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XII. L’ALLIANCE DE TILSITT…

Part 4 of 8 · Bourgeois, Émile · Public domain text

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XII. L’ALLIANCE DE TILSITT

LA RÉVOLUTION D’ESPAGNE

(1808)

Le soir de la dernière journée qu’il passa à Tilsitt, le 9 juillet 1807, Napoléon signait des instructions pour un de ses officiers, le commandant Guilleminot, chargé de négocier à Bucharest la paix entre les Russes et les Turcs. Quelques jours après, son ambassadeur à Constantinople, Sebastiani, recevait l’ordre de déclarer au Divan, ému par ce que les Anglais lui apprirent des conversations de Tilsitt, au nouveau sultan Mustapha IV prêt à se déclarer pour l’Angleterre, «qu’il soutiendrait la Porte si elle lui restait fidèle.» Il leur ôtait, il est vrai, l’espoir de se venger en Crimée des Russes, de reprendre leurs anciennes limites. Mais il leur promettait, s’ils acceptaient sans regret sa médiation, de leur faire restituer la Valachie et la Moldavie encore occupées par l’armée du tsar. Le sultan se le tint pour dit; quoique mécontent et déçu, il consentit à l’armistice de Solobosa (24 août) qui suspendait la marche des Russes jusqu’au 21 mars 1808, et fixait à un délai de trente-cinq jours l’évacuation des Principautés. Au lieu du partage dont il croyait son empire menacé, Mustapha se trouva garanti pour six mois contre les attaques de la Russie, à la veille d’être délivré de leur conquête.

Et cependant, trois jours après qu’Alexandre était rentré dans sa capitale, il recevait la visite d’un aide de camp de Napoléon, Savary, chargé de préparer l’arrivée d’un ambassadeur français qui fût, comme lui-même, «dans les principes du grand événement de Tilsitt» (23 août 1807). Cet exorde permit au tsar de déclarer au confident de son allié, dès le premier jour, dans sa résidence d’été, à Kammenoi-Ostroff: «L’empereur a eu la bonté de me dire qu’il se regardait comme tout à fait dégagé avec la Turquie. Il a paru voir que l’empire de Constantinople ne pouvait longtemps occuper une place parmi les puissances de l’Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela.» L’envoi d’un homme de confiance à Pétersbourg indiquait en effet que Napoléon ne voulait pas laisser tomber toute la conversation. C’était bien le principe essentiel qu’en détachant Savary, il affirmait: «Je sens la nécessité de terminer quelque chose, écrivait-il en novembre 1807, et suis prêt à m’entendre là-dessus avec la Russie.» Autrement, les efforts de Savary pour conquérir les bonnes grâces de la société russe, des impératrices qui se refusaient à l’alliance et le mettaient en quarantaine n’auraient pas eu de sens. Et Dieu sait ce qu’il dépensa de peine pour faciliter l’accès de Saint-Pétersbourg à l’ambassadeur choisi par Napoléon, le 1er novembre 1807, le général grand-écuyer de Caulaincourt.

Ces démarches de Napoléon, aussi contradictoires que possible, le refus proclamé à Constantinople, la promesse maintenue à Pétersbourg de partager l’empire turc seraient malaisées à expliquer, si, dans les instructions qu’il donna le 12 novembre 1807 à Caulaincourt, ne se révélait le secret de ces contradictions.

«Le partage de l’empire ottoman est inévitable, écrivait-il de sa propre main, et, si l’idée en est décidée à Saint-Pétersbourg, l’intention de l’Empereur est de ne point trop choquer cette cour sur cet objet, préférant ce partage seul avec elle, de manière à ce que la France ait le plus d’influence possible dans le partage que de porter les Russes à y faire intervenir l’Autriche.»

Ainsi, tout en admettant le principe, Napoléon préférait retarder l’exécution, jusqu’au jour où elle lui serait la plus favorable. Dans les entretiens de Tilsitt, il avait facilement deviné les intentions d’Alexandre de réduire à presque rien, à l’Albanie et à l’Épire, provinces peu riches, que la guerre seule pourrait donner et conserver, le profit de la France. Et, voulant restreindre à son tour celui de la Russie, il était revenu de Tilsitt bien décidé à ne pas précipiter l’événement, à ne pas laisser au tsar la moindre part de la Turquie qu’il ne fût en état de réclamer et de prendre la sienne.

Son principal souci surtout était d’éviter que l’Angleterre profitât de la crise pour mettre la main sur l’Égypte et les îles, les plus riches provinces du sultan, objet véritable de ses ambitions en Orient, sur Constantinople même: «C’était sa plus forte objection.» La ruine de l’Angleterre, dans la Méditerranée tout au moins, devait précéder l’entreprise décisive en Orient. Il lui fallait le temps de la poursuivre en Italie, en Sicile, en Espagne, en Portugal: qui pouvait lui garantir que, nantie des provinces roumaines et satisfaite, la Russie pour disputer l’Orient à la France ne se retournerait pas vers les Anglais, et ne lui fermerait pas encore comme en 1799, même au prix de l’Égypte, la Méditerranée orientale? Ces craintes avouées, cette diplomatie prévoyante à l’excès peut-être expliquent comment au lendemain de Tilsitt, médiateur entre le tsar et le Sultan, Napoléon exigea du premier la restitution de ses conquêtes, et promit au second la garantie de son empire. Plus franc d’ailleurs avec Sebastiani qu’avec son ambassadeur en Russie, il déclarait ne laisser aux Ottomans que «quelques moments de végétation».

Aussi fin diplomate que lui, Alexandre, désireux de se nantir immédiatement, avait déjoué déjà ce plan, en refusant sa signature à l’armistice de Solobosa. Il avait maintenu et renforcé son armée dans les Principautés. Obligé par l’alliance de déclarer la guerre aux Anglais, il prétendait se payer d’avance aux dépens de la Turquie. Il avait un gage; il le garda. Lorsqu’il envoya à Paris un ambassadeur, le général Tolstoï, très hautain, très froid, il ne lui donna aucune instruction relative à l’évacuation des provinces roumaines. Il était assuré qu’avec son caractère l’envoyé ne parlerait pas, s’il n’en recevait l’ordre. Ce silence mécontenta Napoléon; c’était sa première déception, depuis Tilsitt, et vraiment un échec. Le silence de Savary aux questions du tsar qui l’interrogea sur le partage de l’empire turc fut sa seule réponse. Quand il fit partir Caulaincourt, il en avait préparé une autre, plus gênante pour son allié.

«Le traité de Tilsitt est violé en apparence, disait-il à Caulaincourt, si le tsar retient la Moldavie et la Valachie. Cette violation ne peut être au profit d’une seule des parties contractantes. Il faut une compensation à l’Empereur, et il ne peut la trouver que dans une partie des États de la Prusse dont le traité stipule la restitution, partie égale en population, en richesse aux deux provinces turques. De cette manière l’allié de la France, l’allié de la Russie éprouveraient une perte égale.» Cette province que Napoléon avait imaginé de reprendre aux Hohenzollern, c’était la Silésie: il ne la leur avait rendue qu’à demi à la prière instante d’Alexandre. Il s’était réservé le moyen d’y rester, une convention qui subordonnait l’évacuation des provinces prussiennes au versement d’une contribution militaire de 150 millions, trop lourde pour les finances de Frédéric-Guillaume. Il en demeurait maître, comme Alexandre des provinces roumaines, au même titre si la Russie n’abandonnait pas le Danube.

Ce fut un coup droit, habilement calculé, que les Français portèrent là à Alexandre et dans les termes les plus forts. L’Empereur déclara à Tolstoï, le 7 novembre, qu’il évacuerait la Prusse si le tsar épargnait la Turquie. Il chargea Caulaincourt de poser ses conditions comme un dilemme: «Tel est son principe, aucun obstacle ne pourra le détourner de cette vue.» C’était à prendre ou à laisser.

L’émotion du tsar, à cette proposition, trahit son embarras. Au fond, il demeurait attaché à la Prusse, à ses souverains qui, dans leur retraite de Memel, le sollicitaient chaque jour de les délivrer du conquérant. Sa cour, la société russe, sa mère, son envoyé à Paris, la plupart de ses ministres considéraient déjà comme une trahison et une faute l’abandon de la Prusse, l’entente de Tilsitt. Que dirait-on, si elles s’aggravaient d’un dernier démembrement consommé à son profit? «Son honneur de chevalier lui ferme la porte que Votre Majesté lui ouvre en Prusse, écrivait Caulaincourt, son intérêt plus encore.» Alexandre était bien alors de l’avis de Tolstoï, que la Silésie donnée à la Saxe, c’était la constitution entre l’Elbe et l’Oder d’un grand État, aussi fidèle à Napoléon que jusqu’ici la Prusse l’avait été aux tsars, un instrument redoutable aux mains de son allié, son ennemi peut-être demain. Mais il lui en coûtait beaucoup de voir s’éloigner les espérances qu’il avait après Friedland arrachées au vainqueur par sa diplomatie, de lâcher la proie qu’il tenait sur le Danube, de renoncer à accroître comme ses illustres prédécesseurs, son empire des dépouilles de l’Infidèle.

Pour échapper à ce dilemme, le tsar mit tout en œuvre, les arguments, les séductions, la menace même de rompre. Ses entretiens avec Caulaincourt nous montrent les deux diplomaties aux prises. Alexandre rappela les conversations de Tilsitt, les promesses faites contre les Turcs sans condition d’une nouvelle injure aux Hohenzollern. Il combla Caulaincourt de prévenances, lui donna dans toutes les fêtes la première place, l’admit dans son intimité, lui parla de ses amours impériales, encouragea les siennes; et, quand il l’eut conquis et convaincu avec art de sa sincérité, il le chargea de menacer son allié délicatement d’une rupture. «S’il se croit trompé, écrivait Caulaincourt le 31 décembre 1807, on ne peut calculer les conséquences de sa réflexion.»

Napoléon ne tenait pas à la Silésie, essentiellement. Il était à demi sincère lorsqu’il faisait écrire à Caulaincourt: «L’Empereur est prêt pour l’un ou l’autre parti. L’un et l’autre lui conviennent.» Pour retarder le partage de la Turquie, il eût volontiers épargné la Prusse. Le 14 janvier 1808 il calculait toujours que laisser les Russes gagner le Danube, c’était «décider la question de l’existence de l’empire turc, et livrer l’Égypte à l’Angleterre». La mise en demeure de Caulaincourt l’inquiéta. S’il perdait l’alliance russe, que deviendraient tous ses projets? Il ne demandait qu’un an pour être en mesure de les réaliser. «Gagnez du temps, en y mettant assez d’art pour que ces délais ne soient point désagréables à la cour de Russie à laquelle vous ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l’Angleterre et la paix à laquelle il faut la forcer doit être le premier objet de l’attention des deux empereurs.»

Il traçait à Caulaincourt ces instructions, le 18 janvier, lorsqu’il reçut de lui un avis pressant sur la nécessité de prendre un parti. Quel parti prendre? Doit-il s’écarter, pour plaire à son allié, de la marche que lui tracent les intérêts de son empire et de son ambition? Pour la seconde fois, depuis Tilsitt, la diplomatie de son allié le tient en échec, inquiet, indécis. Nous avons conservé une double preuve de cette incertitude: une conversation du 22 janvier 1808 avec Metternich où il lui révèle les projets de partage de l’empire turc, et le désir de les retarder. Il lui demanda son concours formellement pour disputer l’Égypte aux Anglais, Constantinople aux Russes. Pour faire cette ouverture décisive et recourir ainsi à l’Autriche, il fallait que Napoléon eût vraiment besoin de s’assurer contre les risques de cette crise, à tout prix. Une lettre que Champagny adressa, huit jours après, à Caulaincourt trahit plus encore son embarras. «L’Empereur préférerait de beaucoup que les choses restassent telles que le traité de Tilsitt les a établies. L’arrangement même qui lui donnerait la Silésie en compensation de la Moldavie et de la Valachie, il ne le conclura qu’à regret. Mais peut-on se borner à exécuter le traité de Tilsitt, en maintenant l’alliance de la France et de la Russie? Par l’abandon de la Valachie et de la Moldavie, par le partage de l’empire turc, cette alliance sera chèrement payée. Faites voir l’avantage de différer ces mesures, au moins jusqu’au moment où on aurait pu arracher à l’Angleterre l’empire de la Méditerranée qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus précieuses dépouilles de l’empire ottoman.» C’étaient là moins des ordres qu’un dernier appel à l’habileté de l’ambassadeur, à son zèle, pour maintenir, en face d’une rupture menaçante, un système que Napoléon jugeait le meilleur, mais qu’il sentait ébranlé.

Quatre jours après, le 2 février 1808, ses hésitations avaient cessé. Son génie, fertile en expédients, inaccessible au doute, avait imaginé contre son allié la solution la plus étonnante, Talleyrand et Champagny disaient «la plus chimérique», qu’on ait vu paraître en deux siècles dans la politique européenne. Il avait trouvé le moyen, puisque la Russie l’obligeait d’agir en Orient avec elle, de le faire sans livrer la Turquie à l’ambition d’Alexandre, à la vengeance des Anglais: une expédition aux Indes par terre, d’accord avec le tsar, appuyée sur la Perse. «Ce n’est plus, écrivait-il tout d’un coup au tsar, que par de grandes et vastes entreprises que nous pourrons arriver à la paix et consolider notre système: que Votre Majesté augmente et fortifie son armée... Une armée de cinquante mille hommes russe, française, peut-être même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l’Asie, ne serait pas arrivée sur l’Euphrate qu’elle ferait trembler l’Angleterre... Je suis en mesure en Dalmatie. Votre Majesté l’est sur le Caucase. Un mois après que nous en serions convenus, l’armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes et l’Angleterre sera soumise. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au 1er mai, nos troupes peuvent être en Asie. Alors les Anglais menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargé. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix: les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands malgré nous. J’exprime à Votre Majesté mon âme tout entière. L’ouvrage de Tilsitt réglera les destinées du monde.»

Il faut citer cette lettre, nerveuse, éloquente, emphatique, qui n’a peut-être jamais eu sa pareille dans aucune chancellerie européenne pour s’expliquer les jugements divers qu’elle a provoqués. Aux uns, ce projet a paru, par l’éloquence du document qui le révèle, un projet sérieux, le dernier mot d’un programme de guerre à outrance contre l’Angleterre jusqu’aux Indes. Aux autres, un piège tendu avec de grands mots à la Russie pour l’obliger à laisser aux Français la domination du monde, la preuve d’une ambition malade et susceptible pourtant de calculs. C’est en réalité, tout autre chose, un expédient diplomatique approprié, dans des circonstances données, à une œuvre déterminée qui n’est ni seulement la lutte contre l’Angleterre, ni le dessein trop vague de dominer le monde, mais le partage devenu inévitable de l’empire ottoman, et surtout la conquête de l’Égypte.

Par les espérances qu’il avait éveillées à Tilsitt et par la diplomatie d’Alexandre, Napoléon se trouvait amené à précipiter ce partage qu’il s’efforçait depuis six mois de reculer par crainte de servir les ambitions de l’Angleterre et de la Russie. Les observations de Caulaincourt l’inquiétaient. Ou favoriser la Russie, en se déclarant trop tôt contre les Turcs, ou la perdre, s’il ne se déclarait pas. Tel était le dilemme auquel il se sentait acculé. Savary, qui revint de Pétersbourg à la fin de janvier 1808, appuya les conseils de Caulaincourt. Il accrut même les craintes de l’Empereur: abandonner la Russie, c’était la rejeter dans les bras des Anglais. «C’est une vérité qu’il serait dangereux de taire. La nation serait toute prête à reprendre les armes et à faire de nouveaux sacrifices pour une guerre contre nous.» Faute grave, au moment où le roi et les ministres à Londres se prononçaient plus que jamais pour une lutte inexpiable, «une lutte imposante et terrible». Tels sont les motifs que Napoléon donna lui-même alors de sa démarche du 2 février; ses entretiens avec Savary, la volonté de l’Angleterre de pousser la guerre à outrance l’avaient, disait-il, déterminé, pour sceller et consolider l’alliance de Tilsitt, à agir immédiatement, au gré du tsar, en Orient. Il n’y a pas lieu de mettre en doute, sur ce point, la parole de l’Empereur. La diplomatie d’Alexandre, obstinée à la conquête des provinces roumaines, l’obligeait à cette concession.

Ce qu’il n’avouait pas, c’étaient les garanties, les réticences, les stratagèmes dont il entourait cette concession, pour en éviter encore les périls. Un rapprochement entre deux projets parallèles, formés à la même époque pour le même objet, permet à l’historien de retrouver les intentions secrètes de l’Empereur. Ce n’est pas un hasard si dès le 12 novembre, Champagny, dictant sur son ordre les instructions de Caulaincourt, le charge de pousser le tsar également à la guerre contre la Suède et dans les Indes, à la conquête de la Finlande, de la Baltique et de l’Asie. Dans les ordres qu’il envoie encore le 29 janvier au général, même coïncidence. On la retrouve, presque dans les mêmes termes enfin, dans la lettre du 2 février au tsar: «Votre Majesté a besoin d’éloigner les Suédois de sa capitale; qu’elle étende de ce côté ses frontières, aussi loin qu’elle voudra. Je suis prêt à l’y aider de tous mes moyens.» C’est après cette offre et avec cette promesse que Napoléon déploie son programme d’expédition aux Indes.

Les deux entreprises font partie d’un même plan, procèdent d’une même pensée. L’une des deux, au mois de février, était déjà entamée: le 15 février, vingt mille Russes étaient entrés en Finlande. Le Danemark allait, le 29, déclarer la guerre à la Suède et Bernadotte, en même temps, recevait l’ordre de débarquer en Scanie. La façon dont Napoléon soutint cette entreprise du Nord éclaire singulièrement le système dont elle faisait partie. Il n’était pas sincère, lorsqu’il promettait au tsar de lui fournir son concours tout entier. L’armée française de Bernadotte ne profita pas de l’hiver pour passer le Belt; Napoléon rejeta la faute sur les Danois et déclara, en avril 1808, le passage impossible par la belle saison. Les Russes soutinrent tout l’effort de la guerre: il est vrai qu’elle leur donna la Finlande et que «les belles de Saint-Pétersbourg ne furent plus exposées à entendre le canon des Suédois.» C’est ce que l’Empereur répondit gaiement à son allié mécontent d’être seul à soutenir cette conquête et réduit à rappeler des troupes du Danube. «Nous n’avons gagné qu’un désert et des lacs», répliquait d’un ton bourru Roumantsoff. Napoléon laissait dire, mais il faisait ses confidences à Talleyrand. «Je ne pouvais pas aussi légèrement porter mes soldats contre la Suède. Ce n’est pas là que sont mes affaires» (25 avril 1808). Ce dernier mot en dit long sur sa politique: il lui importait de mettre aux prises dans le Nord l’Angleterre et le tsar. Il se gardait les mains libres par cette diversion, pour agir ailleurs.

L’expédition qu’il proposait en Asie était une diversion du même genre, autrement importante, et plus grosse de complications, partant beaucoup plus favorable à ses desseins. Déjà, par l’affaire de Suède, le Danube était dégagé des troupes russes. Les Anglais, sous le commandement du général Moore, quittaient la Méditerranée et la Sicile pour remonter au plus vite vers la Baltique. Que serait-ce lorsqu’une armée russe et autrichienne jetée au delà du Bosphore et du Caucase atteindrait l’Euphrate, et que la Perse, appuyant comme le Danemark au nord cette opération, se déclarerait contre l’Angleterre: elle recevrait «le coup de massue»: «sans barrière dans ses possessions les plus lointaines, source principale de sa richesse, elle ferait à n’en pas douter une résistance désespérée.» Ce duel, qui pouvait être long, c’était la Russie «amicalement refoulée en Asie», et l’Angleterre «visée dans son empire asiatique, écartée de la Méditerranée, chassée du Levant».

Alors, dès le 7 février, Napoléon ordonne à Ganteaume et à son frère Joseph d’occuper la Sicile, et de ravitailler Corfou. Il accumule des ressources dans cette île pour une expédition d’Égypte, en même temps que pour l’entreprise contre la Turquie d’Europe. Mais cette opération continentale secondaire n’est qu’une simple menace pour détourner les Anglais de la Méditerranée. Napoléon se voit enfin maître de cette mer que depuis dix ans ils lui ferment. Il touche au but obstinément poursuivi à travers les crises glorieuses d’une carrière qui aurait satisfait et fixé toute autre ambition que la sienne. «J’attends d’autres escadres, écrit-il alors à Joseph. Ce seront celles de Lorient, de Brest, de Carthagène, les vaisseaux de l’île d’Elbe, ceux de Lisbonne, ceux de Cadix. Ainsi se composera une redoutable armée navale, irrésistible par sa masse: frôlant d’abord les rivages de Tarente, elle y prendra à son bord un corps expéditionnaire et ira le jeter en Égypte où la population nous appelle et espère en nous.» Aux ordres fiévreux que depuis février 1808 il distribue à sa marine, à ses lieutenants de Naples et de Corfou, on sent que sa diplomatie leur a confié le rôle principal. Contrairement à ce qui s’exécute dans la Baltique, ou se prépare sur le Bosphore, opérations à ses yeux secondaires, l’entreprise sur l’Égypte, voilà la grande affaire, l’affaire essentielle. La moindre faute, la moindre hésitation de ses escadres l’irrite. Il lui échappe des cris comme celui-ci: «Souvenez-vous de ce mot: dans la situation actuelle de l’Europe, le plus grand malheur qui puisse m’arriver est la perte de Corfou. Elle porterait un coup funeste à mes projets.» (mars 1808.)

Il faut, de ces paroles prononcées en 1808 par l’Empereur avec un tel accent rapprocher le langage qu’il tenait au lendemain de Campo-Formio: «Les îles de Zante et de Céphalonie sont pour nous plus importantes que l’Italie tout entière. Si nous étions obligés d’opter, il vaudrait mieux restituer l’Italie tout entière et garder les quatre îles.» Durant ces dix années, pour le général corse qui déjà avait fait en 1797 le rêve de se tailler entre la Révolution et l’Autriche une souveraineté italienne, quel changement prodigieux! Le partage de l’Europe imposé à toutes les puissances successivement; sa part, sans cesse accrue, et en 1808, la France étendue pour lui jusqu’à la mer du Nord, à la Vistule, au golfe d’Otrante, et bientôt jusqu’à Gibraltar. Et cependant, à ce degré où la fortune l’a porté depuis ses débuts, son ambition s’attache obstinément au programme qu’il a une fois conçu. On pourrait sourire d’entendre le maître de l’Europe, à l’apogée de sa puissance, trembler à l’idée de perdre Corfou: mais à ce compte, n’était-ce pas folie plus grande que de préférer à l’Italie les îles Ioniennes, en 1797? Isolées à travers son histoire, si remplie et si courte, ces deux phrases d’une même portée exposeraient à une facile méprise: rapprochées, elles éclairent l’histoire et expliquent l’homme. L’idée fixe qu’elles révèlent, cette longue patience que ne lassent ni les obstacles, ni surtout les succès, c’est la marque du génie, sûr et toujours maître de lui: «Pour réussir, il n’y a pas besoin d’être Dieu, mais de vaincre les obstacles et de partager ma volonté qui est forte», disait Napoléon à ceux qui critiquaient alors l’étendue de ses entreprises.

Son projet contre les Indes de même, où l’on a cru trouver la preuve d’une ambition exaspérée jusqu’à la folie, aurait cette apparence, si on ne le jugeait à sa date, à sa place dans l’ensemble de la diplomatie napoléonienne. C’est tout simplement un calcul de l’Empereur, un moyen secondaire d’occuper les Anglais et les Russes au loin, pour s’assurer la part de l’empire ottoman qu’il a toujours convoitée, l’Égypte. Obligé au partage de la Turquie par Alexandre, il le pousse en Asie comme dans le Nord contre les Anglais, dégage le Levant, pour s’y installer enfin.

Il consent alors au partage, puisque la Russie l’exige. «L’Empereur doit avoir pris son parti, disait avec impatience Alexandre à Caulaincourt le 20 février. Il sait s’il veut ou non tenir ce qu’il m’a dit à Tilsitt.» Il se décidait en effet, le 2 février, mais avec quelle prudence encore! Aucune trace dans sa lettre de conditions formelles, ni de propositions fermes: «Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l’intérêt réciproque de nos États doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Roumantsoff et Caulaincourt et l’envoi ici d’un homme qui soit bien dans le système.» Sa diplomatie a résolu, dans cette crise, d’attendre ou de provoquer, par des confidences et des épanchements analogues à ceux de Tilsitt, les demandes du tsar: sur ce terrain glissant Napoléon n’a négligé aucune sûreté.

Le premier mouvement d’Alexandre, lorsqu’il reçut cette lettre, fut la joie, une joie enthousiaste, certainement sincère. «Cela me fait grand plaisir, général, dit-il à Caulaincourt, je vous parle franchement.» Et plusieurs fois, dans la journée, il lui répéta: «Voilà le style, voilà le langage de Tilsitt, voilà des paroles de Tilsitt.» Il se félicitait d’avoir ramené son allié à ses volontés. Dans cette lutte diplomatique où leur alliance les engageait, il se croyait au bout de six mois vainqueur, maître du Danube et du Bosphore peut-être.

Mais bientôt l’enthousiasme fit place à la réflexion. Devina-t-il en relisant la lettre de l’Empereur les sûretés qu’il se ménageait, les réserves de ce programme qui n’était pas «son âme tout entière»? Ce qui est certain, c’est qu’aussitôt il voulut des garanties. Se défiant à son tour de ce que Napoléon pourrait surprendre dans une entrevue, il accepta le principe d’une rencontre, en fixa le lieu, Weimar ou Erfurt et promit avec une feinte impatience «d’y aller jour et nuit». Mais il entendit que d’abord les deux ministres Caulaincourt et Roumantsoff se missent d’accord sur les conditions du partage. Il espérait sans doute plus facilement réduire le serviteur que le maître.

Napoléon avait prévu cette réponse et d’avance prescrit à Caulaincourt d’accepter la discussion. Il lui avait aussi fourni les moyens de s’y défendre, ses intentions, ses ordres. Elle commença le 2 mars, et dura dix jours. Elle fit grand honneur au ministre français, réduit à discuter loin de l’Empereur, seul contre Alexandre Ier et Roumantsoff. Elle prouva d’ailleurs que la diplomatie russe était de force à se mesurer avec celle de Napoléon. Au cours des propos échangés, des phrases comme celles-ci furent prononcées par le ministre du tsar: «C’est pour vous que nous irons aux Indes, nous n’y avons aucun intérêt personnel. Les îles sont pour vous une richesse incalculable: l’Égypte et la Syrie, vous en disposerez pour qui vous voudrez, et nous, qu’aurons-nous pour cela?» Les Russes ont déjà pénétré les intentions de Napoléon; la diversion en Asie est pour lui le moyen de conquérir l’Égypte. Ils ne s’y trompent point. «Cette coopération, précisément parce qu’elle sera sans limites, doit entraîner de grands profits, des avantages qui parlent aux yeux, frappent la nation, la rallient au nouveau système et ne lui paraissent pas disproportionnés avec les sacrifices exigés d’elle.» Ces grands profits, Roumantsoff, à la fin des entretiens, les a formulés: les Principautés roumaines, la Bulgarie, la Roumélie, surtout Constantinople. Byzance enlevé aux Infidèles après un siècle d’efforts, la croisade russe victorieuse, tels sont pour Alexandre et pour son ministre l’objet du système inauguré à Tilsitt, le prix de la guerre déclarée aux Anglais, la condition sine qua non de la poursuite de cette guerre jusque dans les Indes.

Ces propositions n’étaient pour Napoléon ni pour Caulaincourt une surprise. Ils pensaient bien, comme le fit observer Roumantsoff que l’expédition d’Asie supposait l’expulsion des Turcs du Bosphore, et qu’il fallait se préoccuper de leur succession. Y constituer un État neutre eût paru bon; mais c’était œuvre impossible et fragile. La Russie la rejetterait ou la briserait. La seule solution de cette question redoutable, c’était de réclamer pour la France, ou à l’extrême rigueur pour l’Autriche, les Dardanelles en échange et en face de Constantinople. Napoléon l’avait prescrite d’avance à Caulaincourt qui fit tous ses efforts pour la faire accepter au tsar. La France voulait bien donner aux Russes la mer Noire, le Danube, le Bosphore et Trébizonde, mais, comme Pierre le Grand avait eu la Baltique, avec «des barrages aux Dardanelles et au Sund». Roumantsoff d’abord, Alexandre lui-même s’y refusèrent obstinément. Aux sollicitations de Caulaincourt, à ses raisons, ils répondaient sans se troubler que l’opération aux Indes serait subordonnée à cette condition. Ils n’entendaient pas «être refoulés en Asie». Ils faisaient fi des conquêtes que, pour les détourner, l’Empereur leur offrait au loin. Les Dardanelles, après tout, n’étaient «qu’une langue de chat»: ils l’exigeaient. Le 16 mars, impuissant à les convaincre, Caulaincourt écrivait à son maître: «Que votre Majesté réunisse l’Italie à la France, peut-être même l’Espagne, qu’elle change les dynasties, fonde des royaumes, qu’elle exige la coopération de la flotte de la mer Noire et d’une armée de terre pour conquérir l’Égypte, qu’elle fasse avec l’Autriche les échanges qui lui conviendront, en un mot, que le monde change de place: si la Russie obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je crois, lui faire tout envisager sans inquiétude.»

«Il faut que la Russie montre moins d’ambition, lui répondit l’Empereur tout simplement. Si c’était là son ultimatum, il serait difficile à arranger.» Il n’entrait point dans les vues de l’Empereur d’installer la Russie sur la mer Égée, de lui ouvrir l’accès de la Méditerranée. Pour l’en empêcher, il refusait depuis Tilsitt de s’expliquer sur le partage, le retardait. Obligé de parler, il avait dans le même dessein imaginé de refouler les Russes en Asie. Alexandre et ses ministres, flairant le piège, résistaient. Il ne restait plus d’autre ressource que de réduire le tsar par la persuasion, de le flatter, de l’éblouir: une entrevue, des entretiens amicaux, les procédés de Tilsitt, pour en achever le système directement entre les deux souverains. «C’est parce que j’avais prévu ces difficultés que j’avais demandé l’entrevue, et non pas pour une vaine formalité; j’ai calculé qu’il faut certainement trente courriers pour finir cette affaire, que trente courriers à deux mois consumeront trois ans, que nous aurions tout terminé en trente conférences qui, à deux par jour, auraient employé quinze jours», écrivait l’Empereur le 18 avril.

Mais justement pour les raisons que Napoléon avait de souhaiter l’entrevue, Alexandre la redoutait. Il y mettait comme condition l’accord préalable sur le partage, la promesse essentielle de Constantinople. Pour l’obliger à être plus conciliant, Napoléon avait feint de ne plus souhaiter l’entrevue. Il partit pour Bayonne au début d’avril 1808. «Il est fâcheux, écrivait-il encore à Caulaincourt, que l’entrevue n’ait pas eu lieu. Au lieu d’être ici, je serais à Erfurt.» La question d’Orient le préoccupait plus encore que les affaires d’Espagne. «Le fond de la grande question, disait-il encore le 31 mai, est toujours là: qui aura Constantinople?» A aucun prix, il ne voulait consentir à un entretien, dont la condition serait la promesse dangereuse d’une concession aussi importante. «Je suis disponible, ajoutait-il, mais je veux l’entrevue sans condition. Bien mieux, il faut que l’on convienne d’abord que je n’adopte pas les bases proposées par M. Roumantsoff qui me sont trop défavorables.»

Dans cette même dépêche enfin, l’Empereur donnait les raisons de son refus obstiné. Il a fait écrire plus tard dans le Mémorial: «Constantinople est placée pour être le centre et le siège de la domination universelle.» Cette déclaration a fait croire à une ambition démesurée, à un désir insatiable de dominer, par le Bosphore, l’Europe et l’Asie à la fois. Des motifs moins éloignés, plus sérieux, qu’il exposait le 31 mai à Caulaincourt, expliquent mieux cette décision. Le point essentiel à ses yeux, ce n’était pas Constantinople, mais les Dardanelles «d’où la Russie se trouverait aux portes de Toulon, de Naples et de Corfou.» S’il laissait cette position à son allié, la conquête de l’Égypte et de la Syrie devenait précaire, douteuse même: car qui pouvait assurer que le tsar installé à Constantinople et maître de sa part nous aiderait à prendre la nôtre, et ne nous fermerait pas la route entre Toulon, Tarente, Corfou et Alexandrie? Depuis qu’à Tilsitt il eut lancé l’idée du partage, Napoléon a entrevu ce danger. S’il a refusé aux Russes les Principautés, c’est qu’elles lui paraissaient former un chemin plus ouvert, plus rapide vers le terme de leurs ambitions que ne le serait pour lui la route de la Méditerranée, fermée par les croisières anglaises, par les Russes eux-mêmes plus vite satisfaits. Et sans l’Égypte et le Levant, à quoi bon un partage à ce point inégal? A plus forte raison ne pouvait-il laisser les Dardanelles à son allié. «Vous nous mettrez dans votre poche», avait dit Caulaincourt à Roumantsoff. «Ce n’est pas concilier les intérêts des deux empires, répétait son maître le 31 mai, que de sacrifier les intérêts de l’un à ceux de l’autre et compromettre même son indépendance.» Point de partage à cette condition: c’était son dernier mot.

Talleyrand, qui suivait, sans y prendre part, cette diplomatie, fit alors ses confidences à Metternich. «La question du partage me paraît un peu plus éloignée, ne dites pas ajournée, je dis tout au plus un peu moins imminente.» «L’Empereur ajourne tout sans rien décider», disait de son côté avec aigreur Alexandre Ier à Caulaincourt. Mais ce n’était qu’une tactique; rien de plus.

Le 28 avril, Napoléon accueille la nouvelle d’une révolte militaire à Constantinople comme le symptôme de la ruine et du partage de la Turquie. Du 11 mai au début de juillet, rien ne l’occupe plus que les préparatifs de sa grande expédition en Orient. L’armée de Dalmatie, sur la conscription de 1809, a reçu des renforts pour l’entreprise continentale que le tsar doit diriger. Mais c’est l’Égypte qui demeure l’objectif principal: les géographes en dressent une carte détaillée «qui restera sous les sceaux comme secret d’État pour être distribuée dans un événement extraordinaire.» Le ministre de la marine établit le plan et les devis d’un grand armement maritime à Toulon. Le ministre de la guerre doit réunir toutes les ressources qu’avait l’armée d’Égypte en 1798 à son débarquement. Les ordres seront donnés à Tarente pour y préparer vingt mille hommes; des munitions s’accumulent à Corfou. C’est le grand effort qui touche à son terme: l’Empereur en a fixé la date. Il annonce (30 juin 1808) au vice-roi d’Italie qu’il passera les Alpes en octobre ou novembre au plus tard. Car c’est lui qui donnera le branle. Il ne veut confier ce soin à personne. Et de la péninsule où a commencé sa prodigieuse fortune, d’où il a conçu son entreprise orientale, il va reprendre l’œuvre interrompue; avec le concours du tsar, vainqueur de l’Angleterre, il l’achève.

Ce concours décisif, il se croit en droit de l’escompter. Lassé par sa diplomatie, menacé en Finlande par les Suédois qui ont repris victorieusement au mois de mai l’offensive en Bothnie et bloquent avec les Anglais la flotte russe dans la Baltique, circonvenu, séduit par Caulaincourt, Alexandre Ier au mois de juin consent à l’entrevue, sans conditions préalables, pour le mois d’août. Napoléon y voit la preuve que son obstination a triomphé des exigences de son allié. Il compte sur son influence, les ressources de son éloquence, sa persuasion pour achever ce grand succès diplomatique, indispensable à l’exécution définitive de son programme oriental.

Si l’on considère, en se plaçant à la date où nous sommes, au mois de juillet 1808, le développement de ce programme, les espérances de Napoléon paraissent, en effet, justifiées. Jamais il n’a été plus près de les réaliser qu’à cette époque qui fut le point culminant de ses efforts et de sa fortune. Fortement installé en Dalmatie, à Corfou, à Naples, et par l’élévation de son frère Joseph au trône d’Espagne, sur toute la côte espagnole, servi au Nord par une diversion qui a fait évacuer aux Anglais la Sicile et presque la Méditerranée, assuré de la bienveillance de l’Allemagne, de la neutralité de l’Autriche, l’Empereur des Français est de force à partager l’empire ottoman, de manière à ce que Russes et Anglais soient contraints enfin de lui abandonner sa part, l’Égypte, la Syrie, la Grèce et les îles.

Cependant les longues négociations qu’il a poursuivies depuis Tilsitt, pendant l’année 1808, trahissent, à la veille de cette œuvre décisive, ses hésitations, parfois son embarras, à de certains moments sa déception même. Son alliance avec la Russie n’a ni la sûreté ni la valeur d’un rapprochement solide fondé sur la communauté des intérêts. Comme tous les accords politiques du dix-huitième siècle, comme ceux mêmes auxquels il a dû sa fortune, cette alliance a la fragilité et les caractères d’une entente pour ainsi dire forcée par la rencontre des mêmes convoitises. L’amitié des deux Empereurs si hautement proclamée déguise mal la lutte perpétuelle de leurs ambitions. C’est en se menaçant d’une rupture grosse de périls et de déceptions qu’ils demeurent unis. S’ils se tiennent aux yeux du monde embrassés, c’est à la façon de lutteurs qui se cherchent, et essaient leurs forces et surtout leur adresse. Avec ses apparences de tendresse mutuelle, en un mot, leur mariage politique n’est qu’un mariage de raison, et de la pire, de la raison d’État qui gouverne les affaires du monde et les a bouleversées depuis un siècle.

Quoique Napoléon espère, de cette amitié qui n’a été qu’un long duel, dans l’entrevue prochaine acceptée par Alexandre sans condition, recueillir le profit décisif, il ne le tient pas encore. La diplomatie de son allié vaut à peu de chose près la sienne. Les caresses du tsar, ses bonnes grâces et son charme n’excluent ni l’entêtement, ni la souplesse et servent même les feintes, les réserves brusques ou déguisées que son ambition imagine. Depuis que Napoléon a négocié avec l’Autriche le partage de l’Italie, avec les Prussiens le partage de l’Allemagne, avec la Russie celui de l’Europe, jamais négociation ne lui a pris plus de peine et de temps que la ruine et le démembrement de l’empire ottoman.

Et cela particulièrement explique et fait comprendre comment il y pourra échouer. Pour le maître de l’Europe, c’est une proie facile en apparence que cet empire décrépit dont la décadence s’accuse, au moment où il s’en approche. Mais alors que tant de puissances moins faibles ont été victimes depuis quarante années des appétits combinés de leurs voisins, le système de partages qui a précipité leur ruine et servi la Révolution avec Bonaparte se limite en Turquie par son principe même. Ce régime de violence et d’astuce a en effet ses règles, l’équivalence absolue des parts que les puissants se distribuent aux dépens des faibles. Les possessions du Sultan sont telles qu’on n’y peut découper des parts égales. Rien ne pourrait compenser aux yeux des Anglais l’attribution de la Syrie et de l’Égypte à la France, et Napoléon préférerait renoncer au partage que de les leur laisser. C’est le secret de l’énergie que dépense contre lui le gouvernement anglais, malgré des conquêtes inespérées aux quatre coins du monde. C’est aussi le secret des hésitations de l’Empereur à précipiter l’événement après 1807, le motif de toutes les garanties que sa diplomatie accumule.

L’entente des grandes puissances continentales se heurte également à la difficulté, à l’impossibilité de compenser par un équivalent l’avantage que procurerait à l’une d’entre elles la cession de Constantinople. Pour l’Autriche, c’est la clef des Balkans; pour la Russie, de la mer Noire; pour la France, de la mer Égée qu’elle convoite. Il y a là une situation exceptionnelle que les discussions de l’alliance de Tilsitt ont mise en pleine lumière. Le système des partages ne s’y applique plus: la Turquie peut encore être sauvée par les principes qui ont condamné la Pologne. Et de fait l’empire ottoman subsiste, la Pologne n’a point été reconstituée.

En 1808, la fortune de Napoléon rencontra soudain cette résistance presque fatale des choses. Il n’y a point de prodige en histoire: l’élévation du conquérant est l’œuvre à la fois de son génie, de la France soutenue par un élan national dont il s’est fait un instrument docile, et des méthodes enfin que les politiques de l’Europe ont fournies à son ambition. Tout le monde en 1808, à Erfurt où il va paraître comme sur une scène triomphale, reconnaît et salue son génie qui n’a point en effet failli et s’acharne à sa tâche. Mais aux portes de l’Orient où son ambition le pousse, le système des partages jusque-là favorable à sa fortune lui manque. Il le sent, cherche des expédients contre la puissance des choses, espère encore triompher par la puissance de sa volonté. Il se flatte, selon le mot de son plus récent biographe, d’être à lui-même sa seule ressource. Quoique mécontente des conscriptions, mais trompée toujours par le mirage d’une lutte nationale, la France lui fait crédit et s’abandonne à ses desseins. C’est alors que se dessine parmi les collaborateurs de son secret, dans sa famille même qui en a pénétré l’objet véritable, une sourde opposition, assez forte pour paralyser la seule force dont il dispose encore, sa volonté toute-puissante. Contre ses desseins, Talleyrand forme ses intrigues; les frères de l’Empereur développent les leurs. Les affaires d’Espagne déterminent cette crise décisive pour sa fortune: Napoléon ira s’y perdre au moment où il croit tout gagner, mal servi ou trahi.

* * * * *

Au mois d’octobre 1807, l’Empereur avait fait du roi d’Espagne et du ministre Godoy ses complices contre le Portugal, avec l’intention soigneusement cachée de les envelopper dans la ruine des Bragance. Son envoyé à Madrid lui en préparait les moyens: Beauharnais encouragea l’héritier du trône, Ferdinand, à intriguer contre son père avec ses conseillers, les ducs de l’Infantado, de San Carlos et le chanoine Escoïquiz jaloux de ruiner et de remplacer le prince de la Paix. Il l’engagea, le 12 octobre 1807, à écrire à Napoléon pour lui demander la main d’une princesse impériale et son concours. Ces discordes de la famille royale à Madrid fournissaient à la diplomatie de Napoléon l’occasion d’intervenir en Espagne sans se démasquer.

Le 28 octobre 1807, Charles IV saisit les preuves de la trahison de son fils, le fit arrêter avec ses complices, et invoqua aussitôt l’aide de son puissant allié, sollicité d’autre part de sauver Ferdinand. A cette nouvelle le 8 novembre 1807, Clarke, le ministre de la guerre, recevait l’ordre de mettre en mouvement l’armée de la Gironde, de fortifier les places des Pyrénées, et d’amener en poste une nouvelle armée des bords du Rhin. Un instant cet ordre fut suspendu: le fils rebelle, prisonnier, faisait des aveux complets et révélait à son père ses intrigues avec la France. Il implora son pardon: conseillé par Godoy qui se prit à découvrir les desseins et la politique de l’Empereur, Charles IV pardonna à son fils, pour échapper à l’intervention française (5 novembre). Mais ce ne fut qu’une trêve bien courte. Napoléon ne put se résoudre à abandonner la partie.

Le 13 novembre, il annonçait à Charles IV son dessein de renforcer l’armée de Portugal. L’homme de confiance qu’il chargeait de cette commission officielle, M. de Tournon, en avait une autre, plus importante. Il devait rendre compte de l’état du pays, de ses sentiments à l’égard de Godoy et du prince des Asturies, de la situation des places fortes et de l’armée espagnole. Sous la conduite du général Dupont qui le même jour reçut ses instructions, une armée de vingt-deux mille hommes passait la Bidassoa. Au moment où elle arrivait à Valladolid, Moncey, habitué aux guerres d’Espagne, amenait le 9 janvier une seconde armée forte de vingt-huit mille hommes par la Biscaye. C’était sans doute la route du Portugal: mais, comme à la même date l’Empereur invitait Junot à détacher six mille hommes au moins en arrière sur Badajoz et Alcantara, c’était la preuve qu’il n’avait pas besoin de renforts. «Il se préparait des événements inattendus avec l’Espagne», disait l’Empereur alors. L’entrée d’un troisième corps de douze mille hommes en Catalogne (février 1809), d’un autre en Navarre, l’occupation de Pampelune, de Figuières, de Saint-Sébastien, de Barcelone ne laissa plus d’illusion aux Bourbons. L’invasion, la conquête de la Péninsule commençaient. Quoique Napoléon prétendît au Corps législatif justifier ces opérations par la nécessité de défendre Cadix (24 janvier 1808), le choix d’un généralissime, de la famille impériale, de Murat appelé en toute hâte de Dusseldorf le 20 février, indiquait l’importance de l’entreprise. Le grand-duc de Berg était l’homme des coups de main heureux: il devait sa fortune à son sang-froid, à sa décision dans l’affaire de Brumaire. C’est pour cela que Napoléon l’envoyait au delà des Pyrénées avec l’ordre de se diriger, aussitôt après la prise de Pampelune, sur Burgos et Madrid, sans lui révéler encore l’étendue de sa mission (2 et 7 mars 1808).

Le premier ministre d’Espagne acquit à ce moment la certitude du complot formé à Paris contre son maître. A la fin de février 1808, Napoléon chargeant Talleyrand d’offrir à l’envoyé d’Espagne, Izquierdo, l’échange des provinces de l’Èbre contre le Portugal, sans doute pour les tromper tous deux et justifier son invasion. Izquierdo ne s’y méprit pas, refusa, et revint en toute hâte avertir Godoy. Il était trop tard: Charles IV ne put réaliser le dessein que le désespoir lui conseillait, s’enfuir. Son fils, prêt à se révolter, lui interdit de quitter Madrid. Le 17 mars 1808, au moment où Murat s’approchait de la capitale, la foule et les troupes, travaillées par les agents du prince des Asturies, se jettent sur l’hôtel de Godoy à Aranjuez pour l’empêcher d’emmener le roi. Elles exigent sa destitution que Charles IV leur accorde le 18 mars. Le soir même, reconnu par la foule, le prince de la Paix échappe avec peine à ses colères. Et le lendemain, le roi, après un dernier effort pour fuir sur Grenade, menacé lui-même par l’émeute, abdique en faveur de son fils.

Quatre jours après, le 23 mars, Murat, à la tête de l’armée française en bel ordre, prenait possession de Madrid. Les calculs de Napoléon se réalisaient. «Ce qui est arrivé à Aranjuez est fort heureux, écrivait-il le 26 mars; la certitude que le roi ne partira pas est très avantageuse.» Il tenait les Bourbons entre ses mains sans violence, par l’effet de leurs discordes qui l’autorisaient à agir. Le 25 mars 1808, Charles IV déclarait nulle son abdication obtenue par la force et sollicitait le concours de l’Empereur. Ferdinand envoyait à Murat son confident Escoïquiz pour prendre les conseils de la France. Par là, Napoléon se crut justifié et couvert. Il fit dire par Caulaincourt à l’Empereur de Russie le 31 mars: «Je ne suis pour rien dans les affaires d’Espagne. Mes troupes étaient à quarante lieues de Madrid, lorsque ces événements ont eu lieu. Le prince de la Paix était généralement haï, mais le roi Charles était aimé: vous direz aussi que le roi a été forcé et que vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son trône. Les mauvais esprits de Saint-Pétersbourg diront que j’ai dirigé tout cela.»

Ces mauvais esprits en Russie, aussi bien qu’ailleurs, avaient raison. Lorsque l’Empereur parlait de rétablir Charles IV, il prenait ses mesures pour lui donner un successeur de sa propre famille. La difficulté qu’il eut à le trouver fut peut-être la source principale de tous les embarras qui peu à peu ruinèrent son intrigue. Joseph, après Tilsitt, paraît s’être disposé d’abord à échanger le trône de Naples contre celui d’Espagne. Au mois de décembre 1807, ses idées changèrent à la suite d’une entrevue qu’il eut avec son frère en Italie. Il craignit de quitter le certain pour l’inconnu, et ce fut lui sans doute qui proposa à Napoléon de marier au prince des Asturies une fille de Lucien dont il souhaitait le retour en grâce. Mais Lucien refusait, pour reprendre son rang dans la famille, de sacrifier sa femme, Mlle Jouberthon, aux exigences du maître. «Il n’y a pas un moment à perdre, les événements pressent. Il faut que les destinées s’accomplissent», écrivait le 20 décembre Napoléon de Milan à Joseph pour qu’il intervînt et décidât leur frère à cette séparation nécessaire. Lucien s’obstina; et pendant ce temps l’affaire d’Espagne se dessinait.

A la nouvelle de la crise d’Aranjuez, un autre parti se présente à l’esprit de l’Empereur: rappeler Louis de Hollande, pour lui donner l’Espagne. Le 27 mars il lui écrit: «Répondez-moi catégoriquement, mais ne mettez personne dans la confidence. Il faut qu’une chose soit faite pour qu’on avoue qu’on y a pensé.» Les mêmes raisons déterminèrent le refus du roi de Hollande, après celui de Joseph. Ce que Napoléon leur proposait, c’était une tâche qu’ils sentaient périlleuse et lourde, au lieu d’une situation sûre à exploiter. Leur ambition n’était pas de mesure à servir la sienne. Portés par les événements et le génie de l’Empereur à des fonctions qui flattaient leur vanité, leur procuraient des revenus, des jouissances, les frères de Napoléon eurent leur politique, dès le premier jour opposée à la sienne. Tandis qu’il les considérait comme des lieutenants d’un ordre supérieur, et des administrateurs de provinces françaises, ils cherchaient à se constituer une domination solide, à prendre racine dans le pays, à conquérir les peuples, à se les attacher. Sans doute, ils tiraient de leur royaume de larges profits pour leurs plaisirs ou leur luxe, comme Jérôme en Westphalie ou Joseph à Naples; mais ils les calculaient de manière à ne pas mécontenter leurs sujets et, pour justifier leur part, réduisaient celle de la conquête, de la France et de l’Empereur. «Par là, selon l’observation de Talleyrand, chacune de ces créations royales devenait un principe de dissolution dans la fortune de Napoléon.» L’Empereur le sentait, et ne ménageait pas à ses frères les reproches, s’indignait de leur luxe, de leur souci de popularité, de leur indépendance. Mais ils connaissaient le secret de ses ambitions: il ne pouvait plus se passer d’eux. Le refus de service qu’ils lui opposèrent au mois de mars 1808 fit grand tort à son intrigue d’Espagne.

Quoiqu’il ait nié plus tard dans le Mémorial toute préméditation dans les actes qui lui permirent alors de disposer de la royauté espagnole, Napoléon a pratiqué là un de ces secrets politiques qui lui étaient familiers. Il est vrai aussi qu’il se réservait, au moment où l’intrigue serait à point, de la conclure par ce qu’il appelait «un immense coup d’État». Il s’apprêtait à frapper de haut, comme la Providence. Pour y réussir, la promptitude n’était pas moins nécessaire que la vigueur. Aussitôt après la condamnation des Bourbons, leur successeur devait être désigné. Au début d’avril 1808, les Bourbons étaient condamnés. Napoléon n’avait encore obtenu le consentement d’aucun de ses frères. Le mois d’avril se passa: il fallut que le 10 mai l’Empereur se décidât à donner l’ordre à Joseph de quitter Naples et de venir, sans répliquer et sans tarder, en Espagne.

Ces délais gâtèrent toute l’affaire. «On ne peut, écrivait Murat dès le 25 mars, laisser l’Espagne plus longtemps dans l’incertitude sur son sort.» Pour faire prendre patience aux Espagnols, Napoléon annonçait son arrivée, et ne venait pas, malgré les instances de son lieutenant. Le parti qui avait fait la révolte d’Aranjuez et proclamé Fernand VII profitait de ces ajournements pour s’organiser, cherchait à mettre la main sur Godoy, travaillait l’armée, les gardes du corps, les populations des grandes villes. «Il ne faut pas, répétait Murat le 26 avril, laisser languir les Espagnols. C’était un très grand mal. On n’était plus tourmenté que par l’impatience et le désir de connaître le nouveau roi.» Si, au mois de mars, l’Empereur avait présenté à l’Espagne un roi de sa façon, son prestige l’eût peut-être fait accueillir, ainsi que la certitude d’être délivré de Godoy. Mais, en présence des troupes françaises et des hésitations de Napoléon dont les raisons n’étaient pas connues, la nation espagnole s’imagina que ces questions dynastiques dissimulaient des intentions de conquête, de démembrement, d’annexion. Ce qui venait de se passer aux frontières, en Portugal, encourageait ces craintes. «C’est une nation fière et impressionnable, disait encore Murat le 10 avril, qui ne voudrait pas être conquise, mais qui se donnerait, qui ne voudrait pas paraître avoir fait par force ce qu’elle avouerait avec orgueil être son ouvrage.»

On peut concevoir l’effet qu’eut sur cette nation déjà portée à se défier l’arrestation subite de ses rois à Bayonne (le 2 mai 1808). Savary avait été chargé confidentiellement par l’Empereur de ce dernier coup de main qui devait terminer l’affaire. Arrivé à Madrid le 7 avril, l’envoyé de Napoléon persuada à Ferdinand VII et surtout à son Conseil de faire le voyage de Bayonne, où son maître, disait-il, l’attendait pour le reconnaître. Savary a nié dans ses Mémoires plus tard ce mensonge. Tous les témoignages le lui attribuent. Ferdinand se mit en route avec ses conseillers le 10 avril, laissant la régence à une Junte et à son oncle, l’infant Don Antonio. A Burgos, puis à Vittoria, il hésita un instant à continuer sa route: mais la crainte des troupes françaises, les instances de Savary, et le désir surtout d’être reconnu le menèrent jusqu’à Bayonne où il arriva le 20 pour présenter ses hommages à l’Empereur. Le 24, au lieu du trône d’Espagne qu’il s’imaginait acquérir, il reçut l’offre, s’il se montrait docile, de la couronne d’Étrurie, et d’un mariage avec la fille de Lucien. Le plus courageux de ses ministres, Cevallos, secrétaire de la Junte, lui recommanda la résistance. De force, Napoléon ne pouvait l’obliger à abdiquer. Mais l’Empereur s’était réservé un autre moyen.

Le 30 avril, le roi Charles IV et sa femme Marie-Louise arrivaient à Bayonne à leur tour. On n’avait pas eu besoin de les y contraindre. La reine et son mari, effrayés du traitement que les Espagnols infligeaient au prince de la Paix, demandaient à quitter l’Espagne pour se mettre sous la protection de l’Empereur. Ils craignaient que leur fils ne se fît livrer Godoy par Napoléon. «Le poison est bien à redouter. De grâce, emmenez-nous en France, lui et nous deux, tout est danger, tout est risque», écrivait la reine à Murat, le 16 avril. Ils attendirent seulement, pour s’éloigner, l’assurance que le grand-duc de Berg avait réussi à retirer le prince de la Paix des mains des révolutionnaires. Le 22 avril, ils avaient quitté l’Escurial. On les reçut à Bayonne avec honneur. Ils apportaient à l’Empereur le moyen de vaincre la résistance de leur fils.

Le roi Charles ayant protesté contre son abdication et confirmé à Bayonne sa protestation, le devoir du prince des Asturies était de lui rendre sa couronne par une renonciation pure et simple. Il fit encore quelque difficulté: la colère de son père appuyée des menaces de l’Empereur eut raison de lui (6 mai). Aussitôt après, le roi Charles IV terminait volontairement son règne, en déclarant Murat lieutenant général du royaume, cédait à Napoléon ses droits en échange de Chambord, de Compiègne et d’une rente. Son fils à son tour renonçait à l’héritage, en échange d’un château en Navarre. Tous les Bourbons demeurés en Espagne étaient renvoyés au delà des frontières pour faire place à la dynastie nouvelle. Comme plusieurs d’entre eux, le prince des Asturies, son frère Don Carlos, et leur oncle Don Antonio n’avaient cédé que de mauvaise grâce, Napoléon jugea plus prudent de les envoyer, pour leur faire honneur et pour toutes sortes de raisons, sous bonne escorte au château de Valençay. «Votre mission est honorable, écrivait-il au propriétaire, à Talleyrand: recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang.» Le choix était habile à un double point de vue: l’Empereur, en plaçant le dernier acte, le plus odieux de l’intrigue à Valençay, rejetait la responsabilité sur Talleyrand. Le Mémorial établit ce calcul. Et si plus tard son confident essayait, après l’avoir blâmé, de réparer le tort fait aux Bourbons, leur prison lui répondait de sa fidélité.

Tout était bien réglé: il ne manquait plus qu’un roi à l’Espagne. Le 10 mai, Joseph recevait son ordre de service. «Les affaires d’Espagne vont bien et vont être entièrement terminées», écrivait Napoléon le 16 mai 1808 à Talleyrand. Et il ajoutait quinze jours plus tard, en reprenant au plus vite avec Caulaincourt l’examen de la question orientale que rien ne l’empêchait plus enfin de résoudre: «les Espagnes sont tranquilles et même dévouées» (31 mai 1808).

Dans l’intervalle de ces deux lettres, la nation espagnole était entrée en pleine révolte. Le 22 mai Carthagène, le 25 mai la Junte des Asturies et Oviédo, le 23 et le 24, Valence, Saragosse et Murcie, le 26 Santander et Séville, le 30 la Corogne, Badajoz et Grenade déclaraient à l’Empereur une guerre sans merci. Il n’y a aucun doute que ce fut la nouvelle publiée par la Gaceta le 20 mai 1808 des événements de Bayonne qui détermina ce soulèvement général. Déjà, le 2 mai, comme s’il avait pressenti le sort de la famille royale, le peuple de Madrid s’était soulevé, à l’appel des émissaires de Ferdinand, pour sauver son frère cadet, le dernier Infant, Don Francisco. On avait commencé de massacrer les officiers et les soldats français. Sur l’ordre de Murat, le général Grouchy avait réprimé l’insurrection par la force et des exécutions sommaires. «Le plus sûr moyen d’empêcher une nouvelle révolte, c’est de faire connaître sans délai le nouveau roi d’Espagne», répétait toujours Murat avec la même insistance, le 16 mai, à l’Empereur. Le jour où la nation apprit qu’elle n’avait plus de rois, que Napoléon n’en désignait point, elle se crut conquise et prit la cause des Bourbons comme la sienne même. Elle parut défendre ses rois: elle crut lutter pour son propre salut. «La patrie est dans le plus grand danger», criaient les chefs de l’émeute qui l’appelaient aux armes contre les Français.

Le grand malheur pour Napoléon fut que cet appel surprit son lieutenant en Espagne plus encore que lui-même. A la fin de mai, trois jours à peine avant la révolte des provinces, Murat se louait en toute confiance des dispositions heureuses à Madrid, et en général dans toute l’Espagne (17 mai 1808). Son aveuglement, sa faiblesse qu’explique son ambition personnelle, achevèrent le mal que les frères de l’Empereur, par leurs refus, avaient causé. Elles déterminèrent définitivement la crise.

Lorsqu’il était venu en Espagne, le grand-duc de Berg souffrait de la déception que lui avait procurée le traité de Tilsitt. L’élévation de Jérôme au trône de Westphalie le laissait réduit à sa petite principauté. Son commandement d’Espagne ouvrit de larges perspectives à son ambition déçue. Le 30 janvier 1808, Napoléon écrivait à Jérôme, en lui laissant espérer le grand-duché de Berg: «Un temps peut venir où Murat sera placé ailleurs.» Comme on n’ignorait pas dans la famille impériale les refus de Joseph, de Louis et bientôt de Lucien, Murat se vit ou se crut nécessairement appelé au trône d’Espagne.

Dès le premier jour, il avait pris ses mesures en conséquence, celles que tous ses pareils adoptaient, à la Haye ou à Naples. Il s’attacha à séduire le roi Charles IV, les grands, le peuple. Par une intrigue secrète, qu’il forma avec la reine d’Étrurie après la révolte du prince des Asturies, il gagna la confiance du vieux souverain, irrité contre le fils qui le détrônait. Il écartait ainsi du trône le seul rival qui pût le gêner, avait l’air de servir les desseins de Napoléon, et s’appliquait à se faire désigner sans secousse comme roi par le roi légitime, au moment opportun. Il lui sembla déjà, le 27 mars, que le peuple de Madrid ratifiait la détermination du souverain. «Le délire était général», écrivait-il à l’Empereur. «Votre Altesse Impériale, lui rapportait le général Grouchy à la même date, a été témoin de l’indicible enthousiasme excité par sa présence à la parade. D’autres causes accroissent généralement les sentiments qu’elle inspire, notamment l’accueil à la fois digne, bienveillant et paternel qu’elle fait aux grands comme aux Espagnols des différentes classes qui lui portent l’expression de leurs hommages.»

Dans ce premier mois, Murat chercha la popularité et crut la trouver. «Il y a dans tout cela de la faiblesse, je n’ai pas réuni de si grandes armées en Espagne pour suivre les caprices de la populace», lui faisait observer une première fois Napoléon, le 8 avril. A la fin de mars, Murat croyait toucher au terme de son ambition, et se préparait à faire arrêter les meneurs du parti de Ferdinand, pour gouverner au nom de Charles IV, en attendant mieux. Savary vint l’informer de la part de l’Empereur que la couronne d’Espagne était réservée à un de ses frères. Il fut forcé de «travailler non sans regret à un autre plan», et pour d’autres.

Cependant, il ne changea pas de méthode, cultivant toujours l’amitié de la reine et du vieux roi, veillant pour leur plaire sur la vie et la liberté de leur favori; il offrait des bals aux femmes, des combats de taureaux et des feux d’artifice au peuple dont il payait les frais. «Je veux me ruiner.» Il se mettait aussi en frais d’amabilité pour la Junte de Régence, les ministres, les capitaines généraux, le peuple et se payait à tort de leurs promesses de fidélité. Intérieurement, il se réjouissait d’apprendre à l’Empereur que les Espagnols, impatients d’avoir un souverain de sa main, se précipitaient chez lui pour le proclamer roi. Jusqu’au dernier moment où Napoléon exigea de la Junte de Régence qu’elle lui demandât pour roi le roi de Naples, Murat avait certainement compté sur cette popularité et l’avait entretenue. L’émeute du 2 mai ne l’en avait pas même empêché.

«Vous avez, lui écrivait le 13 mai alors l’Empereur, une trop grande confiance. C’est votre défaut. J’aurais perdu vingt hommes de moins à Madrid si vous aviez inspiré un peu de méfiance aux Français. Vous avez, en vérité, une confiance d’enfant. Vous flattez trop les Espagnols et vous nous conduirez bientôt à une nouvelle révolution qui peut être plus dangereuse que la première, qui n’a été dirigée par personne. J’ai plus d’expérience que vous.»--Quatre jours après il lui répétait: «Ce sont des gens qui vous trompent constamment, en vous berçant de compliments et de flatteries. Vous ne les menez pas assez rondement. Vous ne faites point de cas de mes ordres, et des malheurs arriveront...» Quand Murat reçut cette lettre, les malheurs avaient commencé, en partie par sa faute.

Il était trop tard lorsque, à cette même date, Napoléon chargeait son ministre des affaires étrangères d’adresser un blâme énergique à son agent à Madrid, Laforest, pour corriger le mal. «Il doit éclairer le grand-duc de Berg et non le flagorner, servir de contrepoids et non l’entraîner à faire des sottises. Il n’y a pas une voix pour le grand-duc. La nation est encore dans la situation de haine et d’humiliation où les derniers événements l’ont mise. Qu’il appelle son esprit au secours de son caractère.» Devant la résistance de la Junte qui se refusait à accepter la royauté de Joseph pour faciliter l’élévation de Murat, Napoléon avait enfin vu clair dans le jeu de son beau-frère, deviné le secret de son indulgence, et marqué en termes prophétiques le danger de sa popularité apparente. Plus tard, il disait avec raison au rédacteur du Mémorial, en déplorant cette malheureuse guerre d’Espagne, la plaie de son règne: «Murat m’a beaucoup gâté tout cela.»

Murat pourtant n’était pas seul responsable. Toute la famille avait contribué à faire de cette entreprise le gouffre où la fortune des Bonaparte devait s’abîmer, les uns par leur refus de la soutenir qui fit craindre à l’Espagne de devenir une province française, d’autres par leur désir de l’exploiter, qui fit trouver à ce peuple inquiet et fier un moyen de s’affranchir par leurs concessions, Napoléon lui-même, qui rendit l’Europe, éblouie de sa puissance et fascinée par ses victoires, attentive aux excès de la raison d’État. Les actes de Bayonne n’étaient pas accomplis que Metternich écrivait de Paris à sa cour le 27 avril 1808: «Les catastrophes qui font crouler le trône d’Espagne sont assurément faites pour combler la mesure de la politique astucieuse, destructive et criminelle de Napoléon, politique qu’il n’a cessé de suivre depuis son avènement. Le bouleversement de l’Espagne n’est, sous le rapport du principe, pas plus que la réunion de la Ligurie, l’organisation actuelle de la Hollande, les cent une destructions que nous avons vues.» Elle n’était pas plus, à ce point de vue sans doute, que la ruine de la Pologne, ou de Venise auxquelles l’Autriche avait participé. Et pourtant Talleyrand avait raison de dire au maître tout-puissant: «Vous avez plus perdu que gagné aux événements de Bayonne.»

Talleyrand a-t-il pu, alors, tenir au maître le langage qu’il prétendit plus tard avoir fait audacieusement entendre: «Qu’un homme dans le monde fasse des folies, on le blâmera sans doute, mais s’il est riche, puissant, habile, il pourra rencontrer les indulgences de la société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la bonne compagnie qui ne lui pardonnera jamais.» S’il n’a pas été prononcé en 1808 devant Napoléon, le jugement n’était pas moins fondé, et le Mémorial l’a accepté: «Je le confesse, l’immoralité dut se montrer par trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain puisque j’ai succombé. Car l’attentat ne se présente plus que dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. La postérité l’eût préconisé, si j’avais réussi.» En Espagne, comme en Orient, et à la même date, le système de violence et de ruse que Napoléon a trouvé établi en Europe, dont il a profité, se brise par l’abus qu’il en fait. Il ne peut plus l’appliquer au partage de la Turquie; et les nations qui le subissent trouvent dans la résistance de l’Espagne des motifs et l’espérance de le détruire.

Les nouvelles de l’insurrection espagnole parvinrent à Bayonne vers le 8 juin 1808, au moment où l’Empereur se préparait à faire reconnaître Joseph par une assemblée extraordinaire convoquée pour le 15 juin et chargée de donner une constitution à l’Espagne napoléonienne. Le gouvernement français dans cette insurrection ne vit d’abord que des révoltes locales dont ses armées auraient vite raison, un mécontentement passager que l’arrivée d’un roi national à Madrid dissiperait. L’événement le détrompa: les Espagnols s’étaient levés en masse, animés par leurs prêtres dans toutes les provinces. Quelques succès partiels remportés par les généraux Verdier et Lassalle ne les atteignaient pas. Une victoire plus complète de Bessières à Medina-del-rio-Seco ne leur arracha qu’une province (14 juillet 1808). Ce fut enfin au milieu d’un peuple hostile que Joseph, «condamné à régner sur lui», arriva à Madrid. «Il n’y a pas un Espagnol qui se montre pour moi», écrivait-il le 12 juillet à l’Empereur. A peine était-il à Madrid qu’il se vit obligé de s’enfuir précipitamment à Vittoria. Le 23 juillet, le général Dupont déjà réduit à la défensive en Andalousie, dans les positions de Baylen et d’Andujar, à la porte de la Sierra-Morena, s’y laissait envelopper par les troupes de Castanos: découragé, il capitulait. Les trois quarts de l’Espagne étaient perdus. Le Portugal allait l’être par la capitulation de Junot à Cintra (30 août 1808). Comparant le mouvement espagnol à la Révolution française et Baylen à Valmy, Joseph disait le 24 juillet à son frère: «Votre gloire échouera en Espagne.»

Plus grave que la perte d’un corps d’armée fut l’effet moral de cette victoire dans la péninsule et en Europe. Le 25 septembre 1808, toutes les provinces espagnoles, divisées par un particularisme ancien, s’unissaient d’abord pour constituer un gouvernement national, une Convention, la Junte suprême d’Aranjuez. Appelées à une vie nouvelle par la Révolution française, puis opprimées par elle et par le chef militaire que la France s’était donné, démembrées, partagées, conquises selon un code politique que leurs souverains acceptaient, les nations européennes se reprirent subitement en 1808. Un second mouvement analogue à celui qu’avait déterminé la Révolution, et dirigé cette fois d’Espagne contre Napoléon, agita l’Europe et bouleversa les créations de son génie: «Les événements d’Espagne, écrivait Stein, le grand patriote allemand, démontrent à quel point peut aller la finesse et le désir de dominer, et ce que peut faire une nation qui a de la force et du courage» (15 août 1808). Par un singulier retour des choses, c’étaient les vaincus de Valmy qui exaltaient les mérites des vainqueurs de Baylen, et la puissance du sentiment national contre les excès de la raison d’État.

BIBLIOGRAPHIE

Pour les négociations avec la Russie consulter:

VANDAL. Napoléon et Alexandre, tome Ier (de Tilsitt à Erfurt).

LEFEBVRE. Histoire des cabinets européens, tome III.

TATISCHEFF. Alexandre Ier et Napoléon. Paris, 1892.

FOURNIER. Napoléon, tome II.

BERNHARDI. Geschichte Russlands, tome II.

BEER. Die orientalische Politik Œsterreichs, Prague, 1883.

WURM. Diplomatische Geschichte der orientalischen Frage, Leipzig, 1868.

SCHLECHTA. Die Revolutionen in Constantinopel 1807-1808, Vienne, 1852.

JUCHEREAU DE ST-DENIS. Révolutions de l’Empire Ottoman, Paris, 1814; et la plupart des ouvrages cités dans la bibliographie du chapitre XI.

Documents:

Outre les documents cités dans les volumes ci-dessus: NAPOLÉON. Correspondance générale, tomes XV à XVII.--Correspondance inédite avec Caulaincourt 1807-1808. (Édition Vandal: Revue politique, 1895.)--Lettres inédites, édition Lecestre, Plon, 1897.--TALLEYRAND. Mémoires, tome I et II.--METTERNICH. Mémoires, tome II.--Mission du général Savary à Pétersbourg 1807 (édition Polovisoff, Pétersbourg, 1892).--Rapports de Tolstoï envoyé à Paris, Saint-Pétersbourg, 1895.--ADAIR. The négociations for the peace of the Dardanelles 1808, Londres, 1815.

Pour l’Espagne:

LANFREY. Histoire de Napoléon, tome IV.

THIERS. Le Consulat et l’Empire, tome VIII.

BAUMGARTEN. Geschichte Spaniens vom Ausbruch der französischen Révolution, Leipzig, 1865, tome Ier.

LEFEBVRE. Histoire des Cabinets européens, tome IV, et surtout le comte MURAT, Murat lieutenant de l’Empereur en Espagne, Paris, 1897.

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XIII. LES NATIONS EUROPÉENNES

DE 1789 A 1809

Il a suffi qu’en 1808 un corps d’armée français capitulât au fond de l’Andalousie, devant des troupes improvisées par un gouvernement fragile et sans ressources, pour que la diplomatie et plus tard la fortune de Napoléon en fussent modifiées, les fondements de sa puissance en Europe ébranlées. Un pareil changement, si considérable, ne se comprendrait pas, si l’on n’étudiait comment, à travers les vicissitudes de la conquête française servie par l’égoïsme des gouvernements, à des profondeurs où le regard des politiques souvent n’atteint point, l’âme et la conscience des peuples européens, lentement, par des réactions obscures s’étaient depuis 1789 transformées.

Lorsque éclata la Révolution, il y avait en Europe bien peu de nations, au sens propre du mot, qui eussent conscience d’un passé commun, de leur avenir ou de leurs droits. Morcelées par la féodalité, par le particularisme des villes et des provinces, habituées à confier l’héritage de leur gloire ou le soin de leurs progrès, sans leur en demander compte, aux familles souveraines, les peuples ignoraient pour la plupart les conditions de leur existence nationale. Fort peu connaissaient ce qui, moralement, constitue une nation, le souci de leurs origines, celui de leurs destinées.

La philosophie française du dix-huitième siècle les avait cependant atteintes par le contact d’une langue et d’une littérature devenues presque européennes, qui répandirent dans tout le vieux continent très vite ses doctrines. Et si ces doctrines, de Voltaire à Montesquieu et à Turgot, étaient loin de former un corps, dans toutes pourtant un principe commun se retrouvait que la Révolution sut dégager, le droit des nations à la liberté, et par la liberté, au bonheur. «Il faut, disait Voltaire, mettre le peuple en état de s’apercevoir qu’il a un esprit.» Les réformes, la plupart de détail qu’il a réclamées, étaient celles qu’il jugeait les plus capables, au nom de la raison, de rendre les nations conscientes et heureuses, de leur procurer leurs titres perdus. Peu lui importait la forme du gouvernement, pourvu qu’il fût éclairé et soucieux d’éclairer la nation.--Quoique Montesquieu ait paru viser plus loin, et fait avec l’Esprit des lois un livre de critique politique, son système, où toutes les formes de gouverner trouvaient place, eut surtout pour objet en dernière analyse de fournir aux nations le moyen d’exprimer leurs vœux et leurs besoins. «Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal. Il suffit qu’ils raisonnent. De là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements.» L’idéal de Montesquieu est à peu de chose près celui de Voltaire, quoique plus précis par certains détails. Le bonheur, l’existence et les progrès des nations, pour tous les deux, sont attachés au développement libre de leur esprit, de leur raison, de leur conscience. Et chez tous les économistes, c’est le même souci de corriger les abus du passé, moins par un système politique que par l’enseignement public général de la justice et de l’ordre naturel. Il suffit à leurs yeux que les nations pensent, soient instruites et puissent se faire entendre pour qu’elles soient heureuses. Turgot, leur interprète, dira à Louis XVI: «Dans dix ans votre nation ne sera plus reconnaissable par les lumières, les bonnes mœurs, le zèle éclairé pour votre service et celui de votre patrie.»

Cet appel à la conscience des nations ne pouvait être proclamé avec tant de force et d’unanimité qu’il ne fût entendu. Il le fut, même et surtout par les princes attentifs à la puissance des littérateurs français. Et l’on vit au dix-huitième siècle les monarchies s’éclairer plus vite que les peuples eux-mêmes. Les plus grandes, celles de Frédéric II et de Catherine II, attirèrent les philosophes et parurent mettre en pratique leurs doctrines, pour fortifier l’État par une bonne administration. Les princes allemands rivalisaient avec eux d’ardeur pour leurs peuples; les ministres en Espagne, en Portugal, en Italie, en Danemark poussaient leurs maîtres dans la même voie. Ce despotisme éclairé, comme on l’a appelé, fut loin de répondre à l’idéal des écrivains français: il pouvait contribuer au bonheur des nations. Il était aussi mal fait que possible pour leur donner conscience d’elles-mêmes. Ce ne fut pas une banqueroute, mais une déviation du principe essentiel proclamé par les écrivains du dix-huitième siècle. La philosophie française n’aurait pas en améliorant la condition des peuples éveillé leur conscience, si avec le temps, les circonstances et le renouvellement incessant des œuvres, elle n’avait trouvé d’autres formes et ouvert à son influence d’autres voies. Le génie de Rousseau a brisé, par l’imitation des Anglais qui séduit son temps, le moule trop étroit, encore classique et français où s’arrêtent les doctrines nouvelles, limitées, appliquées seulement «à une république d’esprits cultivés, de princes et de seigneurs élevés à la française». En créant le cosmopolitisme littéraire qui date de lui, l’auteur du Contrat social a plus agi sur les nations européennes qu’en retrouvant le fondement théorique de leur droit dans «le consentement mutuel». Son art, inspiré de la nature et des littératures étrangères, accessible à tous hors de France, y a porté plus loin que ses théories formulées seulement pour la nation génevoise l’influence de l’esprit français sur les consciences nationales.

L’action fut d’autant plus profonde et étendue qu’à leur tour, disciples de Rousseau, les écrivains étrangers mirent au service de cette propagande, avec leur génie, la langue de leur pays respectif. Les Allemands d’abord, et parmi eux les plus grands. Kant a rendu à Rousseau cet hommage qu’il l’avait ramené dans le droit chemin, en lui apprenant «à ne pas mettre tout l’honneur de l’humanité dans la soif de savoir, à honorer les hommes.» Néophyte passionné, Kant a converti Herder au culte de Rousseau. Herder, ensuite, a converti Gœthe. «C’est un saint, un prophète», s’écrie le critique allemand auprès de sa fiancée qui à vingt ans apprend des phrases du philosophe comme les versets d’un livre sacré. Tandis que Gœthe écrit Hermann et Dorothée, ce poème des cœurs simples ramenés à la vérité par la nature, Schiller contre les tyrans exalte, dans les Brigands, dans don Carlos et Fiesque les vertus républicaines, appelle les descendants d’Arminius à la liberté. C’est un mot d’ordre, une croisade dont la formule est dans le beau livre de Fichte, véritable commentaire du Contrat social, «Rectification des jugements touchant la Révolution française».

L’Angleterre a produit un livre du même genre et de même portée: la Défense de la Révolution française, par Mac-Intosch, l’ami le plus dévoué de Fox, le champion avec lui des doctrines nouvelles contre Burke, l’avocat infatigable du particularisme anglais. C’est un monument en l’honneur de l’auteur du Contrat social, où revit la pensée de Locke, fondement des libertés nationales. «Ce ne sont pas les moqueries de Burke qui m’empêcheront de citer Rousseau», déclare Mac-Intosch, et il le prouve par des citations abondantes. Et de même qu’en Allemagne, le restaurateur du lyrisme en Angleterre, Wordsworth, par le commerce familier de Rousseau, se préparait à aimer la Révolution française, Southey, à vingt ans, avait la tête pleine de Rousseau, était républicain et «panti-socrate». Pour tous, en Angleterre, écrivains, poètes et philosophes de ce quart de siècle, pour les vieux, Thomas Day, Edgeworth, Godwin, comme pour les jeunes, «l’Émile est le principal réservoir de pensée qui existât dans le monde.»

Tout près, et pour d’autres motifs, l’Irlande attend de Rousseau le bienfait de sa délivrance. Grattan, le grand orateur irlandais, celui qui, pour la première fois en 1780, de son pays fit un peuple, empruntait au Contrat social les principes, à Rousseau les formules mêmes de son éloquence. Les mêmes emprunts sont à toutes les lignes de la constitution que les Polonais se donnèrent en 1791 avec l’espoir d’y retrouver et de revendiquer leur liberté. «Tout pouvoir dans la société émane de la volonté nationale.» C’est la pensée qui inspire les patriotes hongrois, petit groupe peu nombreux, très actif, dirigé par Martinović, disciple immédiat de Rousseau, et Lazcovisć qui proclame avec lui les droits universels de l’homme et du citoyen. Le Suédois Thorild, emprisonné pour sa hardiesse, le Danois Steffens, initié directement ou par la culture germanique aux écrits du philosophe génevois, adressent aux peuples du Nord les appels «à la liberté de la raison» que les Allemands recueillent de la bouche de Kant et de Fichte.

En Italie, toute une société de poètes nationaux, habitués par Beccaria à la philosophie du siècle, se forme surtout à l’inspiration de Rousseau. C’est une renaissance littéraire qui précède et prépare l’éveil du peuple italien. Pindemonte retrouve la poésie dans la nature, écrit ses poésies champêtres et célèbre dans La Francia l’heureuse influence de l’art et des idées de Rousseau. Ugo Foscolo, dont le patriotisme et le génie illustrent les derniers jours de Venise, a puisé aux mêmes sources les éléments de sa gloire durable. Pierre Verri, l’ami de Beccaria et des encyclopédistes, au culte de Rousseau qu’il a connu à Londres auprès de Fox prodigue ses ardeurs de néophyte, convertit Giulia Beccaria et la marie à Manzoni le père, qui, converti à son tour, vient chercher à Paris le baptême définitif et le donne à son fils, héritier de cette pléiade de patriotes et de penseurs.

Nul, dit-on, n’est prophète en son pays. Rousseau a fait exception à la règle. Ce fut même en Suisse que le cosmopolitisme littéraire, création essentielle de son génie, fondement de son autorité, retrouva, après la réaction classique qui lui disputa un instant les Français, un champion heureux, Mme de Staël, génevoise comme Rousseau, comme lui protestante, son plus fidèle disciple. Dans le pays de Vaud, consacré par la Nouvelle Héloïse, à Lausanne, l’influence de Rousseau demeura toute-puissante sur des hommes comme Gibbon, Laharpe, le père de Benjamin Constant, l’abbé Raynal, Mme Necker, jusqu’au jour où Laharpe, enfant de Rolle, précepteur d’Alexandre Ier, appela, au nom de ces souvenirs, les Vaudois à la liberté. A Neuchâtel, autour de Mme de Charrière, même culte pour Rousseau, chez des gens qui l’avaient connu et approché, comme son héritier Du Peyron; même amour de la liberté avec lui et par lui chez Benjamin Constant. Tous les Suisses, collaborateurs de Mirabeau plus tard, Dumont, Reybaz, Duroveray, avaient à Genève embrassé la cause qu’ils servirent à Paris. La Révolution s’en souvint lorsqu’elle voulut les mettre à la tête du cortège qui conduisit triomphalement au Panthéon le corps de Rousseau. Mais le vrai triomphe de l’écrivain, ce fut Mme de Staël qui l’assura, complétant et couronnant son œuvre, nourrie de sa substance, interprète infatigable de son génie auprès de tous les écrivains, de tous les peuples de l’Europe. «Esprit européen dans une âme française», «née en France avec un caractère étranger», la fille de Necker proclamait en 1800, dans un livre qui fait époque, la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, l’importance de la doctrine et de l’art nouveau qui avait rallié autour de Rousseau les poètes et les philosophes de l’Europe dans une inspiration et comme avec une âme commune.

«La grande nouveauté n’est pas, écrivait Tocqueville, que la Révolution française ait conçu et répandu les idées qu’elle a produites, c’est que tant de peuples fussent arrivés au point que de telles maximes pussent si facilement être admises.» Le cosmopolitisme littéraire, abaissant les barrières entre les hommes, faisait une sorte de cosmopolitisme international, favorable à la propagande révolutionnaire des premières années. «Il n’y a plus aujourd’hui, disait Rousseau en 1772, de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, il n’y a plus que des Européens.» Il le disait et semblait le regretter: «Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière.» Et il ajoutait: «Ce sont les institutions nationales qui forment un peuple, qui le font être lui et non pas un autre.» L’auteur du Contrat social n’était pas aveuglé par l’influence de ses doctrines, par l’éclat de la philosophie française, au point de n’en pas voir les limites. Les révolutionnaires le furent, et de bonne heure entre eux et l’Europe qui leur paraissait si docile un malentendu se produisit.

Les apôtres de leurs idées, sur les frontières du Rhin, en Flandre, en Italie, n’étaient pas en majorité des Allemands, des Belges, des Bataves, des Italiens. La Révolution qu’ils saluaient avec enthousiasme n’était pas une œuvre française, c’était la Révolution. Cosmopolites, ils oubliaient leur patrie et venaient chercher à Paris, et dans les villes de la frontière, une terre libre. «Nous avons, écrit Herder, un patriotisme plus élevé qu’Horatius Coclès.» Et cet écrivain qui, de tous les glorieux, déclarait le glorieux de sa nationalité le plus sot, se proclamait citoyen de l’univers. En établissant la liberté à Mayence avec Forster, Hoffmann et Jean de Muller travaillaient à la régénération de l’humanité. Des Allemands, comme Anacharsis Clootz, députés de la nation humaine, réclamaient à ce titre leur place à la Convention. D’autres votaient dans une assemblée germanique la réunion de l’Allemagne libre à la République française. De même en France, l’Anglais Wordsworth devenait «patriote du monde», et c’étaient justement ces tendances des radicaux, Paine, Priestley «à reléguer à la seconde place le patriotisme où il doit être modestement», que combattit Burke avec passion, qu’exploita Pitt contre les Français. En Italie, Ugo Foscolo se consolait de la chute de Venise, en cherchant une autre patrie plus digne d’un homme libre. «C’était à la liberté que les patriotes vénitiens avaient prêté serment.» Pierre Verri est demeuré toute sa vie un cosmopolite. Les Bataves sont des républicains plus que des Hollandais. Leur bannière est «celle des droits de l’homme.» Et jusque dans le Nord, Steffens, qui, plus tard, prêcha contre Napoléon la croisade germanique, saluait en 1789, «avec un enthousiasme sacré et pur», les événements de 1789 «comme une révolution européenne dont les racines poussaient dans des millions d’âmes».

Dans cet élan qui amenait à la Révolution les individus, sans distinction de patrie, qui réveillait les nations pour les jeter, les arrachant à leurs maîtres et à leur passé, au creuset où devait se faire une Europe régénérée, les Français trouvèrent un encouragement à ressaisir, au contraire, à développer la chaîne de leur grandeur. Les uns de très bonne foi, convaincus qu’étendre les frontières de la France, c’était élargir le domaine de ses bienfaits; d’autres par politique et par calcul pour se payer de ce que l’émancipation des peuples pouvait coûter; quelques-uns enfin, et les généraux vainqueurs particulièrement, par intrigue ou envie de se tailler des principautés, dans une crise où toutes les conditions étaient bouleversées. Le désintéressement des uns, la grandeur et la fièvre de la propagande masquèrent pendant un temps les calculs des autres. Elles dérobèrent d’abord ces entreprises d’un patriotisme surexcité, aux yeux des peuples qui avaient voulu la Révolution, sans le sacrifice total de leur unité à leur liberté. Mais assez vite, les Français parurent ce qu’ils étaient, des conquérants au lieu de frères, à mesure surtout qu’ils imposaient les lois, les coutumes, les sentiments même de leur nation particulière à des hommes qui les avaient accueillis, comme les représentants de toutes les nations en général.

Dans leur première conquête en Belgique, où cependant le mouvement d’indépendance avait précédé la Révolution française, des résistances nationales trahirent déjà ce malentendu entre la France et ses voisins. Aux Jacobins qui, en janvier 1793, organisaient l’annexion sous prétexte de réunion librement votée, les patriotes belges opposèrent la demande d’une Convention nationale belge qui leur fut refusée. Leur vœu était celui de la majorité des Flamands: un agent français le reconnut. La minorité, hostile aux anciennes institutions du pays, garanties de son indépendance, mais incompatibles avec la liberté nouvelle, se rallia aux conquérants, en proclamant la République universelle. «Il y a moins de différence entre Paris et Bruxelles qu’entre Paris et Marseille.» Bruxelles ne devint pas une capitale, du consentement des Jacobins belges, mais par le droit du plus fort surtout. Ce droit fut bientôt assez dur pour que, dès le mois de mars 1793 les commissaires se vissent obligés d’informer la Convention «qu’à la moindre défaite les Vêpres siciliennes sonneraient en Belgique contre la France». Si l’archiduc Charles, en rentrant au mois d’avril 1793 en Brabant, avait su se dégager de la faction aristocratique et féodale, pour appuyer ceux des Belges qui voulaient un grand parti national et libéral, qui rêvaient d’une nation indépendante et transformée, la conquête française eût été plus difficilement acceptée après Fleurus.

Mais alors, la défaite et l’éloignement des Autrichiens, leur hostilité à des réformes qu’on sentait nécessaires, la présence des troupes françaises, la fiscalité des commissaires qui comme Tallien mettaient le pays en coupe réglée, l’excès du malheur, l’impossibilité de concevoir un autre avenir firent désirer aux Belges leur annexion à la France en 1795. «Ceux mêmes qui n’étaient pas pour le régime républicain sentent que le salut de leur pays dépend de la réunion», écrivait Haussmann.--«Vous nous avez rendus si malheureux, disaient leurs députés, que nous aimons mieux encore être à la France. Et pourtant nous n’avions pas pris les armes contre nos vainqueurs, disons plutôt nos frères et amis.» Association forcée qui ne pouvait pas ne pas laisser des rancunes.

Elles s’aigrirent, au lieu de s’atténuer, par la politique du Directoire: il traita la Belgique divisée en départements comme une province de France qui n’aurait jamais connu que les lois françaises et la Révolution. Aucun effort pour adapter aux coutumes anciennes le droit nouveau. Les vieilles corporations nationales, les institutions municipales furent supprimées ou transformées brutalement. La maladresse des procédés nuisit à ce que le régime nouveau apportait, malgré tout, de lois utiles, de progrès réels. Le peuple fut surtout choqué des violences contre les prêtres. Les premiers administrateurs du pays engagèrent le Directoire à ne pas appliquer les lois religieuses de la République: en 1796 on se contenta de dissoudre les ordres monastiques. Puis en 1797 on exigea le serment de tous les prêtres. La Belgique devint alors une Vendée. «L’égoïste habitant, disait un fonctionnaire, ne veut être ni autrichien, ni français.» L’hostilité commençait à se manifester dans les tribunaux où les jurys acquittaient toujours, dans les municipalités désertées par les Belges, au théâtre où l’on fuyait les pièces jacobines pour applaudir les satires d’Édouard Bivort contre les Français. «L’esprit de Bruxelles même n’était pas bon.» L’établissement de la conscription, de 1797 à 1799, provoqua dans les campagnes, dans la forêt de Soignes, le Luxembourg et la Campine des insurrections, encouragées sans doute par les prêtres persécutés, mais dirigées surtout contre l’arbitraire de la conquête dans ce qu’elle avait de plus odieux. L’attachement à la religion des ancêtres devint, dans ce pays où le régime féodal et les divisions provinciales, désormais abolies, permettaient l’essor d’une nation, le premier fondement de sa conscience. Il lui fallait un passé: ce fut là qu’elle le retrouva, tandis que les plus éclairés des Belges commençaient à invoquer contre la violence étrangère le droit naturel. Par les leçons de la France en partie, par sa politique religieuse surtout, à son insu une nation se formait contre elle.

Le danger n’échappa point à Bonaparte devenu Premier Consul. Et, comme il avait besoin de compter sur la Belgique autant que sur la France, il lui offrit à la faveur du Concordat des concessions religieuses. «Il eût restauré le temple de Jérusalem s’il avait gouverné des juifs.» Au mois de juin 1803, il partit avec sa femme pour les Flandres, s’en alla entendre en grande pompe la messe à la cathédrale de Gand. Il l’entendit à Sainte-Gudule de Bruxelles avec la même dévotion. Il inaugurait aussi avec l’aristocratie belge une politique de coquetteries, formait à Bruxelles un semblant de cour, offrait des places dans ses administrations aux familles belges. Peu à peu, le peuple lui-même, rassuré sur sa religion, séduit même par la gloire impériale, se soumettait à la conscription: les départements belges donnèrent en 1806 et en 1807 moins de réfractaires que certains pays de France. Les souvenirs de la conquête s’effaçaient par une administration régulière, respectueuse des croyances.

Tout d’un coup, vers 1809, ils se réveillèrent. Il avait suffi de la rupture nouvelle de la France avec le Saint-Siège, des violences de Napoléon contre le pape en 1808 pour ranimer l’opposition des Belges. Elle se marqua à l’heure critique où les Anglais débarquèrent à Walcheren, en l’absence de Napoléon. Les ouvriers d’Anvers, les paysans de la Flandre se révoltaient ou faisaient des vœux pour l’Autriche. On entendait dans les cabarets des paroles comme celles-ci: «Pourquoi se faire casser le cou pour un ambitieux comme Bonaparte. Qu’avait-il besoin d’aller en Espagne détrôner un roi?» Après la conquête républicaine, les entreprises napoléoniennes, surtout quand elles atteignaient le pape, réveillaient et formaient le patriotisme belge. La première nouvelle d’une résistance en Espagne, l’exode de la papauté à Savone le trouvèrent tout prêt à s’émouvoir. «Ce peuple, dira trois ans plus tard un préfet, n’est ni anglais ni autrichien, mais il est belge. Il serait résigné à sa qualité de français, si cette qualité n’entraînait d’immenses sacrifices en famille, en fortunes, en opinions religieuses.» On ne peut pas dire plus nettement que la conquête, son esprit et ses charges avaient fini en vingt ans par créer en Flandre une nation, produit singulier des idées de la France et de ses excès, favorable aux réformes, hostile à celles qui menaçaient sa religion; née du contact ou des conflits avec l’administration républicaine et impériale.

Le sort de la Hollande, après la conquête qui avait suivi de quelques mois l’occupation de la Belgique, avait été d’abord bien différent de celui que la Révolution avait fait aux Flamands. Il y avait là une nation qui avait proclamé et défendu ses titres depuis deux siècles. Ce n’était pas pour se constituer une patrie que les patriotes bataves, comme les Belges soumis à une domination étrangère, Daendels, Kraijenhoff, Gogel avaient appelé les Français. En appliquant à leur pays les principes et la législation de la République universelle, ils cherchaient et croyaient trouver la solution d’un problème intérieur que par ses seules ressources la Hollande jusque-là n’avait pas résolu: l’organisation d’un gouvernement central qui ne fût ni la dictature militaire du stathoudérat, ni le règne d’une bourgeoisie fermée, appuyée par le particularisme des provinces et des villes. La Révolution avait répondu à leur appel, chassé le stathouder, et refusé d’intervenir dans cette œuvre de réorganisation intérieure: «Nous ne sommes pas, avaient dit les représentants de la France, des vainqueurs, les conquérants du pays.» Il se trouva des Hollandais que ces déclarations déçurent. Pour une fois que la France tenait compte du passé et des droits d’une nation particulière, on le lui reprochait. On aurait voulu qu’elle établît un comité révolutionnaire, chargé de faire table rase des institutions hollandaises et d’en constituer de nouvelles. Mieux inspiré, l’un des hommes en qui s’incarna la nouvelle République, Schimmelpenninck, chef de la municipalité d’Amsterdam, formula le programme des réformes essentielles: «Être généreux pour le passé, inflexible envers toute entreprise contre la souveraineté nationale.» Son collègue Paulus, président des États de Hollande, annonçait des intentions analogues de concilier avec les institutions traditionnelles la réforme du pouvoir central et de la société.

Leurs efforts avaient abouti à une Constitution votée à la fin de 1796 par la Convention hollandaise qui s’était réunie le 1er mai 1796, à la Haye. Agréée par la France, cette constitution qui proclamait l’unité, l’indivisibilité du gouvernement, et lui donnait, en brisant les autorités provinciales, une base légale était un bienfait pour la Hollande, un progrès décisif dans son histoire. «Trop longtemps, disait avec justesse Schimmelpenninck, cette nation a senti l’inconsistance d’une constitution bâtie sur le système fédéraliste, tardif et faible dans l’exécution.» Les Hollandais pourtant repoussèrent ce bienfait et rejetèrent l’œuvre de leur Convention à une énorme majorité. Elle avait à leurs yeux un grave défaut; elle portait malgré tout la marque de la conquête.

C’était en vain que la France avait affiché son intention de laisser aux Hollandais leur liberté. Elle avait commencé par leur prendre une partie de leur territoire, ce pays de la Généralité lentement acquis sur l’Espagne autrefois, les bouches de l’Escaut, Flessingue, Maëstricht, tout leur passé, toute leur gloire. A ce démembrement, elle avait ajouté, le 16 mai 1795, le poids d’une alliance qui se traduisait par l’entretien d’une armée de vingt-cinq mille hommes, le paiement d’une indemnité. La Zélande avait protesté contre la cession des provinces du Sud; les bourgeois de Hollande étaient atteints dans leur commerce par les contributions et une guerre qui livrait aux Anglais toutes leurs colonies: la France ne songeait-elle pas déjà à négocier la paix au prix de leur empire colonial? Singulière liberté que celle de se donner des lois, quand la loi de l’alliance était la guerre non seulement inutile, mais onéreuse et fatale à l’unité de l’État. Et quel profit pour les Hollandais dans cette constitution, soi-disant supérieure au stathoudérat ou au fédéralisme, en réalité marquée par la perte des domaines que ces gouvernements imparfaits avaient procurés à la patrie?

Les exigences croissantes du Directoire, la durée de la guerre, l’impuissance du parti unitaire à imposer la loi de ses rêves autrement que par les coups d’État avec l’aide des troupes françaises, en très peu de temps mirent à nu cette plaie, d’abord assez cachée: «On ne nous aime pas, on ne peut pas nous aimer», disait en 1799 l’envoyé de France, Lombard. «Ces gens-là ne nous veulent plus», répétait Semonville en 1800.--«Nous avons le droit et la force pour nous», répliqua Talleyrand, au nom du Premier Consul. La Batavie se soumit à la force: en fait de droit, elle reçut une dictature civile que Bonaparte lui imposa, en faveur de ses créatures, de Schimmelpenninck seul à la fin. La paix d’Amiens consacrait un an après (1801-1802) la perte de Ceylan. Et tous ces sacrifices ne procuraient même pas à la Hollande la paix rompue presque aussitôt. Cette fois, ce fut la conquête à peine déguisée, le démembrement de l’État et la ruine prochaine; tous les maux à la fois.

On peut dire alors que dès 1805 la lutte est engagée entre la Hollande pour son indépendance et Napoléon pour les besoins de sa conquête. Lutte tellement inégale que les Hollandais se gardent bien, avec la prudence et la patience de leur race, de la pousser jusqu’à l’éclat d’une rupture. Avec insistance pourtant ils invoquent leurs droits à se gouverner eux-mêmes. «Leur effort à lutter éternellement contre un élément auquel ils ont arraché leur pays, leur fait mettre un haut prix à leur indépendance», dit noblement l’amiral van der Huell à Napoléon, qui dès 1804 voudrait les annexer. Ce langage d’un des partisans les plus résolus des idées françaises marque l’évolution des consciences. Dans ce qu’elles ont appris de la Révolution, elles puisent des ressources pour résister à ses violences. Le parti unitaire et l’ancien parti fédéraliste se rapprochent dans le péril commun: on a noté que cette époque où la France domine à la Haye, «le temps français» (de fransche tijd), est celle où l’imitation de sa littérature, jusqu’alors en honneur, cesse tout à coup. La Hollande retrouve avec Wilhem Bilderdijk et Tollens des poètes nationaux qui, dans sa langue, expriment ce qu’elle ressent au contact de la conquête. Quoique mesurée dans la forme, la résistance au fond est si forte qu’elle fait reculer Napoléon, l’empêche d’établir la conscription, de frapper les fortunes privées par la réduction des rentes, et l’oblige, au lieu d’annexer la Hollande, à proclamer son indépendance (24 mai 1806), en lui donnant un roi de sa famille. L’esprit hollandais s’impose même à ce prince étranger qui groupe autour de lui tous les patriotes, révolutionnaires et orangistes, défend contre son frère la cause de ses sujets, et tombe en roi national le jour où la Hollande est enfin démembrée (juillet 1810), annexée. Ce jour-là fut pour la France le moment glorieux où elle atteignit jusqu’à la mer les frontières de la vieille Gaule, pour la Hollande le retour des épreuves qui avaient autrefois formé son patriotisme. Deux traditions nationales se heurtèrent: on vit un ancien révolutionnaire, le général Kraijenhoff, étudier le moyen d’inonder, comme en 1672, son pays pour le sauver. «Mieux vaut, disait-il, faire sauter le vaisseau de la patrie que de le rendre.» Ce ne fut pas l’avis des patriotes hollandais: ils attendirent l’heure qu’ils jugeaient prochaine où la tempête menacerait à son tour la fortune de Napoléon pour se joindre à ses ennemis: assez sages pour garder les bienfaits de la Révolution, assez forts pour se donner une monarchie nationale.

On a dit qu’en 1806, après Austerlitz, Napoléon préparait aux Suisses les mêmes destinées qu’aux Hollandais. Il avait été mieux inspiré, lorsqu’il leur donnait avec l’indépendance l’acte de Médiation (19 février 1803), en les menaçant, s’ils ne l’acceptaient pas, de les réunir à la France. Par cet acte célèbre, Bonaparte avait répudié les doctrines conquérantes de la Révolution, reconnu les droits d’un peuple libre et tenu compte des conditions historiques de son développement. Appelé à choisir entre les Jacobins, Laharpe, Stapfer d’Argovie, Ochs, qui, puissants à Bâle et à Zurich, appliquaient les idées nouvelles à la constitution d’un État centralisé, et les défenseurs du passé fédéral, Aloïs Reding, les curés Herzog et Paul Styger entourés des montagnards d’Uri, de Schwyz, du Valais, le Directoire avait conquis la Suisse au profit des premiers, à son profit aussi. Comme en Belgique, la politique religieuse avait fourni aux patriotes des montagnes ligués contre l’étranger des motifs doublement sacrés de résistance. Comme la Campine, les cantons d’Uri et de Schwyz avaient eu en septembre 1798 leur Vendée «au nom du Christ et de Guillaume Tell». Étouffée dans le sang, elle reprit à l’arrivée des Autrichiens, ralliant les patriotes de Berne et d’anciens amis de la Révolution, comme Jean de Muller ou Louis de Haller, puissante surtout dans les montagnes, excitée et soutenue par les prêtres, mais par des républicains aussi.

Il avait fallu moins de temps aux Suisses en somme pour revenir de leur premier enthousiasme à la crainte de compromettre tout leur passé d’indépendance par la recherche d’une meilleure constitution. «Notre devoir, disait en 1799 le Zurichois Escher, est de dire si nous sommes libres, indépendants.» On expulsa les unitaires intransigeants, Ochs et Laharpe. Un parti modéré, formé de patriotes comme Fresching de Berne, le Lucernois Ruttimann, Dolder, se constitua et fit effort pour concilier les formes nouvelles que la Suisse devait à la Révolution avec les exigences d’un patriotisme justement soupçonneux. Son œuvre (acte de la Malmaison 1801) fut un progrès décisif: la Suisse affirmait son indépendance à une époque où de plus grandes ne l’obtenaient pas: le Premier Consul lui accordait la neutralité. L’acte de 1801 donnait à ce peuple, dont l’unité morale était faite, pour la garantir et l’achever, l’unité politique qui lui faisait défaut. Par ses idées, par ses menaces, la Révolution avait fait une Suisse plus solide que jamais, toute nouvelle: trop nouvelle encore au gré de quelques-uns, qui avec Reding cherchaient l’âme et les garanties de la liberté dans les droits des cantons, représentants de l’histoire en face des disciples de la Révolution toujours portés de leur côté à l’exagérer.

En 1803, Napoléon eut le mérite de comprendre qu’il fallait céder aux exigences de ce patriotisme ombrageux, que c’était le meilleur moyen d’assurer sa frontière. La Suisse lui dut l’acte de Médiation conçu dans l’esprit du discours qu’il tint comme médiateur aux différents partis: «La Suisse ne ressemble à aucun autre État. La nature a fait votre pays fédératif.» Les cantons reprirent leur vie politique et leurs droits, avec la réserve d’une voix en plus accordée aux cantons dépassant 100 000 habitants. Un pouvoir central subsista, passant successivement au bourgmestre de Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne qui fut le landamman, le président de la République helvétique. Et dans la paix que cette constitution donna à la Suisse, les anciens partis se fondirent, Aloïs Reding et les patriciens bernois aux côtés des unitaires assagis, Ruttimann et Dolder. A la seule condition de fournir des régiments auxiliaires à l’Empereur, les cantons demeurèrent indépendants. Ils célébraient les anniversaires de Sempach et opposaient fièrement à Napoléon leur liberté.

Fut-ce cette fierté qui, l’irritant en 1806, le poussait à la leur retirer? Se repentait-il de sa modération? Un mot de Jean de Muller qu’il interrogea sur ses projets d’annexion montre bien que le patriotisme suisse avait reçu de la Révolution comme un baptême nouveau et un nouvel essor. «Les vrais Suisses ne veulent pas d’annexion. Un changement de ce genre n’aboutirait qu’à faire d’elle une Vendée.» Napoléon se le tint pour dit. Il annexa en 1806 Neuchâtel et la Valteline, plus tard (1810) le Valais et le Tessin. Les Suisses, aussi sages que lui, se résignaient aux sacrifices nécessaires.

Ce qu’ils gardaient le valait bien: ils ont joui quinze ans de la paix, alors que personne ne la connaissait plus en Europe. Ils ont eu l’honneur et le moyen de conserver aux libres esprits un coin de terre respecté par Napoléon jusqu’en 1810. Sans combattre l’Empereur, ils ont offert un asile à Mme de Staël, B. Constant, Sismondi, M. de Montmorency, Schlegel, qui s’unissaient à Coppet contre le maître de l’Europe. Par sa haine et ses persécutions, Napoléon a bien fait voir ce que valaient, selon le mot de Stendhal, «ces États généraux de l’opinion européenne». Contre la conquête française, dont la force et l’excès s’incarnaient en lui, Mme de Staël retournait les dogmes de Rousseau. «Il y avait deux nations hors de mode, les Italiens et les Allemands. J’ai entrepris, disait-elle à un Suisse de ses amis, de leur rendre la réputation de sincérité.» Dans Corinne, en effet (1805), elle célébrait la grandeur passée et l’unité prochaine de la nation italienne. «Les Italiens sont plus grands par ce qu’ils ont été, et par ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont.» Cinq ans après, elle reprochait à l’Allemagne de n’être pas une nation, ayant tous les titres à l’être, Napoléon faisait mettre ses livres au pilon: trop tard. La conscience de l’Italie ne pouvait plus être étouffée. Les romantiques allemands ont devancé les appels de leur amie de Coppet. Et l’un de ces philosophes à qui Mme de Staël reprochait de ne pas savoir écrire sur la politique ni former une nation, Fichte avait déjà donné ses discours à la nation allemande.

Sur nul peuple, peut-être, plus que sur les Italiens, ne se saisit mieux la double action successive et contrariée de la Révolution française, de ses idées, de ses conquêtes. La France leur a restitué leurs droits, donné une patrie, une cité commune. En devenant citoyens, ils se lassèrent aussitôt d’être sujets. Le sentiment de leurs droits réveilla celui de leurs intérêts. Et leur haine contre la France fut le résultat fatal des progrès qu’ils devaient à ses idées.

L’Italie, en effet, avait été à la fois délivrée et conquise. Tandis que toutes les classes de la population saluaient à Milan le vainqueur de Lodi, et jetaient des fleurs à ses soldats, les libérateurs levaient des contributions, extrayaient «les manuscrits de l’Ambrosienne, les tableaux de maîtres des églises». «Toute l’Italie sera notre proie», écrivait Bonaparte à ses chefs, le 17 octobre 1796. Elle le comprit déjà, et des insurrections réprimées d’une manière sanglante marquèrent le début de cette ère de liberté. Déjà les chefs de la garde nationale lombarde fondaient la Société secrète des Rayons pour créer, avec les forces que leur avait données la France, une nation qui lui disputât son indépendance. Et Bonaparte formulait ces aspirations et ces haines quand il écrivait à Talleyrand: «C’est un peuple foncièrement ennemi des Français par préjugé, par l’habitude des siècles, par la haine.»

C’est alors que le général devint, par son ambition et la complicité des Italiens qui retrouvaient en lui un compatriote, un médiateur entre les deux nations. Lorsqu’il fit de l’Italie son domaine, dès 1797, il les mit d’accord, comme le juge fait les plaideurs, en imposant à l’une et à l’autre l’autorité de ses victoires. Mécontents de la conquête française, les Italiens l’acceptèrent quand ils comprirent que le profit serait pour lui, et non plus pour le Directoire et ses agents. C’était une façon d’indépendance qu’il leur donnait. S’il demeurait le maître, du moins «il était de la famille.» Comme les républicains exaltés, journalistes du Thermomètre politique, patriotes des clubs, prêtres défroqués, par leurs menaces contre la noblesse et l’église, favorisaient la domination des Jacobins de Paris, ce fut entre les modérés et Bonaparte que l’entente se fit. On a conservé un appel anonyme adressé au général et qui aurait pu être signé de Serbelloni, Melzi, Visconti ou Morosini, tous membres de l’aristocratie libérale de Milan: «Formez de l’Italie un grand empire, soyez-en le chef en gardant à votre solde une grande partie de l’armée française.» La conversation de Bonaparte avec Melzi à Montebello fut la réponse à cet appel. «Il y a dans votre pays moins qu’en France d’éléments de républicanisme. Nous en ferons tout ce que nous voudrons.»

En attendant, pour ménager le Directoire, Bonaparte fit la République cisalpine «libre et indépendante», (9 juillet 1797) dont les Directeurs, Serbelloni, Moscati, Melzi, Paradisi et Contarini, les ministres Birago, Ricci, Luosi, Testi furent en réalité ses interprètes, ses auxiliaires. Ce premier germe de nation italienne ne fut pas le produit de la Révolution française. On y crut reconnaître sa marque à la forme républicaine, à l’abolition des privilèges féodaux, de la dîme, des majorats, à l’égalité partout affichée. En réalité, c’était comme Bonaparte le dit à Passeriano, «l’œuvre de l’armée d’Italie».--«Je n’ai point eu, ajoutait-il, depuis que je suis en Italie pour auxiliaire l’amour des peuples pour la liberté, mais la bonne discipline de notre armée, le grand respect que nous avons eu pour la religion porté jusqu’à la cajolerie pour ses ministres, de la justice et une grande activité à réprimer les malintentionnés. Voilà l’historique. Tout ce qui est bon à dire dans des proclamations, des discours imprimés sont des romans.» La France s’en tint, longtemps abusée, au roman jusqu’au jour où l’invasion autrichienne et l’absence de Bonaparte la ramenèrent brutalement à la réalité.

L’établissement de la liberté à Gênes lui procura la même illusion. Au début, ce fut vraiment l’effort, contenu de 1792 à 1796 par la politique du Doge, de hardis républicains attachés aux idées françaises, Morando, Vitaliani, d’amis et de disciples de Robespierre, les frères Serra, Gaspare Sauli (mai 1797). Mais de bonne heure Bonaparte, qui avec Faypoult les avait encouragés, les abandonna. Il obligeait sans doute l’aristocratie à proclamer l’égalité et l’abolition des privilèges. Mais il se prononçait aussi contre les excès des démocrates qui jetaient à la mer le livre d’or de la vieille cité, et dans les égouts la statue d’André Doria. «André Doria, disait-il en véritable Italien, défenseur des gloires nationales, fut grand marin et homme d’État. L’aristocratie était la liberté de son temps.» Avec «les patriotes et les gens sages», il faisait un gouvernement (7 juin 1797) qui, conservant douze sénateurs et le Doge, unissait encore les institutions et la gloire du passé, l’indépendance aux réformes. Un homme d’État, ami de son pays, n’aurait pas mieux agi pour garantir son bonheur. Lorsqu’à la fin de cette même année, des disputes religieuses provoquées encore par l’imitation de la France compromirent l’unité et la sûreté de Gênes, Bonaparte, réprimant les insurgés qu’excitaient les prêtres, intervint pour recommander la tolérance aux nouveaux chefs de la République. «Vous ne devez pas gouverner par des excès.» Il leur donnait l’exemple et le conseil de se concerter avec l’archevêque. «Ne perdez jamais de vue, ajoutait-il, que si vous mettez la religion aux prises avec la liberté, la première l’emportera toujours dans l’esprit du peuple.» Il les engageait à ne pas exclure des fonctions publiques les nobles: «L’injustice serait révoltante.» Langage et politique qui d’un général républicain pouvaient surprendre, mais qui expliquent les origines et le caractère de la République ligurienne constituée le 19 janvier 1798, État italien comme sa voisine, de la façon de Bonaparte, docile à ses ordres, réservée à son ambition.

Le sort qu’il avait trois mois auparavant infligé à Venise ne prouvait-il pas qu’il était, comme il avait voulu l’être, le centre de tout en Italie? Son intérêt exigeait qu’il livrât à l’Autriche les patriotes vénitiens, tandis qu’il arrachait ceux de Milan et de Gênes à la conquête française. Dans son système tout se tenait: par l’abandon de Venise à l’Autriche, par une paix conforme à ses calculs, il prévenait une négociation prochaine entre les Habsbourg et le Directoire qui l’eût obligé à rendre la Lombardie, rançon de la rive gauche du Rhin. «Venise, selon ses propres paroles, a payé la limite du Rhin.» S’il l’eût épargnée, il perdait la Cisalpine. Mais, après tout, la responsabilité du sacrifice retomba sur la France: et ce fut à lui que revint l’honneur exclusif de réunir en 1807 à l’Italie la Vénétie. Tandis qu’il obligeait le Directoire à partager une nation, et notre agent Villetard à trahir les démocrates, ces «républicains universels» qui avaient cru un instant, après la ruine du patriciat, à la liberté et aux promesses de la France, il leur offrit un asile dans la Cisalpine, l’Italie libre. Foscolo fut ainsi consolé de la ruine de sa patrie. Dandolo, dont l’émotion patriotique arrachait des larmes au vainqueur, reçut de lui plus tard le gouvernement de la Dalmatie, et crut y restaurer la gloire de Venise. La haine fut pour la France, et le pardon pour lui.

Jusque dans le Mémorial, on retrouve la trace de cette politique habile à détacher de la Révolution les provinces et les cœurs. «L’administration du Directoire et celle du général en chef de l’armée d’Italie semblaient deux gouvernements différents.» Elles l’étaient: on le vit bien à Rome. Contre les mauvaises traditions du gouvernement pontifical, l’absolutisme et la routine, la Révolution avait groupé et excité la bourgeoisie lasse de la surveillance des prêtres, particulièrement des artistes comme Milizia et Ceracchi, des hommes de loi. Mais cette opposition n’avait pas le nombre pour elle: la populace, fortement travaillée par les prêtres et les agents de la cour romaine, s’était jetée en 1793 sur l’envoyé de la République, Basseville, au premier encouragement qu’il avait donné aux meneurs du parti libéral. Elle demeurait dans les mêmes sentiments, lorsque le Directoire ordonna à Bonaparte, le 3 février 1797, de détruire à Rome le gouvernement des prêtres et d’en chasser le pape. Pressentant la fragilité d’une entreprise qui n’avait pas d’appui sur les lieux mêmes, le général se contenta d’occuper les Romagnes, pays de tradition républicaine, Ancône, nécessaire à ses plans sur le monde oriental; il se fit céder les légations par le traité de Tolentino (19 février 1797). Mais il refusait, en détruisant le pouvoir temporel, «de toucher en aucune manière à la religion».--«Une révolution complète en Italie selon moi est impossible. Elle serait terrible par les excès et sans avantages pour le bonheur de la société.»

Contrairement aux ordres du Directoire, aux espérances de Grégoire qui se flattait le 13 janvier de voir naître la République romaine, Bonaparte comptait sur le concours du pape dompté, mais épargné, pour s’attacher les populations italiennes. La République se fit le 15 février 1798: mais Bonaparte était parti. Son frère Joseph, laissé comme ambassadeur pour suivre sa politique conciliante, n’avait pu empêcher le meurtre du général Duphot qui décida l’entrée des troupes françaises à Rome. Le gouvernement libre établi par Berthier ne fut qu’une parodie de l’antiquité, imposée par les baïonnettes de ses soldats, un prétexte à rapines pour le Directoire, ses généraux et leurs troupes. Les chefs de la République commençaient à s’apercevoir qu’ils avaient été conquis et non affranchis. Elle disparut en un an, laissant plutôt de mauvais souvenirs.--Adoptée par les hautes classes de la société napolitaine, bourgeois et nobles, désavouée par le peuple de l’intérieur surtout, la République parthénopéenne fondée par Championnet en janvier 1799 dura moins encore: les vengeances sanglantes des Bourbons, servies par Nelson et Ruffo, le chef de la populace, prouvèrent ce qu’il aurait fallu de forces à la République française pour soutenir ses adhérents dans l’Italie méridionale. Là, moins encore que dans le Nord, elle n’aurait point dû compter sur l’amour des peuples pour la liberté. La conquête était sa seule ressource, et cette conquête était odieuse.

Ce qui parut également, dans les années où la République française se mit en contact avec les républiques italiennes, ce furent entre ces États nouveaux une persistance remarquable de l’esprit particulariste, des jalousies mutuelles, des revendications très âpres. «L’esprit de localité, a dit Napoléon plus tard, fut le grand obstacle au rétablissement de la nation italienne.» Le Directoire de Milan était de son aveu travaillé par cet esprit. La République ligurienne et la République cisalpine convoitaient les dépouilles du Piémont, réclamant l’une le Montferrat, l’autre le pays de Novare et d’Alexandrie. Les patriotes de Turin, avec Carlo Botta, demandaient en 1799 leur annexion à la France pour éviter au moins le partage. A leurs yeux, l’italianisme était alors le grand danger. «Politiquement l’Italie, disaient-ils, n’existera pas d’ici quelque temps.» Dans le centre, Parme convoitait la Toscane, et Naples voulait dépouiller de Bénévent la République romaine. Plus d’un Cisalpin précipita enfin la ruine de Venise, pour lui prendre les États toujours mal soumis de la Terre ferme.

Puis la conquête autrichienne succéda en 1799 tout d’un coup à la conquête française, et ce fut alors le retour de Bonaparte après Marengo. La dureté des gouverneurs autrichiens, dans la période des «treize mois», le trienno, les excès des troupes alliées firent regretter non pas les Français, dont la noblesse, le clergé, d’anciens amis de la Révolution, comme Parini, saluèrent le départ avec joie, mais les institutions précédentes. Cette courte période dont l’importance échappa au Directoire, obligé de songer surtout à la France menacée fut décisive pour l’Italie nouvelle. «C’est de cette époque que date vraiment la naissance du parti italien», dit quelques années plus tard un agent du Consulat. Entre la Révolution, dont ils détestaient la politique conquérante, et la coalition dont ils avaient espéré leur délivrance, excessive à son tour et brutale aussi, les Italiens ne trouvèrent de salut que dans des concessions mutuelles des partis et des petits États. La Société des Rayons fut l’âme de cette résistance nationale à une double conquête étrangère. Elle groupa des hommes qui de la Lombardie, des Romagnes, du Piémont ou de la Ligurie, Birago, Pirabelli, Fantoni, Manuconi réclamaient à la fois l’indépendance et l’union. Pour appuyer ces vœux, Ugo Foscolo prenait avec P. Custodi la direction du Moniteur italien.

Ces vœux étaient si forts qu’en 1802 le Premier Consul dut réunir à Lyon une assemblée de patriotes italiens. Il leur donna, en leur imposant des lois de son choix, la promesse toutefois de ne pas les réunir à la France (26 janvier 1802). Et pour mieux faire accepter l’union personnelle qu’il entendait réaliser, en posant sa candidature à la présidence, en la refusant à Melzi, il salua la République cisalpine du nom de République italienne qui à lui seul constituait une large promesse.

Mais de simples promesses ne pouvaient plus suffire à une nation qui avait pris conscience d’elle-même. L’Italie n’acceptait une conquête déguisée que faute de mieux, et pour se faire sous le joug un autre avenir. Les Cisalpins se virent refuser le Piémont annexé à la France (21 septembre 1802), la Ligurie qui recevait un doge de la main de Bonaparte et de Salicetti, le duché de Parme transformé en départements français, lorsque son duc devint roi d’Étrurie (1801): le Premier Consul partageait maintenant l’Italie avec les Bourbons. Au lieu de s’agrandir, la République qu’il avait fondée demeurait «le jeu de proconsuls avides et de pâles magistrats». Dans ses discours à Bonaparte, Foscolo avait éveillé les espérances de ses concitoyens. Déçu, il leur adressait ses lettres de Jacopo Ortis, le Werther italien. Le capitaine Cervoni, officier comme Foscolo attaché à Napoléon, attaquait les Barbares. Le romantisme faisait là comme ailleurs son œuvre nationale. S’il ne provoquait pas dans tous les cœurs la même ardeur, Melzi, bon juge et bien renseigné, déclarait que «l’animosité passive contre les Français était absolument universelle.» Les mesures mêmes que Melzi prenait avec le financier Prina pour organiser les services publics ne servaient qu’à constituer plus fortement la nation pour la résistance. En vain Bonaparte prétendait-il que «les réunions à la France n’étaient que temporaires, et faites pour rompre les barrières entre les peuples et accélérer leur fusion avec leur éducation.» «Il me fallait vingt années», répétait-il plus tard. Les Italiens ne faisaient plus crédit que par force: c’était à leurs yeux la conquête et le partage.

La désignation d’Eugène de Beauharnais comme vice-roi, et peu de jours après la création du royaume d’Italie (15 mars 1805), l’annexion de la Vénétie qui effaça l’humiliation du premier partage dissipèrent quelque temps les haines accumulées par la domination étrangère, calmèrent les révoltes de la conscience nationale. Jamais aussi l’Italie n’avait connu à ce point les bienfaits d’une administration réparatrice, équitable pour tous, active et féconde. L’égalité et la justice s’affirmaient par la législation française. La route du Simplon, les canaux du Rino et du Mincio, les embellissements des villes, Milan, Venise, Bologne agrandies, assainies, attestaient la prévoyance et le penchant de l’empereur pour ses peuples d’Italie. Il semblait même que ceux-ci se fissent honneur de son génie, italien par ses origines. Le pape Pie VII n’avait-il pas donné cette leçon, en le couronnant avec ses cardinaux quand il disait: «Après tout nous sommes vengés des Gaulois. C’est une famille italienne que nous imposons aux barbares.»

Malgré tout, c’était encore la conquête. Pour établir des impôts à son aise, le maître ne convoquait plus les assemblées du royaume. Et surtout la levée de conscriptions chaque année plus nombreuses, l’obligation du service pour les fils de famille, dans les gardes d’honneur il est vrai, l’organisation toute militaire des collèges et des universités rappelèrent aux Italiens, de la façon qui pouvait le plus les atteindre, que la discipline des armées n’était point la liberté. Napoléon avait raison de penser qu’elle était du moins une bonne école, un moyen puissant pour former vite une nation. «La garde et les régiments organisés, écrivait-il le 14 juin au prince Eugène, on aurait révolutionné les mœurs; on aurait organisé la nation.» L’armée italienne, bien constituée et brave, fut un foyer de patriotisme. Mais elle se recruta toujours avec peine dans un peuple qui la considérait comme un instrument de domination.--Puis on vit le conquérant distribuer à ses maréchaux des fiefs en Italie, partager les duchés et les royautés entre ses sœurs, frères et beaux-frères, Naples à Murat, la Toscane à Elisa Bacciochi, et toujours annexer des lambeaux de la patrie à son domaine impérial. Les louanges largement payées des poètes officiels, Monti, Giordani ne réussirent pas à soumettre au joug les poètes patriotes. De sa chaire de l’Université de Pavie où le prince Eugène l’a installé, Foscolo lance, au delà de l’auditoire de jeunes gens qu’il passionne, des appels à ses concitoyens, des satires voilées contre les maîtres étrangers. Son discours sur le rôle et l’origine de la littérature, son Ajax, où Bonaparte n’a pas contre Moreau le beau rôle, le firent révoquer. Pamphlets, doctrine et révocation lui procurèrent alors une popularité qui le réduisaient à l’exil encore, mais qui éclairent d’une vive lumière la force et la poussée du sentiment national contre les Français.

Avec les persécutions de Napoléon contre l’Église de Rome, ce sentiment est définitivement formé d’éléments presque religieux qui, comme en Belgique, en Suisse ou en Espagne, soutiennent et doublent la force du patriotisme dans les âmes populaires. Dans des notes qu’il dicta plus tard à Montholon à Sainte-Hélène, l’Empereur a nettement affirmé que sa rupture avec le Saint-Siège n’avait pas eu des motifs antireligieux, mais une cause d’ordre politique, l’opposition du pape à ses desseins sur la péninsule, en somme une question italienne. Le Concordat de 1801 avait terminé d’une façon définitive la querelle de la Révolution française et de la Papauté. Sans doute, cet acte n’avait pas, comme Bonaparte l’a toujours répété, «fait sortir de ses ruines l’Église catholique». Il n’avait pas relevé des autels devant lesquels depuis 1796 près de quarante mille prêtres disaient la messe. Cependant, malgré l’intérêt politique que le Premier Consul avait à conclure cette Convention avec le pape, à recruter parmi ces prêtres des partisans et des auxiliaires, le traité n’était pas uniquement un accord politique. C’était la fin d’un schisme, une pacification sociale par les sûretés données aux possesseurs de biens ecclésiastiques, une paix religieuse.

Rien, pas même les articles organiques, promulgués par le Premier Consul de sa seule autorité, en vertu du droit de police que semblait lui accorder le Concordat, rejetés par le pape le 24 mai 1802, sans autre réclamation ultérieure, ne troublait l’entente rétablie entre Napoléon, ses sujets et l’Église de Rome. Elle parut même définitivement consacrée, le jour où le nouvel Empereur reçut de la présence du pape à son couronnement une sanction qui lui donnait une autorité européenne. Ce fut cependant le lendemain même que le conflit se rouvrit sur un terrain exclusivement politique, et plus italien que français.

En invitant Pie VII à négocier, en lui faisant savoir (le 14 juin 1800) par le cardinal Martiniana que vainqueur à Marengo, il voulait et pouvait lui restituer ses États, Bonaparte avait pris l’engagement de rétablir le domaine temporel du Saint-Siège. Cette promesse pouvait sembler d’autant plus sûre que le général avait déjà préservé ce domaine à Tolentino: elle ne pouvait avoir qu’un sens, l’abandon des provinces détachées en 1797, des Légations annexées à la Cisalpine, de Ferrare et Ravenne, bref une restitution totale. Le pape y tenait d’autant plus qu’Imola, son pays, était dans la Romagne. Il n’en fit pas une condition du Concordat, affaire religieuse: c’eût été de la simonie. Mais depuis le début de la négociation (7 mars 1801) jusqu’à la fin (24 octobre), il ne cessa de réclamer du Premier Consul l’exécution de cette promesse essentielle, invoquant la parole donnée, la misère du Saint-Siège, les libéralités de Constantin et de Charlemagne. «Le pape doit avoir confiance en moi», répliquait Bonaparte. Au lieu de terres, il offrit quelques millions; au lieu de restitution, une aumône.

La déception fut grande pour Pie VII: il dissimula deux ans, trouvant que malgré tout le Concordat servait l’Église, rendait la France aux congrégations d’assistance, d’enseignement, ou de propagande, sœurs de la Charité, frères des Écoles chrétiennes, Lazaristes. La restitution de Bénévent et de Ponte-Corvo, de Pesaro et d’Ancône (1803) étaient d’ailleurs un acheminement: Pie VII méditait, en attendant, ces paroles de Bonaparte à son légat Caprara: «Saint-Pierre ne s’est pas fait en un jour.» Lorsque le nouvel Empereur lui demanda de le couronner (10 mai 1804), il crut l’occasion venue: la restitution des Légations fut la raison déterminante de la faveur qu’il accorda à Napoléon le 2 décembre 1804. Il demanda, attendit la réponse jusqu’au 4 avril 1805, et n’obtint rien. «Les Légations faisaient partie de la République cisalpine, État étranger», répondait Napoléon. Il ne pouvait dépouiller un peuple indépendant qu’il avait constitué, dont il devait respecter les frontières. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais eu l’intention de refaire une papauté puissante au centre de sa conquête. Maître de l’Italie, il prétendait au contraire devenir maître de Rome.

Lorsque Pie VII, aigri, déçu, l’eut enfin compris, il engagea la lutte sourdement d’abord, refusant à l’Empereur la faveur de prononcer le divorce de son frère Jérôme et de Mlle Paterson. Il entra secrètement en relation avec ses ennemis, la Russie, l’Angleterre et l’Autriche, à la veille d’Austerlitz. Pour l’intimider, et compléter son domaine italien, Napoléon fit occuper Ancône et ne la rendit plus. Et, en effet, quelle ressource restait au Saint-Siège contre le conquérant, vainqueur de deux empereurs? La tradition: Pie VII l’invoqua une fois de plus dans une lettre du 29 janvier 1806. «Toute l’Italie sera à moi», répondit l’Empereur le 3 février. Le pape voulait demeurer un souverain italien. Il le réduirait à n’être qu’un évêque. L’arrêt fut retardé deux ans par la guerre et les négociations avec la Russie. Mais l’insistance du pape à ne pas céder, les délais que la cour de Rome apportait à instituer les évêques dans l’Empire, rendaient l’exécution inévitable. Sous prétexte de soutenir l’armée de Naples, douze mille Français entraient à Rome le 2 février 1808 sous le commandement de Miollis, en réalité «pour supprimer sans qu’on s’en aperçût la puissance temporelle du pape». Le pape était prisonnier, et, malgré ses appels aux catholiques, l’Europe en partie indifférente. Alors le 10 juin 1809, pour en finir, Napoléon le déporta à Savone, incorpora ses domaines à l’empire, fit enfermer à Fenestrelles son principal ministre, le cardinal Pacca. L’Empereur était excommunié, et, bien que les foudres pontificales eussent perdu de leur valeur, il devait voir bientôt qu’il avait rallumé, comme la Révolution, une guerre religieuse.

Cette querelle politique prit une extension qu’il ne prévoyait pas. Entre le pape et l’Empereur, elle ne pouvait rester une affaire italienne. Elle fit perdre à Napoléon le bénéfice de la pacification religieuse: «De même que le Concordat lui avait, selon Talleyrand, rallié les sympathies des catholiques du monde entier», la destruction du pouvoir temporel, surtout la déportation du pape, bientôt toute une série de violences, le trouble jeté dans les consciences par cette persécution et le refus du pape d’administrer l’Église s’il n’était point libre, formèrent en Europe un grand courant d’opposition. Les peuples, avertis par le guet-apens de Bayonne, s’alarmèrent de cette entreprise analogue, dont l’effet les atteignait davantage. Leur religion inquiétée soutint leur patriotisme de jour en jour plus conscient, plus ombrageux. Il semblait, en 1809, qu’une sorte de coalition se préparât dans l’étendue et sur les frontières de l’Empire, de toutes les puissances morales foulées, méprisées par le conquérant.

C’est l’époque où Manzoni, en qui s’incarne désormais le patriotisme italien, fils de républicain, disciple de la Révolution, passe tout d’un coup avec sa femme Henriette Blondel, protestante convertie, en 1810, au catholicisme. Ses hymnes, religieux et démocratiques, marquent une date dans l’histoire du sentiment national en Italie, et même pourrait-on dire en Europe: et ce n’est pas sans surprise qu’on entend alors le général autrichien, l’archiduc Charles, dans sa campagne contre Masséna, lancer aux Italiens cet appel: «Levez-vous pour rendre votre frontière inaccessible aux étrangers. Quel que soit le parti auquel vous apparteniez, n’en craignez aucun pour devenir vraiment Italiens.»

A la même date un autre archiduc, le palatin Joseph, tenait aux Magyars le même langage: «Il s’agit de savoir si nous garderons notre constitution et nos lois, si nous aurons à déplorer la perte même du nom magyar.» La Hongrie qui, dans les guerres précédentes, avait repoussé les demandes des Habsbourg au moins autant que les menaces de la conquête française, s’est insensiblement disposée à recevoir, à suivre cet appel.

On avait pu croire, en voyant les Hongrois se soulever en 1796 contre Bonaparte, à la voix de leur poète populaire, Csokonaï, que la Révolution leur était dès le début odieuse. En réalité, c’était une levée de la noblesse, qui avait rallié ses concitoyens par une haine commune contre le cosmopolitisme. Servie par des littérateurs, qui à l’admiration de la France unissaient pourtant l’amour de leur patrie, comme Kazincski, disciple de Herder et de Klopstock, Verseghi, le traducteur de la Marseillaise, la Révolution contribuait à ce réveil de la nation hongroise. La diète de 1807, où l’orateur Paul Nagy combattit pour les franchises, la langue hongroise et défendit contre la fiscalité le pauvre peuple, montra le progrès des idées libérales et nationales. Au contraire, la diète de 1808 accorda aux Habsbourg tout ce qu’ils demandaient: plus de résistance parlementaire. Paul Nagy, volontairement, s’est retiré de la lutte. D’après le témoignage d’un étranger, les événements d’Espagne ont excité en Hongrie un enthousiasme très vif pour l’Empereur habsbourg, résultat des craintes que Napoléon inspire aux patriotes. C’est «un tyran universel», contre lequel la guerre doit se faire sans merci. Et tandis que les Habsbourg exploitent ce sentiment, un poète national, le Tyrtée de cette insurrection patriotique, Kisfaludy, ancien prisonnier des Français, admirateur des lyriques italiens, prêche aux Hongrois un autre Évangile que celui de Rousseau: «L’amour de la patrie est un sentiment, non une suite de connaissances.» Les doctrines politiques avaient divisé les Hongrois: le sentiment national les a rapprochés en 1809 contre Napoléon. Verseghi, jacobin converti, fit jouer la Fidélité magyare. C’est en vain que de Schœnbrunn, le 15 août 1809, Napoléon adressait un appel à la nation hongroise, rédigé par le vieux poète jacobin Bacsanyi. Patriotes et catholiques, les Hongrois vinrent se heurter en masse aux troupes françaises, à la puissance de l’homme qui leur était apparu, en Espagne et à Rome, comme l’ennemi général de toute foi, de toute loi.

A la même époque, et pour des motifs semblables, les Dalmates revenaient aux Habsbourg qui, après la chute de Venise, les avaient gouvernés neuf ans. Dès 1807, le clergé tout-puissant, les franciscains surtout, avaient fait appel en langue slave au patriotisme morlaque contre les Français, «jacobins et juifs». Il défendait ses privilèges et ceux des nobles. Mais il n’avait trouvé d’appui que dans la garde dalmate des pandours: excitée par des Italiens, médecins, nobles libéraux même, la population avait marqué par une véritable jacquerie sa haine des privilèges, son besoin d’égalité. Les Autrichiens avaient durement réprimé la révolution dalmate, fait alliance avec les classes privilégiées qui désiraient le maintien de leurs droits et leur indépendance politique, une situation semblable à celle des magnats et du clergé hongrois. S’il n’était point libéral, ce parti, s’appuyant sur l’histoire et les traditions anciennes d’union avec la Hongrie, était du moins une sorte de parti national et peu à peu ramenait à lui les hommes éclairés du parti populaire, comme les frères Garagnin, grands propriétaires de Trau.

Lorsque la Dalmatie fut cédée à la France, l’administration impériale fit choix pour la gouverner d’un Vénitien, Vincent Dandolo. Le choix était bon, son titre de Provéditeur général meilleur encore: il rappelait aux Dalmates une partie de leur histoire. Dandolo créait un journal, le Royal Dalmate, et le faisait rédiger par un franciscain, en slave comme en italien: s’il se consacrait à la réforme des abus, c’était en invitant le clergé à lui prêter son concours. Juste et intègre, libéral aussi, Dandolo habituait les Dalmates à des idées et des mœurs nouvelles. Mais ce qu’il ne pouvait faire oublier, c’était la conquête, un régime militaire que l’Empereur jugeait nécessaire dans une province frontière, le pouvoir et les excès des généraux Molitor, Marmont, considérés à Paris comme ses supérieurs. Tandis que les députés du pays allaient réclamer le rappel des troupes françaises, et se voyaient durement repoussés, le 15 mai 1806, Napoléon prescrivait la conscription. Les paysans s’insurgèrent. Le clergé des campagnes, les religieux, dont les troupes françaises occupaient les couvents et les églises, poussaient à la révolte, menaçaient les personnes qui se soumettraient. Beaucoup désertaient; le provincial des franciscains, Dorotich, parcourait le pays déguisé, et Marmont reconnaissait à son ordre plus de crédit sur le peuple qu’à son propre pouvoir ou à la crainte de ses troupes. Tout cela se passait au début même de l’occupation. Trois ans après, le mal n’avait fait que s’étendre: en 1807, à l’approche des Russes, un grand nombre de fonctionnaires indigènes, la gendarmerie des pandours, la noblesse avaient formé une vaste insurrection. A la fin de 1808, l’Autriche était assurée de la retrouver préparée. En quelques mois (mars–juin 1809) tous les Dalmates, ceux des côtes, des îles, se livraient à elle, par haine d’un gouvernement qui, sans tenir compte de leurs traditions, de leurs aspirations, voulait faire d’eux simplement de parfaits conscrits ou de parfaits contribuables.

On conçoit qu’à la vue de ces soulèvements populaires, éclatant sur toutes les frontières de l’Empire, en même temps que la Vendée espagnole, Metternich ait pu écrire à son maître en 1809: «Les dispositions des peuples sont pour nous.» N’était-ce pas encore une révolte vraiment populaire que celle qui se préparait en 1808 au Tyrol, au nom de l’archiduc Jean, prise d’armes loyaliste, nationale et religieuse, protestation contre la conquête qui avait incorporé en 1806 le pays à la Bavière? Fidèles aux Habsbourg «les pères du pays», catholiques irrités des réformes jacobines du ministre bavarois Montgelas, les Tyroliens ne concevaient pas que la conquête et des idées qu’ils rejetaient fussent pour eux des bienfaits. Ils envoyaient des députés en secret à Vienne, l’aubergiste André Hofer, le capucin Haspinger dont l’énergie et la foi devaient un an après arrêter les corps d’armée de l’Empereur. Dans toutes les Alpes le mot d’ordre passait: les gens du Vorarlberg le recevaient du Tyrol et se disposaient à chasser les Bavarois à la voix du patriote Schneider.

Sans doute, il y avait entre tous ces peuples d’Autriche, en qui Metternich cherchait contre Napoléon un appui, bien des barrières de race, de langues, de coutumes. Il y en avait plus assurément qu’entre des Belges, des Italiens, des Espagnols. Un patriotisme autrichien eût été aussi singulier qu’un patriotisme européen. Mais c’était un fait considérable que le cosmopolitisme auquel inclinaient, vers 1789, les adeptes de la Révolution dans toutes les nations, dont ces nations avaient accueilli les bienfaits comme d’un Évangile nouveau, eût fait place, avec les excès de la conquête, à une sorte de concentration des peuples sur eux-mêmes. Les peuples se détachaient, sinon de la Révolution, du moins de la France; ils se rattachaient à leurs coutumes, à leur religion, à leurs traditions, cherchant en dehors d’elle, contre son Empereur, un sort meilleur par une alliance féconde de leur génie héréditaire et des réformes proclamées en 1789 par les penseurs français et leurs disciples à l’étranger.

Chez tous les Allemands, Metternich constatait ce travail d’évolution. Il se trompait lorsqu’il le croyait achevé, au début de 1809, «dans tous les peuples jusqu’au bord du Rhin». Mais l’erreur était excusable: au moment même où Napoléon venait triomphalement à Erfurt, salué par les princes et les peuples encore, Stein écrivait le 15 août 1808: «l’agitation en Allemagne augmente tous les jours.» Napoléon, qui le fit expulser d’Europe et d’Allemagne, «raillait son sublime projet de lever des masses». Le projet était prématuré. L’état moral des sujets de la confédération germanique l’expliquait cependant.

Si la conquête française avait fait en deçà et au delà du Rhin des heureux, les princes d’abord, et leurs peuples qui d’eux ou de la France avaient reçu des réformes appréciées, elle avait fait des mécontents et des victimes, certains souverains dépossédés ou dépouillés, l’électeur de Hesse, le duc de Hanovre, le roi de Prusse, leurs courtisans, leurs conseillers, les officiers congédiés, la noblesse d’Empire, dont Stein fut le type, implacables dans leur rancune, les individus ruinés par les réquisitions et les passages de troupes, de nobles esprits enfin attristés, irrités de la docilité de leurs concitoyens.

Entre tous, la grande victime, c’était la Prusse démembrée. Sa chute profonde en 1806, l’état où on la vit après Iéna, vaincue, occupée sans effort, comparé à la situation morale qu’elle avait tenue à la fin du dix-huitième siècle, furent pour l’Allemagne comme un brusque avertissement. Dans ce pays prussien, où la royauté et ses fonctionnaires avaient paru absorber toutes les énergies, il y avait cependant ce qui constitue une nation, l’unité matérielle, des sentiments communs, un héritage ancien d’efforts et de gloire, des traditions. La conquête étrangère, en précipitant la ruine d’une administration décrépite, atteignait d’autre part un peuple qui tenait à sa dynastie, à son unité, que la défaite humiliait. C’est alors seulement que la conquête apparut aux Allemands ce qu’elle était, une dépossession violente, une entreprise intéressée et brutale. Jusqu’alors ils l’avaient considérée comme l’effet et le contrecoup souvent bienfaisants d’une révolution européenne. La ruine du Saint-Empire n’était pas la fin de l’Allemagne, mais celle de la féodalité: elle abaissait les barrières qui séparaient les intérêts et les consciences. La nouvelle Confédération de 1805 devenait plus germanique que l’ancienne unité romaine. La ruine de la Prusse au contraire, les procédés que Napoléon employa pour l’achever, mutilation des provinces, insultes à la royauté, contributions de guerre écrasantes pour l’Allemagne inquiète, révélèrent des appétits, des intentions qu’elle ne soupçonnait pas.

Ce fut en Prusse naturellement que d’abord le réveil se fit. «Jamais je n’ai su que j’aimais autant mon pays», écrivait Rahel, l’amie de Schlegel. La petite noblesse de province, le nerf de l’État en tous les temps, vivant au milieu des paysans, respectée d’eux, associée au gouvernement local, la première «offrit son sang et ses biens pour écarter de la patrie la honte et la ruine». Indignée depuis 1795 des progrès de l’égalité, elle avait toujours gardé à titre de ressource pour la crise suprême, comme le hobereau Marwitz l’interprète de ses sentiments et de son patriotisme, la haine de l’étranger. Le peuple, en Silésie surtout et en Poméranie, dans les dernières provinces que les troupes prussiennes eussent essayé de disputer, refusait l’impôt, enlevait les convois, fournissait même des conseils, des recrues aux partisans. Les officiers de Napoléon, Clarke, Rapp, signalent alors «l’excessive douleur vraiment nationale de la perte que fait la Prusse» (1807). La pitié des Prussiens pour leur roi dépouillé, pour leur reine qu’ils savaient depuis 1805 en communion de sentiments avec eux, contribua, comme en Espagne, au réveil du patriotisme. «Ils me haïssent tous», dit Napoléon, après Tilsitt.

La nouvelle de l’insurrection espagnole, de ses succès, fut pour ces haines comme un signal, tout au moins une leçon pour les patriotes, une occasion de se ressaisir et d’espérer. «Pourquoi ne nous estimerions-nous pas autant que les Espagnols?» s’écriait alors Blücher (août 1808). «Il faut, disait Stein le 11 août, susciter les idées insurrectionnelles, apprendre à chacun comment on peut faire naître et diriger un soulèvement national. Les événements d’Espagne font une grande sensation.»--«Nous serions indignes des fondateurs de l’État, écrivait Scharnhorst le 6 août 1808, si nous abandonnions sans courage le patrimoine si chèrement acquis.»

Pour ces hommes d’ailleurs, à cette date, le moment de commencer la guerre ne semblait pas encore venu. Ils avaient travaillé depuis 1806, dans le domaine restreint que la conquête française avait laissé à la Prusse, à une œuvre de réorganisation, à la constitution d’une force morale et matérielle, suprême ressource qu’ils ne voulaient pas risquer à la légère. Une première révolte du patriotisme prussien avait déterminé Frédéric-Guillaume III à renvoyer ses conseillers du parti français, Haugwitz, Lombard; une autre, après Tilsitt, à prendre comme ministres Stein, et après Hardenberg (10 juillet 1807). Une commission nationale, composée de patriotes et de réformateurs, Schön, Hardenberg, Niebuhr, Altenstein, Stägenman, avait proposé au roi une réforme totale de la Prusse à laquelle Stein devait mettre sa marque particulière.

Résolu, énergique, le 9 octobre 1807 Stein publiait l’édit qui proclamait en principe l’abolition de la sujétion héréditaire en faveur du paysan, et «faisait luire un Eldorado aux yeux des classes agricoles», sans le leur donner. Car, si les paysans des domaines royaux recevaient le droit de propriété (27 juillet 1808), ceux des seigneurs affranchis du servage personnel restaient soumis aux charges des tenures féodales. D’une façon moins absolue, moins complète qu’Hardenberg et ses amis décidés à proclamer les principes démocratiques, Stein empruntait aux idées de la Révolution les moyens de lui résister. Ce n’était pas chez lui libéralisme, mais calcul de politique. Pour relever la Prusse, il voulait associer toutes les classes de la nation à la gestion des affaires publiques, réveiller en elles «l’esprit de collectivité». Tandis qu’il faisait du paysan un citoyen, sinon un propriétaire, pour ménager la noblesse dont le concours était nécessaire, il offrit à la bourgeoisie le 19 novembre 1808 le droit d’administrer les villes. Et, par la même politique que soutenait aussi sa rancune de féodal contre les serviteurs des princes acharnés depuis deux cents ans à la ruine de ses pareils, il réduisait le 16 décembre 1808 les pouvoirs et le nombre des administrateurs et bureaucrates prussiens. On avait pu voir en 1806 qu’il y avait en Prusse les éléments d’une nation: Stein dégageait ces éléments, sans secousse, des entraves historiques ou administratives qui avaient encore empêché de les employer, de les connaître même. Sans imiter en tout la Révolution, il faisait ce qu’elle avait fait de la France, une nation.

Cette nation, Scharnhorst auprès de lui l’armait, aidé aussi par une commission de patriotes où entrèrent Gneisenau, Grolman. Le roi sans doute se refusait à autoriser la préparation d’une levée en masse, analogue à celle qui avait constitué les armées révolutionnaires. Mais, le 6 août 1808, Scharnhorst et Bulow faisaient décider que tous les Prussiens viendraient un mois s’exercer au régiment, que les officiers, trop nombreux pour l’armée sur pied, iraient aux jours fériés leur rappeler ce qu’ils avaient appris au corps. Ces soldats d’un mois toujours exercés, ces Krümper, cent cinquante mille hommes formaient les éléments solides d’une armée nationale. Animé des mêmes intentions que Stein, Scharnhorst aurait voulu en outre associer toutes les classes à la direction de l’armée, enlever à la noblesse le privilège de la conduire, pour qu’au jour de la revanche un souffle national entraînât à la même œuvre officiers et soldats. Götzen de sa propre autorité l’avait fait en Silésie: Scharnhorst obtint la suppression du privilège jusqu’au grade de lieutenant seulement. Avec von der Goltz et beaucoup d’autres, il affirmait du moins et réalisait ce principe que la Prusse se relèverait par les causes qui avaient fait la puissance de la France, l’éveil des forces sociales, leur emploi assuré dans le cercle d’action qui leur était propre. «L’utilisation de toutes les puissances morales et matérielles d’une nation, disait von der Goltz, voilà ce qui la fait grande, ou, quand elle est affaiblie, la restaure.»

La prudence que ces réformateurs apportaient à leur œuvre de reconstitution nationale la rendait plus dangereuse encore pour Napoléon: sa conquête les obligeait au silence, comme la politique de Frédéric-Guillaume III qui depuis Tilsitt ne pouvait plus compter sur la Russie. Stein, Scharnhorst, la haine dans le cœur, escomptant l’avenir, étaient d’avis qu’il fallait au besoin servir le vainqueur, accepter ses conditions, jusqu’au jour où on pourrait le trahir, et démasquer pour une lutte suprême l’appareil silencieusement mis en réserve. Une lettre de Stein, interceptée le 15 août, révéla à Napoléon ses projets. L’Empereur exigea le renvoi du ministre patriote. Il ne réussit qu’à frapper un homme: le système subsista et dans l’ombre se développa contre lui.

La lettre de Stein au prince de Wittgenstein révélait un autre danger, des intrigues avec les Allemands de Hesse et de Westphalie. Le grand honneur, dont la Prusse depuis a tiré un grand profit, pour tous ces adversaires de la conquête française, fut d’avoir eu conscience qu’ils travaillaient pour l’indépendance de l’Allemagne entière. Tous Allemands d’ailleurs en majorité, et non Prussiens, quoique pliés à la discipline de l’État prussien. Hardenberg est hanovrien, Stein, de Nassau; Niebuhr, du Danemark; Arndt, de Rügen; Scharnhorst, de Bordenau sur le Weser; Gneisenau, de Schildau en Saxe; Blücher, de Silésie; Allenstein, d’Anspach avant l’annexion à la Prusse. Victimes comme Stein des transformations de l’Allemagne, humiliés comme Blücher ou Gneisenau par les victoires de la France, impuissants comme Hardenberg à lui opposer un système pratique, ils se trouvèrent réunis à Berlin, puis à Kœnigsberg, par leur carrière ou leur disgrâce, dans un même sentiment de patriotisme. Guéris du particularisme, où leurs concitoyens s’attardaient dans les pays soumis à la Révolution, ils demeuraient Allemands en devenant Prussiens, en défendant le dernier asile que la Prusse leur avait procuré. Intermédiaires désignés entre leur patrie adoptive et la patrie allemande envahie par les Français, ils réveillaient dans l’une les sentiments de nationalité, ils appliquaient à l’autre les principes de liberté et de progrès dont l’union devait faire une Allemagne nouvelle et libre. Nationaux d’abord, libéraux aussi, ils rapprochaient l’Allemagne et la Prusse, corrigeant l’une des erreurs du cosmopolitisme, l’autre des préjugés et de l’infatuation de la bureaucratie berlinoise.

Ce fut enfin une époque décisive que celle où ces hommes d’action, gens pratiques et patriotes, et les écrivains d’autre part enthousiastes de la Révolution et cosmopolites se comprirent et se firent des concessions mutuelles. Ce fut un rapprochement plus fécond encore. Scharnhorst et Stein méprisaient «le peuple des savants», Kant et ses disciples, les brutalités de la discipline, les mesquineries de l’administration prussienne. «Ce fut, s’écriait Arndt, lorsque l’Autriche et la Prusse eurent succombé dans les combats que mon cœur se prit à les aimer, elles et l’Allemagne, d’un amour véritable, à haïr les Welches de toute la passion concentrée d’une haine profonde.» Chez Fichte la transformation fut éclatante, antérieure au désastre de 1806. Austerlitz le ramena en 1805 de la philosophie cosmopolite brusquement à la prédication patriotique. Dans l’hiver de 1804 il disait encore à Berlin: «La patrie d’un Européen civilisé, c’est d’une façon générale l’Europe, en particulier c’est l’État qui se trouve à la tête de la civilisation. Avec ce sens cosmopolite, nous pouvons assister tranquilles aux vicissitudes et aux catastrophes de l’histoire.» En 1806, il demandait à servir dans l’armée prussienne comme «aumônier militaire laïque» pour enflammer les cœurs des soldats et épargner à la Prusse la catastrophe à laquelle il s’était cru indifférent. En 1807, il écrivait dans le Patriotisme et son contraire: «La distinction entre la Prusse et le reste de l’Allemagne est une distinction arbitraire, tandis que la distinction entre les Allemands et les autres peuples de l’Europe est fondée en nature.» Plus de cosmopolitisme, mais bientôt un appel éloquent, ses célèbres discours à la nation allemande, à tous les Allemands sans exception, au «peuple qui doit être», au Peuple même par excellence. Avec Schleiermacher, la religion vint achever cette transformation de la pensée allemande. L’Espagne a ses prêtres patriotes; la Prusse ses théologiens et ses pasteurs. «C’est une crise suprême pour l’Allemagne, dit celui-ci deux mois avant Iéna: l’enjeu sera notre existence morale, notre religion.» Et dans l’église de la Trinité en 1808, enthousiasmant son auditoire de Berlin jusque-là sceptique, Schleiermacher prédit et sollicite une Allemagne nouvelle dont il confie à Dieu les destinées.

S’ils prêchent et convertissent, ces penseurs inconsciemment se transforment en hommes d’action. Ils délaissent «le cliquetis de mots métaphysiques, de formules théologiques» qui irritaient Stein et les hommes d’État. Le sentiment précis qui les anime les réconcilie avec les soldats, les administrateurs, moins éloignés après tout qu’il ne pourrait paraître de leurs enseignements. Stein a subi l’influence de Kant: «il y a une conscience qui juge», a-t-il dit un jour de colère. Le général Boyen a suivi les cours du philosophe de Kœnigsberg. Scharnhorst, dans le cercle militaire qu’il avait créé en 1803 à Berlin pour l’éducation des officiers, avait fait place à la philosophie. Plus d’un enfin, parmi les collaborateurs de Stein au ministère, se souvenait de l’enseignement de Fichte à Berlin. Fichte avait prononcé la formule de l’œuvre commune: «Que chez nous la pensée et l’action soient d’une seule pièce et forment un tout inséparable. Alors nous serons ce que sans cela nous serions réduits à devoir être, des Allemands.» Schleiermacher et Humboldt, en constituant de 1808 à 1810 l’Université de Berlin, créaient, à côté de la formule, la forme réelle, le symbole sensible de la réconciliation définitive entre l’Allemagne et la Prusse, entre les penseurs et les hommes d’État. Dans la Prusse encore démembrée, ils fondaient la première institution nationale allemande, sur la science, la philosophie, pour l’action patriotique, et ils disaient: «Par sa force interne, elle pourra dominer sur un domaine plus vaste que les frontières de l’État prussien. Berlin deviendra le centre de l’activité scientifique de l’Allemagne du Nord, de la partie protestante du moins.» (Schleiermacher.)

Cette confiance dans l’avenir, cette fièvre d’ambition et d’espérances, en pleine défaite, devaient paraître présomptueuses, imprudentes même. Dans l’état où se trouvait la Prusse, pouvait-elle prétendre à disputer l’Allemagne à Napoléon? Les événements en 1809 prouvèrent en apparence le contraire. On vit alors de quoi étaient capables «l’acharnement et la résistance» du patriotisme allemand. Un lieutenant prussien, Von Katt, le 3 avril 1809, avec cent vingt hommes, essaya de soulever le pays de Stendal et Magdebourg. Il échoua. Puis, un officier du roi Jérôme, affilié «au Tugend-Bund» en garnison à Marburg, le baron de Dœrnberg, entraînant soldats et paysans, menaça le roi de Westphalie dans sa capitale de Cassel, le 22 avril. En trois jours il était réduit à l’impuissance. Le 28 avril, de nouveau, le major Schill qui avait réuni un petit corps de mille volontaires sortait de Berlin sous le prétexte d’exercer ses troupes, occupait Halle, recrutait des paysans mécontents, puis inquiet de n’être pas soutenu, gagnait le nord, Hambourg, la Poméranie, et couronnait sa campagne par la prise de Stralsund. «Ce devait être une autre Saragosse», écrivait à l’archiduc Charles ce chef de partisans que, le 31 mai 1809, quelques troupes françaises et danoises suffirent à mettre à la raison. L’effort du duc de Brunswick, soutenu par l’Autriche et l’électeur de Hesse, fut plus sérieux. Il avait réuni les aventuriers des bandes précédentes, dix mille hommes environ, occupé Dresde et Leipzig avec l’espoir de reprendre à Jérôme ses États, et de trouver secours auprès des Anglais. Il ne put qu’échapper aux armées françaises, se sauver sur une flotte anglaise et se retirer à Londres.

En somme, c’étaient des équipées, des efforts incohérents et stériles. Dans le peuple épuisé par la conscription et les impôts, ces aventuriers rencontraient des sympathies, quelques renforts. L’effet moral était infiniment plus grand: les martyrs ont toujours servi les causes naissantes. Ces prises d’armes isolées, sans portée militaire, «comme autant de Vendées», préparaient l’Allemagne du Nord à comprendre la portée, à suivre le programme de la propagande patriotique de Stein et de Fichte. Elles encourageaient en Prusse les auteurs de cette propagande à la poursuivre. Et, pour l’histoire, aujourd’hui, elles demeurent des témoignages certains de l’effet que fit instantanément sur les peuples de l’Europe centrale, las de la conquête française et de la domination napoléonienne, le soulèvement du peuple espagnol.

«Ce ne sont pas les peuples qui ont été mes ennemis, c’est l’oligarchie», disait Napoléon à Montholon plus tard à Sainte-Hélène. Illusion de conquérant et de despote qui dans les mouvements populaires n’a jamais vu qu’intrigue et qu’anarchie, qu’œuvre d’aristocrates et de brigands. Devant cet orage qui se forme, les lacunes de ses conceptions politiques déjà se marquent. «En sa qualité d’homme d’État, il n’admettait aucun sentiment. Il ne se décidait ni par affection, ni par haine.» Il allait à son but, indifférent aux haines qui s’amassaient autour de lui.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages généraux.--SOREL, l’Europe et la Révolution française, tome Ier.--GERVINUS, Histoire du dix-neuvième siècle (trad. Minssen, introduction).--LEFEBVRE-SAINT-OGAN, Essai sur l’influence française en Europe au dix-huitième siècle. Paris, 1884.--TEXTE, Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire. Paris, 1895.

Pour la Belgique.--BORGNET, Histoire des Belges à la fin du dix-huitième siècle, Bruxelles, 1861.--DE LANZAC DE LABORIE, la Belgique sous la domination française, Paris, 1880.

Pour la Hollande.--ANONYME (LEGRAND), la République Batave. Paris, 1894.--ROCQUAIN, Napoléon et le roi Louis. Paris, 1875.--TH. JUSTE, le Soulèvement de la Hollande en 1813, Bruxelles, 1870.--REVILLE, la Hollande et le roi Louis. (Revue des Deux-Mondes, 1870.)

Pour l’Irlande.--GUILLON, la France et l’Irlande sous Le Directoire. Paris, 1888.

Pour l’Italie.--E. RUTH, Geschichte des italienischen Volks unter der napoleonischen Herrschaft, Leipzig, 1859.--DEJOB, Madame de Staël et l’Italie. Paris, 1890. Consulter dans cet ouvrage la bibliographie très complète des livres sur la question italienne. A la liste des livres que nous avons indiqués p. 186, ajouter: ROUX, Littérature contemporaine en Italie. Paris, 1869.--ROCCA, les Grands Italiens du dix-neuvième siècle: Ugo Foscolo et Manzoni.--ÉTIENNE, Ugo Foscolo. (Revue des Deux-Mondes, 1854.)

Pour les Dalmates.--L’abbé PISANI, la Dalmatie de 1789 à 1815, Paris, 1893--A. TULLIO ERBER, Dalmatia dal 1797 al 1814, Zara, 1886-1892.

Pour la Suisse.--TELLIER, Histoire de la République helvétique, Genève, 1846.--HILTY, les Constitutions fédérales de la Suisse. Neuchâtel, 1891 et les ouvrages cités p. 248.--DAGUET, Histoire de la confédération suisse, tome II, 2e éd. Genève, 1880.--PH. GODET, Histoire littéraire de la Suisse française. Paris, 1889.

Pour les Hongrois et les Tyroliens.--ED. SAYOUS. Histoire des Hongrois et de leur littérature politique de 1790 à 1815, Paris, 1872.--DE GÉRANDO, l’Esprit public en Hongrie. Paris, 1848.--BARTHOLDI, la Guerre contre les paysans du Tyrol en 1809.--SAINT-CLAIR, André Hofer et l’insurrection du Tyrol en 1809, Paris, 1881.--CHÉLARD, les Armées françaises jugées par les habitants de l’Autriche, 1893.--BIDERMANN, Die Geschichte der œster. Gesammtstaatsidee (1526-1804), 1888.

Pour l’Allemagne et la Prusse.--Outre les ouvrages de Denis et Rambaud, les biographies de Stein par PERTZ (5 vol. 1849-1855), de Gneisenau, par le MÊME (5 vol. 1874-1881), de Scharnhorst, par LEHMANN (2 vol. 1886), de Schleiermacher, par DILTHEY (1878), il faut consulter:

CAVAIGNAC, la Formation de la Prusse contemporaine (2 vol., 1806-1810).--LÉVY-BRUHL, l’Allemagne depuis Leibniz, Paris, 1886.--G. DROYSEN, Vorlesungen über die Zeit der Freiheitskriege (2 vol. 1896).--MEINECKE, Das Zeitalter der deutschen Erhebung, 1891.--MEIER, Die Reform der Verwaltungsorganis. unter Stein und Hardenberg, 1881.--LEHMANN, Knesebeck u. Schön, 1877.--LEHMANN, Der Tugenbund, 1877.--M. DUNCKER, Preussen u. die allgemeine Wehrpflicht im Jahre 1809. (Hist. Zeitsch., 1861.)--HILLEBRAND, La société Allemande en 1806. (Revue des Deux-Mondes, 1870.)--SCHERER, Geschichte der deutschen Litteratur, 1893.

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XIV. L’ENTREVUE D’ERFURT

ET LE

SECRET DE TALLEYRAND

(1808)

Si Napoléon avait en 1809 trouvé chez les Français en général l’opposition que sa conquête en Europe rencontrait, sa ruine eût été certaine. Mais quoique la France désirât la paix, elle lui demeurait attachée, convaincue qu’il défendait et servait sa gloire. Il lui prenait ses fils, mais pour en faire des vainqueurs dont il célébrait les exploits dans des allocutions enflammées, les Bulletins de la Grande Armée. La nation armée et victorieuse lui répondait de la docilité des Français. Sa police attentive faisait le reste, surveillait la presse, les étudiants, lui signalait les déserteurs, les conspirateurs royalistes. Les fonctionnaires, dans les provinces, concouraient à empêcher les manifestations en faveur de la paix. Comme l’archevêque de Bordeaux se permit de dire et de laisser dire à ses curés que «le repos, objet de l’espérance chrétienne, méritait quelques sacrifices passagers», il fut rappelé à l’ordre, et ses prêtres frappés de façon exemplaire (janvier 1809). Lorsque des troupes, après trois ans de campagne en Allemagne, furent dirigées à travers la France au delà des Pyrénées, les préfets des départements, à Nancy, Reims, Sens, Saumur, Tours, Bordeaux reçurent de la main du maître des instructions spéciales pour organiser sur leur route des fêtes et des triomphes. «Des harangues, des couplets, des spectacles gratis, des dîners, voilà ce que j’attends des citoyens pour les soldats qui rentrent vainqueurs. Les chansons parleront de la gloire que l’armée a acquise, de celle qu’elle va acquérir encore et de la liberté des mers qui en sera le résultat» (septembre 1808). Par ce mélange d’exaltation militaire et de surveillance étroite, l’Empereur réussissait toujours à entretenir le zèle, les illusions patriotiques et la résignation des Français.

Malgré toutes ces précautions, il fut trompé lui-même et ne put empêcher une sourde opposition de se former, d’autant plus redoutable qu’elle était l’œuvre de ses collaborateurs, les plus intimement associés à sa pensée. Nul doute qu’à partir de 1808, Napoléon ait été trahi par les chefs qu’il avait placés à la tête des grandes administrations de l’État, et principalement par Talleyrand, par Fouché. Après avoir fait leur fortune avec lui, désireux de la consolider et d’en jouir, à l’exemple de sa famille, ils s’inquiétaient de l’ambition de l’Empereur, et ralliaient tous ceux qui commençaient à douter de ses succès. «Vous voilà bien content, disait en 1810 le ministre de la marine Decrès à Marmont parce que vous venez d’être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi, je vous dise la vérité? L’Empereur est fou, tout à fait fou. Il nous culbutera tous tant que nous sommes.» C’était la pensée commune à beaucoup de fonctionnaires.

A la nouvelle de Baylen, l’Empereur invita Talleyrand, le 26 octobre, à réunir les députés au Corps législatif avec ses ministres et ses conseillers d’État «pour cultiver leurs dispositions» dans des dîners fréquents. C’était s’adresser mal: Talleyrand était homme à leur insinuer des dispositions toutes contraires à celles que le maître exigeait. Le grand chambellan était l’âme de ce parti d’opposants qui avait d’abord espéré réduire Napoléon à de certaines bornes, le dissuader de ses entreprises trop vastes, le détourner de l’Espagne. Le mauvais succès de cette dernière affaire et peut-être aussi le dépit d’en avoir été de force le complice, avaient fourni à Talleyrand l’occasion et l’envie de passer des conseils à la résistance. «L’Espagne, et toujours l’Espagne, les désastres, la destruction d’une grande et belle armée, voilà les grands moteurs», écrivait Metternich le 24 septembre 1808. Dans Fouché, Talleyrand trouva un complice qui disposait de l’opinion par de puissants moyens, quoique obligé d’en user discrètement. Fouché s’arrangea, simplement en laissant sa police inactive, pour que la conduite perfide de Napoléon à l’égard de Ferdinand, et les défaites de l’armée française retentissent dans tous les coins de la France. Ayant l’autorité de leurs hautes fonctions, les deux complices travaillèrent avec succès le monde des fonctionnaires, des hauts dignitaires de l’armée, les émigrés rentrés en grâce, enrichis ou amnistiés par la générosité et l’indulgence calculées de l’Empereur. «Ces hommes, dit Metternich, qui recueillait sur place en 1808 les éléments de ses informations précieuses, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leurs vies au milieu des vicissitudes de la guerre.»

On peut discuter les déclarations du même observateur, lorsqu’il affirme que cette opposition formait un courant national, et que la France maudissait les conquêtes. Ce fut le thème de Talleyrand, pour se faire écouter de l’étranger: il avait besoin d’affirmer qu’il avait avec lui la France, la France raisonnable: «le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête nationale; le reste est la conquête de l’Empereur. La France n’y tient pas.» Ou encore ces mots: «le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas.» Ou bien ces paroles de Talleyrand qu’Alexandre répétait à son ministre Roumantsoff: «Mon opinion est celle des hommes les plus éclairés et les plus sages.» Metternich voyait les choses plus justement lorsqu’il constatait la docilité persistante du peuple français. «Il ne peut et ne doit entrer dans nos calculs qu’en tant qu’il opposera moins de résistance aux efforts que pourraient tenter des hommes tirés de son sein et animés d’un esprit régénérateur.»

Ce n’en était pas moins un fait grave pour l’Empereur, qui l’apprécia trop tard à sa valeur, que la formation d’un parti d’opposition dans son entourage; qu’un antagonisme déclaré entre lui et son principal serviteur. Ils étaient de taille à se mesurer, et en fait d’intrigue, le serviteur valait peut-être plus encore que le maître. «Des hommes retors tels que M. de Talleyrand, écrivait encore Metternich, sont comme des instruments tranchants avec qui il est dangereux de jouer. Mais aux grandes plaies il faut de grands remèdes.»--«Nous sommes arrivés, ajoutait-il, à une époque où des alliés semblent s’offrir à nous dans l’intérieur même de l’Empire; des hommes qui peuvent représenter la nation réclament notre appui. Cet appui est notre cause elle-même, notre cause tout entière» (4 décembre 1808).

Pour immobiliser l’Empereur et lui barrer la route de l’Orient, il ne restait à Talleyrand d’autre ressource que de faire appel à l’Autriche, et la solliciter d’intervenir dans le partage de l’Empire ottoman. Elle seule pourrait encore le prévenir peut-être, en tout cas le limiter. Le calcul n’était pas mauvais: placé entre deux ambitions rivales, qui depuis un an sous couleur d’alliance se querellaient, l’empereur d’Autriche pouvait devenir l’arbitre tout-puissant, capable en les opposant de les enchaîner toutes deux. Dès le début de janvier 1808, au sortir d’une conférence où Napoléon venait de lui apprendre sa décision prochaine de commencer l’affaire d’Orient, Talleyrand courait chez Metternich, lui révélait les desseins de son maître, pressait l’Autriche de prendre une décision. «Il faut que nous devenions alliés, lui disait-il, et ce bienfait sera le résultat du traité de Tilsitt: quelque paradoxale que puisse paraître cette thèse, le traité vous met dans la meilleure position parce que chacune des parties contractantes a besoin de vous pour surveiller l’autre. C’est le plus vite possible qu’il faut vous en mêler; dans peu de mois on ne vous saura plus de gré de ce qui dans ce moment vous maintient au rang que vous occupez.» On ne pouvait pas dire plus clairement au cabinet autrichien que, même après Tilsitt, il était l’arbitre de la question d’Orient.

Cette confidence deux fois renouvelée, à cette date, ne pouvait encore passer pour une trahison. Metternich y trouva même une teinte officielle marquée. Il put croire que l’Empereur l’avait ordonnée, lorsque le 21 janvier 1808 notifiant à Napoléon le mariage de François II, il vit celui-ci «le faire sauter à pieds joints dans une discussion sur le sort de la Porte ottomane et l’inviter à y prendre part». Mais la communication de Napoléon n’avait été qu’un incident, une ouverture faite en passant, au moment où il cherchait les moyens de retarder l’impatience gênante de la Russie. La confidence de Talleyrand fut au contraire la préface d’un système formé contre celui de l’Empereur.

Dans une troisième entrevue qu’il eut le 25 février avec Metternich, il fit cette déclaration qui ne laisse plus aucun doute: «Je déteste l’idée du partage de la Porte; je vous dirai même plus explicitement qu’elle est en désaccord avec mes principes politiques, mais rien ne peut en faire revenir l’Empereur. Arrêtez-vous à cette vérité, tenez-la pour certaine et que votre cour entre tout à fait dans ma manière de voir. Si j’étais empereur d’Autriche, je dirais ce qu’a dit Frédéric II du roi de France: aucun coup de canon ne se tirera en Europe sans ma permission. Voilà comme vous vous soutiendrez, comme vous sortirez victorieux de la lutte dans laquelle ont péri tant d’autres.»

Révéler au gouvernement autrichien un projet que l’Empereur n’avait encore communiqué à aucun autre confident constituait un abus de confiance; le révéler afin qu’une puissance étrangère eût le temps de s’en garantir et d’y trouver peut-être un motif et des moyens de résistance, c’était véritablement trahir.

Les événements d’Espagne au mois d’avril 1808 encouragèrent Talleyrand à poursuivre son intrigue. Ce fut aussi cette nouvelle conquête de Napoléon qui décida l’Autriche à appuyer contre lui l’opposition de ses fonctionnaires. Pour obliger l’Empereur à compter avec elle, elle arma. Depuis la paix de Presbourg, l’Archiduc Charles avait réorganisé les forces de l’Autriche qui se montaient à peu près à quatre cent mille hommes: on les cantonna sur les frontières de l’Empire depuis la Silésie jusqu’au Danube. Le 12 mai 1808, le ministre Stadion faisait approuver à son maître le principe d’une milice nationale qui devait doubler en quelques mois cette force de première ligne. Le 9 juin, tous les Autrichiens de dix-huit à vingt-cinq ans étaient appelés à s’exercer sous la direction des Archiducs qui leur adressaient des proclamations patriotiques pour la défense du territoire national. Pour les hommes d’État autrichiens, ces mesures militaires n’étaient cependant pas le signal d’une guerre immédiate: la déclarer alors à Napoléon «leur eût paru de la démence».

Persuadés par Talleyrand que l’Empereur se préparait à son entreprise d’Orient, ils voulaient s’y associer de tout leur pouvoir, puis l’affaire une fois commencée, d’accord avec la Russie prendre des positions militaires assez fortes «pour serrer le sac dans lequel on aurait fait entrer les armées françaises». Ce double calcul demandait un grand déploiement de troupes: l’Autriche n’y pouvait suffire qu’en faisant appel au sentiment national surexcité par l’exemple de l’Espagne. Ses finances ne lui auraient pas permis la levée immédiate d’une armée de huit cent mille hommes nécessaire au coup de partie qu’elle méditait.

Sans pénétrer encore la trahison de son collaborateur, Napoléon devina les arrière-pensées de l’Autriche. Au mois d’août 1808, il dit à Metternich: «Est-ce par vos armements que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements relatifs à la Turquie. Vous vous trompez; jamais je ne m’en laisserai imposer par une puissance armée, jamais je ne traiterai avec celle qui voudrait m’en imposer.» Un peu plus tard, quinze jours après il entrevoyait avec Sébastiani le piège que lui tendaient les Habsbourg. Pour frapper la Turquie, la France serait obligée d’allonger sa ligne d’opérations de Paris à Athènes, de l’amincir autour de l’Adriatique. Cette ligne se trouverait étranglée entre la mer et l’Autriche, au risque d’être coupée, à la merci d’une surprise que François II certainement méditait. Le génie de Napoléon lui montra le sac où l’empereur d’Autriche avait dessein de l’enfermer.

Pour arrêter les armements qu’il redoutait, il employa tour à tour la menace et la persuasion, cajolant Metternich à Paris, ordonnant au général Andréossy de parler haut à Vienne. Les événements se précipitaient: les désastres en Espagne, en même temps le désir pressant du tsar de régler la question d’Orient: «en septembre à Erfurt, en octobre les mouvements», disait Alexandre; enfin une révolution de palais à Constantinople, le massacre simultané de Sélim III et de Mustapha IV qui au mois de juillet 1808 venait justifier les impatiences de la Russie. Au mois d’août 1808, le moment semblait désigné pour l’action en Orient dont l’empereur des Français avait donné lui-même le programme à Tilsitt.

Comment l’entreprendre, avec l’Autriche sur ses flancs, prête à s’allier peut-être aux Anglais installés désormais dans la péninsule espagnole, à réveiller en outre les Allemands, et les nations européennes? Autant d’obstacles qui se dressaient un à un devant son ambition, pour la première fois contrariée. Napoléon avait rêvé la Méditerranée librement ouverte à ses flottes: le peuple espagnol venait d’en remettre les clefs aux Anglais. Et maintenant, c’était sur le continent des menaces encore, un piège peut-être dans l’attitude de l’Autriche. Comment d’autre part se soustraire aux appels de la Russie, décourager Alexandre, renoncer à ses projets pour jamais peut-être? L’heure critique était venue où le conquérant se trouvait mis en demeure de choisir et de fixer sa destinée. C’était bien là où Talleyrand avait voulu l’amener; incapable de le persuader, à la place d’objections vaines, il dressait des obstacles assez forts pour l’obliger à réfléchir, à reculer. Il a prétendu depuis que ce fut à ses yeux la meilleure manière de le bien servir, en servant du même coup la France et l’Europe. En fait, son intrigue n’eut d’autre résultat que de pousser Napoléon et l’Europe aux résolutions extrêmes. Le secret de Talleyrand envenima la plaie qu’il avait voulu circonscrire. La France paya aussi cher le remède que le mal.

Les menaces de l’Autriche, sur une ambition comme celle de Napoléon, n’agirent pas comme un frein, mais comme des piqûres qui l’exaspérèrent. Si le 15 août 1808, il parla une dernière fois à Metternich avec calme, dans le ton sur lequel il lui dit: «Vous voyez combien je suis calme», la colère grondait. Il la laissait éclater devant ses intimes: il parlait à Sébastiani de briser l’Autriche, et sur les ruines de l’Europe de ne laisser que deux Empires, deux colosses, la France et la Russie. Le bruit de ces colères parvint à Pétersbourg, jusqu’au tsar informé par son envoyé Tolstoï. La destruction de l’Autriche n’était pas décidée au point où le croyait l’ambassadeur russe. Mais Napoléon, irrité, avait résolu de l’obliger à un désarmement.

Ce fut avec cette intention qu’il partit pour Erfurt le 23 septembre 1808. Le plus pressé n’était plus, à ses yeux, de discuter avec le tsar la question de Constantinople, mais de vaincre la résistance nouvelle de l’Autriche au partage même. A Metternich, le 15 août, il avait formulé son programme: «Vos armements déplaisent également à Saint-Pétersbourg? Savez-vous comment cela finira? L’Empereur Alexandre vous fera déclarer qu’il désire que vous les cessiez, et vous le ferez. Je ne vous admettrai plus alors à l’arrangement de tant de questions auxquelles vous êtes intéressé; je m’entendrai seul avec la Russie, et vous n’en serez que les spectateurs.» L’exécution de cette menace, il allait la demander au tsar, à Erfurt. Certain qu’Alexandre attendait de lui autre chose, et que son désappointement pouvait provoquer un refus, il lui prépara, il lui offrit des gages.

Le premier sera d’évacuer la Prusse, que ses troupes, contrairement au traité de Tilsitt, occupent toujours. Dès le 5 août il fait parvenir à Caulaincourt cette agréable nouvelle. «C’est inappréciable pour moi», répondit le tsar, heureux d’assurer le salut des Hohenzollern et de voir les Français s’éloigner de la Vistule, abandonner la Silésie. De plus, le 11 août, Champagny proposait au ministre prussien Brockhausen un traité d’évacuation qui fut accepté et signé, le 8 août 1808, malgré l’hésitation du roi à subir encore une contribution de 140 millions. Le 5 décembre, à l’exception des villes de l’Oder destinées à la garantie de cet impôt de guerre, Glogau, Stettin et Custrin, la Prusse redevenait libre; elle reprenait son rang parmi les nations, son indépendance précieuse à plus d’un titre pour la politique russe.

Napoléon réservait à Alexandre un autre témoignage de sa bonne volonté: depuis six mois il lui refusait les provinces roumaines, il subordonnait l’évacuation de la Prusse à l’abandon de ses conquêtes sur le Danube. Pour lui plaire, il évacuait la Prusse immédiatement et lui apportait à Erfurt la promesse de lui laisser aussi le Danube. «La Russie, disait-il, fait des conquêtes sur la Suède, elle grappille sur la Turquie, elle n’évacue pas les Principautés, et moi j’évacue la Prusse.» Il est vrai que c’était une promesse seulement, mais de nature à convaincre le tsar de son désir d’entente. Elle avait son prix.

Circonvenir Alexandre, et le bien disposer ne parut pas à Napoléon une précaution suffisante. Il fallait séduire cet enthousiaste au moment décisif. «Le prestige ne manquera pas», dit-il à Talleyrand, et le grand chambellan nous a conservé plus d’une preuve curieuse de ce singulier génie attentif aux moindres détails. «Il faut que mon voyage soit très beau.--Quels seront les chambellans de quartier? Je veux de grands noms. Il faut rendre justice à la noblesse française. Elle est admirable pour représenter dans une cour.--Il me faudra tous les jours un spectacle. Dazincourt, je voudrais la Comédie Française, nos plus belles pièces. A Paris, des doublures suffiront. Il faut emmener tout ce qu’il y a de bon.» Le cortège militaire devait être fort brillant, le maréchal Soult d’abord, le maréchal Davout, Lannes, Berthier, Mortier, Oudinot, Suchet, Savary, Lauriston. Chaque jour, il partit quelqu’un pour Erfurt. La route était couverte de fourgons, de chevaux de selle, de carrosses, de gens à la livrée impériale, de troupes aussi venues de toute l’Allemagne pour former la haie en tenue de parade.

En quelques jours, par la volonté souveraine du maître, la petite ville allemande se transforma en une capitale digne de l’hôte qu’on y attendait. Le palais du gouvernement devenait par sa décoration renouvelée un palais français dans le goût du temps: partout la marque de Napoléon, les aigles et les abeilles semées sur la pourpre des tentures. Des bronzes, des vases, les tapisseries des Gobelins transportées de Paris donnèrent aux vieilles demeures bourgeoises l’aspect somptueux de palais destinés aux hôtes de l’Empereur.

La docilité ou la cupidité des souverains allemands firent le reste. Empressés de plaire au chef du nouvel Empire, curieux de le voir, ou désireux de lui arracher quelque arrondissement, les rois de Saxe, de Wurtemberg, de Bavière, les ducs de Cobourg, de Weimar, de Mecklembourg et une multitude de principicules accoururent à Erfurt d’heure en heure, avec leur suite féodale d’écuyers, de chambellans, de conseillers. Grâce à eux, la cour improvisée d’Erfurt fut telle que pouvait la souhaiter Napoléon, faite à première vue pour donner au tsar l’impression de la grandeur et de l’étendue de l’empire français.

Alexandre y arriva «plus vite qu’un courrier», sans sa maison, comptant absolument sur l’hospitalité de son allié, sur sa cuisine, sur son vin dont il était fort appréciateur. En treize jours, du 14 au 27 septembre, avec un détour et deux journées de réception à Kœnigsberg, il avait franchi la distance de sa capitale à Erfurt. Tant il avait de hâte, après un an d’attente, de donner aux projets de Tilsitt, à l’affranchissement réel de la Turquie, à la conquête décisive qui devait assurer la gloire de son règne, la consécration d’une entente définitive! Napoléon venait au-devant de lui, le 27 septembre à l’entrée de la ville, suivi de son cortège de maréchaux, de fonctionnaires, salué par les salves d’artillerie, les cloches des églises, des beffrois, au milieu d’une foule innombrable de curieux. «Je veux avant de commencer que l’Empereur soit ébloui par le spectacle de ma puissance; il n’y a point de négociation que cela ne rende plus facile.» A la hâte de son allié, il opposait un système momentané de lenteur. Longs déjeuners, visites aux établissements du pays, réceptions et spectacles prirent la plus grande partie des premières journées. Avant de démasquer ses batteries, Napoléon attendait l’effet de sa stratégie, et par sa diplomatie, comme à la guerre, espérait envelopper son adversaire.

Mais quand il se démasqua, il était trop tard: et le cours de l’histoire en fut changé, comme celui de sa destinée. Alexandre avait pris position. Passant à l’ennemi d’une façon définitive, Talleyrand l’avait mis en garde.

Par l’habitude prise depuis longtemps de dissimuler à ses ministres les secrets essentiels de sa diplomatie, par besoin peut-être d’employer ses plus adroits serviteurs à l’œuvre la plus délicate de son règne, Napoléon communiqua à son grand chambellan seul les négociations avec la Russie, ses desseins. «Je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue, lui avait-il dit. L’article contre l’Autriche est le point essentiel.» C’était ordonner à Talleyrand en somme de renverser l’obstacle que ses calculs secrets avaient fait surgir devant une entreprise condamnée par sa prudence. Par une nouvelle trahison, Talleyrand ne déclina pas l’ordre; il vint à Erfurt, décidé à faire reculer son maître une seconde fois, à empêcher «l’esprit d’entreprise de dominer dans cette singulière entrevue». Il arriva deux jours avant Napoléon: après l’Autriche, c’était la Russie qu’il allait lui opposer. Alexandre n’était pas favorable à Talleyrand, ni ses ministres qui le tenaient en médiocre estime. Le grand chancelier employa les deux journées qu’il avait d’avance sur les Empereurs à se procurer auprès du tsar des garants et des avocats. Du premier coup il mit la main sur Caulaincourt, et le conquit à son intrigue. La trahison était complète: les deux hommes à qui Napoléon avait confié son secret s’accordaient pour le livrer. «Il faudra bien qu’un jour on lui rende justice», a écrit Talleyrand dans sa gratitude pour Caulaincourt. Le témoignage de Talleyrand n’y aidera guère.

Ce fut en effet Caulaincourt qui, chargé d’aller chercher le tsar à Weimar, le disposa aux confidences de son ami. Rendez-vous fut pris le soir même chez la princesse de Tour et Taxis, «une excellente personne» dont le salon fut tous les soirs la coulisse où se noua l’intrigue, derrière la grande scène sur laquelle Napoléon étalait inutilement sa puissance. Tandis que l’Empereur ménageait ses effets, son confident, devenu décidément son adversaire, allait droit au fait, et se découvrait. Aussitôt il dit au tsar: «Sire, que venez-vous faire ici? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé. Son souverain ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé et son peuple ne l’est pas. C’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français.» On ne pouvait plus nettement poser la question. Alexandre avait désormais à choisir entre la politique orientale de Napoléon qui pouvait le servir, mais le gêner aussi, et celle de ses ministres qui, au nom de la nation française, lui offraient un rôle moins onéreux d’arbitre entre la France, l’Europe et le conquérant trahi par son entourage. Sacrifier l’Autriche, ou tout au moins la menacer pour ouvrir à Napoléon le chemin de l’Orient; s’allier aux Habsbourg et à Talleyrand pour le lui fermer. Entre ces deux diplomaties françaises qui le sollicitèrent à Erfurt, le tsar avait la partie belle: et il faut avouer qu’il la joua supérieurement.

On ne le vit plus insister auprès de Napoléon pour le règlement immédiat de la question d’Orient. Mais il parut d’accord et toujours déterminé pour l’avenir avec son allié de Tilsitt. A ce prix peu coûteux, il obtint l’évacuation de la Prusse et du grand-duché de Varsovie, les dépouilles de la Suède, la Finlande et les Principautés du Danube, l’extension gratuite et la sécurité de ses frontières. Cela valait mieux qu’un vaste système de conquêtes combinées où Napoléon se serait fait la part du lion. Une simple promesse et des marques d’attachement n’engageaient pas la Russie.

Napoléon qui croyait le tsar séduit par ses concessions reconnut le manège trop tard, quand le moment vint d’exiger le prix qu’il avait voulu y mettre. Il lui demandait de l’aider à intimider l’Autriche, pour qu’elle reconnût les rois d’Espagne et de Naples, désarmât, consacrât ses conquêtes, et lui permît d’en réaliser d’autres en Orient. Il avait combiné un article menaçant pour les Habsbourg: il pressa le tsar de le signer: «Dans le cas où l’Autriche donnerait des inquiétudes à la France, l’empereur de Russie sur la première demande qui lui en sera faite s’engage à se déclarer contre l’Autriche.» Pour refuser cette condition, Alexandre prit les conseils de Talleyrand, et le parti des Habsbourg représenté à Erfurt par un de leurs meilleurs diplomates, dans le secret de l’intrigue, M. de Vincent. «Il ne faut pas de mesures inquiétantes pour l’Autriche», lui soufflait Talleyrand. Ne devait-on pas craindre que Napoléon ne passât aussitôt des menaces au coup de force? Si pour lui opposer des barrières, la Russie avait travaillé à sauver la Prusse, devait-elle maintenant laisser détruire l’Autriche? La grandeur de l’Empire depuis un siècle s’était fondée sur la rivalité des Allemands et des Français. Pour l’avenir même que le tsar avait entrevu depuis Tilsitt, cette rivalité demeurait précieuse. Les prières des Français raisonnables et sensés qui lui demandaient d’épargner l’Autriche se trouvaient d’accord avec les calculs de sa politique. «Il faut qu’il existe une balance entre les forces de la Russie, de la France et de l’Autriche, et la Russie n’ayant rien à redouter pour elle-même de l’Autriche peut voir avec une sorte de tranquillité l’accroissement de sa force comme moyen de parvenir à l’établissement de ce système.»

Malgré les instances de Napoléon, Alexandre repoussa donc en termes très nets et très fermes toute proposition qui contraindrait l’Autriche à désarmer. Arguments, séductions, rien n’y fit. «Votre Empereur, s’écriait Napoléon devant Caulaincourt, est têtu comme une mule.» Il eut recours à la colère, jeta son chapeau à terre et le piétina. Il avait trouvé son maître. Le tsar sourit. «Vous êtes violent, moi entêté. Avec moi la colère ne gagne donc rien. Causons, ou je pars.» Il ne partit pas: c’eût été perdre ce qu’il avait acquis. Les deux alliés s’en allèrent chasser à Iéna, le 6 octobre, amis comme par le passé. Ils portèrent leurs hommages au génie allemand représenté à Weimar par le duc et sa cour d’hommes de lettres, Wieland, Gœthe. Napoléon voulait séduire la nation allemande et la préserver des excitations de la Prusse et de l’Autriche. De retour à Erfurt, il échangeait avec Alexandre les cadeaux, les marques d’un mutuel dévouement.

Le tsar tenait aux avantages qu’un traité préparé par Champagny et Roumantsoff était sur le point de lui confirmer. Pour prix de son alliance contre l’Angleterre formulée dans les quatre premiers articles de la Convention d’Erfurt, il obtenait par les articles 5, 7, 8, 9, sous la médiation de la France, la Finlande, la Valachie et la Moldavie, «provinces russes». Comme il n’avait pas voulu refuser toute satisfaction à son allié, il lui promettait, «dans le cas seulement où l’Autriche se mettrait en guerre avec la France», de se déclarer contre elle. Il espérait bien que les Habsbourg ne l’obligeraient à tenir cette promesse, bien moins grave que celle qu’il avait refusée. «L’Autriche, disait-il, ne sera jamais assez folle pour se faire l’agresseur et entrer seule en lice.» Encore prit-il ses précautions: ce fut d’écrire à l’Empereur François pour le tranquilliser et le renseigner sur la portée de son engagement. «Je vous prie d’être bien persuadé de l’intérêt que je prends à Votre Majesté et à l’intégrité de son empire.»

La précaution était sage: à défaut de menace, Napoléon avait compté sur l’effet de son entrevue avec le tsar pour intimider l’Autriche. Au moment où l’envoyé autrichien l’était venu trouver, il lui avait dit à dessein, la colère dans les yeux: «L’Empereur Alexandre est et restera mon allié; il remplira scrupuleusement ses obligations, j’en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de l’Empire. Votre véritable intérêt n’est-il pas de licencier vos milices et de réduire vos troupes de ligne?--Nul n’a le droit, répliquait Alexandre au même envoyé, à la fin de l’entrevue qu’il eut à son tour avec lui, pour bien préciser ses obligations, d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre État.» L’Autriche ne pouvait plus ignorer la défaite diplomatique que la Russie avait infligée au vainqueur de Presbourg. Elle en reportait le mérite et l’honneur sur Talleyrand, dont l’entrevue d’Erfurt paraissait affermir les desseins et le système. «Son appui, s’écriait Metternich enthousiaste, est notre cause tout entière» (4 décembre 1808).

La diplomatie secrète de Talleyrand avait en effet prévalu contre les desseins de son maître. Après avoir armé l’Autriche, il avait obtenu de la Russie qu’elle ne l’obligeât point à désarmer. Mais à quel prix? Si Talleyrand fermait à l’ambition de Napoléon les routes de l’Orient, il les ouvrait toutes grandes à la Russie, et la menait comme par la main jusqu’à la mer. La cession de la Finlande livrait au tsar la Baltique. Délivrée de la France, la Prusse lui procurait une alliance précieuse, dont la Pologne, cinq ans plus tard, devait être le gage. Par sa trahison, Alexandre avait plus que lui vaincu à Erfurt. Talleyrand le reconnaîtra plus tard, lorsqu’à Vienne il sera contraint en 1814 de disputer aux Russes l’Orient qu’il vient de leur livrer, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. Il verra bien alors que ce n’était point l’intérêt de la postérité et de l’Europe d’abandonner ainsi les États faibles comme la Suède et la Turquie aux appétits des grandes puissances. «Je déteste, disait-il, le partage de l’empire ottoman.» Au moins Napoléon qui le souhaitait n’en cédait-il depuis un an à son allié de Tilsitt aucune parcelle qu’il ne fût assuré d’avoir sa part. Son ambition tenait en suspens les progrès de la Russie. Pour limiter les conquêtes de son maître, Talleyrand favorisait celles de son adversaire. Entre la diplomatie de l’Empereur qui lui résistait et les intrigues de son grand chambellan qui le servaient, le tsar demeurait l’arbitre: l’arbitrage lui fut avantageux. En voulant ruiner ou fortifier les résistances de l’Autriche au partage de l’empire turc, Napoléon et son confident consentaient à un premier démembrement, dont la France était exclue. Nul doute que Talleyrand ne fût responsable du tout, puisque son intrigue avait déterminé Napoléon, en armant l’Autriche, à ces concessions.

Avait-il du moins procuré à la France, à la nation dont il s’autorisa devant l’étranger, devant la postérité, ce bienfait de la paix qu’elles eussent en effet apprécié? Quelques mois après Erfurt, à la guerre très lourde que le réveil de la nation espagnole et les menaces des Anglais nous obligèrent à soutenir, s’ajouta un conflit entre Napoléon, l’Autriche et la Turquie qui faillit être le signal d’une grande prise d’armes des nations en Europe contre la France. Cette lutte, ruineuse pour les Français, dangereuse par la diversion qu’elle procura aux Anglais et les excès où elle entraîna Napoléon, c’est Talleyrand qui la provoqua. Ses confidences perfides au cabinet autrichien après et avant Erfurt, l’illusion qu’elles donnèrent à Metternich et à François II d’une revanche facile avec le concours de la Russie, des nations européennes, et des Français eux-mêmes déterminèrent l’Autriche à combattre Napoléon une quatrième fois. Talleyrand s’en allait répétant aux étrangers que la cause de la France n’était plus celle de Napoléon. Elle n’en fit pas moins les frais, jusqu’à la catastrophe finale, de cette guerre et de toutes celles plus redoutables encore qui en sortirent fatalement.

Assurément, c’était, chez cet homme d’État formé à la bonne école de la politique nationale, une vue juste que de condamner les excès de la conquête impériale, d’en marquer le caractère stérile et dangereux. Lorsqu’à Erfurt même, en faveur de l’alliance autrichienne et de la paix continentale, il opposait aux ambitions de Napoléon les traditions de Vergennes, en principe il avait raison, comme onze années plus tôt, il ne se trompait pas en proposant au Directoire une politique coloniale, une expédition en Égypte, plutôt que la conquête des frontières naturelles. Mais Napoléon n’était pas moins justifié à lui répondre: «Il n’est pas question de cela, il faut prendre le temps comme il est.» «Ce qui est, a riposté Talleyrand dans ses Mémoires, est presque toujours fort peu de chose; toutes les fois que l’on ne pense pas que ce qui est produit ce qui sera. Dans les affaires de ce monde il ne faut pas s’arrêter seulement au moment présent. On accepte le pouvoir non pour servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l’avenir.» En dépit de cette justification, ç’a été constamment, de la part de Talleyrand, la même erreur de prétendre réaliser ses desseins personnels en servant des ambitions qu’il blâmait. Sa propre ambition fit ainsi plus de mal à la France que sa clairvoyance ne lui rendit de services. C’est ainsi qu’en 1798, il a précipité la France dans les affaires d’Orient à la suite de Bonaparte, quand les hommes du Directoire suffisaient à peine à régler, au gré des passions nationales, le compte de la conquête avec les puissances allemandes.

Et de même en 1808: pour écarter Bonaparte de l’Orient où il l’avait d’abord engagé, où son ambition s’obstinait, il déchaînait de nouveau contre lui les colères et le patriotisme au delà du Rhin. Double faute, dont les effets ont été incalculables pour la France, de Rastadt à Presbourg, et d’Erfurt au traité de Paris. La diplomatie, l’intrigue de Talleyrand ont compliqué ce que la conquête et la puissance nationale simplifiaient. Contraire aux ambitions qu’elle acceptait de servir, elle a épuisé leurs ressources, en les obligeant à des efforts que l’ancienne diplomatie française dont elle se réclamait avait, avec Vergennes, condamnés, sur terre et sur mer à la fois, ruineux pour l’avenir qu’elle prétendait assurer.

L’attitude de Talleyrand, à Erfurt, condamnait enfin cette diplomatie non seulement dans ses conséquences, mais dans son essence même. C’est une œuvre, qui pour être en principe nationale, n’en est pas moins en fait clandestine. Elle a tous les caractères et tous les défauts de cette politique secrète qui a coûté si cher à la nation et en définitive à la royauté au dix-huitième siècle. L’intrigue de Talleyrand avec Bonaparte contre le Directoire, avec Metternich et le tsar contre Napoléon, de quelque étiquette patriotique qu’il l’ait décorée, garde des allures louches de trahison. «On ne peut que séparer, écrivait Metternich en 1808, en M. de Talleyrand l’homme moral de l’homme politique. Il n’eût point été, il ne serait point ce qu’il est, s’il était moral. Il est d’un autre côté éminemment politique et comme politique, homme à système. Il peut être, comme tel, utile ou dangereux. Il est utile en ce moment.» Il était donc dangereux pour Napoléon, et pour la France, puisqu’il servait l’Autriche par son système et par ses trahisons.

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