XV
LA GUERRE DE 1809
LA PAIX DE VIENNE ET LE RÉVEIL DE LA POLOGNE
Lorsque Napoléon se sépara d’Alexandre Ier, à quelques lieues d’Erfurt, il revint seul vers la ville, au pas, sans parler. Savary raconte même qu’il le vit s’absorber dans une méditation nuancée de tristesse. A l’apogée de sa puissance, il en touchait pour la première fois les limites. Il en saisissait même la fragilité. La résistance du tsar l’éclairait. «C’est un système de faiblesse que vous me proposez, lui avait-il dit un jour en colère. Si j’y accède, l’Europe me traitera bientôt en petit garçon.» C’était le contre-coup de ses embarras d’Espagne, il le sentait: «Ces diables d’affaires d’Espagne, elles me coûtent cher. Cela m’occupe loin d’eux, voilà ce qu’il leur faut.» Contre l’avantage incertain d’établir Joseph à Madrid, il abandonnait au tsar une partie de l’Orient qu’il avait prétendu partager avec lui. La convention d’Erfurt réservait ses droits pour l’avenir. Mais quand cet avenir s’ouvrirait-il, en face de l’Autriche menaçante? Toujours de nouveaux obstacles à son ambition sur cette route de l’Orient où il s’imaginait d’abord ne rencontrer que l’Angleterre. Sa volonté pourtant ne désarme pas: il quitte Erfurt le 14 octobre; le 5 novembre, il est à Logrono à la tête de son armée d’Espagne, avec l’espoir d’en finir au bout de trois mois. Son échec à Erfurt sera vite réparé par d’éclatants succès au delà des Pyrénées.
Ce qui l’attriste et l’émeut, c’est la cause plus intime à laquelle il attribue la tiédeur du tsar et les manèges de l’Autriche. «Savez-vous, dit-il à Talleyrand lorsqu’il s’est heurté à l’entêtement d’Alexandre, ce qui fait que personne ne marche droit avec moi, c’est que n’ayant pas d’enfants on croit la France en viager sur ma tête; voilà le secret de tout ce que vous voyez ici: on me craint et chacun s’en tire comme il peut. C’est un état de chose mauvais pour tout le monde. Il faudra bien y remédier un jour.» Et tandis qu’Alexandre et ses ministres sont encore là sous sa main, à Erfurt, Napoléon charge Talleyrand de les interroger discrètement sur un mariage avec une grande-duchesse «dont l’âge lui convient.» Il a prononcé le gros mot de divorce, mais avec une agitation singulière. Ce n’est pas sans déchirement qu’il en a pris la résolution. Beaucoup de tendresse et comme une superstition, la crainte de briser sa fortune avec celle de la femme qu’il y a depuis l’origine associée l’attachent à Joséphine. Les réflexions que lui suggère l’entrevue d’Erfurt le détournent d’elle: il lui semble que sa destinée exige une séparation et que la stabilité de la France la demande. De là ses tristesses, d’une part, et le problème qu’il examine en s’éloignant d’Erfurt.
Sans connaître les trahisons de son entourage, ni jusqu’à quel point ses serviteurs ont conspiré avec l’étranger, le génie de Napoléon a pénétré enfin, dans cette épreuve décisive, les motifs, et découvert la source de cette opposition. Si l’on discute son alliance, si en secret on le trahit, «c’est qu’on escompte, ou redoute la date que rien n’éloigne, sauf la vie d’un seul homme» où son empire disparaîtra avec lui. «Il est curieux, écrivait Metternich le 26 juillet 1807 pour conseiller la patience à son maître, que le génie de Napoléon tourmentant, modifiant les conditions de l’Europe entière, n’ait pas fait un seul pas qui tende à assurer l’existence de ses successeurs.» Auprès de Napoléon, Talleyrand et Fouché ont depuis longtemps fait la même remarque et suggéré le remède, le divorce que le ministre de la police osait même à la fin de 1807 proposer formellement à l’impératrice. «Il songe tant à l’avenir», écrivait un peu plus tard Napoléon à Cambacérès. L’Empereur y songeait lui-même, et en parla à Joséphine au mois de mars 1808. Les larmes et la tendresse de sa femme l’empêchèrent alors de prendre parti. Croyant désarmer ses adversaires, à Erfurt, loin de sa victime, «il la sacrifia à la politique qui n’a point de cœur», «à la loi d’airain». De tous les sacrifices que Talleyrand et la Russie l’obligèrent à faire, nul ne lui coûta plus, et par la suite ne lui servit moins. Le remède venait trop tard; le mal était fait.
Certes Napoléon se hâte de vaincre en Espagne. Ses étapes sont autant de batailles gagnées. De Vittoria, tandis que les armées ennemies s’étendent pour l’envelopper, l’Empereur a marché sur leur centre et l’enfonce à Burgos, le 20 novembre. Ses lieutenants collaborent avec le même bonheur à son plan de campagne, Lannes sur sa gauche à Tudela, Soult sur sa droite à Espinosa. Par le col de Somo-Sierra, Napoléon poursuit sa route victorieuse. Madrid capitule le 5 décembre. Et Joseph est de nouveau roi d’Espagne, en un mois, par le génie de son frère (22 janvier 1809). La Junte nationale, obstinée à ne point le reconnaître, s’est enfuie à Séville: une campagne décisive de l’Empereur contre l’armée du général Moore, rejetée, pressée dans les montagnes de Galice prive les Espagnols de leur dernière ressource: l’armée anglaise. Il ne restait plus à ce peuple que l’énergie de son désespoir, et la conscience de son droit.
Si l’une et l’autre le servirent contre Napoléon, comme elles avaient servi le peuple français en 1792 et en 1793 contre l’Europe, rien ne le faisait prévoir au moment où la Junte de Séville adressait un appel désespéré à toutes les nations d’Europe. C’est une lutte d’un genre nouveau pour Napoléon, gâté par ses guerres d’Allemagne et d’Italie, où il n’avait trouvé qu’à désunir ce qui n’avait jamais été uni, à morceler ce qui l’était depuis longtemps déjà, dans un pays pauvre et mal fait pour sa stratégie ordinaire. Sans diminuer le mérite et les avantages de la nation espagnole, il faut pourtant constater que sa résistance fut singulièrement aidée, aux heures décisives, par un concours de circonstances analogue aux événements qui hâtèrent et favorisèrent, sous la République, la délivrance de la France. C’est la même histoire en sens inverse.
Lorsque Napoléon s’est jeté sur l’Espagne, c’est avec le dessein d’y prendre contre l’Angleterre des positions qui lui permissent de régler à son aise la question d’Orient, de même qu’en faisant la guerre à la Révolution française, les puissances allemandes songeaient au partage de la Pologne. Leur rivalité en Orient paralysait leur action sur le Rhin, tandis que l’énergie nationale se déployait en France pour la défense des frontières. Les ambitions orientales de Napoléon procurèrent en 1809 aux Espagnols la même trêve.
Il était à Bénavente, le 1er janvier 1809, satisfait en deux mois de leur avoir détruit trois armées, lorsqu’il reçut la nouvelle d’une grande révolution à Constantinople. Le grand vizir Baraïcktar, dont l’autorité s’était substituée à celles des sultans Selim et Mustapha successivement assassinés, à son tour a péri dans son palais incendié par une soldatesque sans loi, excitée par les Oulemas. Sur ce seul avis, Napoléon se rapprocha de France; laissant à Soult le soin d’achever l’armée anglaise en Galice, il arrivait à Valladolid le 7 janvier avec sa garde. «Les affaires d’Espagne n’étaient plus dignes de l’occuper.» L’anarchie de l’empire turc attirait toute son attention. Le sort de l’Orient allait-il se régler sans lui, sans qu’il y eût la part qu’il s’était réservée?
Aussitôt l’ordre est donné à Paris de réunir à Toulon au 1er mars une escadre de soixante-quinze voiles, et un corps de trente-deux mille hommes pour une expédition lointaine, importante: «Cette escadre m’intéresse au delà de ce que vous pourrez penser.» Pour tenir les Anglais en respect, des armements sont prescrits à Boulogne et à Brest. C’est l’entreprise décisive de la Méditerranée, de l’Égypte, qui se prépare. Comme il y faut la coopération de la Russie, Napoléon de Valladolid envoie en mission spéciale un officier de sa maison, M. de Ponton, à l’empereur Alexandre, à Caulaincourt. Exciter le tsar contre les Anglais, l’inviter à terminer avec lui les affaires de Turquie, voilà le plus pressé. Avec sa garde, Napoléon rentrait à Paris le 28 janvier, convaincu que la soumission des Espagnols était désormais affaire de temps, de police et de fermeté.
Sur le chemin que suit son ambition avec la même patience, et qui le détourne de l’Espagne, se dresse toujours le même obstacle que Talleyrand a fait lever six mois plus tôt. Son insistance à Erfurt ne l’a pas abaissé. «Le désarmement de l’Autriche, voilà le principal. Si le tsar avait voulu parler ferme à Erfurt, c’eût été chose faite.» De Paris, à ce moment décisif Napoléon reprend pendant tout le mois de janvier de 1809 la cause qu’il a plaidée inutilement en 1808 auprès de son allié. Il s’efforce de séduire ou convaincre les ministres d’Alexandre, Roumantsoff et Kourakin, par des distinctions, des cadeaux, des menaces aussi: «je donnerai des coups de bâton à l’Autriche.» Son langage est appuyé par des actes. Il lève une nouvelle conscription de cent mille hommes. Il ordonne à la Confédération germanique une levée égale. Il a ramené sa garde; et cent cinquante mille hommes d’Italie, de Dalmatie n’attendent qu’un ordre pour franchir les Alpes. Au premier signal, la France jettera quatre cent mille hommes sur l’Autriche. L’Empereur semble prêt à exécuter cette menace qu’il a lancée à Alexandre à Erfurt. «Je vais vider tout de suite ma querelle avec l’Autriche.» Et sans trêve, par chaque courrier, il la répète à Saint-Pétersbourg, pour obliger le tsar aux mesures comminatoires qu’il souhaite pour faire céder l’Autriche, sans guerre. La guerre, en effet, il ne la veut pas: ce serait «se battre sans raison». Il a mieux à faire que de poursuivre les «soldats tout nus» de l’Empereur François. Alexandre, de son côté redoutait une rupture entre la France et l’Autriche pour les obligations que, dans ce cas, la convention d’Erfurt lui prescrivait. Ce fut l’Autriche qui la provoqua: les confidences de Talleyrand l’avaient décidée à risquer une fois de plus la partie.
Le premier motif de cette décision, il faut le chercher en effet dans les conseils que l’homme d’État français avait donnés à Vienne d’armer le plus vite et le plus possible. Au bout de six mois, François II était hors d’état de supporter ces armements démesurés. «L’armée dévorait l’État.» Les mesures de défense, recommandées par Talleyrand, ne pouvaient être soutenues qu’à la condition de changer de nature et d’aboutir à une action offensive. A court d’argent, l’Autriche aurait pour banquier l’Angleterre qui, par l’intermédiaire de son agent Adair, la sollicitait d’intervenir et lui offrait l’alliance des Turcs obtenue le 5 janvier 1809 par le même agent. Confident de Talleyrand, de Metternich et de Caulaincourt, le prince de Schwarzenberg s’est excusé à Pétersbourg, auprès du tsar par ce motif de vouloir la guerre: «L’Autriche, lui a-t-il dit, ne pouvait rester sur le pied où elle était.»
A ces motifs, les ministres autrichiens Metternich et Stadion ont ajouté, depuis Erfurt, d’autres espérances. Ils se sont imaginé que le réveil de l’Espagne, ses appels aux nations seront entendues de l’Allemagne, de l’Italie: l’Autriche ne devait pas laisser passer l’heure de ce grand réveil des peuples. Ils s’exagéraient le mal que l’Espagne faisait à Napoléon, et l’étendue de leurs propres ressources: «La Providence, écrivait Metternich, marque des bornes à toute puissance usurpatrice: l’Espagne a été appelée à sauver l’Europe. Ces chances se seraient encore écoulées en vain, si nous les avions attendues pour reprendre la seule attitude qui nous convient.» Cette attitude, c’est la résistance, par une guerre heureuse et populaire, aux entreprises de Napoléon sur l’Orient, le moyen décisif de réparer les défaites passées, en tout cas de sauver l’avenir de la monarchie.
Une espérance encore plus forte que toutes celles-là détermina les ministres autrichiens à la fin de 1808. Ils la trouvaient sinon dans les conseils, du moins dans les confidences de Talleyrand. Au retour d’Erfurt, Talleyrand a dit à Metternich: «Le tsar n’est plus entraînable contre vous.» La résistance d’Alexandre à la politique comminatoire de Napoléon, accompagnée de ce commentaire, a paru à Vienne l’équivalent d’une certitude de neutralité. Talleyrand, Caulaincourt se faisant fort d’entretenir les bons sentiments de la Russie, cette neutralité, sous la pression des événements, ne pouvait-elle devenir «une intime réunion», et la ruine de l’œuvre de Tilsitt? L’alliance russe enfin retirée à Napoléon, c’était la Prusse acquise, l’Autriche en dernière analyse, placée pour son honneur et son profit à la tête d’une grande ligue des peuples et des États, vengée, restaurée. «La force de l’Autriche, les embarras momentanés mais bien réels de la France, l’état de délabrement de la Porte, la tendance nécessaire de la Prusse à réparer les pertes qu’elle a essuyées, la conviction générale que la Russie sera forcée à changer de système, la rupture de la négociation avec l’Angleterre, le ferment qui germe dans les peuples d’Allemagne et d’Italie», tels furent, exposés par Metternich, le 11 janvier 1809, les motifs et les espérances qui décidèrent la cour de Vienne à précipiter la guerre. Ce fut l’effet fatal et immédiat des conseils ou de la trahison de Talleyrand.
A cette date, Napoléon avait reconnu à l’œuvre et par des délations la main du traître. Sa mère, dont la tendresse aiguisait la clairvoyance, avait surpris, pendant qu’il était en Espagne, des entretiens secrets entre Talleyrand et Fouché, chez la princesse de Vaudemont à Suresnes. Elle avertit son fils: il lui fournit les moyens de poursuivre l’enquête jusque dans le propre salon du grand chambellan. Il s’agissait, dans un bouleversement général de l’Europe, de renverser le maître au profit de Murat et de l’Autriche. «C’est un insensé, aurait dit Fouché. Il faut en finir.» Le fait est que le secret fut connu de l’empereur, par un courrier de sa mère, le jour presque où l’Autriche se décidait à l’attaquer, le 17 janvier 1809. En six jours, Napoléon revint précipitamment à Paris, faisant à cheval la route de Valladolid à Burgos, le reste en poste. Cinq jours après, en présence de Cambacérès et de Decrès, il faisait une violente sortie contre les hommes qui s’étaient donné pour but d’entraver la marche de son gouvernement. Et aussitôt il chargea Duroc de reprendre à Talleyrand sa clef. Il gardait Fouché en le surveillant étroitement. Il marquait enfin à tous les gens en place, par son irritation, qu’il avait découvert le mystère de leurs espoirs et de leur trahison. La disgrâce de Talleyrand lui parut une leçon suffisante. Elle ne réparait pas le mal qu’il avait fait.
L’Autriche en février organisa la guerre pour le mois de mars d’abord, puis définitivement pour le mois d’avril. Metternich reçut l’ordre de déclarer le 2 mars 1809 que la mobilisation de l’armée avait pour prétexte les levées ordonnées à la Confédération germanique. A Saint-Pétersbourg, comme à Paris, les diplomates autrichiens s’appliquaient à se donner l’air d’être attaqués. Les généraux n’en sont pas moins à l’œuvre, très activement; trois cent mille hommes de troupes actives, de réserves, s’ébranlent vers les frontières de Bavière, de la Pologne, de l’Italie. Le peuple les acclame partout où elles passent. Le gouvernement, l’aristocratie excitent et dirigent ces passions patriotiques. De l’aveu de nos agents, c’est une guerre nationale. Le généralissime, l’archiduc Charles, en prenant le 6 avril le commandement, a appelé les Allemands aux armes; il les invite du Rhin au Danube à la délivrance de la patrie commune. Puis il se jette sur la Bavière, et franchit l’Inn le 10 avril avec l’espoir de nous surprendre. Et déjà dans le Tyrol, à son approche et à l’appel d’un patriote, André Hofer, les populations des montagnes prennent les armes contre le conquérant qui les a malgré elles enchaînées à la Bavière.
Napoléon, au contraire, avait attendu jusqu’au dernier moment pour commencer cette guerre qu’il eût voulu éviter. L’Autriche, disait-il, «devient de jour en jour plus bête» (6 février 1809). Il ne désespérait pas encore du concours de l’empereur Alexandre pour la mettre à la raison. En termes nets, précis, enfiévrés par l’attente, il sollicitait ce concours le 23 février. «Je puis entrer s’il le faut en Autriche au mois d’avril avec des forces doubles de ce qui est nécessaire pour la soumettre. Néanmoins, je ne ferai rien que mon accord ne soit parfait avec la Russie. Les ridicules armements de l’Autriche ont paralysé tous mes moyens. Il est temps que cela finisse. Notre alliance devient méprisable. Les résultats que nous essuyons à Constantinople sont aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut donc que l’Autriche désarme réellement, que je puisse dans le courant de l’été faire rétrograder mes troupes, que j’aie la sécurité d’exposer vingt-cinq à trente mille hommes sur la mer.» Désarmer l’Autriche pour conquérir l’Égypte, éviter une guerre continentale inutile pour atteindre en sûreté le but de son ambition, tel est le dernier effort de la diplomatie que Napoléon a cru établir à Tilsitt et qui va lui manquer. «Si je n’eusse pas appris, conclut-il, en Espagne les armements de l’Autriche, si mes troupes n’eussent pas été obligées de rétrograder de Metz et de Lyon, mes escadres de Toulon seraient parties avec vingt mille hommes de débarquement.»
Son erreur fut de croire alors qu’il convaincrait Alexandre. Caulaincourt, à Pétersbourg, était comblé de distinctions, d’amabilités. Mais il ne gagnait rien et, peut-être complice de Talleyrand en secret, ne désirait-il rien gagner. L’avocat était mauvais. Sa cause était d’ailleurs condamnée d’avance. Depuis qu’à Erfurt la diplomatie russe avait obtenu l’évacuation de la Prusse, nécessaire à la sécurité de la Pologne, la Finlande, et les principautés danubiennes, en perdant l’espoir de nous arracher Constantinople, elle ne souhaitait plus d’ouvrir à Napoléon le chemin de l’Orient. Ses vœux semblaient conformes à ceux de Talleyrand et de l’Autriche, contraires à l’alliance de Tilsitt virtuellement rompue. Peut-être même, dans la guerre qui se préparait entre l’Allemagne et Napoléon, le tsar, fidèle aux traditions de Catherine II, entrevoyait-il l’occasion de s’étendre vers le Danube sans avoir de compte à rendre à personne. «Changent les circonstances, disait confidentiellement Alexandre à l’envoyé de Prusse, Schœler, à Tilsitt même en 1807, la politique aussi pourra changer.» Il lui paraissait en 1809 que les circonstances avaient changé. Il modifia sa conduite, avec un art des transitions vraiment supérieures: il n’avait rien refusé, rien accordé à Napoléon quand l’Autriche commença la guerre brusquement.
Avec un autre adversaire que l’archiduc Charles, plus capable d’en profiter, le manège de la politique russe aurait pu être fatal à l’empereur des Français et singulièrement avantageux déjà à l’Autriche. L’armée française n’avait pas encore opéré sa concentration. Davout était à Ratisbonne, Oudinot sur le Lech, Masséna à Ulm, les Bavarois à Munich, l’armée saxonne à Dresde, attendant son chef Bernadotte, Berthier enfin, le major-général de la Grande Armée, à Strasbourg sans ordres. Napoléon, lui-même, toujours à Paris, conservait l’espoir d’arrêter l’Autriche par la crainte des Russes. Cette dispersion eût été favorable aux généraux autrichiens, s’ils ne s’étaient avancés lentement sur l’Isar.
Averti par le télégraphe, l’empereur eut le temps de partir en poste pour Strasbourg où il arriva le 15 avril, et de là sans aucun délai pour Donauverth et Ingolstadt où il se mit le 18 avril à la tête de ses troupes. Sa présence suffit à réparer le temps perdu. Par un combat sanglant, celui d’Hausen, Davout rallie le gros de l’armée concentrée désormais autour de Freising le 19 avril. Ce fut l’affaire d’une semaine. Dès lors, maître de ses forces, l’Empereur commence avec impétuosité la manœuvre qui tant de fois lui a réussi. Il fond à Abensberg, le lendemain même sur le centre de l’armée ennemie qu’il rejette en désordre à droite sur Rohr et Landshut où l’attendent pour l’écraser Lannes et Masséna. Il pousse les Autrichiens à gauche, sur Ratisbonne confié à Davout. (20 avril) Napoléon est si sûr de lui qu’il annonce déjà le 24 avril à Paris la ruine totale de l’armée autrichienne. Pourtant elle se rallie encore autour de Ratisbonne, pour couvrir le Danube et se garder une retraite en Bohême. Lannes, envoyé à l’aide de Davout, l’attaque le 22 avril à Eckmühl et lui tue ou lui prend vingt mille hommes.
Cette entrée en campagne était véritablement un modèle de guerre méthodique, un chef-d’œuvre de hardiesse et de prudence tout à la fois. Elle décidait de la campagne. La route du Danube ouverte, «avant un mois, nous serons à Vienne». L’armée française y parut en effet le 10 mai et y entra presque sans combat. Cette pointe hardie avait été accompagnée des précautions nécessaires: l’archiduc Charles, qui s’était retiré en Bohême, devait trouver en face de lui l’armée de Davout et derrière l’armée saxonne, qui de Dresde descendait vers le sud commandée par Bernadotte. L’archiduc avait trouvé plus prudent de sortir du quadrilatère, et, sans nous inquiéter, de venir à Vienne même, se réservant les plaines de Moravie et de Hongrie comme retraite. «Nos ressources, disait-il, sont encore grandes, nous les avons sous la main. Celles de l’ennemi sont moindres et éloignées. C’est par la temporisation que Fabius a sauvé Rome et Daun l’Autriche.»
Au point où en étaient les choses, le calcul n’était pas mauvais. Cette méthode, imparfaite pour arrêter l’invasion au début, offrait pour l’épuiser des avantages certains. Les armées françaises de secours que l’empereur avait appelées d’Italie et de Varsovie avançaient lentement. Celle d’Italie, commandée par le prince Eugène, avait été d’abord battue sur l’Adige à Sacile par l’archiduc Jean. En Pologne, l’archiduc Ferdinand avait rejeté Poniatowski et occupé Varsovie. En Tyrol, enfin, ce ne fut qu’avec peine que Lefebvre reprit Innsprück à l’armée improvisée d’André Hofer.
Avec le temps surtout, l’Allemagne émue de la lutte pouvait prendre parti. En Prusse, Kleist reprochait au roi son inertie, sa trahison. La création du journal, la Germania, était une manifestation de patriotisme significative. Scharnhorst, Gneisenau, Blücher préparaient une révolte en Hesse. En Westphalie, le peuple de Cassel et de Dornberg se soulevait le 22 avril, et forçait le roi Jérôme à mettre sa femme en sûreté à Mayence. A Berlin, le major Schill, le 24 avril, prenait la campagne à la tête d’un unique régiment, vite grossi, occupait le pays d’Anhalt, menaçait Cassel, s’installait à Stralsund où il périt le 31 mai en combattant pour la patrie allemande. Autant d’étincelles d’un foyer prêt à fournir un incendie qui pouvait gagner la France elle-même. Elle remuait inquiète. Nous en avons la preuve par les confidences de Napoléon à ses ministres: «Je vois avec pitié, écrit-il, le peu de consistance de l’opinion de Paris, les craintes perpétuelles et les effets de la badauderie et de la malveillance. On a fait ce que l’on a pu pour alarmer le public; il ne faut pas laisser voir des choses que l’art consiste à cacher (20 mai 1809).»--«J’attache beaucoup d’importance à ce qui regarde l’intérieur des départements», ajoute-t-il à Fouché. Visiblement l’état moral de l’Europe et de la France le préoccupe. De toutes parts, à Paris, en Italie, en Allemagne, il envoie des ordres rigoureux contre les mécontents.
La preuve la plus décisive, et l’effet le plus curieux de ses craintes, furent les observations qu’il fit parvenir alors par Caulaincourt à l’empereur de Russie: «L’Autriche se sert des mêmes moyens que les gens qui avaient fait la Révolution française. M. de Stadion attaque l’autorité souveraine, l’ordre social en Allemagne, et, disant à la France que c’est à l’empereur Napoléon seul que l’empereur François fait la guerre, il paraît aussi jacobin que Marat. Dans les salons qui l’appuient les gens bien pensants travaillent contre celui qui a arrêté le torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l’ordre social: ils ne sont autre chose que des anarchistes comme ceux de 1793. La marche que l’Autriche a suivie fait de cette affaire la querelle de tous les souverains.» Langage singulièrement nouveau dans la bouche de l’homme dont la fortune s’était faite au moyen des énergies nationales éveillées par la Révolution. Il sent contre son œuvre des forces analogues se grouper en Europe, et, comme les souverains de l’Allemagne en 1792, pour les réduire aux lois de son ambition, il fait appel au droit monarchique, à la Russie. Quel renversement des rôles, des situations! Ce n’est plus qu’en son nom que Napoléon peut parler ainsi aux souverains d’Europe. Appuyé sur la Révolution, il parlait en maître. Lorsqu’elle se dresse contre lui en Espagne, en Allemagne, vainqueur encore Napoléon prend un autre ton. La Russie est son arbitre, comme elle l’a été entre la Révolution française et l’Europe monarchique. C’est la crise décisive de sa destinée.
On ne peut prévoir ce qui serait arrivé, si, avant Wagram, Alexandre sortant de sa réserve se fût prononcé contre lui. L’Autriche l’espérait au début de la guerre. Habile à dissimuler, le tsar avait laissé entrevoir des sympathies pour la cause des Habsbourg. Lorsqu’en vertu de la convention d’Erfurt, attaqué par eux, Napoléon avait réclamé le concours de son allié, celui-ci avait lancé un manifeste de guerre contre l’Autriche, et massé soixante mille hommes en Galicie. Mais ce n’était qu’une feinte: en prenant ses passeports, Schwarzenberg reçut l’assurance qu’Alexandre faisait des vœux pour les succès de l’Autriche. L’armée russe en Galicie resta pendant tout le mois d’avril immobile. «Marchera-t-elle sur Olmütz? demandait Caulaincourt.--Oui, dans la direction d’Olmütz», ripostait le tsar. Si cette promesse eût été tenue, l’archiduc Charles, pris à revers en Moravie, perdait sa dernière armée, le profit de sa temporisation. Si, au contraire, l’armée russe eût paru dans la plaine de Marchfeld et appuyé la résistance de l’Autriche, le sort de la campagne pouvait être changé, malgré les éclatants succès qui en avaient marqué le début pour les Français.
Les combats d’Aspern et d’Essling, le 21 mai 1809, ne modifièrent rien à cette situation. Malgré ses instances et un traité formel, Napoléon n’avait pas entraîné la Russie à se prononcer. Et l’Autriche était réduite, malgré ses espérances, à se défendre seule. Le tsar jugeait les coups. Ils étaient rudes: Lannes et Masséna avaient franchi le Danube en face de l’île Lobau, et enlevé victorieusement les positions qui en commandaient le passage. Mais deux fois les ponts qui rattachaient l’avant-garde au gros de l’armée française furent rompues par la crue du fleuve. Et les divisions de Lannes et de Masséna, isolées, durent lutter trente heures à Essling pour repousser les attaques furieuses de l’ennemi, heureuses encore de pouvoir ramener dix mille blessés, et leur général Lannes frappé mortellement. Alexandre plaignait le maréchal tombé au champ d’honneur, admirait les Français, et se félicitait de n’avoir pas à faire sur ses troupes l’épreuve de leur valeur. «Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des armées qu’exigeait la circonstance.» Napoléon ne se faisait plus d’illusion: «Ce n’est pas une alliance que j’ai là», dit-il à Savary. Au moins fut-ce la neutralité, et cela encore lui demeurait un avantage. Il sut le conserver. Sa diplomatie, dans cette campagne mémorable, fut à la hauteur de son génie de tacticien. Jamais il n’a déployé plus de hardiesse et de prudence, plus d’ardeur et de sang-froid.
On aurait compris, dans cette grande crise où l’alliance décisive lui manquait, à l’heure où elle lui aurait suffi pour briser l’Autriche, un acte de colère et de vengeance. La vengeance, il l’avait sous la main, en Pologne. Son lieutenant Poniatowski, après avoir perdu Varsovie, s’était audacieusement jeté en Galicie. La population polonaise accourait à sa rencontre; les nobles lui amenaient leurs vassaux. Sandomir lui ouvrait ses portes (mai 1809). Un souffle d’indépendance, un vaste espoir de revanche nationale animaient déjà les sujets de la Russie, dans les provinces polonaises de Podolie, de Volhynie. Là, ce n’était pas révolte, mais désertion. Les jeunes gens, les fonctionnaires venaient se mettre à la disposition du gouvernement provisoire installé par Poniatowski en Galicie. A la fin de mai le mouvement était irrésistible. L’occasion était belle pour Napoléon contre l’Autriche qui lui reprochait de conquérir les peuples, de rappeler la nation polonaise à l’existence, de démentir ainsi aux yeux des nations, par le réveil d’un grand peuple, la réputation qu’on lui faisait: quelle réponse aux trahisons du tsar enfin que la Pologne reconstituée!
Déjà les politiques à Pétersbourg tremblaient. Et Roumantsoff déclarait le 26 mai à Caulaincourt que pour ne pas laisser s’agrandir le grand-duché de Varsovie, la Russie sacrifierait jusqu’à son dernier homme. Ce n’était pas une vaine menace: les armées russes, jusque-là immobiles, se mirent en mouvement le 3 juin 1809, et occupèrent la Galicie à leur tour. Leur attitude accentua la trahison de la cour de Russie: elles assistèrent impassibles, près de Sandomir aux efforts désespérés que fit Poniatowski le 13 juin pour disputer cette place aux Autrichiens. Ce n’était pas une armée de secours. C’était une armée de garde et de surveillance. Ses chefs Galitsine et Souvarow, d’accord avec l’archiduc Ferdinand, défendaient aux Galiciens de prêter serment à Napoléon, traitaient les patriotes en rebelles, rétablissaient même les autorités et les couleurs galiciennes. Jamais encore Alexandre n’avait poussé la dissimulation à ce point. En fait, contre Poniatowski et ses partisans, l’alliance austro-russe, si ardemment souhaitée par l’Autriche, était faite. Si Napoléon eût écouté les plaintes trop fondées des Polonais et répondu à la trahison par la vengeance, l’alliance austro-russe se fût immédiatement achevée contre lui.
Sa clairvoyance aperçut le danger. Profondément blessé, il n’écrivit point à son allié, ne se plaignit pas, renfermant en lui-même sa colère. Il fit écrire à son ambassadeur auprès du tsar pour l’éclairer sur ce qu’il pensait de ce «fantôme d’alliance», pour lui prescrire aussi de ne rien changer à ses manières, de ne pas donner à la Russie le moindre prétexte, ni à l’Europe et à l’Autriche les avantages d’une rupture.
Puis, dans un élan suprême, il ramassa toutes ses forces pour vaincre l’archiduc Charles, seul à seul, pendant qu’il était temps encore. Après Essling, celui-ci, fidèle à son système de ne rien risquer et d’attendre dans une bonne position le coup décisif, s’était fortifié en face du Danube. Il y attendit l’armée auxiliaire de Hongrie que devait lui amener l’archiduc Jean. Pendant un mois, Napoléon prépare l’attaque: il s’installe fortement dans l’île Lobau qu’il relie à Vienne par deux grands ponts très solides et fortifiés. C’est sa ligne de retraite. Puis il fait effectuer à ses armées un vaste mouvement concentrique. Bernadotte et Vandamme descendent le Danube de Linz sur Vienne; le corps de Davout se poste à Presbourg et bombarde la ville pour être maître du pont. Le prince Eugène se rapproche, après avoir obligé l’archiduc Jean à lui livrer les passages des Alpes; il harcèle son adversaire, l’empêche de rejoindre l’armée principale qui l’attend, le bat à Raab, lorsqu’il veut livrer bataille contrairement aux ordres reçus, le 14 juin. Enfin, du fond de la Dalmatie, Marmont arrive à la fin de juin après des fatigues inouïes et des combats heureux contre le ban de Croatie, Giulay.
Alors, dans la nuit du 4 au 5 juillet, l’Empereur, par de nombreux ponts jetés en deux heures sur le Danube, fait passer le fleuve à toute son armée, et la range en bataille, au lever du jour. Dans la journée même, il essaie une attaque, selon sa tactique, contre le centre de l’armée ennemie fortement établie sur le plateau de Wagram. L’attaque échoue. L’Archiduc commit le lendemain la faute de prendre à son tour l’offensive: il avait fait le calcul d’écraser l’aile gauche de la Grande Armée confiée à Masséna, avec l’espoir de tourner Napoléon et de briser les ponts du Danube. Il triomphe de Masséna en effet, mais il dégarnit son centre sur lequel Napoléon peut alors porter tout son effort. L’armée autrichienne est obligée de battre en retraite sous le feu d’une artillerie formidable, tandis que Davout dans un élan irrésistible emporte les hauteurs de Neusiedel et de Wagram. Au moins sa retraite s’opère en bon ordre. Si elle laisse à l’Empereur le champ de bataille, elle le lui a chèrement disputé. Concentrée à Znaïm dans une forte position sur la route de Bohême, elle est encore le 10 et le 11 juillet prête à la lutte.
Wagram n’était pas Iéna: maître de Vienne et du Danube, Napoléon ne l’était ni de la Bohême couverte par une bonne armée, ni de la Hongrie où l’archiduc Jean pouvait en recruter d’autres, ni de la Styrie où le Belge Chasteler faisait une fière défense, ni du Tyrol où l’insurrection des montagnards s’était rallumée victorieusement. La victoire du 6 juillet 1809, quoique Napoléon s’en vantât à l’empereur Alexandre, n’avait pas réalisé ses espérances. L’Autriche n’était pas réduite à merci. Elle ne fut pas, selon le mot de François II, obligée de capituler. «Elle pouvait se sauver encore par des négociations appuyées par ce qui lui restait de force. Elle proposa le 11 juillet un armistice et l’obtint.»
La raison pour laquelle alors Napoléon procurait à son ennemi ce dont il avait le plus besoin, le temps de chercher des alliances et des renforts est singulièrement curieuse. De Schœnbrunn, où il s’est installé pendant cette trêve, il écrit le 30 juillet au maréchal Lefebvre. «Lorsque j’ai fait mon armistice, ç’a été principalement pour soumettre le Tyrol. Agissez de manière qu’on puisse retirer vos troupes, sans avoir à craindre qu’ils recommencent de plus belle.» Le détail des ordres qu’il envoyait à son lieutenant est atroce. «Il faut qu’il y ait six gros villages pillés et brûlés, mais de manière qu’il n’en reste pas de vestiges. Vous exigerez qu’on vous livre 150 otages et au moins 18 000 fusils et autant de paires de pistolets. Toute maison après cela dans laquelle sera trouvé un fusil sera rasée; tout Tyrolien qui en sera porteur passé par les armes. La clémence et la miséricorde ne sont pas de saison avec ces brigands. Soyez terrible.» Ces ordres, cette méthode, c’est son procédé pour réprimer les insurrections nationales. Absent d’Espagne, c’est la consigne qu’il a laissée à son frère pour achever la victoire. Brigands du Tyrol, mauvais sujets d’Espagne l’inquiètent, sans qu’il l’avoue, au même degré. Leur tort est de l’obliger à éparpiller ses forces, qu’il ne peut constamment accroître. Deux cent mille hommes sont ainsi déjà immobilisés en Espagne. Les Tyroliens, à leur tour retiennent l’armée bavaroise qui serait nécessaire à l’Empereur pour enfermer l’archiduc en Bohême. Avant de l’y poursuivre, il s’arrête et laisse échapper cet aveu: «Une victoire ne finit pas une guerre. Vingt mille hommes plus ou moins bien employés peuvent changer le destin de l’Europe. Sans l’armistice de Znaïm, j’eusse poursuivi le prince Charles sur Prague» (24 juillet 1809).
Si limitée qu’elle fût, la révolte des Tyroliens, douze mille hommes au plus, mais résolus à défendre un pays difficile à soumettre formait, après les affaires d’Espagne une diversion suffisante pour arrêter Napoléon en pleine victoire. Comme en 1808, de nouveau sa fortune hésitait devant un peuple moindre que les Espagnols, mais indomptable autant qu’eux. Ainsi, peu à peu, se découvrent les écueils où le flot de la conquête française se heurte et bientôt se brisera. A ce moment en effet, en Allemagne comme en Espagne, éclatait de plus l’insuffisance des lieutenants que Napoléon avait pris dans sa propre famille. Les fautes du roi de Westphalie avaient réduit le vainqueur de Wagram, autant que la résistance du Tyrol, à l’armistice de Znaïm.
Jérôme avait reçu de son frère une mission de confiance. A la tête de l’armée westphalienne, il devait, avec Junot qui organisait les recrues de la Confédération, veiller sur l’Allemagne, couvrir la Franconie et la Saxe. Plus lent et plus irrésolu que les Autrichiens, maladroit et soldat à regret, Jérôme avait laissé passer entre ses troupes et celles de Junot obligé de se retirer précipitamment sur le Danube, le seul corps que l’Autriche eût laissé par là. Le général autrichien Kienmeyer s’était fortement établi à Bayreuth. Jérôme à son tour avait fui devant lui à Schleitz. Puis, à la nouvelle de Wagram, se figurant la campagne finie, prenant son désir pour une réalité, Jérôme avait simplement renvoyé ses troupes, et les Autrichiens, après la Franconie, avaient sans peine occupé la Saxe et Dresde (14 juillet 1809).
Tant de maladresse et de négligence achevèrent de déconcerter Napoléon; avant l’armistice ses généraux le priaient de pousser la guerre en Bohême. Pour y frapper un coup décisif, il eût fallu que les armées auxiliaires pussent toutes à la fois s’y porter, l’armée de Lefebvre par Ratisbonne, celle de Junot par Bayreuth, celle de Jérôme par Dresde et la Saxe. Certes, c’eût été un beau coup de filet et en une fois la fin de la campagne. Mais Napoléon ne disposait pas de ces trois armées: sa colère contre son frère égala son irritation contre les Tyroliens: «Il y a loin du métier de soldat, écrivait-il à Jérôme le 25 juillet 1809, à celui de satrape. J’avais à peine votre âge que j’avais conquis toute l’Italie. Mais je n’avais pas de flatteurs, ni de corps diplomatique à ma suite. Je faisais la guerre en soldat. On ne la fait pas différemment. Je ne me prétendais ni frère de l’Empereur, ni roi. Je faisais ce qu’il fallait pour battre l’ennemi. Je ne veux point vous déshonorer en vous ôtant le commandement. Mais je ne veux pas non plus par de sottes condescendances de famille exposer la gloire de mes armes.» Comme l’entreprise d’Espagne, les affaires de l’Empereur se gâtaient en Allemagne par l’égoïsme et la désobéissance de ses frères. Le Tyrol eût été moins redoutable, si l’Empereur avait rencontré en 1809 selon ses calculs l’armée de Jérôme établie à Dresde prête à suivre l’ennemi en Bohême. Les peuples en révolte trouvaient dans les premiers serviteurs du conquérant, les plus intéressés pourtant à sa conquête, des alliés, sinon des complices.
Lorsque Napoléon signa l’armistice de Znaïm, ce fut donc à regret, en présence d’obstacles qui l’empêchaient d’épuiser sa victoire. Tout indique qu’à cette date, il ne considéra cette trêve que comme un arrêt forcé. Il reconstitue à la hâte son armée, qui, composée en partie de conscrits éprouvés par les dernières batailles, n’a plus la solidité des troupes d’Austerlitz. Ce n’est plus leur élan qui a pu décider la victoire à Wagram: l’artillerie a dû donner pour les soutenir. «J’ai besoin de beaucoup d’artillerie, écrit-il du camp de Znaïm, le 12 juillet, à l’amiral Decrès. Faites relever à Boulogne, en Bretagne, à Belle-Isle sur les côtes de l’Océan tous les canonniers de terre. Désarmez quelques vaisseaux. Que cet ordre soit surtout exécuté sans délai.» Toutes ses instructions à Jérôme, à Lefebvre, à Berthier respirent le même désir fiévreux de s’organiser pour une campagne décisive en Bohême.
La Russie allait définitivement obliger Napoléon à la paix: après l’avoir pendant la guerre laissé, malgré l’alliance, à ses seules forces, elle l’empêcha même d’en user pour écraser l’Autriche. Le 10 août 1809, Napoléon recevait à Schœnbrunn une lettre de Caulaincourt qui lui apportait de Russie des nouvelles menaçantes. Malgré la complicité des généraux russes et autrichiens, les Polonais avaient continué la conquête de la Galicie. Gêné par les Russes à Sandomir, Poniatowski avait reporté ses forces sur la rive gauche de la Vistule et pris Cracovie, la ville sainte des patriotes, pour objectif. Souvarow l’y suivit et prétendit au nom du tsar la lui fermer. Le 15 juillet, Poniatowski entrait pourtant à Cracovie au nom de l’Empereur des Français, mais au risque de collisions sanglantes: il dut se résigner à l’occuper en commun avec ces étranges alliés. Il était clair que les généraux russes avaient reçu l’ordre formel de s’opposer à l’émancipation de la Galicie. L’opinion à Pétersbourg se prononçait de plus en plus vivement dans le même sens. Elle accusait le tsar et son ministre de sacrifier par imbécillité les conquêtes passées à des rêves chimériques d’avenir. Et le tsar d’un ton menaçant disait à Caulaincourt: «Je veux être tranquillisé.» Une note rédigée par Roumantsoff, le 26 juillet 1809, mit Napoléon en demeure de choisir entre les Polonais et la Russie.
Comment, sans la paix, arrêter désormais l’élan des Polonais, et poursuivre une guerre où la France serait obligée peut-être de les trahir, si elle ne voulait avoir la Russie à combattre? Si la Russie et la Prusse sans doute à sa suite se déclaraient pour l’Autriche, comment les écraser? Napoléon a beau s’irriter contre les journaux français qui montrent la Prusse et la Russie hostiles, prêtes à nous déclarer la guerre. Il fait emprisonner les journalistes. Il lui faudrait pour cacher la vérité plus de rigueur. Dans son entourage même on proclame les intentions de la Russie et de quel poids elle pèse sur la conclusion de la paix. C’est le 10 août 1809 que Napoléon a reçu de Pétersbourg l’ultimatum que contenait la note russe; et c’est le même jour qu’après avoir jusque-là fait à l’Empereur d’Autriche des réponses brutales, il ouvre les conférences d’Altenburg et met son plénipotentiaire Champagny en présence des diplomates autrichiens, Metternich et Nugent. Sans la résistance des Tyroliens, et sans les fautes de Jérôme, il eût employé le mois de juillet à poursuivre, à écraser l’archiduc à Prague. Sans l’intervention de la Russie, il eût employé ce délai à ressaisir l’occasion manquée.
Décidément sur les champs de bataille, comme dans les négociations, à Znaïm comme à Erfurt, les mêmes causes concouraient à paralyser la fortune de Napoléon et les efforts de son génie. Il n’est pas vaincu, il ne recule pas; mais tous ses projets demeurent en suspens. L’Espagne n’est point abattue, ni l’Autriche désarmée, encore moins réduite à merci. Le partage de l’Orient avec la Russie, la conquête de l’Égypte et de la Méditerranée orientale s’éloignent plus encore: à Tilsitt en 1807, l’Empereur parlait en vainqueur. Et le moment approche où le tsar, au début de 1810, osera prendre le ton, selon son propre aveu «d’un supérieur à un inférieur».
Aux conférences d’Altenburg, la supériorité de la Russie allait se dessiner plus encore qu’à l’entrevue d’Erfurt. En échange des services qu’il lui avait rendus, Alexandre pouvait faire à Talleyrand l’honneur de marier son neveu à une princesse souveraine, la duchesse de Courlande. C’était le prix de ses confidences, et le salaire anticipé de celles auxquelles dans sa retraite il se disposait encore. L’on entendit, en retour, Napoléon dans les conférences pour la paix, se plaindre de Champagny, son ministre des affaires étrangères, regretter Talleyrand et s’écrier: «Tenez, si j’avais cet autre, je suis sûr que je saurais déjà ce qu’ont les Autrichiens dans le ventre.»
Ce qu’ils avaient, nous le savons, par les instructions de l’Empereur François à Metternich. Ces instructions respiraient le regret très vif d’une paix forcément onéreuse, la crainte des conditions du vainqueur, le désir surtout de recommencer la lutte, si la Russie venait à l’aide. Et le souverain qui caressait cette dernière espérance dès le 30 juillet avait envoyé un appel suppliant à Pétersbourg. Dans l’attente d’une réponse décisive, il recommandait à ses diplomates de se dérober jusqu’à la fin d’août à tout entretien précis.
Or, il se trouvait que Napoléon donnait au même moment le même ordre à Champagny. «Évitez surtout de paraître pressé.» Comme son adversaire, il attendait également de Russie une réponse décisive. S’il avait renoncé à la guerre, il ne pouvait sans consulter le tsar arrêter les termes de la paix. Il s’empressa, dès le 12 août, de l’interroger. Dans les négociations, en effet, comme pendant la campagne, la question de la Galicie restait l’obstacle où l’alliance de Tilsitt risquait de se briser: «L’honneur de la France serait compromis si elle abandonnait au fer, au joug de l’Autriche, des hommes qui l’ont servi. Mais il faut concilier ce devoir avec les intérêts de la Russie.» La situation n’était pas facile à régler, entre les Polonais désireux d’ajouter la Galicie à la Pologne déjà indépendante, au grand-duché de Varsovie, justifiés par leurs efforts à réclamer cette revanche nationale, et les Russes résolus à l’empêcher de toutes leurs forces.
Pris entre ses alliés, Napoléon alors a imaginé un biais, un partage inégal, les quatre cinquièmes de la Galicie aux Polonais, le reste, un million d’habitants, et l’importante ville de Lemberg aux Russes. Son premier soin a été de présenter au tsar ce compromis par l’intermédiaire de Caulaincourt, chargé de lui en faire apprécier les avantages. Après sa conduite pendant la guerre, et son attitude de neutralité plutôt hostile, Alexandre Ier ne reconnaîtrait-il pas la bonne grâce de son allié, et le profit d’une conquête inespérée? Et si, prenant les choses de plus haut, il ajoutait à cette nouvelle acquisition les provinces enlevées à la Turquie et à la Suède depuis 1807, ne devait-il pas avouer que l’alliance de Tilsitt lui avait rapporté le meilleur lot? L’Empereur espérait que pour la conserver le tsar se résignerait à l’extension du duché de Varsovie. Avant de formuler ses conditions à l’Autriche, il lui importait de savoir réglée cette question épineuse.
Jusqu’au 12 septembre 1809, Napoléon resta dans l’attente. Le 1er septembre il reçut une lettre du tsar par son aide de camp Tchernitcheff, peu rassurante. Avec une insistance émue, et dans des termes très amicaux, mais très fermes, Alexandre refusait tout agrandissement aux Polonais. Il est vrai qu’en même temps il invitait l’Autriche à ne pas compter sur son concours. Mais François II et ses ministres avaient pénétré le secret du désaccord que la question de Pologne jetait entre les alliés de Tilsitt, et pour les brouiller, ils offraient la Galicie à la France, la pressaient de l’accepter. L’embarras de Napoléon était extrême: le 9 septembre il s’accrut par l’arrivée à Schœnbrunn d’un aide de camp de François II, le comte Bubna, envoyé par son maître pour hâter la paix au prix de la Galicie. Un instant, l’Empereur, fatigué de son alliance avec la Russie, eut l’idée de rendre à l’Autriche toutes ses conquêtes, la Pologne même, si l’Empereur d’Autriche consentait à abdiquer en faveur de son frère, le grand-duc de Würzburg, son client fidèle. De Vienne et de Dresde, avec deux princes vassaux, comme le roi de Saxe et cet archiduc, Napoléon eût, sans réunir Varsovie et Cracovie, placé à l’avant-garde de son empire, à la tête des Polonais des lieutenants intéressés à sa grandeur. La paix de Vienne eût achevé l’œuvre de Tilsitt. Il plaça François II entre l’abdication et un ultimatum qui le privait de quatre millions de sujets ou la guerre.
Tandis que Bubna portait le 10 septembre à la cour d’Autriche installée à Dotis cette réponse, Napoléon était enfin fixé sur les conditions de la Russie; après un mois d’entretiens stériles, Caulaincourt, le 28 août, avait obtenu le consentement du tsar au partage de la Galicie. Ce partage, cependant, Alexandre ne l’entendait pas comme la France: un district au grand-duché de Varsovie seulement, et toute la province avec cette réserve pour lui. Napoléon passa outre: satisfait d’avoir emporté le principe du partage même, il consentit par une dernière concession à ne réclamer à l’Autriche que la moitié de la Galicie, mais réduisit d’autant la part de la Russie. Le 15 septembre, considérant la question comme réglée, il fixa définitivement ses conditions à l’Autriche et donna l’ordre à Champagny de conclure le plus tôt possible. «Je voudrais bien vite m’en retourner à Paris.»
François II le retint à Vienne encore un mois. «Je ne vois, avait dit Metternich à son maître au début de la négociation d’Altenburg, le moyen de céder en aucun cas Trieste, ni le littoral.» «Ce serait la ruine de mes États», répondait François II. Des cessions que réclama Napoléon, celle justement à laquelle il tenait le plus, c’était celle-là. «Il me faut, déclarait-il à Bubna, l’Illyrie pour faire un chemin d’Italie en Dalmatie qui conduise les armées françaises en Orient.» La paix de Vienne n’avait de valeur à ses yeux que si elle prolongeait, dans le même sens, vers la Turquie, le traité de Presbourg; si, de l’Adriatique devenue définitivement un lac français, elle installait sa puissance aux portes de l’Empire ottoman. Il n’aurait pas fait la guerre à l’Autriche pour ce seul avantage. Mais, la tenant vaincue à ses pieds, il entendit relier cette nouvelle paix à la chaîne que depuis ses premières victoires, patiemment il forgeait pour rattacher Paris à Athènes et à Brindisi. Nulle puissance au monde, nul obstacle ne l’en détourneraient. Metternich s’efforça pour l’arrêter de lui offrir une part plus grande de la Galicie. Ils veulent «jeter une pomme de discorde entre les Russes et moi», dit Napoléon, et il rompit les conférences d’Altenburg. Au négociateur de Presbourg, à Liechtenstein renvoyé alors le 30 septembre à Vienne pour traiter directement avec lui, il abandonna encore, pour avoir l’Illyrie, une nouvelle partie de la Galicie, les salines précieuses de Wielicka. C’était le terme extrême de ces concessions. Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1809, la paix de Vienne était signée.
Ce traité rapportait plus à Napoléon que l’armistice de Znaïm ne lui laissait d’abord espérer. Sa diplomatie à la fin de la guerre avait donc égalé les prodiges que son génie militaire avait au début déployés. Entouré d’intrigues ou mal servi, trahi par son allié et par son entourage, paralysé par des haines nationales, qui, la veille même de la paix, armaient pour un assassinat le bras d’un enfant autrichien, Frédéric Staps, Napoléon avait trouvé en lui seul des ressources et le maintien de sa grandeur. Il poursuivait victorieusement son œuvre.
Lorsqu’un mois auparavant l’Empereur examinait avec Sébastiani les moyens d’exécution de son entreprise orientale, de concert ils avaient reconnu le danger de la conduire par terre, tant que l’Autriche par Trieste et par la vallée de la Save garderait les moyens de couper au centre même l’expédition et de l’enfermer dans les Balkans. Non seulement elle en avait les moyens, mais l’intention. Elle avait armé pour nous arrêter ou nous prendre de flanc. La paix de Vienne ruinait ces espérances et ces calculs. Elle nous livrait les ports de Fiume et de Trieste, et derrière, une bande de territoire étendue qui, des confluents de la Save et de l’Unna s’étendait sur toute la Croatie et la rive gauche de ce fleuve, la haute vallée de la Drave et Laybach. Appuyée au sud sur la Dalmatie, à l’ouest sur l’Italie, l’Illyrie française avait pour point d’appui, au nord, la Bavière agrandie de toute la vallée de la Salza, entre Salzburg et Braunau, et remise en possession du Tyrol. De Passau à Laybach, Karlstadt, Raguse, Cattaro et Otrante, l’Empire français avec ses annexes de Bavière et de Naples offrait désormais à l’Autriche et à la Turquie une ligne de défense et d’attaque formidable.
C’était enfin par le désarmement de l’Autriche que Napoléon faisait de ce traité une garantie décisive: il fallut que par des articles secrets François II s’obligeât à réduire son armée à cent cinquante mille hommes, promît une contribution de guerre de 85 millions qui de longtemps l’empêchait, en paralysant ses finances gravement atteintes par la guerre et la perte de ses ports, de reconstituer sa puissance militaire. Ainsi était atteint le but que, sans guerre, Napoléon se proposait en 1808. En lui résistant, pour l’obliger à se détourner de l’Orient, l’Autriche l’avait rapproché de la Turquie, et s’était mise hors d’état elle-même d’empêcher l’attaque qu’elle redoutait le plus.
«Concevant, écrivait en 1810 Metternich, ses moyens d’action avec un sang-froid merveilleux, les employant avec une promptitude, une habileté sans égale, Napoléon a fini par s’élever à un degré de puissance tel qu’il peut bien mettre lui-même des bornes à son ambition, mais que nulle puissance humaine ne saurait le faire avec des chances de succès qu’on pût calculer d’avance.»
Lorsqu’il décernait au vainqueur ces éloges mérités, et faisait cet aveu d’impuissance, le diplomate, que le 7 octobre 1809 François II avait appelé à remplacer Stadion, reconnaissait ainsi la vanité des illusions qu’il avait entretenues en 1808. Vanité que l’espérance d’être appuyé «contre le plus grand des conquérants par le tsar conquérant comme lui». Vanité surtout que d’avoir compté sur l’énergie des peuples: «Ils vivent tous dans l’avenir. Napoléon seul agit dans le présent. Ce qu’on peut attendre du sentiment national allemand, les vingt dernières années le disent assez.» Il avait suffi de l’entêtement du roi de Prusse à rester neutre pour contenir le patriotisme germanique. Et les coups que l’Autriche avait reçus des Saxons et des Bavarois n’étaient pas les moins rudes.
Cette nation espagnole enfin qui semblait s’armer pour le salut de l’Europe pouvait-elle désormais offrir «autre chose qu’une diversion partielle à peine capable de modifier les conditions de l’ensemble»? Qu’avait-elle obtenu de sa résistance, tandis que l’Autriche occupait l’Empereur et ses quatre cent mille hommes, que l’Angleterre lui venait en aide et que la Russie se dérobait à l’alliance de Tilsitt? Au mois de mars les généraux français avaient avec peine, mais avec succès repris la conquête du Portugal. Soult était alors à Oporto, Victor vainqueur à Mérida. Le cercle se fermait autour de Lisbonne pour interdire la péninsule aux Anglais. Un instant Wellesley l’avait rompu ayant eu le bonheur de surprendre le duc de Dalmatie pendant qu’il travaillait à échanger son titre ducal contre une place meilleure, la royauté portugaise. La rivalité de Soult et de Ney avait ensuite permis aux Anglais de se rabattre vers le sud, de chasser Victor de la vallée du Tage, et de menacer le roi Joseph jusque dans sa capitale. Mais le 29 juillet 1809 l’énergie du maréchal Victor dans les trois combats de Talavera, l’arrivée de Soult à Plasencia, les victoires de Mortier et de Joseph sur les armées de Cuerta et de Venegas (8 et 11 août 1809) refoulaient l’ennemi en Portugal et en Andalousie. Malgré les difficultés d’une guerre dispersée, malgré les rivalités et les intrigues de ses lieutenants et l’impossibilité de renforcer ses armées d’Espagne, Napoléon triomphait des Espagnols.
La paix de Vienne enfin lui permit d’avoir raison de l’insurrection tyrolienne. Metternich, en déplorant la faiblesse des peuples allemands, eût pu faire exception en faveur de ces braves montagnards dont la fière énergie avait sauvé à Znaïm la dernière armée de l’Autriche. Certes, ç’avait été là, du moins, une diversion précieuse de l’aveu du vainqueur. Mais, sans doute, le ministre autrichien aimait mieux ne pas rappeler ce service, après la façon dont son maître l’avait payé, une simple amnistie et le conseil donné à André Hofer de se soumettre. Le brave aubergiste refusa l’une et l’autre, et seul continua la lutte contre Napoléon, avec succès d’abord, vainqueur du prince de Bavière à Salzbourg (20 octobre 1809). Que pouvait-il contre quatre divisions françaises cernant sous la conduite du prince Eugène son pays de toutes parts, sinon s’enfuir indomptable dans la montagne où on le prit pour le fusiller dans les vingt-quatre heures à Mantoue (25 février 1810)? Son fier courage méritait de l’Autriche plus de gratitude que le monument qu’elle a élevé plus tard à sa mémoire. Après avoir appelé les peuples à son aide, François II les abandonnait; son ministre les méprisait. Ce défaut de justice était de leur part un manque de clairvoyance. Vaincus, ils s’exagéraient l’étendue de la puissance qui les avait frappés.
La paix de Vienne, en effet, malgré les avantages inespérés qu’elle procurait à Napoléon, aux embarras d’où elle le tirait avec éclat, n’avait pas en un jour et par miracle mis fin. Ne l’avouait-il pas à Metternich, lorsqu’il lui disait en avril 1810: «J’étais perdu si, à la reprise des hostilités, au mois de septembre, vous me battiez.» Il est vrai qu’il s’était repris et corrigé: «tout au moins très embarrassé.» Ce que, de son propre aveu, Napoléon redoutait pendant les conférences d’Altenburg, c’était, si la guerre reprenait, un échec qui eût rallié la Russie immédiatement à la cause de l’Autriche. «Si j’eusse été battu, les Russes seraient tombés sur moi.» Et c’eût été peut-être un mal irréparable: on comprend la hâte de l’Empereur à conclure la paix, dès qu’il eut trouvé le remède dans un partage de la Galicie accepté par son allié.
Il n’ignorait pas, cependant, que les conditions de ce partage devaient déplaire au tsar. Quelques jours avant la conclusion il avait reçu de lui cet avis: «Il faut que le Grand-Duché ait la petite partie, moi la grande.» Il avait passé outre, et décidé justement le contraire. Les Polonais avaient eu le «gros lot». La décision prise et le traité signé, Napoléon ne négligea rien pour rassurer la Russie sur la portée future de l’accroissement du Duché de Varsovie. Il lui offrit toutes les garanties pour empêcher la propagande polonaise de se répandre en Lithuanie. Ce qu’il laissait de la Pologne à l’Autriche, les trois cinquièmes de son ancienne part, ce qu’il en donnait aux Russes, n’était-il pas autant de preuves de ses bonnes intentions pour l’avenir? «Non seulement, faisait-il dire à Pétersbourg le 20 octobre, je ne veux point faire naître l’idée de la renaissance de la Pologne, si éloignée de ma pensée, mais je suis disposé à concourir avec l’Empereur Alexandre à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. J’approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais même de l’histoire.» Une telle déclaration, au lendemain d’une grande victoire diplomatique, fait saisir ce que cette victoire, aux yeux de Napoléon, avait d’incomplet encore et de dangereux. Pour l’obliger à cette promesse, il fallait que l’amitié du tsar fût à la fois douteuse et importante. Elle était en tout cas fort exigeante puisqu’au mois de décembre 1809 elle demanda davantage.
Au traité du 14 octobre qui leur rapportait «plus qu’ils n’avaient gagné», Alexandre et ses ministres prétendirent en effet annexer une convention particulière en huit articles. L’article 1er consistait dans cette phrase que Caulaincourt accepta, mais que Napoléon ne voulut jamais accepter: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» Pour comprendre l’importance de cette phrase, il faut se représenter les desseins du tsar et les espérances de son ministre Roumantsoff. Depuis qu’à Tilsitt les offres de Napoléon avaient entrouvert à la politique russe les perspectives de Constantinople, elle s’était attachée avec obstination à la poursuite de cette conquête éclatante. D’abord, ç’avaient été des négociations de partage, qui avaient fort irrité le tsar, lorsqu’il trouva son complice résolu à ne pas lui donner le Danube avant d’avoir atteint l’Égypte, à lui refuser même Constantinople. L’obstacle qu’il rencontrait fut tourné grâce aux embarras que Talleyrand et l’Autriche opposèrent à Napoléon à son tour. La politique russe avait suivi un autre chemin, depuis. Erfurt lui procura les provinces danubiennes. Elle y engagea ses armées au lieu de les conduire à son allié, avec l’espoir de les mener dans les Balkans pendant que celui-ci était engagé au delà des Pyrénées et sur le Danube. Mais les Turcs alors lui avaient résisté plus qu’elle ne le pensait. L’armée de Koutousoff avait dû reculer devant Giurgewo et Braïla, elle n’avait pu exécuter la marche prescrite par le tsar sur Constantinople (mai 1809). De nouveaux efforts, dirigés par Bagration à la fin de l’année, n’eurent d’autre résultat que la prise de quelques places fortes. La Russie, pour avoir les mains libres, venait de signer avec la Suède un traité avantageux qui lui cédait la Finlande (Friedriksham, septembre 1809).
Et, tout d’un coup, la Pologne se réveillait dans le grand-duché de Varsovie, en Galicie, avec une armée nationale disciplinée par les Français, victorieuse, impatiente de reconstituer l’unité de la patrie morcelée. L’ennemi séculaire que depuis deux cents ans les Russes avaient dû vaincre, avant de s’engager sur la route de Byzance, se redressait au moment décisif où ils voyaient cette route ouverte; comme par le passé, la menace était là sur leurs flancs, s’ils avançaient. En vain, Napoléon leur promettait-il de retenir plutôt que de pousser les Polonais, et offrait-il de ne pas encourager leur patriotisme vivace. Il ne leur avait point promis Constantinople. Bien plus, ce qu’en 1810, l’Empereur confiait à Metternich, que «toute idée de conquête au delà du Danube serait une lésion de l’alliance», Alexandre le savait. Il pressentait que son allié, son adversaire en ce cas, ne refuserait pas et même solliciterait le concours des Polonais, si la Russie poussait ses entreprises dans les Balkans, pour les arrêter. Le seul moyen qui restât à la politique russe de garder la voie libre à ses desseins, c’était de brouiller les Varsoviens et l’Empereur. La convention qu’elle avait imaginé n’avait pas d’autre objet. Si Napoléon souscrivait à l’article 1er et déclarait la Pologne pour jamais anéantie, pourrait-il plus tard, lorsqu’il aurait besoin des Polonais, faire encore appel à leur patriotisme? Il était lié aux ambitions de la Russie, le jour où il rompait le lien qui attachait à lui la Pologne reconnaissante. S’il trahissait ces espérances nationales, il se retirait les moyens de combattre celles du tsar. Il pouvait être amené par un pareil engagement même à combattre les Polonais, tandis que les Russes marcheraient en sécurité vers Constantinople.
Ainsi, ce qu’à la fin de 1809 la paix de Vienne n’a pu régler à la satisfaction des alliés de Tilsitt, c’est la question d’Orient, la ruine de l’Empire ottoman. Un obstacle a disparu, celui que le génie de Talleyrand avait opposé aux ambitions de son maître, l’Autriche. L’Empire français accru de l’Illyrie, l’empire russe accru des principautés danubiennes, enfermant la monarchie des Habsbourg comme dans un étau, touchent de leur masse au nord et à l’est la Turquie. Si, d’un double choc, elle eût été alors heurtée, affaiblie par la révolte des Serbes, et les succès de Kara-Georges (1805-1806), par les tentatives d’indépendance des pachas, Pasvan Oglou à Widdin, Ali de Tebelen en Albanie, Djezzar-Pacha en Syrie, Méhémet-Ali en Égypte, elle n’eût pas résisté. Ce qui la sauve encore, c’est en 1809 comme avant, comme plus tard, l’impossibilité pour Napoléon et Alexandre à s’entendre pour la partager. L’article 11 de la convention d’Erfurt est, pour le Sultan, la plus forte garantie. «Les Hautes Parties s’engagent à maintenir l’intégrité des possessions de l’empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes, ni souffrir qu’il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire, sans qu’elles en soient préalablement convenues.» Si les conquérants, infidèles à leur mutuel engagement qui irrite leurs ambitions rivales, ont cependant cherché à satisfaire leur convoitise par une action isolée, ils s’arrêtent, l’un et l’autre en 1809, paralysés dans leur effort par des énergies nationales dont la résistance les inquiète et les surprend.
Contre Napoléon, l’Espagne est toujours debout. Pour se défendre, elle livre à l’Angleterre la Méditerranée occidentale et ferme à son adversaire les routes de l’Égypte et du Bosphore; contre Alexandre, c’est maintenant la Pologne qui se lève. Pour se reconstituer, elle a fait appel à Napoléon, et lui a donné toute la vallée de la Vistule, fermant aux Russes, comme dans le passé, les routes du Danube et aussi du Bosphore. Aux flancs des deux empires dont la puissance et les appétits menacent la Turquie depuis 1807, depuis le jour où les chefs de ces empires ont arrêté sa perte, les peuples d’Espagne ou de Pologne dont la décadence semblait prochaine ou achevée trouvent dans leur rancune la force de faire des blessures profondes, une double plaie que l’Angleterre acharnée contre Napoléon, que Napoléon forcé de secourir les Polonais et de leur donner la Galicie, enveniment et élargissent.
L’Empereur des Français apparaît alors à la fin de 1809 dans une situation singulièrement contradictoire et dangereuse. Si, dans ses desseins sur l’Orient, dont l’alliance avec la Russie demeure une condition nécessaire, il se sent gêné, arrêté par les revendications du peuple espagnol, appuyées par l’Angleterre, à son tour, il ne peut démentir les espérances du peuple polonais. Par là, au risque de faire du tsar son ennemi, oppresseur des nations et leur vengeur à la fois, il enchaîne son action contre les Turcs. Il a senti lui-même la fausseté et les dangers de cette situation: «Je n’ai pas voulu l’agrandissement du grand-duché de Varsovie, mais je n’ai pu ôter aux Polonais ce qu’ils avaient conquis. Si la Russie n’avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé la Galicie et le duché de Varsovie ne l’aurait pas eue. Cela entrait dans ma politique comme dans mon plan de campagne.» Loin de vouloir annuler les partages de 1772, il eût préféré accroître la part des Russes. Mais il ne dépendait pas de lui, héritier de la Révolution française, qu’elle n’eût éveillé au cœur des Polonais de grandes espérances, et qu’impuissante d’abord à les soutenir, la France ne les eût, en débordant sur l’Europe, reformées et encouragées. Napoléon avait tout fait depuis 1806 pour les contenir: la Russie lui demandait en 1809 de les détruire, au besoin par la force. C’est alors qu’on l’entend s’écrier devant Kourakin, l’ambassadeur du tsar, en 1810: «L’affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour l’Empereur de Russie, j’ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux pas qu’elle me devienne personnelle en la sanctionnant d’une manière qui indignerait la France. Le sang français ne coulera pas pour la Pologne; sa cause n’est plus celle de la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation: ce serait par trop m’avilir que d’en prendre l’engagement.» Lui demander d’obliger la France à renouveler la grande injustice de 1772, c’est le contraindre à l’impossible.
Tandis que, par une nouvelle étape où son génie s’est montré supérieur à tous les obstacles, la paix de Vienne le rapproche encore de l’Orient, le système sur lequel il pouvait compter pour ajouter cette conquête décisive à la conquête de l’Europe, lui manque tout à coup. La politique des partages qui l’a si longtemps servi a paru inapplicable à l’empire ottoman, par la difficulté d’y trouver des parts équivalentes à toutes les convoitises. Et voici qu’en 1810, non seulement les procédés, mais le principe de cette politique, dans les lieux mêmes où elle s’est formée, devient pour Napoléon un embarras et une entrave. Au long conflit qu’il a engagé avec l’Angleterre et dans lequel l’Angleterre rallie les nations contre lui, vient s’ajouter la menace d’un conflit avec la Russie, s’il ne lui livre le seul peuple que les Français et son propre intérêt ne lui permettent pas de sacrifier.
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XVI
L’ANNÉE 1810
EXPANSION EXTÉRIEURE ET CRISE INTÉRIEURE DE L’EMPIRE
L’année 1810 fut pour le pouvoir et la fortune de Napoléon l’époque décisive. Elle accumula contre ses ambitions les obstacles; elle développa les germes de ruine que son empire démesurément accru renfermait. En Orient, sa politique se heurtait au refus du tsar de démembrer la Turquie et paraissait encourager contre les Russes la reconstitution de la Pologne: double effet de la méfiance que Talleyrand avait inspirée à Alexandre, puis de la guerre à laquelle il avait entraîné Metternich et son maître. En Espagne, les ambitions de Soult avaient fait autant de tort à Napoléon en 1809 que les intrigues de Murat d’abord. Puis Joseph se montrait aussi incapable, après avoir accepté la couronne, qu’il avait été hésitant à la prendre. Toujours prêt à donner sa démission, il tenait à rester roi et espérait y réussir par une politique entièrement opposée à celle de son frère. Traiter les Espagnols en rebelles avec rigueur, faire vivre à leurs dépens l’armée chargée de les réduire, épouvanter et épuiser le pays, tel était le programme de Napoléon contre les insurrections nationales. Joseph se flattait de s’attacher l’Espagne par la douceur, et comptait au besoin sur le contraste de sa clémence avec ce gouvernement de fer pour se faire pardonner. «Il s’était persuadé que dire du mal de son frère, c’était s’en séparer, et que se séparer de son frère, c’était s’enraciner: Il n’y a que moi d’honnête homme dans la famille, disait-il, et si les Espagnols voulaient se rallier autour de moi, ils apprendraient bientôt à ne rien craindre de la France.» La cour de Madrid devenait ainsi le refuge de Français mécontents de l’Empereur, suspecte aux officiers qui recevaient de lui leurs ordres directement: impuissant à persuader les Espagnols de sa bonne volonté, le roi était sans autorité sur les généraux chargés de les châtier. Il récriminait contre eux et contre son frère. Napoléon récriminait contre lui. Ce désordre entravait la conquête de l’Espagne. Il détermina surtout l’Empereur à des mesures décisives qui poussèrent les Espagnols au désespoir et leur procurèrent de nouvelles énergies.
Au moment où Joseph se félicitait d’avoir aisément conquis l’Andalousie et Séville (1er février 1810), Napoléon démembrait son royaume. Le décret du 8 février 1810 constituait des gouvernements militaires en faveur de Suchet, d’Augereau, de Reille, de Thouvenot, divisait l’Espagne en fiefs de maréchaux, et laissait prévoir que bientôt tous les pays de la rive gauche de l’Èbre seraient incorporés à la France. Ainsi, la conviction se faisait plus profonde et plus générale parmi les Espagnols que Napoléon n’avait jamais voulu, en leur donnant un roi, que prendre et partager leur patrie. La Junte nationale, réfugiée dans l’île de Léon après la conquête de Cadix, s’unissait plus étroitement que jamais aux Anglais fortement retranchés en Portugal. Cette guerre dont moins que jamais on peut prévoir la fin occupe trois cent mille hommes et les meilleurs généraux de l’Empire, Soult, Masséna, Marmont, Sébastiani, Suchet, Kellermann, Augereau, le grand état-major des guerres de la Révolution. La cupidité des lieutenants de l’Empereur, les maladresses de son frère, qui parfois ressemblent à une trahison, enveniment cette plaie que l’Angleterre entretient aux flancs de l’empire.
Il s’en est fallu de peu qu’elle n’en ouvrît une autre au Nord de la France comme au Midi, à Anvers comme à Lisbonne, à la fin de 1809, et que là encore les trahisons obscures, tramées autour du trône impérial par les serviteurs et jusque dans la famille de Napoléon, ne facilitassent sa tâche.
Le ministère tory qui avait définitivement repris le pouvoir en 1807 sous la direction de Perceval avec Canning aux affaires étrangères et Castelreagh à la guerre, tous deux jeunes et résolus à une lutte sans merci, avait pour combattre Napoléon changé de tactique. Au lieu de dépenser l’or de l’Angleterre à solder des coalitions que l’alliance de Tilsitt condamnait à l’impuissance, il concentrait l’attaque sur la mer, bloquait les flottes françaises dans les ports de l’Empire, occupait des colonies sans défense, le Sénégal, la Martinique et la Guadeloupe, la Guyane, Saint-Domingue (1809), l’île de France (1810). Enfin il dirigeait l’effort en Europe sur des points qui pouvaient devenir contre Napoléon des forteresses redoutables. L’Espagne et Lisbonne lui procuraient une position de cette sorte. Les îles de Zante, Céphalonie, d’Ithaque et de Cerigo tombaient en octobre 1809 aux mains d’une garnison anglaise. Au mois de mai de la même année, Castelreagh avait ordonné à l’amirauté un armement considérable de trente-sept vaisseaux de ligne, de deux cents autres vaisseaux de second ordre, et de quatre cents transports destinés à recevoir quarante mille hommes. Ce ne fut que le 1er août 1809, par le débarquement des Anglais à l’île de Walcheren, que l’on sut l’objet de leur entreprise. Elle était destinée à détruire les travaux commencés par Napoléon à l’embouchure de l’Escaut, à Flessingue, à Anvers, fortifications, arsenaux qui avaient coûté plus de cinquante millions. Les Anglais espéraient aussi inquiéter les frontières françaises en soulevant la Belgique dont Napoléon, le 2 août, signalait à Fouché, de Schœnbrunn, «le mauvais esprit».
Depuis le jour où, entraîné de plus en plus sur le continent par ses ambitions et les circonstances, l’Empereur avait abandonné ses projets de descente en Angleterre, il n’avait cessé de veiller sur sa frontière maritime pour la préserver d’un danger analogue. C’était dans ce dessein uniquement qu’il avait substitué au gouvernement du grand pensionnaire Schimmelpenninck, dévoué pourtant, la royauté héréditaire de son frère Louis, investi à l’époque d’Austerlitz du commandement de l’armée du Nord (mai 1806). «La Hollande, disait le message du 5 juin, possédant toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du nord, il importait à la sûreté de nos États que la garde en fût confiée à des personnes sur l’attachement desquels nous ne puissions concevoir aucun doute. La Hollande est le premier intérêt politique de la France.» Napoléon avait fait sentir à son frère, à son départ, la portée du rôle qu’il lui donnait: «Je vous confie le Nord de mes États.»
Le roi Louis s’était formé de sa mission une tout autre idée. Ce qu’il avait accepté, ce n’était pas une collaboration à l’œuvre générale de son frère, mais une couronne royale dont il prétendait s’assurer. Au lieu de faire de la Hollande une place forte contre les Anglais, il s’attacha à se concilier les Hollandais pour se procurer leur reconnaissance, et le droit, par là, de les gouverner. Tandis que Napoléon l’invitait à constituer une armée de trente mille hommes et une flotte puissante, s’excusant sur la pauvreté du trésor hollandais chargé de dettes, et le désir de son peuple de ne plus faire la guerre, Louis désarmait ses vaisseaux, licenciait ses troupes, parlait de raser ses forteresses (juillet 1806). Et en même temps il insistait pour être couronné solennellement, se donnait une garde, créait un ordre, rétablissait pour gagner la noblesse les titres héréditaires et recherchait, en souverain constitutionnel, la popularité et les honneurs à la fois. Il n’était pas en Hollande depuis deux mois que Napoléon constatait la mauvaise volonté de son frère, sa politique personnelle et s’alarmait de sa faiblesse.
Pour en atténuer l’effet, l’Empereur se fit céder le 11 novembre 1807, par les Hollandais, la ville et le port de Flessingue, le fort de Rammekens près de Middelbourg en échange du pays d’Ostfrise et de territoires sur le Rhin près de Wesel. Encore fut-il obligé d’attendre jusqu’au mois de juin 1808 la levée d’une conscription nouvelle pour garder les embouchures de l’Escaut.
C’est à cette époque que l’Empereur offrit à Louis de changer sa couronne de Hollande contre le trône d’Espagne: pas plus pour Madrid qu’à Amsterdam il ne trouvait en lui un collaborateur dévoué. Alors il lui renouvelait l’ordre, le 20 mai 1808 et pendant toute l’année, de concentrer des troupes dans l’île de Walcheren. Puis, par une mesure plus radicale, il lui offrit d’abandonner à la France la Zélande et le Brabant hollandais contre les villes hanséatiques jusqu’à Brême et Hambourg. Interrogé sur ce projet qui aurait eu l’avantage d’établir une situation nette, et de laisser à l’empire français le soin de défendre sa frontière, Louis s’y refusa encore, et pourtant, malgré Napoléon, désarma ses troupes et licencia une fois de plus sa flotte. «Tant sous le point de vue de terre que sous le point de vue de mer, la Hollande n’a jamais été moins utile que depuis le royaume.»
L’événement du mois d’août 1809 le prouva. En vain, avant de partir pour l’Autriche, Napoléon avait lancé à son frère ce dernier avis: «Organisez vingt mille hommes présents sous les armes. Toutes mes troupes sont employées et vous serez sûrement attaqué au mois de juin ou de septembre» (16 mars 1809). Quelles que fussent les souffrances des Hollandais, leurs justes plaintes contre le blocus continental qui ruinait leur commerce, la crise que traversait Napoléon en 1809 entre l’Espagne, l’Autriche hostiles et la Russie suspecte faisait un devoir au roi Louis de songer aux embarras de son frère d’abord et de l’aider. Sans lui aurait-il eu cette royauté qu’il essayait de s’assurer en servant les vœux de ses sujets? Pouvait-il oublier qu’au même moment l’Empereur, le 9 mars, donnait à son fils aîné le grand-duché de Berg destiné aussi à fournir plus tard un dédommagement aux Hollandais? Pour lui et la Hollande, la paix lui paraissait meilleure que la guerre. Il conseillait à l’Empereur la paix, au lieu de prendre toutes les mesures nécessaires pour repousser les Anglais: lorsqu’ils débarquèrent à Walcheren, le roi Louis était à Aix-la-Chapelle, attendant avec impatience les nouvelles de l’armistice conclu avec l’Autriche. Il aurait dû être à son poste de combat. Sa mauvaise volonté valait une désertion.
Allait-elle jusqu’à la trahison? En tout cas il s’en donnait les apparences. A Schœnbrunn, l’Empereur avait entre les mains des bulletins adressés de Paris à son frère, et de nature à l’écarter «de la ligne de ses devoirs» (juin 1809). L’auteur était un petit avocat de Libourne, M. Decazes, qui devait rapidement faire fortune auprès de Louis XVIII après avoir épousé la fille d’un grand dignitaire de l’empire, M. Muraire, juge à Paris. Secrétaire du cabinet du roi de Hollande, il avait noué des intrigues au ministère de la police avec Fouché pour le servir, et ensemble ils excitaient Louis à exiger de l’Empereur qu’il fît la paix.
«Ce n’est pas en se plaignant qu’on fait le métier de roi, lui répondait brutalement Napoléon: instruit depuis longtemps que les Anglais méditaient cette expédition, vous auriez mieux fait de visiter l’Escaut que de faire à Aix-la-Chapelle un voyage inutile» (13 août 1809). A l’invasion anglaise le roi de Hollande n’avait guère que des plaintes et des regrets à opposer. Et dès le 2 août il voyait la Zélande perdue, ses États envahis par quarante mille Anglais. Il écrivait à Napoléon, à l’archichancelier Lebrun, au roi de Westphalie pour solliciter des secours. La situation, si grave qu’elle fût, n’exigeait pas une telle panique après tant d’indifférence. Le général anglais Chatham avait l’ordre de prendre Flessingue et y portait son principal effort, tandis que la flotte française de Missiessy se mettait à l’abri sous le canon d’Anvers. Et le général Mounet avait les moyens, surtout s’il coupait les digues, de se défendre quelque temps devant Flessingue. Les Français enfin avaient d’autres auxiliaires, sur qui l’on pouvait compter à cette époque de l’année, les fièvres meurtrières pour une armée de siège.
Avec sang-froid, Napoléon calculait toutes ces chances pour organiser la défense de sa frontière. De Schœnbrunn, dès le 5 août, il donna ses ordres pour concentrer les troupes de Gand, Louvain, amener de l’artillerie de Douai, Saint-Omer et Maëstricht, envoyer des officiers de génie à Anvers, et de la gendarmerie sous les ordres du maréchal Moncey. Cela ne l’empêchait pas d’envisager les dangers ultérieurs de l’entreprise. «Je ne puis pas penser qu’ils aient fait cette opération pour se rembarquer aussitôt.» Ordre par conséquent de mettre en état de siège Ostende, Anvers, de diriger sur la Belgique toutes les troupes disponibles, de réunir dans le Nord le plus grand nombre possible de canons attelés; ordre à Kellermann de se porter à Wesel et de surveiller la Belgique orientale avec un corps d’armée en formation à Strasbourg; ordre enfin le 8 août de réunir toutes les forces à Gand, l’armée du Nord qui doit être prête en quinze jours. En somme, c’était à la France de se défendre, puisque la Hollande et son roi lui manquaient.
Dès le 1er août 1809, le conseil chargé de l’Empire en l’absence du souverain s’était réuni chez Cambacérès. Tous les conseillers furent d’accord pour organiser la défense de la Belgique. Fouché, qui tenait alors par intérim le ministère de l’intérieur, proposa contre l’Angleterre une levée patriotique de trente mille gardes nationales. Avait-il, comme Cambacérès et Clarke violemment le lui reprochèrent, le dessein de montrer à la nation, en faisant appel à ses dernières ressources, les dangers de la politique du maître? N’était-il pas aussi suspect lorsqu’il désignait pour commander cette armée populaire Bernadotte renvoyé d’Autriche après Wagram sous le coup d’une disgrâce assez méritée? Napoléon au premier moment approuva son initiative, et blâma les hésitations de l’archichancelier et de Clarke (10 août). Mais dès le lendemain il commençait à s’inquiéter de voir toutes les gardes nationales entre les mains de Bernadotte, et envoyait Bessières pour diminuer son autorité. Un mois après il ôtait au prince de Ponte-Corvo son commandement «parce qu’il correspondait avec les intrigants de Paris et flattait à l’armée les gardes nationales». En même temps, il se plaignait qu’on «eût fait trop de tapage pour cette levée extraordinaire». Fouché l’avait étendue jusqu’au Piémont, se permettait de nommer à Paris les officiels, et cela au moment où l’on apprenait que les Anglais, après avoir pris inutilement Flessingue, décimés par les fièvres, considéraient leur entreprise comme condamnée. Le patriotisme prenait des airs de trahison. «On met en armes toute la France et inutilement», s’écriait Napoléon, indigné, à la fin de septembre. Il ne pardonnait plus à un ministre suspect le service qu’il avait prétendu lui rendre. Fouché l’avoue, et le Mémorial en garde la trace. «On n’avait excité le zèle des citoyens que dans des intentions mystérieuses et coupables.»
Après les défaillances du roi de Hollande, les intrigues de Bernadotte et de Fouché. Comme en Espagne, les fautes de son entourage allaient pousser l’Empereur à des mesures extrêmes, dangereuses pour l’avenir. Au lendemain de la paix avec l’Autriche, Napoléon disait à son quartier général: «Ici tout est fini, il nous faut marcher contre l’Espagne et surtout contre la Hollande.» Tandis qu’il donnait l’ordre d’envoyer de nouvelles divisions au delà des Pyrénées, il acheminait vers les frontières hollandaises l’armée du duc d’Istrie sous prétexte de reprendre Walcheren et d’intimider les Anglais. Son parti était pris dès le 28 octobre de retirer la couronne à son frère. Il annonça à son retour «des changements nécessaires à la sûreté de ses frontières, à l’intérêt des deux pays: la réunion de la Hollande à l’empire.» «Le trône du roi, disait Napoléon à son ministre Champagny, a été ruiné par l’expédition anglaise (octobre 1809). Mon intention est irrévocable.»
Vainqueur de l’Autriche et quoique mal assuré de la Russie, l’Empereur en 1810 a résolu de se retourner contre l’Angleterre qui le harcèle. Il voudrait se multiplier: il annonce à Joseph son intention d’aller se mettre à la tête des armées d’Espagne, pour jeter les Anglais hors du Portugal, à la mer. Il veut surtout du continent resserrer contre eux la guerre de tarifs qu’il a inaugurée, et, puisqu’ils ont profité de la lutte pour accaparer les colonies européennes, fermer aux produits de ces colonies du moins le marché européen. Or il se trouvait que la Hollande, étant après l’Angleterre sur le continent la seconde puissance coloniale, avait le principal centre de ce marché. Quoique soumise au blocus continental, elle recevait par la contrebande encore et sous le prétexte d’un trafic colonial tant de marchandises que l’Empereur avait dû leur fermer l’Allemagne et la France. Sous cette double interdiction de commercer par mer ou par terre, elle étouffa. Napoléon avait reconnu qu’il l’écrasait inutilement, qu’il la mettait hors d’état d’entretenir les troupes et les flottes nécessaires à la défense de son empire. En la réunissant, il l’éloignait de l’Angleterre, mais il pourrait lui ouvrir la France, l’Italie, l’Allemagne. Et alors la France fortifiant Anvers, l’Escaut ferait la police de ces côtes comme celle de la Normandie.
Quoiqu’il fût dur pour les Hollandais d’être conquis et annexés, les mesures que préparait l’Empereur valaient mieux encore que la situation fausse où ils restaient, que celle surtout dont il les menaçait. Pour la France, c’était une redoutable aventure, ruineuse pour son commerce auquel les marchands d’Amsterdam allaient faire concurrence avec 50 p. 100 de bénéfice, une charge nouvelle dont les fortifications immenses entreprises à Anvers, à Flessingue quand on l’eut reprise, à Terneuse, au Helder furent la moindre partie. Elle acquérait sans doute les débouchés de la Meuse, de l’Escaut et du Rhin, ses frontières naturelles achevées selon les idées du temps et les traditions du passé, mais au prix d’une guerre sans merci avec l’Angleterre. La réunion de la Hollande à l’Empire en effet, c’était après l’entreprise d’Espagne, l’obstacle définitif, infranchissable à toute paix avec l’Angleterre. L’échec de Flessingue avait déjà exaspéré le sentiment national à Londres. Les ministres Canning et Castelreagh se le reprochèrent mutuellement et avec tant de violence qu’ils donnèrent leur démission pour trancher par un duel leur litige. En cet état, il n’y avait plus d’espoir que le gouvernement anglais laissât jamais la Hollande, outre la Belgique, comme prix de cette guerre à la France. Pas un ministre à Londres n’eût osé parler d’une paix aussi chèrement achetée.
Ainsi, au début de 1810, par la conduite du roi de Hollande, les menaces de l’Angleterre, le soupçon des trahisons de son entourage, Napoléon se trouvait amené à des mesures de violence contre un peuple allié, à une lutte sans merci contre la marine anglaise, sur une côte de plus de six cents lieues de Cadix à Amsterdam. Affronter cette crise, lorsqu’en Orient se préparait l’orage d’un conflit avec la Russie, c’était, après dix-huit années d’efforts ininterrompus, exposer l’Empire et la France aux chances d’une partie trop lourde. Il semble qu’au mois de janvier Napoléon ait hésité devant cette responsabilité. La résistance de son frère à ses projets l’y obligea définitivement.
Le 27 novembre 1809, Louis était parti pour Paris avec son ministre des affaires étrangères, Rœll, et son état-major hollandais pour plaider la cause de la Hollande et la sienne. Il était descendu chez sa mère pour solliciter son concours. Ses instances pendant un mois furent inutiles. On le traitait en prisonnier, comme un roi déchu et rebelle. Tout d’un coup, Napoléon se ravisa et promit de lui rendre son royaume, s’il pouvait décider l’Angleterre à la paix. La négociation s’engagea de Hollande par les soins du ministère hollandais qui chargea un banquier Labouchère, gendre du financier Baring, de porter au marquis de Wellesley une lettre du roi Louis. Les ministres anglais se montrèrent intraitables.
L’intervention de Fouché, sollicitée par le roi de Hollande, au début de février également, retarda l’événement décisif. C’était une dernière concession à la paix que la proposition de Louis transmise par le duc d’Otrante, acceptée par l’Empereur d’annexer seulement à l’Empire les pays jusqu’à la Meuse: la Zélande, le Brabant, et le Betaw avec le Nimègue (13 mars 1810). On y trouva, avec l’obligation de laisser à la France la police des côtes et des douanes hollandaises, la base d’un compromis signé le 16 mars qui sauvegarda quelques mois encore l’indépendance de la Hollande démembrée. La pensée qui dicta cet acte à Napoléon apparaît dans une lettre et une note qu’il adressait quatre jours après à son frère pour le presser d’essayer une nouvelle démarche à Londres par l’intermédiaire de Labouchère.
Cette fois, une véritable trahison acheva le dénouement. Il n’y avait pas un mois que le roi Louis était rentré dans ses États (11 avril) qu’au début de mai, Napoléon mettait la main, à Anvers, sur une correspondance secrète engagée à son insu avec les Anglais. Le banquier Ouvrard, à qui l’Empereur reprochait depuis 1805 des malversations, était parti de Paris pour la Hollande, au moment où Napoléon la partageait, au début de mars. Il s’était mis en rapport avec Labouchère et la maison Baring pour faire parvenir aux Anglais des propositions de paix séduisantes: «la Sicile, Naples, les îles Ioniennes, la Hollande et surtout un règlement inespéré des affaires américaines.» Une entente pour conquérir l’Amérique, les États-Unis à frais communs, pour y installer Ferdinand d’Espagne remis en liberté et marié à la fille de Lucien, en laissant aux Anglais la plus grande part des colonies espagnoles, devait être la formule de cette réconciliation qui donnerait la paix à l’Europe et «remplacerait le système des conquêtes par la consolidation du pouvoir». Les papiers saisis chez Ouvrard trahissaient la complicité du roi de Hollande, au moment précis où, de retour dans sa capitale, celui-ci renvoyait les Français à son service, et destituait à Amsterdam un bourgmestre qui s’obstinait à ne pas laisser fortifier la ville. Napoléon manifesta sa colère à son frère par l’une des plus rudes lettres qu’il lui eût écrites. «Ne m’écrivez plus de vos phrases: c’est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.» (23 mai, de Lille.)
En arrivant à Paris, l’Empereur retrouva les fils de l’intrigue. «L’affaire Ouvrard devient grave. Jamais il n’y a eu criminel d’État d’un genre plus grave», écrivait-il le 5 juin à Savary. Dès le 1er juin il avait fait interroger Ouvrard par le conseiller d’État Hauterive; il acquérait la certitude de ses relations avec Fouché à qui le ministère de la police était immédiatement retiré. D’abord Napoléon n’avait pas cru à une trahison de son ministre: mais le refus de celui-ci de communiquer ses papiers, la découverte qu’on fit de ses relations en Angleterre, de ses entretiens fréquents au mois d’avril avec le colonel américain Burr, l’adversaire taré de Jefferson, éclaira Napoléon sur toutes ses intrigues et ses liaisons avec le roi de Hollande. «Il n’est pas douteux, a dit Pasquier, que le ressentiment des négociations entamées par celui-ci avec l’Angleterre fut la cause de la rupture de leurs relations.» Le même jour, le 24 juin, l’Empereur mettait les scellés chez Fouché, l’exilait dans sa sénatorerie d’Aix, d’où il jugea prudent de s’enfuir en Toscane: ordre fut donné au duc de Reggio d’occuper Amsterdam. Le roi de Hollande à cette nouvelle songea un instant à provoquer une insurrection nationale, abdiqua en faveur de son fils pour que le mouvement se fît en son nom (1er juillet 1810). Dans la nuit même il s’enfuit à Tœplitz et se mit sous la protection de l’empereur d’Autriche. Comme Fouché, il avait songé à passer en Amérique et comme lui y avait renoncé pour garder, de son propre aveu, «la possibilité de retourner en Hollande, lorsque les circonstances le permettraient». Cette fuite était un dernier calcul qu’un frère de l’Empereur ne devait pas se permettre.
Ainsi la réunion de la Hollande à la France devint inévitable et se fit par les causes qui l’avaient préparée, l’insuffisance et l’ambition des serviteurs de Napoléon, au dernier moment par leur trahison. Le décret parut le 9 juillet 1810: les Hollandais se virent invités à envoyer des députés au Corps législatif, au Sénat, au Conseil d’État de l’Empire et à recevoir un lieutenant général, l’ancien consul Lebrun. La tâche de ce vice-roi était celle que Louis avait refusé d’accomplir: fermer les ports de la Hollande aux Anglais, assurer la défense du Nord en formant une armée hollandaise par la conscription, en trouvant dans les fortunes privées, dans les rentes frappées d’impôt les moyens de l’entretenir. La Hollande en souffrit, mais l’Angleterre plus encore. Sa haine, exaspérée par les plaintes de ses marchands et l’effroi de la puissance française, depuis ce jour fut implacable. Il semble que Napoléon en ait eu conscience. «C’est alors, dit-il au Mémorial, que la guerre devint tout à fait personnelle. Chaque nouvelle réunion faisait à Londres pousser les hauts cris et reculait la paix.» Avant de faire paraître le décret du 13 décembre 1810 qui complétait l’annexion de la Hollande par la création de neuf départements français, l’Empereur éprouva le besoin de le justifier, et de s’excuser: «Il faudrait, disait-il à son ministre des affaires étrangères le 27 septembre 1810, à cette occasion faire connaître mes démarches auprès de l’Angleterre pour la porter à la paix.» Et ce fut, précédé de cette justification avec un exposé de ses intentions pacifiques que le décret définitif parut au Moniteur du 15 décembre 1810.
De toutes les fautes que Napoléon a paru accumuler en 1810, de l’extension illimitée de l’Empire et de la guerre sans merci déclarée à l’Angleterre, la responsabilité n’appartient pas à lui seul. L’Angleterre ne désarma jamais depuis 1802: elle trouvait son intérêt à le combattre, et s’était constitué ainsi un empire colonial dont les profits pouvaient être un gigantesque coup de commerce. Par ses célèbres arrêts du Conseil de 1807, elle avait même obligé les neutres à se faire les facteurs de ses denrées coloniales, par un système de licences qui ne les exemptait qu’à ce prix du tribut imposé par sa tyrannie à leur marine. A son tour, par l’arrêt du 15 août 1810, par celui du 25 novembre 1810, Napoléon frappe les marchandises coloniales d’un droit de 5 p. 1 000, poursuit la contrebande chez ses alliés, et transforme ses armées des côtes en régiments de douaniers. C’est ainsi qu’à Hambourg, et dans toute l’Allemagne du Nord, de l’Ems à la Poméranie, le prince d’Eckmühl installe son armée dans les villes de commerce, les occupe, les surveille et les ruine. Le 10 décembre, «pour attaquer et chasser du continent les marchandises anglaises, les denrées coloniales», l’Empereur réunit à l’Empire les embouchures de l’Ems, du Weser et de l’Elbe après celles de l’Escaut et de la Meuse.
Cette dernière réunion, qui fut la conséquence de celle de la Hollande, inspirée par les mêmes principes, lésait de la même manière un autre frère du roi, Jérôme, dépouillé de deux cent mille sujets. S’il s’était montré toujours plus docile que Louis, en revanche, il avait été tout à fait incapable. Jamais Napoléon n’eut dans un poste de confiance de lieutenant aussi médiocre. Le prince Jérôme a plus tard retiré de la correspondance impériale les vifs reproches que son oncle adressait à son père de Schœnbrunn en 1809. A cette époque il n’avait tenu qu’à ce mauvais général, indigne d’être roi, de consacrer la victoire de Wagram par l’écrasement des Autrichiens en Bohême. «Vous avez autrefois, lui disait Napoléon, commandé un vaisseau de guerre, vous avez abandonné la mer et votre amiral sans ordres. Un vaisseau était peu de chose, et j’ai voulu ignorer ce fait. Aujourd’hui vous vous sauvez honteusement, et vous déshonorez nos armes et votre jeune réputation... Il y a loin du métier de soldat à celui de courtisan... Si vous voulez continuer comme vous avez commencé, vous pouvez rester dans votre sérail.»
La dynastie de Jérôme, a dit Talleyrand, a commencé par où les autres finissent. De la royauté, il n’avait entendu que les plaisirs faciles, les satisfactions de vanité. Il en avait sacrifié tous les devoirs. Dès la seconde année de son règne, il était aux expédients; avec soixante millions de budget et des emprunts forcés, il se trouvait hors d’état de payer ses officiers et sa petite armée. Au mois de septembre 1809, avec le concours de Bourrienne chargé d’affaires à Hambourg et passé maître dans les opérations louches, il extorquait par des menaces d’exécution militaire 300 000 francs au Sénat de cette ville. Il criait misère à Paris, et pourtant achetait deux maisons de campagne, l’une pour sa femme, l’autre pour ses intrigues, 175 000 thalers, près de 700 000 francs! A la fin de l’année, malgré tout, Napoléon lui vint en aide: il ajouta à ses États le Hanovre qu’il avait jusque-là gardé avec soin, tant qu’il conservait l’espoir de la paix avec le roi d’Angleterre. Il le lui donnait sans doute avec les charges dont il était grevé, les donations et les rentes constituées à ses serviteurs (traité du 10 janvier 1810). Et, pour prévenir les dissipations du roi de Westphalie, Napoléon l’obligeait à entretenir vingt-cinq mille hommes de troupes françaises, à défaut de troupes locales qu’il n’aurait certainement pas payées. Jérôme accepta le don et refusa les charges. Il prétendit que, si l’Empereur rappelait ses troupes, il lèverait une armée westphalienne. Pour le déterminer à acquitter les rentes «des généraux dont les victoires vous ont fait roi», Napoléon dut se fâcher. Au mois d’août 1810, il était las et désabusé de son frère: il consentit, pour ne pas faire un second éclat, à lui laisser «une satrapie», mais non pas un vrai gouvernement. Le traité du mois de janvier fut annulé, la partie méridionale du Hanovre fut attribuée au royaume de Westphalie en échange de ce qu’on lui prit sur les côtes pour former avec le Hanovre maritime, les villes hanséatiques, le duché d’Oldenbourg et Magdebourg, une grande citadelle garnie de troupes et de douanes françaises. Le pouvoir et la responsabilité passèrent au prince d’Eckmühl, «chef du corps d’armée d’observation de l’Elbe».
Ce fut aussi l’époque de la condamnation définitive d’un mauvais serviteur de Napoléon, de Bourienne. Éloigné de Paris par ses concussions, il avait, par la faveur de Fouché et l’indulgence du maître, obtenu une sorte de gouvernement dans les villes hanséatiques. Incorrigible, il trafiqua de ce poste d’honneur à la frontière, s’enrichit par la contrebande, servit les dissipations de Jérôme, les intrigues des émigrés, celles de Fouché avec l’Américain Burr à qui l’on fermait l’Europe, à qui il la rouvrait. Lorsqu’à la fin de 1810, Napoléon le rappela pour lui faire rendre gorge, il avait encore trouvé le temps d’exciter Bernadotte à la révolte, quand celui-ci passa par Hambourg pour s’établir en Suède, contre le gré de l’Empereur.
Sans être une trahison, en effet, le départ de ce général en disgrâce pour Stockholm a été, dès le début, l’effet d’une de ces intrigues ambitieuses que l’Empereur découvre à chaque instant désormais sous ses pas. Une révolution en Suède, déterminée par l’abus que Gustave III et Gustave IV avaient fait du pouvoir royal depuis 1772, en exposant la nation isolée aux conquêtes de la France et de la Russie, avait appelé au trône un prince ami de la noblesse, disposé à lui rendre quelques droits, ami de la paix également.
Charles de Sudermanie, Charles XIII avait promulgué une constitution intermédiaire entre la monarchie absolue de Gustave III et l’anarchie légale qui avait failli perdre la Suède autrefois, une royauté tempérée par le pouvoir des États et la responsabilité des ministres du Rath devant eux (1er mai 1809). Il avait aussitôt signé le traité de Fredriksham avec les Russes, au prix de la Finlande (septembre 1809) et recouvré, du moins, la Poméranie par le traité de Paris que lui accorda Napoléon (janvier 1809). Pour consolider cette œuvre de paix et de concorde, Charles XIII, privé d’héritiers et sans espoir d’en avoir, adopta Charles-Auguste d’Augustenbourg, allié à la famille de Danemark. Ce prince mourut subitement le 28 mai 1810. Charles XIII reporta ses espérances sur le frère cadet, Frédéric d’Augustenbourg. Comme un mois après ce jeune prince était aussi le candidat de Napoléon, il ne lui manquait plus que la ratification de la Diète. Elle se réunit le 23 juillet 1810 à Œrebro. Le 21 août, les quatre ordres désignaient Bernadotte à l’adoption du vieux roi.
Le prince de Ponte-Corvo avait commandé les troupes françaises contre la Suède en 1807 et 1808. Mais, comme la guerre du Nord avait été pour l’Empereur un moyen seulement d’occuper Alexandre, son lieutenant selon ses ordres l’avait poussée mollement, pour la faire durer. Il avait montré aux Suédois la puissance française: par comparaison avec la conquête russe, il l’avait rendue presque aimable. De là, et surtout après la perte de la Finlande et la restitution de la Poméranie, naquit en Suède dans les milieux populaires et dans l’armée, l’espoir d’une revanche contre les Russes avec l’appui de la France. Ce que les Polonais attendaient de Poniatowski, quelques officiers suédois, M. de Wrède, Mœrner, vinrent le demander à Bernadotte (25 juin). Du premier coup celui-ci avait accepté, sollicité de l’Empereur les permissions nécessaires et dépêché en Suède ses partisans.
Dès que Napoléon avait découvert son ambition, il avait décidé de rester neutre. Non pas que la candidature lui fût agréable, ou même indifférente. «Elle compromettait ses relations avec la Russie.» C’était bien assez, entre le tsar et lui, d’un motif de rupture aussi grave que les espérances hautement avouées des Polonais, groupées autour du grand-duché de Varsovie. Encourager un parti de la revanche en Suède, par l’élection d’un maréchal français, eût été de la dernière imprudence, s’il ne voulait pas précipiter la guerre avec son allié de Tilsitt. Le danger lui paraissait si clair et si grand, que le 25 juillet il rappelait son agent de Stockholm, Désaugiers, pour s’être permis, à l’ouverture de la Diète, de recommander l’alliance de la France au parti national. Pourquoi, en conséquence, n’obligea-t-il pas son lieutenant à s’abstenir? Par fatalisme, a-t-on dit, et comme s’il ne se sentait plus le maître de diriger les événements à son gré. En réalité, par ce simple calcul que cette candidature improvisée en quelques jours lui paraissait, s’il ne l’appuyait, destinée à un échec inévitable, et qu’il préférait opposer plutôt à un ambitieux la force des choses que son autorité.
Le calcul était juste: le comité de la Diète, chargé des présentations, avait d’abord écarté Bernadotte par onze voix contre dix. Mais le prince de Ponte-Corvo qui s’entendait en intrigues avait fait choix, pour le représenter à la Diète, d’un intrigant de belle force, Fournier, ancien négociant failli et vice-consul à Gothenbourg. Surprendre au ministre des affaires étrangères un passeport diplomatique, libellé de sa main, qui semblait l’accréditer auprès de la Diète, courir en brûlant les étapes à Œrebro, et répandre le bruit que Napoléon l’envoie en secret travailler pour le maréchal, fut pour Fournier l’affaire de quelques jours. Les lettres du candidat français circulent, avec les promesses nécessaires de conversion au protestantisme, de revanche prochaine. C’est un mot d’ordre que Fournier semble avoir apporté de Paris. En quarante-huit heures, il devient le cri de ralliement de la nation. Les ministres entraînent le roi qui se refuse à boire le calice: «Ils viennent, dit-il, avec leur Bernadotte. Ils disent que l’Empereur le veut. Son chargé d’affaires agit en sens contraire. Il y a de quoi devenir fou.» Proposé par Charles XIII qui cède sans comprendre, le prince de Ponte-Corvo emporte le 21 août les suffrages de la Diète. Pour la première fois, Napoléon a fait un roi, malgré lui, contre son intérêt le plus évident. L’intrigue à Erfurt lui a soustrait son meilleur allié. A Vienne, l’intrigue encore a failli d’une guerre avec l’Autriche faire naître un conflit avec Alexandre Ier. A Stockholm, l’intrigue encore précipite la crise que la guerre de 1809 avait ouverte en Pologne.
Jamais l’Empereur n’avait été joué, ni desservi à ce point. Il reçut très mal le baron de Rosen qui lui apporta la nouvelle de l’élection. Il répondit sèchement au roi de Suède: «J’étais peu préparé à cette nouvelle» (6 sept. 1810). Il fit savoir immédiatement au tsar qu’il avait patronné le duc d’Augustenbourg, et lui en fournit la preuve. Mais sa surprise parut feinte, et ni les Russes, ni Metternich qui se trouvaient alors à Paris ne voulurent croire qu’il avait pu être trompé. «Il paraît, lui dit celui-ci, que ces complications entraient dans vos calculs, sans quoi Votre Majesté les eût évitées.»
Un instant, Napoléon songea pour dissiper le malentendu à retenir le nouveau prince royal par un coup d’autorité. Mais comment le justifier auprès des Suédois, et leur avouer surtout que sa puissance ne l’avait pas empêché d’être joué par des intrigants? Il essaya d’obtenir de Bernadotte un refus: mais peut-être eut-il peur de garder malgré lui «un ancien jacobin avec la tête à l’envers» qu’il avait trouvé toujours indépendant et suspect. Comme dernière ressource, il voulut insérer dans les lettres patentes qu’il délivra à son maréchal le 10 septembre un engagement «de ne jamais porter personnellement les armes contre la France». Cette proposition acheva d’éclairer la situation: «Mon élection a fait de moi, lui répondit Bernadotte, un sujet suédois.» A cette réponse l’Empereur fronça le sourcil: encore un qui se détachait de lui «pour suivre sa politique et ses propres intérêts, aux dépens des siens». Pouvait-il prévoir qu’à peine un mois après à Hambourg, le futur roi de Suède s’entendrait déjà avec Bourrienne pour lui résister, et que deux ans plus tard, il négocierait avec la Russie pour échanger la couronne de Suède contre un trône à Paris? Napoléon se réjouit de l’avoir éloigné, d’en être quitte, et le laissa partir. «Nos destinées vont s’accomplir», dit-il simplement. Était-ce la sienne d’être désormais trahi par ceux qu’il avait élevés? Il semble résulter des témoignages contemporains qu’il entrevit ce triste avenir avec une rare clairvoyance.
«L’exemple d’un maréchal montant sur un trône, lui disait alors Metternich, doit nécessairement influer sur ses collègues en mal. Votre Majesté se verra sous peu dans le cas d’en faire fusiller un.--Vous avez d’autant plus raison, répondit l’Empereur, que déjà il y en a qui ont rêvé grandeur et indépendance. Cette considération m’a fait souvent regretter d’avoir placé Murat sur le trône de Naples. Je devais ne nommer que des gouverneurs généraux et des vice-rois.» Et élargissant la question, Napoléon ajoutait alors: «En général, je ne devais pas même donner de trône à mes frères. La conduite du roi de Hollande prouve que les parents sont souvent loin d’être des amis. Mais on ne devient sage qu’à la longue.» C’est à Sainte-Hélène, après la chute en effet, qu’éclairé par son malheur il dira: «J’ai été bien peu secondé des miens, et ils m’ont fait bien du mal.» Et toujours les souvenirs de l’Orient: «Je n’ai pas eu le bonheur de Gengiskhan avec ses quatre fils qui n’avaient d’autre rivalité que de le bien servir. Moi, nommais-je un roi, il se figurait l’être par la grâce de Dieu: tant le mot est épidémique. Ce n’était plus un lieutenant sur lequel je devais me reposer. C’était un ennemi de plus dont je devais m’occuper. Ses efforts n’étaient pas de me seconder, mais bien de se rendre indépendant. Tous avaient la manie de se croire adorés, préférés à moi. C’était moi qui, désormais, les gênais, les mettais en péril. Des légitimes n’auraient pas agi autrement: ils ne se seraient pas plus ancrés.»
De ce mal que Napoléon apercevait en 1810, et qui fut selon Talleyrand «le vice radical de sa puissance parvenue alors à l’apogée», nous trouvons la preuve dans les lettres de la reine de Westphalie, sa belle-sœur, qu’il a toujours choyée, et qui lui était attachée. C’est elle pourtant qui écrit à son père, le 13 juillet 1810: «Vous savez l’abdication du roi de Hollande: où est aujourd’hui la garantie des rois?» Huit jours après, c’est l’abdication de Joseph dont on parle, parce qu’il refuse de céder à la France la rive gauche de l’Èbre contre la foi des traités. A la réponse de Napoléon: «Si vous passez les Pyrénées, je vous ferai fusiller», la jeune reine ajoute ce commentaire: «Il est à désirer que des réponses aussi sévères soient exagérées: car on ne saurait plus sur quoi compter en ce monde dans aucune espèce de position.» Et s’il s’agit même d’une trahison comme celle de Fouché qui a mérité son sort, ayant cherché à traiter de la paix avec l’Angleterre à l’insu de l’Empereur, recueillant les bruits des Tuileries, Catherine fait à son père cet aveu: «Il n’en est pas moins regretté de toute la famille, et d’un assez grand nombre de personnes.» La même reine nous apprend encore que la fille de Lucien, adoptée par l’Empereur, a dû être renvoyée pour les injures qu’elle écrivait contre lui et les siens à son père, résolu alors à se séparer de l’Empire avec éclat (juin 1810). Grâce à ce témoin naïf, prudent et renseigné, nous prenons sur le vif les progrès de la trahison, d’ambitions qui par l’intrigue et la désertion venaient enchaîner la politique impériale, le sourd travail de la jalousie, des appétits et de la haine même qui mine l’édifice napoléonien.
Depuis le jour où l’Empereur en a ressenti à Erfurt les premiers effets, il s’est imaginé trouver le remède dans un second mariage qui lui permettrait d’espérer un héritier de sa puissance. Il a cru que, «si la France cessait d’être en viager sur sa tête, on marcherait droit avec lui», souverains étrangers, souverains de sa propre famille et serviteurs. Dès le mois d’octobre 1809, aussitôt après la paix de Vienne, il a essayé de faire sentir à Joséphine par sa froideur cette nécessité d’État. Le 30 novembre, dans une scène célèbre il lui a signifié son arrêt. Le prince Eugène est venu d’Italie pour consoler sa mère et la préparer au sacrifice. Huit jours avant, l’ambassadeur de France à Pétersbourg, Caulaincourt, a été chargé de demander au tsar la main de sa sœur, Anna Paulovna, avec discrétion, mais de manière à avoir une réponse dans les deux jours. Peu importent les qualités de la jeune princesse: «A quelle époque peut-elle être en état de devenir mère? Car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.» Napoléon a déjà trop tardé à s’assurer un héritier. Il faut mettre un terme aux trahisons, en se procurant la stabilité. Ce n’est pas un mariage qu’il recherche, c’est une affaire d’État, la plus grave et la plus pressante de toutes.
Aux instances de Napoléon, Alexandre Ier répondit évasivement. Il s’abrita derrière les volontés de sa mère, lui réservant le droit de disposer de sa fille. A son tour, l’impératrice mère demanda à consulter sa fille aînée, la princesse Catherine, qui résidait à Tver. Elle opposa l’âge de sa fille, le danger d’un mariage précoce. Toute la famille s’entendait pour «faire filer» une négociation qu’on ne voulait pas conclure, mais dont on espérait tirer profit. Entre les alliés de Tilsitt la question de Pologne demeurait depuis la paix de Vienne un sujet irritant de discussions, un motif de rupture peut-être. Si le tsar donnait à Napoléon sa sœur, pourrait-il lui disputer la Pologne? S’il la lui refusait immédiatement, ne risquerait-il pas de perdre le profit de la convention qu’il soumettait depuis la fin de 1809 à l’Empereur, pour l’obliger à abandonner les Polonais, pour l’engager «à ne jamais les rétablir»? Aussi avait-il temporisé, «espérant mener Napoléon par le nez pour lui faire signer un traité très avantageux à la Russie, plus précieux qu’une guerre.»
«Je connais les Grecs», s’écriait alors Napoléon. Et il l’avait prouvé en écoutant, dès la fin de décembre, l’offre d’une archiduchesse qu’en termes voilés Metternich lui avait fait faire par deux personnes, M. de Laborde, et un confident de M. de Schwarzenberg, son ambassadeur à Paris. Depuis deux ans le premier ministre autrichien avait prévu que la nécessité imposerait à Napoléon le divorce et la recherche d’un héritier. «Il est curieux, disait-il en 1807, que tourmentant, modifiant les relations de l’Europe entière, il n’ait pas fait un seul pas qui tende à assurer l’existence de ses successeurs.» En relation, depuis, avec Talleyrand et Fouché, il savait que l’idée du divorce, préconisé par ce dernier, avait été à Erfurt examinée favorablement par l’Empereur. La guerre de 1809 avait ôté à Metternich l’espoir de sauver l’Autriche par une coalition des peuples et de la nation française, par une alliance avec les Russes qui à Wagram l’avaient abandonnée. Entre les exigences de Napoléon et l’abandon d’Alexandre, il ne vit plus en 1809 de salut pour les Habsbourg que dans leur hâte à prévenir une alliance plus étroite encore, une alliance de famille entre la Russie et la France. «Dès qu’il fut informé de l’approche du divorce, il tourna ses regards vers l’archiduchesse Louise, et trouva une foule de raisons pour convaincre son père de l’offrir à la France. Les princesses d’Autriche étaient peu habituées à choisir leur époux d’après les préférences du cœur. François II était sans préjugés;» il le prouva en se hâtant de proposer sa fille qui ne fit d’ailleurs aucune résistance.
Ce fut le 15 décembre 1809 que dans une grande réunion de famille aux Tuileries Joséphine demanda le divorce, et l’obtint du Sénat. Au début de janvier 1810, le mariage français était devenu à Vienne «la plus grande affaire de l’Europe, un moyen doux de prolonger l’existence de l’Autriche jusqu’au jour de la délivrance commune, le seul, à défaut de l’assistance de la Russie que le projet de mariage russe rendait plus problématique encore.» Et le plus piquant fut de voir Metternich, dont la femme était à Paris grande amie de Joséphine et des Beauharnais, employer leur crédit, très solide encore, au succès de ses vues.
Le 28 janvier 1810 solennellement, Napoléon convoquait aux Tuileries les princes de sa famille, les grands dignitaires de son empire, Eugène et Murat, Berthier, Talleyrand, Fouché, Cambacérès, vingt-cinq à trente personnes. Il les interrogeait sur le choix d’une impératrice, il écoutait impassible leurs réponses, les unes favorables à une archiduchesse, les autres à une princesse russe, inspirées par la vieille haine des Français contre l’Autriche ou par le désir de trouver la paix enfin dans une alliance avec elle. Cette consultation solennelle, si peu dans les usages du maître, indiquait son dessein d’accueillir les offres de Vienne: mais ramener une Autrichienne à Paris, n’était-ce pas rompre avec la Révolution dont il s’affirmait toujours avec soin l’héritier? Si les Français protestaient, Napoléon aurait la ressource de détourner leurs colères sur ses conseillers. Et le moyen, excellent pour l’avenir, avait dans le présent l’avantage de lui faire connaître l’opinion de son entourage sur un mariage destiné à calmer l’opposition sourde, les intrigues des sociétés et des salons.
Dix jours après, le 6 février, le même conseil se réunissait aux Tuileries pour connaître, cette fois, la décision de l’Empereur. Le matin, le prince Eugène était allé à l’ambassade d’Autriche demander la main de Marie-Louise, et une réponse immédiate. Napoléon entendait rattraper les deux mois que la Russie venait de lui faire perdre. Schwarzenberg avait l’ordre très précis d’accepter, sinon de signer le contrat. Comme il connaissait les désirs de son maître, il accorda sur l’heure tout ce que voulait l’étrange fiancé de l’archiduchesse. Jamais mariage princier ne fut conclu plus rondement, en quelques heures. Dans la nuit on dressa le contrat sur le modèle de celui de Louis XVI et de Marie-Antoinette: le lendemain à midi, le ministre d’Autriche le signait. Dans la même journée, Berthier est nommé ambassadeur extraordinaire à Vienne et reçoit l’ordre de partir, dans quinze jours, à la première réponse de la cour d’Autriche. Tout est réglé ainsi: le mariage se fera par procuration à Vienne le 2 mars, puis à Paris le 26, et l’héritier le plus tôt possible. C’est, de la part de Napoléon, une diplomatie foudroyante comme sa stratégie. Il s’agit, en effet, d’une affaire décisive, destinée à consolider l’œuvre triomphale de ses victoires.
Au moment où, le 4 février, Alexandre Ier fait l’injure à l’Empereur de rejeter à deux ans sa demande d’une princesse russe, celui-ci, avant de connaître ce refus déguisé pouvait, le 7 février, le prévenir de son mariage avec Marie-Louise. Et, du côté de Vienne, tout allait au mois de mars comme il avait été prescrit, le consentement immédiat de François II d’abord. Puis, le 22 mars, la nouvelle impératrice des Français arrivait en France, accompagnée par Metternich. Le 2 avril, en grande pompe, elle épousait Napoléon; ce n’était qu’une semaine de retard, peut-être moins, si l’on croit ce qu’on a dit: vers le 27 mars, à Soissons, l’Empereur aurait enlevé et conduit sa femme à Compiègne. Le soir du mariage, Metternich, au Louvre, ouvrait une fenêtre et criait aux Français massés dans les cours, son verre à la main: «Au roi de Rome!» Nul toast ne pouvait davantage flatter Napoléon.
Le 20 mars 1811, le roi de Rome naissait. La certitude d’une grossesse de l’impératrice avait rassuré Napoléon, dès le mois de juillet 1810, sur les intrigues de sa famille, de ses maréchaux, de ses fonctionnaires. Par le sacrifice de Joséphine qui lui avait beaucoup coûté, par un mariage qui le grandissait encore, par la naissance prochaine d’un héritier, il croyait limiter le mal dont, à Erfurt, il avait senti pour la première fois son œuvre atteinte. Le remède était bon: «Voici la plus belle époque du règne. Puisse-t-elle lui donner du bonheur et à nous de l’avenir!» Ce propos échangé entre les deux hommes qui avaient en 1808 donné l’exemple de la trahison, Caulaincourt et Talleyrand, est un témoignage significatif. Mais il y a des remèdes qui n’agissent qu’à leur heure. En 1810, l’heure était passée où celui-ci pouvait être efficace. Napoléon avait trop tardé. L’orage amoncelé à l’Orient, au nord, à l’ouest, au sud de son empire, en Pologne, en Suède, en Hollande, en Allemagne, en Espagne ne pouvait plus être dissipé. Les ambitions ou les intrigues de ses frères, de son entourage auraient été arrêtées que les sentiments plus profonds, plus puissants des nations, rancunes ou espérances patriotiques encouragées et excitées par ces ambitions particulières auraient suivi leur cours redoutable pour l’Empereur.
C’est un fait général depuis 1807, tout à fait accusé en 1810, que les hommes qui le trahissent se sont posés déjà, comme ils l’ont fait plus tard auprès de la postérité, en défenseurs des peuples. Quand la première fois Talleyrand et Fouché se sont rapprochés, pour négocier secrètement avec Metternich et Alexandre Ier, ils se sont présentés comme les chefs populaires d’un parti qui prenait contre Napoléon les intérêts de la France, en vrais représentants de la nation sacrifiée aux exigences et à l’ambition du maître. C’est pour le bien des Français que Talleyrand a précipité en 1809 les armements de l’Autriche et neutralisé la Russie, obligeant Napoléon à multiplier, à anticiper les conscriptions. C’est en invoquant de même le salut public que Fouché, au mois d’août, appelait aux armes la garde nationale, les vieillards après les enfants. C’était encore pour sauver la France qu’il intriguait avec Louis de Hollande et les Anglais pour assurer la paix continentale, au prix d’une entreprise aventureuse sur les colonies espagnoles et contre les États-Unis d’Amérique.
Pour justifier ces intrigants, comme ils prétendaient l’être, il eût fallu le consentement de la nation. Et les sentiments des Français étaient encore très partagés au sujet de ce régime qui offrait aux uns des honneurs, de la gloire, des places à l’infini dans toute l’Europe, flattait leur amour-propre national, et d’autre part prenait leurs enfants pour des combats sans trêve, attribuait au domaine extraordinaire de l’Empereur les profits de la conquête, leur en laissait les charges, ruinait leur commerce et les tenait toujours à la merci d’une catastrophe. On demeurait fier d’être la grande nation invincible, soucieux de ne pas déchoir, satisfait du présent, inquiet du lendemain, flatté de la conquête et las des sacrifices.
Les peuples d’Espagne, au contraire, unanimement, nettement, sacrifiaient tout pour leur indépendance et leur unité. Le début de leurs premières alarmes avait moins été la déchéance des Bourbons impopulaires que l’attente d’un roi que six mois, par la faute de ses frères, Napoléon ne leur désigna pas, la crainte d’une annexion masquée par un coup d’État. Par une ambition qu’il n’avouait pas, Murat avait excité ces craintes, et, poussé par les Espagnols à réclamer un roi, recherché leurs faveurs. Quand Joseph fut enfin désigné, le mal était fait; ses sujets le reçurent comme un conquérant. Le gouvernement national ne pouvait plus être le sien. Et ce fut alors un autre malentendu. Tandis que Napoléon et ses généraux traitaient l’Espagne en pays conquis, Joseph voulut en faire la conquête morale, prétendit épargner à ses nouveaux sujets les maux de la guerre qu’ils lui faisaient. En face de l’Empereur, il se posait en défenseur des Espagnols, menaçait en 1810 de sa démission, si l’on touchait à l’unité de la péninsule et n’avait de ressources que «pour plaindre une grande nation de méconnaître le roi que dans sa bonté le ciel lui avait donné». La haine pour l’Empereur était presque égale au palais du roi à Madrid et autour de la Junte à Cadix: la conquête française devenait ainsi chaque jour d’autant plus odieuse aux Espagnols, que des Français et le frère du conquérant la réprouvaient. La conduite et le langage de Joseph justifiaient le patriotisme espagnol exaspéré par les rigueurs de Napoléon. «Quel pouvait être, a dit fort justement Talleyrand, le sort d’une entreprise où les principaux chefs étaient en opposition ouverte entre eux?»
Plus heureux que son frère, Louis en Hollande avait réussi à devenir populaire: «le bon roi» Louis. Mais il ne faut pas oublier que depuis longtemps les Provinces-Unies avaient été d’abord soumises par la force, à une époque où les peuples croyaient encore au désintéressement de la Révolution et de ses armées. C’était par une série de mesures transitoires, parallèles aux révolutions de France que les Bataves, d’un régime républicain accepté après la conquête, étaient passés à un Directoire, à un Consulat toujours hollandais pour recevoir enfin un Bonaparte comme stathouder et roi. La popularité était facile auprès d’un peuple ami des Français, docile parce qu’il avait été conquis, rassuré après la conquête par des apparences de liberté. Elle devait en outre tenter un homme tel que Louis, nature aimable, dont la maladie avait développé la sensibilité. «Ce n’est pas avec une lymphe âcre et viciée, devait bientôt lui dire Napoléon, que l’on gouverne les États.»
L’Empereur lui avait en effet assigné une tâche très différente: le nouveau royaume de Hollande était destiné à mettre fin au compromis établi depuis dix ans entre les vainqueurs et les vaincus, à l’indépendance apparente des Bataves. C’était une réunion masquée par une dernière précaution; Napoléon jugeait l’incorporation nécessaire pour défendre le Nord de son Empire contre les Anglais en le complétant, pour tirer de la Hollande, appauvrie par la guerre de tarifs surtout, les ressources en hommes et en argent qu’il escomptait. A ce titre, c’était comme un rappel de la conquête première.
Il y avait là un moment très difficile à passer pour les Hollandais d’abord, pour le lieutenant de l’Empereur aussi. Dès le premier jour ils se mirent d’accord contre ses volontés. Le premier acte du roi fut de réclamer les dettes que la France avait contractées avec la Hollande, puis en tout il se constitua son défenseur contre le blocus continental qui la ruinait, contre les exigences du maître. Il blâmait ouvertement la politique générale de son frère, et faisait la guerre, qu’il critiquait, de mauvaise grâce. Il s’attachait à gagner toutes les classes de la nation, la noblesse par la restitution de ses titres et la création d’offices de cour, la bourgeoisie marchande par son indulgence pour la contrebande et la protection donnée à ses rentes, le peuple enfin par le refus d’établir la conscription. La Hollande aurait eu un roi national qu’elle n’aurait pas été plus chaudement défendue. Son dernier pensionnaire, Schimmelpenninck, était plus docile que ce premier roi français aux ordres de Napoléon.
Il se trouva ainsi que le règne de Louis de Hollande contribua, autant que les exigences de son frère, à réveiller, à enhardir le patriotisme hollandais. Lorsque l’Empereur frappa le roi de Hollande, et procéda à l’annexion pure et simple de ses États, il ne s’aperçut point que cette querelle de famille faisait de son frère une victime aux yeux des Hollandais, au jugement des peuples. La résistance des villes et du peuple de Hollande à ses décrets auraient pu l’éclairer à la fin de 1810. Son lieutenant général Lebrun l’avertit aussitôt: l’Empereur le tança rudement d’écouter «la populace», d’enhardir «la canaille». Si l’on se révolte à Emden, «il faut du sang et des châtiments.» Comment ne serait-il pas obéi de ce petit peuple, quand il commande souverainement aux Français? La Hollande en effet était faible, mais entièrement prête, à la première défaite de Napoléon, à se soulever tout entière: et ce ne devait pas être pour rappeler un Bonaparte. Revenant au parti orangiste, oublié depuis 1795 et subitement restauré, les patriotes ont désormais les yeux tournés vers l’Angleterre, vers leur stathouder, dont le courage s’est signalé à Wagram contre les Français.
Ce fut, vers la fin de 1810, un moment décisif dans l’histoire de l’Europe et pour la fortune de l’Empire que celui où la résistance nationale des Anglais devint comme le levier et le centre des énergies réveillées par les fautes de l’Empereur et les trahisons de ses lieutenants chez les peuples du continent. Trente ans plus tôt, on avait vu groupées autour de la France par des sympathies soigneusement entretenues et par des intérêts communs contre les ambitions et les insolences des Anglais ces mêmes nations qui, dans leur détresse, se jetaient entre leur bras. Protectrice alors des États-Unis, alliée à la Hollande et à l’Espagne, la politique française prenait en 1780 sa revanche de la guerre de Sept ans. La neutralité armée, cette antithèse frappante du système continental imaginé par Napoléon, établissait la liberté des mers, par des principes également conformes au droit et aux intérêts des nations. A partir de 1810, l’Angleterre devient en Espagne, en Hollande, dans la Basse Allemagne, le champion des peuples: la France est leur tyran. Tout ce que Napoléon décrète pour ruiner les ressources coloniales et commerciales des Anglais, de 1807 à 1810, accuse cette tyrannie et procure des clients à ses adversaires. Les mesures vexatoires, perquisitions, confiscations, incendies de magasins et de marchandises, conséquences fatales de cette guerre économique poussent désormais les puissances qui avaient donné autrefois l’exemple de la neutralité armée à la résistance, à une entente avec les Anglais. C’est la neutralité désarmée devant les exigences d’un conquérant.
Napoléon n’entend pas ces plaintes des peuples; si elles lui parviennent malgré tout, il les fait taire. Il s’irrite de trouver l’Angleterre intraitable. Il s’obstine dans son système qui rallie autour d’elle les nations. Il lui déclare alors, et cette fois pour tout de bon, une guerre sans merci. Ordre à tous les Anglais qui seraient à Paris d’en partir sur-le-champ et de résider dans les villes qu’on leur désignera (24 juin 1810). Après ce premier défi, pendant la fin de l’année 1810 et pendant l’année 1811, toute une série d’instructions presque quotidiennes au ministre de la marine sur la défense et l’armement des ports, Cherbourg, Toulon, Trieste, Portoferrajo, Rochefort, Anvers, pour les batteries des côtes, des constructions et armements de vaisseaux, à Anvers, Amsterdam, Venise, Gênes, Livourne, Lorient, Brest, pour le recrutement et l’instruction des équipages, composés de 60 000 matelots, la constitution des états-majors. Tout ce programme est à la fois un plan de défense et d’attaque. «En temps de grande guerre, dit l’Empereur à son ministre, la France ne peut rien sur mer (27 juillet 1810). Mais l’époque est arrivée où la marine peut développer ses moyens.» Au mois de septembre 1810, Napoléon lui assigne son rôle décisif pour le mois d’août 1812: alors une grande entreprise contre l’Angleterre commencera de tous les points de l’Europe. Avec 106 vaisseaux de ligne, 73 vaisseaux dans l’Océan, 36 dans la Méditerranée appuyés sur des ports redoutables, une flotte de transport chargée de 42 000 hommes à Anvers, une autre de 60 000 à Boulogne menaceront l’Écosse et l’Irlande, une troisième de 12 000 hommes se porterait de Cherbourg sur les îles Anglo-Normandes. Enfin une flotte quitterait Toulon, une autre la Sicile pour porter en Égypte 60 000 hommes. Devant ce déploiement de forces «les Anglais se trouveront dans une tout autre position», épuisés par le blocus continental, menacés chez eux, réduits enfin à laisser s’accomplir les desseins de l’Empereur sur l’Orient.
La fin de son règne approche: et pourtant, malgré les difficultés qu’il rencontre auprès de lui, malgré la résistance des peuples et la charge immense de son empire, Napoléon n’est point lassé de son rêve oriental. Cette grande levée d’armes contre l’Angleterre, c’est toujours la poursuite de ses projets sur l’Empire ottoman: «Les provinces illyriennes, écrit-il le 14 août, peuvent être considérées comme servant dans une guerre contre les Turcs: Karlstadt serait bientôt armée et Dubitza pourrait servir à l’agression de la Bosnie.» Deux mois après, il fait partir son aide de camp Lauriston pour cette région en inspection (10 octobre). Le 13, le sieur de Nerciat est chargé de visiter la Syrie et l’Égypte, d’en inspecter les places fortes, Saint-Jean-d’Acre, Jaffa, Rosette, Alexandrie, le Caire, et de consacrer toute une année à une étude approfondie. Ordre aux consuls en Syrie, et en Égypte de fournir des mémoires tous les six mois à partir du 1er janvier 1811, sur l’état politique, financier et militaire des provinces ottomanes. Puis c’est le ministre de la guerre qui doit envoyer pour le même objet l’officier du génie Boutin en Égypte: «Qu’il masque sa mission, s’écrie l’Empereur, comme il voudra, mais qu’il la fasse. Levez tous les obstacles et ne m’en parlez plus.»
Au début de l’année 1811, pour la quatrième fois, comme en 1805, en 1806 et en 1809, l’Europe continentale se met en travers de son rêve et retarde ses espérances. Un mois avant, du 8 au 10 février 1811, il a donné les ordres nécessaires pour concentrer des quatre coins de son empire une immense armée contre la Russie qui l’inquiète. Et alors il écrit à son ministre de la marine: «Les résultats que je me propose ne pourraient avoir lieu avant 1812 ou 1813.» Bientôt il dira: avant 1814. «Il faut cette année fatiguer seulement les Anglais. A ces dates, j’aurai deux armées navales et deux flottes de transport, l’une dans l’Escaut, l’autre à Toulon. Je compte menacer l’Irlande et porter l’une dans la Martinique, la Guadeloupe; avec l’autre, je compte faire l’expédition de Sicile ou d’Égypte (6 mars 1811).»--«Il est nécessaire, reprend-il encore le 8 mars, qu’il y ait à Toulon tout ce qui est nécessaire pour une expédition d’Égypte. Faites-moi un rapport sur l’espèce de bâtiments la plus convenable pour remonter le Nil et entrer dans les lacs à côté d’Aboukir.» Ainsi on peut suivre sans relâche, jusqu’au jour où Napoléon engage la partie décisive qui précipitera la catastrophe prédite par ses ennemis, la politique personnelle, secrète où il s’obstine depuis dix ans.
Il s’y obstine et elle le perd. Ce que, faute de pouvoir découvrir son secret, on a appelé fatalité, «une fatalité supérieure à sa haute intelligence», une force aveugle maîtresse de sa volonté, c’est en réalité son obstination et son impuissance à résoudre un problème qui s’est posé à son génie, qui a tenté son ambition, et qu’un siècle de diplomatie et de guerres n’a pas encore résolu.
C’est en vain que Napoléon a cherché à régler à son profit le sort de l’Empire ottoman. Il a épuisé la France en la trompant, l’Europe en la conquérant peu à peu, pour imposer à l’Angleterre les conditions qu’a marquées sa volonté tenace. Ses calculs n’ont abouti en 1811 qu’à provoquer en France des inquiétudes, des trahisons justifiées par l’étendue, le danger et le mystère de ses projets. Ses violences, en Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, ont fait de la cause des Anglais, qui prennent le monde tandis qu’il leur dispute la Méditerranée, la cause de toutes les nations. Il ne lui a même pas suffi de vaincre l’Autriche et de lui ravir en dernier lieu les portes des Balkans, pour qu’elle consente à sa grandeur. «Il faut tout faire, disait encore l’Empereur d’Autriche, le 8 août 1810, pour maintenir la Porte ottomane.»
Et voilà enfin que la Russie, dont le concours un instant promis à Tilsitt pouvait tenir à Napoléon lieu de tout, lui manque et s’apprête à le combattre. A force d’éveiller les ambitions de son associé, puis de les satisfaire, le conquérant s’est donné un rival. Le diplomate a trouvé son maître, en lui révélant le secret de ses ambitions. Sur les proies qu’ils ont paru se partager, en Turquie, en Pologne, leurs mains se touchent; elles ne se serrent plus comme à Tilsitt; elles mesurent leurs forces respectives, tâtent pendant un an encore l’adversaire, avant de prendre l’épée, pour le duel qui ne peut plus s’éviter et qui décidera de leurs ambitions mutuelles. Le lieu du champ-clos est marqué aussi depuis 1809, c’est le terrain classique où la question d’Orient s’est ouverte au début du dix-huitième siècle. La Pologne tressaille à l’approche des deux adversaires qui n’ont pourtant ranimé ses espérances que faute d’avoir pu s’accorder à partager la Turquie comme elle.
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Pour tout le chapitre consulter en général: THIERS, Histoire de l’Empire, tomes IX et X.--LANFREY, Histoire de Napoléon, tome V;--Correspondance de Napoléon, tomes XX à XXI et la correspondance inédite, publiée par Lecestre.--SCHLOSSBERGER, Correspondance de Catherine de Westphalie, du roi Jérôme et de Napoléon. Stuttgart, 1886-1887, 2 vol. in-8º.--Mémorial de Sainte-Hélène, passim.
XVII. LE DUEL DE NAPOLÉON ET D’ALEXANDRE
Dans le duel décisif qui va s’engager, à partir de 1811, entre Napoléon et Alexandre, il est d’usage d’attribuer à l’Empereur les provocations. On cite de lui, comme mesures hostiles à la Russie, son mariage autrichien (mars 1810), l’élection de Bernadotte au trône de Suède (21 août), le décret de Trianon (15 août) obligeant le tsar à poursuivre les neutres pour atteindre les Anglais, la réunion enfin à l’Empire français (février 1811) de l’Oldenbourg dont l’héritier était le beau-frère d’Alexandre Ier.
Dès le mois de novembre 1809, avant que ces mesures n’eussent été résolues et connues, le tsar rappelait auprès de lui le confident de ses premières années, le prince Czartoriski, écarté depuis 1806, et lui demandait le concours de ses concitoyens dans le cas d’une guerre avec Napoléon. C’était le moment même où il exigeait de Napoléon, après la paix de Vienne, l’engagement que la Pologne ne serait jamais rétablie. Ainsi en même temps, il assurait la ruine et réveillait les espérances des Polonais. Il négociait avec Napoléon et songeait à le combattre.
Ces contradictions d’Alexandre Ier sont de celles qui, pendant tout le cours de son règne, ont déconcerté les contemporains, et suspendu en des occasions décisives comme celle-ci le jugement de l’histoire: «C’est une entreprise difficile, a dit Metternich, que de faire le portrait de l’empereur Alexandre.» Et il ajoutait, rappelant ses souvenirs pour les fixer: «Celui qui a le mieux caractérisé ce prince, c’est Napoléon, en 1810.» A cette époque, où il est si important de connaître l’opinion de l’Empereur, on est surpris de ce qu’elle a d’équitable, et frappé de ce qu’elle contient d’inquiétude: «A côté de ses grandes qualités intellectuelles et de cet art de captiver ceux qui l’entourent, il y a en lui quelque chose que je ne puis définir. Il lui manque toujours quelque chose, et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’on ne peut jamais prévoir ce qui lui manquera dans un temps donné. Car ce qui lui manque varie à l’infini.» Un jour viendra où, moins indulgent, Napoléon fixera cette nature insaisissable en l’appelant «le Talma du Nord, un vrai Grec byzantin». Metternich, à son tour, a hésité entre des jugements très sévères sur la fourberie d’Alexandre, et une tendance plus favorable à expliquer ses contradictions par la vivacité et la mobilité féminine de ses enthousiasmes successifs. Les ministres anglais n’ont jamais pu se prononcer, ni savoir ce que les déclarations libérales ou mystiques du tsar contenaient de folie ou de fourberie. Les Français l’ont aimé, et cependant pas un de nos envoyés à Pétersbourg, ni La Ferronays, ni Malvirade qui n’aient signalé «son caractère profondément dissimulé», et son art à masquer par l’abandon les ruses et le calcul.
«Nature de Slave à l’école de Byzance, ont dit nos plus récents historiens, en qui, par un chef-d’œuvre de la conscience de la race, se seraient mêlés, sans se contredire jamais, les rêves de l’enthousiaste aux calculs du politique.» Nature d’ambitieux surtout, merveilleusement douée pour prendre de son temps ou de son milieu les passions qui pouvaient servir ses desseins. Certes, dans ce prince, allemand par sa mère et par sa grand’mère, qui des Romanoff n’a conservé que l’héritage lointain transmis par la fille de Pierre le Grand aux Holstein-Gottorp, des Allemands encore, la race slave s’est singulièrement atténuée. Mais combien il rappelle sa grand’mère, convertie tour à tour avec la même ferveur à l’orthodoxie russe et au catéchisme de Rousseau, aussi passionnée pour la tolérance en Pologne que pour la religion grecque dans les Balkans. Élève de la Harpe, et créateur de la Sainte-Alliance, Alexandre Ier, modifiant sa politique, ses théories, ses programmes selon les circonstances, poursuit l’œuvre que lui a léguée Catherine II, en face de l’homme que celle-ci, sans l’avoir connu, proclamait déjà le plus grand de son siècle. L’alliance de Tilsitt en quatre ans lui a permis de continuer l’œuvre de Pierre le Grand dans la Baltique, celle de Catherine II dans la mer Noire. Mais qu’était-ce que cela, à côté du champ de conquête que les ambitions de la Russie avaient embrassé, depuis le jour où la question d’Orient s’était posée pour les servir? Du Sund au Bosphore et de la Baltique au Danube, la puissance d’expansion qui, au dix-huitième siècle, s’est révélée à l’Europe, ne connaît pas de limites. Elle soutient le génie ou répare les défaillances et les défaites des souverains qui la dirigent. Elle anime leurs successeurs: Alexandre Ier la sert comme Catherine II.
Comme sa grand’mère avait escompté les querelles des Allemands avec la Révolution pour se saisir du reste de la Pologne, Alexandre, après avoir consacré les premières années de son règne à des réformes intérieures, analogues à celles de Catherine II, saisit la coalition de 1805 comme une occasion favorable de reprendre la plus grande partie de la Pologne abandonnée aux Allemands, de disputer l’empire turc, «Constantinople surtout» à Napoléon. Son ministre des affaires étrangères lui rappelait, en 1806, qu’ils étudièrent ensemble, de 1804 à 1806, les moyens de donner à la Russie la Vistule pour frontière, d’assurer «la réunion des peuples grecs et slaves».
Ce n’était point un effet du hasard, ni de l’amitié seulement si le prince Adam Czartoriski était devenu le principal conseiller du jeune Empereur. Sa famille, dans l’histoire de la décadence polonaise, avait eu un rôle particulier. A la veille des partages, les Czartoriski avaient compté sur l’influence de Poniatowski pour sauver la Pologne en opposant la Russie aux convoitises des Allemands. Et, comme Catherine II était autant qu’eux, mais pour annexer leur pays tout entier, hostile à un partage, elle les avait employés et encouragés. Pacte étrange qui n’empêcha pas le démembrement, et qui pourtant lui survécut. Pour les Polonais, à défaut de liberté, c’était au moins la patrie reconstituée; pour les Russes, l’espoir de reprendre les parts de butin qu’ils avaient dû céder à leurs voisins de Prusse et d’Autriche. Avant de mourir, Catherine II, en 1796, rappelait à Pétersbourg les fils du vieux prince Czartoriski; avant de régner, Alexandre faisait du prince Adam son ami, et, dès qu’il régna, son confident et son ministre. Flatté dans ses espérances patriotiques, le prince polonais put se croire le sauveur de son pays, quoiqu’il fût en réalité l’instrument d’une certaine politique russe. A Tilsitt, il entrevit cette réalité et quitta le service d’Alexandre, quand celui-ci abandonna la Pologne à Napoléon pour concerter avec lui la ruine de la Turquie. L’amitié de Napoléon devenait, au lieu de l’amitié des Polonais, la ressource du tsar.
Ce fut une preuve que cette ressource lui manqua en 1809, s’il rappela Czartoriski et lui fit espérer de nouveau la restauration de la Pologne. N’ayant pu arracher à Napoléon la promesse de Constantinople, le tsar lui avait réclamé sans les obtenir, pendant la guerre et les négociations, du moins les pays de la Vistule. Jugeant l’alliance stérile, si elle ne lui avait rapporté ni la Turquie ni la Pologne, Alexandre s’apprêtait à d’autres calculs. Lorsqu’il exigea de Napoléon un désaveu éclatant de la politique française en Pologne, ce fut pour relever aussitôt les espérances de ce malheureux peuple et les rattacher à la politique russe, pour se faire contre son associé le protecteur intéressé des Polonais. «En cas d’une guerre avec la France, disait-il à Czartoriski, dès le mois de novembre 1809, sûrement il se déclarerait roi de la Pologne, pour gagner les esprits à sa cause.»
Pour conquérir la Pologne, comme pour annexer la Finlande, Alexandre se présente, à partir de 1810, comme le champion des peuples, le protecteur de leur nationalité, de leurs institutions contre le conquérant français. S’il refuse après le décret de Trianon sa coopération à l’Empereur contre les marchands neutres, ce n’est pas seulement pour épargner à la Russie cette charge, c’est pour défendre les intérêts de la Suède. Bernadotte n’est pas plus tôt arrivé à Stockholm qu’il est en coquetterie avec le tsar. A la condition «qu’il soit sa vedette fidèle, Alexandre lui laisse espérer son appui pour sauver sa nouvelle patrie d’une politique qui la ruine» (novembre 1810). Si le tsar proteste contre l’extension de l’Empire français en Allemagne, c’est moins en faveur de son beau-frère, le duc d’Oldenbourg, que des Allemands en général dont il doit garantir les libertés. Dès le mois d’août 1810, il a permis à un officier allemand de lui présenter un plan de campagne contre la France. Et pourquoi aurait-il offert à l’Autriche de lui céder les provinces roumaines, s’il n’avait cherché à se constituer en Pologne, par la cession réciproque de la Bukhovine et de la Galicie, un royaume étendu et redoutable?
Derrière ce réseau d’intrigues, Alexandre Ier a en outre préparé le premier, bien avant Napoléon, ses moyens militaires pendant l’année 1810. Il envoie des assurances d’amitié à l’Empereur sans cesse; il cajole Caulaincourt à Pétersbourg, mais il arme. Ce sont des mesures préventives d’abord: camps retranchés sur la frontière, fortifications à Riga et à Dunabourg, poussées avec fièvre, jour et nuit. Puis, c’est une accumulation d’hommes et de matériel qui se fait insensiblement de toutes les parties de l’Empire, vers la Pologne et la Lithuanie, plusieurs armées, trois cent mille hommes prêts à entrer en campagne, avant que Napoléon ait pu remuer un seul homme. Il y a des cas et des moments où la défiance, si ces mesures n’étaient que des précautions, ressemble fort à une trahison.
C’est le cri véritable que la surprise arracha à Napoléon le 5 décembre 1810. Il s’irrita contre Caulaincourt de ne l’avoir pas prévenu des fortifications ordonnées par le tsar, «véritables ouvrages de campagne, menaces d’une entente prochaine avec l’Angleterre contre lui». L’ukase du 31 décembre 1810, par lequel Alexandre frappait les produits français venus par terre et admettait librement les marchandises de mer transportées par vaisseaux neutres mit davantage encore Napoléon en garde. Au 21 janvier 1811 déjà il informe Davout, chef de l’armée d’Allemagne, qu’il lui ajoute une quatrième division. Quelques jours après, il rachète à l’Autriche des fusils pour armer les Polonais. Il réorganise l’artillerie de la Garde. En grand secret, il concentre à Wesel le 13 février tous ses armements. Sur ses ordres, l’administration de la guerre étudie le modèle de caisson nécessaire pour faire la guerre en Pologne. En mars, il se décide à faire de Dantzig une grande forteresse; «sous prétexte de défendre cette ville contre les Anglais, il y fait passer neuf mille hommes, puis quinze mille hommes le 18 mars.» En réalité, son intention est de prendre là «une position offensive» pour intimider la Russie et la surveiller à la fois.
De toutes les parties de l’Empire, c’est au printemps de 1811 un appel incessant de troupes vers le nord de l’Allemagne: régiments suisses de Toulon, de Walcheren, de Brest, tirailleurs corses, régiments allemands de Hambourg revenus de Catalogne, bataillons illyriens, régiments de Naples; une concentration gigantesque qui se prépare de tous les points de l’Empire. Au premier signal, Davout se trouve mis en mesure de réunir à Dantzig «à tire-d’aile» cent mille hommes. Trois fois autant de troupes, prêtes à se mettre en marche, sont sur ses derrières (24 mars 1811).
«Je ne veux pas la guerre, écrivait alors l’Empereur à Davout, mais je veux être à même d’être aussitôt que les Russes sur la Vistule.» Lorsqu’on compare ce langage à celui que le 25 décembre 1810, trois mois avant, le tsar tenait à son confident Czartoriski, on ne peut ni blâmer les précautions de l’Empereur, ni lui attribuer l’initiative de cette guerre: «Un pareil moment ne se présentera qu’une fois. Si vous pouvez me faire espérer une unanimité d’intention de la part des Varsoviens, surtout de l’armée pour leur restauration, le succès n’est pas douteux, car il est basé sur le manque de forces dans lequel se trouvera Napoléon, joint à l’exaspération générale des esprits dans toute l’Allemagne contre lui.» Et là-dessus, le tsar envoyait à Czartoriski le tableau de ses troupes prêtes, cent mille Russes contre soixante mille Français. Il disait nettement son espoir d’entraîner les Polonais, les Prussiens et bientôt les Allemands, deux cent mille hommes de plus que Napoléon. Metternich ne se trompait pas lorsqu’il écrivait à son maître, le 25 mars 1811: «Tout prouve que Napoléon est loin de chercher la guerre avec la Russie. C’est l’Empereur Alexandre qui, en se livrant au parti de la guerre, la provoquera. Le moment est proche.» Et il ajoutait:
«Dans le cours des dernières années la Russie n’a cessé de suivre avec succès une politique qui n’appartient qu’à elle. Au début du dix-huitième siècle, sous le règne d’un grand prince, cette politique l’a élevée du rang d’une puissance asiatique à peine connue à celui d’une des puissances européennes les plus imposantes. Depuis Pierre le Grand, les regards du cabinet russe ne se sont jamais tournés que du côté de la frontière occidentale de l’immense Empire moscovite. Ce ne sont pas des principes qui le font agir, ce sont des impulsions.»
Au même moment, le prince Czartoriski écrivait dans ses Mémoires: «L’impulsion que la volonté de fer de Pierre Ier a su donner dure encore: ce sont toujours les mêmes entreprises de plus en plus développées, ces mêmes buts desquels, par un concours de circonstances extraordinaires, la Russie s’est rapprochée d’une manière effrayante, sans que l’Europe soit parvenue à l’arrêter. Des difficultés intérieures ont pu momentanément ralentir sa marche: l’esprit de Pierre le Grand plane sur son Empire, et son ambition impitoyable est au fond de tous les cœurs russes.»
Par une fatalité qui, au début de ce siècle et pour tout son cours, imposait à l’Europe la question d’Orient, c’était cette question qui allait mettre aux prises, après les avoir unis, Napoléon et Alexandre. Le tsar escomptait le concours des Polonais, pour accaparer la Pologne. L’Empereur escomptait en 1810 la ruine de l’Angleterre et l’alliance russe pour occuper l’Égypte et la Méditerranée. Les calculs de son allié, les ambitions russes l’obligeaient à retarder son entreprise d’un an, de deux ans. En 1811, comme à Erfurt, même impuissance à régler entre eux ce partage de l’Orient qu’ils convoitent.
La guerre eût éclaté, en mai 1811, par les préparatifs d’Alexandre, et les précautions de Napoléon, si les Polonais avaient accepté «d’être régénérés par la Russie».--«Tant que je ne suis pas sûr de leur coopération, je suis décidé à ne pas commencer la guerre», écrivait Alexandre le 1er janvier 1811 à Czartoriski. Il fut au mois d’avril si assuré du contraire, de la fidélité des Polonais à la France, et en outre des dispositions des cours allemandes à ne point prendre parti pour lui qu’il autorisa brusquement Roumantsoff, partisan de la paix, à négocier un accommodement pour l’Oldenbourg et le commerce. Il écrivit des lettres affectueuses à l’Empereur, accueillit avec la même faveur le nouvel ambassadeur, Lauriston, qui remplaçait Caulaincourt (juin 1811), bref «rentra ses griffes».
Ce fut Caulaincourt qui apporta à Napoléon le 8 juin 1811 la nouvelle décisive de cette évolution du tsar, et ses conditions. «Alexandre est faux, s’écria d’abord l’Empereur, il arme pour me faire la guerre.»--«Il désarmera, reprit l’ambassadeur, et restera fidèle à l’alliance, si on le satisfait en Pologne, si le grand-duché démembré, placé sous le protectorat de la Russie, sert d’indemnité au duc d’Oldenbourg.»--«L’Empereur Alexandre est ambitieux, repartit Napoléon, il a un but dissimulé en voulant la guerre. Il la veut, il a un motif secret.» Plus clairvoyant que son ambassadeur, Napoléon avait reconnu les exigences du tsar et de la Russie: à défaut de Constantinople, la Pologne coûte que coûte, par une alliance avec les Polonais et la guerre, ou par une entente avec la France et la paix, si les amis de Czartoriski lui refusaient leur concours. «La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté», répliqua Caulaincourt, en insistant, en joignant à sa prière la peinture redoutable des moyens de défense dont disposaient les Russes dans leur empire immense: «Je me retirerai plutôt au Kamchatka», avait dit un jour Alexandre.
Dépendait-il de la volonté de Napoléon, comme le croyait son serviteur, de fournir au tsar la satisfaction qu’il exigeait? Son intérêt était de le faire, pour maintenir l’alliance nécessaire à sa lutte contre les Anglais, à ses opérations dans la Méditerranée. Ni son intention, ni son intérêt n’étaient «de dépenser deux cent mille hommes pour rétablir la Pologne». Et pourtant, il ne céda point, non par orgueil mais par calcul. «Je ne suis pas Louis XV, le peuple français ne souffrirait pas cette humiliation.»
On se figure toujours Napoléon disposant de la France si complètement qu’on a hésité à recevoir cette explication, à chercher le dernier mot de l’Empereur dans une volonté supérieure à la sienne. Au point où il était parvenu, on oublie trop ses origines, et comment sa grandeur et sa politique demeuraient, en partie, subordonnées aux passions conquérantes et humanitaires à la fois des Français. Son empire est l’héritier de la Révolution: il a reçu d’elle un legs d’orgueil et de justice, singulier mélange d’idées libérales et ambitieuses qui, depuis et plus tard, représenteront l’honneur national. Le pacte qu’au 18 brumaire Napoléon a formé avec la France, où son ambition a puisé des forces inouïes à la condition de dissimuler ses desseins, lui impose des limites. Il a servi et flatté l’honneur national, lorsque, pour suivre ses projets sur l’Orient, il faisait la guerre aux Habsbourg, à la Russie, opposait une résistance sans trêve aux Anglais. Pour satisfaire Alexandre Ier, il ne pouvait démentir à ce point son passé, celui de la France. Malgré lui, dans le conflit qui se prépare, c’est la rencontre sur la Vistule de deux mondes, également enthousiastes et conquérants, de la Révolution, de l’orthodoxie russe, de deux croisades en un mot.
Depuis 1792, elles se rapprochent peu à peu; elles se touchent en Turquie, sur le Niémen, dans la Baltique, après l’écrasement de l’Allemagne. Par ses entreprises sur l’Orient, Napoléon s’est placé dès le premier jour à la tête de l’une. Par tradition, par ambition, Alexandre Ier est le chef de l’autre. Si l’Empereur, le 15 juin, refuse d’abandonner la Pologne, le tsar sous prétexte d’indemniser le duc d’Oldenbourg, refuse, pendant l’été de 1811, de renoncer à la conquête de la Vistule, et menace, en le caressant encore, son adversaire.
Alors, le 15 août 1811, le jour de sa fête, dans une grande audience solennelle, Napoléon en appelle à la France de ce duel auquel il ne peut se soustraire. Il jette à l’ambassadeur de Russie, Kourakin, cette apostrophe: «Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l’Oldenbourg qui vous occupe. Je vois qu’il s’agit de la Pologne: vous me supposez des projets en faveur de la Pologne. Je commence à croire, moi, que vous voulez vous en emparer. Non, quand même votre armée camperait sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderais pas un pouce du territoire varsovien, pas un village, pas un moulin.» Kourakin trouva, ce jour-là, qu’il faisait bien chaud chez l’Empereur. Les paroles qu’il venait d’entendre, c’était, avec l’appel lancé comme un coup de clairon aux Français, un défi à la Russie.
Le 16 août, Napoléon formait avec ses ministres, aussitôt, son plan de campagne militaire et diplomatique. Contre les Russes, il allait armer l’Europe, hommes et princes.
C’était une solution toute nouvelle de la question d’Orient, une levée générale de l’Occident contre cette puissance asiatique, à qui, depuis un siècle, l’on avait ouvert à demi les portes de l’Europe par les partages. L’armée d’abord, le symbole et l’instrument de l’entreprise, la Grande Armée, d’août à février, se reforme dans toute l’étendue de l’Empire. A Dantzig, le grand dépôt, centre et base de l’attaque, vingt-cinq mille hommes; et sur la même ligne comme couverture, l’armée polonaise, soixante mille hommes sous le commandement de Poniatowski qui reçoit de Paris armes et argent.--Puis, encore au premier rang, de Hambourg à l’Oder, l’armée de l’Elbe portée à cinq divisions, cent mille hommes français en majorité, et allemands.--Tout près, une troisième armée, le 2e corps d’Oudinot, d’Hambourg à Boulogne sur toutes les côtes de l’Océan, Français nouvellement appelés par la conscription, Suisses, Hollandais, Croates.--Enfin, de Boulogne à Mayence, le 3e corps, celui de Ney formé de vieilles troupes encore, de bataillons portugais et espagnols.--Le 4e corps en Italie, sous la direction du prince Eugène et de Junot, quatre-vingt mille hommes de Garde et troupes italiennes, de Croates, d’Espagnols, de Dalmates. Les princes allemands ont reçu l’ordre de mobiliser l’armée de la Confédération, cent trente mille hommes: Gouvion Saint-Cyr (6e corps, les Bavarois), Reynier (7e corps, les Saxons), Vandamme (8e corps, les Westphaliens).
Le tout va constituer une armée européenne, dont la Garde Impériale forme la réserve et achève la physionomie, avec ses régiments d’Italiens, de Hollandais, sa légion de la Vistule. Pour relier ces masses, comme dans la campagne de 1805, des brigades de cavalerie grosse et légère, du Rhin à l’Elbe, et du Mincio à la Vistule; pour les appuyer, beaucoup d’artillerie, indispensable à ces recrues, plus de sept cents bouches à feu;--pour les nourrir, les préserver du froid et de la faim, des vêtements, des vivres, trente millions de liquide et des convois en conséquence. Jamais rouages plus compliqués n’ont été montés avec plus de soin.
Pour augmenter ses forces, pour isoler son adversaire, pour l’atteindre sans embarras, la diplomatie de l’Empereur s’emploie aussi activement que son génie militaire. La Prusse coupait, gênait ses communications de l’Elbe à la Vistule. Si, comme on pouvait le craindre par certaines négociations entamées en juillet 1811 entre son roi et le tsar, elle armait, c’étaient Davout et les Polonais pris entre deux feux, au premier signal de guerre. Déjà, poussé par le patriotisme de la nation réveillée aux appels de Fichte et des sociétés populaires, aux leçons de l’Université de Berlin, le gouvernement prussien mobilisait, fortifiait ses places, envoyait Scharnhorst à Pétersbourg.
Napoléon a mesuré le péril, et brutalement il l’écarte. Il ordonne le 13 septembre 1811 à son envoyé de Berlin, Saint-Marsan, de prescrire dans les trois jours le désarmement de la Prusse, l’envoi de trente mille soldats à la Grande Armée comme otages. Le 14, Davout, les rois de Saxe et de Westphalie, la division Desaix sont invités, au premier signal du diplomate qui leur fera connaître la réponse du roi de Prusse, à cerner ses États, à l’étouffer sur place sans un cri, sans une bataille. Le cabinet prussien par de feintes mesures de désarmement gagna quelques jours, puis quelques autres encore en consentant à l’envoi d’un commissaire français, le tout pour attendre une réponse de Saint-Pétersbourg. Elle arriva le 3 novembre, au moment où Napoléon proposait définitivement à Berlin son alliance et la disposition temporaire de la Prusse, ou la guerre. Scharnhorst avait conclu avec Alexandre Ier le 17 octobre une convention militaire, qui ne garantissait à son maître en cas d’attaque que Kœnigsberg.
Entre son peuple qui réclamait une guerre à outrance et la perspective de quitter encore Berlin, peut-être pour n’y plus rentrer, entre la menace brutale de Napoléon et une protection incomplète d’Alexandre, Frédéric-Guillaume hésita. On le conçoit: la capitulation pouvait paraître la déchéance morale; la résistance pouvait être la ruine matérielle de la monarchie. En désespoir de cause, le roi s’adressa à l’Autriche, expédia en grande hâte Scharnhorst à Vienne. Pour lui donner le temps de revenir, il négociait avec Napoléon et feignait d’autant plus de céder que l’Empereur se montrait plus menaçant.
Le plan de Metternich était fait depuis longtemps, en vue de cette guerre inévitable. «Le meilleur parti serait certainement celui de la neutralité, dans le cas où la guerre serait défavorable à la France.» Mais Metternich avait calculé la victoire possible de Napoléon, probable même, la perte de la Galicie qui en serait la conséquence. Il recommandait le seul moyen d’en tirer parti, de s’associer à la France avec des réserves qu’il appelait d’un joli euphémisme: une neutralité modifiée. On pouvait ne pas se compromettre, et gagner la Silésie peut-être. Ce n’était pas au moment où Napoléon acceptait le 17 décembre ce concours prudemment concerté que l’Autriche, convoitant une province prussienne, se risquerait à sauver les Hohenzollern à demi abandonnés du tsar. Dès le 26 décembre Scharnhorst, inexprimablement malheureux, recevait son congé, revenait à Berlin sans espoir le 29 janvier. Son roi signait, le 24 février 1812, le traité de Paris. La Prusse ouvrait ses places fortes à la Grande Armée, lui assurait des vivres et lui fournissait un 10e corps destiné à Macdonald, où, par une revanche étrange de l’histoire, vingt mille Prussiens viendraient se ranger sous les ordres de la France aux côtés des Polonais.
Ce fut donc vraiment l’Autriche qui, en cette fin d’année, où l’entreprise se formait, lui fit la voie libre. Mieux eût valu qu’elle l’empêchât. Au moment où l’alliance de Tilsitt manquait à Napoléon, il se réjouissait de trouver cette complaisance chez son beau-père. Le concours de l’Autriche lui paraissait précieux: il devait lui être funeste, en l’abusant. A ses côtés, instruit par l’expérience de la dernière guerre, l’Empereur avait résolu à Vienne, sur les conseils de son ministre, de garder l’attitude qui avait servi le tsar: s’agrandir avec la France victorieuse sans combattre, ou la combattre vaincue pour s’agrandir aussi ou réparer ses pertes. Le lendemain du jour (14 mars) où François II promettait de mettre trente mille hommes en Galicie pour recevoir des indemnités en Turquie ou en Pologne, Metternich communiquait le traité à l’envoyé russe, Stackelberg, et le commentait: «Le corps de Schwarzenberg n’opérera qu’en Bukowine et ne sera jamais augmenté.» C’était la neutralité modifiée. «Quelle garantie en donnerez-vous?» répondait l’autre: «L’intérêt de la monarchie», lui répliqua simplement Metternich qui devait d’ailleurs ajouter trois mois plus tard l’engagement écrit des deux Empereurs de se combattre pour la galerie seulement (2 juin 1812).
Ces alliances de 1812 avec la Prusse, avec l’Autriche, demeuraient pour Napoléon de simples préfaces, excellentes si la conclusion les confirmait, subordonnées à sa victoire. Imposées à Berlin par la menace, à Vienne par la perspective du butin, elles ressemblaient toujours à celles que, pendant tout le dix-huitième siècle, les Allemands avaient conclu avec les tsars par convoitise et par la crainte des conquêtes russes; plus dangereuses infiniment pour Napoléon, puisqu’en se retournant contre lui, elles pouvaient lui fermer la retraite. Alors, elles lui suffirent: il comptait sur ses forces, et se contentait de ces traités pourvu que l’Europe fût ouverte à ses armées. Pour la même raison il n’insista pas pour obtenir le concours de la Suède que Bernadotte lui faisait attendre, prêt à trahir ou à servir selon l’occasion. Ce pays n’était pas sur sa route. Sa diplomatie avait fait assez, si au début de 1812 elle avait dégagé le chemin de la Grande Armée. Quand il vit ainsi toutes les barrières levées, l’Empereur, d’un signal donné le 8 février 1812, la mit en marche vers le Niémen.
En plus grand, cette opération se fit comme en 1805. L’armée d’Italie, la plus éloignée, dut partir la première, du Mincio sur le Mein où elle se réunirait aux 2e et 3e corps ainsi qu’aux corps allemands, pour former la masse de l’entreprise couverte en avant par l’armée de Davout et les Polonais. Comme il y avait encore un long chemin de l’Elbe au Niémen derrière lequel, à Vilna, se trouvait concentré le gros de l’armée russe, Napoléon accomplit cette œuvre dans le plus grand secret. Tandis que selon la coutume il portait tout l’effort au nord contre le centre de l’ennemi, il voulait éviter que ce centre se déplaçât au sud vers la Vistule. Beaucoup de secret donc dans la manœuvre de mobilisation et, jusqu’au dernier moment, toutes sortes d’assurances de paix et d’amitié, à Paris et à Pétersbourg pour les Russes.
Alexandre Ier n’était pas dupe de ces protestations, ni mal renseigné sur ces mouvements. Le jour où ils commencèrent, il disait à l’envoyé suédois: «Il ne faut pas se tromper soi-même: je serai probablement dans un mois ou six semaines en guerre ouverte avec la France» (21 février 1812). Il disait cela froidement, résolu à ne pas céder, décidé à ne pas être l’agresseur non plus. Son plan de résistance était formé; les échecs que l’armée française venait d’éprouver à l’autre bout de l’Europe, l’habileté que Wellesley avait mise à dérober le centre de son armée aux attaques de Masséna, pour lui opposer tout à coup dans les lignes de Torrès Vedras un centre plus résistant, avaient instruit pour ce duel décisif l’adversaire de Napoléon. Au mois de juin 1811, le tsar avait décidé d’attirer l’ennemi dans les lignes de défense établies derrière la Duna. Lorsqu’à la fin de l’année son envoyé à Paris, Tchernitcheff lui fit connaître la mobilisation de la Grande Armée dérobée par le traître Michel dans les bureaux de la guerre, il se flatta avec son conseiller le Suédois Armfeldt «de voir l’Empereur donner dans son piège».
La Russie disposait alors de près de trois cent mille hommes, tout ce que l’Empire pouvait fournir contre l’armée européenne «des vingt nations». Le corps principal, le centre formé à Vilna, confié à Barclay de Tolly, patient et méthodique, devait reculer devant l’invasion, toujours, et chercher un abri dans les lignes de Drissa sur la Duna; l’aile gauche, réunie sur le Bug, remise à l’impétueux Bagration, était chargée de harceler l’ennemi, à mesure qu’il allongerait ses lignes contre ce centre insaisissable. Le plan était ingénieusement calculé pour déconcerter la tactique ordinaire des Français.
Afin d’en assurer le succès, la diplomatie russe n’était pas moins active que celle de Napoléon. Tandis que celui-ci procurait à l’Europe armée les moyens de pousser droit à travers l’Allemagne, vers la Russie, Alexandre Ier, par des négociations à Constantinople et à Stockholm, renforçait au contraire son aile gauche et constituait son aile droite. Le général Kutusoff, qui disposait de quatre divisions sur le Danube contre les Turcs, et, depuis 1811, négociait avec eux pour être libre de revenir sur le Dniester, reçut l’ordre de terminer les conférences de Bucharest (mars 1812) coûte que coûte. Le 28 mai il signait la paix dans cette ville, restituait les conquêtes russes en Moldavie (1812), libre désormais d’accourir au secours de Bagration. Son successeur, l’amiral Titchagoff continua à négocier à Constantinople l’alliance de la Turquie, après la paix.
Au mois d’août 1812, Alexandre obtenait à Abo, par Bernadotte, le concours de la Suède. Depuis le mois de février, un envoyé suédois, Loewenwielm, était venu lui offrir dans la Baltique et l’Allemagne du Nord une forte diversion composée de Suédois et d’Anglais sur le flanc gauche de la Grande Armée. Il y joignait la promesse d’agir avec les Anglais à Constantinople pour déterminer la Turquie. La Suède mettait à son concours une condition, l’acquisition de la Norvège: Alexandre craignit d’abord que le patriotisme suédois ne s’assurât ce gage et ne le servît point. Dès le 5 avril, cependant, la nécessité l’obligeait à un premier traité que la conduite, les ambitions et le langage de Bernadotte scellèrent définitivement au mois d’août.
Dans l’âme du Gascon ambitieux qui n’avait jamais pardonné à Bonaparte d’avoir fait Brumaire à sa place, qu’un trône consolidé par la gratitude des Suédois ne consolait pas encore de cette fortune manquée, des espérances s’éveillaient de ruiner Napoléon par l’Europe et de le remplacer à Paris. Alexandre n’eut qu’à lui dire: «Je verrai avec plaisir les destinées de la France entre vos mains», pour être assuré que la Suède suivrait jusqu’au bout, et que le Prince royal l’entraînerait au delà de ses convoitises nationales dans une fuite sans merci contre Napoléon.
La Suède acquise, la Prusse impatiente du joug qu’elle avait dû subir et s’en excusant, la Turquie apaisée, peut-être alliée, et l’Autriche affirmant sa neutralité, le Nord et le Sud de l’Empire russe assez fortement garantis pour que les armées du tsar pussent reculer devant la Grande Armée et la harceler sur ses flancs, tel était le plan avec lequel Alexandre attendait son rival.
Au mois de mai 1812, les deux champions se sont rendus à la tête de leurs armées. Napoléon est arrivé à Dresde, avec l’Impératrice, le 17, pour une grande parade comme à Erfurt. Il y a retrouvé la même cour de rois, princes allemands, rois d’Italie ou d’Allemagne, ses lieutenants. Il a reçu la visite de l’Empereur d’Autriche, du roi de Prusse; il leur a donné des fêtes et rendu leurs visites, offert des chasses royales. Il dispose de l’Europe, mais ce n’est plus alors comme en 1808 pour l’inviter à discuter pacifiquement avec le tsar sur le sort de l’empire ottoman. Il l’invite à régler la question d’Orient par les armes, en rejetant d’une poussée brutale, unique, la puissance russe dans les déserts d’où le génie de Pierre le Grand et de Catherine II, et la complicité des puissances allemandes l’ont fait sortir.
Quoiqu’il affiche, à Paris, le dessein de redresser les griefs des Polonais, de réparer la grande iniquité du dix-huitième siècle, et qu’il prétende, par un effort suprême, décider de l’Europe «républicaine ou cosaque», son dessein reste personnel, ambitieux et, si grand qu’il soit, un fragment de son rêve éternel. La Russie abattue, c’est la force victorieuse lui livrant ce qu’à Erfurt le prestige de cette force et sa diplomatie n’ont pas obtenu, le chemin de Constantinople et de l’Orient; l’Angleterre enfin obligée d’y consentir.
Les Français ne s’y trompent point, ni ceux qui l’approchent de plus près, ni le dernier soldat qui de loin le suit, confiant dans son étoile. «On sait trop, a osé lui dire Caulaincourt, bien en face, que Votre Majesté veut des pays plus pour elle que pour leur intérêt propre.» Et un pauvre fusilier de la garde écrivait de l’armée à son père: «On dit que nous allons en Égippe: je voudrais que nous allions à la fin du monde.» Napoléon n’a pas souhaité cette guerre; il ne l’eût pas faite pour restaurer la Pologne. Mais obligé de combattre, plutôt que de détruire une révolution fille de celle qui le consacre, il emploie comme toujours cette guerre à la poursuite de son dessein tenace. Quel autre projet formait-il à Dresde lorsqu’il y apportait dans un fourgon qui devait le suivre en Russie les ornements impériaux destinés, si le fait appuyé sur plus d’un témoignage est vrai, à le présenter aux Slaves sous la double figure d’un Charlemagne et d’un tsar armé contre les Asiatiques et les Infidèles. Tout prouve qu’à ses yeux et pour son ambition, la guerre «contre ce petit empereur arrangé en un tour de main à la sauce blanche» facile, rapide, était une préface, le préambule de son histoire inachevée toujours, de l’Égypte à Constantinople et en Orient.
Certes, la vision était grande; mais la conclusion trop vite formulée et connue fit tort à la préface, à Dresde comme à Erfurt déjà. Démasquées, les ambitions de Napoléon provoquent autour de lui les inquiétudes, et avec la peur, les trahisons. C’est Caulaincourt qui l’adjure de songer à la France; Pasquier, le ministre de la police, qui lui signale les doutes et les sourdes révoltes des Parisiens; Rapp, l’exaspération générale des Allemands; Jérôme qui tremble pour son trône; tous enfin, Cambacérès, Mollien, Decrès, Lavalette, les ministres, les généraux, les sénateurs, parvenus, grands seigneurs du nouveau régime, satisfaits si le maître ne l’est pas. Talleyrand, confident d’Alexandre Ier, négocie avec Nesselrode pour l’arrêter. Moins scrupuleux encore, Bernadotte escompte la colère des Russes, l’excite en leur montrant le conquérant en marche sur Constantinople et l’Égypte, et s’évertue à lui fermer la route pour le détrôner dans cette impasse et le remplacer, s’excusant du coupe-gorge par le service rendu à l’Europe de la protéger contre un fou dangereux.
Le moment n’est pas loin où le premier désastre, auquel l’Empereur se refuse de croire, persuadera l’Europe, la France elle-même saisie par la peur d’une grande revanche que, comme les Directeurs autrefois, il est seul responsable de cette guerre lointaine. Alors on lui demandera compte de ces boucheries d’hommes, enfants de toutes les nations, dont à Dresde il semble souverainement décider les destinées.
Tout autre est l’attitude du souverain dissimulé et ambitieux qui a, plus que Napoléon, mené depuis trois ans les événements. Alexandre s’est rendu à Vilna le 10 avril, après avoir envoyé le 8 son ultimatum à l’Empereur et exigé l’évacuation de la Prusse: là, des réceptions aussi et des fêtes, moins somptueuses et plus intimes que celles de Dresde, où le maître semble oublier dans un commerce de bonnes grâces réciproques la gravité de l’heure présente. Sans y paraître, il travaille à s’attacher ses sujets lithuaniens, nobles dont il visite les châteaux et distingue les femmes, paysans au foyer desquels il vient s’asseoir non en maître, mais en ami. Pour plaire à la Russie où gronde la haine contre la France, il a exilé Spéranski, sans autre motif que la crainte de paraître coupable à ses sujets en lui continuant sa confiance (mars 1812). «Il s’est coupé volontairement, ainsi qu’il l’a dit alors, la main droite.»
La dépense de flatteries et de caresses qu’il a faite pour subjuguer Napoléon, il la renouvelle pour habituer, entraîner son peuple aux sacrifices qu’il lui prépare. Il prévoit qu’il pourra être obligé de reculer jusqu’à Tobolsk, mais il n’en laisse rien voir. Il compte que le dévouement des Russes sera d’autant plus grand que leur malheur commun aura été moins prévu, moins mérité. En l’attaquant à la tête de l’Europe, en l’isolant, Napoléon fait son jeu: dans son ultimatum, le tsar n’a même pas fait mention de la Pologne. Point de conquête de sa part, mais une résistance fière, stoïque, pour la sauvegarde de la Russie, de l’Allemagne et de l’Europe, au conquérant qui viole les droits des nations. S’il tend la main à l’Angleterre, à la Suède, à la Prusse, ce n’est pas pour former, comme les puissances avides qui combattaient la Révolution, une coalition d’intérêts. Avec ces puissances, il est le champion des peuples opprimés.
Si Dresde est le rendez-vous des rois, Vilna est le tribunal des nations. Armfeldt y représente le peuple suédois; Stein, la patrie allemande; Serra-Capriola, ministre des deux Siciles, l’Italie; Bentinck l’Angleterre qui souffre et lutte pour tous; un envoyé des Cortès espagnols, la première nation qui se soit levée invincible contre le tyran: une Babel enfin dont les langues et les avis discordants gênent les décisions de l’état-major russe. La Providence qu’invoque Alexandre sans relâche dans les temples grecs et même dans les églises catholiques se chargera de mettre ordre à tout. Car ce n’est pas le Dieu des batailles qui décidera. C’est le Dieu de justice qui saura reconnaître les ambitieux des victimes. A Vilna, on attend ses arrêts, gravement, posément. Point de fièvre, ni de grandeur, ni d’ambition. Cette attitude a frappé l’aide de camp de Napoléon, Narbonne, chargé de ralentir par une feinte négociation ou de surveiller les armements des Russes. «Je reste dans l’alliance, lui a répondu le tsar sans colère, je ne tirerai pas l’épée le premier; je ne veux pas avoir, aux yeux de l’Europe, la responsabilité du sang que fera verser cette guerre», et, mettant avec la plus grande tranquillité le doigt sur une carte où figure le Kamchatka, il ajouta: «Il faudra que votre maître aille jusque-là, si Dieu ne favorise pas la cause juste.» Puis poliment, le tsar avec les formes nécessaires donna son congé à Narbonne. Tandis que Napoléon semblait à Dresde annoncer son triomphe, Alexandre, malgré son ambition, préparait son attitude et son langage en vue d’éventualités toutes contraires. En cas de désastre, il n’aurait de comptes à rendre ni à son peuple ni à l’Europe. Il s’était mis en règle avec l’opinion. Son sang-froid, et cet art de convaincre les autres à force de paraître convaincu, juste et sincère firent d’autant plus impression qu’il soutint le rôle jusqu’au bout.
Ce fut à Vilna que le tsar apprit, au milieu d’une dernière fête, le passage du Niémen effectué le 24 juin 1812, par les corps de Davout, d’Oudinot et de Ney en présence de l’Empereur même. Pas un muscle de sa physionomie ne bougea; pas un mot ne fut prononcé qui pût troubler la fête. On y vit Alexandre aussi aimable, aussi galant qu’à l’ordinaire, en frais d’esprit, quand la Russie s’ouvrait au flot de l’invasion. Après cette heure de répit donnée par un suprême effort de volonté à ses sujets, Alexandre prit ses dispositions, invita les Russes à le suivre, où la fortune le conduirait, au Kamchatka ou sur le Rhin: «Dieu, dit-il simplement, est contre l’agresseur.» Un duel de deux ans, le plus grand que l’Europe eût vu, venait de commencer.
La première passe fut rapide. Elle surprit Napoléon et le déconcerta. Il s’attendait à livrer bataille devant Vilna. Alexandre avait quitté cette ville le 27, et ses armées se retiraient, à distance, Barclay de Tolly sur Drissa, Bagration sur Minsk, hors de portée. Le 1er juillet, l’Empereur des Français fit appeler l’aide de camp Balachoff que son rival lui avait envoyé pour manifester une dernière fois la candeur de ses intentions, son désir de ménager l’humanité. Puisque l’armée russe échappait aux coups qu’il avait médité de lui porter, Napoléon voulait menacer Alexandre du projet qu’il s’était réservé d’exécuter, à sa première et décisive victoire. Il lui faisait savoir que, s’il ne cédait pas, il déchaînerait de Moscou, la capitale sainte où il se porterait immédiatement, parmi sa noblesse et son peuple une révolution. Accompagnées d’éclats de colère, piétinements de rage et bris de fenêtre, ces menaces étaient, selon l’usage, une manœuvre de l’Empereur pour réparer le premier échec que la tactique de l’adversaire venait de lui infliger, en l’évitant.
Poursuivre sa route sur Moscou, entre deux armées également intactes, comme s’il les avait vaincues, dans un pays déjà menacé de la neige, détrempé par la pluie, où les équipages trop nombreux gênaient la route, avec des troupes sans cohésion, commençait à devenir dangereux: «Quel est le chemin de Moscou?» demandait-il à Balachoff, qui lui répondait: «A volonté, tout chemin mène à Rome. Charles XII l’a pris par Pultava.» Napoléon n’avait pas besoin de ce souvenir pour être en garde. Si le tsar, intimidé par ses menaces, consentait à renouveler dans Vilna l’alliance de Tilsitt, l’Empereur «déjà sombre, préoccupé de son premier échec», eût été heureux de terminer la guerre. Sa diplomatie eût réparé le mécompte de sa stratégie.
Il demeura quinze jours à Vilna, attendant une réponse et l’effet de ses menaces. Alexandre s’était résigné d’avance à la perte de Moscou: il ne céda point. C’était un duel à mort. «Je signerai la paix à Moscou», dit alors l’Empereur. La Grande Armée déploya en avant son front, depuis Dunabourg jusqu’à Minsk (16 juillet 1812) pour atteindre le centre de la Russie par le fossé qui unit la Duna au Dniéper. La seconde passe du combat commençait.
Elle se termina par la victoire de Smolensk, complétée par celle de Ney à Valoutina (17-19 août 1812). L’opinion publique en Russie s’était prononcée violemment contre les calculs qu’on reprochait à Alexandre d’avoir formés avec des Allemands, pour découvrir par des retraites successives la route de la capitale sainte aux Français. Le tsar avait dû renoncer à son programme défensif, au commandement des armées. Impatient de livrer bataille, Bagration avait cherché, au risque de se faire écraser isolément, à se réunir à Barclay de Tolly et y avait réussi. Leur réunion ne leur procura qu’une défaite. Sans la résolution de Barclay qui obligea Bagration à se retirer encore, les armées russes étaient anéanties. Elles se sauvèrent.
Ce n’était pas encore la victoire décisive qu’avait rêvée Napoléon: ce pouvait être, s’il l’eût voulu, le terme encore heureux de l’entreprise. En passant le Niémen, au début, Napoléon avait prononcé ces mots: «La deuxième guerre de Pologne est commencée.» Après la prise de Smolensk, dont ses soldats polonais célébrèrent la prise par des cris de joie, cette guerre était achevée. Quelle revanche pour les armées et la politique républicaines d’avoir assuré, avec le concours de l’Europe, de l’Autriche et de la Prusse elle-même, ce triomphe du droit! Quelle justification aux yeux des peuples, pour cet Empereur héritier de la Révolution, qui venait de combattre les Russes plutôt que de renier cet héritage, fondement de sa grandeur! Quel remède enfin, puissant, efficace au tort que lui avait fait sa conduite en Espagne!
La ligne de la Duna, où l’ennemi avait espéré l’arrêter, lui servait maintenant de rempart. Oudinot l’occupait de Drissa à Polotsk (18 août). La Grande Armée était à Smolensk, dans une position redoutable. Les Autrichiens de Schwarzenberg eux-mêmes, les Saxons de Reynier occupaient le haut Dniéper, Macdonald et les Prussiens tenaient la Courlande et assiégeaient Riga. C’était la Pologne, non seulement vengée, mais reconstituée comme au temps de sa pleine puissance. Le 26 juin 1812 la Confédération polonaise avait prononcé solennellement la restauration de la patrie, sous la présidence du vieux prince Czartoriski. Tous les Polonais au service de la Russie étaient invités à se ranger sous les drapeaux du libérateur. Et le confident d’Alexandre Ier, le jeune prince Adam, passait lui-même à Napoléon. Le royaume des Jagellons avait enfin retrouvé son unité matérielle et morale. Les partages étaient effacés.
Il semblait que ce résultat suffît à payer tant de dépenses et d’efforts. Il eût fait porter à Alexandre la peine de son ambition et de ses intrigues. Pour avoir voulu la Pologne entière, il aurait ainsi perdu sa part. La couronne qu’il se destinait, en abusant du patriotisme polonais, avait paru et pouvait être la récompense de Murat. A cette heure décisive, dans cette trêve dernière que lui accordaient encore la fortune et la victoire, l’Empereur eut son secret, qui le perdit. Il traita la révolution polonaise comme il avait fait les Français, flattant à Varsovie comme à Paris les espérances et les ambitions patriotiques, dans la mesure où elles créaient des ressources à sa propre ambition, obstiné à suivre, habile à masquer derrière la guerre de Pologne son entreprise personnelle.
A Varsovie, à Vilna, la haine des Russes et des Romanoff fut entretenue, exploitée, comme en France, celle des Bourbons et des Autrichiens, pour le secours que promettait cette nation indomptable de soldats. «J’aime les Polonais sur le champ de bataille: ils le meublent bien», disait l’Empereur à Narbonne en mars 1812. Toute la question était là: «Éveiller la fibre nationale de ce peuple et l’entraîner avec moi. C’est une race valeureuse.» Mais il avait calculé que refaire la Pologne, c’était se brouiller avec l’Autriche, ou s’obliger, pour l’indemniser de la Galicie, à lui rendre l’Illyrie, les chemins des Balkans. Le partage de l’empire ottoman, il y pensait toujours. Maître de la Lithuanie, il ne la réunit pas au duché de Varsovie, la gardant comme un objet d’échange séparé. Il ne voulut pas renoncer à imposer au tsar par de nouvelles victoires et par une révolution à Moscou, par de subites concessions peut-être en Pologne, ses conditions d’Erfurt. Alexandre lui avait refusé Constantinople: avec l’aide des Allemands, des Français, des Polonais on lui prendrait Moscou d’abord, Byzance après.
Qu’était la restauration de la Pologne, à côté de la perspective qui s’ouvrait à lui de régler à Moscou, par un dernier effort aux dépens même de la Pologne, avec la Russie vaincue, l’Autriche satisfaite, le compte définitif de son ambition? A Campo-Formio, l’Italie; à Presbourg et à Vienne, l’Adriatique; à Moscou enfin, aux portes de l’Asie, les Balkans, cet Orient que les Anglais ont fermé à son rêve, dont les tsars et l’Autriche ont aussi les clefs. Napoléon a laissé dans le Mémorial un aveu précieux: «J’ai toujours calculé trouver un bien plus grand secours dans le secret; alors demeurait comme en auréole autour de moi ce vague qui enchaîne la multitude et lui plaît, ces dénouements subits et imprévus reçus avec tant d’applaudissements et qui créent tant d’empires. C’est ce principe qui m’a fait courir malheureusement si vite à Moscou; je m’étais mis dans l’obligation de ne pas laisser le temps de commenter. Avec ma carrière déjà parcourue, mes idées sur l’avenir, il fallait que ma marche eût quelque chose de surnaturel.»
Le 21 août, l’Empereur hésitait encore. On raconte qu’ayant visité le champ de bataille de Valoutina, il se serait écrié: «Avec de pareilles troupes on peut aller au bout du monde: à Moscou.» Le 24 il mobilisait de nouveau la Grande Armée et s’ouvrait, par la victoire de Borodino, la route de la capitale (7 septembre). Le 14 septembre, il entrait, entouré de sa garde encore intacte, au Kremlin. Après cette troisième passe, courte mais décisive, il pouvait croire qu’il était maître du champ. Il se préparait à la conclusion attendant que son adversaire s’avouât vaincu et rendît son épée. Le peuple russe avait exigé qu’on défendît Moscou, réclamé que Kutusoff réunît les armées du tsar et livrât bataille, au lieu de fuir comme Barclay de Tolly. La bataille avait été livrée et perdue. Toutes les ressources de la défense nationale eussent été sacrifiées à l’amour des Russes pour leur cité sainte, si Kutusoff eût essayé de combattre encore devant Moscou, s’il ne se fût retiré vers le sud. C’était malgré son peuple qu’Alexandre avec ses généraux pratiquait cette tactique prudente: lui serait-elle pardonnée? Les sujets du tsar prendraient-ils leur parti de ces éventualités qu’il avait prévues, le suivraient-ils à Tobolsk, abandonnant à l’ennemi leurs foyers, leurs dieux? Vaincu, ne serait-il pas abandonné? S’il l’était, la lutte se trouverait terminée, comme son rival l’espérait. «Russes, avait dit Kutusoff à ses soldats le matin de Borodino, vous êtes le nerf des énergies de votre Empereur.» A Borodino, ils avaient compris ce langage. Le comprendraient-ils encore après l’entrée des Français à Moscou?
Ce n’était pas seulement obstination, si le tsar disait au colonel Michaux le 21 septembre: «Napoléon ou moi, moi ou lui. Nous ne pouvons plus régner ensemble.» En posant ce dilemme, il trahissait son angoisse, attentif à celles de son peuple. Tandis qu’à Moscou, l’Empereur se croyait assuré «d’avoir fini avant la fin de septembre», comme il l’avait annoncé à Dresde, Alexandre à Saint-Pétersbourg, se demandait, impassible encore comme à Vilna, mais dans l’attente d’événements graves, si la Russie lui viendrait en aide.
L’incendie de Moscou décida pour jamais entre leurs ambitions rivales. Les exigences formulées par Napoléon à Erfurt, renouvelées à Dresde, furent brutalement rejetées, à la veille d’être confirmées; les refus et les prétentions d’Alexandre se trouvèrent justifiés par l’événement du 16 septembre. Événement imprévu en apparence, œuvre surnaturelle de cette fatalité que Napoléon invoquait pour masquer ses calculs, et qu’en cette circonstance encore il invoqua pour cacher sa déception. «Si Moscou n’eût pas été incendiée, Alexandre eût été contraint à la paix.»
Le gouverneur de la ville, Rostopchine, qui savait comment on agit sur les foules, avait préparé l’incendie et emmené les pompes. Au lieu de l’apothéose que Napoléon se réservait, il fit de la ville sainte un holocauste, signal décisif de la croisade patriotique. La cause d’Alexandre était gagnée auprès de ses sujets; celle de Napoléon perdue. Il avait espéré, si le tsar ne cédait pas, apparaître à la Russie, de Moscou, comme un Dieu. Sur les ruines de la Ville Sainte que son armée avait pillée et profanée, pendant l’incendie, il ne parut plus que le démon de la conquête. Contre lui, en faveur d’Alexandre, et bientôt avec le concours des nations, ce fut désormais une guerre sacrée. Son erreur fut de compter encore sur sa diplomatie pendant un mois pour effrayer et faire céder des adversaires désormais en possession d’une pareille force morale. Alexandre, à qui il écrivit le 20 septembre, invoquait pour toute réponse le concours des nations européennes, de l’Angleterre et de la Suède «contre le nouvel Attila». Tout le monde, en Europe, fut persuadé par la plainte du tsar que les Français avaient brûlé et pillé Moscou.
Le 5 octobre, Napoléon envoyait Lauriston à Kutusoff et recevait une réponse enfin qui dut l’éclairer: «Je serais maudit par la postérité si l’on me regardait comme le premier moteur d’un accommodement quelconque. Tel est l’esprit de ma nation.» Autour de Moscou, la guerre des partisans commençait. Paysans et cosaques arrêtaient les estafettes, harcelaient les convois, traquaient les maraudeurs. Le 19 octobre, vainqueur d’Alexandre, Napoléon reculait devant la Russie soulevée et ordonnait la retraite que l’hiver survenu, après un automne trompeur, transformait brusquement, jusqu’à la Bérésina, en désastre (29 novembre).
L’incendie de Moscou avait assuré le salut de la Russie sans combat. La retraite des Français, par une autre fatalité, un hiver aussi rude que précoce, détermina, sans autre combat que ceux de Malojaroslavetz (24 octobre), de Krasnoe (16-17 novembre), de la Bérésina, la ruine de la Pologne. Pour la sauver, il eût fallu que Napoléon pût arrêter son armée à Smolensk. C’était son dessein, lorsqu’il quitta Moscou. Le défaut de vivres, la rigueur du froid, le nombre croissant des traînards, l’impossibilité de reconstituer une armée, de la faire vivre, toutes ces raisons avouées dans ses lettres à Maret l’obligèrent à se rabattre sur Vilna. Le 20 novembre, il perdait déjà cette dernière ressource. «Pourrons-nous y tenir? Oui, si l’on peut y tenir huit jours. Mais si l’on est attaqué... Des vivres, des vivres, des vivres. Sans cela, il n’y a pas d’horreurs auxquelles cette masse indisciplinée ne se porte contre cette ville. Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier que derrière le Niémen.» Il prévoyait que la Pologne paierait de ses espérances les plus chères, et du pillage de ses villes, le concours qu’elle lui avait prêté. Toutes ses dépêches, jusqu’au jour où il la quitta à Smorgoni le 5 décembre, pour retourner à Paris en hâte, laissant l’armée à Murat, prédisaient son sort à ce malheureux pays: «Je plains Vilna, dit-il le 30 novembre.» Le 8 et le 9 décembre la ville était pillée, mais la populace à son tour, exaspérée, assassinait les soldats de Napoléon. Et cette autre prédiction de Daru: «Votre départ sera la ruine de l’armée», se réalisait. Murat, démoralisé, laissa, le 16 décembre 1812, les restes de l’armée débandée s’enfuir sur Kovno.
Lorsque les Russes entrèrent à Vilna immédiatement, ils y trouvèrent un immense charnier de quarante mille hommes, Français et Polonais entr’égorgés, image lamentable du sort que la Pologne et la Grande Armée subissaient à la fois, sacrifiées toutes deux à l’entreprise fatale sur Moscou. Napoléon avait trouvé et préparé son excuse, accusant, pour ne point être accusé, les Polonais d’abandon, quand il les abandonnait: «Personne n’a bougé. J’ai été bien mal secondé par la Lithuanie et par le duché de Varsovie, ou plutôt je n’ai pas été secondé du tout, ni par le gouvernement ni par le pays.» Ce furent ses adieux à la Pologne: le 5 décembre 1812, le lendemain de son départ, le prince Adam Czartoriski écrivait au tsar: il se faisait fort d’amener la Pologne en cet état de détresse, désabusée de son rêve de liberté, à se donner aux Russes, pour écarter à jamais le cauchemar d’un démembrement. «Reprendrez-vous, sire, vos anciens projets relatifs à ce pays? En la subjuguant, aurez-vous encore le désir de subjuguer les cœurs, de rendre les liens entre les deux nations indissolubles, en les rendant volontaires? Nous touchons au moment où vos succès militaires vous permettront enfin de procéder à l’exécution de cette œuvre.»
Tel était bien le résultat de cette guerre: la Pologne appartenait de nouveau aux Russes, tout entière, comme avant les partages de 1772. Alexandre Ier avait, au début de 1813, à travers les angoisses des peuples, réalisé son dessein. L’œuvre de Frédéric II était effacée: à Tauroggen, le corps d’armée prussien du général York venait de demander le 30 décembre 1812 au général Diebitsch le bénéfice de la neutralité. La situation précaire de ces troupes était l’image de celle qui était faite alors à la Prusse par les ordres de Napoléon et par les succès d’Alexandre. Elle devait tout subir: elle ne pouvait rien empêcher. Par l’impuissance des Hohenzollern les Czartoriski se voyaient dans «un de ces moments qui ne reviennent point dans la vie»: à la conquête matérielle de leur pays ils offraient à Alexandre de joindre la conquête morale. «Si Votre Majesté, quand la nation polonaise s’attend à la vengeance d’un conquérant, lui tend la main et offre de plein gré ce qui faisait pour elle l’objet du combat, l’effet en sera magique. Il surpassera votre attente. Je prendrais sur moi de tout signer sans retard.» Czartoriski avait raison: Alexandre Ier tenait les enjeux de ce duel redoutable, une occasion de les prendre qu’il ne devait plus retrouver.
Roumantsoff, toujours partisan de la paix, considérait la guerre comme terminée et le disait à son maître. Kutusoff, le héros de la patrie russe, croyait sa tâche accomplie et jugeait les sacrifices suffisants. Alexandre lui-même avouait, le 13 janvier 1813, «le brillant de la position actuelle».
Il ne la trouvait pas cependant assez solide. Il craignait de découvrir aux Allemands son dessein de garder la Pologne tout entière. Ne rejetterait-il pas, en leur retirant leur proie, l’Autriche et la Prusse dans les bras de la France? Par défaut d’audace peut-être, par l’influence des conseils de Stein aussi, Alexandre subordonna sa victoire, qui était complète pourtant, au désir de gagner la Prusse à ses projets. La convention de Kalisch (28 février 1813) fut le signal de la guerre nouvelle que le tsar trouvait nécessaire à l’achèvement de sa conquête. La question de Pologne fut réservée jusqu’au jour où l’Allemagne serait indépendante et libre, où, comme la Russie, la Prusse retrouverait dans cette œuvre nationale sa grandeur passée et de larges compensations, morales et matérielles à la perte de ses provinces polonaises. «Empêchons à tout prix, écrivait Stein le 7 novembre 1812, la formation d’un royaume de Pologne en tout cas inutile et peut-être menaçant pour l’Allemagne. Que l’Angleterre et que l’Autriche se réunissent pour s’opposer à ces désirs sauvages.»
En écartant, à peu de frais, ce danger inévitable dans la situation où était la Prusse, en lui procurant de plus les moyens de commencer une croisade nationale, Stein rendit à sa patrie d’adoption un service dont les historiens prussiens n’ont pas méconnu la valeur. Mais les ambitions d’Alexandre et les espérances des Czartoriski se trouvèrent ajournées. Le sort de la Pologne n’était pas réglé; la Russie avait abandonné les provinces roumaines au début de la guerre. Elle n’avait pas acquis, en échange, et malgré ses victoires, les pays de la Vistule abandonnés en 1772 à regret aux Allemands.
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