnait aux jeunes gens de sa classe, par sa science du droit, il avait pris place au barreau parmi les avocats, et ne semblait pas destiné à devenir un démagogue. Il l’avait été pourtant dès les premiers jours de la Révolution, par son admiration pour la plèbe romaine et ses héros, par l’effet de son tempérament physique qui le faisait peuple, en dépit de ses origines, de son instruction, de sa condition. Son portrait le plus ressemblant est celui d’un vrai paysan, le teint vermeil, les yeux d’un bleu clair intense, le nez petit et imperceptiblement formé, une ossature solide et des chairs saines. Tous les contemporains ont noté ses formes athlétiques. Ils le comparent à «un colosse, à un boule-dogue, à un géant des terres magellaniques». Son langage justifiait ces images; son éloquence, ses plaisanteries, chaudes et colorées, étaient celles de la halle, de la rue, du ruisseau même. Par là il était compris du peuple, et s’il parlait sa langue, il comprenait aussi ses passions, les servait et les dirigeait.
Théoriciens et ambitieux, les Girondins faisaient de la République un idéal politique propre à leur donner le pouvoir. Les Français n’y voient qu’un fait, la ruine d’une royauté suspecte. Pour eux, il s’agit de ne pas subir la conquête à main armée, les exécutions militaires de Brunswick, la vengeance des émigrés proscrits, la restauration de l’ancien ordre fiscal et féodal. Crainte ou patriotisme les livrent aux hommes qui ont le sentiment de ces nécessités, qui ordonnent la guerre, et, pour la faire avec succès, créent non seulement une République, mais un gouvernement.
Le gouvernement de Danton, c’est la Terreur. Il ne faut pas confondre la Terreur avec les émeutes sanglantes qui, depuis 1789, ont marqué les principales étapes de la Révolution, ni la faire remonter, comme certains contemporains et comme Taine, jusqu’au 14 juillet. La Terreur a été organisée par Danton, au lendemain du 10 août 1792. L’émeute est l’anarchie perpétuelle: la Terreur est un gouvernement avec ses lois propres, les décrets contre les prêtres et les émigrés, ses rouages, les tribunaux révolutionnaires établis le 17 août, son ministre principal, le ministre de la justice, le «ministre du peuple». Il faudrait presque avoir vécu à cette époque de crise où les émeutes parisiennes favorisaient l’invasion de l’étranger, pour comprendre que des hommes aient pu songer à chercher dans ces passions sanglantes et anarchiques les éléments d’un régime assez fort pour protéger la patrie en danger. Leur propre témoignage pourtant éclaira la nature de leur œuvre, encore aujourd’hui discutée.
Lorsque, le 18 août 1792, instituant le tribunal révolutionnaire, Danton s’écriait: «Que la justice des tribunaux commence, la justice du peuple cessera», et quand plus tard il ajoutait: «Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être», il formulait un programme. Pour éviter l’émeute désordonnée, la Terreur désigne et livre sans jugement, mais avec une sorte de régularité, les victimes qu’elle irait chercher. L’État révolutionnaire prélève méthodiquement l’impôt du sang nécessaire aux appétits de ceux qui l’ont constitué. Pour durer et gouverner, il se conserve les moyens de combattre l’invasion. Danton et les jacobins font du massacre régularisé un système. Les crimes de septembre en sont la plus triste application: et c’est plus à leurs yeux qu’une mesure du salut public, c’est le «premier article de leur credo», selon le mot de Collot d’Herbois. «La justice, dira plus tard Billaud-Varennes, c’est la volonté du peuple.» Constatant que nulle puissance humaine ne pouvait empêcher le débordement de la vengeance populaire, Danton a imaginé d’en canaliser le cours sanglant. Il a organisé un tribunal et permis les massacres de septembre. Et «ce grand œuvre terminé», il appelle les Français aux armes.
On peut être surpris qu’avec un tel préambule, son appel ait été entendu. On l’est moins en lisant dans Joseph de Maistre cette phrase que M. Sorel a justement relevée: «Il s’agit surtout de maintenir l’intégrité de la France et nous ne le pouvons qu’en combattant pour le gouvernement, quel qu’il soit.» Si détestable que fût dans son principe et ses effets la Terreur, les armées, les volontaires et leurs chefs l’acceptèrent pour l’énergie qu’elle apportait au service de la défense nationale. Valmy, leur première victoire, coïncida avec la première séance de la Convention, où, pour les mêmes raisons, les députés se crurent obligés d’absoudre les septembriseurs et leurs chefs.
En elle-même, l’affaire de Valmy n’était qu’un combat d’artillerie, avec cinq cents hommes à peine atteints de part et d’autre. Ses conséquences furent incalculables: le soir même, les généraux prussiens proposaient un armistice. Le 23 septembre, ils offraient la paix. Le 30 septembre, ils se retiraient sur la Meuse; le 11 octobre, de Verdun, ils reprenaient les négociations. Le 23 octobre, le territoire de la République était complètement évacué. L’ennemi avait employé cinq mois à forcer nos frontières: un mois, presque un jour, la rencontre de Valmy, avait suffi à les lui reprendre.
Les Allemands avaient cru l’occasion propice de dépouiller la monarchie française. Ils rencontraient un peuple résolu à se défendre; à sa première résistance, ils reculaient, surpris et même sympathiques. Les généraux et les politiques sentaient leurs calculs déjoués, leurs troupes compromises et découragées, et les volontaires de la France «comme de petits coqs dressés sur leurs ergots, prêts à tout». Les soldats ennemis, le soir même de Valmy, semblaient former des vœux pour cette nation consciente d’elle-même désormais, comme si sa résistance venait de leur révéler à eux-mêmes le secret d’une existence nouvelle: «De ce jour, disait Gœthe au bivouac à ses compatriotes, date une nouvelle époque de l’histoire du monde. Vous pourrez dire, j’y étais.» Combattre une nation tout entière, sans être assuré de ses propres sujets, parut aussitôt aux souverains allemands une affaire malaisée, dont les profits pourraient ne pas couvrir les risques. Il y a des parties qu’il faut gagner du premier coup: «On s’est flatté, disait Mercy, de suppléer à tout par la force, et la force a manqué. Les Français ont supporté l’épreuve décisive, celle qui a fait la ruine des Polonais et la puissance des Américains. Cette nation a vu les armées étrangères sur son territoire et elle est restée inébranlable dans ses idées. Il faut renoncer à l’espoir d’enchaîner une nation entière, une masse de 24 millions d’hommes, abandonner la contre-révolution et les émigrés.» En résumé, Valmy sauva la France en retirant à ses ennemis l’envie et l’espoir de la perdre.
Ils réfléchirent qu’il était plus aisé et meilleur d’achever la Pologne que d’entamer la République. Les Allemands s’étaient flattés de dicter des lois à l’Europe. En s’attardant à l’ouest, ils risquaient de voir Catherine leur en dicter en Orient. La tsarine plaisantait leur déconvenue, ne leur fournissait aucun secours, et se hâtait d’annexer les Polonais à son empire, assurée de vaincre «les jacobins de la Vistule». Pour la surveiller les Prussiens et l’Autriche quittèrent précipitamment les rives de la Meuse et du Rhin. La guerre à l’ouest «n’était plus ce qui les intéressait». Le 24 octobre, le roi de Prusse, son ministre Haugwitz et l’agent de l’Autriche Spielmann se réunirent à Merle près de Luxembourg, pour essayer de s’entendre et de défendre leurs intérêts contre Catherine II: Haugwitz réclama la part de Pologne que son maître convoitait; Spielmann demanda la Bavière pour l’Autriche (6 novembre). Chacun voulait s’arrondir: mais la Prusse n’était pas disposée à donner toute l’Allemagne du Sud à sa rivale: la lui refuser pourtant, c’était abandonner la Vistule aux Russes.
C’est alors qu’apparut, après Valmy qui mit le fait en pleine lumière, la situation nouvelle de la France et de l’Europe, si différente pour le salut de l’une et la confusion de l’autre, de ce qu’elle était au temps de la guerre de Sept ans. En réduisant les Français à se défendre, les souverains leur apprirent par une rude leçon à se défaire, provisoirement au moins, des préjugés qui leur servaient de règles dans leurs rapports avec eux. La nécessité où ils les mirent leur suggéra d’instinct une règle meilleure, celle de l’intérêt présent, de l’intérêt unique de la patrie. Au dix-huitième siècle, ils s’étaient perdus, en se mêlant à la fois de l’Orient, des affaires germaniques, en même temps que du partage des continents nouveaux. Ils se trouvèrent, dès qu’ils furent obligés de ne penser qu’à eux, seuls en face de l’Allemagne.
Il ne fallut qu’un instant à Danton pour s’improviser diplomate. Il reconnut dans Talleyrand le seul homme capable de limiter à un duel avec l’Allemagne l’énorme charge de la défense nationale, de contenir l’Angleterre. «Il faut agir sur des bases nouvelles, disait-il, ou plutôt, en s’abstenant d’agir, il faut se borner à prévenir les coups qui pourraient être portés de ce côté.» Talleyrand formule ce programme. Danton, à côté de Lebrun, ministre en titre des affaires étrangères, s’efforce de l’exécuter, recherche les amitiés qu’il a gardées à Londres, y envoie Noël, avec la promesse en outre de ne plus faire de propagande en Hollande, de céder aux Anglais Tabago et l’Amérique du Sud qu’ils convoitent. Fut-ce à ces efforts qu’il fallait attribuer la neutralité anglaise? On ne peut au moins douter de leur opportunité: la neutralité de l’Angleterre enchaîna le cabinet autrichien, au moment où Valmy décourageait la Prusse.
La situation des puissances allemandes, par un retour des choses qu’elles n’avaient pas prévu, fut aussi compliquée, aussi douteuse que celle de la France devenait simple et rassurante. Pour elles, le règlement des affaires germaniques était lié aux affaires d’Orient. C’était pour se disputer l’Allemagne que les successeurs de Frédéric II et de Joseph II s’associaient aux projets de conquête des Russes. Désormais les affaires d’Orient ne pouvaient plus se régler sans la volonté de l’Angleterre qui avait pu sacrifier la Pologne, mais, avec Pitt, veillait sur Constantinople. Pendant tout le dix-huitième siècle, l’Allemagne s’était divisée, par la rivalité de l’Autriche et la Prusse; cette constitution d’ailleurs de deux grandes souverainetés la rapprochait plus de l’unité, lui préparait un meilleur avenir que le morcellement consacré par les traités de Westphalie. Subitement le programme s’arrêtait, en se heurtant à des intérêts trop nombreux. L’Allemagne demeurait moins divisée, mais aussi impuissante que dans le passé. Son avenir était subordonné à un bouleversement total de l’Europe. De même, le rêve de la Russie, qui depuis Pierre le Grand se réalisait par des progrès successifs, se trouvait brusquement limité par l’obstacle que l’Angleterre dressait sur la route des Balkans.--L’Angleterre, enfin, après l’ivresse des conquêtes, avait subi en Amérique une défaite qui la rendait plus attentive à son empire oriental. Le grand mérite du second Pitt fut de comprendre que son pays, en 1792, ne pouvait plus se contenter de la politique très simple qui lui avait permis de dépouiller ses rivaux en les occupant sur le continent. De nouveaux bouleversements européens lui en susciteraient d’autres, plus dangereux peut-être. La question d’Orient en un mot était posée: elle domine le siècle qui s’achève. Elle intéresse toute l’Europe.
Sur ce terrain, les convoitises des puissances qui par la violence et l’intrigue avaient étendu depuis cent ans leur domaine, se heurtent et se limitent. Où le droit était demeuré impuissant, la force et la raison d’État interviennent et s’enchaînent elles-mêmes. Le respect des faibles, que la justice conseillait, l’intérêt l’exige, la politique l’obtient.
Ce fut une phase nouvelle dans l’histoire politique de l’Europe, singulièrement favorable à la France, que le moment où les calculs de la politique européenne confirmèrent, au lendemain de Valmy, la victoire remportée par le droit et le peuple français sur la force et sur les convoitises des souverains allemands. Les circonstances se prêtaient d’elles-mêmes à la restauration de cet ancien système d’équilibre européen que Frédéric II, en 1740, se vantait d’avoir détruit. Il l’avait été en effet par l’abus de la force et de la raison d’État; pourtant il se reformait, par une suite du même principe: l’intérêt commun de toutes les puissances à maintenir entre elles une balance pour leur sauvegarde leur imposait, dans une certaine mesure, le respect du droit et des nations. C’est par l’application de ces maximes que la France au dix-septième siècle s’était relevée avec Richelieu. Elle avait l’occasion de les appliquer encore en 1792 au service de sa défense et de sa grandeur, à la condition pourtant de régler ses actes sur les faits, de renoncer à l’imitation servile du passé, ou à des rêves d’avenir chimériques et dangereux.
LA VICTOIRE: LES AMBITIONS DES GÉNÉRAUX
Si les Français avaient tiré de la victoire de Valmy tous les avantages qu’elle comportait, ils auraient facilement retrouvé la paix nécessaire à l’achèvement de la Révolution, et, par la paix, une grande influence en Europe. Ils étaient maîtres de leurs frontières: le corps d’armée de Champagne se portait sur Valenciennes et couvrait le Nord que le duc de Saxe-Teschen et les Autrichiens menaçaient à peine. L’armée du Rhin, commandée par Biron, mal équipée, mal armée, mais enthousiaste, suffisait à défendre l’Alsace contre les princes d’Empire qui ne se pressaient guère d’envoyer leurs troupes à l’Empereur. Les Suisses se décidaient, le 26 décembre 1792, à reconnaître la République; sur les Alpes enfin les soldats de Montesquiou et d’Anselme étaient de force à fermer les routes de la Savoie et du comté de Nice.
Les principaux dangers dont la nation eut alors à se garder venaient d’elle-même; l’ivresse de se sentir libre et victorieuse après s’être crue asservie et perdue; et le souvenir des conquêtes anciennes réveillé par le succès facile qu’elle venait de remporter. Sur sa frontière, protégée de l’invasion, au nord, à l’est, au midi, les peuples saluaient sa victoire d’applaudissements qui devaient la griser plus encore que son propre orgueil. En Allemagne, les apôtres de la propagande, le Wurtembergeois Kœner, le professeur de Mayence, Dorsch; les publicistes Schneider, de l’Argus, Cotta, de la Gazette pour les lumières et la liberté invitaient les Français à la croisade. Des Savoisiens réfugiés à Paris, des jacobins de l’Isère et du Lyonnais la souhaitaient et l’organisaient, tandis que les Niçois recherchaient l’armée d’Anselme. Des Belges de Liège surtout, des Bataves réfugiés depuis 1787, adressaient à la Convention les mêmes appels. Résisterait-elle à ces appels mieux que l’Assemblée législative, dans la joie du triomphe qui coïncidait avec ses premières séances? Il fallait qu’elle considérât la victoire comme inespérée et la paix comme nécessaire, pour renoncer au rêve formé par la Révolution d’émanciper les peuples autour d’elle. Elle hésita: dès le 3 septembre 1792, Duhem, un jacobin, lui demandait d’affranchir le Brabant, d’envahir les Électorats. Les Girondins, craignant de voir les Jacobins profiter à leur tour de cette croisade, la répudiaient: «Vous avez consacré le principe de ne point faire de conquêtes», dirent-ils le 29 septembre à propos de la Savoie.--«Ne précipitons pas nos décisions», répliquait Danton embarrassé par les désirs de ses amis, la résistance des Girondins et les scrupules de son patriotisme.
Elles se précipitèrent pourtant, malgré lui, par l’entraînement du peuple et des armées à la suite des généraux chargés de la défense nationale. Ce n’est pas seulement à la fin de la Révolution que les chefs d’armée ont décidé des destinées de la France et de ses rapports avec l’Europe. Leur ambition, leurs intrigues, dès 1792, lui ont imposé une guerre de conquêtes, contraire à ses intérêts, conforme à ses traditions d’extension en Allemagne et aux Pays-Bas, sur les Alpes. La royauté est à peine ruinée que la République est déjà menacée de la dictature militaire. Nul n’en a plus approché que Dumouriez; mais, comme Bonaparte plus tard, Dumouriez n’est pas le seul de son espèce alors. Il appartient à une catégorie d’hommes de l’ancien régime, intrigants et actifs, qui excellent à mêler au langage des passions révolutionnaires les discours classiques sur les frontières naturelles, qui, chargés de défendre la France, savent réveiller en elle le goût de la conquête et l’encouragent par leurs victoires.
Custine donne le branle: né à Metz en 1740, officier dans la guerre de Sept ans, mauvaise école pour ses pareils, admirateur de Frédéric II, et fervent imitateur de ses méthodes, Custine avait pris dans l’armée et la nation une très grande place. Lieutenant général dès 1791, il s’était trouvé un moment député aux États généraux, et se croyait apte à tout, parce qu’il était prêt à tout. La politique financière n’avait pas de secrets pour lui: il en remontrait à Necker. Depuis qu’il avait visité la cour de Prusse, il s’imaginait connaître toute l’Europe. Il avait sa politique étrangère qui se ramenait, selon la tradition, à une guerre inexpiable contre l’Autriche. Il voulait, en outre, la liberté par la guerre: «Pour être libre, il faut détruire la maison d’Autriche.» Son ambition, d’ailleurs, trouvait la Révolution bien lente à reconnaître son génie, son zèle. Quand on lui offrit, au lieu d’un commandement sur la frontière réservé à Biron, à Dumouriez, la direction du camp de Soissons avec l’armée de l’intérieur, il se fit réclamer par les patriotes de Landau, pour être à l’avant-garde. Il n’avait obtenu d’abord, sur le théâtre des opérations, qu’un bout de rôle. Mais il l’étudiait de manière à s’y tailler un succès de premier ordre: «C’est à nous de nous signaler, disait-il le 30 août, avec les faibles moyens qui nous restent, de façon à prouver que nous étions dignes du salut de l’empire.»
Valmy l’offusqua à la fois et le servit. Il enviait Dumouriez, mais il profita du désarroi où sa victoire jetait les Allemands. Le 29 septembre 1792, il marchait sur Spire, et commençait, sans ordre, la croisade révolutionnaire sur le Rhin. Il appelait à lui les chefs de la propagande allemande, Stamm, Cotta, Bœhmer, le professeur de Gœttingue. Il n’avait ni ressources, ni instructions: ce fut donc par des contributions levées à Worms sur le clergé et sur les nobles qu’il entreprit cette aventure. Les armées de la Prusse et de l’Autriche étaient éloignées: les patriotes allemands se groupaient autour de lui, théologiens, poètes, savants, prêchant à leurs concitoyens l’ère nouvelle. Custine réussit le 20 octobre à prendre Mayence, dont le principal défenseur, l’ingénieur Eckemeyer, se fit aussitôt citoyen français. Les Français atteignaient le Rhin, non en vainqueurs comme autrefois, mais en amis, en frères, en apôtres. La croisade révolutionnaire leur donnait sans effort leurs frontières naturelles. Ils surent gré à Custine de l’avoir entreprise, d’avoir agi, quand ils délibéraient encore. Ainsi, Allemands et Français servaient ses ambitions, sans pénétrer ses desseins que masquait la propagande, et lui laissaient faire une guerre destinée à la conquête et à la dictature.
Ce furent les populations du Rhin qui, les premières, reconnurent l’intrigue et dénoncèrent l’intrigant. Custine arrivait devant Francfort. Cette ville s’administrait librement par une aristocratie de magistrats, et de plus elle était riche. Sous prétexte de lui donner plus de liberté encore, et pour la dépouiller, Custine et son lieutenant Neuwinger frappèrent les magistrats d’une contribution de 2 millions de florins. Le peuple soutint ses chefs: «Pourquoi nous imposer des bienfaits dont nous n’avons nul besoin? C’est un pillage régulier. Une grande nation comme la vôtre veut-elle de l’argent ou des amis?» Cette résistance déchirait les voiles. Custine s’en irrita, et, voulant la briser, il achevait, le 27 octobre, de découvrir ses projets: «Cessez, disait-il aux Francfortois, de vous repaître de chimères.» La réalité qu’il offrait, c’était la conquête. Du coup, elle apparut à l’Allemagne désabusée ce qu’elle avait été au temps des luttes anciennes pour la possession du Rhin: «Ces républicains, s’écria un pamphlétaire, sont les frères des soldats de Louis XIV, les brûleurs du Palatinat; Custine est un bandit. Les philosophes de Paris l’ont chargé de faire la guerre aux palais. Il la fait aux caves, aux greniers, aux cassettes.»
Ce mouvement d’indignation n’effrayait guère Custine. Il espérait fixer sa conquête et l’étendre avec le concours des Français. Il spéculait sur la fierté de la nation grisée par ses succès: «N’aurait-il pas le droit de porter ses forces partout où le demanderaient la sûreté et la gloire de l’armée?» Le gouvernement semblait l’y autoriser, l’y inviter en lui donnant le pas sur les autres généraux de la frontière, Biron, Bournonville, Kellermann même (novembre 1792). Et alors fièrement il prenait le titre de «Citoyen français, général commandant les armées de la République sur le Haut et le Bas-Rhin, au centre de l’empire et en Allemagne.» Peu lui importait qu’un pamphlétaire, au delà du Rhin, signalât ses «accès d’humeur cromwelienne», si, à Paris, son ambition était plus agréable que suspecte.
Mais il n’eut pas le temps d’achever sa fortune. Sans doute, son armée, qui n’était pas celle de Bonaparte cinq ans plus tard, lui eût opposé une résistance inattendue. Des officiers autour de lui blâmaient le traitement imposé à Francfort, et n’auraient pas subi un dictateur. Les Prussiens d’ailleurs se chargèrent de mettre fin au rêve. Au milieu de novembre 1792, Brunswick ramenait ses troupes dans les provinces rhénanes. Le 28, Custine craignant d’être coupé, recula, découvrit Francfort que les Hessois réoccupèrent, et se trouva dans Mayence réduit à la défensive. Il perdait la partie laissant à la France, un instant séduite, la charge d’acquitter les frais.
Sur un théâtre différent, avec des ressources plus restreintes encore, Anselme à Nice s’essayait au même rôle. Appelé par les habitants du Comté, le 28 septembre 1792, il prétendit d’abord apporter l’ordre et la liberté. La liberté, ce fut l’annexion, déguisée par une motion du club de Nice qui demanda, le 21 octobre, le retour du pays à sa patrie primitive, la République française. L’ordre fut établi par la troupe, au profit de la populace: «pillage, viols, concussions arbitraires, voilà les fléaux de cette région que vous avez rendue à la liberté», écrivait, le 18 novembre, un commissaire du Conseil exécutif. Anselme n’en était pas moins fier de son œuvre, au point de réclamer le bâton de maréchal, et, jetant les yeux au delà des Alpes sur l’Italie, il étudiait avec un député en mission, Arena, un vaste plan de conquête: il se voyait chassant le pape de Rome, occupant le Milanais et ruinant le Piémont, seule puissance militaire de la péninsule. C’était par Gênes et par la mer qu’il conduirait ses armées victorieuses, nourries aux dépens des petits souverains et du clergé italien. Et déjà, il offrait à Paris les riches dépouilles de la terre italienne, intrigant, ambitieux, première ébauche très imparfaite d’un Bonaparte conseillé par Salicetti.
De tous les points de l’Italie, ses intrigues attiraient les ambitions. Le 21 novembre 1792, notre agent à Gênes, Naillac, l’appelait à Turin et Milan. «C’est en Italie qu’il faut vaincre les Allemands, écrivait notre chargé d’affaires à Venise. Les peuples, sachant qu’on ne veut pas les conquérir, se prêteraient à l’invasion»: croisade et conquête comme sur le Rhin. Nul n’était plus ardent à les réclamer toutes deux que Mackau, créature à Naples de Dumouriez qui trouvait la prise de Rome facile et lucrative: «Il faut inviter le pape à renoncer avec sa caste à l’athéisme, à se rendre à la raison, à la vérité, à la nature et à Dieu.» Dès le mois d’octobre, Mackau prêchait cette guerre à «l’Infidèle». Anselme s’offrait à diriger cette glorieuse et prenable entreprise. L’heure n’était pas encore venue, d’ailleurs, où elle pouvait plaire aux Français et réussir: Anselme ne paraissait pas de taille à l’exécuter. C’était aux Pays-Bas que devait se tenter le premier essai de dictature militaire. Mais entre Dumouriez et Bonaparte, entre la guerre de 1792-1793 et les campagnes d’Italie, Custine, Anselme, avec leurs projets de conquête révolutionnaire et leurs rêves de soldats ambitieux, sont des termes de comparaison qu’il ne faut pas négliger. Les généraux s’imposent à la République de sa naissance à sa ruine.
La guerre que Dumouriez conduit aux Pays-Bas n’est pas, comme les opérations de Custine sur le Rhin, d’Anselme sur les Alpes, une entreprise exécutée et conçue sur la frontière sans le concours de la nation. C’est une affaire commune à la France et au chef de l’armée des Pays-Bas qui se réserve la meilleure part. Dumouriez n’a rien négligé pour mettre les Français dans ses intérêts. Au temps où le combat n’était pas terminé entre le roi et la Révolution, il avait trouvé le moyen de les ménager l’un et l’autre: «il identifiait la nation et Louis XVI dans son cœur.» Après la victoire des Jacobins, il leur avait également donné une place dans ses affections, la plus large bientôt pour leur faire approuver, dès le 28 août, son plan d’invasion de la Belgique. Dans le développement de ses ambitions, l’invasion et la défense de la Champagne n’étaient qu’un épisode: il comptait toujours prendre ses quartiers d’hiver à Bruxelles.
Alors Valmy avait fait de lui presque un héros national: c’était mieux encore. On ne parlait de rien moins que de le nommer maréchal de France. De tous les ambitieux qui avaient préparé en 1792 cette guerre, il était le seul à qui elle eût réellement réussi. Ce succès unique n’était pas pour décourager son ambition, ni son esprit d’intrigue. Il négocia avec les Prussiens, dans l’espoir de les associer à son entreprise de Flandre. Dès le 27 septembre 1792, il chargeait un prisonnier de la maison civile du roi de Prusse d’aller dire à Frédéric-Guillaume que, placé par l’universelle confiance au plus haut degré d’autorité, il le laisserait se tirer du mauvais pas, s’il voulait combattre avec les Français la maison d’Autriche. Il traitait au nom de la France: le ministre des affaires étrangères, Lebrun ne le désavoua pas. Au contraire, il l’autorisa à suivre les négociations, et jusqu’au 25 octobre Dumouriez s’efforça de faire préférer aux Prussiens l’alliance de la France «à celle de la perfide et dangereuse Autriche». De nouveau, le général se retrouvait aux avant-postes le chef de la diplomatie française, ainsi qu’au mois d’avril, escomptant toujours l’amitié de la Prusse pour détruire l’Autriche et lui reprendre les Pays-Bas. Il négligeait ainsi ses véritables devoirs et l’intérêt de la France, épargnait l’armée prussienne dont il aurait pu gêner la retraite précipitée, et perdait par l’ambition des conquêtes l’occasion de consacrer dans un traité honorable et avantageux les résultats de la défense nationale. Trop heureux d’échapper à si peu de frais et par une feinte négociation, les Prussiens lui refusaient leur concours le 8 novembre définitivement: «ils ne voulaient pas servir l’expansion de la République.»
Dumouriez ne s’en troubla pas autrement. Si ses intrigues échouaient à la cour de Prusse, elles avaient une fois de plus réussi à Paris. Il y était venu vers le 11 octobre 1792: supérieurement il avait manœuvré auprès des différents partis, hésitants, hostiles même à ses plans de conquête. D’accord avec les Jacobins déterminés à la guerre, avec Couthon et Robespierre, il flattait les Girondins pour les désarmer, dînait chez Roland, offrait des bouquets à sa femme, écrivait à Gensonné, tandis qu’il décidait Danton et ses amis. Le Conseil exécutif, dès le 6 octobre, lui avait donné le commandement absolu de l’armée des Pays-Bas et tracé un programme qui favorisait ses ambitions: «affranchir en Belgique les peuples opprimés et poursuivre sur son territoire le plus mortel ennemi de la République». Peu de jours après, Dumouriez avait gagné plus de terrain encore: il devenait l’homme nécessaire en qui s’incarnaient la gloire et les espérances de la République, le champion unique de la grande entreprise que la France avait résolue pour atteindre ses frontières naturelles. «Nous avons sauvé la patrie, écrivait-il à Kellermann le 25 octobre; il s’agit de la faire triompher au dehors. Le désir de toute la nation et le véritable intérêt de la République est que nous hivernions hors de nos frontières. Le Rhin doit être la seule borne de nos campagnes depuis Genève jusqu’à la mer. Arrive ensuite ce qui pourra. Mais lorsque nous aurons rempli notre tâche, la révolution de l’Europe sera bien avancée.» Cette lettre était l’écho fidèle des discours que Dumouriez avait tenus aux Français pour les entraîner à sa suite, langage de la propagande, appel à la tradition. Il avait été entendu: le Conseil exécutif, le 29 octobre, l’investissait de la lieutenance générale des armées de la France, lui subordonnait Kellermann et Valence, lui donnait «carte blanche» enfin. A peine née, la République se livrait à un soldat. «Vous êtes regardé par la France comme son héros», lui écrivait Lebrun le 8 novembre.
La victoire de Jemmapes (6 novembre 1792) consacra son prestige et ses projets. Que ne pouvait-on attendre d’un général et d’une armée qui, en un mois et demi, arrêtaient les Prussiens et mettaient les Autrichiens en déroute? Les Français, à Valmy, avaient vaincu en désespérés: à Jemmapes, ils devenaient des conquérants victorieux. Toujours la victoire, et désormais la conquête.
La Convention, jusque-là froide ou hostile, applaudit tout entière à ce succès éclatant et en accepta les conséquences. C’est un jacobin, Jean Debry, qui, le 9 novembre, propose en l’honneur des héros de Jemmapes une fête nationale. C’est Vergniaud qui la fait décréter et annonce à l’Europe la reprise officielle de la guerre de propagande: «Je le jure, chacun de vos combats sera un pas fait vers la paix, l’humanité et le bonheur des peuples.» Le 19 novembre, sur la proposition de l’Alsacien Ruhl, la Convention décrète, séance tenante, sans même en référer à son comité diplomatique, la guerre aux rois, la propagande armée en faveur des peuples:
«Au nom de la France, elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui seraient vexés pour la cause de la liberté.»
Les événements conspiraient avec les hommes, les armées avec leurs chefs, pour entraîner une seconde fois la nation française, aveuglée par ses traditions, dans un conflit avec l’Europe que l’intérêt lui prescrivait d’écarter. Pas plus que la précédente, cette seconde guerre de la Révolution n’était un effet de ses doctrines propres, ni un plan formé par ses hommes d’État. Mais elle mit plus que jamais la France dans la direction des conquêtes, suivant l’expression de Metternich, la République à la merci des généraux et plus tard des armées.
BIBLIOGRAPHIE
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SYBEL. Histoire de l’Europe, etc., tome Ier.--Louis BLANC. Histoire de la Révolution française, tome VI à X.--MICHELET. Histoire de la Révolution, tomes III et IV.--A presque tous les livres cités dans la bibliographie des chapitres I et II, ajouter spécialement pour celui-ci:
CHUQUET. Les guerres de la Révolution; tome Ier, Première invasion prussienne, Paris, 1886; tome II, Valmy, Paris, 1887; tome III, la retraite de Brunswick, Paris, 1887; tome IV, Jemmapes et la conquête de la Belgique, Paris, 1890; tome V, l’expédition de Custine, Paris, 1890.
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Sur DANTON, consulter: ROBINET, Mémoires sur la vie privée de Danton, Paris, 1865; Procès des Dantonistes, Paris, 1879; Danton émigré, Paris, 1887.--ANTONIN DUBOST, Danton et les massacres de septembre, Paris, 1885.--MORTIMER TERNAUX, Histoire de la Terreur, Paris, 1862-1869, tome IV à VI.--AULARD, _l’Éloquence parlementaire pendant la Révolution_, Paris, 1885, tome II.
Sur TALLEYRAND, consulter: BULWER-LYTTON, ouvrage cité.--MIGNET, Portraits et notices, tome Ier.--SAINTE-BEUVE, Nouveaux lundis, tome XII.
Documents:
Documents cités par M. Sorel, d’après les Archives des affaires étrangères.--BARTHÉLEMY, Papiers édités par Kaulek, Paris, 1886.--VIVENOT, Quellen sur Geschichte der Deutschen Kaiserlichen Politik, 2 vol., 1873, continué par Zeissberg, 1882; Vertrauliche Briefe von Thugut, 2 vol., Vienne, 1872; Zur Genesis der Zweiten Theilung Polens, Vienne, 1874.--DUMOURIEZ, Mémoires, Paris, 1822.--Mme ROLAND, Mémoires, 1823.--André CHÉNIER, Œuvres en prose.--RŒDERER, Œuvres, Paris, 1856.--Governor MORRIS, Mémorial, Paris, 2 vol., 1841.--CONTADES, Souvenirs, Paris, 1886.--MONITEUR, tome XII à XV.--AULARD, Recueil des actes du comité du Salut public, Paris, 1889;--Procès-verbaux de la Convention nationale, Paris, 1792.--DUBOIS-CRANCÉ, Analyse de la Révolution, Paris, 1895.
IV
LA GUERRE DE 1793
De Valmy à Jemmapes, il y a toute la différence entre une lutte pour la défense du sol national et une victoire dont la conquête est l’objet et le prix. La conquête sans doute n’est pas dans les desseins, d’abord, de la République et de ses chefs: mais les généraux la désirent, et leurs troupes en font une nécessité pour le gouvernement qui les emploie. Les ministres se résignent par politique à laisser les vainqueurs de Valmy occuper la Belgique. «Il faut, dit Rolland, faire marcher les milliers d’hommes que nous avons sous les armes aussi loin que les porteront leurs jambes. Autrement ils nous couperaient la gorge.» «Le retour des soldats nous perdrait, conclut Clavière.» Les considérants de l’arrêté du 24 octobre qui propose au patriotisme et à l’habileté des généraux la conquête des frontières rhénanes trahissent les mêmes préoccupations. Si la guerre recommence, et doit décider des destinées de la Révolution, c’est par la volonté des généraux, par la peur des républicains.
Ces motifs, d’ailleurs, on les dissimule. La Convention, comme l’Assemblée qui l’a précédée dans cette voie, n’avoue pas cette guerre de conquête, ni les motifs qui l’y déterminent. Elle se propose et présente à la nation et aux armées une tâche plus haute, où l’intérêt n’a point de part. Les peuples, Niçois, Brabançons, Bataves, Allemands de Mayence ont fait appel à sa justice et à sa puissance. Elle s’est déclarée, à la voix de Danton, «le tribunal d’insurrection des peuples». Le 19 novembre, sur la proposition de l’Alsacien Ruhl, elle décida que les peuples qui voudront s’affranchir seront protégés par elle. Dix jours après, Brissot lui montrait la République française environnée d’une ceinture de républiques sœurs.
Le 27 novembre enfin, Grégoire formulait dans son rapport sur l’annexion de la Savoie à la France le programme général et la théorie «de la guerre des peuples contre les rois». La France renonce au brigandage des conquêtes toujours, mais la nature a condamné les tyrans et l’a chargée de l’exécution de ses arrêts. «Le sort en est jeté, nous sommes lancés dans la carrière. Tous les gouvernements sont nos ennemis, tous les peuples sont nos amis. Ils seront détruits, ou ils seront libres. Ils le seront, et la hache de la liberté, après avoir brisé les trônes, s’abaissera sur la tête de quiconque voudrait en ramasser les débris.»
L’étendue et les risques de cette croisade n’effrayaient pas les Conventionnels. Brissot s’en réjouissait avec Dumouriez dont les intrigues avaient déterminé enfin d’une façon complète cette propagande: «Novus rerum nascitur ordo. C’est un combat à mort entre la liberté et la tyrannie, entre la vieille constitution germanique et nous. Pas un Bourbon ne doit rester sur le trône. Ah! mon cher, qu’est-ce qu’un Richelieu qu’on a tant vanté! Qu’est-ce que ses projets comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes révolutions. Ne nous occupons plus de ces projets d’alliance de la Prusse et de l’Angleterre, misérables échafaudages.» Dans ces conceptions chimériques, dans ce rêve de politique extérieure, les souvenirs de la vieille politique française, l’hostilité contre les empereurs d’Allemagne entrent pour une grande part. On invoque encore le nom de Richelieu, mais de plus en plus on dénature son œuvre, en prétendant le dépasser. On renonce même aux alliances classiques, en escomptant l’alliance incertaine de tous les peuples. La Convention ne calcule plus; elle se livre à l’enthousiasme, et livre l’avenir aux ambitieux.
Elle a pourtant parmi ses membres des politiques, Danton, Barère et leur confident Lebrun, chargé dans le ministère des relations extérieures. Incapables d’arrêter en pleine conquête les armées républicaines, ni de modérer la croisade révolutionnaire, ils essaient du moins d’assurer les profits, de limiter les risques de ces entreprises démesurées. Ils en réduisent l’objet à des conséquences pratiques, à des avantages immédiatement réalisables, et ne s’associent à la guerre que dans la pensée de les arracher à l’Europe. «Nous ne pouvons avoir la paix que par la guerre», écrit Lebrun, le 16 novembre. Le 4 décembre, lorsque les Belges demandent à la Convention de s’engager à ne traiter qu’après avoir fait reconnaître leur indépendance, Barère, qui présidait, refusa cette condition. Et quelques jours après, Danton envoyait de Belgique, par Camus, un projet de réquisitions et de contributions à établir aux Pays-Bas, qui n’était en somme qu’un plan d’annexion déguisée. A la politique étrangère, il appliquait déjà la méthode réaliste et brutale qu’il avait pratiquée depuis le 10 août dans la conduite de la Révolution elle-même. Tandis qu’il s’efforçait de constituer avec l’émeute par la Terreur un gouvernement, Danton étudia le moyen de faire servir la guerre à la République et à la France. Que les Français affranchissent les Belges, c’était bien. Il ne pouvait admettre qu’en outre ils s’épuisassent à cette œuvre de désintéressement: «Payez, nous vous affranchirons», disait un publiciste, pénétré de ses idées, dans un article du 4 décembre 1792. Danton demandait la confiscation des biens nobles et ecclésiastiques en Belgique, une demi-conquête de ce pays féodal encore où ces biens formaient la richesse principale.
Un mois ne s’était pas écoulé depuis le décret du 19 novembre qu’un nouveau décret, inspiré par Danton, rédigé par Cambon, celui du 15 décembre, substituait à la croisade annoncée la guerre de conquête, avec ses violences et ses nécessités. Par des phrases encore et des déclarations, la Convention masquait le démenti qu’elle se donnait elle-même: «Nous ne sommes point guidés par l’ambition des conquêtes. Nous ne voulons dominer ni asservir aucun peuple. Plus que jamais nous respectons l’indépendance des nations.» Par des sophismes aussi, elle expliquait comment la pensée lui était venue de lever des contributions sur les Belges appelés à la liberté: «Ce n’est pas aux rois seuls que nous avons fait la guerre. Nous avons à combattre leurs complices, les castes privilégiées. Aux peuples qui voudraient conserver ces castes, il faudra dire: «Vous êtes nos ennemis» et alors les traiter comme tels.» En réalité, la liberté qu’elle offrait aux Belges, c’était l’obligation de recevoir le gouvernement qu’elle leur imposait, les commissaires qu’elle leur envoyait pour les soumettre à ses lois: la conquête, en un mot, à leurs frais.
Si brutale que fût cette banqueroute des théories généreuses inscrites dans le décret du 19 novembre, il était d’une politique plus sage de limiter la guerre où les vainqueurs de Valmy avaient entraîné la France à des profits certains que d’abandonner la République aux risques et aux charges d’une croisade européenne. «Nous avons fait œuvre de dupes, disaient Danton et Cambon. La France n’est pas assez riche pour affranchir gratuitement les nations. On a annoncé de grands principes philosophiques. Il faut détruire les riches en Belgique, ou notre propre liberté serait en péril.» Et d’un mot, le Moniteur complétait leur pensée et donnait la formule de leur politique. «Plus la guerre sera ruineuse, moins elle sera longue.» Cette formule équivaut à celle que Danton nous a laissée de la Terreur: «que la justice des tribunaux commence et la justice du peuple cessera.» Il ne souhaitait ni la durée de l’émeute, ni celle de la guerre. Il cherchait la fin de l’une et de l’autre dans l’organisation des tribunaux révolutionnaires et de la Belgique conquise.
Pour faire accepter au peuple cette politique «très subtile», l’épithète est de lui, Danton continua d’ailleurs à parler le langage de la propagande. Il parut s’associer à cette croisade contre les rois, dont les Français se montraient fiers et enthousiastes. Et c’est pour cela sans doute que, trompée à son tour sur ses intentions et sur celles de ses amis, l’histoire a longtemps considéré comme une guerre de la Révolution aux monarchies européennes le grand conflit qui se préparait à la fin de 1792.
Rien n’a plus contribué à donner au conflit cette apparence que le jugement et l’exécution de Louis XVI. Le procès fait au roi de France sembla le procès de tous les rois: en Europe et dans la Convention il provoqua un échange d’interpellations et de manifestations qui parurent lui attribuer cette portée et ce sens.
Le 16 janvier 1793, lorsqu’on lut à l’Assemblée la dépêche de l’ambassadeur d’Espagne qui intercédait encore pour Louis XVI, Danton fit entendre des paroles qui, dans sa bouche, constituaient une véritable déclaration de guerre aux rois de l’Europe: «On ne compose point avec les tyrans. On ne frappe les rois qu’à la tête, on ne doit rien attendre de ceux de l’Europe que par la force des armes. Que le président dise à cet ambassadeur que les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu’ils ont acquise et qu’ils retrouveront pour exterminer les rois de l’Europe conjurés contre nous les forces qui, déjà, les ont fait vaincre.» Le 31 janvier, dix jours après la mort de Louis XVI, Danton reprenait plus brutalement encore: «C’est en vain qu’on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce gant, c’est la tête d’un roi. C’est le signal de leur mort prochaine.» Ces apostrophes étaient surtout destinées aux Français, dont il fallait soutenir l’effort contre une coalition menaçante, par des appels pressants à leur orgueil.
Au delà des frontières, d’autre part, la triste destinée du roi de France parut déterminer un concours de sympathies, de deuils et de colères. Le 1er février 1793, Pitt la signalait aux communes «comme le forfait le plus odieux et le plus atroce qui ait été raconté par l’histoire». Catherine II prit le deuil, l’imposa à sa cour et ne cessa depuis de manifester son aversion pour les régicides. En Espagne, Charles IV jura de venger le malheureux roi, Marie-Louise le pleura, Godoy se donnait des attitudes de chevalier redresseur de torts. Les souverains d’Italie parurent prendre au sérieux pour leur compte les menaces de Danton. A Vienne, enfin, autour des Habsbourg, dans les salons de l’aristocratie autrichienne et hongroise, il y eut un véritable accès de fureur monarchique. Cette attitude des cours européennes prit d’autant plus d’importance que les amis de la royauté française, les émigrés, se montraient froids et presque indifférents. «La mort de leur roi ne leur fit pas grand effet, écrivait Fersen. Ils allaient au spectacle et au concert, consolés par la perspective d’une régence en faveur de Monsieur, et répétant, à la grande indignation de la société bernoise, qu’ils ne regrettaient pas un roi sans égard pour sa noblesse.» La vérité, c’est que les émigrés laissaient trop voir leurs sentiments, et que les politiques, les cours de l’Europe se paraient d’une sympathie qui pouvait servir leurs desseins. Leur empressement à plaindre et à venger Louis XVI fut en proportion de leur ardeur à faire la guerre à la République.
Le roi de France aurait été épargné, que l’Angleterre eût disputé à tout prix la Belgique aux Français. Elle y était décidée depuis Jemmapes. Et le décret du 15 décembre la confirma dans ce dessein: «Si la France désire demeurer en amitié et en paix avec nous, disait Grenville à notre ambassadeur en Angleterre, Chauvelin, il faut qu’elle se montre disposée à renoncer à ses vues d’agression et d’agrandissement.» Autant l’invasion des Pays-Bas était populaire en France, autant l’idée de la repousser devait trouver en Angleterre de faveur: il était fatal que les traditions des deux nations se heurtassent en Flandre. «Jamais l’Angleterre, écrivait Chauvelin, ne verra d’un œil indifférent la France s’ériger en maîtresse des Pays-Bas. La guerre est à la veille d’y être populaire.» Et ce fut par ces raisons que les ministres anglais, le 1er février, décidèrent surtout leurs concitoyens à la guerre: «C’est un principe, dirent-ils, de notre politique, de ne jamais abandonner le Brabant aux Français.» Si, outre ces raisons, ils en invoquèrent alors d’autres tirées du jugement de Louis XVI, pour donner plus de force et l’apparence d’un droit supérieur à la guerre d’intérêt qu’ils préparaient, leur véritable dessein apparaît dans cette réflexion que Fersen, l’ami de Marie-Antoinette, faisait tristement en mars 1793: «Je crois fermement que les ministres travaillent seulement à la ruine totale de la France et ne sont pas fort intéressés à la conservation de la famille royale.»
L’empereur d’Allemagne, qui avait son beau-frère à venger et sa sœur à sauver, donnait l’exemple de songer beaucoup plus aux intérêts de sa monarchie qu’à ses devoirs envers sa famille. Il venait de confier ces intérêts à un ministre qui était loin d’être un homme de sentiment. Thugut avait pris le pouvoir à une heure qu’il jugeait décisive pour l’avenir de l’Autriche. Malgré les promesses de Catherine II, un second partage de la Pologne (janvier 1793) s’achevait sans qu’elle en eût sa part. Si elle la réclamait, la tsarine lui répondait durement qu’après une guerre malheureuse, elle était bien osée de parler de conquêtes. L’Autriche, frustrée en Pologne par ses alliés, se voyait à la veille de perdre par les victoires des Français le moyen d’échanger les Pays-Bas contre la Bavière. Les provocations de la République, la fièvre de conquêtes qui s’emparait d’elle, pouvaient rétablir les affaires de la maison d’Autriche, procurer à sa faiblesse des alliés, des compensations enfin aux pertes qu’elle avait subies en Orient, en ne s’annexant rien: «J’espère, disait Mercy le 13 février, que la furie française nous servira. Je ne vois plus pour nous d’autre ressource.» Entraîner toute l’Europe, l’Angleterre et la Sardaigne, dans cette guerre, et venger Louis XVI, en partageant la France à défaut de la Pologne, tel était le plan de Thugut. L’intérêt seul l’avait formé: par intérêt les Anglais l’adoptèrent et l’appuyèrent en Portugal, en Sardaigne et en Espagne: «Il faut démembrer la République de telle façon que, quel que soit son gouvernement et son principe, elle ne puisse plus être un sujet d’inquiétude pour les nations.»
La Prusse s’y serait associée, si, résignée à ne pas s’agrandir en Orient, l’Autriche l’eût appelée et admise au partage de la France. Enfin, Catherine II excitait l’Angleterre et les Habsbourg à venger Louis XVI, pour qu’acharnés contre les Français, ils la laissassent en paix détruire la Pologne et peut-être la Turquie. C’était en dernière analyse l’espoir commun d’une curée inespérée qui armait les souverains européens, au moment où ils s’unissaient pour la défense des Bourbons de France et du droit monarchique. «Les princes, écrivait Malouet, ne voient en Pologne et en France que des pièces à prendre, des hommes à asservir, des provinces à partager. Il n’y a rien de noble, rien de généreux dans leur ressentiment. Je ne vois d’autre trace de ce prétendu système fédératif que de vaines paroles et des formules vides de sens.» La coalition des souverains contre les Jacobins en 1793 n’était pas autre chose qu’un retour, d’une part à la grande alliance de 1701 contre la France, aux alliances de 1770 contre la Pologne, de l’autre. Elle résumait toute la politique du siècle qui s’achevait.
Cependant c’est alors un fait important que les politiques de l’Europe aient été amenés à colorer leurs actes égoïstes d’une apparence de justice, à donner aux partages qu’ils méditaient la forme d’une croisade monarchique. Ce fait fournit la preuve que l’opinion publique autour d’eux se constituait et les obligeait à des explications, autrefois inutiles. Les peuples se sont émus de la mort de Louis XVI. A Londres, les théâtres se sont fermés, des citoyens ont pris le deuil au lendemain du 21 janvier. En Espagne, les paysans se sont armés, excités par les prêtres, des volontaires sont venus s’inscrire pour la guerre contre les Français. A Vienne, on offre des dons patriotiques pour la même entreprise. Cette explosion de haines, ce désir sincère de vengeance s’expliquent par le caractère même que les montagnards ont donné au jugement de Louis XVI. En accusant un roi que la loi même faisait inviolable, ils avaient le dessein de consacrer par l’acte le plus décisif l’établissement de la justice révolutionnaire. C’était la proclamation même de la Terreur, sur la tête de la victime la plus en vue qu’on pût choisir, au sein de la Convention transformée par ce procès en tribunal révolutionnaire. «Nous ne sommes pas des juges, disait Robespierre, nous sommes des hommes d’État.» Le régime par lequel la France devait vaincre la coalition, réaliser ses conquêtes, et affranchir les peuples ne pouvait plus être discuté lorsque la Convention eut jugé Louis XVI. Le même jour, l’Europe fut avertie qu’il ne le serait pas. «Les nations étrangères pour leur propre liberté, disait Thuriot, le 12 décembre, réclamaient ce grand exemple.»
Elles comprirent cette leçon terrible, en effet, mais autrement que les révolutionnaires ne se l’imaginaient. Leur indépendance leur parut plus menacée que servie par les événements que le jugement de Louis XVI leur présageait. Sur le Rhin, en Belgique, les Français se montraient avec les nations aussi peu respectueux de la légalité qu’à Paris avec leur roi. On les avait applaudis à Valmy; après Jemmapes, on les redouta, on plaignit leurs victimes, on se rangea avec leurs adversaires. Sans doute, leur politique ne justifiait pas cet effroi universel. Ni Danton ni ses amis ne prétendaient renverser toutes les monarchies et conquérir l’Europe. Au lendemain de la mort de Louis XVI, ils ne réclamaient pour la République d’autre étendue que les frontières naturelles du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, et le disaient. Leurs déclarations auraient pu rassurer Allemands, Italiens, Espagnols. Mais il en fut de leurs paroles et de leurs actes en général au début de 1793 comme de la déclaration de Pillnitz en 1791. Les nations de l’Europe les prirent, ainsi que la nation française avait fait des menaces des souverains, dans leur ensemble, sans réserve, et firent de la contre-révolution un principe de défense essentiel, un devoir pour leurs chefs.
C’était donc une guerre redoutable que la Révolution, en février 1793, déclarait à l’Europe coalisée: les souverains qu’elle réunissait contre elle en revendiquant ses frontières naturelles paraissaient résolus à profiter de ses discordes pour démembrer la France. Et déchirée par les disputes des partis, livrée aux armées, à leurs chefs, elle devait soutenir une lutte où s’était épuisée la monarchie de Louis XIV. Elle n’avait plus enfin seulement à se défendre à coups d’enthousiasme et de patriotisme contre les appétits de souverains que leurs ambitions rivales pouvaient encore paralyser. Les nations commençaient à faire cause commune avec leurs maîtres: elles leur apportaient le concours de leur haine, de leurs craintes, de leur patriotisme ombrageux ou avide. Le duel de la République française et de l’Angleterre se dessinait. La lutte des Français et des Allemands sur le Rhin allait reprendre. Voilà le grand combat que, jusqu’à la chute de Napoléon, la France va livrer à l’Europe, non pas aux rois seulement, mais aux peuples. Danton en donne la formule le 10 mars 1793, telle qu’elle s’imposera plus tard et pendant toute sa durée au régime militaire, que la fatalité de la guerre réserve à ses auteurs: «Conquérons la Hollande, et Carthage est à nous: l’Angleterre ne peut plus vivre que par la liberté, faisons marcher la France et nous irons glorieux à la postérité.» Conscient de l’étendue du péril et soucieux d’y faire face, Danton paie d’audace, pour éveiller dans la nation toutes les forces morales dont elle dispose, le culte de la tradition, l’amour de la gloire, avec la passion de la liberté.
Il eût mieux valu qu’elle eût d’abord à son service la force matérielle d’un gouvernement organisé pour la conquête et la résistance, assez fort pour réunir et soutenir les Français dans cet élan commun contre toute l’Europe. Et cela, la France, au mois de mars 1793, moins que jamais, ne paraissait pouvoir l’attendre de la Révolution.
Quand la guerre de 1793 éclata, les Girondins étaient au pouvoir, mais aussi impuissants que la royauté en 1792 quand ils avaient déchaîné contre elle la première fois cette guerre européenne. La mort du roi, qu’ils avaient renversé, leur paraissait le présage de leur propre renversement; ils redoutaient pour eux-mêmes maintenant les conséquences du conflit international provoqué par cet acte décisif de la justice révolutionnaire. Dès le 28 décembre 1792, Buzot avait marqué les inquiétudes de son parti: «Louis descendu de l’échafaud dans la tombe est un grand moyen d’attache à la cause des puissances.» Et le 1er janvier, le principal auteur de la guerre de propagande, Brissot, en dénonçait les dangers, s’efforçait trop tard d’en arrêter le cours. «Nous ne voyons pas assez l’Europe, disait-il alors à la Convention. Nos ennemis nous peignent comme prêts à révolutionner le monde. La mort de Louis XVI servira leurs desseins, jettera les neutres dans la coalition, déchaînera la guerre universelle. De la clémence pour les rois, de la modération envers les peuples conquis.» Les Girondins n’avaient pas été écoutés: on plaide mal les causes qu’on embrasse à la dernière heure, et par intérêt. On sert plus mal encore celles qu’on se repent d’avoir défendues. Et pourtant, le parti girondin accepta au mois de janvier 1793 la responsabilité d’une guerre qu’il désapprouvait.
Roland avait quitté le ministère le 20 janvier; ses amis et ses collègues ne l’avaient pas suivi dans la retraite. Ils défendaient leur pouvoir, cherchaient même à l’étendre aux dépens des Jacobins, sans paraître se soucier des devoirs que ce pouvoir leur imposait, vis-à-vis de la Convention et de l’étranger. Chargés par un vote de l’assemblée de procéder à la réunion de la Belgique, ils s’arrangeaient avec leurs agents pour la retarder. Brissot la déclarait dangereuse et recueillait surtout au comité diplomatique les protestations contraires des Belges. Si bien que par leur faute, la France encourait le blâme de cette conquête déguisée, sans avoir le profit et les ressources que Cambon au moins prétendait en retirer pour soutenir la guerre. Il fallut une intervention énergique de Danton pour décider les ministres à envoyer les commissaires nationaux en Belgique: et ceux-ci, pour rattraper, à la veille des hostilités, le temps perdu, firent cette conquête, sans mesure, sans ménagement, nous aliénant tout ce pays, au moment même où il allait devenir la base d’opérations de nos armées.
Le 1er janvier 1793, dans un élan d’enthousiasme provoqué par l’étendue de la guerre qui se préparait, la Convention avait institué un Comité de défense générale: elle voulait réunir toutes les forces de terre et de mer dans les mêmes mains. Les Girondins s’installèrent dans ce comité, pour l’influence nouvelle qu’il leur offrait. Mais au lieu d’en faire le centre des opérations contre l’ennemi, ils s’en servirent pour combattre leurs adversaires. Ils y recueillaient les dénonciations de Dumouriez contre Danton, de leurs amis contre Pache, le ministre de la guerre, et ajournaient le 25 janvier, après l’avoir accepté, le projet de Dubois-Crancé sur l’amalgame qui eût donné à la France une armée à la fois jeune et disciplinée.
Si peu disposés que fussent les Girondins à préparer cette guerre, ils n’en disputaient pas moins le ministère à Pache, qui d’ailleurs n’en était pas digne. Depuis le 8 janvier, Pache s’occupait plutôt de peupler les bureaux des jacobins, ses créatures, que de fournir aux armées le nécessaire. Ce n’étaient que plaintes des généraux abandonnés sans ressources. Les Girondins recevaient toutes ces plaintes, accusaient Pache d’impéritie ou de perversité, moins par souci de la défense nationale que par désir de mettre à sa place l’un d’entre eux. La Montagne, le 25 janvier, dut le renvoyer. La Gironde proposa Duchâtelet. Ce fut Beurnonville qui, le 4 février, se trouva installé par les Jacobins au ministère, avec la lourde responsabilité d’organiser à la hâte une guerre déjà engagée.
Jamais pareille anarchie ne s’était vue dans un État obligé à soutenir le choc de toute l’Europe coalisée. Le parti qui allait résolument au devant de ce danger n’avait pas l’autorité nécessaire pour y faire face. Le parti qui avait l’autorité, et craignait de la perdre dans cette aventure, n’employait son pouvoir que contre ses ennemis de l’intérieur. Et l’émeute à Paris, excitée par leurs rivalités, risquait d’emporter dans une dernière tourmente le peu qui restait à la France de gouvernement.
Enfin, l’homme qui depuis Valmy et Jemmapes avait déterminé les Français à la conquête de la Belgique et précipité par son ambition cette redoutable crise, Dumouriez, par ambition encore, regrettait, au lieu de la préparer, la guerre qu’il avait déchaînée. S’il était entré en Flandre au mois d’octobre 1792, c’était avec l’arrière-pensée de substituer en partie son pouvoir à celui de la maison d’Autriche. La politique de Danton et de Cambon, réclamant pour la France les profits de la guerre, avait fait tort aux espérances de Dumouriez. Il protesta dès le premier jour contre le décret du 15 décembre, au nom des Belges et soi-disant en faveur de leur liberté. «Je ne serai pas l’Attila des Belges après avoir été leur libérateur.» Il essaya de résister aux Conventionnels, s’insurgeant réellement, comme le lui reprochait Delacroix, contre le pouvoir civil. Il comptait sur le concours des patriotes et des privilégiés belges, malmenés par les agents jacobins, le fameux Chepy entre autres, qui, dans les élections belges pour la constitution d’une assemblée nationale, avaient eu presque partout la majorité (29 décembre). Au mois de janvier 1793, Dumouriez vint à Paris tenter un dernier effort auprès des Dantonistes, pour les convaincre de laisser la Belgique à elle-même, ou plutôt à son prétendu libérateur. Éconduit, persuadé par le décret du 31 janvier sur la réunion de la Belgique qu’elle ne pouvait plus lui appartenir, il regagna son armée avec le dessein formé d’en faire l’instrument de ses rancunes et de son ambition. L’ennemi pour lui n’était plus à la frontière, mais à Paris.
A juger d’après les apparences, cependant, Dumouriez préparait en février 1793 une nouvelle conquête à la Révolution. Il parlait plus que jamais le langage de la propagande, s’associait aux patriotes hollandais qui s’apprêtaient à révolutionner leur pays: le 17 février, il lançait aux Bataves sa célèbre proclamation. En réalité, il cherchait aux embouchures du Rhin un nouveau domaine plus favorable à ses intrigues que les plaines de Flandre, occupées désormais par les Jacobins, un terrain de résistance d’où il pût avec son armée engager contre eux une lutte décisive: «Je voulais pénétrer en Hollande. J’en avais les moyens immanquables. Il me fallait sacrifier du monde, mais les Bataves me désiraient. Maître de la Hollande, où j’aurais peut-être permis le pillage, je prenais les troupes de la République et je les incorporais dans les troupes de ligne. Avec une armée aussi formidable j’entrais dans la Belgique, je la délivrais de ses nouveaux tyrans, j’attaquais les Autrichiens pour pouvoir ensuite entrer en France et y rétablir un roi et une loi.»
Peu lui importait de risquer l’armée française à cent lieues de la frontière, pourvu qu’elle l’aidât à fonder son autorité sur la ruine des Jacobins et de la Convention.
Sa témérité était encore plus dangereuse pour la République que les hésitations des Girondins. Les querelles des partis n’étaient rien auprès de ce conflit sur la frontière et dans les armées, entre l’autorité militaire et la Convention. La France, au début de cette lutte redoutable avec l’Europe, fut exposée, si Dumouriez réussissait, à une dictature militaire, s’il échouait, à l’invasion, au démembrement peut-être.
Au mois de mars, le danger se précisa. L’entreprise ne pouvait pas réussir. Hâtivement conçue, elle fut exécutée sans prudence. L’armée française négligeait toutes les places fortes pour occuper rapidement la Hollande. «Ce n’est pas le temps de la prudence», disait Dumouriez. Il le prouvait, en chargeant Miranda d’enlever Maëstricht par un coup de main et Valence de défendre seul la Belgique, d’assurer sa ligne de retraite contre un retour offensif de l’ennemi. Miranda ne put s’emparer de Maëstricht: il apprit que les Autrichiens se massaient sur la Roër. Effrayé (1er mars), il recula précipitamment par Vanloo sur Liège. Ce retour inexpliqué, sans défaite qui le motivât, troubla l’armée française que des menaces de révolte en Belgique achevèrent de démoraliser. Il rendit courage à l’ennemi qui se prépara à reprendre le terrain perdu. Et Dumouriez, à son tour, se vit contraint à une retraite précipitée qui lui fit perdre la confiance de ses soldats. Sa colère s’abattit sur les Jacobins. Le 10 mars, il fit arrêter leurs agents Chaussard, Chépy; irrité de son échec, il se décida à suppléer au plan qu’il avait formé par un coup de tête. «Je prendrai la dictature en Belgique.» Au lieu de chercher à réparer ses fautes, il les rejeta sur la Convention, et lui adressa dans sa lettre du 12 mars une véritable déclaration de guerre qu’il fit imprimer. L’ennemi n’avait pas eu besoin de combattre pour arrêter la conquête française: pour conquérir la France, il n’avait plus qu’à laisser éclater le conflit de Dumouriez et des Jacobins.
Cobourg et Clerfayt, les généraux autrichiens, furent obligés pourtant de livrer bataille. Il fallait à Dumouriez le prestige d’une nouvelle victoire «pour sa grande aventure». Vainqueur à Tirlemont le 16 mars, il fut en partie défait à Nerwinden (18 mars) et obligé de se retirer sur la frontière pour n’être point tourné. Au lieu de la défendre, comme il le pouvait encore, il allait la découvrir par une trahison plus coupable encore que ses projets de dictature, mais nécessaire à son point de vue depuis qu’il s’était démasqué. Le 23 mars, il envoyait son adjudant général à l’armée autrichienne. Cobourg lui adressait Mack, le 25, pour concerter avec lui un complot contre la Convention. Sans doute les Autrichiens promirent à Dumouriez de ne pas envahir la France: en leur tournant le dos pour marcher sur Paris, il la leur livrait cependant.
Le 31 mars, Dumouriez annonce à la Convention son retour à la tête de ses troupes; le 1er avril il fait arrêter Beurnonville et les Conventionnels, venus pour l’arrêter lui-même, les remet aux Autrichiens, fait appel à ses soldats; le 2 avril au camp de Bruille, le 3 au camp de Maulde, il les exhorte à le suivre à Paris. Les volontaires, au cri de «la République ou la mort», lui tournent le dos pour faire front à l’ennemi, rangés autour des Conventionnels qui les appellent à Lille. Abandonné le 5 avril, Dumouriez passe la frontière et se livre aux Autrichiens après leur avoir livré la France.
De la Hollande entrevue, de la Belgique perdue, il ne restait plus aux Français partis pour la conquête de l’Europe que l’humiliation d’une déroute, aussi dangereuse pour leur propre sûreté que les paniques de 1792. La guerre civile éclatait de toutes parts au milieu d’eux, plus violente que jamais; dans les provinces, les paysans du Midi, de la Vendée s’insurgeaient contre la Convention. A Paris, le 9 mars, la Commune, pour d’autres motifs, menaça l’assemblée d’un coup de main. Enfin, dans la Convention elle-même, la dispute du pouvoir entre les factions rivales s’aigrit par les reproches que Girondins et Jacobins se firent les uns aux autres d’avoir provoqué cette déplorable aventure. Dumouriez par la fuite s’était soustrait au règlement de comptes qu’on pouvait lui demander. Dans l’assemblée, les partis demeurés en présence se le réclamaient mutuellement. Depuis le 10 mars Robespierre menaçait la Gironde. A partir du 30 mars, la Gironde harcèle Danton et s’efforce de rejeter sur lui la responsabilité des désastres et des trahisons.
Seul, au milieu de cette confusion, Danton prévoit les dangers de l’anarchie et s’efforce d’y porter remède. Il réclame dès le 10 mars 1793 la fin des querelles entre les partis et la création d’un gouvernement. Il la réclame alors au profit de la conquête qu’il croit encore possible à force d’audace. «Point de débats, point de querelles. Vos discussions sont misérables. Je ne connais que l’ennemi.»--«Nous ne pouvons nous le dissimuler, il nous faut des ministres dont le contact nécessaire et habituel avec vous assure l’ensemble et l’exécution des mesures que vous avez combinées pour le salut public.» Sourds à cet appel, les Girondins refusent de réorganiser le ministère, pour empêcher qu’il ne lui appartienne. Plus dévoué au bien public, Danton retourne en Belgique, s’efforce de conjurer la trahison de Dumouriez et la retraite précipitée de son armée. Quand il revient à la fin de mars, la patrie est menacée comme au mois d’août 1792. Les premières paroles de Danton sont encore un appel à l’union auquel les Girondins répondent par une déclaration de guerre. Ils l’accusent d’avoir connu et favorisé le crime de Dumouriez, et, pour l’atteindre, suspendent eux-mêmes l’inviolabilité des membres de la Convention. Enfin, en pleine crise, ils cherchent à prendre le pouvoir qu’ils lui refusent. «Saisissons d’une main hardie, ferme et pure, les rênes du gouvernement. Il faut sauver la patrie», s’écrie Isnard le 4 avril, et le 6, le Comité de défense générale devient le Comité de Salut public.
La France avait au moins un gouvernement. Mais ce gouvernement appartint à Danton et à ses amis dès les premières élections. C’était, en effet, de nouveau et définitivement la mise à l’ordre du jour de la Terreur. Le 6 avril, le tribunal révolutionnaire avait repris sa fonction, menaçant cette fois les Conventionnels eux-mêmes que l’inviolabilité ne couvrait plus, par suite des lois nouvelles du 28 mars, du 1er et du 5 avril contre les suspects. Le 5 avril, sous le nom d’armée de l’intérieur, s’organisait la garde prétorienne des sans-culottes, au service de ce régime dictatorial. Les Girondins n’étaient point faits pour gouverner de la sorte. Ces pouvoirs extraordinaires et sanglants devaient appartenir aux hommes qui les avaient imaginés six mois auparavant. La Convention fut logique en les leur confiant. Leur excuse fut de les avoir employés encore au service de la patrie en danger, avec la pensée de la sauver de l’anarchie et de l’invasion. Leur mérite, qui revient presque tout entier à Danton, est d’avoir eu et formulé un programme de politique intérieure et extérieure, au temps où la France en avait plus que jamais besoin.
LA DÉFENSE NATIONALE
Le lendemain du jour où Danton prend de nouveau le pouvoir, dans les mêmes conditions que huit mois auparavant, le 10 avril 1793, sa première préoccupation, son premier mot furent: «vaincre les ennemis.» Il songeait aussi à terminer la Révolution, c’est-à-dire à substituer par une bonne constitution un régime légal et régulier à l’anarchie, à l’émeute, au régime révolutionnaire. Mais la sûreté des frontières et la paix avec l’Europe lui paraissaient plus nécessaires encore, ne fût-ce même que comme une condition de la paix intérieure. «Nous touchons au moment, dit-il, le 13 avril, où il faudra dégager la liberté, pour mieux la conserver, de tous ces enthousiasmes.»
Et alors, sans hésiter, Danton propose à la Convention de renoncer à la guerre de propagande qui a justement alarmé les nations autant que les souverains. Il la décide à revenir sur ses résolutions du 19 novembre et du 15 décembre 1792. Le décret du 13 avril est l’abandon de la guerre de conquête justifiée par la croisade républicaine. «Dans un mouvement d’énergie, vous avez rendu un décret qui porte que nous donnerons protection aux peuples qui voudraient résister à l’oppression des tyrans. Mais ce décret singulièrement vague vous oblige à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s’affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples... Décrétons que nous ne nous immiscerons plus dans ce qui se passe chez nos voisins.»
D’un coup, par la volonté et la clairvoyance de Danton, la politique étrangère de la France se trouvait ramenée en arrière, au temps où la Constituante répudiait, à l’appel de Mirabeau, la propagande et les conquêtes. La Révolution et ses chefs s’instruisaient par leurs propres fautes. Ils évitaient même celles que la Constituante, dans son ardeur à prêcher la paix perpétuelle, avait commises. L’attitude de l’Europe, la guerre où la Convention était engagée avec elle ne lui permettaient pas de désarmer. «Décrétons, ajouta Danton, que la nation s’abîmera plutôt que de souscrire à toute transaction, que de transiger avec des ennemis qui pour préliminaire ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple.» Ces appels à la modération n’étaient donc ni un signe de faiblesse, ni l’effet de vagues et dangereuses théories. C’étaient des résolutions et les actes d’une politique déterminée à soutenir la guerre, à la limiter aussi quand il le faudrait au prix d’une paix honorable.
Pour n’avoir plus été inspirée par le désir de la conquête, la diplomatie de Danton n’est pas faite d’abdication: dans une guerre inégale et malheureuse, elle devient une arme de défense, l’auxiliaire des résistances nationales. Pour vaincre l’étranger, elle se propose de le diviser. Danton a défini sa politique le 7 juin en disant: «Il faut faire aux ennemis une dernière sorte de guerre, une guerre de négociations.» Il l’a pratiquée avec Lebrun, ministre des affaires étrangères, Hérault de Séchelles qui fréquentait auprès de Poterat ou Soulavie, intrigants ou théoriciens de l’ancienne diplomatie monarchique. Et peut-être est-ce par ces influences qu’il s’égare encore, malgré son génie et sa pénétration, dans les chemins sans issue de la politique traditionnelle.
A tort, comme ses prédécesseurs, Danton considère l’Autriche comme l’ennemi le plus redoutable, l’adversaire ancien qu’il faut isoler et réduire. C’est en ce sens que le Comité de Salut public procède avec lui à la pacification nécessaire. Il déclare nettement que la France rentrera dans ses anciennes limites, sans abandonner pourtant Montbéliard, Mulhouse, Avignon, la Savoie et Nice librement associés à ses destinées, et à la condition de conserver le gouvernement qu’elle s’est donné. Il proclame son intention d’évacuer définitivement les Pays-Bas dont l’invasion a produit la guerre. Mais il refuse à l’Autriche le droit de les échanger contre la Bavière; il se prépare à ruiner la papauté en Italie, parce que, depuis trois siècles, elle a lié ses intérêts à ceux des Habsbourg. Enfin, de toutes parts, il met en mouvement contre l’Autriche le système classique des alliances du Nord et de l’Orient.
Descorches est chargé d’inviter les Turcs à s’armer contre elle. «On espère cependant que même avec l’Autriche la paix n’est pas impossible.» Mais c’est évidemment la dernière puissance de laquelle on l’attende. On paraît préférer la contrainte à la négociation. Et c’est pour cette raison que le Comité, le 13 mai, arrête avec la Suède un projet d’alliance offensive et défensive pour empêcher l’Autriche de s’accroître en Allemagne, d’usurper la Bavière. S’il envoie Semonville en Toscane, cette terre à demi autrichienne, il le prévient que «la République n’a que la guerre à traiter avec l’Autriche (19 mai)». Et il invite notre agent à Venise, Noël, à éveiller contre les Habsbourg les ambitions de l’État vénitien sur Fiume et Trieste: «car entre nous et eux, c’est une guerre à mort.»
Désireux, certes, de restreindre la guerre, de diviser la coalition, Danton et ses collaborateurs, dominés par les souvenirs des luttes entre les Bourbons et les Habsbourg, confondent l’Europe de 1793 avec l’Europe du seizième et du dix-septième siècle. Richelieu mal compris est toujours leur modèle: ils négligent, ils ménagent, pour atteindre un ennemi moins redoutable qu’il ne leur paraît, l’adversaire véritable, et le principal champion de la coalition.
C’est entre l’Angleterre surtout et la France que désormais la guerre à mort est déclarée. La restitution des Pays-Bas ne suffirait plus à désarmer la nation anglaise depuis que les embarras et les défaites de la République ont éveillé en elle l’espoir des conquêtes faciles: Danton se méprend sur les sentiments des Anglais, les jugeant plus favorables que les royautés du continent à la constitution d’une république. Il ignore leurs rancunes de la guerre d’Amérique et leur espoir de revanche. Il attend des quelques démocrates anglais qu’il fréquente ou emploie, Miles, Mathews, la promesse d’une neutralité, d’une réconciliation que la nation anglaise n’est pas disposée à ratifier.
Comme tous les Français d’alors, il persiste également à se faire illusion sur les intentions du gouvernement prussien. La paix avec la Prusse, «notre alliée naturelle», lui paraît simple, prochaine, une alliance même vraisemblable, selon les traditions encore de la guerre de Trente ans. Le Comité de Salut public la paierait, s’il le fallait, un bon prix: il consentirait à procurer aux Hohenzollern Dantzig, un stathoudérat dans les Pays-Bas, s’ils voulaient ouvrir les yeux à la raison et se lier avec la République contre l’Autriche. Coquetteries, tentations, il n’épargne rien pour séduire et convaincre la Prusse: l’envoi de Semonville en Toscane (23 mai 1793) a pour objet d’alarmer, par une apparence de négociation autrichienne, le cabinet de Berlin, de le ramener, de désunir la ligue.
Si Danton, Lebrun et le Comité avaient connu les véritables dispositions des puissances, et réglé sur l’intérêt présent de l’Europe et de la France leur action diplomatique, ils l’auraient engagée dans des voies absolument opposées. Au moment où le Comité s’organisait sous la main de Danton, le 8 avril 1793 un conseil de guerre se tenait à Anvers auquel assistaient tous les généraux, tous les diplomates de la coalition, le duc d’York et lord Auckland pour l’Angleterre, le comte Keller et le général Knobelsdorf pour la Prusse, Starhemberg et Metternich pour l’Autriche et l’Empire. De tous les assistants, les plus modérés à l’égard de la France étaient les généraux de l’Empereur, Cobourg et Mack: ils proposèrent aux alliés de respecter la promesse faite par eux à Dumouriez, de restaurer les Bourbons sans rien prendre à la France. «Leur langage souleva un tocsin général d’indignation.» Et de toutes les réponses, les plus violentes, les plus haineuses furent celles des Anglais: lord Auckland déclara qu’il fallait réduire la France à un véritable néant politique, réaliser des conquêtes à Dunkerque, dans les colonies, et les garder.
L’ivresse de la victoire déliait les langues: les ennemis de la République s’expliquaient franchement, en avril, sur les motifs réels de leur prise d’armes. «J’avais cru», disait Cobourg à François II, «que le vœu des puissances était de rétablir en France la monarchie, l’ordre et la paix en Europe. Je trouvai que je m’étais trompé. Je vis que chacun ne pensait qu’à soi.»
Sans doute l’Autriche y pensait comme les autres. Mais elle n’avait pas, comme l’Angleterre, les yeux uniquement fixés sur les dépouilles de la France. Elle convoitait en même temps celles de la Pologne. Le démembrement de la République française lui paraissait plus malaisé, plus incertain que celui de la République polonaise. Il y fallait des ménagements. «Quel est le but de la guerre contre la France, disait Thugut le 14 avril: la restauration de la monarchie. Non, il ne faut pas reconnaître ni le Dauphin, ni Monsieur, ni exciter le peuple de France au point de le réunir contre les conquêtes qu’on médite à ses dépens.» Le cabinet autrichien comptait avec le sentiment national en France, et il avait raison. Il n’avait pas tort non plus de penser qu’un profit plus aisé l’attendait en Pologne, si l’Autriche s’imposait à la Prusse, à la Russie prêtes à opérer un deuxième partage. François II réclamait à Catherine sa part, et arrêtait ses troupes aux Pays-Bas pour forcer les Prussiens par intimidation à la lui concéder.
Le gouvernement prussien, depuis Valmy, faisait mieux encore la différence des conquêtes sur le Rhin ou sur la Vistule, et renonçait volontiers aux unes pour s’assurer des autres. «Que faut-il faire? se disaient les généraux de Frédéric en face des quartiers de Custine: rien. Nous avons en tout cas un morceau de Pologne.»
Seule l’Angleterre était déterminée à une lutte opiniâtre, acharnée, exclusive contre la France, par sentiment, par ambition, par intérêt aussi. Si, malgré ses refus qu’elle renouvela jusqu’au 14 juillet et au 31 août, de laisser partager la Pologne, ou sacrifier la Bavière, les puissances continentales s’agrandissaient, il lui fallait des compensations, prélevées sur la France. Elle s’approchait de Dunkerque, se saisissait de Toulon, négociait en Vendée, occupait Tabago, reprenait en un mot son duel avec la France au point où la paix de Paris l’avait interrompu.
Tandis qu’ils croyaient poursuivre l’Autriche surtout, l’ennemie traditionnelle, les Conventionnels en 1793 déchaînaient sur la France, une fois encore, l’orage qui avait brisé au dix-huitième siècle son empire colonial, et qui menaçait maintenant son existence nationale. Danton s’en aperçut le 18 mai aux réponses qu’il reçut de Londres. Le gouvernement anglais exigeait de la France qu’elle rendît même Avignon, après la Savoie, sous prétexte d’avoir la preuve qu’elle renoncerait à toute conquête, en réalité pour l’atteindre dans les principes essentiels de sa vie nationale. «Il faut, disait Pitt alors, que les forces de la France soient assez affaiblies et celles de l’Angleterre assez augmentées.» Trop tard, Danton entrevit avec Lebrun la vérité: c’était à l’Autriche qu’il eût fallu s’adresser. Peu pressée de courir des risques en France, jalouse en Pologne de la Prusse et de la Russie, elle aurait consenti à traiter, si on lui eût permis l’échange de la Bavière contre les Pays-Bas. La paix, la ruine de la coalition, sur ce fondement, étaient probables. Car la Prusse, qui refusait au Comité de combattre l’Autriche, l’eût suivie immédiatement dans la retraite. Et l’Angleterre restait seule, en face de la France, résolue et sans doute de force à se défendre. Excellente dans son principe, opportune, la diplomatie de Danton fut sans effet par l’emploi des moyens usés, des traditions surannées que lui fournissaient ses collaborateurs.
Certes, il eut vite fait de s’orienter autrement, quand il reconnut son erreur. Dès le 15 juin, son confident Hérault de Séchelles fut chargé de s’aboucher sur le Rhin avec les agents autrichiens; le 7 juillet, Chauvelin reçut l’ordre d’aller en Toscane préparer une négociation sérieuse avec l’Autriche. Mais cette conversion tardive se faisait au moment où Danton ne disposait plus du Comité de Salut public, ni par conséquent du pouvoir. Pendant les trois mois qu’il l’avait occupé presque souverainement, il n’avait pas réussi, comme il le souhaitait, à limiter la guerre de la Révolution, ni même le nombre de ses ennemis.
Sa politique étrangère échouait comme sa politique intérieure. Il espérait, le 13 avril, mettre fin à l’anarchie, à l’émeute: les nécessités de sa lutte avec les Girondins l’obligeaient, le 2 juin, à atteindre, pour les frapper, le seul pouvoir capable de restaurer un régime légal, la Convention. Après des débats presque quotidiens, le 21 mai, les Girondins faisaient nommer une commission d’enquête contre la Commune de Paris. Danton se crut, se vit, fut toujours menacé, et, selon les paroles de Garat, pour se sauver, lui et les siens, «il franchit tous les rubicons». Il participa à l’émeute du 31 mai qui força la Convention à supprimer la commission des Douze. Le 2 juin une nouvelle émeute éclatait: l’Assemblée essaya de lui résister, refusant de livrer les Girondins à ses colères. Elle fut obligée de capituler devant les canonniers d’Henriot. Ce jour-là, elle fut brisée, comme la royauté l’avait été le 10 août. En vain, Danton s’était efforcé d’obtenir, le 29 mai 1793, de cette Convention nommée pour établir la loi, et bientôt incapable de la faire respecter, une Constitution, garantie suprême de la légalité dans l’avenir. Quatre jours après, il n’était plus le maître de la régler. La proposition qu’il en fit fut pour lui l’occasion d’un premier échec: la Convention confia le soin de rédiger l’acte constitutionnel aux amis de Robespierre, Couthon, Saint-Just, Mathieu, Ramel. Bientôt le Comité de Salut public retirait à Danton, pour la leur donner aussi, la direction de la correspondance générale (13 et 15 juin). Un mois après, au renouvellement du Comité, Danton et ses amis furent écartés (10 juillet), remplacés par la faction de Robespierre qui y entrait lui-même enfin, pour en prendre possession, le 27 juillet 1793. Ainsi se trouvait justifiée cette parole que Danton disait à un de ses amis: «Hâtons-nous; ceux qui font les révolutions ne sont pas ceux qui en jouissent.» La République au mois de juin ne lui appartenait plus: la révolution continuait au profit de Robespierre. Et la guerre avec l’Europe se poursuivait aussi par la volonté des hommes qui venaient de substituer leur pouvoir à celui de Danton.
Depuis le jour où Robespierre a entrevu le moyen d’établir son autorité par la ruine des Girondins et des Dantonistes, dont le duel servait ses ambitions, il a prêché à la Convention et dans les clubs la guerre républicaine, la croisade contre les rois, la lutte à outrance contre l’Europe. S’il accuse la Gironde de complicité avec Dumouriez, pour la perdre, il reproche dès le mois d’avril à Danton sa politique de transactions avec l’ennemi. Dans les intrigues des uns et la tiédeur des autres, il se réserve, à son parti et à lui-même, l’honneur et l’avantage d’un patriotisme farouche et intransigeant qui exige au dehors la guerre sans trêve, et assure au dedans la durée du gouvernement révolutionnaire. Dès le 13 avril, en face de Danton, il proclame la mise hors la loi des lâches qui proposeraient de traiter avec l’ennemi. Le 24, il affiche le programme de la République universelle, dont tous les citoyens en tous pays doivent s’unir contre les aristocrates et les tyrans. Dans la proscription du 2 juin, Robespierre fait comprendre avec les Girondins le ministre à qui Danton avait confié ses idées de pacification et le soin de les réaliser, Lebrun.
Certes, il y avait de l’audace à vouloir émanciper les peuples, en un temps où la France et la République elle-même avaient peine à garantir leur propre sûreté. Les Jacobins payaient en effet d’audace, dans cette crise décisive où ils manœuvraient pour prendre le pouvoir. Quand on discuta le 18 juin l’Acte constitutionnel, Hérault de Séchelles, par crainte de Robespierre, y fit inscrire la clause que le peuple français ne ferait point la paix avec un ennemi qui occuperait son territoire. «Avez-vous fait un pacte avec la victoire?» fit observer Mercier. «Nous en avons fait un avec la mort», répondit Barère, et l’article passa, sur ce mot à effet, par les instances de Robespierre.
La situation de la France n’en était pas moins, à cette date, presque désespérée. Sur la frontière du nord, Dampierre, le successeur de Dumouriez, fut tué le 1er mai en essayant de sauver Condé. Custine, qui le remplaça, le 13 mai, ne put défendre ni Condé, ni même Valenciennes, occupées le 13 juin et le 28 juillet. Le 25 juillet, la frontière de l’est était découverte par la capitulation de Mayence. Au sud, l’armée républicaine était vaincue le 20 mai par les Espagnols qui envahissaient le Roussillon. Enfin, à l’intérieur, vainqueurs à Fontenay le 25 mai, les Vendéens marchaient sur Saumur et y entraient le 10 juin sans résistance. Les insurrections de Lyon, de la Lozère n’étaient pas moins heureuses. C’était partout, par les victoires de l’ennemi et par la guerre civile, le démembrement de la France, tandis que Robespierre et ses amis prêchaient la conquête de l’Europe et la République universelle. La coalition disposait de près de trois cent mille hommes. «Les alliés, dit Jomini, auraient pu former deux grandes armées, s’avancer de Valenciennes sur Paris, ou de Mayence sur Reims. En quinze marches on pouvait conduire deux cent quatre-vingt mille hommes sur Paris.» Désorganisée, mal équipée, sans aide d’un gouvernement qui n’existait plus, l’armée française n’aurait pas résisté à cette invasion.
Cette fois l’honneur de la défense nationale n’appartint pas d’abord à la nation; la France fut sauvée au mois de juillet 1793 par un concours heureux de circonstances. Occupées en Orient à la curée de la République polonaise, les puissances lui laissèrent, sans négociation, une trêve inespérée.
La Russie prétendait faire ratifier par une diète polonaise convoquée à Grodno le traité de partage conclu en janvier 1793 avec la Prusse, pour donner à cet acte de spoliation la valeur d’une cession volontaire et définitive. Il lui fallut un mois, du 19 juin au 23 juillet, pour convaincre ce malheureux peuple par la menace et la violence. Catherine était nantie: alors les Polonais, à son instigation peut-être et sans doute à celle de l’Autriche, refusèrent au roi de Prusse le même sacrifice pendant tout l’été de 1793. L’âpreté des Prussiens, mécontents de voir Catherine II en possession et de ne l’être pas, les intrigues de l’Autriche contre eux immobilisaient les Allemands sur le Rhin. Ils ne voyaient que ce qui se passait à leur frontière de l’est. De même qu’auparavant, après Valmy, les préliminaires du second partage de la Pologne avaient rappelé Brunswick de la Meuse, en juillet 1793, les suites de ce partage suffirent à protéger la nation française d’une invasion qu’elle semblait moins capable encore de repousser. C’eût été, si Danton avait gardé la direction de la République, une nouvelle occasion d’une paix honorable.
Ce fut pour Robespierre, décidé à pousser la guerre afin de s’installer définitivement au pouvoir, le moyen au moins d’éviter un désastre que son ambition avait rendu presque inévitable. Alarmé du péril, Danton avait encore le grand mérite de réclamer l’organisation d’un gouvernement fort, quoiqu’il ne dût plus lui appartenir. «Rien ne se fait, s’écriait-il le 1er août, le gouvernement ne dispose d’aucun moyen politique. Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son Comité de Salut public, que les ministres ne soient que ses premiers commis, qu’il soit mis cinquante millions à sa disposition.» Le 5 septembre, Barère donnait enfin à ce régime son vrai nom, en demandant à la Convention de placer la Terreur à l’ordre du jour. Danton le soutenait des mêmes mesures atroces qu’un an plus tôt, en réclamant de nouvelles proscriptions. Mais en même temps il faisait décréter la levée en masse le 23 août, et, comme le 19 juin il avait eu la prudence de prescrire l’amalgame de ces recrues avec les troupes régulières, un mois après la France avait une armée de 500 000 hommes mieux constituée que jamais. A son appel, les membres du Comité de Salut public, Carnot et Jean Bon Saint-André, se chargent de l’organisation de la guerre à la place des ministres incapables, comme Bouchotte. Dès le mois de septembre déjà la France était prête à la résistance.
Il était temps: le 28 août les Anglais avaient déjà pris Toulon, quand Houchard, le 8 septembre, leur ferma Dunkerque par la rude victoire d’Hondschoote. Le 15 septembre Houchard était battu, il est vrai, mais le 23 septembre Carnot partait pour la frontière du nord, après s’être adjoint Jourdan la veille, et la victoire de Wattignies (16 octobre 1793), décisive comme celle de Valmy, prouvait la supériorité de la stratégie imaginée, de l’armée réorganisée, des généraux choisis par lui. Le 26 octobre, les Autrichiens opéraient leur retraite de Maubeuge qu’ils bloquaient, de Condé et de Valenciennes occupées depuis trois mois. La prise de Lyon (8 et 9 octobre), les défaites des Vendéens à Châtillon et à Cholet sauvaient la République à l’intérieur, tandis que le roi de Prusse visitait, sans plus songer à elle, le nouveau domaine que le 25 octobre 1793 la Pologne avait enfin dû lui céder.
Sans doute, l’œuvre de délivrance n’était point achevée. Les Autrichiens étaient maîtres des lignes de Wissembourg et presque de l’Alsace; les Anglais restaient à Toulon, les Espagnols dans le Roussillon, et les Vendéens se reformaient au delà de la Loire. Mais si l’on considère ce qu’en un mois d’efforts dispersés sur tous les points, la nation et ses chefs avaient obtenu par leur énergie, et à la condition d’avoir à leur service un gouvernement résolu et ferme, le succès définitif était certain.
C’est pourtant à ce moment, où la Terreur et le régime révolutionnaire n’avaient plus d’objet, que Robespierre et son parti l’imposent définitivement à la France. Le 10 octobre 1793, le gouvernement sanglant du Comité de Salut public s’organise, comme un décemvirat légal, par leur volonté, uniquement à leur profit. Saint-Just demande que la Constitution soit suspendue, et le pouvoir révolutionnaire concentré jusqu’à la paix entre les mains des membres du Comité. Jamais encore le régime de la Terreur n’avait été organisé à ce point: les ministres n’ont plus d’autorité. La Convention n’est plus qu’une représentation nominale. Ses membres, frappés de stupeur, tremblent comme de simples citoyens. Les chefs de la Terreur disposent souverainement de la France avec l’aide du Comité de Sûreté générale, qui lui désigne ses ennemis et livre au peuple et à la justice révolutionnaire ses victimes: Marie-Antoinette le 16 octobre, les Girondins le 31. Une apparence même de légalité couvre leur tyrannie: car le 19 octobre Billaud-Varenne a fait la théorie de ce régime d’exception, et la Convention l’a approuvé: «Trop longtemps nous avons marché au hasard: qui n’a ni système arrêté, ni plan tracé se rend le jouet des événements, se met à la merci des passions humaines. Il s’agit maintenant d’établir la démocratie dans une nation qui a longtemps gémi dans les fers: il faut une action forte: vous avez mis la justice à l’ordre du jour. La justice a été trop longtemps profanée. Elle a un caractère fortement calqué sur les droits de l’homme. La justice est la raison et la volonté du peuple.» Cette définition de la justice révolutionnaire, le seul gouvernement de la France depuis le 10 octobre, légal presque, et fort, explique pourquoi elle fut le contraire même de la justice, et comment elle dura.
Les Dantonistes qui l’avaient inaugurée ne reconnurent plus leur œuvre. Danton, dégoûté, se retira à Arcis-sur-Aube, laissant la place à Robespierre «qui déshonorait, selon le mot de Courtois, la Terreur». D’un expédient sanglant, son adversaire et son successeur avait fait un système de gouvernement régulier, une loi, et presque une religion. Billaud-Varenne en était avec Saint-Just le théoricien, Robespierre voulut en être et en devint le grand prêtre. C’est l’apparence qu’il eut ou se donna auprès des contemporains. «Il avait, dit Thibaudeau, ses dévots et ses dévotes, Mahomet et Cromwell moins le génie.» «Il a tous les caractères d’un chef de secte», répète Condorcet, et Mallet du Pan compare son pouvoir à celui de l’Islam. Pour un tel rôle, il avait dans l’esprit peu de ressources. Les Conventionnels Meillan, Baudot, Daunou, Carnot lui-même, constataient que sa parole n’était que déclamations vides, et ses projets que généralités vagues, sans rien d’utile ni de précis. Mais en lui la volonté était aussi tenace, et l’ambition réglée que l’esprit était vide. Il a épuisé avec patience les phases successives de la Révolution, sans se laisser user, attendant, observant. Et quand l’heure est venue, marquée par la lutte des Girondins et des Dantonistes, et le meurtre de Marat, il a recueilli et réuni dans sa personne et dans son parti les éléments divers dont s’étaient faits leurs pouvoirs et leur popularité. C’est pour lui que les Girondins ont établi par la guerre la République, pour lui que par deux fois Danton l’a sauvée de l’invasion par un gouvernement véritable, pour lui enfin que Marat a constitué une sorte de culte dont les manifestations lui survivent. Robespierre est à la fin de 1793 toute la Révolution, parce qu’il a su discipliner à son service toutes les forces de sentiment ou de pensée successivement mises en jeu par elle. Son parti l’adore comme un Dieu: ses adversaires le traitent de dictateur. Il a, en effet, remplacé Marat et préparé Bonaparte.
Ce fut de sa part la suprême habileté que d’avoir lié la puissance du Comité de Salut public à la guerre contre l’Europe. Il n’a pas, comme Danton, deux fois sauvé la France, et Thibaudeau remarque justement qu’il ne faut pas lui faire honneur des victoires décisives de 1793. Mais son gouvernement, fort et redouté, a pu donner immédiatement à l’élan de conquête qui emporta la nation, après la crise du mois d’août 1793, une direction et des encouragements dont il a profité.
Dès le mois de septembre, le Comité de Salut public décrète la guerre de conquête et l’organise sur toutes les frontières de la République. Les voiles sont brutalement déchirés, et la lutte de la Révolution contre l’Europe n’a plus rien d’une croisade ni d’une œuvre de propagande. C’est une entreprise nationale d’un peuple qui s’est prouvé à lui-même, dans une crise de rajeunissement et d’angoisse patriotique, les forces dont il disposait pour la défense et pour l’attaque. Glorieuse de vaincre, depuis qu’elle est assurée de la victoire, la France proclame, par la bouche des terroristes, ses besoins d’expansion, ses appétits, ses ambitions. Les généraux républicains reçoivent de Jean Bon Saint-André, le 15 septembre 1793, de Carnot, le 30 septembre 1794, l’ordre de «renoncer à toute idée philosophique, adoptée dans la vue de faire sentir aux nations étrangères le prix et les avantages de la liberté. Ils doivent pratiquer la représaille: et la loi nouvelle est d’exercer à l’égard des individus ou des pays subjugués par les armées françaises les droits ordinaires de la guerre, c’est-à-dire de désarmer les habitants en leur prenant des otages, de les frapper de contributions en nature et en numéraire proportionnées à leur richesse, de confisquer leurs trésors d’église ou d’État, d’enrichir en un mot la République après avoir nourri les armées à leurs dépens.» La Convention approuve ce système. Elle applaudit au langage du représentant Baudot qui lui en montre les avantages: «Nous faisons la guerre comme aux beaux temps de Rome. Vaincre l’ennemi et vivre à ses dépens, c’est le vaincre deux fois (12 mars 1794).»
Le temps est déjà loin où la Révolution distinguait les armées ennemies qu’elle refoulait et les peuples qu’elle prétendait affranchir. Elle confond désormais dans sa vengeance les souverains et les nations. Elle traite les Belges, lorsque après Wattignies ses armées rentrent en Flandre, comme des vaincus, leur prend des otages, de l’argent, plus de 15 millions en quelques jours, des tableaux de prix. Pour masquer la brutalité de ses actes, elle fait encore quelques réserves en faveur des pauvres gens, et déclare surtout la guerre aux riches, aux oppresseurs. Les officiers de ses armées prétendent que les chefs-d’œuvre enlevés à l’étranger seront mieux à leur place «dans la patrie des arts et du génie, la patrie de la liberté et de l’égalité sainte». Mais les organisateurs de la conquête laissent voir la joie des profits qu’elle donne. «La Belgique nous envoie au lieu de recevoir, dit Cambon.--Nos besoins sont immenses, écrit tout le comité des finances. Vous êtes dans un pays où les ressources sont grandes.» Tallien résume crûment en quelques phrases tout ce mouvement d’appétits et de pillage. «La Belgique, comme toutes vos conquêtes, doit être traitée en pays conquis. Pourquoi chercher des alliés dans un pays où nous n’avons jamais trouvé un ami?»
Si l’argument avait quelque valeur, l’Allemagne aurait dû être épargnée, car nulle part la Révolution n’avait mieux été accueillie que sur les rives du Rhin. Mais de bonne heure Custine y avait donné l’exemple des réquisitions. Depuis, malgré l’avertissement qu’il avait reçu, et le soulèvement des populations hostiles, peut-être sous le prétexte de les punir, l’évacuation des contributions, des objets d’art sur Paris avait continué en masse. Il est impossible de concevoir un système plus dur que ce régime décrit par un témoin peu suspect, Merlin de Thionville, le 5 avril 1795, à la Convention: «compilation de monstruosités, d’exécutions, de vols, de rapines. Les maisons, même celles des paysans, vidées, fouillées du grenier à la cave.»
L’Italie, éloignée jusque-là du théâtre de la guerre, à partir de 1794, à mesure que les Flandres et les pays du Rhin s’épuisaient, commençait à fixer les regards des conquérants. Il y avait là une source de richesses «qui n’était point encore tarie», selon les termes d’un rapport officiel du 14 octobre; «une belle contrée pour le premier occupant», suivant un autre. Et là-dessus, Robespierre l’aîné laisse à Robespierre le jeune le soin de nouer, au mois de juillet 1794 en Italie, des intrigues qu’ils considèrent comme un objet de premier intérêt.
Ce serait sans doute se tromper gravement que d’attribuer à la nation tout entière et aux armées les mobiles qui déterminèrent les organisateurs de la conquête et de ces expéditions militaires. Tous les témoins sont d’accord pour définir par un idéal plus élevé, où le patriotisme se confondait avec une noble ambition, l’élan des armées républicaines et de leurs chefs en 1793-1794. Et de même, les Français étaient alors séduits par la gloire et l’ivresse plutôt que par les profits matériels de la conquête. Mallet du Pan doit être cru quand il nous les montre triomphant de l’invasion de la Hollande, consommée en quelques jours sans résistance. «Le peuple est aussi transporté de cette conquête que la Convention. Il se croit déjà le maître de l’Europe, il désire moins la paix depuis qu’il se juge en état de la dicter quand et à qui il voudra.»
Au cours de ces trois années de guerre pourtant, où la Révolution a passé par d’étonnantes alternatives de dangers mortels et de succès inespérés, l’âme française a beaucoup changé. De la fièvre de propagande désintéressée qui l’animait, elle s’abandonne à la surexcitation du patriotisme, et se fait en dernier lieu un idéal de gloire militaire, où les sentiments précédents entrent pour une part, mais qui répond surtout aux aspirations d’un peuple de soldats. Par les convulsions du dedans et les crises de la frontière, elle se façonne pour le siècle qui va s’ouvrir. Elle s’habitue à la possession définitive des biens auxquels elle attache le plus de prix, l’égalité civile et la dictature de l’Europe. «La guerre est devenue nationale pour les Français, disent leurs adversaires, les généraux et les politiques autrichiens, Mercy et Mack: c’est un mouvement rapide, accéléré pour former au centre de l’Europe une république militaire et conquérante (mars 1794).»
La Révolution a fait de la France dès le premier jour une nation: par là elle lui a donné, en 1792 et 1793, le moyen d’échapper aux dangers où l’avait précipitée la guerre. Puis la guerre, de cette nation préoccupée d’abord de ses destinées, a fait un peuple enthousiaste de gloire et de conquête, à qui le gouvernement est devenu indifférent, s’il le laissait vaincre.
La dictature de Robespierre correspond à cette transformation décisive de l’esprit français au temps de la Révolution et s’explique par elle. Ce fut au mois de janvier 1794 que son pouvoir et la tyrannie des décemvirs s’établirent définitivement. Alors la libération du territoire était tout à fait achevée: l’invasion refoulée par la victoire de Hoche à Geisberg (25 décembre 1793), de Dugommier à Toulon. L’insurrection de Lyon était vaincue (octobre 1793), et la grande guerre terminée en Vendée par la bataille de Savenay (23 décembre). Les Dantonistes attendaient cette heure pour reprendre à Robespierre le pouvoir, en mettant fin au gouvernement de la Terreur, à la guerre et aux «mascarades religieuses». Camille Desmoulins secondait Danton dans le Vieux Cordelier. Leur opposition fut désarmée par l’élan que le Comité de Salut public donna en janvier 1794 à la conquête. Tandis que Carnot se préparait à réunir en Flandre contre les Autrichiens et les Anglais les armées du Nord, Barère dénonçait Danton, comme Danton avait fait de Brissot, «pour un traître qui osait parler de paix». Robespierre le ménageait encore en février, pour s’aider de sa modération contre les Hébertistes qu’ils envoyaient de concert à l’échafaud (24 mars). Puis, à la fin de ce même mois, Danton et ses amis étaient arrêtés et exécutés le 5 avril.
La ruine de ces deux partis, à quinze jours d’intervalle, délivrait Robespierre de toute opposition. Il était le maître de la Révolution, juste au moment où la victoire de Fleurus rendait les Français maîtres de la Belgique et de la guerre. Les ministères disparaissent au mois d’avril; la Convention s’annule, réduite à 100 votants au mois de mai. La grande fête de l’Être suprême, au mois de juin, est l’apothéose de Robespierre. Et la Terreur, dépouillant les dernières apparences de justice qu’elle eût gardées jusqu’à la loi du 20 prairial, frappe en un mois autant de victimes que dans les six mois qui ont suivi l’avènement des décemvirs.
Il est possible, comme le dit Thibaudeau, que «la nation se soit alors vengée sur les ennemis du dehors de cette humiliation intérieure», se consolant des spectacles de l’échafaud par la perspective de ses armées toujours victorieuses. Ce qui est certain, c’est que son dégoût, si elle en eut, n’alla pas jusqu’à essayer même de détruire ce pouvoir sanglant, appuyé sur la guerre qu’elle continuait avec passion. Ce ne fut pas par sa volonté que Robespierre fut renversé le 9 thermidor. Et ce fut pour fixer ses conquêtes, pour en préparer de nouvelles que la France permit aux Thermidoriens de négocier la paix de Bâle. Elle accepta la paix, parce que certains de ses ennemis la lui offrirent. Elle ne l’aurait pas offerte, et ne la fit que pour rendre la guerre moins incertaine et plus lucrative.
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Aux ouvrages allemands précédemment cités, de BIDERMANN, HÄUSSER, ajouter TREITSCHKE: Deutsche Geschichte im neunzehnten Jahrhundert. Leipzig, 1882, tome Ier.--HÜFFER, Die Politik der Deutschen Mächte. Münster, 1869, 3 vol. in-8º.
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Documents:
Aux documents employés et cités par MM. Sorel et de Sybel, aux documents précédemment indiqués, ajouter:
THIBAUDEAU. Biographie, Mémoires; Niort, 1875, in-8º.--ID. Mémoires sur la Convention; Paris, 1824, 2 vol. in-8º.--P.-F. TISSOT, Mémoires sur CARNOT, 1824, in-8º.--DURAND-MAILLANE, Histoire de la Convention, 1825, in-8º.--GARAT, Mémoires sur la Révolution.--CHARAVAY, Correspondance générale de Carnot (collection des Documents inédits).--ROUSSELIN, Correspondance de Hoche; Paris, 1798.--Recueil des Actes du comité de salut public et le Procès-verbal de la Convention nationale cités plus haut.--Mémoires sur Carnot, par son fils.--VIVENOT, Thugut, Clerfayt et Wurmser (Documents et introduction), 1869, Vienne.--MASSENBACH, Historische Denkwürdigkeiten, seit 1794-1809.--BEAUCHAMP et SCHUBART, Mémoires tirés des papiers d’un homme d’État, 13 vol., 1828.