XVIII. LA LIQUIDATION IMPÉRIALE
(1813-1814)
LA GUERRE DES PEUPLES (1813)
Le 8 février 1813, à Breslau, un naturaliste norvégien, Henrich Steffens, interrompait sa leçon à l’Université, convoquait les étudiants autour de sa chaire, et tout ému, les larmes aux yeux, annonçait que l’heure était venue de réaliser les espérances formées dans son cœur, dans son monde depuis 1808, la délivrance de l’Allemagne, de l’Europe, à l’appel de la Prusse régénérée. «Steffens, je vous souhaite bonne chance, écrivait au professeur de Breslau Scharnhorst, le réorganisateur de l’armée prussienne, vous ne pouvez savoir ce que vous avez fait.» Il venait de donner le signal d’un grand mouvement national à sa patrie d’adoption. Il avait justifié les conseils que Stein en 1808 laissait aux Allemands, que ses successeurs avaient suivis en fondant l’Université de Berlin. «C’est de l’éducation et de l’instruction de la jeunesse que nous devons le plus attendre.»
La jeunesse répondit au premier appel de Steffens: elle s’arma avec lui à Breslau. A Berlin, à Halle, à Kœnigsberg, même enthousiasme, qui s’étendit aux classes supérieures des gymnases. La bourgeoisie, magistrats, fonctionnaires, les femmes furent gagnés par cet exemple: on s’enrôlait; les dons patriotiques affluaient au gouvernement prussien. Dès le 19 février, Metternich constatait et prévoyait avec tristesse la nature et la portée de cet élan national: «la Silésie est en proie à la plus terrible agitation; il en est de même en Bohême, la Westphalie, le Tyrol s’agitent. Je ne m’aveugle point sur les conséquences de ces mouvements populaires: provoqués au nom de l’honneur et de l’indépendance de l’Allemagne, ils ne tarderont pas à briser tous les liens politiques et sociaux. Croyez, disait-il à l’envoyé de France, que dans peu de temps l’insurrection de Prusse s’étendra jusqu’au Rhin.»
C’était «une croisade allemande qui commençait, une guerre sacrée pour la patrie germanique, délivrée et unie», selon les expressions de Kœrner et de Arndt, le rêve de Stein réalisé. On comprend, par le rôle que les patriotes avec le réformateur de la Prusse réservaient aux Hohenzollern dans cette croisade, l’effroi de Metternich. Le roi Frédéric Guillaume III, en voyant les Russes envahir ses provinces et la France l’inviter à les défendre, avait d’abord été repris par les mêmes angoisses qu’à la veille de la guerre. Ses conseillers lui criaient en vain: «C’est le moment: l’heure de la vengeance est sonnée.» Par timidité, il craignait de rompre avec la France, désavouait York et sa convention de Tauroggen, s’affligeait de l’influence qu’Alexandre Ier donnait à Stein: il refusait de se déclarer si l’Autriche ne l’y autorisait. «Sans l’Autriche, rien à faire.»
Ce fut dans ce dessein que le 18 janvier 1813 Frédéric-Guillaume se transporta à Breslau, attendant, pour se décider, la réponse des Habsbourg. Au lieu de prendre hardiment la direction de l’Allemagne, il semblait encore docile aux ordres que depuis si longtemps celle-ci avait attendus de Vienne. Et justement, dans ce pays de Silésie où Frédéric II avait par la conquête affirmé l’indépendance des Hohenzollern, le peuple allemand invita son successeur à remplir sa destinée, à grouper autour de la Prusse les espérances et les forces de la patrie. Le roi était sceptique, prêt à dire comme les vieux Prussiens, comme York lui-même le disait en 1808: «L’Allemand ne se prêtera jamais à une guerre de Vendée, à des Vêpres Siciliennes.» Il fut entraîné, «incapable, selon les expressions d’un de ses agents, de maîtriser ce mouvement national; exposé, s’il le négligeait, à une révolution.» (20 février 1813.)
Ce fut alors que, dans cette dernière défaillance de la royauté, on put apprécier l’importance des efforts faits par Stein et Hardenberg pour remplacer le mécanisme d’État prussien par la collaboration de la nation et de l’esprit public à l’œuvre royale. Après avoir enfin signé la convention de Kalisch, sous la pression des patriotes, Frédéric Guillaume se décida à faire appel à son peuple (17 mars 1813): cet appel tardif n’était qu’une réponse impatiemment attendue aux programmes formulés depuis un mois, déjà réalisés du patriotisme prussien. Toute la Prusse s’était levée: et, comme ses réformateurs avaient prévu non seulement le réveil de la nation, mais la nation armée, que chacun donnait volontairement pour l’entretenir, une force redoutable, régulièrement organisée par les décrets du 17 mars et du 21 avril sur la Landwehr et la Landsturm, sortit immédiatement de cette prise d’armes populaire. On comptait bien que l’exemple donné par la Prusse serait suivi par l’Allemagne: un officier prussien, ancien partisan de la campagne stérile de Schill, Lutzow, enrôlait à Berlin dans ses chasseurs noirs les jeunes patriotes pour les entraîner à la conquête patriotique des autres Universités. C’était une cohorte de soldats et d’apôtres. Iahn, l’homme d’action, Kœrner, le poète, accouraient de Berlin et de Vienne; Allemands de tous pays se groupaient autour d’eux et commençaient, invoquant les leçons de Fichte, aux appels de Arndt, la propagande à l’Université d’Iéna (mars 1813). En ce «printemps de la liberté», la Prusse saisissait la primauté de l’Allemagne, que son roi eût laissé échapper: en même temps que de son indépendance, elle se chargeait de son unité.
Si l’on songe que dans l’année 1812, à l’autre extrémité de l’Europe, l’Espagne, comme la Prusse, en présence des armées étrangères, achevait de se donner une vie nationale nouvelle, on comprend l’importance de l’incendie qui, après avoir couvé cinq ans, éclatait de toutes parts contre la domination napoléonienne, de l’Oder jusqu’aux Pyrénées. Ce n’était plus une nation désemparée, privée par l’absence de son roi des seules garanties de son indépendance, que celle à qui Joseph et Soult s’efforcèrent de disputer Madrid perdue le 10 août 1812 après les Arapiles, reprise le 2 novembre, définitivement évacuée le 23 mars 1813. Depuis la réunion à Cadix de ses Cortès légalement élus (24 septembre 1810), l’Espagne rajeunie et retrempée par le malheur a proclamé la souveraineté du peuple; elle s’est donné une Constitution (18 mars 1812) qui, malgré des emprunts maladroits, improvisés à la Révolution française, est pourtant la charte d’une nation. Envahie, mutilée par les Français, elle a trouvé, en les combattant, cette conscience et cette vie nationale, qu’en 1789 ceux-ci souhaitaient à tous les peuples de l’Europe. Et le droit que les Espagnols se sont donné fortifie et consacre les efforts spontanés, presque inconscients, parfois incohérents de leur longue résistance à l’étranger. Aux guérillas des provinces, des villes et des paysans a succédé la guerre nationale, appuyée sur le talent de Wellington et les subsides de l’Angleterre.
Incendie de Moscou, réveil de la nation prussienne, victoires des Espagnols, efforts des patriotes allemands, et jusqu’en Hollande, menées des chefs orangistes, la crise est ouverte: les excès de la conquête française, le patriotisme et la haine du conquérant ont armé enfin les nations contre Napoléon. Leur résistance s’est groupée autour de l’adversaire qui l’a fait reculer et se déclare leur champion. A Breslau, le tsar a, le 19 mars, resserré son alliance avec Frédéric Guillaume, promis son concours fidèle à la nation prussienne, la liberté à l’Allemagne. Et, avant de remettre le commandement des armées à Wittgenstein, le 25 mars 1813, Kutusoff a lancé cet appel aux Allemands: «La levée en masse doit combattre à outrance.»
«C’est une guerre bien différente, disait alors le ministre prussien Hardenberg à l’envoyé d’Autriche, de toutes celles que nous avons faites jusqu’ici.» Reprenant son duel contre Napoléon, Alexandre Ier appelle à son aide les peuples d’Allemagne. Après la croisade russe qui lui a donné la victoire, une croisade européenne qui par de nouvelles victoires le laissera seul maître de régler au gré de son ambition la question d’Orient.
Contre la Révolution française dont l’esprit de conquête s’est incarné dans Napoléon et ses armées, l’Europe s’arme en 1813 au nom des nations, comme elle avait paru s’armer vingt ans plus tôt pour une croisade monarchique, soi-disant afin de venger Louis XVI et les souverains. Le parlement anglais votait en novembre 1812 des secours aux Russes victimes de leur héroïsme, célébrait comme un triomphe du droit le succès de Wellington à Salamanque. Il allait bientôt de la même manière appuyer les revendications de l’Italie et de la Hollande. La Russie et la Prusse se chargeaient de l’indépendance allemande, et leur zèle pour les peuples parut aller si loin qu’à Breslau ils mettaient en demeure les princes allemands de choisir entre Napoléon et leurs sujets affranchis volontairement ou non. On eût dit que les chefs de la coalition se mettaient à la tête d’une armée révolutionnaire capable, autant que les armées de la Convention, de briser les souverains s’ils soutenaient la cause de l’Empereur. Et Bernadotte enfin allait combattre Napoléon, avec la prétention d’être pour la France un Guillaume III, «le noble héros qui élevé dans son sein ferait son entière délivrance».
«La vengeance des peuples», c’est le nom que les historiens allemands donnent à cette guerre de 1813, au fond pourtant ne différait guère de la coalition formée en 1793 «pour venger les rois». Le mot d’ordre seul avait changé: avec d’autres prétextes, les États européens se préparaient encore à exploiter, au profit de leurs appétits, de leurs intérêts égoïstes, et de leurs ambitions, les excès et les crises de la puissance française.
L’Angleterre réclamait le prix de la lutte, le maintien de ses conquêtes. Elle prétendait, après avoir écarté Napoléon de l’Orient, chasser les Français de la Belgique et de la Hollande: elle ne les y avait laissés qu’à regret depuis 1793. Libérateur de l’Espagne, Wellington la gouvernait comme un tyran, et lui refusait, en lui donnant l’indépendance, la liberté. Par les conflits du généralissime anglais et des constituants à Cadix, on voyait déjà que le peuple espagnol était et devait rester aux mains des Anglais un instrument. D’autre part les proclamations populaires de Kalisch et de Breslau masquaient des conventions d’État, des combinaisons de conquête entre la Prusse et la Russie. Pour livrer la Pologne, un peuple tout entier aux Russes qui soi-disant allaient la reconstituer, les Prussiens se préparaient, au nom de l’indépendance germanique, à l’annexion de la Saxe. C’était là la condition formelle de leur entente qui laisse plus d’un doute sur la sincérité de Blücher s’écriant: «Vaillants Saxons, l’heure de la délivrance est venue. Aux armes, levez l’étendard contre vos oppresseurs. Soyez libres.»
Si Bernadotte à son tour voulait sauver la France, pourquoi se faisait-il attribuer comme domaine l’un des rares débris de son empire colonial, la Guadeloupe? Et pour entraîner les Suédois dans son intrigue, ne leur offrait-il pas, autorisé par ses alliés qui ne consultaient pas les Danois, la conquête du peuple norvégien? La déclaration de guerre enfin d’Alexandre Ier au «tyran» valait les imprécations de Catherine II contre les jacobins: en excitant le patriotisme allemand comme sa grand’mère en 1792, en armant comme elle la Suède et les Allemands, le tsar voulait avoir les coudées franches. De tous il déploie l’ardeur la plus vive à prêcher cette croisade des peuples. Au fond, l’Empire n’est pour lui, comme la Révolution, qu’une diversion. Son objet direct et personnel, c’est encore et toujours la Pologne. Ainsi dans ce cri de haine qu’il provoque et pousse contre Napoléon, écho des colères de Catherine contre la Convention, entraient plus de calculs encore que de passion.
On le vit clairement à l’attitude de l’Autriche. Pour elle, il était singulièrement dangereux d’abandonner à la Prusse l’honneur d’affranchir, de bouleverser et d’accaparer l’Allemagne, plus dangereux encore de laisser la Russie maîtresse de la Pologne, en récompense des services rendus aux patriotes prussiens. La convention de Kalisch menaçait l’Autriche autant que la France. Metternich savait que le tsar et son allié entreprenaient «une guerre de conquête», qu’il fallait y prendre part, ou se retirer le droit, quand la paix se ferait, d’être consulté.--Mais, on n’avait pas prévu à Vienne une défaite aussi prompte de Napoléon, et l’on ne se croyait pas en mesure de l’attaquer immédiatement. Comme d’autre part il ne convenait pas à l’empereur François d’appeler aux armes les populations de l’Autriche, le moment ne lui paraissait pas venu de se déclarer avant la concentration de ses armées en Bohême.
C’est alors que Metternich inventa la médiation armée, médiation pour rester neutre encore et travailler à la paix, armée, pour faire la guerre, s’il le fallait au moment opportun. Si l’on compare ce procédé à l’attitude de l’Autriche dans les premières coalitions contre la France, on saisit dans les deux cas des arrière-pensées du même genre. En déclarant la guerre à la Révolution, les Habsbourg s’étaient bien gardés de s’engager à fond, se réservant de surveiller les ambitions de la Prusse sur l’Allemagne, les desseins de Catherine II sur la Pologne. Vingt ans après, ce n’était pas encore pour faire des conquêtes, c’était pour surveiller celles de leurs voisins qu’ils armaient. N’était-ce pas la preuve que la coalition où ils allaient entrer n’était désintéressée qu’en apparence? Lorsque Metternich apprit le 9 avril 1813 que les Anglais se refusaient formellement à rien céder de leurs conquêtes coloniales en échange des conquêtes françaises sur le continent, la preuve fut complète. L’Europe déclarait la guerre à Napoléon: elle invoquait le droit contre la force, et se préparait d’autres maîtres. Les vengeurs qu’elle appelait méditaient la vengeance à leur profit.
Si las qu’ils fussent de la guerre, les Français ne s’y trompèrent point. Ils demeuraient décidés à garder leurs conquêtes, en face de ceux qui les leur reprochaient pour en faire à leur tour. Les guerres de la Révolution avaient enraciné dans leur esprit ce préjugé que l’égalité et les provinces conquises de leur sang étaient des biens inséparables. Le prestige militaire de l’Empereur leur paraissait la garantie de ces biens. Ils avaient en lui une confiance sans bornes: ils le considéraient comme «infaillible». Étant encore à Smolensk, Napoléon avait appris le succès momentané du complot de Malet: quelques hommes isolés, en répandant le bruit de sa mort, avaient pu emprisonner ses fonctionnaires et se saisir un instant de la capitale. Cette nouvelle avait contribué à son retour précipité. Il retrouva son autorité intacte. L’attitude des Français l’encouragea à la résistance.
Son premier soin fut de l’organiser. De la conscription levée en 1812, avec un an d’avance, il avait sur pied cent quarante mille conscrits déjà mobilisés et exercés. Des conscriptions antérieures, il rappela cent mille hommes qui s’étaient fait exempter ou remplacer. Il fit partir pour la frontière les cohortes de garde nationale, les compagnies que les préfets s’étaient formées dans les départements, trente mille marins. Dans les arsenaux, on trouva près de mille canons avec des affûts tout neufs. On obligea les nobles ou la bourgeoisie aisée à donner leurs fils, pour reformer à leurs frais, sous le titre de gardes d’honneur, la cavalerie qui manquait. Peu à peu cinq cent mille hommes durent de nouveau s’acheminer au delà du Rhin à peine équipés et instruits. «L’imagination reste confondue, dit un témoin contemporain (Pasquier), quand on songe à tout le travail qu’il a fallu faire et aux ressources en tout genre qu’il a fallu trouver pour lever, habiller, équiper, fournir de munitions dans l’espace de cinq mois une pareille armée.» Ce qui surprend plus encore, c’est de voir les Français ruinés par la guerre au point de souhaiter la paix avec passion, attristés du départ de leurs enfants «pour de nouvelles boucheries», se résigner cependant. Pour garder leurs conquêtes remises à la garde de l’Empereur, ils montraient sinon un enthousiasme, du moins un esprit de sacrifice tel qu’en d’autres temps pour sauver leurs frontières.
Le courage de ces troupes improvisées égala devant l’ennemi la bravoure des plus vieilles troupes. Elles reçurent à Lutzen le baptême du feu (2 mai 1813), et leur premier effort suffit à arrêter l’ennemi. La Saxe fut reprise aux Prussiens, trop pressés d’acquérir l’objet de leurs convoitises. Les routes de l’Allemagne se trouvèrent fermées aux Russes. La victoire eût été plus complète, si Napoléon avait disposé de la cavalerie nécessaire à la poursuite de l’ennemi. Ce fut avec son armée même qu’il poursuivit Blücher et Wittgenstein en Lusace. La bataille de Bautzen lui ouvrit la Silésie, tandis qu’au nord Davout reprenait Hambourg (20, 21 mai). Les Français entraient victorieux à Breslau, le 1er juin: dans la ville où les souverains avaient concerté leurs conquêtes, où la nation prussienne avait proclamé son dessein d’affranchir l’Allemagne, la France affirmait sa volonté de ne point reculer. Les Russes, plus lassés qu’elle, parlaient de se retirer en Pologne. Les patriotes prussiens faisaient des efforts désespérés pour ressaisir leur rêve qui leur échappait. Les Anglais envoyaient un de leurs meilleurs diplomates en Silésie, lord Cathcart, pour rallier, exciter, relancer les coalisés hésitants. Ils comptaient surtout sur l’entrée en campagne de Bernadotte, débarqué le 18 mai à Stralsund; ils invitaient l’empereur d’Autriche à se déclarer enfin. Si le centre de la coalition paraissait faiblir, ne pouvait-on, en jetant sur les flancs de la Grande Armée deux nouvelles armées intactes et considérables, affranchir l’Allemagne, et vaincre Napoléon encore malgré ses victoires?
L’ARMISTICE DE PLESSWITZ. LES NÉGOCIATIONS DE DRESDE ET DE PRAGUE
(4 juin–15 août 1813.)
Le 17 mai 1813, trois jours avant Bautzen, l’Empereur, gardant l’espoir de décider Alexandre Ier à la paix, envoyait au quartier général des alliés le duc de Vicence: il ne fut pas reçu. Mais, dès qu’après leur défaite les alliés demandèrent un armistice pour négocier, aussitôt Caulaincourt reçut l’ordre, le 26 mai, de se rendre au village de Neudorf, et bientôt les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure une suspension d’armes de deux mois jusqu’au 1er août.
L’armistice de Plesswitz (4 juin 1813) était la première trêve qui se fût produite depuis un an entre Napoléon et Alexandre, après une lutte colossale dont leurs peuples de part et d’autre souhaitaient la fin. Vainqueur, le tsar n’avait pas accordé aux Russes ce répit. Vaincu, il le demandait à Napoléon: à chacune des victoires remportées par sa jeune armée, celui-ci l’offrit et l’accepta.
La nouvelle, télégraphiée à Marie-Louise, ne pouvait qu’être agréable aux Français. Après Lutzen et Bautzen qui permettaient à leur maître de traiter honorablement, elle leur parut l’indice et la préface de la paix, «le seul vœu, le besoin le plus pressant de la France», selon les expressions de son ministre Maret. Napoléon désirait cette paix: il répétait à Caulaincourt, le 17 mai, le 18, le 26, le 3 juin 1813: «Cherchez à nouer une négociation directe avec le tsar. Je suis résolu à tous les moyens de rétablir la paix continentale et générale. Si je ne voulais pas traiter de la paix, je n’aurais pas la sottise de traiter d’un armistice dans le moment actuel.» L’événement a prouvé que le répit accordé par l’Empereur à ses ennemis fut une grande faute: il donna à la coalition le temps de s’entendre et de s’armer. On ne peut cependant reprocher à Napoléon d’avoir méconnu ce danger, ni la nécessité de transformer cette trêve en un traité définitif qu’il annonçait à Rapp, enfermé à Dantzig, le 5 juin. Il voulait la paix, mais il la voulait d’une certaine manière qui trahit avec éclat l’obstination de ses calculs personnels.
Nous avons conservé de lui l’aveu décisif dans une lettre adressée le 1er juin 1813 au duc de Bassano: «Quel serait dans cette paix le côté d’avantages pour moi? Car pour qu’elle paraisse honorable, il faut qu’il y ait quelque chose pour moi. Tâchez de faire parler le comte Bubna.»
Ce diplomate autrichien était venu, de la part de François II, à Dresde, le lendemain de Lutzen, avec une lettre de son maître et des offres de paix (14 mai). D’après les calculs de Metternich, «l’heure avait sonné où l’Autriche devait faire reconnaître sa position aux puissances belligérantes». Par la victoire du 8 mai, l’équilibre s’était rétabli entre Napoléon et la coalition. Aux partis en présence, l’Autriche se trouvait en mesure de vendre son alliance et de dicter ses conditions. Tandis que Stadion allait vers Alexandre et réclamait de lui, pour décider l’Autriche en sa faveur, l’affranchissement de la Hollande qui plairait à l’Angleterre, et l’extension de la puissance autrichienne jusqu’au Mincio (7 mai), Bubna demandait tout autre chose à Napoléon: l’abandon du grand-duché de Varsovie et son partage entre l’Autriche et la Prusse, l’abandon de l’Allemagne aux Allemands par la suppression du titre qu’il avait pris de Protecteur de la Confédération germanique, la restitution enfin des provinces illyriennes à l’Autriche.
On s’est beaucoup mépris sur les intentions de Metternich à ce moment: les uns l’ont loué de s’être montré avec Napoléon pacifique et modéré; les autres l’ont accusé d’avoir eu deux langages, pacifique à Dresde, agressif au camp des alliés. La vérité est qu’avant de se décider pour l’un des deux partis il faisait à chacun d’eux ses conditions: connaissant les intentions de la Russie et de la Prusse, et sachant que cette guerre de conquêtes devait leur rapporter à l’une l’Allemagne, à l’autre la Pologne, il réclamait, pour les aider, l’Italie: pour être payé, il exigeait que l’Angleterre eût satisfaction en Hollande. Ce qu’il demandait à Napoléon d’autre part, c’était de concourir, en donnant l’exemple de la modération, à modérer les exigences de ses rivaux: il se contentait des provinces illyriennes, si la Russie se trouvait écartée de la Pologne et la Prusse de la Saxe, le jour où Napoléon renoncerait lui-même à ses créations de la Vistule et de l’Allemagne. Ce qu’au congrès de Vienne, dans un an, Metternich demandera aux Bourbons et obtiendra de Talleyrand, il l’exige de l’Empereur à Dresde, au besoin par la menace. Craignant qu’il ne cède point, il fait aux Alliés en même temps ses conditions.
Sa politique se trouva justifiée par les réponses de Napoléon au comte Bubna, négatives, hautaines. L’Empereur ne put supporter l’idée de se voir menacé par son allié, par son beau-père, d’avoir à subir, vainqueur, les conditions du prince qu’il avait tant de fois vaincu. Son indignation, à ce moment décisif, l’aveugla: dans les propositions de l’Autriche, il ne vit plus que pièges et que trahison. «J’ai acheté, s’écria-t-il, l’Illyrie avec un million d’hommes. Vous commencez par me la demander, puis vous me demanderez le pays de Venise, puis le Milanais, la Toscane, toute l’Italie enfin, outre l’Allemagne. Vous voulez avoir des provinces: il faut que le sang coule. Je sacrifierai un million d’hommes puisque vous voulez me déshonorer.» Se croyant menacé de perdre l’Italie, ce domaine où s’est établie sa gloire, qu’il a conquis par son génie sur l’Autriche et le Directoire à la fois, cette terre où chacune de ses victoires a marqué une étape de son rêve «entre Rome et Constantinople», il repousse à ce prix la paix que lui offre l’Autriche. Qu’importe ce qu’on laisse aux Français, si sa part est réduite, si l’avenir se ferme à jamais sur sa conquête et la démasque. Au duc de Bassano, son confident, il en a fait l’aveu: toutes ses démarches après le 16 mai le confirment.
En hâte, il a fait partir le prince Eugène pour l’Italie, dès le 12 mai. Il lui a donné l’ordre de disposer et de concentrer son armée rapidement à Laybach, le 18 mai, de manière à pouvoir occuper à la fin de juin une armée de quatre-vingt mille hommes. «Mettez-vous en état, ajoute-t-il le 30 mai. Ne perdez pas un moment. La maison d’Autriche est trop exigeante.» Dès le 28 mai, ordre est donné au duc de Castiglione de fortifier Würtzburg et de constituer avec des troupes en formation à Mayence une armée sur la Regnitz. Le roi de Bavière sera chargé d’établir des relations entre Castiglione et le prince Eugène. Enfin le 2 juin, l’Empereur marque le dessein de revenir en arrière, de placer sa jeune garde à Pirna, d’ouvrir, s’il le faut, ses opérations contre l’Autriche dans deux mois, de l’attaquer de toutes parts, au nord et au sud. C’est la guerre à l’Autriche que Napoléon a préparée, avant l’armistice même. S’il a signé cet armistice, il le dit au prince Eugène, à Clarke le 2 juin, c’est pour avoir le temps de former les deux armées qu’il entend lui opposer en Italie, en Bohême. «Elle n’aura rien de moi», ni l’Illyrie, ni l’Italie. Enfin, comme pour consacrer aux yeux de tous les peuples de l’Empire son dessein de ne rien abandonner de l’Italie, son domaine, sa conquête, le 4 juin il envoie à l’Impératrice-régente un décret pour l’érection au mont Cenis d’un monument en l’honneur de la victoire de Bautzen.
De ce qu’au prix de la guerre, Napoléon refusait à l’Autriche l’Italie qu’elle ne lui demandait pas, faut-il conclure qu’il renonçait à l’espoir de la paix? Mais s’il n’avait pas gardé cette espérance, il n’eût pas signé l’armistice. «Si j’ai des sacrifices à faire, j’aime mieux que ce soit au profit de l’empereur Alexandre et du roi de Prusse qu’au profit de l’Autriche» (17 mai 1813). Excitant les rancunes, flattant l’orgueil et l’ambition de son rival, il espérait de lui ce mot de paix qu’il avait fatalement attendu à Moscou six mois avant. Il pouvait croire que Bautzen, après Lutzen, rendrait Alexandre plus traitable. Il demandait un congrès, enfin, avec l’espoir de le détacher de la coalition par l’opposition des intérêts, par l’offre de la Pologne peut-être. Cette entente d’Erfurt, dont le succès lui avait été si fatal, il s’obstinait à la rechercher encore. Il tournait le dos à la paix qui s’offrait de Vienne, sans calculer les sacrifices qu’une fois de plus il allait exiger des Français: toujours attaché à ses ambitions secrètes, il caressait le rêve de partager le monde avec la Russie. Ne lui garderait-elle pas l’Illyrie, les routes de l’Italie, s’il lui abandonnait la Pologne? C’était la paix, croyait-il, mais une paix du moins qui le laisserait en possession. «Je veux la paix, disait-il avec aigreur à Savary, qui lui représentait les désirs des Français, je ne suis pas un rodomont et je ne fais pas de la guerre un métier. Mais la solennité de la paix, l’ensemble des circonstances décideront seules dans mes délibérations sur cette matière» (18 juin 1813). La paix pour lui, par une entente avec la Russie, comme il l’avait dit à Maret, non pour la France et par l’Autriche, à ses dépens, voilà ce qu’il attendait de l’armistice de Plesswitz.
Et son calcul était si juste, à son point de vue, que, si le tsar eût pesé ses intérêts, il l’eût accepté: la paix se faisait pour leur profit commun. A cette époque, plus encore qu’à la fin de l’année 1812, Alexandre Ier tint entre ses mains le sort du monde et la fortune de son rival. Quand il entrait en Allemagne, Napoléon était en fuite, ses armées dispersées. Alexandre pouvait à la rigueur se croire obligé de ménager les Allemands en Pologne. Napoléon vainqueur, et l’Autriche effrayée, l’occasion était belle de toucher, d’accord avec lui, le prix de cette longue lutte. Metternich le sentit si bien qu’à la nouvelle de Bautzen il entraîna son maître au quartier général de l’armée, le 1er juin, en Bohême. Cette démarche était à la fois une menace pour Napoléon, un encouragement pour le tsar. «Il ne fallait pas lui fournir un prétexte de se retirer derrière la Warta et de traiter avec l’Empereur.» C’était donc l’intérêt des Allemands qu’il ne s’arrêtât point. Plus tard, lorsqu’à Vienne Alexandre rencontra l’Autriche et l’Angleterre obstinées à lui refuser la Pologne, il put se rappeler le conseil de son adversaire: «Aujourd’hui tout l’honneur de cette paix serait à l’empereur Alexandre seul. En se servant de la médiation de l’Autriche, cette dernière puissance, quel que fût l’événement de la paix ou de la guerre, aurait l’air d’avoir mis dans la balance la destinée de toute l’Europe» (17 mai 1813).
Ce fut pourtant avec l’Autriche et l’Angleterre que le tsar préféra traiter le 14 juin, dix jours après l’armistice. «Malgré son peuple et son armée hostiles à son entreprise», il décida souverainement de la poursuivre. Le 19 juin, la Russie informait Napoléon qu’elle ne pouvait conclure la paix qu’aux conditions formulées par l’Autriche, et même que ces conditions étaient un minimum. La veille, en effet, les ministres alliés à Opotschna s’étaient mis d’accord pour exiger plus encore de l’Empereur, autant, s’il acceptait de négocier, qu’on pouvait espérer de lui reprendre en combattant. Alexandre avait eu à choisir entre la paix avec Napoléon et la guerre payée par l’Angleterre, soutenue par l’Autriche. Il avait choisi la guerre, par colère, par rancune, par vengeance. Nul doute qu’il n’ait subi en outre l’influence de son entourage. Les Prussiens, Stein, Humboldt, interprètes de leurs concitoyens, l’excitaient. On avait vu aussi le prince royal de Suède, Bernadotte, à la nouvelle de l’armistice et de la paix qui ruinaient ses espérances ambitieuses, accourir à Trachenberg auprès d’Alexandre, lui fournir le concours des Anglais, le pousser à la guerre et rédiger lui-même les articles de la coalition. Jomini abandonnait le camp de Napoléon, irrité des injustices de Berthier, apportant au tsar sa science et sa rancune à la fois. Moreau surtout, qu’Alexandre eût voulu mettre à la tête des armées coalisées, jouait sa dernière partie et prétendait n’y point renoncer. A toutes ces vengeances particulières, Pozzo di Borgo ajoutait le poids de son autorité et de sa haine.
A Plesswitz, comme à Erfurt autrefois, Napoléon fut dupe de son rival qu’il espérait convertir ou ramener à ses ambitions secrètes, victime d’un faux calcul et des trahisons de son entourage qui sut exploiter les défiances du tsar et les colères des nations. L’armistice accordé par le tsar était un piège où il se prit. La fortune lui réservait une dernière chance de salut qu’il négligea par une même erreur.
En signant l’armistice, Napoléon avait demandé un congrès pour diviser ses ennemis, regagner Alexandre Ier et se venger de l’Autriche. Ce fut Metternich qui lui procura ce congrès. Il obtint du tsar la permission de négocier avec Napoléon. «S’il refuse notre médiation, dit au tsar le diplomate autrichien, l’armistice cessera de plein droit et vous me trouverez dans le rang de vos alliés; s’il l’accepte, la négociation nous montrera que Napoléon ne veut être ni sage, ni juste, et le résultat sera le même.» Il ajoutait: «En tout cas, nous aurons ainsi gagné le temps nécessaire pour établir notre armée dans des positions solides» (17 juin 1813). S’il fallait arriver à la guerre, comme Metternich le prévoyait, la négociation donnerait le temps à Schwarzenberg de préparer l’attaque décisive. Si, contre son attente, Napoléon revenait à la raison, à la modération, l’Autriche se gardait une ressource contre les ambitions de la Russie et de la Prusse. Ce fut avec cette arrière-pensée que l’empereur François signa (27 juin) le pacte de Reichenbach, exigeant «qu’on attendît jusqu’au 20 juillet la réponse de la France». Pour la connaître et prendre ses mesures, Metternich s’en alla faire à Dresde, le 25 juin, une dernière reconnaissance diplomatique. Il savait par Bubna déjà les intentions de Napoléon: il voulut s’en assurer et voir si la réflexion ne les avait pas modifiées.
L’entrevue fut chaude, le 26 juin 1813, dans le palais Marcolini. L’Empereur avait deviné les intentions de Metternich. «La grande question pour vous est de savoir si vous pouvez me rançonner sans combattre, ou s’il vous faudra vous jeter directement au rang de nos ennemis. Vous ne savez encore bien lequel des deux partis doit vous offrir le plus d’avantages. Peut-être ne venez-vous ici que pour mieux vous en éclaircir.» Dans la bouche de l’Empereur, l’aveu est précieux: il confirme que l’Autriche lui offrit une dernière fois la guerre ou la paix. La paix aux mêmes conditions que Bubna avait formulées, restitution de l’Illyrie à l’Autriche, de la Pologne à l’Autriche et à la Prusse, de l’Allemagne aux princes allemands. «L’offre de l’Illyrie, que l’Autriche désirait, eût été décisive», dit Pasquier. Napoléon ne put, quoiqu’il ait plus tard affirmé le contraire, s’y résigner. Sa colère était grande, il la marqua en jetant violemment son chapeau à terre, de se voir à la merci de l’Autriche, obligé de lui faire, sur ses propres conquêtes, une part qu’elle n’avait pas méritée. Au lieu d’acheter la neutralité de l’Autriche, il voulut la contraindre et l’intimider. Et, pour excuser aux yeux des Français, de son armée, de son état-major las de la guerre, le refus de cette paix que son intérêt seul lui dictait, il feignit d’avoir à rejeter des conditions que ses ennemis se réservaient de faire, seulement en cas de guerre. «Au fait, vous voulez l’Italie; la Suède veut la Norvège; la Prusse veut la Saxe; l’Angleterre la Hollande et la Belgique; la Russie la Pologne. Vous aspirez au démembrement de l’Empire français. Ma domination n’y survivrait pas.» Comme toujours, à cette heure décisive, pour couvrir son ambition et son intrigue, Napoléon fait appel à la tradition française, à la tradition de gloire et de conquête. Il présente Metternich comme un agent de l’Angleterre: c’est son thème, et jusqu’à la fin son prétexte. Céder à l’Autriche l’Illyrie, Venise peut-être, sa part de rêve et d’ambition, jamais; mieux vaut demander à la France, en l’abusant, un dernier sacrifice: «Un homme comme moi se soucie peu d’un million d’hommes.»
Metternich sortit de l’entrevue éclairé. C’était la guerre. «C’en est fait de lui», dit-il. C’en est fait de la France que Napoléon entraîne au combat par une dernière intrigue et un dernier mensonge. A le voir s’obstiner dans une conquête que la France ne lui demandait pas, on ne peut souscrire au propos de Maret: «S’il n’avait été conquérant, il serait devenu le maître du monde.» Le vrai, c’est qu’il eût mieux fait de se battre, et, repoussant l’Autriche, de ne pas s’obstiner à négocier. Déterminé depuis ce moment à la guerre, Metternich s’efforça de gagner vingt jours encore, pour la mieux préparer. Napoléon lui accorda jusqu’au 10 août la prolongation de l’armistice, sous le prétexte de tenir à Prague un congrès qui n’avait plus d’objet.
Les alliés de l’Autriche, désormais assurés d’elle, voulurent la guerre immédiate. Ils accueillirent mal, craignant une ruse de Metternich, cette prolongation d’armistice: ils ne firent connaître leur adhésion que le 22 juillet. Napoléon refusa d’ouvrir le Congrès sous cette menace. Ces hésitations de la Russie et de la Prusse auraient dû l’avertir de leurs intentions hostiles. Lorsqu’il envoya cependant Caulaincourt à Prague, le 24 juillet, il «espérait encore négocier avec la Russie une paix glorieuse pour elle, et punir l’Autriche de sa mauvaise foi». Il s’obstinait à poursuivre, au lieu de la paix qui s’offrait, une paix impossible. En attendant, il se préparait à la guerre, allait à Mayence, le 25 juillet, surveiller l’organisation de ses armées contre l’Autriche. Jusqu’à son retour à Dresde, il s’imaginait encore profiter du Congrès pour repousser les exigences de son beau-père, pour fléchir Alexandre Ier. «C’est un problème», écrivait-il encore le 1er août à Decrès, le ministre de la marine.
Au mois d’août, Napoléon trouva à Dresde le problème résolu. Le 4 août, il annonçait à Ney que le Congrès n’arriverait à aucun résultat et l’invitait à se tenir prêt pour le 10 août. Il donnait les mêmes ordres au prince Eugène, le même jour. Il savait que les Alliés ne se laisseraient pas diviser, qu’il fallait traiter avec l’Autriche ou perdre l’espoir de traiter. Metternich, en effet, pour éviter des débats favorables à la tactique de Napoléon, dès l’ouverture du Congrès, le réduisait à un échange de notes écrites, concertées entre l’Autriche, la Prusse et la Russie. Le médiateur seul s’était réservé le droit de parler: il fallait écouter ses conditions, les accepter avant le 10 août. Napoléon et Metternich s’étaient mesurés: le diplomate avait vaincu le conquérant, sans se livrer d’ailleurs jusqu’à la dernière heure aux plans de conquête de la Russie et de la Prusse. «Jusqu’au 10 août, disait-il encore le 31 juillet à Narbonne, nous n’avons pas d’engagement.»
Napoléon, le 4 août, avait pris parti. Perdant l’espoir de se concilier la Russie, obstiné à repousser l’Autriche, il a choisi la guerre, et depuis qu’il s’est ainsi décidé, il a dicté, chaque jour, ses ordres à ses généraux, Macdonald, Davout, à Daru. Voulut-il donner alors une satisfaction à ses ministres, à Maret, à Caulaincourt, et rejeter sur l’Autriche la responsabilité de la rupture, quand il se décida le 5 août à expédier un courrier à Caulaincourt le chargeant de faire «par une voie extra-ministérielle» une démarche pacifique auprès de Metternich? On serait tenté de le croire, d’après le ton qu’il prit. «Si les alliés désirent commencer les hostilités, Sa Majesté a le même désir.» C’était aussi une dernière mesure d’intimidation contre l’Autriche: «L’Empereur Napoléon se trouve dans un état de guerre plus brillant qu’il ne pourra l’être.» Metternich fit attendre jusqu’au 8 août la réponse de son maître: Napoléon, averti le 9 «que la paix du monde était encore entre ses mains», prit à son tour vingt-quatre heures de trop et différa de se prononcer au delà du terme de l’armistice qui expirait le 10 au soir. Le 11 août seulement, Caulaincourt put annoncer que son maître acceptait les conditions de l’Autriche et renonçait à une partie des provinces illyriennes. Depuis la veille au soir, l’empereur François avait remis au duc de Vicence son ultimatum et sa déclaration de guerre. Le congrès de Prague était rompu.
Caulaincourt fut au désespoir. Il avait depuis un mois plaidé auprès de Napoléon la cause sinon de l’Autriche, du moins de la paix et de la France. Initié depuis longtemps aux vues ambitieuses du maître, il avait eu le courage de lui dire: «Cette paix, sire, pourra coûter quelque chose à votre amour-propre, mais elle ne coûtera rien à votre vraie gloire, car elle ne coûtera rien à la grandeur de la France.» L’ambassadeur lutta même contre la fatalité de cette guerre désormais inévitable. Auprès de Napoléon, Maret appuyait encore le 13 août à Dresde les efforts que Caulaincourt fit jusqu’au 14 août pour convaincre Metternich. Tous deux arrachaient enfin à Napoléon «l’abandon de l’Illyrie». Mais trop tard: l’empereur François n’était plus libre. Le 16 août Alexandre Ier, arrivé à son quartier général, exigeait la guerre.
Elle commença aussitôt avec des conditions beaucoup plus dures que l’armistice et la médiation de l’Autriche n’en auraient pu alors procurer. Retardées par la victoire de Dresde (27 août), préparées par les défaites de Grossbeeren (23 août), de Kaltzbach (26 et 27 août), et surtout de Kulm et de Dennewitz (30 août, 6 septembre), les batailles sanglantes des 16, 18, 19 octobre à Leipzig devaient précipiter les Français hors d’Allemagne. A un an d’intervalle, avec moins de désordre, ce fut la retraite d’Allemagne, après la retraite de Russie. Elle eût pu être fatale, si les troupes de la Bavière, dont le roi s’était déclaré contre Napoléon (8 octobre 1813), avaient réussi à fermer aux Français, comme elles y tâchèrent, les passages de la Kintzig, à Hanau. Tous les Allemands, aidés des Russes, étaient en armes sur les rives du Rhin, le 2 novembre: Wellington avec les Anglais, poursuivait Soult vaincu à Vittoria (21 juin 1813), arrivait sur la Bidassoa. Seul, Eugène Beauharnais disputait encore avec quelque succès l’Italie aux Autrichiens.
«C’est le commencement de la fin», s’écriaient certains Français, au témoignage du duc de Bassano. C’était assurément le second acte du drame qui se précipitait. Il semblait que les crises successives en fussent réglées par une sorte de fatalité, par la répétition des mêmes fautes: la retraite de Russie après la poursuite et l’attente inutile à Moscou d’un accord avec le tsar qui ne se fit pas; la retraite d’Allemagne, après la même recherche aussi vaine, à Plesswitz et à Dresde, d’une entente directe entre la Russie et la France. Et, de plus en plus, au service d’Alexandre et contre l’Empereur, les peuples se groupent, exaspérés par les levées d’hommes et d’impôts incessantes: les Russes, puis les Prussiens en 1812, l’Allemagne tout entière en 1813, les Hollandais qui le 2 décembre rappellent le prince d’Orange, les Italiens bientôt excités par l’Angleterre.
Dans cette ligue enfin des souverains et des peuples, on retrouve la haine et les ambitions implacables des Anglais unies à la rancune du tsar, et l’action persistante des lieutenants infidèles de l’Empereur, élevés à la faveur, formés à l’école de son ambition, intrigants qui se retournent contre l’intrigue du maître, pour la reprendre à leur profit. Tel Bernadotte qui rêve de remplacer Napoléon, qui sert de lien à Trachenberg entre les Anglais et le tsar: il répand les brochures et les proclamations anonymes à la France, et prépare un gouvernement de maréchaux dont il sera le chef, se croyant en mesure d’arracher à l’ennemi qu’il a excité et servi «les frontières naturelles de la vieille Gaule et de la Révolution». Tel Murat, que Napoléon a rappelé auprès de lui à Leipzig pour l’empêcher de trahir, et qui, dès le lendemain de la bataille, reprend avec l’Autriche des intrigues commencées depuis un an: il espère obtenir des Alliés au moins l’Italie, s’ils donnent la France à Bernadotte. Le roi de Suède intrigue avec Masséna et promet de lui procurer la Provence. Murat passant par Bâle en 1813 excite Louis-Napoléon et l’invite à rentrer en Hollande par le secours des Alliés. Et si le frère de l’Empereur, par un reste de pudeur, hésite à négocier avec ses ennemis, il essaie du moins de retrouver sa couronne dans ce pays, affranchi du joug des Français. Enfin à Paris même, l’opposition active de Savary, de Fouché rentré en grâce pour trahir, de Berthier même, impose à Napoléon le renvoi de Bassano des affaires étrangères et le choix de Caulaincourt (novembre 1813).
Ainsi l’Empire est ruiné en 1813, par les causes qui depuis 1810 annoncent et préparent sa chute: les trahisons, les intrigues, la désobéissance des serviteurs, leurs mauvais offices auprès des peuples fatigués du gouvernement impérial; les revendications légitimes de ces peuples que Napoléon ne comprend pas ou refuse d’entendre, leur révolte; l’obstination enfin du conquérant à vouloir, depuis Erfurt jusqu’à Plesswitz, régler, avec le tsar et le roi d’Angleterre, conquérants comme lui, soit par la guerre où il entraîne sans succès l’Europe impatiente, soit par la diplomatie où son génie s’épuise en efforts vains, le partage de l’Orient, objet suprême et inavoué de ses rêves ambitieux.
On s’est demandé si, avant le désastre de Leipzig, Napoléon aurait pu prévenir la catastrophe en acceptant les conditions de l’Autriche. Il n’y a pas de doute que Metternich redoutait les révolutions d’Allemagne et l’ambition de la Russie autant que les projets de Napoléon sur l’Orient. Obtenir pacifiquement l’abandon de ces projets par la reprise des provinces illyriennes lui eût paru préférable à une guerre trop avantageuse au roi de Prusse et au tsar. «Si l’Angleterre, faisait-il dire à Londres le 13 février, veut se ménager une puissance qui puisse contenir l’ambition de la France et celle de la Russie, elle doit souhaiter la conservation intacte, par la paix, de l’Autriche.»--«La grande force de la Russie, ajoutait un mois après Metternich, a besoin d’un contrepoids puissant, qui se trouve naturellement dans la puissance française.» Les communications secrètes du cabinet autrichien avec ses agents, à qui forcément Metternich devait parler clair, trahissent son dessein de fixer dans une même paix continentale les ambitions rivales des deux Empereurs. Tout, la guerre même, plutôt que de les laisser séparément renouveler l’alliance de Tilsitt. Mais la paix de préférence, avec le regret sincère d’y trouver Napoléon de moins en moins disposé, pour prévenir les menaces de la convention de Kalisch, «un événement de la plus haute importance, le seul qui dût faire réfléchir l’Autriche et lui inspirer les réflexions les plus sérieuses». Les craintes de Metternich offraient à Napoléon une ressource précieuse, qu’il aurait dû saisir et payer volontiers de la cession de l’Illyrie. Lutzen n’était point Austerlitz, ni Bautzen Friedland.
Et pourtant, impuissant à se détacher de son rêve, Napoléon refusa au prix de l’Illyrie la paix, dans l’espoir chimérique «de partager le monde en deux». Aux profits du traité de Presbourg, il croyait pouvoir joindre en 1813 les avantages de Tilsitt. Il appelait à Dresde la Comédie-Française, comme s’il allait revenir avec Alexandre «toujours son ami» aux beaux jours d’Erfurt. Tandis qu’il espérait encore, avec la collaboration du tsar, donner à l’édifice qu’il avait élevé le décor oriental et les proportions d’un empire asiatique, seuls capables de satisfaire son imagination ambitieuse, il ferma les yeux sur le travail qui depuis quatre ans en ébranlait les fondements: la poussée des peuples, les coups des souverains, les mines pratiquées par des mains perfides sous les murs mêmes de l’enceinte. Et l’édifice s’écroula d’un coup, à Leipzig.
NÉGOCIATIONS DE FRANCFORT ET DE CHATILLON
Lorsque les souverains victorieux, s’approchant du Rhin à la suite de leurs armées, se réunirent et s’arrêtèrent le 6 novembre 1813 à Francfort, Metternich déclara que «le but de la guerre de 1813 était atteint, Napoléon étant rejeté de l’autre côté du Rhin». L’Allemagne était délivrée, la Hollande soulevée, l’Italie à ce point détachée que Murat négociait pour s’y tailler un royaume national, l’Espagne affranchie et restituée aux Bourbons par le traité de Valençay (8 décembre 1813). Tous les peuples que l’Empire avait groupés ou absorbés reprenaient leurs libertés et leurs droits. La guerre des peuples, de l’aveu de Metternich, était terminée. Celle des rois ne l’était pas. Ils n’avaient pas touché le prix des services rendus à l’Europe, que leur ambition escomptait depuis un an. C’était à Paris qu’ils allaient pour dicter à l’Europe leurs conditions. Outre que le tsar voulait par l’occupation de Paris faire oublier la profanation de Moscou, et les Prussiens venger les misères de leur patrie, il leur fallait surtout être assurés de la France, pour régler à leur guise le sort de l’Europe. D’ailleurs sur la façon de se procurer cette sûreté, ils différaient d’avis: le tsar Alexandre se flattait de réduire les Français par l’effet de sa gloire et de sa bonne grâce, par un appel adroit à leurs passions révolutionnaires. Blücher et son maître voulaient tout bonnement les écraser, les terroriser. «L’entreprise n’était pas facile d’adopter une même ligne de conduite.» Metternich, qui faisait cette remarque, trouva une méthode intermédiaire, en donna la formule et la fit accepter.
La guerre de 1814 devait être, comme le voulait la Prusse, une guerre inexpiable, mais à Napoléon, non aux Français. L’Empire était abattu: pour se le partager, on porterait à l’Empereur des coups décisifs, en expliquant aux nations que leur sécurité n’avait pas paru conciliable avec le maintien de Napoléon. La continuation de la guerre se trouverait ainsi justifiée par une dernière prévoyance de leurs sauveurs. Ce plan adopté, il ne restait plus qu’à trouver, qu’à forger au besoin une preuve concluante du caractère intraitable de Napoléon, de son entêtement à refuser la paix. Ce fut l’objet des négociations de Francfort.
Un diplomate français, prisonnier des Alliés, Saint-Aignan, fut chargé de porter à Paris des propositions de paix assez acceptables pour que l’Empereur pût être accusé à souhait, s’il les rejetait, d’avoir voulu la guerre jusqu’au bout: on lui offrait la France réduite et ramenée aux frontières de 1795, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, à ses frontières naturelles enfin. Le 13 novembre 1813, Napoléon recevait ces ouvertures: le jour même Bassano, qui les jugeait inespérées, présentait à son maître une réponse immédiate, un projet d’acceptation formelle. Par une faute suprême, Napoléon substitua au projet de Maret une réponse vague: il acceptait de négocier, sans indiquer les bases, nommait un plénipotentiaire et demandait un Congrès à Mannheim. Eut-il, à cette heure encore, l’espoir de soustraire Alexandre à ses alliés? Ce qui semblerait l’indiquer, c’est qu’il offrit la paix «sur la base de l’indépendance des nations, au point de vue continental et maritime». On eût dit qu’il prenait les formules du tsar pour le détacher de l’Angleterre. Assurément il ne refusait pas de traiter: mais au point où il était réduit, c’était une méthode funeste que d’avoir l’air seulement d’hésiter. Il fallait saisir l’occasion au vol: les Alliés eux-mêmes avaient redouté qu’il ne le fît. Ils eussent été fort embarrassés d’être pris au mot. «Si dès l’instant, écrivaient à la fois Talleyrand et Metternich, qu’on lui fit cette proposition, il eût fait partir un plénipotentiaire avec pouvoir de signer, les Alliés ont depuis avoué qu’ils n’auraient su comment se rétracter.» Ses hésitations, quoique très courtes, le perdirent.
La trahison s’en mêla, achevant sa perte comme elle l’avait préparée. En même temps que sa réponse, les souverains reçurent des avis de Paris envoyés par deux hauts fonctionnaires de l’Empire qui encourageaient l’ennemi à compter sur les Français contre leur maître. Le 1er décembre 1813, le conseil des alliés à Francfort décidait la guerre contre Napoléon. A défaut d’un refus formel, ses lenteurs pouvaient servir de prétexte. Il fallait le saisir sans délai: le lendemain, en effet, l’Empereur, appelant Caulaincourt au ministère, l’autorisait à souscrire sans réserve aux conditions de ses vainqueurs. Cette note ne leur parvint à Francfort que le 7 décembre. Depuis huit jours, l’Europe avait appris par un manifeste que Napoléon s’était refusé à la paix et qu’il était légitime et nécessaire de lui faire la guerre. Quinze jours après, les troupes de la coalition franchissaient le Rhin (21 décembre 1813): l’aile droite, composée des forces prussiennes sous les ordres de Blücher, de Mayence se dirigeait sur les Ardennes; le gros de l’armée, Russes et Autrichiens, dirigé par Schwarzenberg de Bâle sur Mulhouse (janvier 1814), atteignait Langres par Colmar et par la Franche-Comté; l’aile droite confiée au comte Bubna, de Schaffhouse jusqu’à Lyon et Genève qu’il occupa vite, devait couper les communications de la France avec l’Italie.
Le plan militaire et diplomatique des Autrichiens avait prévalu et s’exécutait à leur gré. Si les armées de la coalition faisaient ce détour par la Suisse, au mépris de sa neutralité, malgré les désirs opposés d’Alexandre et de Blücher, c’était évidemment pour garantir avant tout à l’Autriche sa part, l’Italie, défendue encore par le prince Eugène qui se trouvait désormais isolé et cerné. La guerre des rois contre Napoléon se faisait au gré de l’Autriche qui en avait dicté le plan.
Si l’Empereur avait disposé à temps de forces suffisantes, l’ambition de l’Autriche aurait pu être fatale à la coalition. Les Prussiens isolés pouvaient être écrasés comme en 1792: Brienne, où Blücher éprouva une sanglante défaite, parut rappeler Valmy (31 janvier). Mais Napoléon manquait de troupes pour achever sa victoire, en poursuivant Blücher: 170 000 hommes étaient restés dans les places allemandes, dispersés; 30 000 se trouvaient isolés au delà des Alpes, 20 000 retenus sur les Pyrénées. L’Empereur disposait à peine de 40 000 hommes, en attendant que les conscrits appelés dès son retour à Paris eussent reçu quelque instruction et des armes. Il ne put empêcher les Prussiens, après leur défaite, de rejoindre l’armée de Schwarzenberg à Bar-sur-Aube, et fut réduit à se défendre le lendemain de sa victoire. A la Rothière, le 1er février 1814, la coalition remportait sur Napoléon son premier succès, en terre française. Elle le crut décisif: les officiers se donnaient rendez-vous dans huit jours à Paris. Le tsar se préparait à partir pour la capitale d’où il donnerait la paix au monde. Un conseil de guerre, tenu à Brienne le 2 février 1814, régla la marche en avant des coalisés. Blücher gagnait, le 4 février, la vallée de la Marne, Schwarzenberg descendait par Troyes celle de la Seine. Napoléon se retirait sur Nogent le 6 février 1814.
Tandis que les armées commençaient ces opérations décisives, un congrès de diplomates, le dernier où Napoléon devait être représenté, s’ouvrait à Châtillon le 4 février 1814. C’était la réponse tardive à la proposition que l’Empereur avait faite de négocier à Mannheim: pourquoi cette réponse et ce congrès? Pourquoi les alliés, après s’être arrangés pour esquiver en décembre le congrès de Mannheim, l’acceptaient-ils en janvier, l’ouvraient-ils au lendemain d’une victoire qui paraissait le couronnement de leurs efforts? On sait que le tsar Alexandre Ier désapprouva et combattit cette concession apparente. C’était Metternich, appuyé par Castelreagh, qui la lui avait imposée.
La décision commune en avait été prise à Langres, le 29 janvier 1814, sur la menace qu’avait faite l’Autriche de retirer immédiatement ses armées. C’était la suite du plan que Metternich avait proposé et fait approuver à Francfort, un moyen suprême de prouver à l’Europe et aux Français que Napoléon seul obligeait les Alliés à la guerre et aux conquêtes. Au lendemain d’une invasion, les vainqueurs avaient le droit de fixer au vaincu des conditions plus dures, l’abandon des frontières naturelles cette fois, inacceptable pourtant à un souverain issu de la Révolution qui lui avait remis la France plus glorieuse et plus grande. Le refus de Napoléon, à peu près certain, permettrait de rejeter sur lui la responsabilité de la guerre: «Je lisais dans la pensée de Napoléon, a dit depuis Metternich, et je n’avais pas l’intention de risquer un accommodement intempestif.» Toutes ses mesures étaient prises pour qu’à la dernière heure encore, un congrès offrît la preuve des intentions pacifiques des Alliés, de l’obligation où ils étaient de continuer la guerre à outrance.
Il est clair qu’à ce moment déjà Napoléon était acculé à la nécessité ou d’abdiquer, ou d’accepter une paix qui l’eût laissé sur le trône sans autorité et sans prestige. «Je ne tiens pas au trône, écrivait-il à Caulaincourt. Je n’avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des conditions honteuses (4 janvier 1814). Les alliés, ajoutait-il, ne sont pas de bonne foi. Je doute qu’ils veuillent la paix.» On peut s’étonner que, forcé de combattre, Napoléon ait pourtant donné dans le piège que Metternich lui tendait, et accepté de négocier à Châtillon.
Il ne l’aurait pas fait s’il eût été le maître. Quoique la France lui restât fortement attachée encore, lui donnât ses derniers hommes, ses dernières ressources avec résignation, une prière unanime des villes, des campagnes, des armées même, ruinées, lassées, arrivait au pied de son trône ébranlé par les défaites: en échange d’une longue fidélité, les Français imploraient la paix. Si Napoléon n’y prenait garde, leur désir pouvait être exploité contre lui. Le nombre des fonctionnaires qui, dès 1808, conspiraient en faveur d’une paix durable s’était singulièrement accru: la mollesse des préfets à organiser la résistance, à réprimer les essais de révolte tentés par les royalistes en 1814 indiquait les progrès de la trahison dans l’administration impériale. Au Corps législatif, dans les salons, dans les cafés, partout où se réunissait encore pour causer la bourgeoisie libérale, des maires, des employés de préfecture, un procureur impérial parlaient de livrer l’empereur, en échange de la paix, à l’ennemi. Leurs propos ou leur silence voulu encourageaient les royalistes à répandre dans le peuple des placards séditieux, l’appel du comte de Provence aux Français (1er janvier 1814). Le duc de Berry s’installait à Jersey; tandis qu’à Paris, Anglès, le bras droit de Savary, Dalberg, le baron Louis, M. de Pradt conspiraient en faveur des Bourbons dans le salon de Talleyrand.
Dans tout ce monde de fonctionnaires, de libéraux préparés à une restauration, on exploitait avec art «la conduite insensée de l’Empereur, sa résolution de ne pas conclure la paix». Quel argument pour cette opposition que les offres de paix persistantes des alliés, et leurs déclarations à Francfort, à Lorrach, soigneusement rédigées par Metternich, répandues par milliers pour persuader aux Français de se sauver en perdant Napoléon! «Il n’y a que Metternich qui puisse écrire cela, il faut connaître la France aussi bien que lui», disait Napoléon. «Les proclamations des Alliés, écrivait Caulaincourt le 8 janvier, nous font plus de mal que leurs armes.» Ce fut ce mal que l’Empereur résolut d’enrayer, en chargeant le duc de Vicence de négocier: résolu à disputer le sol de la France avec une armée improvisée, il acceptait le Congrès pour disputer son esprit, son dévouement aux calculs, aux insinuations de l’ennemi.
Il n’y a pas de doute qu’il ne voulait pas la paix aux conditions que dès le premier jour on lui fit. Unanimement les plénipotentiaires, Razoumovski, Stadion, le baron de Humboldt et Stewart, le 5 février, annoncèrent leur intention d’enlever à la France ses frontières naturelles, et donnèrent à Caulaincourt deux jours de réflexion. Dans l’intervalle, celui-ci avait reçu de Troyes deux lettres, l’une du duc de Bassano qui lui donnait «carte blanche pour conclure», l’autre de l’Empereur, moins nette, lui prescrivant d’accepter les conditions de l’ennemi, «si elles étaient acceptables». Cette réserve, de la main de l’Empereur, modifiait singulièrement la portée des instructions transmises par Bassano. Peut-être n’était-elle pas le dernier mot du maître: il a plus tard écrit dans ses Mémoires qu’il «n’aurait pas été assez fort contre la situation des choses, et contre l’opinion pour refuser le traité». Sans doute, il voulut se donner auprès des Français les apparences d’être contraint par son envoyé à signer leur humiliation.
Caulaincourt eut donc entre ses mains, le 6 février 1814, le sort de la France et de Napoléon. Encore une fois, les Alliés eussent été fort embarrassés, si, par une acceptation immédiate, le duc de Vicence les eût pris au piège de leurs propositions pacifiques. L’homme de la paix, comme on l’appelait alors, n’osa pas. Le jour même il réclamait à l’Empereur, qui reçut sa lettre à Nogent le 7, l’ordre précis de ce qu’il devait céder. Et le 7, il apportait aux diplomates de Châtillon, au lieu d’une réponse ferme, des demandes indiscrètes sur l’usage qu’ils prétendaient faire des provinces arrachées à la France. C’était un moyen surtout de gagner du temps: il espérait, le lendemain, recevoir les ordres de Napoléon. Le 7 février, en effet, au quartier général, Maret, le maréchal Bertrand avaient supplié leur empereur, toute la journée, une partie de la nuit d’accepter le sacrifice de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. Las de ces conférences orageuses, «plus que convaincu, Napoléon avait fini par rédiger et dicter sa propre humiliation». Mais, le 8 au matin, il refusa de signer la dépêche: la marche de flanc audacieuse exécutée par Blücher pour atteindre la vallée de la Marne lui offrait une occasion inespérée de l’atteindre et de l’écraser isolément. Que lui parle-t-on de s’humilier quand il peut vaincre? Champaubert (10 février), Montmirail (11 février), Vauchamps (14 février), l’armée prussienne, coupée au centre, et décimée par tronçons, voilà ses réponses aux plénipotentiaires de Châtillon.
Ceux-ci ne les avaient pas attendues: le 10 février une note fort sèche, rédigée par le plénipotentiaire russe depuis le 8 février, apprit à Caulaincourt que «les conférences de Châtillon étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre». Le Congrès prenait fin par ordre de l’empereur Alexandre comme il avait commencé contre son gré. Le tsar aurait été désolé d’avoir la paix en ce moment. Il n’avait pu refuser à ses alliés d’en parler comme eux à Châtillon: il était trop heureux de trouver le moindre prétexte pour cesser la conversation. Depuis deux mois, il poursuivait par vengeance et par calcul un plan invariable: arriver le plus tôt possible à Paris, se mettre en contact avec les Français, mériter enfin leur gratitude, en leur laissant un gouvernement de leur choix: les Bourbons s’ils en veulent, Napoléon s’ils y tiennent, Bernadotte ou tel autre, pourvu que le tsar leur apparaisse comme un libérateur, respectueux de leurs droits et de leurs vœux. Car il a besoin d’eux pour imposer à l’Europe les conditions du partage qu’il espère et attend depuis 1813. Après avoir, le 13 février, dicté dans une note précieuse ses intentions à ses alliés, blâmé le retard de leurs opérations «qui ont fait le malheur de Blücher», Alexandre Ier se rendait à Pont-sur-Seine pour presser l’invasion (14 février 1814).
Ces négociations de Châtillon n’ont paru qu’une comédie, à côté du drame singulièrement émouvant qui se joua, du 31 janvier au 31 mars, sur les champs de bataille de Brienne, de Montmirail, de Craonne, de Laon (9 mars), de Reims (13 mars), d’Arcis-sur-Aube (20 mars), de Fère-Champenoise (25 mars). Ces pourparlers diplomatiques semblaient plus secondaires encore quand ils reprirent une deuxième fois, du 17 au 28 février, une troisième fois, du 8 au 10 mars, une quatrième, du 13 au 19 mars, suivant et subissant les alternatives de la lutte autrement décisive par laquelle Napoléon disputa aux Alliés les seules conditions qui lui permissent encore de régner. Ce n’était plus un Congrès, mais la force qui devait régler la liquidation impériale; après le sort de l’Empire, celui de l’Empereur.
Et cependant, l’avenir de l’Europe, de la France même, sinon celui de Napoléon, va dépendre de ces conférences. Elles indiquent aux Français le prix auquel ils retrouveront la paix, aux nations européennes entraînées au delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, le sort qui les attend au lendemain de leur effort.
Ce qu’il faut d’abord remarquer, c’est que, virtuellement rompu le 10 février, le Congrès de Châtillon fut repris le 17, par un acte d’initiative qui appartint en propre au duc de Vicence. N’ayant pas reçu de Napoléon l’ordre qu’il attendait, le 9 février il avait pris sur lui de proposer aux Alliés un armistice garanti par la cession immédiate des places de la rive gauche du Rhin. Et, protestant contre la rupture des négociations, il supplia Metternich et les Anglais de les rouvrir. Comme il resta sans instructions depuis le 8 jusqu’au 12 février, qu’à cette date l’Empereur lui fit dire par Bassano: «La paix, mais sur les bases de Francfort, avec les frontières naturelles», sa démarche était toute personnelle. Elle obligea pourtant son maître à discuter au moins huit jours les conditions d’un armistice. Caulaincourt avait agi, non pas en ministre de l’Empereur, mais en Français, désireux de la paix: «Est-il juste, écrivait-il à Maret le 14 février, que je sois seul à la brèche?» Il se trompait: Maret, Bertrand auprès de l’Empereur, Joseph, son lieutenant à Paris, le baron Louis, Cambacérès, suppliaient Napoléon de céder même au prix des frontières naturelles. Le 2 mars, le Conseil de régence proposait à l’unanimité cette solution. Les choses même allèrent si loin que Joseph imagina quelques jours après de faire signer par tous les grands corps de l’État une adresse à son frère l’invitant à la paix. «Je la regarderais comme une rébellion», répondit le 12 mars l’Empereur à Meneval, qui avait été chargé par prudence de le consulter. Les conférences de Châtillon n’auraient été ni reprises, ni suivies au milieu du fracas des batailles, si tous ces hommes qui, après Napoléon, représentaient la France, n’en avaient pas malgré lui demandé et décidé parfois la continuation.
Napoléon fut jusqu’à la fin obligé de compter avec eux. Au lendemain de ses victoires de Brie, il se décidait de Montereau à écrire le 21 février une lettre à l’Empereur d’Autriche pour lui offrir la paix. Il laissait Caulaincourt au Congrès, et le 17 mars, de Reims, encore il l’autorisait à faire les concessions indispensables, Anvers, la Belgique. Un jeune sous-préfet qui arriva trop tard, Frochot, fut envoyé ainsi au duc de Vicence. Dans cette guerre sans trêve, l’Empereur fut contraint par l’opinion de ses conseillers, du public, jusqu’à la dernière heure où cette opinion devait être décisive, à parler de la paix.
Il fallait que cette opinion fût bien forte pour obliger aussi Metternich et l’Angleterre. Autrement leur altitude du 10 février au 17 mars ne se comprendrait pas, ni leurs efforts pour convaincre Alexandre Ier de traiter avec le prince qu’ils étaient, plus que lui, résolus à renverser. Ils ne voulurent cesser le Congrès que quand ils purent annoncer, le 18 mars 1814, «les négociations terminées par le gouvernement français». Ils retardèrent jusque-là, et pour lui donner toute sa valeur, le manifeste des puissances coalisées à la France: «C’est de la volonté générale de la nation que dépend le terme des maux dont elle souffre par la seule faute de son gouvernement.» Rendre Napoléon responsable des misères de l’invasion, des violences des Cosaques, des pillages de l’armée prussienne, c’était la tactique adoptée depuis le mois de décembre 1813, le seul moyen pour les puissances de s’excuser auprès des Français si elles allaient se partager l’Europe, en démembrant la France. Il fallait aussi leur faire accepter la restauration des Bourbons: Metternich et Castelreagh s’étaient mis d’accord sur ce point fondamental que la légitimité était la seule garantie du retour de la France à ses anciennes limites.
Les intrigues de Vitrolles, dépêché par les royalistes au quartier général de Troyes (10 mars 1814), avaient pu y contribuer: l’essentiel était que les alliés attendaient de la royauté restaurée des sacrifices que la nation aurait peut-être consentis à regret. Toutes les manœuvres de l’Autriche consistèrent à rendre cette royauté et ces sacrifices acceptables aux Français. C’était pour eux que Metternich écrivait le 18 mars à Caulaincourt: «Je vous parle avec franchise comme l’homme de la paix. Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez connaître nos vues, nos principes, nos vœux. Les premières sont toutes européennes, et par conséquent toutes françaises. Les seconds portent à avoir l’Autriche comme intéressée au bien-être de la France.»
Jusqu’à la fin de la crise le tsar adoptait et suivait une tactique tout à fait contraire. Il refusa de traiter avec Napoléon pour traiter directement avec les Français à Paris. Metternich considérait son plan comme une chimère: Alexandre voulait plaire aux Français et ne pas leur imposer les Bourbons. Il songeait à Bernadotte, qui s’obstinait à réclamer comme Napoléon les limites du Rhin. Il pensa à Eugène Beauharnais. Son entêtement à laisser aux vaincus le choix de leur gouvernement ne venait pas, comme l’a dit Metternich, de l’influence de Laharpe et des révolutionnaires: c’était l’exécution d’un plan poursuivi depuis la Vistule jusqu’au Rhin avec une rare patience. Comment, sinon avec le concours de la France, faire accepter à l’Europe, ce qu’il avait préparé en Allemagne, en Pologne, au nom du principe des nationalités? Et comment obtenir ce consentement, si la Russie ne respectait pas ce principe, au moment où elle avait l’occasion de l’appliquer à la France? «Que deviendra l’Europe, s’écriait alors Metternich, par suite de l’invocation de ces maximes?»
Et plus tard il a écrit: «Au Congrès de Châtillon, il y avait entre les puissances des divergences secrètes sur plusieurs points d’une importance considérable et décisive.» Légitimité, pour régler à la convenance de l’Autriche le partage prochain de l’Europe, ou droit des nationalités utile au règlement que préférait la Russie; négociations avec Napoléon pour rejeter sur lui la responsabilité des conditions que Metternich allait faire à la France, ou marche rapide sur Paris pour négocier avec les Français directement, voilà le tableau des méthodes contraires, qui se heurtèrent au camp des Alliés dans les trois premiers mois de 1814. Les chocs furent parfois si violents, que l’Angleterre, intéressée à ne pas laisser la coalition se dissoudre, le 1er mars 1814, mit aux alliés le marché à la main pour les obliger de rester unis. Ils étaient pauvres: elle était riche. A Chaumont, elle leur offrit 150 millions de subside annuel, contre un engagement formel de rester liés pour vingt ans dans la paix comme dans la guerre, et d’écarter la France de leurs débats quand ils l’auraient vaincue.
Le pacte de Chaumont, véritable conclusion du Congrès de Châtillon qui se traîna encore quelques semaines, en éclaire l’histoire, la portée. La fortune de Napoléon se réglait par les armes, celle de la France et de l’Europe par les négociations. Si l’Angleterre alors crut nécessaire d’exclure les Français du règlement délicat des affaires européennes, ce fut pour mettre fin aux intrigues, aux querelles des rois, ses alliés, à leur désir évident de se disputer le concours de la France. On put déjà constater ce que la ruine de l’Empire désormais inévitable, ce que l’épuisement de la France laissaient encore aux Français, dans le monde divisé par des ambitions contraires, de puissance morale.
On le vit mieux encore aux négociations décisives de Talleyrand avec les alliés. Dans son hôtel de la rue Saint-Florentin (31 mars–1er avril), tandis que Napoléon, s’arrêtant à Fontainebleau, envoyait le duc de Vicence à ses vainqueurs, le prince de Bénévent couronnait sa longue carrière d’opposition et de trahison, et négociait seul avec l’ennemi. Napoléon était vaincu, les Bourbons n’étaient pas encore restaurés. L’armée tenait encore pour l’Empire; les royalistes se remuaient, essayaient de convertir les Parisiens à la royauté. Le peuple hésitait, heureux seulement de la paix retrouvée, de la sécurité garantie par la capitulation de Paris. Il n’y avait plus de gouvernement. Talleyrand, le premier de tous ces fonctionnaires, de ces hommes qui, depuis 1807, intriguaient avec l’étranger, Dalberg, de Pradt, le baron Louis, traita réellement au nom de la France. Son autorité ne lui vint alors que de l’irrésolution et des rivalités sourdes des alliés. Le tsar ne voulait pas des Bourbons, qu’il jugeait incapables, faute de popularité, de lui procurer une alliance utile. Les Anglais, s’ils laissaient à Napoléon une régence au profit de son fils, ou la France à Bernadotte, redoutaient au contraire un gouvernement trop populaire, condamné fatalement à revendiquer la Belgique. La paix qu’ils exigeaient ne leur paraissait compatible qu’avec une restauration de la royauté légitime: ils la réclamaient, et l’Autriche avec eux.
L’avis que soutint Talleyrand prévalut: les souverains déclarèrent qu’ils ne traiteraient plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille. Le lendemain de cette réunion où princes et ministres étrangers avaient délibéré chez le prince de Bénévent, comme chez le médiateur de la paix entre l’Europe et la France, le 31 mars, les principaux sénateurs, toute la noblesse impériale étaient convoqués rue Saint-Florentin: ils acceptaient la déchéance de Napoléon comme un ordre des vainqueurs, certains de n’être pas exposés à ses vengeances, satisfaits de garder, avec la paix, leur grande situation. Le 4 avril, les maréchaux Ney, Lefebvre, Oudinot, Macdonald, imitant leur exemple, obligeaient Napoléon à la paix: le 5, la trahison de Marmont l’empêchait de conserver ce que les autres maréchaux lui avaient au moins laissé espérer, une régence en faveur de son fils. Le 6 avril, les souverains, le Sénat, toujours dirigés par Talleyrand, lui présentaient un acte d’abdication, et le même jour proclamaient Louis XVIII.
L’Empereur tenta de s’empoisonner: après une longue attente dans son palais désert, il quittait Fontainebleau (20 avril 1814), échangeait la France pour l’île d’Elbe. Huit jours après, le comte d’Artois, désigné comme lieutenant général du royaume, venait prendre possession au nom de son frère, et recevait le Sénat aux Tuileries. Louis XVIII ne débarqua à Calais que le lendemain du jour où Talleyrand, devenu ministre des affaires étrangères, et en réalité jusqu’à son retour le chef véritable du gouvernement, eût signé les préliminaires de la paix (23 avril 1814). La guerre et le règne impérial étaient, en même temps, terminés: la longue querelle de Napoléon et d’Alexandre Ier, les jalousies et les ambitions des Alliés avaient remis définitivement aux mains de Talleyrand les destinées de la France.
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Le Congrès de Châtillon.--Mêmes ouvrages (moins Lefebvre: Histoire des cabinets européens). Ajouter: PONS DE L’HÉRAULT. le Congrès de Châtillon. Paris, 1825.--Henri HOUSSAYE, 1814. Paris, 1893, page 86 surtout. Ajouter aux documents précédents les nombreux documents utilisés par cet auteur, et enfin NAPOLÉON, Correspondance, tome XXVII.--TALLEYRAND, Lettres inédites. (Revue d’histoire diplomatique, 1887.)
XIX. LE CONGRÈS DE VIENNE
(1814-1815)
LES TRAITÉS DE FONTAINEBLEAU ET DE PARIS
Du 11 avril au 30 mai 1814, trois actes diplomatiques réglèrent le compte de l’Europe avec Napoléon, avec la Révolution, avec la France.
Le traité de Fontainebleau, signé le 10 avril entre les plénipotentiaires de l’Empereur et ceux des alliés, entre Caulaincourt, Ney, Macdonald d’une part, Metternich, Castelreagh, Hardenberg, Nesselrode de l’autre, déterminaient en échange de l’abdication de Napoléon (art. 1), le sort de la dynastie impériale. Elle perdait les couronnes et les droits que le chef de cette maison s’était donnés ou lui avait créés: elle conservait les titres et qualités. Comme Napoléon abandonnait, outre l’Empire, tous ses domaines (art. 9), on lui laissait à lui et aux siens le moyen de soutenir le rang princier, et le titre impérial qui leur étaient conservés: à lui-même, l’île d’Elbe en toute souveraineté et deux millions de rentes, inscrites au grand-livre de France, réversibles par moitié à l’Impératrice; à celle-ci les duchés de Plaisance, Parme et Guastalla, réversibles sur son fils qui, de roi de Rome, devenait prince de Parme; à Madame Mère, au roi Joseph et à sa femme, au roi Louis, à la reine Hortense et à ses enfants, à Jérôme, à sa femme, aux princesses Pauline, Elisa, deux millions et demi de rentes sur le grand-livre, sans compter celles qu’ils possédaient déjà à titre privé, leurs biens meubles et immeubles. Eugène, par l’article 8, avait la promesse d’un «établissement convenable hors de France» et obtint peu de temps après, de son beau-père le roi de Bavière, le duché de Leuchtenberg et la principauté d’Eichstedt. Murat, de tous le mieux traité parce qu’il avait trahi la famille, s’était fait garantir depuis le 11 janvier par l’Angleterre et l’Autriche le royaume de Naples. Après la famille, enfin, les serviteurs: un capital de deux millions était mis à la disposition de l’Empereur, pour être employé en gratifications. Les puissances alliées, qui dans leur seul intérêt imposaient à la France cette charge, l’entretien d’une famille princière détrônée, s’engageaient par le dernier article du traité à contraindre les Français, s’il le fallait. C’était le prix de l’abdication impériale et de la Restauration des Bourbons. Deux déclarations, l’une du gouvernement provisoire (11 avril), l’autre de Louis XVIII (30 mai 1814), confirmèrent les engagements pris par l’Europe, les obligations de la France envers Napoléon et sa famille.
Dans l’intervalle, un acte diplomatique, au moins aussi important, réglait les comptes de l’Europe avec la Révolution française. Avant que Louis XVIII ne fût encore débarqué à Calais (24 avril 1814), la veille, une convention passée entre le comte d’Artois, son lieutenant général et les alliés, négociée par Talleyrand, terminait le long conflit de l’Europe et des armées révolutionnaires. Si les troupes alliées occupaient le territoire français, cinquante-trois forteresses européennes, Hambourg, Anvers, Mantoue, Huningue, les places du Piémont, de la Belgique et du Rhin, véritables camps retranchés où tenaient encore des garnisons françaises, boulevards maritimes pourvus d’artillerie et de marine, témoignaient des ressources énormes que la Révolution avait mises pendant vingt ans au service de la conquête française.
Après Napoléon, la Révolution conquérante, dont il avait été l’héritier, dut à son tour abdiquer. La convention du 23 avril enregistra cette abdication; plus défavorable à coup sûr que ne l’était pour la dynastie napoléonienne la renonciation à l’Empire. De tout ce que les Français avaient acquis en Flandre, sur le Rhin, en Italie, il ne leur restait rien: la frontière de la France était ramenée au point où l’avait trouvée la République, aux limites du 1er janvier 1792 (art. 11). Sans coup férir et sans indemnité, les alliés recouvraient l’Allemagne rhénane; en dix jours l’Italie; en quinze jours l’Europe au 1er juin, et, moyennant la liberté laissée aux garnisons françaises, l’artillerie, les magasins des places qu’elles évacuaient.
La défaite de la Révolution eût été plus complète encore, si l’initiative du Sénat (6 avril) appelant au trône les Bourbons, si l’intervention du tsar n’avaient obligé Louis XVIII à consacrer dans une charte ses conquêtes civiles, à défaut de ses conquêtes extérieures. Dès cette époque, et depuis bien des fois, le reproche fut fait aux Bourbons d’avoir sacrifié à leur intérêt personnel la grandeur de la France révolutionnaire, lorsqu’elle était encore attestée, et peut-être préservée d’une ruine totale par les forteresses demeurées entre ses mains. La haine du lieutenant général, le comte d’Artois, contre les hommes et l’œuvre de 1792, la proclamation de Saint-Ouen, datée avec intention de l’an XIX du règne de Louis XVIII, les relations de ce prince avec les Anglais, les plus intéressés à l’évacuation de la Belgique et du Rhin, semblaient autant de preuves d’un complot formé entre la Restauration et l’étranger.
Le négociateur principal de la convention du 23 avril, Talleyrand, s’est toujours défendu contre cette accusation. S’il se donnait les apparences, après avoir trahi Napoléon, de trahir la Révolution, il invoquait encore la nécessité. Il revendiquait avec orgueil l’honneur de servir toujours la France dans ses intérêts essentiels, méconnus ou compromis par les défenseurs impénitents des frontières naturelles. La paix, au prix où on pourrait l’obtenir des vainqueurs, lui parut alors le premier besoin de la France. Cette seule considération l’avait, disait-il, alors déterminé aux sacrifices qu’il consentit.
Que la paix fût à ce moment un bienfait pour une nation épuisée, c’est ce dont témoignaient les vœux unanimes du pays. Qu’elle fût une nécessité, voilà ce qui peut et doit être discuté. Napoléon voulait encore la lutte et la croyait possible, le 4 avril, même après la trahison de ses maréchaux. Ses partisans, ses admirateurs, l’armée et les adversaires des Bourbons ont dit lors, et plus d’un historien répété qu’on pouvait attendre et réclamer une paix moins onéreuse. Talleyrand a depuis répondu que l’état de guerre prolongé exposait la France déjà envahie aux pires désastres. Ce qui l’effrayait, c’était la présence sur le territoire de peuples entiers, animés par l’esprit de haine et de vengeance, par leurs propres victoires, excités par les appels des souverains, heureux de faire payer aux Français la rançon de leurs pays pillés, ravagés. Soustraire la France à ces passions haineuses, les contenir par une négociation immédiate, au lieu de les provoquer par une plus longue résistance, voilà le plan et les arguments de Talleyrand. On peut les discuter, si l’on a du goût à refaire l’histoire; on n’en pourra jamais nier la force et la vraisemblance.
Ce qui est, en tout cas, certain, c’est qu’ayant résolu de conclure une paix immédiate, le gouvernement provisoire et les Bourbons ne pouvaient l’obtenir qu’en sacrifiant les conquêtes de la Révolution, sinon au dedans, du moins au dehors. Sur ce point Talleyrand a victorieusement répondu que Napoléon lui-même, à Châtillon, s’était résigné un instant à ce qui était inévitable. Les temps étaient loin où les politiques de l’Europe considéraient la Révolution comme une cause de faiblesse pour la France. Ils avaient vu, ils avaient senti l’effet des énergies nationales et conquérantes qu’elle suscitait. Dans le langage de Metternich, Révolution était devenu synonyme de conquête. Pour les Anglais, elle signifiait l’occupation fatale de la Belgique; pour les Allemands, un éternel désir d’intervention dans leurs affaires. Le seul moyen que la France eût de se procurer la paix, à moins de combattre, c’était de renoncer, de manière à ce qu’on ne doutât plus de ses intentions pacifiques, aux profits, au programme de la Révolution. Le traité du 30 mai 1814 confirma cette renonciation.
Les quatre grandes puissances, affirmant leur droit de directoire européen, signaient avec la France cet acte de pacification, dont les traités particuliers entre chaque État, Prusse, Autriche, Russie, Grande-Bretagne, Portugal, Suède, Espagne, ne furent, à quelques clauses près, que la reproduction intégrale. «Il y aura à partir de ce jour, paix et amitié», tel était l’article 1er: on accordait à la France la paix en échange de ce que par les articles 2 et 3 elle ramenait sa frontière à celle du 1er janvier 1792. Partant de la mer du Nord entre Dunkerque et Nieuport, la limite nouvelle depuis Condé jusqu’à Dinant, de l’Escaut à la Meuse, suivait au lieu du coin qu’elle forme aujourd’hui une ligne droite, entre Dour et Pâturages, Thuin et Merbes le Château, au nord de Walcourt, Florennes, avec la Lesse comme ligne orientale. La limite allemande ensuite allait de Perl sur la Moselle, par la vallée de la Saar qui nous restait avec Saarbruck et Saarlouis, selon une ligne tirée entre Tholey au nord, Lebach et Ottweiler au sud, vers la vallée de la Nahe, d’où elle gagnait le Rhin entre Pirmasens et Weissembourg, nous laissant Landau et la Queich pour frontière. Le Rhin ensuite séparait la France de l’Empire. Une rectification de limites avec la Suisse nous laissait Montbéliard; une autre nous donnait près de Genève une partie des cantons de Saint-Julien, Hangy, Reynier et la Roche, dans la Haute-Savoie, où nous retenions aussi Annecy et son territoire jusqu’à Thônes et Faverges, Chambéry sauf la vallée de l’Isère. Depuis là jusqu’à la mer et sur toute la ligne des Pyrénées, la situation restait comme en 1792. L’Alsace acquise sans contestation, une frontière presque droite au nord, les deux principales villes et le tiers de la Savoie, Avignon, le Comtat et Montbéliard annexés définitivement, c’était peu, sans doute, en échange des conquêtes que la monarchie restaurée abandonnait aux vainqueurs.
C’était moins encore, en comparaison de ce que ces vainqueurs se disposaient à prendre et à partager de nos dépouilles. Les alliés annonçaient dans l’article 1er du traité de Paris l’intention de «rétablir en Europe la bonne harmonie des États», de procurer le repos à toutes les nations comme à la France. Les Français avaient le droit de se défier de ces promesses pacifiques. Si la guerre générale devait se terminer par un remaniement des États favorables au Directoire Européen qui le réglerait, la France se trouvait diminuée non seulement de ce qu’on lui enlevait, mais de ce que ses voisins, Anglais, Prussiens, Autrichiens acquerraient. Ce n’était plus alors une défaite présentement inévitable, une liquidation nécessaire des conquêtes passées de la Révolution: c’était l’impuissance pour la France à se relever jamais de cette défaite, à se refaire un avenir dans une Europe accaparée et partagée par ses rivaux. Voilà la question redoutable qui se posait à Talleyrand en 1814, en présence des ambitions déchaînées par la victoire. «J’attends avec confiance, a-t-il dit, le jugement de la postérité.» Le traité de Paris, en effet, régla la situation de la France vaincue de manière à lui réserver encore, en Europe, un avenir et une place.
En lisant les articles 7, 8 de cet acte, on est frappé des concessions maritimes et coloniales que les Français firent alors à l’Angleterre: l’île de Malte, les îles de Tabago, de Sainte-Lucie, l’île de France, Rodrigue, les Séchelles, Saint-Domingue, presque tous les débris de son empire colonial. Il est vrai que la Suède leur restituait la Guadeloupe (art. 9) et le Portugal, la Guyane française (art. 10), avec cette réserve reproduite dans le traité particulier du Portugal que ce pays maintenait son droit à réclamer pour limite du Brésil l’Oyapock: «soit comme droit légitime reconnu par le traité d’Utrecht, soit comme dédommagement pour les réclamations du Portugal contre la France.» Ce qui prouvait, entre parenthèse, que le Portugal semblait douter de son droit sur l’Oyapock qui n’était pas la rivière Vincent Pinson désignée par le traité d’Utrecht, et qu’à défaut de droit, il invoquait, sans y réussir, la force et la victoire. Pour prendre nos colonies, l’Angleterre ne pouvait invoquer d’autre motif, lorsqu’elle nous obligeait à la restitution de nos conquêtes et exigeait par l’article 6, confirmé par le troisième des articles secrets, la cession des Pays-Bas à la Hollande. Sans délai, elle touchait immédiatement le prix de ses victoires. Et, seule, elle entamait le domaine de la France monarchique, celui du moins «qu’elle possédait encore en 1792 dans les mers et sur les continents d’Amérique, d’Afrique, d’Asie».
Par le traité public du 30 mai, l’Autriche, son alliée, n’obtenait, la différence était sensible, que des promesses de cession en Italie, et sous une forme détournée. «L’Italie, disait l’article 6, hors des pays qui reviendront à l’Autriche, sera composée d’États souverains.» C’était aux articles secrets (art. 2) qu’étaient renvoyées des stipulations plus précises en faveur des Habsbourg: «Les possessions de Sa Majesté Impériale et Royale en Italie seront limitées par le Pô, le Tésin, le lac Majeur.» Dans ce même article, le roi de Sardaigne était dédommagé de ce qu’il perdait en Savoie.
Entre l’Angleterre et la Prusse la différence était plus grande encore. Que recueillerait la Prusse de ses prétentions anciennes sur le Rhin, de ses projets sur la Saxe? «Les États de l’Allemagne seront indépendants et unis par un lien fédératif», disait l’article 6 du traité public. Ce n’était pas même en faveur des Hohenzollern une promesse. C’était une offre bien vague encore que l’article 4 secret, plus net cependant. «Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin serviront à l’agrandissement de la Hollande, et à des compensations pour la Prusse et autres États allemands.» A un État ambitieux qui avait rêvé le démembrement de la France, qui méditait déjà la conquête de l’Allemagne du Nord, une part indéterminée des provinces rhénanes: la satisfaction était maigre et douteuse.
Et pas un mot d’espérance au tsar, le chef de la coalition, à celui qui avait renversé la puissance de la France, rien qui l’autorisât à réaliser son projet concerté à Kalisch et à Reichenbach d’agrandir à l’ouest Hohenzollern et Habsbourg pour leur reprendre à l’est toute la Pologne.
Lorsqu’on lit attentivement et de près ce règlement des affaires européennes accepté par les puissances victorieuses et par la France, on y découvre une gradation si évidente des cessions immédiates et publiques faites à l’Angleterre, des cessions immédiates mais secrètes à l’Autriche, de promesses plus vagues et secrètes consenties à la Prusse, du silence total observé enfin à l’égard de la Russie dans les articles publics et secrets, que le plan et l’esprit de la négociation s’éclairent à la lumière de ces nuances successives. C’est avec l’Angleterre que Talleyrand, à cette heure décisive, a traité: il a payé comptant, au prix fixé par elle, le service essentiel qu’elle rendait à la France en limitant les ambitions des puissances continentales. La médiation à coup sûr était fructueuse pour les Anglais; elle était de plus conforme à leur politique. S’agrandir sur les mers en interdisant au tsar de s’agrandir en Orient, c’était double profit. Les frères Castelreagh, négociateurs et signataires de cette paix, en expliquaient ainsi la portée au chef des torys anglais, Liverpool, qui réclamait à la France, par esprit de vengeance, des sacrifices plus lourds. «Si l’on tient compte de l’agrandissement de certaines puissances et particulièrement de la Russie, je ne suis pas bien convaincu que la France, dans ses dimensions actuelles, ne demeure pas un membre plutôt utile que dangereux du système européen.» L’Angleterre gagnait plus à ménager la France qu’à l’écraser tout à fait.
Exploiter auprès du cabinet anglais la crainte de la Russie, satisfaire ses ambitions coloniales; par la cession aux Allemands des provinces rhénanes, aux Hollandais de la Belgique échangée par l’Autriche contre la Lombardie et la Vénétie, rassurer l’Europe contre un retour offensif des Français sur le Rhin, telle fut la tactique imaginée, pratiquée avec succès par Talleyrand pour garder à la France un rôle, une action dignes d’elle dans le système européen. Puisque une paix nécessaire l’obligeait à s’amoindrir, elle tombait moins bas, si ses voisins d’Allemagne ne s’agrandissaient pas.
Résultat négatif, a-t-on dit, et souvent reproché au négociateur du traité de Paris. Sans doute il eût mieux valu convaincre les Alliés, comme le disait Caulaincourt le 10 mars 1813 à Châtillon, que «l’Europe avait changé depuis vingt ans», que l’Angleterre aux Indes avait doublé sa puissance, la Russie beaucoup acquis sur la Baltique et la mer Noire, l’Autriche sur l’Adriatique, et la Prusse avec elles en Pologne. La déclaration de Caulaincourt était «un mémorandum pour la postérité» qui ne pouvait rien rapporter à la France, surtout la paix. Était-ce un motif, si la paix entraînait la perte des conquêtes françaises, pour ne pas empêcher du moins qu’elle devînt au profit des puissances victorieuses le signal de conquêtes plus complètes encore? En ce cas, une action diplomatique, la seule ressource des nations vaincues, valait mieux que des revendications inutiles: un résultat, même négatif, était un profit.
Au 30 mai 1814, c’était, d’ailleurs, un résultat encore précaire; il pouvait être annulé par un retour offensif des puissances intéressées à disputer leur part à qui s’efforçait de la leur retirer. A défaut des batailles que le traité du moins leur interdisait, il leur restait la ressource des efforts diplomatiques. Et la diplomatie est puissante quand elle s’appuie sur la force et la victoire. Le dernier article du traité public (32) stipulait que «dans l’intervalle de deux mois un Congrès général se réunirait à Vienne entre toutes les puissances engagées dans la guerre pour régler les arrangements destinés à compléter le traité de Paris.»
La porte ainsi restait ouverte aux revendications de la Russie et de la Prusse: au Congrès, elles pouvaient garder l’espérance de remanier, sous prétexte de négociations additionnelles, les conditions principales de la pacification européenne inscrites dans le traité du 30 mai. Il y avait là «un vaste champ ouvert à des discussions dont il était difficile de prévoir l’issue». Le compte définitif de la France et de l’Europe ne serait réglé que par la bataille décisive qui allait s’engager à Vienne entre les cabinets.
Cependant Talleyrand, chargé par Louis XVIII d’aller à Vienne consolider son œuvre, n’était point aussi désarmé qu’on l’a dit en ce moment devant les adversaires qui s’apprêtaient à la détruire. L’article premier, séparé et secret, paraissait une menace de nature à paralyser l’action de sa diplomatie au Congrès, faite pour lui interdire à Vienne le système qui lui avait permis d’exploiter à Paris les jalousies et les craintes réciproques des vainqueurs. La menace n’avait pas la portée cependant qu’on lui a donnée. Cet article stipulait que «le partage des territoires cédés par la France serait réglé au Congrès»: des délibérations relatives à ce partage il n’excluait pas les diplomates français, ou espagnols admis par l’article XXXII du traité public au Congrès. Il est vrai que la suite de cet article contenait une restriction grave: «ce partage aura lieu sur les bases arrêtées par les puissances alliées entre elles.» Quel avantage pour la France et les États secondaires de discuter un partage dont l’Autriche, la Russie, la Prusse et l’Angleterre auraient, d’avance et sans les consulter, réglé les termes et les conditions? Quel moyen pour elles de protester contre le fait accompli par la volonté des plus forts? Mais l’article continuait par une réserve apportée à cette restriction même. «Le règlement se fera sur ces bases, et d’après les dispositions générales contenues dans les articles suivants», d’après le remaniement des territoires que nous avons indiqué en Belgique, sur le Rhin, sur le Pô. Cette dernière partie de l’article n’était-elle pas de nature à corriger le sens, à restreindre l’étendue du droit que les Alliés semblaient se réserver de concerter entre eux seuls un remaniement général de l’Europe contraire à l’esprit, aux termes du traité de Paris?
C’est un tort de juger l’ensemble de cet article comme on l’a fait, sur un membre de phrase particulier dont la portée se trouvait restreinte par ce qui le précède et le suit. La vérité était que d’avance l’action et les délibérations du Congrès, pour certaines puissances, et la France surtout, se trouvaient limitées par les articles 2 à 6 secrets du traité de Paris. Sur ces articles, l’accord s’était fait isolément dans le Directoire des quatre puissances: il s’imposait comme une condition préalable aux autres États. La France y avait consenti: elle gardait la ressource et le droit de discuter le reste, et le reste, c’était le remaniement plus complet de l’Europe qu’avaient escompté la Russie et la Prusse.
Autrement, l’effort diplomatique de ces deux États ne se comprendrait pas, au lendemain de ce traité. Alexandre Ier et les Prussiens travaillèrent sans relâche à faire comprendre dans les articles que l’on ne discuterait pas au Congrès les satisfactions réclamées par eux en Pologne et en Saxe. Le traité n’en parlait pas, et de plus une première décision prise le 31 mai entre les plénipotentiaires les gênait: on avait décidé «d’ajourner jusqu’au séjour de Vienne toute discussion sur les arrangements définitifs pour les pays cédés par la France, pour ceux qui en Allemagne restaient à la disposition des alliés». Attendre le Congrès pour régler le sort de l’Allemagne, c’était pour la Russie et la Prusse risquer la discussion qu’ils voulaient éviter, permettre à la France d’y intervenir et de diviser encore, non pour régner, mais pour empêcher le règne de ses vainqueurs.
Alexandre Ier quitta Paris, en compagnie du roi de Prusse et partit pour Londres, avec l’espoir d’obtenir des torys, du Régent, par la haine de la France, les avantages sur elle que Castelreagh venait à Paris de compromettre. Si le tsar n’obtint pas un désaveu formel des plénipotentiaires anglais, il eut la satisfaction de renouveler le 29 juin le pacte de Chaumont. Comme Talleyrand le dit plus tard au Congrès, ce pacte, conclu contre Napoléon, aurait dû cesser de plein droit avec le traité de Paris. Mais c’était pour Alexandre une manière de faire savoir à la France que ce traité incomplet la laissait exposée, tant qu’elle ne l’achèverait pas au gré de tous les Alliés, à leur vengeance et à la guerre. Le tsar comptait sur l’effet de sa menace. En retardant le Congrès au 1er septembre, puis au 1er octobre, il en faisait une autre du même genre: prolonger cette paix incertaine, et faire mine de renouveler la guerre, intriguer à Paris avec les libéraux contre la royauté, autant de moyens imaginés par Alexandre pour imposer aux Français la crainte et le repentir nécessaires à ses projets. C’était, malgré tout, rendre hommage au gouvernement qui lui faisait échec. L’emploi de la force, de l’intrigue prouvait que la Russie se méfiait du droit, des traités, du Congrès pour assurer sa victoire. Ces préparatifs de revanche n’étaient-ils pas le demi-aveu d’une défaite?
Louis XVIII et Talleyrand, de leur côté, se disposaient à cette lutte diplomatique. Le roi avait laissé à son ministre le soin de rédiger lui-même ses propres instructions, et le choix de ses collaborateurs, le comte Alexis de Noailles, le marquis de la Tour du Pin, le duc de Dalberg et de la Besnardière. La mission partit au début de septembre pour Vienne; les instructions étaient rédigées dès le mois d’août.
Ce fut tout le programme de Talleyrand, un plan de campagne en vue du Congrès, la formule d’une politique réglée sur les nécessités et la situation de la France en 1814, une doctrine générale enfin de politique extérieure conforme aux traditions bien entendues du passé, aux intérêts nationaux dans l’avenir.
Le premier point était, puisqu’il fallait combattre, de reconnaître la position des adversaires, de choisir un terrain sur lequel on fût assuré de déconcerter leur stratégie. Les Alliés étaient formés en deux camps, depuis le traité du 30 mai qui aux uns avait procuré leur satisfaction, aux autres l’avait seulement fait espérer. Si la France se glissait entre les deux camps, elle paralysait leur action. Elle devait craindre qu’on ne l’en empêchât, et tâcher d’y réussir. Le moyen était évidemment de ne pas éveiller les inquiétudes: elle devait se présenter au Congrès modeste, résignée au fait accompli, à la perte de ses conquêtes, et rassurer l’Europe en la persuadant de sa modération.
Après avoir forcé ainsi les lignes de l’adversaire, au centre de l’action qui allait s’engager, il fallait choisir une position dont la force, en face d’une coalition d’intérêts et d’ambitions, suffît à compenser la faiblesse de la France: c’était le second point. D’un coup d’œil sûr Talleyrand l’avait fixé. Le terrain qu’il avait choisi, c’était la justice «qui est l’utilité de tous». Quoi de plus conforme au droit, à la lettre du traité, à l’intérêt des puissances secondaires, puisqu’elles avaient été engagées dans la guerre, «que leurs plénipotentiaires sans distinction de faiblesse ou de force fussent admis au Congrès; que leurs voix fussent comptées»? Si la France réussissait à prendre cette position élevée de protectrice des petits États menacés comme elle, si, désintéressée, elle garantissait l’intérêt des autres, l’autorité de sa parole se trouverait décuplée de toutes les voix qu’elle aurait groupées autour d’elle.
Et alors elle parlerait assez haut, assez ferme pour obliger les Alliés à renoncer à leurs projets de conquête. Ce serait le troisième temps de la négociation; et le moment serait venu alors de protester résolument contre le système des partages introduit depuis quarante années dans la politique européenne, étendu de l’Orient à l’Europe par les traités de Kalisch et Reichenbach. A ce système, la France devait en opposer un autre, fondé non sur le droit, mais sur le droit public que l’Europe s’était donné, «à défaut de loi morale qui eût manqué de sanction, pour ne pas rester à l’état de nature».
Quand on dit que Talleyrand à Vienne invoqua surtout le principe de la légitimité, on interprète, on ne traduit pas exactement sa pensée. C’est une autre règle qui allait être son arme résistante dans ce combat inégal. «La souveraineté ne peut être acquise par le simple fait de la conquête, ni passer au conquérant, si le souverain ne la lui cède. Toute souveraineté autrement acquise n’a aucune réalité pour les autres États.» La force en un mot ne légitime pas la conquête. A plus forte raison, ce que la conquête ne peut donner à un seul, elle ne peut le donner à plusieurs. Et si plusieurs «conquérants s’attribuent ou se donnent réciproquement ce qu’ils ont conquis, ils font un acte que le droit public désavoue et annule.» Talleyrand était trop bon diplomate et trop sceptique pour se payer de ces mots, de cette théorie, si pratiquement ils ne devaient servir sa politique.
C’est ainsi qu’il déclarait légitimes les conquêtes qu’il avait promis le 30 mai de ne plus discuter, l’île de Malte, la Belgique cédée à la Hollande, Gênes au roi de Sardaigne, l’Italie du Nord à l’Autriche, la rive gauche du Rhin aux Allemands. Il opposait au contraire le droit public à toute autre conquête non inscrite dans les articles publics ou secrets du traité de Paris: point d’agrandissement pour la Prusse en Saxe, ni pour la Russie en Pologne, ni pour l’Autriche en Italie aux dépens du Pape ou du roi de Sardaigne, ni pour Murat à Naples.
Trois traités de partage, véritables pactes de convoitises, menaçaient alors l’Europe du même sort que les pactes de 1772, 1793 et 1795 avaient fait subir à la Pologne: l’alliance de Kalisch préparait le partage des plaines du Nord entre les Hohenzollern installés à Dresde et les Romanoff à Varsovie et à Posen; l’alliance de Reichenbach, en échange de la Galicie ajoutée à l’Empire russe, livrait aux Habsbourg l’Italie du Nord; l’accord enfin de ceux-ci avec Murat constituait un partage de l’Italie centrale entre l’Autriche et le lieutenant infidèle et ambitieux de Napoléon. Dans cette Europe ainsi partagée entre l’Autriche, la Russie et la Prusse, quelle place resterait à la France après qu’elle avait cédé, le 30 mai, «pour échapper à la destruction» toutes les conquêtes de la République réalisées au moment du dernier partage de la Pologne? Comment «reprendrait-elle jamais dans le système de la politique générale son rang», si elle devait encore assister impuissante et résignée à un partage presque complet de l’Europe? Voilà pourquoi, afin d’empêcher cet acte fatal à l’avenir de la France, Talleyrand invoquait le droit public.
Si à leur tour Alexandre Ier et la Prusse se préparaient à invoquer le vœu national des Polonais, des Saxons soi-disant désireux de retrouver ou de conserver, sous la domination de l’étranger, l’unité de leur patrie, à ce prétendu désir des nations le plénipotentiaire de Louis XVIII devait opposer le droit encore, celui des souverains, propriétaires de la Saxe, des Légations italiennes, des Deux-Siciles, de la Sardaigne, la légitimité, sa seule sauvegarde avec le droit public contre ce remaniement général dicté par la communauté des convoitises.
Sous l’appareil des formules que Talleyrand se réserve d’apporter au Congrès, ses seules armes contre des ambitions masquées, et appuyées également sur des principes, ce que l’on découvre dans les instructions et le programme de la diplomatie française, c’est un dessein très ferme, très net, singulièrement approprié à cette crise décisive. «En Italie, il faut empêcher l’Autriche de dominer en opposant à son influence des influences contraires; en Allemagne, la Prusse. Dans toute l’Europe centrale, de l’Elbe au Tibre, l’état de possession des grandes puissances allemandes doit être restreint par la conservation de tous les petits États, et par l’agrandissement des États moyens.» Qu’était-ce donc en effet que cette dernière bataille diplomatique, où le sort de la France et son avenir étaient remis aux mains de Talleyrand, sinon la suite et l’acte final de la lutte engagée, poursuivie entre la Révolution, Napoléon et les puissances allemandes pour la possession de l’Allemagne et de l’Italie. L’enjeu avait échappé aux Français, perdu dans l’écroulement des entreprises napoléoniennes: la seule revanche qui leur fût encore permise, consolation à la fois et sauvegarde pour l’avenir, c’était d’arracher cet enjeu à leurs rivaux, de le rendre ou de le distribuer par morceaux à ses possesseurs légitimes, à des États secondaires fortifiés ainsi contre l’Autriche et la Prusse, inoffensifs pour la France.
En fait de précision et d’opportunité, rien ne manquait à ce plan: il s’agissait de ramener les Allemands, autant que possible, aux conditions où ils étaient après Valmy, puisque l’Europe exigeait que la France y revînt. Et le moyen, c’était, en 1814 comme alors, de rompre leur concert avec la Russie. Le règlement des affaires germaniques, italiennes, le sort de l’Europe plus que jamais étaient liés à la solution des affaires d’Orient.
Si, pour se réserver la Pologne et la Turquie, les tsars distribuent l’Europe par morceaux aux puissances allemandes, «malheureuse Europe, s’écriera Talleyrand, malheureuse France surtout!» Il eût alors mieux valu que le partage se fût fait à Tilsitt entre Napoléon et Alexandre. Au Congrès, comme dans les longues guerres qu’il doit terminer, le nœud de tout, c’était la question de la Pologne, la question de l’Orient. Dans la Révolution, les partages de l’Est avaient sauvé la France: sous l’Empire, ils avaient affranchi l’Allemagne de la puissance napoléonienne. La Restauration devait chercher dans les affaires orientales encore le salut du royaume. Obliger la Russie à rendre Posen à la Prusse, les deux Galicies à l’Autriche, c’était interdire aux Allemands de réclamer la Saxe, l’Allemagne du Nord et l’Italie à titre de compensation. Voilà le dernier mot de Talleyrand, et pratiquement, avec l’espoir d’être soutenu par l’Angleterre, «puissance conquérante hors d’Europe, conservatrice en Europe, en Orient surtout», l’effort principal, sous des formes légales, le combat décisif dont il a revendiqué la charge, et plus tard l’honneur.
Cet honneur lui a été fortement contesté. Nul parmi les juges les plus sévères de Talleyrand ne doute après lui que la question d’Orient ne fût en effet le nœud de l’affaire. Mais on lui reproche de n’avoir pas servi les ambitions de la Russie en Pologne, de la Prusse, sa complice dans l’Allemagne du Nord, en un mot de ne pas s’être associé aux forts, pour rendre à la France sa force. Sa justification est dans la suite et la liaison étroite de son système que les circonstances lui ont imposé. «Tout se tient et s’enchaîne, a dit M. Sorel, dans cette œuvre diplomatique et la discussion se ramène au point de départ.» On peut imaginer en effet un roi et un ministre refusant de signer le traité de Paris, résignés aux risques d’un démembrement plutôt qu’à l’aveu de leur faiblesse: mais on ne peut leur rien reprocher d’autre que de l’avoir signé. Une fois signé, ce traité leur imposait une politique, celle précisément que Talleyrand a magistralement exposée dans ses propres instructions.
Pour s’en être écarté, au dix-neuvième siècle, la France a vu son territoire entamé par la Prusse, les deux grandes puissances germaniques unies, dominant l’Allemagne et l’Italie, lui fermer l’Europe centrale, tout ce que Talleyrand avait su empêcher et prévenir. Sa situation, après 1870, a été la conséquence de cet oubli des traditions anciennes qui servirent encore à la diplomatie de Louis XVIII de règles et de modèles. Lorsqu’au début du dix-septième siècle Richelieu avait à préserver la France de l’Espagne envahissante, appuyée, comme la Prusse aujourd’hui, sur l’Europe centrale et l’Italie, sa méthode avait été la défense des faibles menacés comme elle, et non pas une entente avec les forts à leurs dépens, à son profit. C’est par le très grand nombre de ses voisins peu puissants et divisés, plutôt que par les conquêtes que la France avait réglé au temps de Louis XIII les conditions de sa grandeur et de sa sûreté. A cette politique féconde en résultats Talleyrand demeurait fidèle lorsque l’esprit de conquête développé par la Révolution, l’amour de la gloire entretenu par Napoléon, portaient les Français à maudire son œuvre, au nom de traditions faussées, déformées par un patriotisme mal éclairé.
CONGRÈS DE VIENNE
A Vienne, l’affaire s’engagea exactement comme Talleyrand l’avait prévu. Les plénipotentiaires, Metternich pour l’Autriche, Nesselrode pour la Russie, Humboldt et Hardenberg pour la Prusse, Castelreagh et son frère Charles Stewart pour l’Angleterre avaient devancé leurs souverains. Ces représentants des Quatre voulaient surtout prévenir l’envoyé de la France, et lui imposer comme un fait accompli leur entente sur «d’autres bases que celles du traité de Paris». Le 16 septembre, Humboldt apportait un projet; le 18, ses collègues décidaient de régler entre eux seuls les affaires de Pologne, d’Italie et d’Allemagne. L’Europe serait partagée sans être consultée. La seule concession que fit le 22 septembre ce Directoire en renouvelant son entente fut accordée à la demande de Castelreagh: «On devait permettre à la France et à l’Espagne de faire connaître leurs opinions et leurs vœux.» Ainsi avant le Congrès les positions étaient prises par les Alliés pour exclure à peu près la France, pour partager l’Europe quand Talleyrand arriva le 23 septembre, deux jours avant les souverains.
S’il n’avait pas connu l’arrêt de leurs ministres, il l’aurait deviné à l’accueil qu’il reçut. Sa personne y était pour quelque chose: l’ancien collaborateur de Danton et le confident de Napoléon ne pouvait guère à première vue inspirer confiance. Sans quelque complaisance des Anglais et de Gagern, ministre du roi des Pays-Bas, Talleyrand eût fait triste figure dans son hôtel délaissé. Mais cela même servit son plan et, dès le début, en prouva la valeur. Cet abandon lui permit de paraître ce qu’il voulait être, le représentant modeste d’une grande puissance résignée. «Il ne se plaignit point.» Il se montra «moins Français que bon Européen modéré». A le voir, à l’entendre, les représentants des petites puissances, atteintes dans leurs intérêts et leur dignité par une injure commune, peu à peu se persuadèrent du désintéressement de la France: elles se rapprochèrent de Talleyrand. «La volonté de la paix est la seule occasion de force pour la France», disait-il à Gagern, bien résolu à ne pas la laisser perdre.
C’est ainsi qu’il arriva le 30 septembre sur le champ de bataille, à la première réunion du Congrès, accompagné de l’ambassadeur d’Espagne, Labrador. Deux jours avant, Alexandre et Frédéric-Guillaume avaient renouvelé le pacte de Kalisch. Leur ambition exigeait, comme l’avait pensé Talleyrand, que la question de Pologne décidât de toutes les autres: il se garda bien de l’aborder. Sa première déclaration fut une déclaration pacifique. «Je suis le seul qui ne demande rien. Je ne veux rien, je vous le répète.» La seconde fut en faveur des puissances secondaires qui avaient le droit d’être représentées au Congrès, et que l’on n’en pouvait exclure sans un mandat formel conféré par elles-mêmes. Cette double position assurée, Talleyrand fit alors, contre les conquêtes qui se préparaient, nettement entendre sa protestation: «Le premier besoin de l’Europe, dit-il, est de bannir à jamais l’opinion qu’on peut acquérir des droits par la seule conquête: il faut faire revivre le principe de la légitimité.» Le lendemain, il rédigeait une note pour réclamer l’admission au Congrès de l’Espagne, de la France, du Portugal, de la Suède, signataires du traité de Paris (1er octobre 1814).
En cette première passe, l’Espagne avait fortement aidé Talleyrand: l’Angleterre avait d’autant plus intérêt à la ménager qu’entre Bourbons de Paris et de Madrid le rapprochement était indiqué. L’effet de cette première démarche a été traduit aussitôt par Gentz, le confident de Metternich. «L’intervention de Talleyrand et de Labrador a furieusement dérangé nos plans.» Tout de suite, la France s’était glissée au milieu des Alliés et paralysait leur entente. Si bien que, le 1er octobre déjà, Alexandre Ier était obligé, pour la déloger, de commencer le feu.
L’escarmouche eut lieu dans l’audience que Talleyrand avait hardiment sollicitée. L’impatience du tsar, calculant depuis un an et demi le prix de sa peine, se marqua aux premiers mots: «Il faut que nous finissions ici nos affaires.--Elles finiront promptement si Votre Majesté y porte la même grandeur d’âme que dans celles de France», répliqua Talleyrand. Cet appel au désintéressement allait atteindre Alexandre au point sensible. «Il me faut mes convenances. Je garderai ce que j’occupe.»--«Je mets le droit d’abord et les convenances après.»--«Les convenances de l’Europe sont le droit. Plutôt la guerre, s’écriait Alexandre en sortant furieux, que de renoncer à ma conquête.» Comme à Erfurt autrefois entre Napoléon et Talleyrand, ici, entre Alexandre et le diplomate passé au rang de ses adversaires, deux systèmes ont été en présence: celui qui consistait à étendre à l’Europe les bouleversements de l’Orient; d’autre part, le système destiné à l’en préserver: la conquête perpétuelle ou l’équilibre relatif. «Notre position est difficile, écrivait alors Talleyrand à Louis XVIII, elle n’est pas désespérée.»
Ni les menaces du tsar, ni l’insistance de Metternich, qui voulait obliger le plénipotentiaire français à retirer sa note du 1er octobre, ne le décidèrent à reculer. Il eut raison: une seconde réunion chez Metternich, le 8 octobre, lui donna gain de cause. Il dut son succès, comme il l’avait prévu, aux dissentiments des Alliés.
Le 4 octobre, l’Angleterre venait le retrouver sur le terrain qu’il avait habilement choisi. Castelreagh opposait au projet russe d’annexion de la Pologne un refus absolu, fondé «sur les sentiments contraires et unanimes de la France, de l’Espagne et de tous les autres États de l’Europe, grands et petits.» Il est vrai qu’en rendant cet hommage aux principes de Talleyrand, l’Angleterre se réservait le droit d’y apporter un démenti. Elle eût consenti encore à laisser la Saxe à la Prusse, et l’Italie peut-être à l’Autriche. Elle rêvait d’agrandir les puissances allemandes que la France voulait diminuer, pour contenir à la fois la Russie en Orient, les Français sur le Rhin et en Belgique. Le remède pouvait être pire que le mal pour la monarchie de Louis XVIII.
Heureusement ce remède ne pouvait pas convenir aux Habsbourg plus qu’aux Bourbons. A la rigueur ils auraient laissé au tsar la Pologne en prenant l’Italie pour compensation: mais livrer aux Hohenzollern l’Allemagne du Nord, Mayence, Luxembourg ou la Saxe! La peur de la Prusse, favorisée à la fois par les Anglais et par Alexandre Ier, ramena Metternich à son tour au programme de Talleyrand. L’Autriche essaya bien de se faire payer par la France cette prétendue concession, que l’intérêt seul lui dictait. Elle offrit son concours pour rétablir à Naples les Bourbons, si en leur nom Louis XVIII promettait ce qu’avait promis Murat. «Écrivez-lui, répondit Talleyrand, que la France ne demande rien, je suis prêt à signer.»
En une semaine à peine, les Anglais, pour ruiner le dessein du tsar, l’Autriche, pour limiter l’ambition de la Prusse, par la force des choses, se groupaient autour de Talleyrand. Ils lui permirent de grouper autour de la France les puissances secondaires. Cette première victoire fut consacrée par le protocole du 8 octobre, qui ajourna le Congrès au 1er novembre, mais en régla la forme, contraire aux protocoles rédigés par les Quatre le 18 et le 22 septembre. Il fut convenu que les délibérations se prendraient non plus entre Quatre, mais entre Huit, entre tous les signataires du traité de Paris. La France, ainsi, n’était plus écartée d’un partage de l’Europe. En fait, elle n’était plus seule à l’empêcher. En droit, elle avait commencé à l’interdire. Le protocole stipulait que les arrangements «seraient conformes aux principes du droit public». Cette phrase à elle seule était la condamnation des partages. Aussi fut-ce l’envoyé de Prusse, Humboldt qui la releva: «Que fait ici le droit public?» s’écria-t-il. «Il fait que vous y êtes», répliqua Talleyrand. Il était bon de rappeler à ces vainqueurs Iéna et Tilsitt. La France haussait le ton. «Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV», disait Alexandre Ier avec humeur. C’était un bel hommage qu’il rendait aux progrès de sa diplomatie victorieuse.
La victoire pourtant était loin d’être complète encore: un triomphe du droit était peu de chose, tant que les faits ne l’auraient pas consacré. Dans les trois semaines qui vont précéder l’ouverture définitive du Congrès les événements se précipitent. Les intrigues se croisent, préfaces des violences prochaines. L’Angleterre autorise, le 11 octobre, les Prussiens à prendre la Saxe: elle décide même l’Autriche à consentir à une occupation provisoire. Pour armer les Allemands contre la Russie, elle leur laisse en Orient, sur le Rhin, sur le Pô, tout ce qu’ils peuvent souhaiter. En vain Talleyrand se plaint à Castelreagh. «Ah! s’il ne vous était resté aucune vue sur le Rhin», répliqua le ministre anglais. Cette intrigue anglaise n’était pas moins dangereuse que les colères du tsar, qui se traduisaient le 23 octobre par cette apostrophe: «J’ai deux cent mille hommes en Pologne, qu’on m’en chasse.» Si Metternich soutient cette intrigue, c’est qu’il travaille les cours allemandes, la Bavière, le Hanovre, le Wurtemberg, dans les conférences où l’on étudie la reconstitution de l’Allemagne. Il escompte leur alliance pour refuser aux Hohenzollern ce qu’il paraît leur accorder: dans l’intervalle, il espère avoir acquis de l’Angleterre la direction de l’Europe centrale. C’est la dernière poussée de cette fièvre de conquête. Talleyrand la surveille: il recueille alors le prix de sa sollicitude pour les États secondaires.
Désormais ce sont ces États, groupés autour de la France, qui combattent pour elle et pour le droit: à la commission des affaires germaniques, l’Angleterre et l’Autriche rencontrent la résistance de la Bavière, du Wurtemberg, hostiles à toute conquête des Hohenzollern, même provisoire. Ces princes réclament en faveur de la Saxe. La Hesse et le duché de Nassau exigent que la ville de Mayence leur soit attribuée et refusée à la Prusse. La Bavière même, sur les conseils de la France, arma. Louis XVIII enfin déclarait, le 25 octobre, qu’il était prêt à fournir sa coopération militaire aux États allemands, à l’Autriche elle-même, si elle se décidait à combattre les ambitions de la Prusse. La peur d’une nouvelle guerre commençait à ébranler le cabinet autrichien, quand le Congrès se réunit de nouveau le 2 novembre. Talleyrand y vint, sans manquer, lire un mémoire raisonné sur la Saxe, destiné beaucoup moins à convaincre les vainqueurs qu’à exciter l’opinion en Allemagne. A dessein, il propageait des bruits de guerre. L’émotion qu’il entretenait fut à son comble, lorsqu’on apprit, le 10 novembre, l’occupation de la Saxe par les troupes prussiennes, à qui Repnin et l’armée russe avaient fait place pour aller occuper Varsovie.
Ce fut à Vienne surtout que la colère fut grande. Cet échange par la force n’était pas seulement contraire aux droits du Congrès. C’était une rude leçon pour Metternich. S’il avait consenti à laisser les Prussiens en Saxe, c’était avec l’espoir de chasser d’abord les Russes de Pologne et l’arrière-pensée de refuser Dresde ultérieurement. Que devenait tout ce système savant, devant le fait accompli le 10 novembre 1814? Le plus grave était que cet échange brutal et subit avait eu lieu, disaient les Prussiens et les Russes, «du consentement de leurs alliés». L’Autriche était jouée: l’on entendit Schwarzenberg regretter amèrement la guerre de 1813, le concours si mal payé et décisif que son armée avait apporté aux alliés de Kalisch. Ce fut à ce moment que Talleyrand offrit à Metternich l’aide militaire de la France pour se venger. Le 7 décembre, les cours allemandes protestaient plus haut que jamais contre l’occupation de la Saxe. Deux jours avant, le Moniteur français avait inséré la note suivante: «La maison d’Autriche n’abandonnera point sans les motifs les plus pressants les droits d’hérédité de la maison de Saxe.» Le 10, en effet, Metternich adressait une note à Hardenberg et déclarait «l’incorporation de la Saxe à la Prusse comme un obstacle insurmontable à l’union des deux grands États allemands».
La bataille décisive était engagée: au moment d’en venir au fait, on put juger ce que la conduite désintéressée de la France, l’adresse de son envoyé, avaient depuis deux mois apporté d’autorité à leur système. Le droit qu’ils représentaient, violé en Saxe d’une manière si brutale, avait désormais des défenseurs, l’Autriche, les puissances allemandes et la France. «La justice commençait à paraître, selon le vœu de Talleyrand, l’utilité de tous.» Au même moment, le roi de Sardaigne se voyait en Italie confirmer ses droits et la possession de Gênes (10 décembre) par le Congrès. Soutenues, enhardies, défendues par la France et désormais par l’Autriche, les puissances secondaires se concertaient contre les grands États impuissants à les anéantir. La vieille Europe renaissait des ruines accumulées par la complicité de la Prusse et des Romanoff.
On le vit à l’hommage forcé et détourné qu’Alexandre Ier dut rendre aussitôt au droit, à ce droit qui «n’était que les convenances». Le 26 novembre, hésitant à employer la force, le tsar proposa de rétablir le roi de Saxe. Il n’était plus question «de le conduire en Russie, pour qu’il y meure comme un autre roi de Pologne». Du 1er octobre au mois de décembre, l’ambition moscovite avait fait beaucoup de chemin en arrière. Elle n’avait pas désarmé d’ailleurs: pour fixer les indemnités que le roi de Saxe, rétabli en Allemagne, devrait fournir à la Prusse, si elle cédait Varsovie aux Russes, les complices s’entendirent avec l’Angleterre afin d’exclure encore Talleyrand des délibérations. Le 23 décembre 1814, le plénipotentiaire français menaça de quitter Vienne et fut admis. Les alliés de Kalisch avaient encore réservé une dernière ruse, celle sans doute qu’ils s’étaient ménagée à défaut de la force. Sous prétexte de ne pas démembrer la Saxe, ils proposèrent de l’attribuer à la Prusse tout entière et de transporter son roi sur la rive gauche du Rhin. Cette ruse se retourna contre eux.
Jusque-là deux raisons avaient empêché l’Angleterre de se joindre à la France, à l’Autriche, pour repousser définitivement les prétentions de la Russie et de la Prusse: la crainte d’abord de mécontenter les Hohenzollern, à qui elle demandait de garder fortement la frontière du Rhin; puis, la difficulté de renouveler une guerre en Europe, avant d’avoir achevé sa guerre avec les États-Unis. L’intérêt qu’elle avait à soutenir la Prusse disparaissait par ce nouveau projet d’établir sur le Rhin un prince faible, parent de Louis XVIII, ami de la France. C’était comme une trahison des Hohenzollern. «L’Angleterre, s’écriait Castelreagh, n’a à recevoir la loi de personne.» Le 1er janvier, d’autre part, il recevait la nouvelle de la paix en Amérique. Le 3, il préparait et signait avec Metternich et Talleyrand un traité secret qui, dans la forme et par le fond, consacra le triomphe de la diplomatie française.
Deux principes s’y lisaient clairement: d’abord l’engagement réciproque des nouveaux alliés, contraire à celui des Quatre, de prendre les arrangements nécessaires «avec le plus parfait désintéressement et la plus complète bonne foi». La modération et la justice l’emportaient sur les convoitises. L’article secret unique, qui invitait la Bavière, la Hollande et le Hanovre à chercher dans l’alliance la sauvegarde de leurs intérêts, proclamait la réconciliation des grands et des petits États. «La coalition, écrivait Talleyrand à Louis XVIII, est dissoute. La France marche de concert avec deux des plus grandes puissances de l’Europe, trois États de second ordre, bientôt tous ceux qui suivent d’autres principes et d’autres maximes que les principes révolutionnaires. Elle est le chef et l’âme de cette union formée pour la défense des principes qu’elle a été la première à proclamer.»
Et la conséquence, c’était le second engagement «d’appliquer le traité de Paris selon son but et son esprit», de restreindre le plus possible le remaniement de l’Europe aux conquêtes fixées par ce traité. Cette fois, l’heure semblait définitivement passée des sacrifices pour la France. Il y avait là mieux qu’une satisfaction de vanité pour son roi restauré, plus qu’un succès de métier pour son ministre, un résultat de fait, une garantie d’une portée considérable. Dans une large mesure, Talleyrand avait réparé le mal de ses intrigues contre Napoléon, et Louis XVIII mérité le pardon de ses complots avec l’étranger. Ils avaient servi la France en Français.
Pour détruire leur œuvre, sans doute, la Russie et la Prusse pouvaient encore recourir à la force. Mais c’eût été une nouvelle, une grosse partie à jouer contre les 500 000 hommes que s’étaient promis mutuellement les trois puissances, contre ceux que leur fourniraient encore tous leurs alliés. A supposer qu’on tentât l’entreprise, comment la justifier, comment l’expliquer au peuple russe surtout, aux Allemands, lassés de la guerre? Les alliés de Kalisch préférèrent éviter ces risques et ces explications. Ils cédèrent.
Talleyrand et Metternich tenaient trop à la paix pour ne pas leur faciliter le repentir. Talleyrand lui-même gardait le moyen en réserve depuis un mois, l’offre à la Prusse de certains districts saxons: 800 000 habitants de la Saxe septentrionale. La Prusse voulut Leipzig. Un ultimatum du 28 février l’obligea à la raison. L’Autriche de son côté abandonnait à la Russie la Galicie occidentale: ce n’était pas toute la Pologne comme le tsar l’avait rêvé, avec Varsovie et ses environs; c’était du moins l’extension de la frontière russe jusqu’à la Vistule. Le 11 février 1815, l’affaire qui avait occupé le Congrès depuis quatre mois, au risque d’un renouvellement de la guerre, était pacifiquement réglée. Tout s’acheminait ainsi vers la conclusion définitive, lentement, lorsque, le 5 mars, M. de Metternich connut brusquement et apprit aux membres du Congrès le départ de Napoléon de l’île d’Elbe (28 février 1815). A quinze jours près, le réveil du Lion coïncidait donc avec le succès de Talleyrand, avec le triomphe de sa politique qu’il devait compromettre.
Il y a eu dans cette diplomatie française de la première Restauration, en général si prudente, si avisée, une part de passion, de rancune qui a fait tort à son œuvre de pacification générale. Louis XVIII, personnellement, en fut responsable. On sait qu’il se refusait à écrire même le nom de Napoléon: il écrivait B. P. Le traité de Fontainebleau avec l’usurpateur fut toujours à ses yeux une convention inacceptable. Il oublia de payer au souverain de l’île d’Elbe les rentes qu’il lui devait. Il n’acceptait même pas cette souveraineté si modeste dont Napoléon semblait se contenter, le faisait surveiller par son consul de Livourne, négociait avec l’Angleterre et Metternich pour qu’on lui trouvât une prison dans l’Océan ou aux îles Sainte-Marguerite.
C’était à la fois de la peur et de la haine, un système de vengeance qui s’étendait à tous les membres, à tous les associés de la famille impériale. Si le roi Joseph demeurait en Suisse, on exigeait son renvoi à l’autre bout de l’Europe. Soutenue par Louis XVIII, l’ancienne reine d’Étrurie disputait à l’Impératrice Marie-Louise les duchés de Parme et de Guastalla. A la prière du tsar, Talleyrand refusait la souveraineté formellement promise au prince Eugène. Le roi de Rome était retenu comme prisonnier à Vienne. Le roi de France ne pouvait accepter l’idée que Bernadotte s’établirait en Suède; il fallut les supplications de Talleyrand pour l’y faire consentir. En revanche, dès les premiers jours, Talleyrand travailla pour plaire aux Bourbons à détrôner Murat, à rétablir Ferdinand IV en Sicile. «Mon opinion se confirme, écrivait-il le 7 décembre, qu’il faut nous débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe et de Murat.» Entre le roi et son ministre, ce fut, durant tout le Congrès, un système de guerre déclarée à Napoléon, à sa famille, à ses lieutenants. Ils le formulaient comme un axiome: «Delenda est Carthago.» Le principe de la légitimité, au lieu d’un instrument de paix, était ici une arme de guerre.
Tandis que l’alliance du 3 janvier 1815 se formait pour garantir le traité de Paris, elle devenait par des intrigues louches et sourdes, entre Bombelles, agent de l’Autriche, Blacas, confident de Louis XVIII, et Wellington, le signal d’une prise d’armes générale contre Murat, un démenti secret aux maximes officielles du cabinet français. Les Bourbons payaient le concours des Anglais de l’abandon des îles Ioniennes qui, dans le plan de Talleyrand, avaient dû servir d’indemnité à Murat. La Valteline et la Toscane seraient le salaire de l’Autriche. Qu’était-ce donc sinon un partage en vue d’une conquête, l’effet de l’intrigue et de la violence? Après Murat, viendrait le tour de Napoléon: «il faut tout finir d’abord», annonçait Talleyrand.
Le 25 janvier 1815, Murat, invoquant le bénéfice de son traité avec l’Autriche, adressait au Congrès une protestation très fondée en droit. Il disait que, dans le traité de Paris, la paix lui avait été implicitement garantie, comme à tous les alliés de l’Autriche. Il concluait que les Bourbons n’étaient pas justifiés à rappeler la paix de Paris quand elle les servait, à l’enfreindre si elle les gênait. «Leurs convenances seraient-elles le droit?» Le roi de Naples ne se faisait pas d’illusion sur sa protestation. A l’intrigue, il opposait l’intrigue; contre les violences, il se réservait d’employer la force. On le voit alors en correspondance suivie avec Napoléon, menacé par le même complot. Le patriotisme italien, effrayé des conquêtes autrichiennes, attaché désormais à l’idée de l’unité, lui fournit des alliés dans les rangs du carbonarisme et de l’armée, le chef de la police milanaise, Luini, le général Pino. Au début de février, Murat somma le roi de France de déclarer au Congrès s’il était en état de guerre ou de paix avec lui. Dans le courant du mois, Louis XVIII répondit à cette sommation par la mobilisation de son armée, par un traité secret avec l’Angleterre et l’Autriche. Le cabinet de Vienne, le 24 février, faisait passer 150 000 hommes en Italie, résolu à agir lui-même, pour empêcher les troupes françaises de passer les Alpes.
Le lendemain du jour où cet ordre fut donné, Napoléon quittait l’île d’Elbe. La première pensée des diplomates fut qu’il débarquerait en Italie pour profiter de ces complications. Mais c’étaient les Français qui l’appelaient, comme le prouvèrent son retour triomphal et la facilité de sa restauration. Il lui fallait une force qu’il ne pouvait trouver ailleurs. Les entreprises des royalistes en faveur de l’ancien régime, le mécontentement de l’armée, des fonctionnaires sacrifiés aux ultras, la fidélité de la nation aux souvenirs récents des gloires impériales, promettaient à Napoléon une revanche, alors qu’à Vienne on lui destinait une prison. Cependant l’appel que l’empereur adressait à Murat de l’île d’Elbe, avant son départ, la réponse de Murat qui au premier signal mobilisa son armée toute prête (15 mars), occupa en un mois Rome et la Toscane, et de Rimini essaya de soulever le peuple italien, indiquaient nettement que les provocations et les intrigues des Bourbons avaient une part d’influence sur sa décision.
A la nouvelle de son retour, Louis XVIII envoya l’ordre à Talleyrand de proposer que Bonaparte «fût mis hors du droit des gens de l’Europe». «Je l’en ferai repentir», écrivait-il à son ministre. L’Europe ratifia cet accès de colère, comme elle avait servi la vengeance des Bourbons. Une déclaration du 13 mars, signée des huit puissances, plaça «Napoléon hors des relations civiles et sociales, comme ennemi et perturbateur du repos du monde». Une semaine après, le 20 mars, Napoléon rentrait aux Tuileries, porté sur les épaules de ses vieux soldats; Louis XVIII était en fuite à Gand. Dans la guerre qu’il avait déclarée aux Bonaparte, il n’avait ni l’avantage ni surtout le beau rôle. Il redevenait, malgré les conseils de Jaucourt et de Talleyrand, un émigré sous la protection de l’étranger. La Restauration avait perdu le bénéfice de la situation acquise en 1814, des services qu’elle avait rendus à la France en la sauvant de l’occupation et du démembrement, de son attitude, enfin de son autorité au Congrès de Vienne. «Talleyrand n’était plus le ministre de Louis XIV. Il n’était plus que le ministre de Jacques II.»
Si le retour de Napoléon rejeta ainsi l’Europe dans la politique de fait et de force, la faute en fut d’abord à Louis XVIII qui, par peur et par vengeance, avait invité toute l’Europe à la guerre, malgré le droit et les traités, contre Napoléon et ses pareils. D’un coup et d’une main, il avait détruit l’édifice savant et fragile que de l’autre il avait longuement dressé à Vienne. En vain, prétendait-il que ses efforts pour sauver le roi de Saxe et perdre Murat procédaient du même principe. La vérité stricte était que ce principe servit à une œuvre de paix conforme aux intérêts de la France, à une œuvre de guerre, nuisible et réglée par des intérêts et des vengeances de famille. Tandis qu’au nom de la tradition, les ennemis des Bourbons maudissaient les traités de Vienne, ces mêmes Bourbons, leurs serviteurs et leurs amis, par leurs menées contre les Bonaparte, en ruinaient le principe et l’effet.
A toutes les époques de l’histoire révolutionnaire, de 1792 à 1814, c’est toujours le même mal combiné de la tradition et de l’intrigue. Napoléon n’a pas seul détruit, pour le malheur de la France, les traités de Fontainebleau et de Paris: Louis XVIII y a autant contribué par sa politique étrangère, mélange, comme son inspirateur le prince de Bénévent, de sagesse et de clairvoyance patriotiques, d’intérêt personnel et de machinations louches.
LES CENT JOURS.--L’ACTE FINAL DE VIENNE
Il avait suffi de la présence de Napoléon aux Tuileries pour armer de nouveau toute l’Europe contre la France. En quelques heures la décision fut prise par les Alliés de mobiliser leurs armées. Leur déclaration du 25 mars 1815 disait assez haut leur intention commune de ruiner, avec Napoléon, la France si elle le soutenait. Pourtant ils ne se mirent réellement à l’œuvre qu’à la fin de mai. Ces deux mois parurent interminables à Louis XVIII, inquiet de l’autorité que son rival pouvait reprendre en France.
Les puissances les employèrent à se mettre d’accord non pas sur le principe, mais sur les profits de la guerre. Le 13 mars, les souverains s’étaient engagés sans restriction à maintenir intacts les traités de Paris. Le 25 mars ils l’avaient répété; ils promettaient en outre «de respecter les stipulations du Congrès de Vienne». Ce double engagement semblait une garantie pour la France et pour l’Europe, de liberté, d’indépendance, d’intégrité. Comme toujours, ces protestations d’accord et de parfait désintéressement traduisaient bien mal l’ardeur et l’opposition très vive des convoitises. Au premier signal de guerre, chacun des grands États revenait à ses desseins particuliers de conquête, à son souci d’interdire les conquêtes du voisin.
Alexandre Ier faisait bonne mine à Talleyrand. Mais il se réjouissait de voir s’écrouler «la Légitimité» avec son cortège de conséquences gênantes. Il parlait d’une monarchie constitutionnelle en France au profit du duc d’Orléans, comme il avait en 1814 proposé Bernadotte. Il lui fallait un instrument de ses projets sur l’Orient, un prince docile, incapable de lui reprendre, à l’exemple de Louis XVIII, une conquête toute faite. La Prusse faisait les mêmes calculs. «Ce n’est pas pour rendre à la France des princes qu’elle ne veut pas que nous armons, c’est pour nous indemniser par un juste partage de ses provinces.» Louis XVIII avait trop bien défendu l’intégrité de son royaume pour que les Alliés acceptassent encore sa collaboration. Point de partage possible avec lui, ni de l’Orient, ni de la France, ni de l’Europe.
Si le tsar excluait les Bourbons, raison de plus pour les Anglais de les soutenir. Ce fut l’occasion de fréquentes disputes entre Clancarty, qui avait remplacé Castelreagh à Vienne, Alexandre Ier et ses ministres. «Il ne faut pas ouvrir la porte aux Jacobins», disaient les Anglais. «Il faut détacher les Français de Napoléon, répondaient les Russes, par une monarchie constitutionnelle, sincère et durable.» Au fond, les interlocuteurs se souciaient assez peu de l’avenir de la France. Ce qui les intéressait au plus haut point, c’était l’avenir qu’une guerre nouvelle ferait à leurs ambitions rivales. La dispute dura jusqu’au 12 mai 1815. Elle se termine par un accord dont la France eut à payer les frais, auquel Talleyrand dut souscrire.
Metternich ménagea, semble-t-il, cet accord comme et quand il le jugea opportun. Le retard de la coalition avait d’abord servi les intérêts de l’Autriche, qui préférait régler son compte avec Murat avant d’attaquer Napoléon. L’affaire lui prit un mois: le 9 avril 1815 Murat reculait devant l’armée de Neipperg, le 3 mai il était battu à Tolentino, et en fuite. Aussitôt Metternich se déclara comme les Anglais pour les Bourbons: mais il fit comprendre à Louis XVIII que pour décider ses adversaires il devait y mettre le prix nécessaire. Un rapport, rédigé par Gentz, approuvé par les puissances, inséré dans les protocoles, modifiait les conditions des premières déclarations du 13 et 25 mars. «Il ne s’agit plus aujourd’hui de maintenir le traité du 30 mai. Les puissances se trouvent rétablies envers la France dans la position où elles étaient le 31 mars 1814.» Et Talleyrand avait signé cela au nom de son maître, très heureux encore que l’Europe voulût bien «ne pas présenter cette guerre comme une entreprise en faveur de Louis XVIII». «Il ne faut pas, écrivait-il de Vienne à son maître, que les Français puissent jamais attribuer à Votre Majesté les maux de cette guerre.»
Quoi qu’il dît et qu’il fît plus tard pour réparer ces maux, la France ne devait jamais les pardonner à Louis XVIII. Le roi de Gand traitait, comme l’émigré de Coblentz, avec la coalition, d’un démembrement de la France. Il consentait à fournir aux Anglais, ses patrons et ses défenseurs, les arguments nécessaires pour refaire sur son nom l’accord de la coalition. C’est alors seulement que les armées s’ébranlèrent, de la Pologne, de l’Allemagne, de l’Italie, contre les trois cent mille hommes, la dernière ressource dont disposât l’Empereur pour garder ses frontières. Napoléon voulut profiter de ces deux mois pour désarmer, tout au moins pour désunir ses adversaires. Il avait fait mettre sous les yeux d’Alexandre le traité conclu le 3 janvier 1815 contre lui. Sa diplomatie jusqu’à la dernière heure rêva de Tilsitt et rencontrait toujours Erfurt, avec Talleyrand au premier rang de ses adversaires. Il ne lui restait plus qu’à nationaliser la guerre, avec plus de motifs, cette fois, que dans ses entreprises précédentes. Ce ne fut pas sa fortune qui se joua dans les plaines de Waterloo le 18 juin: ce fut le sort de la France elle-même.
Tandis qu’un vaisseau anglais emportait Napoléon, prisonnier volontaire à Sainte-Hélène, un million de soldats étrangers campaient à Paris, menaçaient ses habitants, se répandaient dans les provinces, rançonnaient, pillaient. Les horreurs de la guerre civile avec la Terreur Blanche s’ajoutaient aux malheurs de l’invasion. Déchirée par les vengeances des factions, souillée par des exécutions sanglantes, la France était, au mois de juillet 1815, comme Napoléon, prisonnière, sans ressource, de la coalition.
On put croire, du 11 au 18 juillet, qu’elle allait être partagée. Les haines nationales, dont Talleyrand avait reconnu le danger en 1814 déjà, exaspérées par cette nouvelle lutte, grondaient autour d’elle: les politiques, vainqueurs, prenaient leurs mesures: «L’idée dominante en Angleterre, écrivait Liverpool le 14 juillet aux envoyés du ministère à Paris, est que les alliés sont autorisés à profiter de l’occasion pour ôter à la France les principales conquêtes de Louis XIV.» «L’Alsace me paraît le point capital», disait Gagern, récemment encore l’ami de la France à Vienne, maintenant l’interprète des rancunes et des appétits germaniques. Ce n’étaient plus les Prussiens seulement «qui voulaient partager la France en deux», c’était le peuple allemand: Badois, Wurtembergeois, Bavarois unis par la communauté des convoitises ou des vengeances. On eut toutes les peines du monde à les empêcher de faire sauter le 15 juillet le pont d’Iéna, monument de leurs défaites.
En vain Louis XVIII voulut se présenter comme un médiateur entre son peuple et l’étranger. Il était à la discrétion des vainqueurs, parce qu’il était sans autorité sur ses sujets. Il n’avait pas voulu suivre les conseils de Talleyrand qui, de Vienne, était accouru à Mons pour le prier de quitter l’armée anglaise, de ne pas se présenter à la France dans les rangs de ses vainqueurs, de ménager l’amour-propre national. Le prince de Bénévent sentait la gravité des engagements pris par les Bourbons contre la France: la nécessité les avait dictés. Napoléon vaincu, son désir était de les éluder. Il avait formé un plan qui consistait à installer le gouvernement royal à Lyon, de manière à en faire une sorte de gouvernement de la défense nationale, étranger à l’invasion, populaire et au besoin armé contre les exigences des alliés. L’entourage de Louis XVIII avait si peur de ne plus revoir Paris, tellement hâte de s’y retrouver, que Talleyrand ne fut pas écouté, que le roi avec lui rentra «dans les bagages de l’armée anglaise» (25 juin 1815). Personne ne se trouvait plus en mesure de protéger la France: «La patrie, écrivait Joseph de Maistre, est menacée dans son intégrité et son indépendance, à moins d’un désintéressement miraculeux des alliés.»
Ce fut alors que le tsar Alexandre Ier, obstiné à sauver les Français pour s’en faire des instruments, apporta une déclaration de principes décisive, le 28 juillet 1815. «Il ne faut pas traiter la France en ennemie. Les puissances ne peuvent y exercer le droit de conquête. Car l’essentiel est, en la traitant avec justice, d’y établir l’autorité du roi, d’éviter le retour des révolutions, d’assurer la paix et le bonheur des peuples.» Ce langage noble et élevé dont la France a longtemps gardé le souvenir, cette intervention, ressource inespérée dans sa détresse, n’étaient, de la part de son sauveur, qu’un calcul: «La Russie a intérêt à laisser la France forte, disait Capo d’Istria à Stein, afin que d’autres puissances ne puissent disposer de toutes ses forces contre elle.»
Les Anglais aperçurent vite le dessein masqué de cette ambition tenace: Castelreagh le signalait à Liverpool pour qu’il abandonnât les vengeances réclamées par le peuple anglais. Bientôt ils se mirent d’accord pour déclarer que «la réduction de la France était une chimère», bonne tout au plus à favoriser les projets de la Russie en Orient. Cinquante ans d’avance leur prévoyance calculait l’avantage de la guerre de Crimée. Immédiatement, la France trouva en eux de nouveaux défenseurs, intéressés d’ailleurs comme le premier. Pendant le mois d’août encore, les Prussiens et Metternich, pour ne pas laisser aux Hohenzollern la cause du patriotisme allemand, réclamèrent obstinément le démembrement de la France. Le 2 septembre 1815, elle était sauvée par un ultimatum menaçant de l’Angleterre aux Allemands.
Dès qu’il n’y eut plus d’autre hostilité contre les Français que celle de l’Allemagne, le principe de leur ruine fut écarté. Les ambitions rivales de la Russie et de l’Angleterre leur devenaient une sauvegarde, et, non pas seulement, comme on l’a dit, la protection désintéressée du tsar. Le pardon accordé aux vaincus n’était qu’un défaut d’entente entre les vainqueurs.
Aux nations, dont il fallait pourtant calmer les haines après les avoir appelées à la curée, les Anglais jetèrent quelques os à ronger. Ils obligèrent Louis XVIII à rendre les chefs-d’œuvre, «dépouilles des autres pays, que la Révolution avait enlevées aux temples, aux galeries étrangères». (11 septembre 1815.) Ils se vantaient ainsi «de donner aux Français une grande leçon de morale». Aux souverains, l’on offrit comme satisfaction, le 15 septembre, les deux tiers du territoire que le traité de Paris avait ajouté à la vieille France: la Savoie rendue au roi de Sardaigne, Condé, Philippeville, Marienbourg, Givet ajoutés à la monarchie hollandaise, Sarrebrück, Sarrelouis cédés au roi de Prusse et Landau au roi de Bavière, plus une indemnité de guerre de 700 millions. Si l’on avait adopté les propositions du tsar, les alliés se seraient contentés de l’indemnité. Obligés par l’opinion publique à des rigueurs plus grandes, dont l’odieux en France retomba sur eux, les plénipotentiaires anglais réclamaient au moins les objets d’art et cette diminution de territoire.
Ce fut en vain que Talleyrand essaya d’invoquer, en faveur de la monarchie, le principe de l’alliance contractée à Vienne avec les souverains. Ses arguments contre la conquête, ses appels au droit avaient perdu leur valeur. On trouva «qu’il abusait des idées abstraites», que sa façon de tout réduire à la personne du monarque avait fait son temps. Il était seul à parler ainsi: au mois de septembre 1815, on ne pouvait plus écouter qu’un prince qui, après avoir passé la revue de ses sept corps d’armée dans la plaine de Vertus, faisait le serment de sauver la France. Louis XVIII le comprit: il accepta la démission du prince de Bénévent, le principal obstacle à une réconciliation des Bourbons et de la Russie (26 septembre 1815). Il consentit à recevoir du tsar un premier ministre, lieutenant général russe pendant l’émigration, le duc de Richelieu, plus capable de «lui fournir les lumières et l’appui de ce prince». Son calcul se trouva juste: huit jours après, Alexandre Ier, soutenu par l’Angleterre (2 octobre), imposait définitivement aux alliés une conquête de la France aussi réduite que possible. Il lui conservait dans les préliminaires du traité de Paris, définitivement signé le 20 novembre 1815, Condé et Givet, les forts de Joux et de l’Écluse. Il «avait travaillé sous main» à réduire les charges des Français et leurs pertes, escomptant leur gratitude et leur docilité.
Le règlement définitif du compte redoutable que la Révolution, l’Empire et les maladresses des Bourbons avaient ouvert entre l’Europe et la France se terminait ainsi sans autre dommage que les charges causées par de longues guerres et une occupation étrangère de cinq années, dernier souvenir de ces guerres.
Tour à tour les affaires d’Orient, où désormais toute l’Europe était intéressée, avaient depuis vingt ans désarmé, armé, et définitivement divisé les adversaires de la Révolution. La France y avait trouvé avec Napoléon sa perte; avec les Bourbons son salut, deux fois à six mois de distance. A Vienne, les ambitions d’Alexandre Ier lui avaient valu le concours de l’Angleterre et de l’Autriche; à Paris elles lui avaient procuré l’appui presque inespéré de la Russie. Richelieu avait complété l’œuvre de Talleyrand.
Car cette œuvre n’avait pas été entièrement compromise par les modifications que le second traité de Paris apporta au premier; à celui du 30 mai 1814. Après ces modifications, elle n’en devenait même que plus précieuse, et de plus de portée. Le principe que Talleyrand avait fait triompher à Vienne, de refuser aux grands États des conquêtes nouvelles, funestes pour la France qu’on obligeait à rendre les siennes, son effort pour limiter leur influence par l’accroissement des États secondaires ne reçurent aucune atteinte dans cette crise provoquée par le retour de Napoléon.
La coalition du 23 mars 1815 avait trop d’intérêt à s’unir, trop d’occasions de se diviser dans une dernière campagne contre Napoléon pour s’exposer à discuter de nouveau un partage de l’Europe. Si Talleyrand alors souscrivit aux mesures des Alliés contre la France, ce fut pour le profit qu’il réservait à son maître, au royaume, après la guerre. Il laissait l’Europe organisée contre l’ambition des grands États. Il n’avait quitté Vienne qu’après avoir vu l’Autriche, la Prusse et la Russie signer leur accord dans les affaires de Pologne (3 mai), la Prusse et la Saxe se réconcilier (18 mai), l’Autriche reconnaître les limites de la Sardaigne (20 mai 1815), la Prusse celles de la Suède (7 juin), et toutes deux établir le 8 juin la Confédération germanique. Il emportait, de Vienne, paraphé et signé l’acte final du Congrès (9 juin 1815), consécration dernière de sa politique.
Le tableau de l’Europe, telle que cet acte la fit, ressemblait, sauf les retouches nécessaires, à l’esquisse qu’il avait apportée en septembre 1814 avec ses instructions.
Ce n’était point en Europe d’abord que l’on pouvait calculer les vrais profits de l’Angleterre. Héligoland, Malte et les îles Ioniennes formaient de grandes positions stratégiques, mais des conquêtes moindres que les dépenses et les efforts de sa lutte acharnée contre Napoléon. Le prix véritable de cette lutte, le salaire du concours qu’elle avait apporté à la France étaient ailleurs, hors d’Europe, sur mer et dans les colonies: l’île Maurice, les Seychelles, Sainte-Lucie, Tabago, la Trinité, surtout Ceylan et le Cap (13 août 1814): encore ces dernières acquisitions étaient-elles l’effet d’un contrat particulier entre l’Angleterre et la Hollande. La paix de Vienne n’avait que fort peu augmenté la puissance coloniale des Anglais. C’était par un effet de leurs ambitions traditionnelles en Belgique que les Hollandais sacrifiaient leurs plus belles colonies au plaisir de s’agrandir dans les Flandres et d’agrandir l’Angleterre.
De même les acquisitions de la Russie qui lui conservaient en Orient, comme à l’Angleterre sur les mers, le premier rang, étaient antérieures au traité de Vienne, et fixées la plupart par des conventions particulières: par exemple, la Finlande, cédée par la Suède en 1809, la Bessarabie, par la Turquie en 1812. Le tsar avait restitué les provinces danubiennes: le traité de Vienne l’obligeait à rendre à la Prusse une partie de la Pologne qu’elle aurait voulu conserver tout entière. Elle ne gardait du duché de Varsovie que Varsovie et les palatinats de Plock, Kalisch, Biélostock jusqu’à la limite de Thorn et du duché de Posen. Elle ne faisait qu’échanger les pays galiciens de Tarnopol, Brezzan et Zloczow obtenus en 1809 de Napoléon, contre les cercles occidentaux de Sandomirs et de Radom abandonnés définitivement par l’Autriche. Et elle devait renoncer à Cracovie constituée en République libre et neutre (art. 1 à 9). En somme, Alexandre Ier reprenait aux Allemands ce que Catherine II leur avait laissé de la Pologne aux deuxième et troisième partages: la règle et les conditions du premier partage subsistaient. C’était un fort recul pour son ambition; en principe, sinon en fait, c’en était la condamnation.
L’arrêt porté contre la Prusse à Vienne, malgré ses protestations et ses colères, était aussi décisif: de la Saxe qu’elle avait souhaitée tout entière pour accaparer l’Allemagne du Nord, elle recevait seulement les cercles de Görlitz, Torgau, Wittemberg, Zeitz (art. 15-16). L’acquisition qu’elle faisait de pays catholiques éloignés de Berlin, exposés aux atteintes de la France, de Cologne, Coblentz, Aix-la-Chapelle, Trèves, Sarrelouis, du grand-duché de Berg, de Siegen et de Dietz, catholiques aussi, et de la Poméranie suédoise (art. 24-25), toutes ces annexions dispersées ne valaient pas aux yeux des Prussiens la somme de leurs efforts, ce qu’eût été l’incorporation d’un grand État compact, protestant, ou de l’Alsace. Ils calculaient la perte d’Anspach et Bayreuth, de la Frise orientale cédés à la Bavière, au Hanovre, de leurs provinces polonaises surtout, 2 600 lieues carrées de territoires abandonnés, 2 300 lieues seulement d’acquisition, bref le statu quo, plutôt moins.
L’Autriche, pas davantage, n’avait réalisé son rêve. Elle renonçait volontiers à ces Pays-Bas lointains, toujours difficiles à défendre (art. 65). Ce n’en était pas moins une perte de 2 231 lieues carrées et de 3 millions d’habitants. Le sacrifice lui paraissait à peine compensé par l’acquisition de Venise et de ses provinces maritimes d’Istrie et de Dalmatie, de Raguse, de la Lombardie jusqu’au lac Majeur et de la Valteline (art. 93 et 94): 2 000 lieues carrées seulement. Ce n’était pas l’Italie entière, dont l’Autriche avait voulu faire sa terre et sa chose, malgré la restauration de l’archiduc Ferdinand en Toscane, de François d’Este à Modène et Reggio, de Marie-Louise à Parme et Guastalla. Sur ces duchés, où sans doute elle avait de l’influence, elle n’obtenait que des droits de reversion nuls ou douteux. Enfin, si en Allemagne elle reprenait ou acquérait de la Bavière le Tyrol, le Vorarlberg et Salzburg, c’était au prix de l’abandon à celle-ci de ses domaines souabes, du Brisgau et de l’Ortenau au grand-duc de Bade. Par ces échanges, l’Autriche acquérait un domaine plus centralisé et plus compact, une physionomie mieux dessinée: tandis que la Prusse se dispersait, elle se concentrait. C’était enfin un profit qu’elle appréciait de n’être plus en contact avec la France, d’exposer les Hohenzollern à des conflits dont elle se voyait elle-même protégée. Néanmoins, qu’avait-elle gagné à ces guerres sans trêve qu’elle n’eût à la paix de Lunéville: la Lombardie et la Valteline seulement, au lieu de l’Italie, péniblement arrachée aux Français, rendue aux souverains italiens? Comme la Russie en Pologne, la Prusse dans l’Allemagne du Nord, l’Autriche dans la péninsule n’avait pas réalisé ses ambitions.
Tous ces grands États s’étaient accrus sans doute, moins qu’ils ne l’avaient espéré. S’ils avaient refusé à la France vaincue des agrandissements proportionnels aux leurs, que leur intérêt bien entendu, à défaut de générosité et le souci d’une paix durable auraient dû peut-être leur dicter, les avantages accordés aux États secondaires compensaient, réduisaient l’importance de leurs acquisitions. Ils avaient obligé la France au désintéressement: elle s’en était fait une politique contre leurs ambitions. Ainsi avaient grandi les États secondaires, au moment où ils étaient menacés d’être réduits.
Dans le Nord, la Suède avait perdu définitivement ses provinces baltiques de Finlande et de Poméranie antérieure, enclavés dans les domaines des Romanoff et des Hohenzollern, difficiles à défendre. Elle avait acquis la Norvège tout entière, un territoire à peu près égal au sien (16 680 lieues carrées: 22 051 lieues): elle s’était presque doublée d’un domaine qui lui donnait un large accès sur l’Océan, une unité plus solide, plus naturelle que l’empire baltique constitué par ses rois au dix-septième siècle (traité du 14 janvier 1814).
Le Danemark semblait perdre ce que la Suède avait acquis: dépouillé de la Norvège par Bernadotte, il cédait à la Prusse la Poméranie orientale, Stralsund, Rugen, que les Suédois lui avaient laissé en échange (traité du 4 juin 1815). Tout n’était pas cependant sacrifice dans ces déplacements de souveraineté. Au lieu des Norvégiens qui, dans le Nord surtout, échappaient à son autorité, le Danemark recevait en Holstein quatre cent mille sujets sur sa frontière même, et le comté de Lauenbourg qui formait avec le Holstein une masse compacte. Toute la péninsule du Jutland, entre l’Elbe et le golfe de Lübeck, avec Altona rivale de Hambourg et Kiel qui valait bien Stralsund, appartenait au Danemark, comme la Scandinavie aux Suédois. Ainsi les États secondaires dans le nord de l’Europe, en face de la Russie et de la Prusse formaient des barrières autour du Sund, plus résistantes que ne l’étaient autrefois la Suède et le Danemark avec leurs provinces séparées par la mer de Poméranie, de Finlande ou de Norvège.
Contre la Prusse et l’Autriche, c’était le même régime de concentration en Allemagne des puissances moyennes. Le Hanovre devenu désormais un royaume (26 octobre 1814), toujours rattaché à l’Angleterre qui le soutenait, ajoutait aux sécularisations d’Osnabrück et de Dienholz qui de l’Elbe le portèrent jusqu’à l’Ems, la Frise orientale, l’évêché de Munster, le comté de Lingen, tout le pays de l’Ems au Rhin, Goslar et Hildesheim, la vallée tout entière de la Leine. La Prusse lui cédait tout cela, en échange du comté de Lauenbourg qu’elle employa à obtenir du Danemark la Poméranie suédoise (art 27, 28). Du pied du Harz à la mer, et de l’Elbe aux frontières de Hollande, le Hanovre si longtemps morcelé par des partages de famille dont le duché de Brunswick (197 lieues carrées) était la dernière trace, prenait une forme compacte qu’il n’avait jamais eue. Sans les enclaves de Brême et du grand-duché d’Oldenbourg, c’eût été une barrière d’un seul tenant, entre les deux grandes parties de la monarchie prussienne.
Quoique diminuée des deux cinquièmes, la Saxe subsistait indépendante avec de très grandes villes, Dresde et Leipzig que la Prusse n’avait pu lui arracher. Elle trouvait un point d’appui dans les duchés saxons de Thuringe, où la principauté de Saxe-Weimar s’agrandissait de 100 000 habitants cédés par la Prusse (art. 38, 39). Elle leur servait en retour de centre et de défense.
Les grands-duchés de Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt furent, de tous les petits États du Rhin et de la Franconie où le morcellement était le plus accentué, les plus agrandis. Juxtaposés, ils pouvaient un jour constituer un État de Hesse analogue au Hanovre, au grand-duché de Bade qui les limitaient au nord et au sud. La Hesse-Cassel, fermée au nord par la province prussienne de Minden, s’ouvrait et s’assurait la route du Mein par la vallée de la Fulda, Fulde et Hanau.--La Hesse-Darmstadt échangeait avec la Prusse le duché de Westphalie, éloigné de sa capitale, contre un territoire contigu sur la rive gauche du Rhin: Mayence, Worms et Kreuznach.
La Bavière se trouvait également très agrandie, contre la Prusse, sur le Mein et le Rhin; contre l’Autriche sur le Danube: 20 000 kilomètres carrés constituaient en vingt ans ses acquisitions. A tout ce que les sécularisations lui avaient rapporté dans la vallée du Mein et du Danube, Würzburg, Freising, Passau, Ratisbonne, Nuremberg, elle ajoutait les margraviats d’Anspach et Bayreuth, le Palatinat rhénan, des baillages de la Sarre. Elle aurait voulu achever la conquête du Mein et réunir ses possessions du Danube et du Rhin. Son roi, à cet effet, avait fait accepter à l’Autriche une convention (23 avril 1815) qui, à son grand regret, ne fut pas ratifiée. La Bavière n’en formait pas moins en 1815 un grand royaume unifié, centralisé, la troisième puissance de l’Allemagne, si forte qu’unie à l’Espagne elle avait procuré à Talleyrand contre les grands États une victoire décisive (art. 44, traité de 1816).
La fortune du grand-duché de Bade n’était pas moins caractéristique: il gardait par la protection de la Russie tout ce que son Margrave, après avoir réuni les petits domaines de Baden-Baden et de Bade-Durlach, y avait ajouté, grâce à Napoléon, depuis Constance jusqu’à Spire, Mannheim, Heidelberg. Il annexait les enclaves autrichiennes du Brisgau, de l’Ortenau, de Baar (Villingen); en tout, 8 000 kilomètres carrés de gain qui constituaient au grand-duc une souveraineté fortement assise sur le Rhin et les deux versants de la forêt Noire.
La Constitution fédérale allemande du 8 juin 1814, insérée dans l’acte final (articles 52 à 55), fut la confirmation éclatante des droits et des garanties que les États secondaires avaient pu se réserver en Allemagne. La nouvelle confédération ressemblait fort à celle que Napoléon avait constituée pour dominer au delà du Rhin. Mais l’Autriche, que les Allemands, pour écarter la Prusse trop ambitieuse, avaient appelé à la Présidence (art. 57) n’avait plus l’autorité de Napoléon. Le véritable pouvoir appartenait à la Diète qui se réunirait à Francfort d’une manière permanente (1er septembre 1815). Deux sortes d’assemblées, ordinaires, extraordinaires, devaient y décider des affaires communes. Dans la première, composée de dix-sept plénipotentiaires, les petits États, groupés pour une voix, pouvaient aider l’Autriche et la Prusse à faire triompher leur influence sur celle de la Bavière, de la Saxe et du Hanovre. Dans la seconde assemblée, maîtresse des changements à faire dans l’acte fondamental, gardienne «des institutions organiques», la Prusse et l’Autriche avaient seulement huit voix, quatre voix chacune, les États secondaires, les principaux quatre également, les moindres trois ou deux, en tout trente-sept voix, la majorité assurée sur les soixante-neuf voix dont se composait la Diète. Pour plus de sûreté encore les États secondaires avaient fait stipuler que «la pluralité des voix ne suffirait dans aucune des deux assemblées, lorsqu’il s’agirait de lois fondamentales ou d’institutions organiques.» La Diète ainsi dans aucun cas, sous prétexte d’unité, ne pouvait servir d’instrument aux grandes puissances allemandes: elle était au contraire une ressource contre leurs empiétements.
Les souverains allemands s’en étaient réservé une autre: «Il y aura, disait l’article 13 de la confédération, des assemblées d’État dans tous les pays.» Par cette concession habile aux revendications de leurs sujets, les princes se ménageaient l’appui de populations plus éprises encore d’indépendance locale, de particularisme que de liberté en général. Attachés à leurs traditions, à leurs droits, ils exploitaient habilement le mouvement que la Révolution française avait provoqué chez toutes les nations, réclamaient l’indépendance au nom de la liberté pour se garantir contre les entreprises de la Prusse et de l’Autriche.
Hors d’Allemagne, les rois de Hollande, de Sardaigne et d’Espagne étaient chargés de fonctions analogues contre la France, encore considérée comme une grande puissance entreprenante. Ce fut à ce titre que les deux premiers furent agrandis, et acquirent des États fort importants. Le royaume des Pays-Bas par l’acquisition des Flandres (19 000 km²), de l’évêché de Liège en partie, par l’annexion de ceux de Trêves et d’Aix-la-Chapelle (3 000 kilom.), du Luxembourg (6 000), de la principauté de Bouillon (art. 65 à 69), était plus que doublé, presque égal à la monarchie bavaroise. Comme son chef, pour le duché de Luxembourg, était membre de la confédération germanique, et chargé de garder cette grande forteresse fédérale, il avait le droit de faire appel à l’Allemagne pour se défendre (art. 63).
Le roi de Sardaigne s’ouvrit vers la mer un accès par le port de Gênes, trait d’union nécessaire entre ses provinces maritimes et son domaine continental étendu jusqu’au Tessin et aux frontières du Parmesan. Il avait la garde des Alpes avec la Savoie dont il avait cédé, en la recouvrant sur la France, une petite partie à la Suisse. La neutralité de la Confédération helvétique reconstituée, accrue du Jura bernois, était placée, sous la garantie des puissances qui l’avaient violée en 1813: la Suisse servait ainsi de barrière à l’Europe contre la France sur le Jura.
On a dit de l’Italie après 1815 qu’elle n’était qu’une expression géographique. Ce n’est pas absolument juste: au delà des possessions autrichiennes, dans un rayon limité sur les deux versants de l’Apennin, de nombreux petits États, que les Habsbourg dominaient et voulaient incorporer, donnaient cette impression d’éparpillement à l’infini; le duché de Parme, à Marie-Louise; celui de Modène, à Ferdinand IV; la principauté de Massa, à sa mère, Béatrice d’Este; celle de Lucques, à l’ancienne reine d’Étrurie; une partie de l’île d’Elbe et Piombino, au prince Buoncompagni. La république de Saint-Marin, Ferrare et Comacchio, garnisons autrichiennes, le grand-duché de Toscane enfin (art. 98 à 102).
Mais, dans l’Italie centrale, les États du Saint-Siège entièrement reconstitués (art. 103), les Bourbons rentrés en possession de toute l’Italie méridionale (art. 104), au nord-est, la maison de Savoie fortement appuyée sur les Alpes et sur la mer, étaient de force à disputer à l’Autriche leur indépendance, avec le concours surtout de la France royaliste, alliée naturelle des Bourbons de Naples et du Saint-Siège.
Tel était en 1815 le tableau général de l’Europe que Talleyrand avait en grande partie composé, et qu’il fut très fier de signer le 9 juin. Il y avait, en effet, déployé à un haut degré «le génie propre à se faire honneur de la nécessité, qui est une des qualités les plus indispensables à un ministre», selon les expressions du cardinal de Retz, excellent juge en ces matières. Les Français se détournèrent pourtant avec horreur de cette œuvre et maudirent obstinément son auteur. Ils le maudissent parfois encore aujourd’hui, malgré le cours du temps et les leçons des événements qui disposent au pardon et à la justice. Leurs colères, leur amour de la tradition et de la gloire, sources exclusives de leurs jugements et de leur conduite politiques, alors comme depuis, ne leur ont pas permis d’envisager avec sang-froid leur état réel en 1815, leurs maux et le succès véritable des efforts dépensés par Talleyrand pour en limiter l’étendue et la durée.
C’est une autre question de savoir si leurs vainqueurs, alors, n’auraient pas eu intérêt à ménager la France quand ils accablaient Napoléon. Il semble bien que la passion leur ait inspiré de faux calculs: la peur d’un retour de la fortune, l’ambition des conquêtes faciles les ont amenés à tirer des Français une vengeance disproportionnée avec les profits qu’ils avaient réalisés. Plus d’une fois la Révolution et Napoléon leur avaient justement objecté que la France, au risque de déchoir, ne pouvait, sans équivalent, laisser s’agrandir ses voisins. Si la tradition lui prescrivait avant 1789, à tort peut-être, l’acquisition de la frontière du Rhin, son intérêt présent, les progrès des Allemands, de la Russie en Orient et ailleurs, pouvaient en faire, en 1815, un devoir national. Mais qu’était-ce qu’une nation et ses vœux pour les souverains de ce temps enrichis des dépouilles de la Pologne, de Venise, de la Norvège, du Holstein, de la Saxe, de la Belgique? Et puis, les Français étaient-ils fondés à invoquer ce droit après avoir partagé avec eux et opprimé les peuples? Talleyrand comprit fort bien qu’il ne trouverait à Vienne aucune ressource: il s’efforça seulement de faire oublier les violences de la Révolution; il chercha l’équilibre nécessaire à la France dans le salut des États secondaires et des souverains fortifiés contre les appétits de leurs voisins. Il y réussit: l’Europe n’en parut pas moins faire aux Français une nécessité de la revanche, d’une alliance avec les nations qui s’insurgeraient contre ses décrets, d’une haine tenace et patriotique contre les Bourbons associés à ces injustices.
A la dernière heure, le tsar Alexandre Ier sembla, du moins, mieux que ses alliés, comprendre ces exigences patriotiques, écouter, à travers le fracas des batailles et le bruit des conversations diplomatiques, les plaintes et les vœux des nations. On le vit épargner aux Français après Waterloo les humiliations et les partages, prodiguer aux Polonais des promesses d’indépendance, laisser aux Finlandais la liberté. C’est qu’il avait, de son côté, comme les nations, une revanche à prendre sur les souverains d’Europe, sur leurs ministres.
Cependant, le tort que Metternich et les Anglais avaient fait à ses ambitions n’était pas de même nature que l’injure ou les violences faites aux nations. Celles-ci n’avaient point d’intérêt à lui servir de dupes ou d’instruments. On le vit bien, lorsque la Russie proposa au Congrès de protéger les chrétiens de l’Empire ottoman, comme l’Europe protégeait les nègres, en proclamant l’abolition de la traite. Ce que le tsar réclamait, sous prétexte de générosité, c’était un mandat qui lui confiât à titre exclusif le protectorat des chrétiens grecs dans les Balkans, et le droit «d’intervenir contre les arrêtés de la Porte». S’il voulait préciser, faire reconnaître par les puissances les clauses obscures du traité de Kaïnardji, c’était pour avoir, sans l’avouer, les moyens de rouvrir, quand il lui plairait, la question d’Orient. Talleyrand et Metternich auraient peut-être accepté une transaction adroite, le droit de l’Europe dans les Balkans, sinon celui des Russes: ils se rangèrent à l’avis des Anglais qui préférèrent opposer par le silence un refus absolu. Bientôt, sensible au langage, aux bienfaits intéressés d’Alexandre Ier, touchée du malheur des Grecs, la France allait joindre ses efforts à ceux de la Russie pour détruire en Orient et ailleurs ces traités de Vienne. Elle les maudissait, et leur ruine pourtant devait être pour elle le signal d’une nouvelle défaite plus cruelle encore, d’une atteinte profonde, au moins évitée en 1815, à son intégrité.
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Traité de Paris, ajouter aux sources et livres précédents:
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XX. LA SAINTE-ALLIANCE
(1815-1818)
LA SAINTE-ALLIANCE ET LA QUESTION D’ORIENT
«En 1815, l’Europe était assurée, disait Metternich, par les traités de Vienne autant que possible, d’une paix durable.» Cet éloge que le ministre autrichien faisait de son œuvre a été généralement accepté. En revanche, l’histoire a depuis reproché à Metternich d’avoir par la Sainte-Alliance déclaré la guerre, dans l’intérieur des États pacifiés ou sur leurs frontières, aux libéraux et combattu la Révolution dans des Congrès où les souverains dociles à ses conseils auraient concerté leurs efforts. C’est l’opinion générale que l’on trouve résumée dans cette phrase de Gervinus. «Le début du dix-neuvième siècle est la description d’une période de paix rarement interrompue. Une aveugle réaction contre toutes les tendances qui avaient été le résultat naturel de l’époque révolutionnaire devint le trait caractéristique de l’époque qui commençait alors.» S’il ne s’agissait que de l’histoire de France, alors qu’épuisée par les guerres, et menacée par le retour des émigrés, la nation se reconstitua dans la paix en défendant ses libertés, l’explication pourrait suffire. Mais elle est, comme la formule trop longtemps acceptée pour les rapports de l’Europe avec la Révolution, un cadre trop étroit encore pour cette histoire après 1815. La Sainte-Alliance ne rend pas compte de tous les événements européens qui ont suivi les traités de Vienne: elle n’est pas l’œuvre de Metternich, et n’a point toujours eu les effets pacifiques qu’il se plaisait à lui attribuer.
Ce fut, à la fin de 1814, quand les alliés discutèrent entre eux les conditions du partage de l’Europe qu’Alexandre Ier fit pour la première fois entendre le langage de la Sainte-Alliance, un langage «amphigourique» selon le mot de Talleyrand. Il rencontrait alors l’opposition des diplomates à son projet, longuement caressé depuis Kalisch, d’incorporer la Pologne, et de donner la Saxe au roi de Prusse: il invoqua, dans une note célèbre du 31 décembre 1814 les devoirs des souverains envers les peuples. Des diplomates qui le gênaient, il en appela aux rois. Le temps était arrivé, «où faisant taire leurs ministres et laissant parler leur conscience, les souverains européens devaient régler le sort des peuples.»
Ce langage, nouveau pour les diplomates habitués aux pratiques et aux formules de la raison d’État, avait sans doute été inspiré au tsar par les idées et les sentiments de Mme de Krudener. Mais, il laissait apercevoir des desseins pratiques et une politique. Les hommes d’État refusaient la Pologne tout entière et la Saxe aux alliés de Kalisch; ils prétendaient, pour écarter la Russie de la Vistule et la Prusse de la Bohême, maintenir les partages de la Pologne, et distraire de la Saxe quelques districts seulement: alors Alexandre Ier, alliant le mysticisme religieux de sa nouvelle inspiratrice aux théories libérales et mystiques aussi du lyonnais Bergasse, déclarait que des souverains élus de Dieu pour le bonheur des peuples ne devaient pas partager des nations contre leur gré et leur intérêt. «Dans le temps actuel, disait-il à l’empereur François, nous autres souverains, nous devons nous conformer au vœu des peuples. Le vœu du peuple saxon est de n’être pas partagé. Le partage de la Pologne n’est pas du fait de la Russie: elle le réparera.» Étrange théorie, en vérité, du bonheur des peuples et du devoir des souverains: l’annexion considérée comme un bienfait, et l’antidote des partages; la conquête totale d’une nation, le triomphe de la raison d’État assimilées à un triomphe de la justice, présentées aux souverains comme une obligation, une tâche presque divine.
Ce fut pourtant là en 1814 l’origine et déjà le langage de la Sainte-Alliance. Le traité de Vienne condamna ces doctrines et ces espérances ambitieuses. La restauration et la chute de Napoléon les ranimèrent. Au lendemain de Waterloo, quand Paris eut capitulé devant les alliés le 25 juillet 1815, tandis que les armées étrangères campaient en France, le tsar proclama de nouveau, son épée victorieuse à la main, la formule mystique de son Évangile politique. Mme de Krudener l’avait approuvée. Elle surprit les diplomates. L’auteur leur déclarait d’ailleurs qu’elle n’était point faite pour eux. «La chose est d’un ordre tel que les ministres ne peuvent m’être d’aucun secours.» La Sainte-Alliance fut, le 18 septembre 1815, proposée directement aux souverains de l’Autriche, de la Prusse et de l’Angleterre dans une forme qui jurait avec le langage ordinaire des chancelleries. Le préambule célébrait le Dieu des armées qui avait donné la victoire, et invoquait la Providence à l’heure de la paix réparatrice: action de grâce et prière à la fois. Les deux premiers articles formaient les réponses venues d’en haut par la bouche d’Alexandre qui, nouveau Moïse, apportait les tables de la loi. L’un de ces articles invitait les souverains à s’unir, en frères selon les Saintes-Écritures, en compatriotes selon un verbe plus récent. L’autre déclarait, avec la Révolution, les peuples frères aussi: «trois branches d’une même famille», et confiés, pour leur bonheur, à des souverains désignés par la Providence.
Ce mélange de droit divin et de religion révolutionnaire a frappé, quand ils le connurent, tous les contemporains. «C’était, disait Stourdza, sous l’égide des princes et des principes chrétiens, la fraternité des peuples.» Castelreagh protesta contre cette déclaration de principes bibliques qui auraient reporté l’Angleterre à l’époque des Saints, de Cromwell et des Têtes Rondes. Metternich, qui la définissait à merveille, y vit «des aspirations philanthropiques déguisées sous le manteau de la religion». Et son confident Gentz s’écria d’abord: «c’est une nullité politique», jugement auquel les politiques semblent s’être d’abord rangés, en souriant presque, en laissant faire. On a cru depuis à un accès de manie religieuse du prince qui, après avoir vaincu Napoléon, s’était laissé conquérir par une mystique, sincère, à n’en point douter, mais nerveuse, impressionnable et sensible à l’excès.
Cependant, comme la sincérité d’Alexandre Ier a toujours été plus que discutable, que c’était pour lui une habitude de prodiguer les phrases sentimentales à Napoléon, aux Polonais, à toutes les nations, qu’on l’a entendu invoquer la morale publique pour garder la Pologne et s’écrier ensuite: «J’y ai deux cent mille hommes, qu’on m’en chasse», il importe de savoir si la Sainte-Alliance ne cachait pas sous sa forme apocalyptique des arrière-pensées précises. N’était-elle pas, avec ses apparences de haute morale, une manœuvre politique? «Derrière l’abandon apparent de l’Empereur, écrivait un jour la Ferronnays à Chateaubriand, il y a toujours de la ruse et du calcul.» Et Gentz, qui ne s’est jamais payé de formules, devait bientôt, dès 1816, éveiller l’attention de Metternich sur le prétendu mysticisme du tsar. «Ce n’est pas seulement une manifestation morale, c’est un instrument pour Alexandre Ier au service de l’influence que rêve son ambition. Il s’en sert jusqu’au jour où il croira devoir le remplacer par quelque chose de plus efficace.»
Par sa date, en effet, par les circonstances qui la préparent, par le caractère de son auteur, et les faits qui ont accompagné sa naissance, la Sainte-Alliance se précise: elle fut une œuvre de circonstances et un calcul. Deux ou trois jours avant de porter à l’approbation de Mme de Krudener la loi nouvelle qu’il allait offrir aux souverains, Alexandre Ier, le 11 septembre, «pleurant au pied de la croix, avait demandé à Dieu le salut de la France».
C’était à la fin d’une journée qu’il avait consacrée, dans la plaine de Vertus, à passer seul la revue de l’armée russe, pour faire comprendre à ses alliés la force qu’il pouvait mettre au service de cette cause, pour leur faire sentir le poids de son épée.
Ces prières et ces menaces n’étaient point inutiles. Jamais la France ne courut plus de danger qu’au lendemain de Waterloo. Souverains, ministres et généraux se préparaient à la démembrer, soi-disant parce qu’elle avait rappelé Napoléon, en réalité parce que l’occasion était belle. Seul, d’abord, Alexandre 1er prit sa défense. «Il faut, disait-il, le 28 juillet 1815, avec son ministre Capo d’Istria traiter la France avec justice pour y soutenir l’autorité légitime du roi, éviter le retour des révolutions, assurer la paix et le bonheur des peuples.» Aux appétits déchaînés des vainqueurs, le tsar, pendant le mois d’août, opposa sa volonté et menaça, s’il le fallait, de rompre avec la coalition, de tirer l’épée enfin. Il écarta les diplomates qui ne savaient parler que de conquêtes au nom de la raison d’État. Il invita les souverains à traiter Louis XVIII en frère, à lui permettre de faire le bonheur de la nation française, pour que sa puissance restaurée par les décrets de Dieu se soutînt par la gratitude de ses sujets. Au traité du 25 mars, qui avait mis la France en interdit, et auquel Louis XVIII n’avait pas reçu le droit de souscrire, Alexandre Ier résolut, le 18 septembre, de substituer la Sainte-Alliance, et d’y admettre la France et les Bourbons.
Les Français n’ont pas vu le calcul que cet acte de générosité et les déclarations morales du tsar recouvraient; plus crûment, Capo d’Istria disait alors à Stein: «La Russie avait intérêt à laisser la France forte, pour que d’autres puissances ne puissent disposer de toutes leurs forces contre elle.» Les politiques anglais, Wellington et Castelreagh, plus prévoyants que les Allemands aveuglés par la perspective d’une belle proie, pénétrèrent les desseins du tsar: «il fallait rivaliser de générosité avec Alexandre. S’il a du penchant à se lier avec la France, c’est pour étendre ses conquêtes du côté de l’est et du sud.» Et bientôt la France se trouva défendue par l’Angleterre autant que par la Russie contre les convoitises des Allemands. A travers les formules mystiques du tsar que les Anglais plus tard allaient traiter de fourberies, les politiques de Londres démêlaient déjà en 1815 et démasquaient ses ambitions. Le rapprochement de la Russie et des Bourbons, la Sainte-Alliance leur apparurent comme le prélude d’une politique destinée à servir les desseins d’Alexandre Ier en Orient.
Le Congrès de Vienne avait été pour ce prince une grande déception. En quelques mois, la diplomatie européenne lui fit perdre le fruit de trois années de négociations, de deux années de guerre. A combattre Napoléon, il avait moins gagné qu’à l’alliance de Tilsitt. Il avait abandonné les provinces danubiennes qu’il occupait, avec l’espoir d’acquérir la Pologne sur les puissances allemandes qui en gardaient leur part. En opposant les principes de la légitimité au droit des peuples que le tsar invoquait et espérait exploiter, l’Angleterre, l’Autriche unies aux Bourbons restaurés avaient fixé à Vienne une limite à ses ambitions: elles l’obligeaient à rendre sa proie.
Cette proie, il la guettait encore, au lendemain du Congrès, attentif toujours à masquer ses plans de conquête par des apparences de libéralisme réglées sur les aspirations des peuples.
A la Pologne, dont il avait réveillé le patriotisme, Alexandre Ier se présentait le 25 mai 1815, en occupant Varsovie, comme un libérateur. Il rétablissait l’usage de la langue polonaise, constituait une armée et une administration nationales où les Russes n’étaient plus admis. Il promulguait enfin, quand l’année s’acheva, une Constitution qui faisait espérer la prochaine réunion d’une diète (15 novembre 1815). En se voyant d’ailleurs gouverné non par un des leurs comme Czartoriski, mais par le frère du tsar, le grand-duc Constantin, les Polonais gardaient des doutes et des préventions contre la conquête russe: l’aristocratie polonaise surtout, qui ne partageait pas les illusions du prince Adam. Les puissances européennes regardaient avec la même défiance les entreprises d’Alexandre en Pologne. De Paris, le ministre Rayneval écrivait à la Ferronays. «Par des idées et des sentiments que la philosophie approuverait, mais que la politique peut difficilement partager, l’Empereur prépare-t-il l’indépendance réelle de la Pologne ou aurait-il conçu un plan plus dangereux pour ses voisins? Chercherait-il à donner une apparence passagère d’indépendance nationale à ce qu’il possède de ce pays, pour gagner les esprits des habitants des provinces soumises à l’Autriche et à la Prusse?»
La réponse à cette question délicate se trouvait formulée dans la politique que le tsar pratiquait depuis 1812, et accentua après 1815 en Finlande. Le peuple finlandais, par sa longue association avec la Suède, le nombre des Suédois qui avec le temps s’étaient mêlés à lui, était mal disposé à la conquête russe, et l’avait repoussée de toutes ses forces. S’il s’assimilait à la Russie, il couvrait Saint-Pétersbourg; rebelle ou maltraité, dans une crise, il menacerait gravement la capitale. Comme la Pologne, la Finlande avait été partagée au dix-huitième siècle. Elle retrouva son unité, quand elle fut tout entière aux Russes: le tsar lui rendit une capitale, Helsingfors (1817), bientôt une université nationale. Elle eut sa langue particulière, ses monnaies. Les éléments finnois de sa population furent groupés, encouragés. Au lieu de rester partagé entre une colonie suédoise et une province russe, ce pays petit, mais vivace, par les bienfaits d’Alexandre Ier, «redevint une nation» et parut digne de l’être. Ainsi se trouvèrent réalisées les offres qu’Elisabeth en 1742, Catherine II en 1773 par l’intermédiaire de Sprengporten, avaient faites aux Finlandais pour les détacher de la Suède. En invoquant le droit des peuples, leur successeur achevait cette œuvre d’annexion intelligente et constituait à l’empire un boulevard solide dans la Baltique.
C’est là ce qu’il eût voulu faire aussi en Pologne. C’est ce qu’il préparait dans les Balkans. La paix de Bukarest avait depuis 1812 suspendu son action sur le Danube. Mais sa pensée y demeurait attachée. «Faisons bien, écrivait-il à cette époque au général Tschitshagow, nos affaires contre Napoléon. Alors nous pourrons reprendre notre plan contre les Turcs. L’affaire de Constantinople pourra être remise en train.» Le moyen, c’était encore de prendre les intérêts des nations soumises par la force aux Ottomans, impatientes du joug. Son ambassadeur à Constantinople, Strogonoff, reçut l’ordre d’appuyer les réclamations des Serbes, entra en relations suivies avec Milosch Obrenović, et l’aida à réorganiser son pays. Il recueillait les plaintes aussi des Valaques qui protestaient contre l’impôt turc. Diplomatie réservée qui avait le double avantage de fortifier les positions acquises par la Russie, entre la Baltique et la mer Noire, et de préparer le chemin à de nouvelles conquêtes justifiées par des motifs désintéressés, dans ce domaine où l’ambition d’Alexandre et de son peuple ne connaissait pas de limites.
Mais partout, dans cet Orient qu’il convoitait, le tsar rencontrait les résistances de l’Autriche et de l’Angleterre unies, résolues à le lui interdire comme à Napoléon. «La rivalité des cours de Londres et de Pétersbourg, depuis la chute du pouvoir qui accablait l’Europe, est le grand point sur lequel il faut porter l’attention, écrivait un ministre de Louis XVIII. L’Autriche a servi longtemps d’auxiliaire aux Russes, elle leur a frayé le chemin de la Pologne et accru leur puissance par une faute irréparable. Devenue craintive, elle se fortifie contre eux par une alliance avec l’Angleterre.» A cette alliance, en vain Alexandre à Vienne avait opposé celle de la Prusse. Il avait pu remarquer et retenir la cause principale de sa défaite: c’étaient les Bourbons à peine restaurés qui, en se portant vers l’Autriche, avaient fait pencher la balance du côté opposé à ses projets. Ils y avaient jeté le poids d’un principe qui soutenait leur faiblesse et qui avait triomphé de sa force, la légitimité.
Après la seconde campagne de France, dans la détresse plus profonde des Bourbons et des Français, Alexandre vit une occasion de réparer son échec. S’offrir aux vaincus comme un libérateur, restaurer les souverains légitimes, épargner à un peuple les tristesses d’un démembrement, se mériter enfin leur reconnaissance, et les gouverner au besoin, pour retirer aux alliés de Vienne le concours de cette alliance et se le procurer, telles furent les raisons qui déterminèrent le tsar à proclamer la Sainte-Alliance. Le 26 septembre, il plaçait à la tête du ministère français un émigré qui lui devait beaucoup, en état de faire partager sa propre gratitude à ses concitoyens, le duc de Richelieu. La Révolution était définitivement vaincue, la France restituée aux Bourbons, ramenée à ses anciennes limites. C’était le moment de reprendre avec le successeur de Louis XVI les plans de conquête en Orient que Louis XVI avait rejetés: la France de Richelieu serait peut-être plus docile que celle de Vergennes.
Par l’esprit comme par la lettre, la Sainte-Alliance s’adaptait si bien à cette évolution de la politique russe qu’on n’en peut ailleurs chercher l’origine et l’inspiration. L’entente fraternelle des souverains ne permettrait plus à des ministres comme Metternich d’invoquer la légitimité contre les desseins d’Alexandre Ier. Et la fraternité des peuples proclamée à la fois lui permettrait encore de poursuivre avec l’appui de la nation française son programme en Pologne, dans les Balkans surtout, où le langage mystique et libéral du tsar semblait annoncer une croisade prochaine. La Turquie s’émut de ces déclarations menaçantes, quand elle les connut au début de 1816 et demanda presque avec colère des explications que l’Autriche inquiète l’engagea à réclamer plus doucement. N’était-ce pas la preuve qu’en s’attachant la France, en la sauvant «au pied de la croix», Alexandre Ier se préparait simplement une revanche sur les diplomates de Vienne et sur les Turcs?
L’Europe railla ce projet mystique de pacification générale, et prit fort au sérieux le programme de conquête qu’il dissimulait mal. Lorsque, pour débuter, Alexandre Ier proposa de faire une croisade contre les Barbaresques (avril 1816) «nécessaire à la grande famille chrétienne», il essuya un refus. «La Russie, dit Gentz, cachait ses intentions secrètes. Les autres qui les devinaient se tinrent sur la défensive.» Puis, à son tour, l’Angleterre prit l’initiative d’un projet de croisade maritime concerté entre les nations chrétiennes, exécutée par elles sous la direction d’un amiral anglais. Elle eut même l’art de lier ce projet à la question de la traite des noirs qui n’était pas réglée (septembre 1816). «Cette puissance insulaire, disait avec dépit le tsar à notre envoyé, n’exprime des sentiments philanthropiques que pour mieux masquer sa profonde personnalité.» Il s’irritait de se voir payé de la monnaie qu’il avait servie à ses rivaux. C’était un premier échec.
Le second, plus décisif, fut la situation intérieure de la France au lendemain du traité de Paris qui ne répondit guère aux calculs d’Alexandre Ier. Pour que Louis XVIII lui devînt un instrument utile, il fallait une réconciliation complète des Bourbons et des Français.
Il se trouva, au contraire, que l’entourage de la royauté, le comte d’Artois et ses amis les Ultras, revenus d’exil sans avoir rien appris, reprirent auprès de Louis XVIII les intrigues avec lesquelles ils avaient perdu Louis XVI. «Si le roi, écrivait Richelieu au tsar (janvier 1816), veut montrer de la fermeté, s’il veut être le maître surtout dans sa famille, il n’y a pas de doutes qu’on peut encore sauver la France.» Les provocations de la Chambre Introuvable (1815) n’étaient rien auprès des efforts de ce parti occulte que les ministres se sentaient incapables de contenir dans les formes constitutionnelles. «Ce sont les véritables ministres», disait Gentz.
Et, d’autre part, toute une partie de la nation, peut-être la majorité, composée en tout cas d’hommes aigris, actifs, qui n’était point représentée au Parlement par les monarchistes libéraux, demeurait résolument hostile aux Bourbons. «La plus grande partie de la nation, élevée, dit Gentz, sous les auspices de la Révolution, a la haine des Bourbons.» Et Richelieu ajoute: «Par sa force numérique et intellectuelle elle est en possession du présent.»
Ni Louis XVIII, ni les Chambres entre lesquelles les ministres préparaient pour la paix un accord constitutionnel ne se trouvaient en mesure d’établir l’harmonie entre le peuple lui-même et la monarchie. Il aurait fallu, suivant le mot de B. Constant qui caractérise bien cette époque, «nationaliser la royauté et royaliser la nation».
Dans ces conditions, ce n’était qu’avec la plus grande prudence que Richelieu pouvait travailler aux desseins d’Alexandre Ier sur la France. «En ayant l’air de me faire appuyer du dehors, je risque de perdre tout crédit au dedans.» (Richelieu à Alexandre.) Sa politique, secrètement du moins, était docile aux ordres que Pozzo di Borgo lui transmettait de Saint-Pétersbourg. Nesselrode lui prescrivait de renvoyer la Chambre Introuvable et d’en composer une dans un meilleur esprit. Richelieu et Louis XVIII s’y appliquaient: ils prièrent Alexandre de ramener le comte d’Artois à plus de modération, sinon par la raison à laquelle il n’était pas accessible, du moins par la crainte. «C’est un service que vous nous rendrez après tant d’autres.» Après avoir sauvé la France, le tsar était invité à la gouverner. Le malheur, à son point de vue, c’est que le roi, les ministres, les Chambres même ne lui fournissaient pas les moyens d’en être maître.
Dès le début de 1817, Alexandre Ier manifesta son regret de n’avoir pas mieux réussi, de trouver les Bourbons si peu solides, si mal unis à leurs sujets. Il se croyait obligé de ne pas donner à la Sainte-Alliance le caractère et les suites qu’il s’était proposés. «L’union avec la France, écrit alors Richelieu, c’est le grand but. Mais tant qu’il n’en sera pas autrement à Paris, l’Empereur sera tenu de garder ce rêve secret.» «L’opinion qu’il s’est formée de Monsieur met une sorte d’obstacle au développement de ses sentiments bienveillants sur notre pays», écrit un mois après notre ambassadeur de Noailles. L’intransigeance des Ultras, les haines populaires contre les Bourbons divisaient profondément la France, et ces divisions réduisaient Louis XVIII à l’impuissance, Alexandre Ier à l’immobilité. Bornée à ses préambules mystiques, privée des effets pratiques que la monarchie des Bourbons restaurée et forte eût aidé le tsar à lui faire produire, la Sainte-Alliance paraissait destinée en 1817 à n’être qu’«une nullité politique», comme l’avait prédit Gentz. Et le confident de Metternich se réjouissait de voir la paix assurée en Orient par l’impuissance de la Russie: «Le parti qui pousse à la guerre à Pétersbourg travaillera longtemps sans fruit. Je n’ai jamais douté qu’une expédition contre la Porte ne fût du goût d’une grande partie de l’armée russe et des entours de l’Empereur. Mais tant que le système politique restera ce qu’il a été jusqu’à présent, je regarde cette guerre comme impossible.»
La vigilance de l’Angleterre, mise en éveil par les projets du tsar, la résistance de l’Autriche qui avait réussi à détourner de lui la Prusse, la perspicacité des diplomates qui avaient deviné dans la Sainte-Alliance la menace d’une nouvelle guerre, l’impuissance enfin de Louis XVIII formaient une barrière infranchissable pour la diplomatie désintéressée en apparence, agressive d’Alexandre Ier. Ce fut alors que le tsar saisit, dans des événements qui se développaient à l’autre bout du monde, l’occasion de tourner l’obstacle que lui opposaient les diplomates.
LA SAINTE-ALLIANCE ET LES COLONIES D’AMÉRIQUE
Bien des faits de l’histoire générale de l’Europe ont échappé à l’examen des contemporains qui, à tort, ont limité cette histoire aux vieux États du continent. Depuis le début du dix-neuvième siècle, la politique européenne s’est singulièrement étendue. Par la fatalité des choses, par les ambitions de Napoléon et celles d’Alexandre Ier, la question d’Orient est devenue et demeure après 1815 une des grandes questions, la plus grande peut-être qui s’impose à l’attention des hommes d’État. Par la révolte des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud, l’extension de l’Empire anglais et la constitution, les développements des États-Unis, l’Amérique, à son tour, devient décidément un facteur essentiel de la politique européenne.
Lorsque la paix de Paris est définitivement réglée, Alexandre Ier médite des conquêtes en Orient, l’Amérique est en feu.
Depuis longtemps les hommes d’État européens prévoyaient que la révolte heureuse des colonies anglaises du Nord serait un exemple et une leçon pour les colonies espagnoles du Sud. La première de ces colonies, en effet, qui secoua le joug, fut la plus voisine des États-Unis, le Mexique, insurgé depuis le mois de septembre 1810 à la voix d’un curé indigène, Hidalgo. Mais, dès le début, l’insurrection s’annonçait très différente dans le continent méridional, de ce qu’elle avait été à Boston et à New-York. Et cela tint surtout à la différence des régimes et des populations.
Au premier temps de la conquête espagnole, l’Amérique du Sud était très peuplée: les rigueurs de l’invasion, l’exploitation à outrance des indigènes et même les procédés plus doux de l’Église espagnole qui, en modifiant leur genre de vie, les exposa à des épidémies de variole, fréquentes et meurtrières, avaient fait d’énormes trouées dans les peuples vaincus. Ils ne disparurent pas cependant. Les conquérants vinrent en petit nombre, rarement avec leurs familles, demeurèrent en général sur les côtes. Ils se mêlèrent peu à peu à la race indigène, dont les femmes en s’unissant à eux firent prévaloir le type. Si bien qu’en trois siècles une population mélangée s’était formée ou reconstituée, plus blanche sur les côtes de l’Atlantique, beaucoup moins sur celles du Pacifique, au Chili, moins encore au Pérou et en Bolivie, presque entièrement noire à l’Équateur et dans les grandes et hautes vallées des Andes.
Le gouvernement de la conquête, comme les conquérants, avait subi cette pression des races indigènes. L’empire espagnol, avec son siège unique à Lima, au dix-huitième siècle s’était scindé en vice-royautés ou capitaineries générales, qui se trouvèrent correspondre aux grandes divisions des peuples et des empires vaincus. La Nouvelle-Grenade, créée en 1718, était ce grand plateau de Colombie, où les Espagnols avaient trouvé les Muysca, constitués et assez civilisés pour connaître le travail de l’or, la construction en pierre, entre Bogota et Socorre. La vice-royauté de Buenos-Ayres (1778) représentait une autre région, aussi délimitée. Le Vénézuéla (1797), c’était le domaine de la race caraïbe, moins les terres des Guyanes qui en font partie, mais avec les races refoulées et vaincues par les Caraïbes, les Guarannos aux embouchures de l’Orénoque, et les Arawak. Le Chili enfin (1797) se séparait de l’empire des Incas, du Pérou, pays des Quichua établis entre Cuzco et Quito, parce que étranger à sa civilisation il avait été seulement une conquête de cet empire, le domaine des Araucans ou rebelles.
Ce morcellement administratif de la conquête espagnole était un signe de l’action lente, mais puissante, que les vieilles races, en s’assimilant leurs vainqueurs, produisaient sur leurs mœurs, leur nature, leurs institutions même. Les premières révoltes coïncidèrent avec ces transformations et en accentuèrent la portée. En 1770, un créole, descendant à la fois du marquis d’Oropesa et des Incas, Tupac Amaric, inquiéta l’Espagne, en appelant aux armes sur une étendue de trois cents lieues les Indiens et les gens de couleur. L’insurrection évoqua le souvenir des Incas et dura dix ans. Elle eut son équivalent, au même moment, dans la Nouvelle-Grenade. Quinze ans après, la révolte d’Hidalgo au Mexique, violente, sauvage comme le peuple à demi civilisé dont elle était l’éveil, fut la secousse décisive. Elle n’avait rien de commun avec la résistance légale des Anglais aux Anglais dans l’Amérique du Nord. Mais bientôt également elle devait entraîner à leur exemple les colons espagnols sur qui le gouvernement des Bourbons aurait eu intérêt à s’appuyer.
Avec le désir très louable de transformer en une colonie utile à l’Espagne ce pays d’Amérique qui était demeuré, après la disparition des seigneurs féodaux de la conquête, le domaine des fonctionnaires, vice-rois, corrégidores, alcades, les Bourbons avaient, au dix-huitième siècle, remplacé tous ces fonctionnaires par d’autres, intendants et subdélégués. Ils avaient fait des mécontents de leurs serviteurs au moment où leurs sujets tendaient à la révolte. De même, l’expulsion des jésuites, si puissants dans toute l’Amérique du Sud, apôtres, propriétaires et parfois souverains comme au Paraguay, atteignit, diminua l’autorité des Européens sur les indigènes, inquiéta les uns, encouragea les autres. Puis ce fut à la cour de Madrid, sous le règne de Charles IV, un trafic perpétuel des dignités et des revenus ecclésiastiques qui acheva cette œuvre de désorganisation.
Ce qui devenait fatal à la métropole, ce ne fut pas, comme on l’a dit, le maintien de l’ancien régime colonial, ce fut sa transformation sous la pression des indigènes, et par l’influence d’idées nouvelles qui brisaient les cadres et les fonctionnaires de l’administration précédente. Délivrés du monopole qui sacrifiait le commerce à l’exploitation des mines et du joug des prêtres, les colons de la côte, s’instruisant dans les maisons d’instruction que les Bourbons ouvrirent au dix-huitième siècle à Caracas, Bogota, Buenos-Ayres, en relation avec les insurgés d’Amérique, bientôt acquis aux idées de la Révolution française, les Portenos, comme on les appelait, riches, actifs, réclamèrent à l’Espagne des libertés, avec plus de mesure d’abord que les indigènes, et sans la pensée de rompre avec elle. C’étaient des hommes comme Miranda, originaire, ainsi que Bolivar, de Caracas, de race purement espagnole, riches, en relation avec les Anglais, puis avec les Girondins, Brissot, Dumouriez. Ou encore les libéraux de la Plata, Moreno, le Burke espagnol; Casteli, Belgrano, ces négociants de la Guaira qui, en 1797, poussés par l’Angleterre, préparaient la liberté du Vénézuéla.
Parmi eux, les Moderados dominaient: des gouvernements constitutionnels leur eussent suffi, si Ferdinand VII les eût accordés en échange du concours patriotique que leurs députés aux Cortès lui apportèrent à Cadix de 1809 à 1810. Pour les obtenir ces Libéraux organisèrent, avec les municipalités, les seuls éléments vivants des provinces intérieures, des Juntes à Buenos-Ayres, Caracas, Santa-Fé, Quito, la Paz, Potosi (juin–octobre 1810). Dans l’étendue de l’empire espagnol, ils formaient une minorité, et le sentaient. Ils étaient une aristocratie, intermédiaire entre l’Espagne et les indigènes, dont ils méprisaient la sauvagerie et la brutalité, la soumission à leurs prêtres.
Au Mexique, ils ne soutinrent pas l’entreprise d’Hidalgo dont les cruautés dégoûtaient les créoles eux-mêmes: ils n’en blâmaient pas moins les représailles sanglantes et l’aveuglement du général Calléja. Lorsque le mouvement fut continué par le curé Morellos, un aborigène qui essaya de faire une république théocratique, l’avocat Ranjon, réclama au nom des modérés un gouvernement constitutionnel seulement, et le maintien de l’union avec l’Espagne. Cette différence profonde d’attitude entre ces deux partis de rebelles, indigènes et constitutionnels qui préparaient chacun à leur façon l’insurrection des colonies, explique comment il suffit à un nouveau vice-roi de proclamer la charte libérale de 1812 pour ramener la paix presque complète au Mexique en 1817. C’était une indication pour les fonctionnaires de Ferdinand VII.
Ils n’en tinrent pas compte: pour avoir raison au Vénézuéla de la Junte modérée de Caracas qui, fatiguée de réclamer des libertés, voulait rompre avec l’Espagne, Monteverde excita les indigènes contre les libéraux; la Constitution locale du 5 juillet 1811 leur imposait le service militaire, inquiétait les prêtres. A l’appel du clergé, les indigènes se soulevèrent, aidèrent le capitaine général à prendre Caracas, à enfermer Miranda, à expulser Bolivar, à rejeter leurs partisans sur Cumana. Un effort, d’abord heureux de Bolivar sur Caracas, vint se briser contre les sauvages des savanes, les Llaneros, que le général Bove n’avait pas craint d’enrôler. Quand Morillo parvint à soumettre le Vénézuéla, ce fut par les mêmes moyens, régime de terreur contre les Espagnols, alliance avec les indigènes (1816).
Morillo revenait de la Nouvelle-Grenade, où ces moyens lui avaient réussi pour réduire au silence les juntes locales de Bogota, de Carthagène, de Santa-Maria, de Quito, qui demandaient, en majorité, une constitution, non une révolution. A Quito, pendant l’année 1812, les Indiens, les métis, conduits par les prêtres, encouragés par l’Espagne, eurent raison des libéraux. Ils auraient triomphé d’eux à Carthagène sans la résistance de Bolivar, qui tint tête deux ans (1812 à 1814) à cette coalition. En 1815, Morillo la resserra, et en deux années, par elle, rétablit l’autorité absolue de son maître.
Au Chili, comme au Mexique, les libéraux avaient servi, au contraire, la métropole: la Junte de Santiago était modérée, tenait à la royauté, avait blâmé celle de la Conception de s’appuyer sur les populations du Midi que le colonel Rosas avait appelées à lui en promettant la liberté aux Indiens pour les séparer de l’Espagne. Un instant, le Congrès avait paru donner raison aux séparatistes (1812): mais les modérés, encore puissants à la Conception, le clergé avaient triomphé de Rosas par la révolte d’un soldat de fortune, Carrera, et restitué le pouvoir aux autorités légales (1814).
A la Plata enfin, si les Portenos, irrités de se voir refuser des libertés commerciales et politiques, avaient d’abord constitué une république (Congrès des Provinces-Unies de la Plata, 31 janvier 1813), cette république était dès le premier jour condamnée à l’impuissance. Les populations moins civilisées de l’intérieur, les Gauchos des pampas, vrais sauvages aux yeux des commerçants de la côte, se refusaient à subir l’influence d’un Président de Buenos-Ayres. Le docteur Francia, pontife et souverain au Paraguay, apportait aux indigènes élevés à l’école des jésuites un gouvernement plus primitif, plus conforme à leurs habitudes (1812-1817). La Banda orientale, Montevideo, Corrientes, Santa-Fé, étaient en 1814 en pleine révolte contre la nouvelle République. Un chef de bandes, vrai chef de Gauchos, Artigas, organisait une armée d’indigènes, se déclarait Protecteur, et créait plutôt un système de brigandages odieux que de gouvernement. Si Francia et Artigas eussent réussi à s’unir, c’en était fait de Buenos-Ayres même. Les fondateurs de la République se sentaient impuissants: ils essayèrent de regagner à Tucuman les hommes de l’intérieur qu’ils méprisaient. Puis, voyant que les Portugais du Brésil entreprenaient la conquête de l’Uruguay (décembre 1817), ils commencèrent à penser qu’une royauté constitutionnelle, soit des Bragance, soit des Bourbons de France, pouvait seule les sauver. L’occasion était bonne pour Ferdinand VII, en pardonnant, en négociant, de rétablir l’ordre, d’arracher ce pays, le plus beau peut-être et le plus riche de son empire colonial, à l’anarchie, à la brutalité des populations de l’intérieur.
Mais, malgré les services que les colons espagnols lui avaient rendus au Mexique, au Chili, qu’il en pouvait attendre à la Plata, le roi d’Espagne ne pouvait accorder à l’Amérique ce qu’il refusait après 1815 à ses défenseurs de Cadix ou de Madrid. Comment accepter des juntes coloniales, quand il détruisait les Cortès à qui il devait tout, et faire par esprit politique ce que le cœur même à Madrid ne lui dictait pas? Ferdinand VII y était d’autant moins disposé qu’il s’imaginait triompher des jacobins d’Amérique avec le concours des populations indigènes et ramener aisément celles-ci. Cette illusion le poussait à la résistance. Il crut qu’il n’avait plus qu’un effort à faire en 1817 contre les libéraux de la Plata, et l’organisa.
C’est alors qu’Alexandre Ier lui apporta des encouragements intéressés. On le vit dès 1817 négocier avec Ferdinand VII et lui offrir le Portugal, en compensation de ce qu’il pourrait perdre en Amérique par la faute des Bragance. En échange, il demandait Port-Mahon pour prendre pied dans la Méditerranée. L’Angleterre, appelant l’Autriche à son aide, rompit la négociation. Le tsar allait la reprendre sous une autre forme. Aider le roi d’Espagne à ressaisir ses colonies, c’était très directement menacer et atteindre les Anglais.
Depuis le dix-huitième siècle, cette nation avait dirigé ses ambitions sur l’Amérique du Sud. Elle avait cru la tenir et l’exploiter: mais un beau jour les Bourbons, supprimant le système des galions, ouvrant les colonies au commerce de leurs sujets, avaient ruiné la contrebande et décuplé de 1778 à 1788 les relations de l’Espagne avec l’Amérique.
Alors la Révolution française était venue éveiller les espérances des libéraux de Caracas et de Buenos-Ayres, et cela servit les desseins de l’Angleterre. Elle avait fait de la contrebande politique, prenant parti dès 1790 pour Miranda, lui donnant en 1806 une flotte et un amiral, lord Cochrane. Le 27 juin de la même année, l’expédition de Popham allait exciter la révolte de Buenos-Ayres: sans l’intervention de Liniers, la Plata passait aux Anglais. Le 30 octobre 1806, le général Crawfurt reçut l’ordre d’occuper le Chili, et au début de 1807, une expédition se préparait sous le commandement de Wellesley pour la conquête du Mexique. Toutes ces entreprises se trouvèrent suspendues par l’alliance que l’Angleterre offrit en 1808 à l’Espagne contre Napoléon. Mais, à la paix, elles reprirent de plus belle, par une entente secrète avec les insurgés. Tous les hommes que la politique conservatrice des torys à Londres mécontentait trouvèrent leur emploi dans l’Amérique du Sud: aventuriers, matelots licenciés, officiers à la demi-solde, lord Cochrane en tête, ce député radical, officier insubordonné de la marine royale, que le cabinet était heureux d’éloigner et de fournir aux colons rebelles. Comme depuis l’insurrection, les relations se rompirent entre les marchés espagnols et les acheteurs de Caracas, de Buenos-Ayres, ce fut un coup de fortune pour le commerce anglais. Les libéraux de la Plata installèrent à Londres un agent de commerce, d’enrôlement, Rivadavia. Ceux du Vénézuéla s’approvisionnèrent à la Jamaïque. Des maisons anglaises se fondèrent librement dans tous les ports de l’Amérique: la durée de l’insurrection devint la base de leurs spéculations. Si l’on songe qu’à la même époque les Bragance, Jean VI et sa femme Carlotta, demeurés au Brésil, alliés intimement à l’Angleterre qui administrait en leur nom le Portugal, conquéraient l’Uruguay, exploitaient les fautes des Bourbons, on conçoit l’importance décisive de la revanche que les Anglais chassés de New-York se ménageaient dans l’Amérique du Sud. Le cabinet tory ne faisait pas, ne voulait pas la guerre, après 1815, en Europe. Mais il l’entretenait avec soin dans les colonies espagnoles, comme le tsar aurait souhaité la porter dans les Balkans. Si, réunis à l’Autriche, les torys obligeaient Alexandre Ier à la paix en Orient, celui-ci à son tour, s’alliant à l’Espagne, allait s’efforcer de la leur imposer en Amérique. C’était entre eux un duel engagé d’un bout du monde à l’autre.
Un dernier calcul avait déterminé le tsar: dénoncer à l’Europe les insurgés de Buenos-Ayres, comme des Jacobins, comme les héritiers impénitents de cette Révolution française que Catherine II, pour se trouver libre en Orient, avait mise aux prises avec les puissances allemandes, c’était pour son successeur un moyen tout trouvé de reprendre la même tactique. En appelant les souverains au secours de Ferdinand VII, en jetant leurs troupes sur l’Amérique, leur attention et leurs forces se détourneraient des Balkans, mieux encore qu’au temps où les Allemands et la Révolution se disputaient le Rhin. De la Sainte-Alliance, qui avait sauvé la France, et ne servait qu’imparfaitement la Russie en Orient, Alexandre Ier s’efforça en 1817 de faire une ligue des souverains contre les insurgés d’Amérique.
Le point décisif était d’amener l’Autriche d’abord à ce projet. Il n’y a plus, déclarait Alexandre Ier, de possible qu’une union étroite entre l’Autriche et la Russie. «Endormir la vigilance de Metternich, engager l’empereur François dans une sorte d’alliance fondée sur les bases les plus sacrées», tel fut, selon Gentz, le travail du tsar à partir de ce moment (décembre 1816). Au mois de mars 1817, il invitait l’empereur d’Autriche à une entrevue, où l’on discuterait les mesures à prendre contre les Jacobins. L’offre pouvait être séduisante: il n’y avait pas que Ferdinand VII qui rencontrât en Amérique des rebelles. L’Autriche, en confisquant l’Italie, pour se payer de la guerre soutenue quinze ans contre la France, se heurta aux résistances d’une nation qui avait désormais repris conscience d’elle-même. Metternich, qui la visita en 1817, y constatait le travail des sectes libérales et de la propagande nationale. N’avait-il pas intérêt à les combattre, comme le roi d’Espagne voulait soumettre les rebelles d’Amérique, en invoquant, comme la Russie l’y invitait, des principes supérieurs qui masqueraient un nouveau plan de conquête?
Dans ces conditions, Alexandre Ier réclama un congrès de souverains. Il prépara au mois de juin 1818 un long mémoire, rédigé par ses soins, sous ses yeux, au sujet des colonies espagnoles. L’œuvre était dans la forme de la Sainte-Alliance, «vague, obscure, mystérieuse», dit Gentz, un cours de droit divin et de théorie politique, plutôt qu’une pièce diplomatique. Mais la théorie n’était plus celle qui avait servi depuis 1815, alors que, pour relever la France et s’attacher les peuples en Orient, le tsar confondait les devoirs des souverains, les droits de leurs sujets au bonheur. Cette fois, c’était surtout des devoirs des peuples, des droits des souverains qu’il s’agissait. Pour justifier cette évolution qui allait faire de la Sainte-Alliance une arme de despotisme, au lieu d’un instrument de liberté, Alexandre Ier invoquait un nouveau principe: le droit des grandes puissances à régler ensemble les conditions intérieures d’un État particulier, «comme, dans une nation, les individus égaux en droit sont soumis cependant aux décisions de la communauté». C’était toujours, selon la remarque de Gentz, un mélange des dogmes de la Religion et du Contrat social, une adaptation de la politique tirée de l’Écriture à la philosophie de Rousseau. Mais l’art était assez grand, et les formules assez vagues pour que l’auteur de la Sainte-Alliance pût l’employer tour à tour à restaurer, en ouvrant la diète de Varsovie (janvier 1818), la liberté des Polonais, à persuader l’Europe de s’unir contre les insurgés d’Amérique. «Voilà le mot de l’énigme, écrivait Gentz. L’Autriche et la Prusse s’étaient déclarées étrangères au grand procès américain. Elles s’en remettaient à l’avis et à la direction du cabinet britannique. Le tsar a voulu y mettre du sien. Son affection secrète pour l’Espagne lui a fourni un motif de donner à la délibération une nouvelle tournure.»
Sous sa seconde forme, la Sainte-Alliance devait paraître, quand elle se préciserait par des actes, une ligue des rois contre la liberté des peuples; une œuvre de doctrine monarchique. Malgré tout, dans cette transformation comme à son origine, elle demeurait un acte de circonstances, un instrument de la politique russe, conçu, réglé pour les desseins d’Alexandre Ier sur l’Orient. Sous cette forme nouvelle, l’Angleterre ne s’y trompa pas et reconnut la même main; les peuples plus tard et l’histoire devaient l’attribuer à Metternich. Les Anglais dès le premier jour en signalèrent le danger à l’Autriche: torys cependant et conservateurs, mais Anglais d’abord, les ministres de Georges IV, dans ce nouveau manifeste reconnurent l’ambition tenace de la Russie. L’Autriche elle-même se prépara «à mettre le tsar dans l’impossibilité de viser à l’extension de ses frontières». Même transformée, la Sainte-Alliance venait si peu de Metternich qu’il prenait ses mesures contre elle.
Enfin, si elle parut inaugurer à Aix-la-Chapelle le régime des Congrès européens dont Metternich s’attribua l’honneur, un régime de discussion pacifique entre les États et les souverains, les propositions de la Russie à ce premier congrès n’étaient rien moins que pacifiques. La réunion d’Aix-la-Chapelle, comme les suivantes, fut une bataille, un champ clos diplomatique où la Sainte-Alliance, telle que l’avait conçue son auteur pour la guerre en Amérique et la guerre en Orient, fut réduite, paralysée par des adversaires à la fois résolus et adroits.
BIBLIOGRAPHIE
Outre les ouvrages cités au chapitre précédent, consulter:
MÜHLENBECK. Étude sur les origines de la Sainte-Alliance. Paris, sans date.
CAPEFIGUE. La baronne de Krudener. Paris, 1866.
V. NADLER. L’empereur Alexandre et l’idée de la Sainte-Alliance. Riga, 1886, 2 vol.
ALEXANDRE Ier et Mme DE STAËL, Revue de Paris, 1897, janvier.
MILOVANOVITCH. Les traités de garantie au dix-neuvième siècle. Paris.
D’HAUSSONVILLE. Alexandre Ier et Metternich (Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1862).
RAMBAUD. Le duc de Richelieu en Russie et en France (Revue des Deux-Mondes, 1er déc. 1887).
Pour la révolte des colonies espagnoles, voir Bibliographie du chapitre XXIV.