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V. LA PAIX DE BALE ET SES EFFETS…

Part 2 of 8 · Bourgeois, Émile · Public domain text

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V. LA PAIX DE BALE ET SES EFFETS

(1795-1796)

En 1795, la Révolution fit la paix avec trois des cinq puissances qui la combattaient depuis 1793, la Prusse, l’Espagne et la Suède. Les traités de Bâle rompirent la coalition que les intrigues des partis en France, celles des souverains en Europe avaient formée. Ils pouvaient paraître la préface d’un désarmement général des puissances, disposées à laisser la France maîtresse de ses destinées depuis qu’elle avait prouvé sa force dans le danger, depuis surtout que la Pologne était partagée entre la Russie et la Prusse. En apparence aussi, cette pacification partielle était le premier acte d’une diplomatie française qui n’abdiquait pas, comme celle des Constituants, devant ses adversaires, mais ne refusait pas de traiter avec eux systématiquement, comme les Décemvirs, également éloignée des chimères d’une paix perpétuelle ou d’une guerre illimitée, réglée à la fois sur la force et les intérêts de la nation, sur les ressources et les dispositions des nations voisines.

Mais ce n’étaient là que des apparences: l’histoire, les origines, l’esprit des traités de Bâle, les instructions et les dépêches des gouvernements qui les ont conclus, l’étude de l’Europe et de la France, à l’époque où ils furent signés, découvrent des réalités tout opposées.

L’initiative de cette paix d’abord n’appartint pas à la France. La Prusse en avait besoin, l’offrit, et se préoccupa la première de l’obtenir. Depuis le mois de janvier 1794, le roi Frédéric-Guillaume II inclinait à négocier. Ses ministres le lui conseillaient. «Il avait fait assembler sa Sorbonne politique, et tous étaient d’avis que la raison d’État devait l’emporter sur toute autre considération.» Son général à l’armée du Rhin, Moellendorf, devançait même ses ordres en adressant le 23 juillet 1794 un agent à Barthélemy, notre envoyé en Suisse.

Le fait que Robespierre disposait à cette date du pouvoir fit encore hésiter le roi de Prusse. Mais pouvait-il longtemps résister à des arguments que lui présentaient à la fois le vieil Hertzberg et Hardenberg? «La paix, promptement et conjointement amenée, est le seul parti qui puisse nous garantir ou pour le moins éloigner les malheurs dont nous sommes menacés.» La nécessité qui allait faire fléchir l’orgueil du chef de la ligue monarchique, c’était la situation des affaires en Pologne. L’occupation russe qui avait suivi le deuxième partage provoquait sur la Vistule, au moment où la France faisait son grand effort sur le Rhin, une insurrection nationale (24 mars 1794). Conduits par Kosciusko, les Polonais reprenaient Varsovie et Vilna, avec l’espoir d’une diversion des Turcs et d’une défaite des Allemands.

Ce dernier réveil de la République orientale exposait la Prusse à un double danger: heureux, il pouvait compromettre ses conquêtes antérieures; malheureux, il procurerait sans doute de nouveaux avantages aux souverains qui réduiraient la Pologne, à Catherine II seule, ou à l’Empereur. Ce dernier, qui ne se consolait pas de n’avoir point eu part au deuxième démembrement, dès le 10 avril, parlait avec ses ministres «du lot à prendre». Si la Prusse n’y contribuait point, elle n’aurait droit à aucune indemnité. Pour vaincre les Polonais, garder ou étendre ce qu’elle leur avait pris, obliger la Russie ou l’Autriche à compter avec elle, la Prusse avait besoin de la paix avec la France. Au mois de juin 1794, Frédéric-Guillaume II rappelait des troupes du Rhin: le 15 juillet, il envoyait en Pologne vingt mille hommes qui enfermaient Kosciusko dans Varsovie. Il formulait, se croyant sûr de vaincre, ses prétentions sur les palatinats de Cracovie et de Sandomir, tandis que le 12 et le 15 juillet, Cobenzl négociait avec les Russes, sans lui, un troisième partage de la Pologne.

C’est alors que Kosciusko, par un dernier et suprême élan, réussit à dégager Varsovie. Les Prussiens furent obligés de reculer: à ce moment même Souvoroff et les Russes entraient en Pologne pour recueillir le profit de la guerre où les Polonais s’étaient épuisés contre la Prusse. Kosciusko est vaincu et pris: aussitôt, le 10 octobre, entre Catherine II et l’Autriche, s’élabore un traité de partage que les Hohenzollern ne seront pas admis à discuter. De plus longues hésitations eussent, aux yeux des héritiers de Frédéric II, perdu la monarchie prussienne, puisqu’elles ne lui auraient pas permis, comme à ses voisines, de profiter d’une bonne affaire. Le frère du grand roi, le prince Henri, revient à Berlin pour joindre ses instances à celles des ministres, et rappeler à Frédéric-Guillaume II la tradition qu’il a créée. La chute de Robespierre sert leur plaidoirie en levant les derniers scrupules du roi; le 25 octobre 1794, il dénonce son traité d’alliance avec l’Angleterre, permet à son envoyé de Bâle (25 novembre) de traiter d’un armistice avec la France. Puis il appelle l’ancien ministre de Prusse à Paris, le comte de Goltz, et le 8 décembre il le charge d’instructions pour le Comité de Salut public. Quelques jours après, il envoie même un agent, Ramier, porter à Paris ses propositions de paix.

Pour masquer la défaite de son amour-propre et se faire pardonner cette négociation avec des jacobins, lui qui le premier avait paru leur vouer une haine inexpiable, Frédéric-Guillaume II se donnait le beau rôle de «pacificateur d’une grande partie de l’Europe». Il laissait croire qu’il faisait la paix pour les autres, autant que pour la Prusse.

En réalité, à cette époque, l’Europe ne désirait pas la paix, et la Prusse n’avait aucun moyen de l’y contraindre. Un moment, au début de 1794, l’Autriche avait paru aussi désireuse qu’elle de négocier avec la France. Notre agent à Bâle avait reçu, en janvier, des ouvertures de personnes en relation avec la maison d’Autriche qui le sondaient pour savoir à qui adresser des propositions de paix. En mai, encore l’Autriche semblait assez disposée à se séparer de l’Angleterre. Généraux, diplomates et souverain, avant Fleurus, au lieu de soutenir la guerre, écoutaient un prétendu émissaire de Robespierre, et, moins scrupuleux que Frédéric-Guillaume II, avouaient que «ce monsieur de Robespierre était un homme bien étonnant: pourquoi ne pas le reconnaître, disait l’un d’eux le 24 mai 1794, tout serait terminé.» Cette hâte de conclure avec la France s’expliquait pour l’Empereur aussi par les événements de Pologne.

Mais en six mois ses intentions se modifièrent par la tournure que prirent ces événements. Catherine II, cette fois, au lieu d’exclure l’Autriche comme en 1793 des affaires polonaises, l’invitait, avant les Prussiens, à les régler avec elle (juillet 1794). Bien vite, l’empereur François avait quitté la frontière française; ses agents, Thugut et Cobenzl mirent sur le tapis le projet d’un dernier démembrement. Alors au mois de septembre 1794, la czarine, qui par les victoires de Souvoroff était en posture de dicter ses volontés à l’Autriche, lui fit savoir que la condition d’un nouveau partage de la Pologne serait la poursuite de la guerre en Flandre et sur le Rhin. Sans haine au fond contre les Français, Catherine II poussait contre eux les Allemands à outrance, pour être libre d’attaquer l’empire ottoman. Au printemps de 1794 elle avait cru déjà le moment venu: la Pologne était abattue; la Révolution faisait à ses adversaires une guerre plus rude que jamais. Les Russes s’étaient massés en Crimée et en Bessarabie pour envahir la Turquie. L’ordre qu’attendait Souvoroff le 29 mars 1794 brusquement se trouva changé par l’insurrection polonaise qu’il fut chargé de vaincre. Et cette même révolte, occupant les Allemands, les avait détournés de leur lutte contre la France. Ce contretemps passé, les Polonais écrasés, Catherine exigea de l’Autriche, pour prix de la part qu’elle réclamait dans les plaines de la Vistule, une action énergique dans la vallée du Rhin. Elle lui refusait d’ailleurs sa coopération contre les Français, «ayant les Turcs qu’il ne fallait pas perdre de vue» (24 décembre 1794).

Le 3 janvier 1795, l’Autriche acceptait les conditions de la czarine et signait le troisième partage de la Pologne, qui anéantissait la nation polonaise à son profit. Elle s’engageait à poursuivre seule la guerre contre la Révolution, avec l’espoir ou la promesse de se dédommager en France, en Bavière ou à Venise. Elle abandonnait les Turcs aux coups de la Russie, à la condition de se tailler une part de leur empire ruiné en Serbie, Bosnie, Herzégovine et Monténégro. Ainsi, des trois grandes puissances continentales, deux encore, la Russie et l’Autriche, s’acharnaient contre la France au mois d’avril 1795, moins pour la combattre elle-même que pour consommer la ruine de la Pologne et préparer celle de l’Empire ottoman.

D’autre part, plus que jamais l’Angleterre s’obstinait dans le duel qu’elle avait engagé contre la nation française pour lui interdire les Pays-Bas, pour lui arracher ses dernières colonies. Pitt déclarait, aux applaudissements des Chambres anglaises, le 30 décembre 1794, qu’ayant par ses richesses l’avantage sur son adversaire, la Grande-Bretagne conserverait ce qu’elle lui avait pris. L’alliance du 16 mai 1795 entre les Républiques française et batave, suite des victoires de Pichegru, conquête déguisée des embouchures du Rhin qui déployait la puissance française sur toute l’étendue de la mer du Nord, fut pour les Anglais un motif de plus à la lui disputer sans merci. Et leurs ambitions s’excitèrent par l’appât des colonies hollandaises. La Hollande opposait à l’Angleterre un nouvel ennemi, mais lui offrait une proie plus belle aussi.

Il semblait qu’entre les puissances maritimes se préparât une lutte analogue à la guerre d’Amérique, tandis que la question d’Orient se réglait par des crises semblables à celles de 1772 et 1774. Le roi d’Espagne, dès la fin de 1793, regrettait d’avoir voulu venger Louis XVI en voyant les Anglais dans la Méditerranée. D’Aranda, ennemi de Godoy, rappelait à son maître que le Pacte de famille était un pacte national nécessaire à l’Espagne aussi bien qu’à la France contre les prétentions de l’Angleterre. Et dès 1794, sans lui conseiller de renouveler cette alliance avec des jacobins, il l’engageait du moins à ne pas servir, par une guerre plus longue contre eux, les intérêts de l’Angleterre. Menacé, Godoy inclinait alors à devenir «le Prince de la paix». Des pourparlers s’échangèrent, en décembre 1794 aux avant-postes des armées, et se poursuivirent sur les Pyrénées, entre Bourgoing et d’Ocaritz, à Bâle entre Barthélemy et Yriarte: ils aboutirent, du 5 mai au 22 juillet 1795, au deuxième traité de Bâle, convention de paix entre la France et l’Espagne qui devait être le prélude d’un traité plus important encore, d’une alliance désirée par toutes deux contre les Anglais.

Pour les deux États qui signèrent le traité de Bâle avec la France, ces contrats étaient donc des instruments de guerre plutôt qu’une œuvre de paix. La Prusse et l’Espagne cessaient de lutter contre la Révolution afin de disputer l’Orient aux Russes, la mer aux Anglais. Et toutes les puissances avec eux se préparaient au mois d’avril 1795 à un conflit général d’intrigues, d’ambitions, à une lutte armée, sur terre et sur mer, de Constantinople à la Vistule, de la Vistule au Rhin, en Amérique, dans l’Afrique australe et dans les Indes, aussi terrible, aussi étendue que la guerre de Sept ans. «L’Europe s’en va», disait tristement Mallet du Pan. A force d’abuser des principes nouveaux qui avaient réglé le partage de la Pologne, en les exagérant en face de la Révolution victorieuse, l’Europe s’exposait en effet, dès cette époque, aux grands bouleversements qui ont marqué pour elle le début du dix-neuvième siècle.

La France se chargeait et se proposait, au milieu de 1795, de donner le branle. Les traités qu’elle signait à Bâle n’étaient même pas des trêves. C’étaient autant de défis et de menaces à ses adversaires.

La chute de Robespierre avait, il est vrai, retardé la reprise des négociations qui aboutirent à la paix de Bâle. La réaction thermidorienne pouvait faire croire que, plus modérée au dedans, la Révolution le serait aussi au dehors.

Il n’en fut rien: le Comité de Salut public, qui réorganisa au mois d’août 1794 les affaires étrangères, en y rappelant des serviteurs de l’ancien régime, Otto, Perreau, Reinhard, prétendit dès le premier jour restaurer à l’aide des armées républicaines, achever l’œuvre glorieuse de la monarchie. «Depuis Henri IV jusqu’en 1756, disait-il sans hésiter devant cet éloge des souverains français, les Bourbons n’ont pas commis une seule faute majeure. Nos tyrans, forts de l’industrie nationale, parvinrent à donner à la France le degré d’étendue qui en a fait la puissance la plus terrible au dehors.»

Le Comité de Salut public se composait alors de Terroristes que l’opinion, les circonstances avaient obligés à sacrifier la Terreur. Mais leur pouvoir incertain, illégal et toujours discuté, les réduisait à demeurer terribles avec l’étranger. Dès le premier jour, pour vivre, ils durent vaincre et conquérir. Leur diplomatie ne pouvait donc être que l’auxiliaire de leurs entreprises ambitieuses. Tallien, le 17 octobre 1794, la définissait ainsi: «On a dit, je le sais, une république puissante ne traite avec l’ennemi qu’à coups de canon. Mais une république peut avoir une autre diplomatie que celle-là, et dans des mains pures, cette dernière peut tirer de grands secours de l’autre.» Et Merlin de Thionville, en deux mots, formulait le programme de cette politique: «Il faut que la République dicte des lois à l’Europe.» (24 novembre 1794.)

Ce n’était pas un programme pacifique. Le principe essentiel du Comité de l’an III en matière d’affaires étrangères fut la poursuite de la guerre. A la tribune de la Convention, Merlin de Douai la déclarait nécessaire, inévitable contre l’Angleterre, cette «odieuse puissance», contre «l’astucieuse Autriche». Duhem lui répondait sur un ton aussi agressif: «Poussons la guerre à fond. L’Anglais est le seul ennemi.» Et deux mois après (janvier 1795), au Comité de Salut public, Dubois-Crancé proposait «des combinaisons diplomatiques qui lui permissent de poursuivre son objet immuable: guerre à mort à l’Angleterre et à l’Autriche.» Mais, aux yeux de ces politiques, tout imprégnés des traditions de l’ancien régime, la paix, des traités, des alliances pouvaient trouver leur place dans ce plan offensif et même aider à le réaliser plus vite, plus complètement. «Tandis que nous concentrerons la guerre continentale contre l’Autriche, écrivait le 19 janvier 1795 le Comité à un de ses agents, nous tâcherons d’isoler d’un autre côté notre ennemie maritime, l’Angleterre.»

Ce fut dans cet esprit que les Thermidoriens commencèrent de négocier avec le roi de Prusse à partir du 5 décembre 1794. Ils espéraient le détacher de l’Autriche et du même coup se l’attacher. Le 15 janvier 1795 ces espérances figuraient comme un ordre dans les instructions envoyées à notre ambassadeur chargé à Bâle de la négociation. «Il est temps que l’Allemagne soit délivrée de l’oppression de l’Autriche, et que cette maison, dont l’ambition depuis trois siècles a été le fléau de l’Europe, cesse d’en troubler le repos.--En méditant bien l’état de l’Europe, tu auras sûrement reconnu que la Prusse et la France doivent se réunir contre l’ennemi commun. C’est le but principal de la négociation, celui auquel tu dois tendre.»

Et de même, si le Comité écoutait les propositions de l’Espagne, c’était avec l’espoir de l’engager à une alliance contre l’Angleterre. «Il n’est pas loin, s’écriait Merlin de Douai le 4 décembre 1794, le temps où plusieurs de ces gouvernements, ameutés contre nous par l’Angleterre, ne pourront fixer sans effroi l’abîme dans lequel cette odieuse puissance a pensé les précipiter, où l’Espagne ouvrira les yeux sur les projets ourdis par le cabinet de Saint-James, où, calculant enfin ses vrais intérêts, elle reconnaîtra que l’Angleterre est sa seule et véritable ennemie.» Quand l’Espagne en parut convaincue, le 7 mars 1795, le Comité chargea Bourgoing de lui offrir avec la paix une alliance offensive et défensive, la conquête même du Portugal, cette sorte de colonie anglaise, et Gibraltar: «notre grand objet étant d’affaiblir l’Angleterre.»

Jamais négociation de paix ne fut entamée dans des intentions moins pacifiques. Désarmer certains ennemis, les détourner et les armer contre d’autres, en vue d’une guerre à outrance, c’était préparer des alliances, sous la forme de traités de paix, retourner et reformer une nouvelle coalition à la place de celle qu’on espérait dissoudre.

La France, enfin, prétendit escompter immédiatement les bénéfices de ces alliances et se les faire payer, quoiqu’elles lui fussent utiles. De la sorte, le profit serait double; pris sur les alliés avant le combat, et sur l’ennemi après la lutte. «Notre principe, disait Merlin de Thionville, doit être que les loups se dévorent entre eux. Je crois que la paix doit se faire aux dépens de tous nos ennemis et surtout aux dépens des plus faibles. C’est par eux qu’il faut arriver aux plus forts.» Aux Allemands, à l’Empire et à la Prusse, le Comité offrait de les délivrer de l’Autriche, à condition qu’ils lui cédassent la rive gauche du Rhin. C’était le vœu de la nation, la tradition consacrée de sa politique, le prix de ses victoires: «les colonnes de l’Hercule français.» A l’Espagne, les Français firent les mêmes conditions, la cession du Cuipuzcoa, frontière naturelle comme le Rhin, de la Louisiane ou de la partie espagnole de Saint-Domingue.

La prétention était si forte de servir ses alliés en commençant par les traiter en vaincus, que les négociations en furent retardées, celle avec la Prusse de trois mois, celle avec l’Espagne de six. Frédéric-Guillaume II avait sans doute besoin de la paix. Mais un acte de neutralité lui eût suffi. Il ne lui convenait pas, dans un temps où le patriotisme germanique s’était éveillé, où la puissance morale de la Prusse avait paru se constituer à son service, de trahir l’Allemagne en la démembrant, de s’associer ainsi à la guerre des Français contre une puissance allemande. Ce que la France attendait surtout de lui était justement ce qu’il avait le plus formellement défendu au comte de Goltz de lui céder.--Charles IV à Madrid était aussi fort opposé à des cessions de territoire qui risquaient de blesser l’orgueil espagnol.

On s’étonne que, dans ces conditions, la France ait réussi à dissoudre la coalition. Posé ainsi, le problème de la paix, même d’une paix partielle, paraissait insoluble, au grand regret de quelques hommes alors qui l’eussent voulu résoudre vite, pour le bien de la France et l’affermissement de la République. Dès le 16 juillet 1794, Carnot qui avait organisé la victoire avertissait les Français de n’en point abuser. «Nous pourrions planter, écrivait-il, l’arbre de la liberté sur les bords du Rhin, réunir à la France tout l’ancien territoire des Gaules. Mais il est peut-être sage de renoncer à ce système qui préparerait à la France une guerre interminable.» Et le négociateur de la paix de Bâle, Barthélemy, fidèle à la politique de Vergennes, s’efforçait de prouver que cette paix serait bonne, même sans conquête, et surtout sans alliance en vue d’une guerre nouvelle.

Ce ne furent pas leurs conseils d’ailleurs qui décidèrent la Prusse et le Comité de Salut public à se faire les concessions indispensables, mais la nécessité. Le roi de Prusse, pressé d’être libre pour intervenir en Pologne où les événements se précipitaient, prit les devants. Il écouta son ministre, Haugwitz, qui lui conseillait d’être plus prussien qu’allemand: il chargea Hardenberg d’offrir secrètement à la République pour terminer, sinon la rive gauche du Rhin, du moins les territoires prussiens de cette région et la promesse d’examiner favorablement la situation du reste, à la paix générale. En échange, il exigea une convention de neutralité pour la Prusse et le Nord de l’Allemagne, qui ne laissât point à la France l’espoir de les entraîner à sa suite contre l’Autriche. Le Comité de l’an III refusa d’abord énergiquement: la paix de Bâle en cette forme perdait le caractère qu’il avait surtout souhaité lui donner. C’était un traité simplement, et non plus le germe d’une coalition.

Mais, le 31 mars 1795, dans la crainte d’une émeute qui éclatait le 1er avril, très violente, contre la Convention, le Comité, pour ne pas tout perdre, se décidait à signer cette paix, quoique incomplète. Elle manquait, à ses yeux, de l’avantage essentiel, fondamental. Mais elle lui permettait encore de se montrer victorieux et patriote aux Français à demi assurés de la rive gauche du Rhin. Pour la même raison elle plaisait aux Prussiens, qui pourraient se présenter aux Allemands comme les protecteurs et les garants de leur repos: l’Autriche avait perdu la partie; la Prusse accourait et prenait sa défense.

Pendant que le Comité et la Prusse se faisaient ces concessions décisives et signaient le traité de Bâle (5 avril 1795), la paix entre l’Espagne et la France avait paru s’éloigner. Le 10 mai 1795, puis le 18 juin, le Comité adressait à l’Espagne des menaces de guerre. Mais un mois après, la nécessité l’obligeait à changer de ton. L’insurrection, au début de juillet, devenait redoutable en Vendée, par l’appui des Anglais. Pour combattre Pitt, il parut bon d’avoir l’Espagne, et de ne la plus traiter en vaincue, si l’on voulait son alliance. «Comme l’état de guerre de la République avec l’Espagne est en quelque manière contre nature, et attendu que la paix avec cette puissance fournira des moyens de presser plus vivement les ennemis sur d’autres points», le citoyen Servan est chargé de se relâcher de toutes demandes de cession de territoire (11 juillet 1795). Il obtint pourtant Saint-Domingue, que Godoy, effrayé des victoires de Moncey aux Pyrénées, offrit de son côté pour avoir la paix. En se montrant clément, le Comité escomptait l’alliance espagnole. «Nous avons un ennemi de moins et un allié de plus.» C’est ainsi que Treilhard annonçait le traité du 22 juillet à la Convention.

Dans l’esprit des négociateurs français, les traités de Bâle n’étaient donc que des arrangements tout provisoires, préfaces de traités offensifs que la nécessité seule les obligeait à reculer de quelques mois. En signant la paix, aux mois d’avril et de juillet 1795, ils entendaient se procurer un moyen décisif de pousser la guerre, et de réaliser des conquêtes glorieuses. En cela, ils ressemblaient à la plupart des gouvernements européens, à Pitt qui se préparait à l’attaque des colonies hollandaises, à la Russie et à l’Autriche qui, par le partage définitif de la Pologne (août–octobre 1795), s’apprêtaient à celui de Venise et la Turquie. De toutes parts, les nations encouragent ces entreprises et ces violences, les Anglais, réjouis par les perspectives d’un empire colonial plus étendu, les Prussiens, fidèles à la tradition de Frédéric II, les Russes, en qui se réveillent les traditions et les principes de la croisade dans les Balkans. Les Français, à l’idée d’acquérir les frontières du Rhin et d’abattre peut-être l’Angleterre et l’Autriche à la fois, acceptent ces traités de Bâle pour les espérances de conquête qu’ils leur offrent.

Certes, la paix aurait pu être tout le contraire, un instrument de pacification générale, si la France l’avait conclue avec l’intention de s’y tenir. Nul doute qu’elle y eût trouvé son avantage. Ce n’était pas un mince profit que d’avoir imposé à ses adversaires, c’est-à-dire à toute l’Europe coalisée, le respect de ses frontières par ses armées d’abord, maintenant par sa diplomatie. La Prusse et l’Espagne donnaient l’exemple de reconnaître son intégrité. Et l’Autriche, quoique engagée par le traité de Pétersbourg à la combattre, laissait voir, dès le mois de mai, qu’elle chercherait des indemnités en Allemagne, en Italie, plutôt qu’en France. Dans la situation où se trouvaient, au début de 1795, les armées, les finances de la République, le profit se serait doublé de l’avantage qu’elle avait à éviter de nouveaux risques. Les représentants en mission déclaraient, en février 1795, que les armées manquaient de tout et ne trouvaient plus à vivre sur des pays épuisés par la guerre. A l’intérieur, famine et banqueroute. «Grande et triste nouvelle: si la paix n’est pas conclue avec quelques puissances marquantes, écrivait Merlin de Douai, le 7 mars 1795, la République est perdue.» Il le répétait deux mois après, le 8 mai: «Nous sommes dans un état terrible.» «Tout est disposé pour la victoire, lui répondait en juillet 1795 Merlin de Thionville, mais nous sommes sans chevaux, sans numéraire. Le moment de terminer cette guerre est arrivé. L’Europe est à nos genoux. Le monde nous demande la paix quand un seul échec pourrait nous faire perdre tout notre éclat antérieur.» Dans ces conditions, la paix de Bâle aurait dû paraître d’un prix inestimable.

Elle pouvait en outre contribuer au rétablissement de la paix intérieure, nécessaire pour affermir la République. On ne doit pas oublier qu’une émeute de deux jours, formée et dirigée par les montagnards, força le Comité, le 1er avril 1795, à signer le traité avec la Prusse, et que le réveil de l’insurrection vendéenne à Quiberon l’obligea, en juillet, à se montrer indulgent avec l’Espagne. Le Comité de l’an III n’était qu’un pouvoir de fait, le gouvernement de la Terreur, sans les moyens que ce gouvernement avait eus à sa disposition. Il se trouvait ainsi exposé aux attaques des anciens terroristes, qui se sentaient menacés, en le voyant désarmé, aux entreprises des royalistes que les mêmes raisons encourageaient. Il avait à garder la République contre les excès qui l’eussent perdue ou le retour offensif du royalisme, sans aucun moyen légal de la défendre. «On regrette à la fois Robespierre et Louis XVI», écrivait Marie Chénier, le 1er mai 1795. Et Cambacérès concluait: «Quant au gouvernement provisoire, on n’en veut plus. Songez à donner à la nation un gouvernement définitif (30 avril).» Le retour à la légalité, à une constitution républicaine sans excès, à un gouvernement modéré sans réaction était le vœu de tous les bons Français d’alors, la pensée des esprits clairvoyants et sages comme Mme de Staël et Rœderer. La Convention à cette date le comprit: impuissante à rétablir la loi qu’elle avait tant de fois laissé violer, impopulaire et dégradée, elle pouvait du moins faire une constitution, et la fit de mai à septembre 1795, «pour cicatriser et fermer les plaies de la Révolution». La paix sur les frontières était la condition de cette pacification intérieure: les intrigues, les complots, les émeutes auraient disparu devant la loi, si les intrigants et les factieux avaient perdu la ressource de l’appel adressé tant de fois aux passions populaires surexcitées par la guerre.

C’est donc un moment décisif dans l’histoire de la Révolution et de l’Europe que celui où la Convention dissout la coalition et se dissout elle-même. Les traités de Bâle et une constitution nouvelle offraient alors à la France les moyens assurés de remonter d’un seul coup le double courant où elle se laissait entraîner depuis 1792. C’était bien elle qui, au mois d’avril 1792, avait déchaîné la guerre sur l’Europe, en provoquant les puissances qui souhaitaient un conflit, comme la Prusse et la Russie, et celles qui ne le souhaitaient pas, comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Autriche et l’Angleterre. Trois ans après, elle se trouvait revenue au même point d’avoir à choisir entre les États qui inclinaient à la paix, la Prusse, l’Espagne et l’Autriche, et les puissances obstinées à la poursuite de la guerre, Angleterre ou Russie. Du choix qu’elle ferait, dépendaient l’avenir de l’Europe et le sien. D’autant plus qu’elle avait donné la preuve de sa force et que la paix avec la promesse de la rive gauche du Rhin, ou tout au moins de la Belgique, ne pouvait plus paraître un acte de faiblesse. Enfin la Révolution avait fait l’expérience de ce que valaient, appliquées à l’Europe du dix-huitième siècle, ses théories généreuses sur la fraternité des peuples, de ce que lui avaient coûté la propagande et la croisade. Par son énergie morale et par ses victoires, la nation se retrouvait libre de fixer ses destinées et ses rapports avec l’Europe.

Le moment était venu pour elle aussi de régler son compte avec les partis, de choisir entre ceux qui s’obstinaient par l’anarchie à la guerre civile, royalistes ou sans culottes et les partisans d’un gouvernement légal, appuyé sur une Constitution respectée. Depuis trois ans, ballottée entre les fauteurs d’émeutes et les intrigants de cour, elle pouvait trouver le repos dans un régime qui cesserait d’être un gouvernement d’insurrection ou d’ostracisme.

Mais les actes diplomatiques ou constitutionnels de 1795, comme toutes les conventions humaines, ne pouvaient avoir cette efficacité bienfaisante, que par les intentions de leurs auteurs. Les traités de Bâle avaient été des œuvres de paix, uniquement parce qu’au dernier moment le Comité de Salut public avait été contraint d’être pacifique. En les négociant, en les signant, il songeait à la guerre, la souhaitait, la préparait, et de ces traités mêmes avait toujours entendu former une coalition pour une lutte à outrance.

C’est par le passé même des partis auxquels appartiennent ces hommes que s’explique leur politique contre l’Europe: Girondins, tels que Sieyès, Doulcet, Larivière, Daunou, Louvet, Defermon, ils sont bien les survivants de ce parti qui a provoqué la guerre pour constituer la République: dans le retour de la paix, ils voient la fin de la République et de leur pouvoir. Montagnards, comme Merlin de Douai, Rewbell, Lindet, Dubois-Crancé, ils ont en 1793, pour donner à cette République un gouvernement capable de soutenir la guerre, créé la Terreur; ils y ont mis leur marque par l’exécution de Louis XVI et se rattachent désespérément à la guerre qui semble justifier leur dictature sanglante et les garantir d’une réaction capable de les juger à leur tour.--L’intrigue forme leur politique; les traditions nationales mal interprétées, l’amour des Français pour la conquête et la gloire, qui s’est substitué peu à peu à la fièvre de la propagande, servent leurs desseins. Ce mélange de calculs, de préjugés et de sentiments décida une seconde fois des destinées de la Révolution et de la France.

BIBLIOGRAPHIE

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E. V. BRÜGGEN. Polens Auflösung. Leipzig, 1878,--et les ouvrages de BEER, HÜFFER, HÄUSSER, PHILIPPSON, pour l’Autriche et l’Allemagne, de BAUMGARTEN, pour l’Espagne, précédemment cités.

Documents:

BARTHÉLEMY (Inventaire des papiers de), par KAULEK: publication du ministère des Affaires étrangères, 1886-1898.

Les Actes du comité de salut public et la correspondance des représentants en mission (AULARD, collection des documents inédits, 1897).

F. DE MARTENS. Traités de la Russie: Autriche, tome II, 1889-1897; Allemagne, tome II.

MARTENS. Recueil général des traités, tome VI, Göttingen, in-4º.

ANGEBERG. Recueil des traités avec la Pologne. Paris, 1862.

KILINSKI. Mémoires sur la Révolution polonaise de 1794. Paris, 1861.

OGINSKI. Mémoires sur la Pologne. Paris, 4 vol., 1826.

V. SMITT. Suworow u. Polens Untergang (d’après les sources). Leipzig, 2 vol., 1855.

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VI. LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DU DIRECTOIRE

Tout a été dit sur les défauts de la Constitution de l’an III, compliquée et mal équilibrée, où les Assemblées des Anciens et des Cinq-Cents s’opposent sans moyen légal de régler leurs conflits, où, législateurs cloîtrés, les représentants ne peuvent s’accorder pour juger le pouvoir exécutif, où le Directoire ne peut rien d’ailleurs contre eux, et se divise lui-même en partis hostiles. Ce qu’on n’a point assez dit, c’est que cette situation constitutionnelle a été l’effet de plusieurs intrigues qui, dès le début, ont faussé et dénaturé la loi.

Sieyès est le principal auteur de cette loi, et naturellement on juge l’œuvre par l’idée qu’on se fait de l’auteur. Métaphysicien égaré dans la Révolution pour les uns, «Newton d’une nouvelle ère politique» pour ses admirateurs, philosophe aux yeux de tous, Sieyès a paru intervenir aux époques décisives pour n’apporter que des principes et des combinaisons de cabinet. Nous pensons qu’on s’est également trompé sur l’homme et sur ses œuvres. Nul n’a mieux que lui, dans toutes les grandes crises de la Révolution, marqué la réalité des situations en des formules qui ont survécu. En 1789: «Qu’est-ce que le tiers état.» En 1799: «Il me faut une épée.»--«Nous avions fait la nation.» Talleyrand et Mirabeau, qui étaient des politiques, l’ont pris comme maître et loué de sa pénétration et de son sens pratique. «Ceux qui n’ont considéré Sieyès que sous le rapport d’un métaphysicien, a dit Mallet du Pan, un bon juge, ne le connaissaient que de profil. Fertile en découvertes d’exécution, sachant se taire et attendre, ne concevant pas de plans chimériques, il alliait la dextérité à la constance.»

Ambitieux au fond, et amoureux du pouvoir, mais se défiant des hommes, calculateur qui ne voulait jouer qu’à coup sûr et sans se démasquer, il intrigue dans la Révolution en homme d’église, se heurte aux hommes d’action, leur est indispensable aux heures où il faut penser, combiner, et inutile quand il faut agir. «Sieyès, disait Bonaparte, calcule volontiers ses intérêts.» Ses constitutions ont été ses principaux calculs; jamais elles ne furent ni des chimères, ni les conceptions d’un esprit désintéressé du présent et du réel.

En l’an III, il parut s’imposer à la Convention par l’autorité de son parti. Les Girondins revenus d’exil dans l’assemblée tenaient une grande place et le mettaient parmi eux au premier rang. Les présidences de la Convention, la majorité à la Commission des onze, la presse, et jusqu’aux imprimeurs, la Jeunesse active qui avait mis fin à la Terreur, tout appartenait, et l’opinion publique elle-même, aux Brissotins, comme on les appelait encore en 1795. Une république girondine paraissait certaine, pourvu qu’elle sût à la fois contenir les montagnards et les royalistes. Si les idées du temps s’étaient accommodées d’une présidence, Sieyès eût été désigné. Il voulut du moins être la pensée unique de ce gouvernement et chercha les moyens de s’installer avec ses amis au pouvoir. Et il forma le plan de la Constitution de l’an III.

Tout en laissant sa place à l’assemblée populaire, au Corps législatif, et en gardant sous un nom différent l’ancien Comité de Salut public, le législateur girondin constituait dans la République un pouvoir nouveau, un Sénat, les Anciens, auxquels discrètement il attribuait l’autorité principale, le droit de veto suspensif, le pouvoir de changer le siège du gouvernement, celui de reviser la Constitution, des fonctions de justice, et dans une certaine mesure le droit de nommer les membres de l’Exécutif. Ce Sénat, il le réservait de toutes les manières à son parti: il stipulait que les électeurs procéderaient d’abord à sa nomination. Il constituait le corps électoral à deux degrés, et de propriétaires en majorité brissotins. Et, pour prévenir toute défaillance, il décidait par les décrets du 13 fructidor que la Convention, où la majorité était aux Girondins, aurait le droit d’imposer les deux tiers des éligibles aux électeurs.

Ce plan adroitement combiné parut d’abord réussir: pendant les élections la nation manifesta avec éclat sur les noms des principaux Girondins, Lanjuinais, Boissy d’Anglas, Pelet, Doulcet, Daunou. Les Cinq-Cents appartenaient aux partis extrêmes, mais les Anciens, l’essentiel, était à eux. Et le Directoire leur semblait assuré. C’est alors que, menacés de disparaître, les Terroristes à la ruse opposèrent l’intrigue à leur tour. Ils avaient vu depuis six mois les événements tourner contre eux. Leurs violences en germinal et en prairial n’avaient contribué qu’à les rendre plus impopulaires encore. Le boucher Legendre, Fréron, Tallien, Barras, La Réveillère-Lepeaux se firent brusquement modérés, caressants avec Sieyès et leurs anciennes victimes. Ils obtinrent de vivre jusqu’au 13 vendémiaire, où leur alliance même parut précieuse. Puis le 8 brumaire, par une manœuvre, ils se saisirent du Directoire. Sieyès en avait réservé la nomination aux Anciens: stipulant qu’ils choisiraient les cinq Directeurs sur une liste de cinquante membres dressée par les Cinq-Cents, il espérait qu’on y trouverait bien cinq girondins. La liste des Cinq-Cents fut par les Terroristes composée de quarante-cinq noms obscurs, de Sieyès et des quatre thermidoriens que leur activité au Comité de l’an III avait le plus désignés, Rewbell, Barras, La Réveillère et Letourneur.

Alors, ce pouvoir exécutif, qui, dans la pensée de Sieyès devait être un instrument docile aux volontés des Anciens, se trouva dès le premier jour leur adversaire, sans avoir de moyens légaux pour les combattre, sans qu’ils eussent prise sur lui. L’esprit de la Constitution de l’an III se trouva faussé le premier jour où on l’appliqua. Et ce fut bien pis encore, lorsqu’aux élections suivantes (germinal an V, 20 mai 1797) la majorité aux Cinq-Cents devint royaliste, choisit Pichegru comme président. Chacun des éléments constitutionnels eut sa vie propre, et prit le caractère d’un parti, servit à des intrigues différentes, tandis qu’ils auraient dû s’incliner devant l’autorité des Anciens, et favoriser la domination des Girondins.

Œuvre de circonstances et de parti, la Constitution de l’an III ne fut plus d’aucun usage, dès que le parti qui l’avait faite pour son service se trouva par une circonstance imprévue hors d’état d’en profiter. Et cela se marqua dès le premier jour, par la retraite de Sieyès, mécontent d’être pris aux pièges qu’il avait tendus, par les embarras des Directeurs dans une place qui n’était point faite pour eux et où ils se sentaient mal à l’aise. Faute de mieux, ils s’y maintinrent comme ils l’avaient occupée, par intrigue et par ruse. Contre les Conseils, ils ont recours à la nation. Ils la flattent, ils l’excitent dans ses enthousiasmes, ses colères et ses ambitions. Ils sont, ou du moins s’efforcent d’être à ses yeux, le bataillon sacré, qui ne transige ni avec la monarchie et l’ancien régime, ni avec l’Europe.

La première proclamation du Directoire annonce aux Français son intention de consolider la République, et de réveiller le «patriotisme». C’est le langage du Comité de l’an III. Le Directoire, qui n’a guère changé que de nom, réclame, pour se maintenir au pouvoir, un nouvel effort contre l’étranger. Réveiller le patriotisme ne signifie point autre chose qu’exciter le peuple à la guerre à outrance. Le sens des mots s’est déformé: il ne peut plus s’agir, dans l’état de sûreté et presque de grandeur où s’élève la France en 1795, de cet amour de la patrie qui veille sur la frontière menacée. Mais n’est-ce pas être patriote aussi que de vouloir la France assez grande, assez forte, par la conquête de frontières plus étendues et naturelles, pour reprendre ses destinées glorieuses d’autrefois? Mauvais citoyens, partisans des anciennes limites, ceux qui se contenteraient d’une République respectée et pacifique. Le Directoire ne les ménagera pas; ils le priveraient du profit qu’il trouvera durant trois années à flatter l’amour-propre national que les Français confondront désormais et pour près d’un siècle avec l’amour de la patrie.

Avec eux, par leur intrigue, leur langage, la politique étrangère de la Révolution, hésitante en 1789, déterminée en 1792 par le conflit des partis, et de nouveau incertaine dans les crises de 1792 et de 1793, se fixe et prend la forme agressive et conquérante à laquelle la nation s’attachera pour longtemps. La tradition, que le parti jacobin installé au pouvoir invoque sans cesse, soutient cette politique des souvenirs glorieux, mal interprétés de la vieille France. La République ne veut pas faire moins que la royauté, et croit l’imiter, en ne souhaitant que conquêtes nouvelles, sur les peuples du Rhin que la nature semble avoir désigné pour limite à l’expansion nationale, sur l’Angleterre qu’elle paraît lui avoir désignée toujours pour ennemie. Et dès lors la France se donnera ou pardonnera à tous les gouvernements disposés à servir cette passion d’entreprises héroïques qu’elle prend pour une mission imposée par l’histoire, la nature et la raison moderne. Elle règle son avenir par ses rapports avec l’Europe, et ces rapports par ses ambitions et ses hardiesses, incapable de bonheur et de grandeur durables.

En cet état, les Directeurs l’exploitent à leur aise. La guerre à laquelle ils l’entraînent est pour leur gouvernement sans ressource, et leur administration réduite aux expédients, le trésor auquel ils puisent. Ils se disputent, dès le premier jour, à qui ne prendra pas la charge des finances. Les caisses sont vides. Les Cinq-Cents accordent, pour les remplir, trois milliards d’assignats que les Anciens refusent, décrètent l’emprunt forcé (mai 1795), un an après les mandats territoriaux, dépréciés aussitôt qu’émis. C’est toujours la même détresse, avouée dans la banqueroute du tiers consolidé et sans autre remède que des impôts impopulaires (mai 1797). La rareté du numéraire, la nullité du crédit, le cours incertain du papier réduisent l’État et le peuple à ne vivre que de spéculations, dans une fièvre perpétuelle. La société française, avec ses fortunes rapides et ses misères, dans cette incertitude du travail et des conditions favorable au développement de toutes les passions, est désemparée comme au temps de la Régence. Incertains de leur lendemain, corrompus et corrupteurs, les Directeurs donnent eux-mêmes l’exemple des concussions et de la licence. A ce jeu, à leurs passions, à leur politique, ils ne trouvent de ressources que les profits de la guerre, et offrent à la nation de les partager pour se faire excuser. C’est le seul moyen pour elle, comme pour eux de vivre. «Comment se flatter d’arracher au peuple appauvri, écrit Mallet du Pan, sans industrie, sans navigation, sans confiance, près d’un milliard de subsides. Comment renouveler ce fonds immense de confiscations qui fait vivre la République?»

Les Directeurs y veillent: c’est leur intérêt le plus pressant, en même temps que la source de leur puissance morale sur les Français. Et dans cette œuvre, ils sont aidés par l’adversaire même qu’ils ont supplanté, par Sieyès dont les amis à l’intérieur les combattent et les servent au dehors partout contre l’Europe, Ginguené à Turin, Garat à Naples. Au mois de juin 1795, dans la retraite où de dépit il est rentré, le créateur de la Constitution de l’an III fait maintenant des plans de politique étrangère, qui résument tous les appétits, toutes les ambitions de la France entraînée à la conquête de l’Europe. Il désigne aux Français deux adversaires à vaincre, l’Angleterre, la Russie, ennemies du droit des nations, et, comme moyens d’y réussir, la reconstitution d’une Allemagne docile à la République, fermée à l’Angleterre où les deux principales puissances, Autriche et Prusse, retournées vers l’est, la Vistule et le Danube, serviront d’avant-gardes contre les Russes.

Ce programme, aussi considérable au moins que les plans de Napoléon, et première ébauche de ces plans mêmes, prépare à la France des combats sans trêve, des ennemis nouveaux, mais de nouvelles gloires et plus de butin. Après avoir triomphé de l’Angleterre, des puissances maritimes et des Allemands, qui l’empêcherait de provoquer, jusque dans l’Orient, la Russie elle-même? La paix de Bâle, au lieu d’être le terme de ses efforts contre l’Allemagne, lui semble une préface de luttes plus glorieuses et plus lucratives. Elle n’y cherche point le plaisir d’avoir assuré sa frontière et son unité, mais l’espérance de dominer et de remanier l’Allemagne à son tour pour de plus grands desseins. Sieyès est son guide, comme au début de la Révolution, dans cette voie qui la mène fatalement à une nouvelle période de son histoire. Tandis qu’il crie en effet aux Directeurs dociles à ses conseils: «Vous êtes perdus si vous faites la paix», ils préparent ensemble la domination des généraux et des soldats qui font la vie et la gloire de l’État. Ils ne gouvernent plus que par eux: ils gouvernent pour eux déjà.

«Les généraux, écrit Sandoz Rollin, l’envoyé de Prusse, sont pour leur patrie autant de financiers doués des plus grandes ressources. Pichegru a valu 100 millions, Bonaparte 25 millions, Jourdain et Moreau 72 millions dans leurs derniers avantages en Allemagne (août 1796).» Chargés par Carnot de prendre l’offensive au nord, au sud, au centre de l’Europe sur toutes les frontières à la fois, d’un même élan ils ont contenu les Anglais en Hollande, et rejeté en quelques mois les Autrichiens au delà du Danube, au delà du Mincio (avril–août 1796), avec des troupes mal armées, mal équipées, à peine soldées. La victoire est donc à eux plus qu’au gouvernement qui les emploie. Comment peuvent-ils l’ignorer, voyant ce qu’ils font avec ce qu’on leur donne? Les uns, ce sont les plus médiocres et les moins nombreux en 1796, prélèvent leur part immédiate de ces profits inespérés. Les autres calculent pour l’avenir les chances de grandeur et de fortune que ces services leur ménagent. Pichegru se souvient de Dumouriez, Hoche intrigue avec Barras, Joubert avec Sieyès, Moreau avec les royalistes, Augereau avec les Jacobins. Tous concourent à l’établissement de la dictature militaire qui remplacera le Directoire, instruments eux-mêmes plutôt qu’ouvriers d’une évolution que le gouvernement subit, après l’avoir préparée. La guerre à outrance, programme des uns, emploi des autres, seule entreprise sur laquelle tous les partis et toutes les classes dans la nation s’accordent depuis 1795, fait à la France et à la République leurs destinées. Toute l’Europe proclame cette fatalité. «Par la force des choses, les Français auront un roi qui ne sera pas dans la maison de Bourbon.»--«Et, déclarait Catherine II, si la France sort de ceci, elle aura plus de vigueur que jamais; elle sera obéissante comme un agneau. Mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains et peut-être de son siècle même. Est-il né? Tout dépend de cela (1794).»

Bonaparte était né, et son rôle commençait. Catherine II, qui ne l’a point connu, avait comme pressenti son génie, marqué son avènement, et indiqué sa destinée alors que lui-même l’ignorait encore.

BONAPARTE

LE DIRECTOIRE ET L’ITALIE

Après toutes les apologies et les critiques passionnées que la fortune prodigieuse de Bonaparte a provoquées, un seul point paraît encore établi, c’est qu’il était bien l’être d’exception prédit aux Français par la czarine. Lanfrey, Taine, Iung, ses critiques, comme ses admirateurs, s’accordent à reconnaître en lui un «homme extraordinaire, pour son époque, démesuré en tout», non seulement «hors ligne par son tempérament, ses instincts, ses facultés, fondu dans un autre moule, composé d’un autre métal que ses contemporains», «bandit sans rival et sans prédécesseur, le fauve le plus puissant, le plus grand génie que l’histoire ait connu.» Peu importe le milieu dont il est sorti: la Corse, contrée à part «isolée de l’Europe, propice à l’éclosion des natures fortes;» ou «l’Italie aux passions violentes, terre classique des grands aventuriers de la Renaissance.» Ce qui est certain, c’est qu’il dépasse ses contemporains et déroute l’histoire. «J’avais vu, dit Mme de Staël, des hommes très dignes de respect, j’avais vu aussi des hommes féroces. Il n’y avait rien dans l’impression que Bonaparte produisit sur moi qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. Son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir. Il n’était ni bon, ni violent, ni doux à la façon des hommes que nous avons connus. Un tel être n’avait point de pareil, c’était plus et moins qu’un homme.»

Ainsi disposé aux actions uniques, Bonaparte devait en chercher partout l’occasion. L’ambition n’était en lui ni une vertu, ni un vice. C’était sa nature même. Elle n’avait pas d’objet précis au début, et rien ne prouve dans les premières années de sa vie qu’il l’ait réglée pour parvenir en France où il parvint. S’il entra dans la Révolution, c’est qu’elle lui offrit un premier moyen de se signaler à Toulon. Lorsqu’il cultiva l’amitié des frères Robespierre, ce fut pour leur désigner une proie, l’Italie, théâtre tout nouveau où sa besogne ne ressemblerait à aucune autre. Déjà, les rôles secondaires lui déplaisent: nommé, après Thermidor, général dans l’armée d’Hoche, il refusait le 14 juin 1795, incapable de subir la hiérarchie et la règle. L’Italie l’attirait invinciblement: il voulait reprendre avec son frère Joseph établi dans la Péninsule un vieux procès de la famille en Toscane, et pressait le Comité de Salut public de porter la guerre au delà des Alpes, avec l’espoir d’en être chargé.

Et peut-être déjà ne considérait-il l’Italie que comme une étape. A ses protecteurs, qui lui permirent en attendant mieux de rester auprès d’eux à Paris (20 août 1795), à Barras, Fréron, Doulcet, Debry il n’hésitait pas à désigner l’Orient comme le centre et le théâtre des entreprises décisives, mécontent si on l’empêchait alors d’aller en Turquie.

Il s’en est fallu de peu qu’il ne s’embarquât pour Constantinople. Le Grand Seigneur demandait en juillet 1795 à la République des officiers d’artillerie. Bonaparte établit un projet de réorganisation des armées turques. On le chargea une première fois en juillet, une seconde fois en septembre 1795 de l’appliquer. Il emmenait avec lui sa famille, son frère, et le beau-frère de Joseph, comme pour un établissement durable, lorsque l’amitié de Barras (13 vendémiaire) et ses services contre les royalistes parisiens le rattachèrent à la Révolution et le désignèrent au Directoire. Peut-être avait-il entrevu en Orient, là où seulement se fondent de grands empires, des destinées plus conformes à l’étendue de son génie. Quand il trouvait un an plus tard l’Europe «une taupinière», que devait-il alors penser de la France?

Cependant, l’une et l’autre s’armaient pour un combat qui semblait annoncer de grands bouleversements. L’heure était propice aux larges entreprises. Bonaparte se déclara satisfait d’avoir obtenu, par l’amitié de Barras et peut-être grâce à son mariage avec Joséphine, un commandement, un premier rôle. Il était désigné pour diriger l’armée d’Italie (février 1796), seul responsable, seul maître de déployer son génie et d’atteindre la fortune, déjà conscient de sa supériorité: «Mon épée est à mon côté, et avec elle, j’irai loin.»

En quelques jours, Bonaparte a triomphé de la coalition des Piémontais et des Autrichiens. Le 26 mars, à la tête de son armée, il a battu successivement ses adversaires et imposé en un mois la paix à la Sardaigne (avril 1796). Jamais peut-être le Directoire ne sera ni mieux, ni plus vite servi: «Toute l’Italie est à vous», lui écrit le général victorieux. Et il le prouve, en imposant au duc de Parme, en échange d’une trêve, tous les frais de la campagne, en dépouillant du nord au sud Milan, Bologne, Livourne, de leurs richesses, de leurs tableaux. Peuples affranchis comme les Lombards, princes menacés ou épargnés comme le duc de Modène, versent également leurs millions dans les caisses du Directoire. L’éclat de cette conquête si lestement enlevée, de ces victoires dont chacune fait écho à l’autre, du jeune général déjà populaire, rejaillit sur les hommes qui l’ont choisi. N’ont-ils pas le droit de faire la guerre, et raison de l’étendre? L’Allemagne, la Belgique, la Hollande furent à demi oubliées: l’Italie, aussitôt prise qu’entrevue, parut pour les Directeurs un don de joyeux avènement.

Et déjà pourtant, elle leur appartenait à peine. En mai Bonaparte entrait à Milan, et son langage se modifiait: «L’Italie est à nous», disait-il ce jour-là à Marmont. Ivresse du triomphe peut-être, mais conscience des ressources aussi dont il dispose. Le secret de ses succès, c’est la sûreté de ses plans. C’est aussi la façon supérieure dont il a façonné l’âme de ses soldats. Il les sait mal nourris. Il leur montre les plaines de Lombardie. «Le gouvernement ne peut rien vous donner. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Vous y trouverez gloire, honneur et richesse» (27 mars). Il insiste après leurs premières victoires le 26 avril: «Vous faites des marches forcées, sans souliers, sans pain.» Bonaparte pourrait à l’armée répéter le langage de Sieyès au Tiers-État. Le Directoire l’a réduite à rien. Et par lui, elle est tout. Il la tient par la gratitude, l’amour-propre et le profit acquis. Ensemble, ils oublient la République et son gouvernement, et se sentent presque hors de France, sur cette terre devenue française par leurs seuls efforts.

Bonaparte, en un mot, a réalisé en Lombardie ce que Dumouriez avait tenté en Flandre. Les soldats ne l’abandonneraient pas aussi aisément, sur un ordre ou une accusation venus de Paris. Et d’ailleurs, il ne travaille pas pour d’autres que pour lui. Avec le levier qu’il s’est forgé, il peut soulever un monde et, les yeux sur l’Orient, il dit à Marmont: «Nous quitterons l’Italie pour aller plus loin. Personne jusqu’ici n’a eu une grande pensée. C’est à moi de donner l’exemple.»

Il a eu sa guerre: il a sa conquête et déjà se dessine sa politique, distincte de celle qu’il est chargé de servir. Les plus clairvoyants des Directeurs, Carnot surtout, se prennent à redouter cette personnalité qui leur échappe. Le 7 mai 1796, ils envoient Kellermann à Bonaparte, avec Salicetti pour arbitre, en constituant l’armée des Alpes à côté de l’armée d’Italie. La réponse du vainqueur aux Directeurs ne se fit pas attendre. Il refusait un commandement diminué, et offrait sa démission. Et ce fut le 21 mai, par l’effet heureux de cette menace, un triomphe plus décisif pour Bonaparte que ses succès sur les Autrichiens. Il se fit désormais indépendant, maître de son armée, de l’Italie, libre d’étendre et de régler sa conquête, pourvu qu’il laissât au gouvernement une part des profits. «Envoyez-nous tout ce qui se peut transporter, tout ce qui nous peut être de quelque utilité», lui écrivait-on de Paris. A ce prix, le Directoire acceptait sa désobéissance et consacrait sa souveraineté.

C’est en appelant les Italiens à la liberté que Bonaparte résolut de l’établir. A ses soldats, il proposait de nouvelles victoires, la gloire surtout de rétablir le Capitole, au profit des descendants des Scipion, des Brutus, «de réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, de changer la face de la plus belle partie de l’Europe». Au début de juin 1796, travaillés par ses émissaires, les Lombards se soulevèrent, tandis que l’armée française, pour protéger la constitution de leur République nouvelle, assiégeait Mantoue. Cette œuvre n’était pas sans doute ce que le Directoire attendait de l’armée d’Italie: à Paris, on se souciait peu de constituer une nation italienne pourvu que l’on obtînt, par des victoires décisives sur l’Autriche, la Belgique et la rive gauche du Rhin. On eût volontiers rappelé l’armée de Bonaparte, si des négociations engagées au mois de juin avec la Prusse avaient abouti à une grande ligue franco-allemande contre les Habsbourg, et procuré à la France ses frontières naturelles.

Les Autrichiens le savaient si bien qu’obstinés à ne pas traiter, à trois reprises en 1796 ils portèrent leurs efforts contre l’armée d’Italie: en juillet–août, Wurmser se fit battre à Castiglione et Lonato, puis en septembre, à Bassano et à Saint-Georges. Alvinzi et Davidovich éprouvèrent le même sort à Rivoli et Arcole en novembre. La situation de Bonaparte plusieurs fois avait paru désespérée: ses victoires n’en furent que plus décisives.

Dans l’intervalle, seul à défendre l’Italie, il acquérait le droit de l’organiser à sa guise et pour lui. Il émancipait les Légations, appelait Modène et Reggio à la liberté et constituait dans l’Italie du Nord un État nouveau (4 octobre) «capable de rivaliser avec Venise et de diminuer la puissance pontificale». Si le Directoire lui laissait entendre que ses conquêtes en Lombardie, dans les Légations ne devaient pas être durables, qu’elles étaient destinées à servir d’équivalents aux conquêtes que la France exigerait de l’Autriche à la paix pour sa sûreté, il se hâtait de poursuivre son œuvre pour mettre le gouvernement français en présence du fait accompli. Déjà l’Italie lui tenait plus à cœur que les provinces du Rhin et de la Belgique. C’était son œuvre, son bien, sa chose. Il se refusait à l’avance à toute négociation qui ne la lui garantirait pas; à la veille de la victoire d’Arcole, il offrit une fois encore sa démission pour faire accepter ses conditions. «Il faut que votre général soit le centre de tout en Italie», dit-il, en demandant un successeur, très assuré qu’on ne le remplacerait pas, et pour se donner la liberté d’aller à Rome fonder définitivement sa capitale (28 octobre 1796). Il l’eût fait sans l’attaque d’Alvinzi qui l’obligea à retarder cette entreprise décisive.

Après Arcole, Bonaparte se heurta de nouveau à l’opposition des Directeurs: voyant ses embarras, ils le crurent plus docile et chargèrent Clarke de négocier, malgré lui, le 14 novembre avec Alvinzi. Carnot, inquiet de ses projets, mécontent de ses désobéissances, voulait que la restitution de l’Italie, la cession de Salzbourg et de Passau décidassent l’Autriche à la paix. Il lui offrait un armistice. Bonaparte refusa la trêve, maltraita, puis débaucha Clarke, et se hâta de constituer, au congrès du 10 décembre 1796, «l’Italie libre». Enfin, la sanglante victoire de Rivoli, et de la Favorite, la capitulation de Mantoue (janvier 1796) lui assurèrent toute la vallée du Pô. Il put soutenir contre les troupes du pape et de Naples les soldats d’Augereau et de Vaubois, dépouiller et désarmer Pie VII à Tolentino (19 février 1797), lui arracher enfin la reconnaissance de la République italienne. Ses victoires, sa diplomatie triomphaient à la fois du gouvernement français et des puissances de la péninsule. Elles lui créaient, entre la France et ses adversaires, une place à part que l’on ne pouvait disputer ni à ses armées, ni à son ambition.

Seule, l’Autriche, parmi les puissances italiennes, se refusait encore à reconnaître cette situation. Bonaparte résolut en 1797 d’aller chercher son consentement à Vienne même, au moment où l’Empereur dirigeait contre lui son principal effort et son meilleur général. Le choc eut lieu sur le Tagliamento, l’Isonzo, aux cols de Tarvis et de Neumark (mars–avril), entre Bonaparte et l’archiduc Charles. Il fut décisif: à Leoben, le 15 avril, l’Autriche demandait un armistice que cette fois le général en chef de l’armée française lui accorda. Trois jours après, les préliminaires de Leoben étaient signés.

LEOBEN ET CAMPO-FORMIO

LES TRAITÉS DE PARTAGE DE L’ITALIE ET DE L’ALLEMAGNE

La convention de Leoben, par rapport à l’ensemble de la diplomatie française, fut ce que les campagnes de Bonaparte, consacrées par cette négociation, étaient à l’effort général des armées françaises en 1796, une œuvre particulière, faite en vue de l’Italie seulement, réglée par les intérêts et les desseins de Bonaparte, une œuvre de guerre et d’intrigue que ne justifiaient même plus le souci et la préoccupation de la grandeur nationale. Tout le prouve, son histoire et ses stipulations.

Le Directoire, selon les conseils de Carnot, avait résolu d’arracher aux Allemands, dans une campagne décisive, les frontières naturelles que la paix de Bâle lui laissait espérer. Les armées du Rhin avaient été reconstituées au printemps de 1797, sous le commandement de Hoche et de Moreau. Leur départ avait été retardé, pour permettre à Bernadotte de conduire des renforts à l’armée d’Italie. Mais Hoche à Neuwied, Moreau à Altenkirchen avaient rattrapé le temps perdu: en avril ils envahissaient la Souabe. S’unissant à eux, Bonaparte aurait réduit l’Autriche à merci. Il les arrêtait par les préliminaires de Leoben, et leur enlevait le bénéfice de leurs efforts.

Dans les premières entrevues qu’il eut avec les lieutenants de l’archiduc, Merveldt et Bellegarde, le 7 avril, Bonaparte avait réclamé la rive gauche du Rhin. Le 13 avril, ceux-ci ne lui laissaient espérer que la Belgique et exigeaient la restitution de la Lombardie. En s’approchant de Vienne, Bonaparte mit l’Autriche (le 14 avril) en présence d’une alternative qui l’obligeait à choisir: la rive gauche du Rhin et la Belgique cédées à la France à condition qu’elle renonçât à toutes ses conquêtes italiennes; ou la Lombardie et la Belgique laissées au Directoire, s’il restituait l’Allemagne rhénane et permettait l’établissement des Autrichiens en Vénétie. Pour l’Autriche, le choix s’imposait. Les deux solutions ne se valaient pas. La seconde lui faisait perdre des provinces éloignées de Vienne, toujours mal rattachées au corps de la monarchie, mais lui livrait l’Adriatique en laissant à l’Empire le Rhin. Bonaparte prévoyait presque à coup sûr que l’Empereur consentirait à échanger la Vénétie contre la Lombardie: alors l’Italie lui resterait.

Le 15 avril, c’était chose faite. Thugut avait accepté au nom de son maître, en principe. Dans le détail, la négociation fut suspendue par la difficulté de régler le sort du Modenais. L’Empereur défendait son parent: son ministre voulait garder dans l’Apennin un état vassal qui de Venise fût une porte toujours ouverte sur la péninsule. Le 18 avril, ils acceptèrent pourtant la réunion de Modène à Reggio, au nouvel État Cispadan constitué auprès de la République Cisalpine dans la vallée du Pô: les préliminaires étaient signés. Souverain italien, véritable médiateur entre l’Autriche et la France, plus que diplomate au service du Directoire, Bonaparte avait effrayé l’Empereur des victoires de Hoche, des prétentions de la France sur le Rhin, et, servi par la peur qu’il inspirait, avait dicté ses conditions. Entre la République victorieuse, et l’Europe épouvantée, il s’interposait, sans mandat, au moment le mieux choisi pour le succès de ses desseins personnels. Tel fut, incontestablement, le caractère de la négociation de Leoben.

Bonaparte l’a plus tard dénaturée par les explications qu’il s’est efforcé d’en donner. Il prétendit que le retard des armées d’Allemagne, l’ignorance de leurs mouvements l’obligèrent à ne pas demeurer seul, et sans garantie, au cœur de la monarchie autrichienne. Mais sa situation à Leoben était bonne: il connut dès le 13 avril les succès de Hoche autour de Mayence et la retraite des Autrichiens derrière la Forêt Noire. Il pouvait au moins attendre. Il affirma d’autre part que la révolte des patriotes vénitiens l’avait alors inquiété pour la sûreté de sa retraite. Mauvaise raison encore, puisqu’il fit tout pour provoquer et précipiter cette révolte. Dès le mois de mars, des officiers à sa dévotion, Landrieux et Lefaure, à Bergame tramaient un complot que la France désavoua. Le 19 mars, avec l’argent des Milanais, Landrieux attaquait à Brescia le podestat Battaglia qui se défendit: le Sénat vénitien eut à la fois la prudence de ne pas encourager ses défenseurs, et le tort de refuser l’alliance française, de vouloir maintenir sa neutralité. Du 31 mars au 12 avril, Bonaparte avait déjà résolu de céder Venise à l’Autriche pour conserver Milan et la Lombardie. Il était reconnaissant au Sénat «de l’occasion qu’il lui fournissait de mettre ses intérêts d’accord avec ceux de l’Autriche». Une révolte des montagnards de Salo (9 avril) n’était pas pour l’inquiéter, mais elle le justifiait. Elle lui permit de faire, le 15 avril 1797, au Sénat vénitien des conditions inacceptables, de le pousser au désespoir. Les massacres de Vérone n’éclatèrent que le 17 avril: la paix de Leoben, la perte et le partage de Venise étaient déjà décidés.

Le vrai motif de cette négociation subite, qui suspendit brusquement l’effort du gouvernement français contre l’Autriche, Rewbell l’a donné: «Les grands succès de nos armées ont fait désirer à Bonaparte des conquêtes.» Victorieux contre toute espérance, il jugeait le moment venu, après avoir triomphé cinq fois de l’Autriche, une dernière fois de l’archiduc, d’arracher aux Habsbourg, par la paix, aux dépens d’eux-mêmes et de la France, l’aveu de sa puissance en Italie, de ce que M. Sorel a désigné d’un nom très heureux, «son proconsulat». Au delà des Alpes, avec l’aide des armées françaises qui lui sont acquises, en invoquant la propagande républicaine, le chef de l’armée d’Italie a créé un État qui lui appartient. Par la diplomatie, à Leoben, il le met au rang des États européens. Sous prétexte de constituer la nation italienne, il sacrifie aux intérêts de sa province proconsulaire les conquêtes et les ambitions de la nation française. L’acte de paix auquel, sans pouvoir et sans instructions, il a mis sa signature est dans sa vie, dans l’histoire de la Révolution, dans celle de l’Europe un événement considérable. Par cette négociation sa souveraineté est mieux consacrée dans la péninsule encore que par ses victoires. Et dans les relations de la République et de l’Europe c’est le moment où leur lutte d’ambitions les met l’une et l’autre à la discrétion d’un soldat de fortune, encouragé par leurs appétits à satisfaire les siens, justifié par leurs intrigues, complice de leurs violences.

Désormais, la politique personnelle de Bonaparte est un des principaux facteurs de la diplomatie européenne. Elle absorbe, contrarie, ou annule celle du Directoire. Le premier mouvement des Directeurs, de ceux même qui désiraient la paix, fut, aux nouvelles qu’ils reçurent de Leoben, la colère, l’indignation. «Les triumvirs rugissent. La Réveillère est un tigre, Rewbell pousse de gros soupirs», écrit, le 29 avril, Carnot, qui se consola vite en songeant aux bienfaits d’une pacification.

Bonaparte avait prévu le blâme du gouvernement. Il chargea Clarke de lui dire (22 avril) que: «les propositions faites de Paris n’auraient pas été acceptées. Les idées du Directoire différaient trop des siennes et de celles de l’Autriche. Nouvel Alexandre, il avait tranché le nœud gordien.» Pour prévenir l’effet de son audace, il employa la menace, offrit sa démission et laissa entendre qu’il reviendrait en France «faire une carrière civile aussi simple que sa carrière militaire». Le Directoire feignit un instant de le prendre au mot, et se ravisa aussitôt. Ne valait-il pas mieux lui laisser en Lombardie le fruit de ses victoires que de le réduire à s’indemniser en France? Bonaparte, d’ailleurs, ne se montrait pas intraitable: il imposait les préliminaires, mais il n’imposait pas à la France et à ses chefs l’abandon de leurs espérances: «Ces préliminaires, disait-il, sont susceptibles à la paix de toutes les modifications que vous pourrez désirer. Les États de Venise sont à votre disposition. Tous les jours j’ai de nouvelles raisons de plainte. Moyennant quelques précautions, je pense que nous obtiendrons la rive gauche du Rhin ou à peu près.»

Dans sa pensée, Venise devait faire encore les frais de sa réconciliation avec la France, et sceller l’accord définitif entre la France et l’Autriche: ainsi s’achèverait le rapprochement provisoire obtenu par les mêmes moyens entre l’Empereur et lui à Léoben.

Lorsqu’après la guerre de Sept ans, Frédéric II, Marie-Thérèse et la Russie s’observaient, inquiets de leurs progrès et de leurs appétits réciproques, le roi de Prusse avait trouvé dans le partage de la Pologne l’instrument de leur mutuelle réconciliation. A la fin du siècle, comme au milieu, à un moment encore où, par de nouveaux partages en Orient, par l’effet des ambitions déchaînées en Europe depuis 1792, la France, l’Allemagne, et le nouveau proconsul d’Italie se heurtaient et s’inquiétaient, Bonaparte, d’instinct, chercha sa grandeur et la garantie de ses conquêtes où Frédéric II les avait trouvées, dans un partage de l’Allemagne, de l’Italie, et de Venise particulièrement.

A Leoben, il en avait fait accepter le principe à l’Autriche, gagnée à cette méthode depuis vingt ans déjà. Il eut quelque peine à le faire approuver par la France, pour qui ce système était la négation même des principes proclamés par la Révolution française sur le droit des nations et des individus. Il la mettait dans l’alternative d’une banqueroute morale ou d’un profit matériel considérable. Les Directeurs se refusèrent à faire connaître aux Conseils le sort réservé à Venise. Marie-Thérèse avait encore, en 1771, de ces pudeurs et de ces hésitations. Ils l’imitèrent dans sa résignation. «Allez à Venise, écrivaient-ils à Bonaparte le 4 mai 1797, et rendez-nous compte de vos dispositions afin d’instruire le Corps législatif de la nécessité où vous avez été d’agir hostilement contre cette puissance perfide.» Entre eux ils se disaient que le lot de l’empereur en Vénétie serait proportionnel au lot de la France sur la rive gauche du Rhin. Et le partage leur plaisait, quoiqu’ils voulussent en éviter les apparences: «Il convient, disait Carnot, d’éviter soit une déclaration de guerre, soit une stipulation qui prononce une cession positive de ce territoire à l’Empereur. Ce territoire n’est pas notre propriété, nous ne pouvons le donner, surtout dans nos principes républicains sur l’indépendance des peuples. Mais l’Empereur, étant assez fort pour prendre possession du pays, doit se contenter de la déclaration positive et formelle que nous ne nous y opposerons pas.» Arrivés au terme de cette guerre de conquête, commencée comme une croisade, les hommes de la Révolution ne pouvaient pas ne pas sentir la triste contradiction de leurs paroles et de leurs actes. Leur conscience se trahit dans les efforts qu’ils firent pour rejeter sur leurs complices la responsabilité du partage, et par leurs aveux mêmes: «Nous aurions voulu, disait Carnot, à l’envoyé de Prusse, éviter ce pénible incident. Mais les services éminents et signalés de Bonaparte nous ont subjugués.»

Celui-ci, qui touchait au but, n’avait pas de ces scrupules. Il n’attendit pas les ratifications du Corps législatif, dès qu’il eut le consentement des Directeurs. Le 14 mai 1797, il chargeait le général Baraguey d’Illiers de rétablir l’ordre à Venise, et l’armée française procédait à cette œuvre en dépouillant les musées. Pour sauver l’unité de l’État, la malheureuse République se donnait, le 16 mai 1797, à la France. Elle vidait ses coffres dans les caisses du Directoire. Par un dernier raffinement, Bonaparte accepta cette soumission «pour tirer de Venise tout ce qui convenait à la France», avant le partage désormais décidé, et pour «éviter ce que ce partage d’une puissance neutre avait d’odieux».

A Campo-Formio le complot s’acheva, le 17 octobre 1797, après cinq mois de négociations, où le génie de Bonaparte éclata, s’imposa, comme il s’était imposé dans la guerre depuis un an. Patience, adresse, sang-froid, subtilité et décision, le général de l’armée d’Italie déploya toutes les qualités qui, avec la connaissance des situations acquises et des nécessités présentes, font le diplomate, stratégiste à sa manière sur un terrain différent. Il se mit à l’œuvre dès le 24 mars 1797, pour remanier les préliminaires de façon à adjoindre au partage de l’Italie, qui avait été conclu, un partage de l’Allemagne où les pays de la rive gauche du Rhin seraient compris, au profit de la France. Il jugeait d’abord assez facile d’accorder l’avidité de l’Autriche avec l’ambition des Français, et pensait régler l’affaire en un mois, annonçant pour le premier juillet le Congrès de Rastadt où se feraient les parts définitivement.

A la première rencontre, Bonaparte put se rendre compte que sa tâche serait plus malaisée. En touchant aux préliminaires, il remettait en question le partage de l’Italie. Et pourtant il les fallait modifier, puisque dans les articles secrets de Leoben il avait été convenu de ne pas fournir aux princes allemands, à la Prusse surtout, l’occasion de remanier et de bouleverser l’Allemagne en touchant à son intégrité. Bonaparte avait même justifié cette promesse faite à l’Autriche d’arguments conformes sinon à l’ambition, du moins à l’intérêt de la France. «Détruire le corps allemand, disait-il, ce serait perdre l’avantage de l’acquisition de la Belgique et des provinces rhénanes. Ce serait remettre dix à douze millions d’hommes aux mains des deux grandes puissances dont nous devons nous défier. Si la constitution de l’Allemagne n’existait pas, il faudrait la créer dans notre propre intérêt.» Mais comment dépouiller les princes allemands de la rive gauche du Rhin, sans les dédommager en Allemagne? Le traité de Bâle avait promis à la Prusse cette compensation, que les préliminaires de Leoben lui refusaient. Pour faire accepter au Directoire son œuvre diplomatique, Bonaparte se vit contraint de la modifier selon les vues et les engagements du gouvernement français.

Et aussitôt l’Autriche se vit déliée de ceux que ses défaites lui avaient imposés. Thugut se reprit à espérer que les pourparlers lui donneraient le temps de refaire l’armée et les finances de l’Empereur, d’exiger plus, devenu plus fort, et de céder moins. Il employa, pour y parvenir, un vieux moyen toujours bon, réclama la tenue d’un Congrès européen à Berne, quoiqu’il se fût engagé à une paix séparée. Il comptait opposer aux prétentions de Bonaparte et de la France, pour les réduire, une coalition d’adversaires. Bonaparte vit le manège, et comprit que la paix s’éloignait. «Ces gens-ci sont longs», écrivait-il le 11 juin. Le 20 juin, il menaça l’Autriche de la guerre, si dans un délai de trois mois, à partir du 18 avril, la paix n’était pas signée. Des conférences s’ouvrirent à Udine, le 30 juin, pendant lesquelles Thugut négocia secrètement avec l’Angleterre et les Russes pour les amener à discuter avec lui contre la France. Il essaya aussi, dans une lettre à Talleyrand du 31 juillet, de diviser Bonaparte et le Directoire.

Le 9 août seulement le ministre de François II consentit à reprendre directement la négociation avec le vainqueur de l’Autriche. Très habilement, il donnait à cette discussion les apparences d’une affaire nouvelle, offrit à la France, outre la Belgique, Liège, Stablo et Malmédy, pourvu qu’elle lui promît de ne pas toucher à l’Empire, et de lui donner en Italie, outre Venise, les Légations. On eût dit qu’à Leoben, rien n’avait été fait, aucun engagement pris. Bonaparte, une seconde fois, découvrit le jeu. «S. M. l’empereur, disait-il à Clarke, avec la seule promesse de conclure la paix, a obtenu des restitutions et des agrandissements, l’éloignement de l’armée ennemie de sa capitale. Il voudrait avoir aujourd’hui cinq ou six forteresses de plus et une partie de l’Italie par d’autres promesses.» Le général eut recours encore à la menace: «Je vous assure que quinze jours après l’ouverture de la campagne je serai à Vienne, et, à mon approche, le peuple, qui a déjà cassé les glaces de M. Thugut, cette fois-ci le pendra.»

Mais il fallait, pour que ces menaces fissent impression sur l’Empereur, qu’il les sût appuyées à Paris par le Directoire, qu’il se sentît réellement à la veille de la guerre. Or justement, aux mois de juillet et d’août 1797, les événements de Paris semblaient tourner d’une autre manière. Les hommes qui avaient envoyé Bonaparte en Italie et le poussaient à réclamer, au besoin par la guerre, la frontière du Rhin, se heurtaient, dans les Conseils et au Directoire même, à une opposition que les succès et la dictature menaçante de Bonaparte avaient formée.

Cette opposition reçut alors de ses adversaires le nom «de faction des anciennes limites». Et cela seul suffit à indiquer comment elle se constitua, avec des hommes d’opinions très différentes, unis contre les terroristes au pouvoir, justifiés par l’excès même de leur politique étrangère. Ces excès avaient paru en mai dans le traitement appliqué à la République de Venise et dans la puissance de Bonaparte. Il était évident pour Carnot que la Révolution, en abdiquant ses principes au dehors, les sacrifiait aussi à l’intérieur et se livrait aux généraux. Cette conviction le rapprochait de Barthélemy, l’auteur de la paix de Bâle et l’élève de Vergennes: ce diplomate, devenu l’un des meilleurs serviteurs de la Révolution, demandait simplement à la République, comme son maître autrefois à la monarchie, d’employer sa puissance au maintien de la paix, de chercher la grandeur de la France moins dans les conquêtes que dans l’expansion pacifique du génie national. Par malheur, Carnot se rapprochait aussi, peut-être sans qu’il s’en doutât, de certains monarchistes qui, en retirant aux Terroristes les ressources de la guerre, voulaient les contraindre à une restauration royaliste.

La Constitution de l’an III n’offrait aucun moyen au gouvernement de se défendre, ni à l’opposition de vaincre légalement. «Faut-il donc, disait Barras, que la patrie ne puisse être sauvée par les voies légales! Si la Constitution n’avait pas négligé l’une des plus sages prévoyances, si elle eût suffisamment armé le Directoire exécutif du droit de dissoudre la Chambre, nous n’eussions pas été réduits à défendre les lois par la force des armes.» L’Assemblée des Cinq-Cents, où dominait avec les royalistes la faction des anciennes limites, n’avait aucun moyen d’atteindre les Directeurs. Elle ne pouvait que les remplacer, à la fin de leur mandat. Elle n’y manqua pas: elle nomma en juillet Barthélemy directeur; mais cela n’eut d’autre effet que de porter au sein du Directoire, où Carnot et Barthélemy s’opposaient au triumvirat de Barras, Rewbell et La Réveillère, le conflit qui divisait déjà les pouvoirs publics. La crise éclata à propos de la nomination des ministres, le 16 juillet, lorsque Carnot proposa d’en choisir de plus pacifiques, conformément au vœu du Corps législatif. Ses adversaires, au Directoire, lui répondirent en nommant Hoche à la guerre.

L’opposition atteignait les généraux en visant les Terroristes. Il était naturel que tous se rapprochassent, ayant à la guerre un même intérêt. A la fin de juin, Barras, l’homme d’action et d’intrigue des Jacobins, se liait secrètement à Hoche «par un tripotage personnel». Le mot est de La Réveillère-Lepeaux. Sous prétexte d’embarquer dix mille hommes, à Brest, pour une expédition d’Irlande, Hoche reçut l’ordre d’amener auprès de Paris une troupe d’élite, et arriva à Châlons le 19 juillet 1797. Entre temps, on le nommait ministre de la guerre. Deux jours après, devant l’opposition des Conseils, les Directeurs le désavouèrent. Le 29 juillet, ils l’abandonnaient, mais pour signer un pacte analogue avec un général plus adroit et surtout plus riche. Le 2 août, Augereau arrivait d’Italie, pour servir en aveugle les plans que Bonaparte et Barras avaient concertés, par correspondance et par l’intermédiaire de Lavalette, l’aide de camp du général d’Italie. «Il n’y a que Bonaparte en Italie, moi à Paris qui puissions sauver la patrie.»

Il n’est pas nécessaire, il est même faux d’expliquer l’intervention de Bonaparte dans les conflits du Directoire à cette époque par le dessein machiavélique de s’essayer, sans se compromettre, au coup d’État décisif. Il ne pouvait rester indifférent à la question qui se débattait entre le gouvernement et la faction des anciennes limites. De la solution que ce conflit recevrait, toute son œuvre dépendait, puisque les partisans de la paix, arrivés au pouvoir, lui feraient perdre l’Italie, et le réduiraient à rien. Ce n’était pas seulement les Directeurs, c’était lui-même que, le 19 juin, aux applaudissements des Cinq-Cents, Dumolard attaquait, en blâmant les conquêtes de la République à Venise, en Toscane, à Gênes. L’indignation de sa réponse, dans la lettre du 30 juin, marque assez le danger dont il se croyait menacé.

Ce n’était pas la première fois que Carnot essayait de l’arrêter en plein succès. Que, contre Carnot et son parti, Bonaparte ait offert à leurs adversaires de l’argent, des soldats, et un général déterminé comme Augereau, dès le mois de juillet; que pour les perdre dans l’opinion, il ait affecté de les confondre avec les royalistes et les Clichyens; qu’il ait cherché enfin et trouvé à Venise par la découverte des papiers de d’Antraigues les preuves des menées des émigrés en France, rien de plus naturel: en attaquant, il prévenait les attaques prochaines. En s’associant à Barras, en lui offrant son concours contre les ennemis de la liberté, de loin il continuait le rôle qu’il avait joué à ses côtés le 13 vendémiaire pour conserver les avantages que ce rôle lui avait déjà procurés. Lorsque l’opposition se déchaîna contre Hoche, Bonaparte comprit que le moment d’agir était venu. Si l’Autriche, en août 1797, incrédule à ses menaces de guerre, prolongeait, pour la faire échouer, la négociation d’Udine, c’était la preuve qu’elle comptait sur la faction des anciennes limites pour disputer à l’armée d’Italie ses conquêtes et discuter ses conditions. «Si la paix s’éloigne, disait alors Bonaparte, ce malheur sera dû aux agitations du Corps législatif, à la protection donnée aux émigrés et aux fanatiques.»

Le 10 août 1797, au Directoire une querelle s’engagea dans laquelle Bonaparte fut directement visé. Carnot reprochait à ses collègues d’éterniser la guerre, en remaniant les préliminaires de Leoben. Il accusa du même coup Bonaparte d’être «un criminel en insurrection contre la loi». Rewbell riposta en accusant Carnot de royalisme, Barras en le couvrant d’injures. Tous deux défendirent énergiquement le général de l’armée d’Italie. Il était «le bouclier de la Constitution».

Pendant ces quelques semaines, où la politique étrangère du Directoire fut mise en question, discutée par l’opposition à l’intérieur, au dehors contestée par l’Autriche, ce fut le sort tout entier du gouvernement qui se joua du 10 août au 3 septembre 1797. Devenu, aux dépens des Anciens, le principal pouvoir de la République, le Directoire avait faussé la Constitution, et dénaturé l’œuvre de Sieyès, sans pouvoir la refaire à son profit. Depuis le premier jour, il ne vivait pas de la loi, mais de la guerre et des ambitions qu’elle avait éveillées chez les Français. Aussi La Réveillère-Lepeaux disait-il justement à Bernadotte, le 10 août: «Le Directoire bravera tout pour assurer aux Français leur Constitution, leur gloire, fruits trop mérités de sept ans de travaux et de malheurs et d’une suite inouïe des plus étonnantes victoires.» Le 3 septembre, il était d’accord avec Rewbell et Barras pour préparer, au moyen d’Augereau et des armées, le coup d’État. Suppression de la poste, visites domiciliaires, proclamations contre les royalistes, précédèrent l’investissement des Tuileries, l’arrestation de Carnot, de Barthélemy, et de leurs prétendus complices qui se firent par les soins d’Augereau, très aisément le 18 fructidor, de une heure à huit heures.

Si l’on examine la liste des parlementaires arrêtés, on s’étonne d’y trouver plus de membres républicains des Anciens que des Cinq-Cents, des Montagnards et des Girondins, au moins autant que de monarchistes. Les ennemis de la Constitution, alors c’étaient moins les partisans de la royauté que les adversaires de la guerre à outrance. Les triumvirs désormais assimilaient l’une à l’autre.

Pour rentrer dans la loi, après le coup d’État, suivant les expressions de Talleyrand, ils provoquèrent l’Europe par des exigences nouvelles. «Les événements de fructidor, écrivait le 8 septembre Barras à Bonaparte, doivent nécessairement réagir au dehors. Le ton des négociations doit devenir plus élevé. Que la république d’Italie soit affermie, que Mantoue soit à elle, c’est le cri de tous les républicains. Si, avec cela, nous avons la limite du Rhin et que Venise ne soit pas à l’Empereur, c’est là une paix digne de Bonaparte.» C’était, à l’avenir, une loi pour la République, et comme sa constitution même, de conquérir à outrance, sans laisser de conquête à ses adversaires.

Ce n’était plus le programme de Bonaparte: la pacification qu’il préparait à Udine avait pour condition un partage à trois, dans lequel sa part serait l’Italie du Nord. Refusant Venise à l’Empereur, acharné à réclamer en outre les Légations, le Directoire rendait l’entente impossible. Il paraissait même ne la plus souhaiter. Bonaparte dut la lui imposer: il fit valoir que de pareilles exigences allaient à la guerre de nouveau, que l’Autriche s’était reconstitué une armée, qu’un échec pouvait compromettre toutes nos conquêtes et l’Italie. «Si d’un coup de sifflet, écrivait-il le 19 septembre, nous retirions notre influence morale et militaire, tous les prétendus patriotes italiens seraient égorgés par le peuple. Ce n’est pas lorsqu’on laisse dix millions d’hommes derrière soi d’un peuple foncièrement hostile aux Français par l’habitude des siècles, qu’il faut rien négliger.» Bonaparte savait sa conquête fragile. Par la diplomatie, et avec l’aide du temps, il se disposait à la consacrer, à la consolider. La paix lui était nécessaire: il fallut que le Directoire en acceptât les conditions. Les triumvirs résistèrent jusqu’au mois de septembre, encouragés par leurs victoires sur l’opposition. Le 29 septembre ils déclaraient encore qu’ils préféraient les chances de la guerre: le citoyen Bottot portait à Bonaparte leur ultimatum.

Pendant que Bottot faisait route vers l’Italie, où le général lui réservait un fort mauvais accueil, une nouvelle lettre de démission menaçante, du 25 septembre, arrivait au Directoire. «J’ai besoin, disait Bonaparte, de retremper mon âme dans la masse des citoyens.» Il annonçait le dessein de traiter maintenant le parti des limites excessives comme il avait en fructidor traité celui des anciennes limites. Il parlait en citoyen, et commandait déjà en souverain. Les directeurs obéirent. Bonaparte retira, le 30 septembre, sa démission. Il ne lui restait plus qu’à se faire écouter de l’Autriche par le même moyen. «Prenez garde, disait-il le 26 septembre à Cobenzl, le plénipotentiaire de l’empereur, qu’on ne voie la république de Vienne.» En vain celui-ci essaya, par des chicanes et des subtilités, de marchander. «On me fait perdre mon temps, disait Bonaparte, je suis l’égal de tous les rois.» A d’autres moments, il rappelait avec éloge les souvenirs de Joseph II qui s’entendait si bien aux échanges avantageux. Serviteur auprès de Catherine II de la politique de Joseph, Cobenzl ne répugnait pas au partage que Bonaparte lui proposait. Mais, si la cour de Vienne était décidée à démembrer l’Italie, elle hésitait à livrer l’Allemagne à la France. Elle craignait l’indignation des Allemands et les agrandissements de la Prusse autorisée par son exemple.

Le 1er octobre 1797, Cobenzl avait trouvé le moyen de sauver les apparences. La paix était faite en principe, quoiqu’elle ne fût signée que le 17 octobre à Campo-Formio. Rien dans le traité public ne devait apprendre aux Allemands que l’Autriche consentait à la cession de la rive gauche du Rhin: c’était une querelle spéciale à l’Empire et à la France qui devait se régler dans un congrès dont le lieu seul, Rastadt, était désigné. Mais dans les articles secrets, l’Empereur offrirait ses bons offices à la République pour lui faire obtenir le pays rhénan limité au nord par le cours de la Nèthe. Il évacuerait Mayence pour donner le signal de cette cession, et, si l’Empire résistait, retirerait ses troupes. En échange, et toujours secrètement, il obtenait le pays de Salzbourg et la Bavière jusqu’à l’Inn.

L’Autriche avait donc enfin consenti à un partage de l’Allemagne avec la France, formel, quoique secret: dans le traité définitif on ajouta en effet, comme au partage de la Pologne, que si la France recevait de nouveaux territoires en Allemagne, l’Autriche recevrait des équivalents. Ce n’était pas un fait particulier, mais un principe, une règle applicable à tous les cas. Pour mettre fin à la guerre de la République et de l’Autriche, et par là se faire en sûreté sa part en Italie, Bonaparte offrait à toutes deux ce moyen de pacification dans le présent et pour l’avenir. Il réussit ainsi à constituer définitivement dans l’Italie du Nord, depuis les Alpes jusqu’à Mantoue, comme un État à sa discrétion. «J’y suis plus maître et souverain, disait-il à Miot le 16 novembre, que général d’armée.» Et déjà il rêvait de l’agrandir du côté de l’Adriatique: lorsqu’au cours des négociations l’Autriche voulut réclamer les îles Ioniennes, Bonaparte résista jusqu’à menacer de rompre. Le succès encourageait ses audaces.

Pour apprécier l’étendue de ce succès, les clauses du traité de Campo-Formio ne suffisent pas. Il faut voir la situation acquise par Bonaparte du mois de mai au mois d’octobre 1797. Au Montebello, il a organisé sa cour que Joséphine préside entourée des dames de l’aristocratie milanaise. Généraux, diplomates, députations y viennent de toutes les parties de l’Italie et de l’Europe. Comme un souverain, le vainqueur traite avec les ministres de l’Autriche, de Rome, de Sardaigne, de Venise, des cantons suisses et des princes allemands. Chaque jour, il dicte ses ordres aux Italiens dont il est «le libérateur et le maître». Ils lui obéissent, ils lui font cortège. A Passeriano, quelques mois après, par de nouvelles victoires, son prestige et son autorité se sont encore accrus: il se prépare à augmenter la République italienne qu’il a fondée des cantons italiens de la Suisse. A Gênes, ses agents Faypoult et Morando, puis Lavalette intriguent contre le Sénat et le Doge, et constituent le 6 juin la république ligurienne. Des Alpes à la mer ou à l’Apennin, toute l’Italie du Nord est à sa discrétion. Par droit de conquête, il est l’égal des rois. Par ses ambitions, il les dépasse.

C’est à Passeriano, en effet, que se développe, en vue de l’Adriatique, le rêve qu’il a formé de fonder un État à sa mesure. «Ce n’est qu’en Orient qu’il y a de grands empires», dit-il à son confident Bourienne. Quand au mois de février 1797 il a pris Ancône au pape, il a vu au delà de la mer intérieure que ce port commande Constantinople à sa portée, la Macédoine à vingt-quatre heures de distance. La conquête de Venise entraînait la possession de ses établissements dans le Levant. Bonaparte recommandait à ses agents de captiver les peuples que la République vénitienne avait gouvernés jusque-là, de flatter leur goût pour l’indépendance, et de parler aux Grecs de Sparte et d’Athènes de liberté, comme il avait fait aux Italiens. «Les îles de Corfou, de Zante, de Céphalonie sont pour nous plus importantes que l’Italie tout entière. Si nous étions obligés d’opter, il faudrait mieux restituer l’Italie à l’empereur et garder les quatre îles», écrivait-il le 16 août 1797.

Il est difficile, à cette époque déjà, de fixer avec précision, l’étendue du champ qu’embrassent les ambitions de Bonaparte. Il pense, après avoir constitué trois républiques en deçà des Alpes, à les réunir pour constituer l’Italie libre aux dépens du pape, des rois de Sardaigne et de Naples. La liberté qu’il apporte aux Italiens, il le dit à l’un de ses confidents, M. de Melzi, «c’est sa dictature». Il est possible qu’il rêve déjà de substituer son pouvoir en France à celui des avocats du Directoire, et que les essais de législation imposés au nouvel État italien soient, suivant les expressions de Lucien, des moyens de se préparer à les imposer à la France. Mais il sait surtout, que par la gloire il dispose des soldats, et bientôt de la nation, «qu’il est tout pour son armée», et qu’avec elle, maître de la guerre et de la paix, il peut tout entreprendre et tout oser.

Le traité de Campo-Formio n’est donc pour lui qu’une étape. Or il se trouve justement que les puissances auxquelles sa volonté l’a imposé ne le considèrent aussi que comme une trêve. Le Directoire, après le 18 fructidor, espérait enlever à l’Autriche l’Italie et la rive gauche du Rhin sans compensation. Rewbell blâmait ce qu’on lui avait accordé, Barras prétendait même qu’on s’était mis à sa merci. Sieyès aux Cinq-Cents déclarait qu’à Campo-Formio on avait laissé l’Empereur, l’ennemi héréditaire, dicter ses conditions, quand il aurait dû recevoir celles de la France. Ce n’est qu’à contre-cœur que les Français et leurs chefs ont consenti à partager avec leurs adversaires.

On le vit nettement à la même époque dans leurs négociations avec l’Angleterre. Au mois de juillet 1797, menacé par l’opposition anglaise qui lui reprochait l’épuisement réel du Trésor, inquiet de la révolte d’Irlande qui s’appuyait désormais, comme les États-Unis, sur la France, la Hollande et l’Espagne (juin 1797), Pitt, pour la première fois offrit sérieusement la paix à la République: «Nous ne pouvons nous dissimuler notre situation, écrivait-il à l’agent anglais Ellis. S’il est possible d’avoir la paix, il nous la faut, je le crois fermement.» C’était la fin de la coalition et le désarmement de l’Europe assuré. Talleyrand sentit le prix de ces avances et s’efforça de les faire aboutir. Sans doute, comme Bonaparte, ce fut un partage qu’il proposa au Directoire. Tout en affirmant la loyauté de la France, il offrit des compensations aux Anglais aux dépens des colonies hollandaises, de Ceylan, du Cap, en échange de la paix et de la restitution de leurs conquêtes. Maret, Letourneur allaient à Lille traiter sur cette base avec Malmesbury, lorsque le coup d’État se produisit au 18 fructidor. Le parti de la guerre fut au mois de septembre assez fort pour faire rompre ces pourparlers, comme il eût rompu la négociation de Campo-Formio, si la volonté de Bonaparte n’eût été plus forte que ses ambitions.

Au mois d’octobre 1797, le Directoire résolut de poursuivre la guerre à outrance, contre l’Angleterre. Talleyrand fut écarté; on le suspectait de souhaiter la paix et par conséquent de mal servir la République. Bonaparte fut rappelé d’Italie où on l’accusait «d’avoir trahi la cause de la République conquérante». On le destinait au commandement de l’armée d’Angleterre, pour l’obliger à mériter son pardon. Enfin, des négociations qui allaient s’ouvrir à Rastadt, le gouvernement français attendait ou de nouvelles conquêtes ou l’occasion d’une nouvelle guerre, plus fructueuse encore que les précédentes. Bonaparte, lui-même, pour faire excuser le traité qu’il avait signé, disait aux Directeurs: «Nous ne faisons qu’une trêve. L’arrangement des affaires d’Allemagne nous offrira vingt moyens de recommencer la guerre.»

Ainsi, en signant le traité de Campo-Formio, les républicains qui, depuis 1792, avaient pris le pouvoir et prétendaient s’y maintenir au moyen de la guerre, comme à Bâle et plus encore, ne négociaient avec l’Allemagne qu’avec l’intention arrêtée de poursuivre leurs conquêtes. En 1795, au moins ils avaient eu la direction des négociations et la volonté d’apaiser une partie de leurs adversaires. En 1797, la paix était un temps d’arrêt forcé, imposé par une volonté étrangère à leurs desseins, et déjà supérieure à leur pouvoir. Si la politique du Directoire n’avait désormais cessé de régler seule les destinées de la France, aucun traité, aucune négociation n’auraient ralenti le débordement de la conquête française dont il vivait.

Il est clair aussi que, sans Bonaparte, l’Autriche ne l’eût pas accepté. «C’est un honteux traité dans les annales de l’Empire», disait, le 22 octobre, Thugut à Colloredo. «Ce n’est qu’une trêve, répétait-il à Cobenzl, pleine de prétextes de rupture.» Et le ministre de l’Empereur allait chercher cette rupture, comme le Directoire, avec autant d’ardeur. Dans l’histoire des relations absolument hostiles du Directoire et de l’Europe, le traité de Campo-Formio n’est donc qu’un incident presque sans portée, puisqu’il les a modifiées à peine et pour quelques mois seulement.

Il est au contraire d’une importance considérable pour l’histoire de Bonaparte, assez fort, assez habile pour imposer en 1797, à la République, à l’Autriche, le partage de l’Italie et de l’Allemagne. Avant d’être le maître en France, Bonaparte avait paru déjà le maître de l’Europe.

LE CONGRÈS DE RASTADT

LA CONQUÊTE DE L’EUROPE PAR LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

En désignant ses plénipotentiaires au Congrès de Rastadt, le Directoire leur disait dans ses instructions: «Le traité de Campo-Formio n’est qu’un préliminaire. Il sera dépassé. L’Empire sera bien forcé d’accepter de nouvelles modifications» (2 novembre 1797). Et, comme on lisait d’autre part, dans le même mémoire, l’aveu qu’«il y avait loin déjà du traité de Campo-Formio aux préliminaires de Leoben», le gouvernement français marquait son dessein de poursuivre, dans la paix comme par la guerre, un programme d’agrandissements illimités.

Comme tous les gouvernements qui l’avaient précédé depuis la Révolution, le Directoire invoquait la tradition nationale: «Il faut consommer le salutaire ouvrage qui fut commencé à la paix de Munster et qui demeure imparfait.» Quel mérite aux yeux des Français, si la République achevait, par la conquête de la rive gauche du Rhin promise par la Prusse à Bâle et par l’Autriche à Campo-Formio, les acquisitions commencées par Richelieu, Mazarin et Louis XIV en Alsace! Encore n’était-ce pas tout son programme, ni toutes ses espérances. En 1648 et depuis, la monarchie française, en fortifiant contre l’Autriche les princes souverains d’Allemagne, avait paru dicter des lois au delà du Rhin, enchaîner les Habsbourg, disposer de l’Empire comme d’une clientèle. En 1798, le Directoire, obligé par un des articles secrets de Campo-Formio, à chercher des indemnités à ces mêmes princes que la France dépouillait, se préparait à leur offrir des biens ecclésiastiques sécularisés, à les agrandir encore, à se faire de leurs ambitions éveillées, autant d’occasions de les gouverner encore. C’est ce qu’il appelait «constituer une Allemagne concentrée et forte», à sa discrétion. Acquérir les frontières naturelles du Rhin, et, du même coup, comme le protectorat de la Germanie, c’était, pour les hommes de la Révolution, couronner par un succès décisif six années d’efforts héroïques et deux siècles de longues et patientes entreprises.

Sûrs de plaire aux Français, les Directeurs ne manquaient pas d’arguments pour convaincre l’Europe de la justice de leurs revendications. N’était-il pas nécessaire, équitable, que la France s’agrandît, après avoir vu grandir en ce siècle, la Prusse, la Russie et l’Autriche? Ces puissances «avaient pris dans le système de l’Europe un équivalent anticipé de ce que la France obtiendrait.» Se justifier par les partages de la Pologne, même après avoir consommé celui de Venise, pouvait paraître étrange de la part de politiques qui tant de fois avaient proclamé le droit des nations. Aussi le Directoire s’empressait-il de corriger son argumentation par cette réserve: «Il y a bien de la différence entre une véritable usurpation, et des réunions légitimées par l’agression et des victoires.» Tant pis, si on avait forcé les Français à conquérir pour se défendre.

Quelque prétexte, du reste, que le Directoire invoquât, à la veille du Congrès, ses intentions étaient formelles. La diplomatie devait servir son programme de conquête, et Rastadt se présentait à lui comme un champ de bataille, où il comptait trouver du butin, pour en vivre, et de la gloire pour l’offrir aux Français. Comme premier plénipotentiaire, il avait choisi le général de l’armée d’Italie. Bonaparte n’y alla qu’à contre-cœur, et repartit aussitôt le 2 décembre 1797 après avoir réglé l’évacuation de Venise et de Mayence, maltraité, injurié, épouvanté les plénipotentiaires allemands, «ces ganaches». Treilhard, son collègue, était un diplomate pénétré des droits de la France sur le Rhin, «un digne ambassadeur» pour les faire valoir; Bonnier, un jurisconsulte, ami de Rewbell, retors, subtil, instruit, armé de toutes les manières pour les combats de chicanes qu’il devait livrer.

En bons stratégistes, les envoyés de la France avaient d’abord à séparer ses ennemis. C’était un principe admis qu’en divisant l’Allemagne, Richelieu et Mazarin l’avaient réduite à merci. On croyait qu’ils avaient réussi surtout en exploitant les rivalités des catholiques et des protestants. Sans tenir compte toujours de la différence des temps et des passions, le Directoire voulait charger la Prusse des intérêts protestants, et l’Autriche des intérêts catholiques, puis les opposer, pour les vaincre. L’Autriche déjoua ce projet. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II mourut au moment où notre agent à Berlin, Caillard, lui offrait la direction de l’Allemagne du Nord. L’empereur en profita pour garder encore celle de l’Allemagne tout entière: ce fut la Diète seule, dont il disposait, qui s’unit pour choisir les plénipotentiaires allemands à Rastadt, Albini et Metternich.

Le 17 janvier 1798, les envoyés français leur firent connaître les conditions de la République, et la première de toutes: la cession de la rive gauche du Rhin. La Prusse l’avait laissé espérer. L’Autriche venait de l’accorder. L’Empire n’avait plus qu’à ratifier cette double promesse. Il résista, alléguant les préliminaires de Léoben, et l’insuffisance du Rhin, «ce fleuve semé d’îles», comme frontière (2 février 1798). L’Autriche encourageait secrètement cette résistance de la députation allemande, pour se faire payer plus cher une complaisance qu’elle se réservait d’offrir au bon moment. Elle faisait mine de combattre pour l’Empire, afin de s’enrichir à la paix. «Il faut protester, disait Metternich, pour tenir ouverte la voie de l’indemnisation.» Et, dès la fin de janvier 1798, Thugut et Cobenzl faisaient connaître à Treilhard le prix de leur trahison: «une augmentation de notre lot en Italie».

Treilhard comprit alors qu’à la fin du dix-huitième siècle le vrai moyen de diviser les Allemands, ce n’était plus de faire appel aux passions religieuses, comme au dix-septième siècle, mais à l’ambition, à la cupidité des princes, excitées par l’exemple de Frédéric II et de Joseph II. En dehors des députés de la Diète, des envoyés étaient venus à Rastadt de toutes les cours d’Allemagne, grandes et petites, de Darmstadt, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Cassel, de Deux-Ponts, chargés par leurs maîtres de «cultiver et de chérir la France en vue des sécularisations». L’ambassadeur de Prusse lui-même reçut l’ordre d’offrir Clèves avec la rive gauche du Rhin contre une bonne indemnité. Laisser la Diète et ses délégués à leurs protestations stériles, acheter séparément les princes qu’elle ne représentait plus réellement, c’était obtenir l’aveu de l’Empire à moindres frais que par une négociation unique et directe avec l’Empereur.

L’Autriche vit la manœuvre et s’indigna: «Le Congrès ressemble à une grande foire où l’on fait commerce de biens d’Empire, disait Thugut.» Les Allemands trouvaient la critique étrange, sachant que la cour de Vienne avait la première à Campo-Formio donné le branle. De plus, les partages de la Pologne étaient-ils autre chose que de semblables marchés? La Prusse plus conséquente, ou plus avide, donna l’exemple des concessions décisives. Du moment que le partage de l’Empire s’imposait, autant prendre les devants et en profiter selon la méthode pratiquée par Frédéric II en 1741, en 1772. Le nouveau roi, Frédéric-Guillaume III, écrivit à son envoyé à Paris, Sandoz-Rollin (14 février 1798), qu’il ne visait à aucun agrandissement, mais en voulait d’équivalents à ceux qu’obtiendraient la France et la cour de Vienne: Munster, Würtzburg, Bamberg, en Franconie, 130 000 kilomètres carrés, si l’Autriche recevait Salzburg et Passau; l’évêché d’Osnabrück et le duché de Westphalie en plus, si elle prenait la Bavière jusqu’à l’Inn. Le prétexte invoqué était le même qu’aux partages de la Pologne, la nécessité de maintenir l’équilibre. Pur prétexte, puisqu’alors la cour de Vienne réclamait de la France des équivalents en Italie que celle-ci lui refusait, et que le 26 février encore l’Empire s’obstinait à refuser au Directoire le pays situé au delà de la Moselle. Le 13 mars 1798 Talleyrand envoyait aux plénipotentiaires français «l’ordre de quitter le Congrès, si la rive gauche du Rhin n’était pas assurée».

Le partage n’était donc nullement un fait accompli, dont les conséquences fissent à la politique prussienne une obligation de s’y associer, lorsque Frédéric-Guillaume III détermina les Allemands, pour s’agrandir, à y souscrire. Joignant ses sollicitations à celles des Français, auprès des princes de Saxe et de Mayence notamment, il fut assez fort, assez persuasif pour engager les envoyés allemands à céder, moyennant indemnité, la rive gauche du Rhin (11 mars 1798). Le Moniteur français, enregistrant cette victoire diplomatique, ne disait que la stricte vérité, quand il proclamait le 18 mars le service «rendu par la Prusse à la France maîtresse de ses frontières naturelles, désormais».

Par ce concours fort efficace, qui entraîna celui des autres princes, l’Autriche était isolée de l’Allemagne. Sa résistance, qui n’avait rien d’ailleurs de désintéressé, était brisée. Elle aurait préféré revenir sur les partages de l’Italie. Cobenzl et Thugut avaient lutté jusqu’à la dernière heure; ils devaient s’avouer vaincus. Par dépit, la chancellerie autrichienne transmit à la Diète, sans observation, la décision de ses députés à Rastadt. La Diète prit le silence de l’Empereur pour une acceptation: elle ratifia le 20 mars 1798 la cession de la rive gauche du Rhin.

Cette conquête, en pleine paix, était peut-être de tous les succès que le Directoire avait remportés, le plus considérable. Il l’annonça triomphalement aux Français. Et l’on put juger de la joie qu’elle provoqua par le langage de leurs hommes d’État. «Les Autrichiens seront moins exigeants, maintenant que nous pouvons nous passer d’eux», s’écriait Talleyrand, le 25 mars 1798, et Treilhard leur parlait sur le ton d’un vainqueur: «Nous ferons, disait-il à Cobenzl, un mémoire de toutes vos acquisitions que d’autres nomment usurpations. Nous n’oublierons pas la Pologne et nous compterons ensuite.»

Il eût été d’ailleurs bien embarrassé, si on l’eût pris au mot. Ce n’était pas sur le Rhin seulement que le Directoire cherchait ces prétendues compensations aux partages de la Pologne. Tout ce qu’il n’avait pas encore pris en Europe, après avoir occupé la Belgique, la Hollande et l’Italie du Nord, il le prenait dans les premiers mois de 1798. Un conflit qui se produisit à Rome, en décembre 1797, entre la bourgeoisie et les troupes de Pie VI, le meurtre du général Duphot, assassiné à l’ambassade française, provoqua l’intervention du général Berthier. D’abord, le Directoire déclara, le 12 janvier 1798, qu’il n’avait en vue aucune conquête. Mais bientôt les patriotes romains exigèrent qu’on supprimât la papauté. Le pape, chassé de Rome, vint mourir à Valence. La république romaine fut proclamée le 15 février 1798, et placée sous le protectorat de la France, en même temps que des coups d’État lui livraient le gouvernement des Républiques cisalpine et batave.

Le 28 janvier 1798, la république de Mulhouse fut simplement incorporée. Bientôt ce fut le tour de la Suisse. D’accord avec Rewbell et Bonaparte, l’envoyé de France en Suisse, singulier diplomate, Mengaud organisait des révoltes démocratiques contre les bourgeois des cantons et de Berne, plantait l’arbre de la liberté à Aarau. Ses excitations déterminèrent les Vaudois à se soulever en janvier 1798 contre le gouvernement bernois. Les troupes françaises parurent, conduites par le général Brune, battirent les Bernois et s’installèrent dans leur capitale pour la piller. Le trésor de Berne enrichit le général victorieux, le Directoire, ses commissaires et ses agents de près de trente millions.

Sous prétexte d’émancipation, c’était la conquête d’un pays qui n’avait pas attendu la Révolution française pour être libre et imposer à l’Europe le respect de sa liberté. Vis-à-vis de la nation suisse, les directeurs ne pouvaient invoquer les traditions de la diplomatie française, fidèle tutrice, depuis deux siècles, de ses privilèges et de sa neutralité. Jamais encore, la France ne l’avait considérée que comme une alliée volontaire et libre. Sans doute, par ses prétentions au gouvernement exclusif de la Confédération, son refus d’y admettre certains peuples de Suisse, l’aristocratie bernoise avait amassé bien des rancunes. Elle s’était plus d’une fois montrée secrètement favorable aux ennemis de la France. Mais proclamer, le 12 avril 1798, une République helvétique, calquée sur la nôtre, pour l’exploiter et lui retirer ses droits, c’était faire payer à la Suisse tout entière les fautes de ses chefs. Cette révolution préparée par nos soins avait toutes les apparences d’une conquête.

Pour que de la mer du Nord jusqu’à l’Adriatique l’Europe devînt jusqu’à l’Allemagne la propriété de la France, il ne restait plus qu’une enclave, le Piémont. Le roi de Sardaigne, effrayé, avait ouvert par le traité de Paris (15 mai 1796) ses États, ses places fortes aux Français pour leur ôter l’envie de les lui prendre tout à fait. Cette situation nuisait pourtant à l’unité de la conquête. A Rastadt, notre plénipotentiaire Treilhard exprimait au représentant de la République cisalpine, Melzi, ses regrets et ses vœux: «Faites-moi le plan du bouleversement du Piémont, et ce sera chose faite dans six mois.» Il ne fallut pas si longtemps. Les premiers troubles se produisirent au mois de mars 1798. Des patriotes recrutés à Milan se groupèrent à Domo d’Ossola, en Ligurie, à Pignerol «pour réclamer la déchéance du roi que son alliance impliquait». Ils étaient en commerce régulier avec le général Brune et notre envoyé à Turin, Ginguené. Victor-Amédée III s’en plaignit: «Pouvait-on empêcher un peuple esclave de s’affranchir?» répondit Ginguené. Le prétexte était bien mauvais, rapproché du langage de notre plénipotentiaire à Rastadt. Le roi le jugea tel: au mois de mai 1798 il réprima énergiquement la révolte. La France l’en punit en mettant garnison dans sa capitale, le 28 mai. La conquête du Piémont commençait: elle était inévitable et s’acheva six mois après par les soins de Joubert (9 décembre 1798).

Vraiment, au mois d’avril 1798, la République française et son Directoire pouvaient se louer des complaisances de la fortune et de l’Europe. Les profits qu’ils faisaient compensaient largement les risques et les menaces des années précédentes; ils mettaient la France fort au-dessus des puissances qui l’avaient dépassée au dix-huitième siècle. Leurs ennemis désarmaient les uns après les autres, la Prusse, l’Espagne, l’Autriche, l’Empire et l’Angleterre même. Il n’eût tenu qu’au Directoire de conclure avec cette dernière la paix au mois d’octobre 1797. L’Europe tout entière paraissait accepter les prétentions de la France, ses usurpations, ses audaces.

L’état de force et de puissance que la République atteignait alors sans difficulté répondait mal sans doute au programme de justice et de désintéressement qu’elle avait paru appelée à réaliser. En vain, le Directoire essayait-il d’excuser ce débordement de violence et de conquête par les prétendues nécessités de la défense nationale, les sollicitations des patriotes étrangers, les droits historiques de la France et les précédentes usurpations des autres puissances. Toutes ces raisons valaient celles que Frédéric II avait fait valoir pour dépouiller Marie-Thérèse de la Silésie ou la Pologne de sa liberté.

Il était naturel qu’ayant besoin de la guerre et de la conquête, pour se maintenir au pouvoir, les républicains de l’an VI en vinssent à pratiquer la méthode, à parler le langage qui avaient servi les grandes injustices du dix-huitième siècle. Formée à l’école de Frédéric, l’Europe se reconnut en eux et ne s’étonna point de leur œuvre, identique à toutes celles qu’elle avait pris l’habitude de sanctionner. La Prusse négociait volontiers avec la France à Bâle et à Rastadt le partage de l’Allemagne, l’Autriche celui de l’Italie; et l’Angleterre lui eût abandonné définitivement les Pays-Bas en échange des colonies hollandaises. L’espoir de s’agrandir à peu de frais disposait les puissances fortes à laisser les Français s’agrandir. Victimes ou témoins, les faibles, sans défense et sans recours, se résignaient. En somme, les annexions du Directoire, en pleine paix, s’expliquaient par une sorte d’entente tacite avec les grands États, fondée, comme les alliances de l’Allemagne et de la Russie au dix-huitième siècle, sur la communauté des convoitises.

Les Allemands faillirent alors à leurs dépens apprendre ce que valait cette entente avec les conquérants, cette méthode de s’associer à leurs conquêtes, au lieu de la limiter. Complices et complaisants, ils risquèrent fort d’être dupes.

Dès le mois de janvier 1798, le plénipotentiaire de la France à Rastadt, Treilhard, avait eu une idée ingénieuse et sage qu’il proposa de nouveau au Directoire à la fin de mars. Il voulait que la France, nantie de la part d’Empire qu’elle avait souhaitée, laissât la Prusse, l’Autriche et les princes régler entre eux le démembrement et la sécularisation de l’Allemagne. Par une simple médiation, le Directoire, maître de la rive gauche du Rhin, se fût acquitté sans risque envers la Prusse et les princes qui venaient de la lui procurer. Et le Congrès se fût terminé, ainsi, au profit de la République seule, ne laissant aux Allemands que des espérances et un compte difficile à régler entre eux.

L’Autriche et la Prusse ne pouvaient pas s’entendre sur un partage de l’Empire. Du 21 au 26 mars 1798, leurs envoyés, Gœrtz et Cobenzl, convinrent que leurs maîtres, par leurs divisions, avaient fait le jeu de la France et parlèrent de s’unir contre elle. Mais ils ne voulurent se céder mutuellement ni la Bavière et Salzbourg, ni Hildesheim, Trèves et Munster, qu’ils s’adjugeaient d’avance. La cour de Vienne sentit alors, plus encore que celle de Berlin, l’inconvénient de ces marchandages.

Si elle laissait le Directoire depuis trois mois conquérir sans résistance la Suisse et l’Italie, c’est qu’elle espérait toujours accroître son lot à Rastadt. Elle avait donné ce mot d’ordre à ses envoyés au Congrès. Pendant le mois de janvier et de février, Thugut les pressa de réclamer les Légations, les îles Ioniennes en échange de l’occupation de Rome, de la Suisse. Il comptait alors en feignant de refuser à la France la rive gauche du Rhin obtenir d’elle ces équivalents. Tandis que l’Autriche marchandait, l’Empire livra les provinces rhénanes. Ses réclamations n’avaient plus de base et sa colère fut grande. Thugut voulut, dans ce désarroi, appeler l’Europe à son aide. «Il est indispensable de s’occuper sans délai des mesures les plus propres à empêcher, s’il en est temps encore, la ruine de tous les gouvernements légitimes.»

Il était bien tard en effet; après avoir dépouillé Venise, le ministre autrichien avait mauvaise grâce à reprocher aux Français leurs violences. Il le comprit et recommença avec le Directoire ses négociations. Les conférences eurent lieu le 25 mai 1798 à Selz, en Alsace, pour qu’un Directeur, François de Neuchâteau, pût y assister. Cobenzl se plaignit de l’extension de la France; le Directeur n’y contredit pas. Il était vainqueur et patient. Il offrit en échange «des prêtres allemands, des provinces turques». Cobenzl réclama un nouveau partage de l’Italie: «c’est le grand point, le point dont tout dépend.» Les Directeurs, d’autant moins favorables à cette exigence qu’ils se sentaient en possession du Rhin, refusèrent. Après six mois d’attente, la cour de Vienne était aussi avancée qu’au traité de Campo-Formio. Elle avait perdu un temps précieux que la République avait bien employé. Thugut ne s’en consola point: «Ce n’est pas Selz, ce n’est pas Rastadt qui me rendent malheureux, disait-il, c’est l’Adige. Le bonheur pour moi était sur l’Oglio et dans les Légations.» Il ne lui restait plus de remède que dans une nouvelle guerre. Encore ne pouvait-il engager l’Autriche seule, en dehors de l’Allemagne et sans prétexte.

Si le Directoire avait au mois de mars 1798 accueilli, comme il méritait de l’être, le programme de Treilhard, son représentant à Rastadt, cette dernière consolation eût été retirée à l’Autriche. La paix eût été assurée à la République avec ses conquêtes, malgré Thugut. Les Allemands n’auraient pas sacrifié aux rancunes de la cour de Vienne l’espoir des indemnités qu’ils attendaient de l’intervention de la France. Prolonger ces espérances, les entretenir sans les satisfaire trop tôt, c’était condamner l’Allemagne, par la rapacité de ses princes, à l’impuissance. Procéder hâtivement aux sécularisations, c’était la fortifier, et, par bien des injustices, l’exaspérer.

A cette heure décisive, où la paix, avec des avantages inespérés, s’offrit une dernière fois à la Révolution, ses chefs, comme en 1795, ne consultèrent que leur intérêt et leurs passions. Le profit, et quel profit! était en 1798 au prix de leur modération. Par malheur, la modération n’entrait ni dans leur programme, ni dans leurs goûts. Il leur sembla toujours que, sans conquérir, ils ne pouvaient plus gouverner. Après avoir écrasé leurs adversaires au 18 fructidor, ils se sentirent débordés par leurs complices, et redoutaient les Terroristes qu’ils se préparaient à détruire par un nouveau coup d’État, le 22 floréal (11 mai 1798). Ces violences étaient autant de preuves de faiblesse. Les Directeurs s’efforçaient de les faire excuser et de s’affermir, en ouvrant sans cesse de nouveaux domaines à l’ardeur belliqueuse, à l’ambition des Français. L’Allemagne semblait s’offrir à Rastadt: «Il ne faut pas, écrivit de leur part Talleyrand à Treilhard, le 27 mars 1798, l’abandonner à la Prusse, à l’Autriche. Nous devons rester en état d’attaquer et rendre notre arbitrage efficace.»

N’était-il pas, d’ailleurs, très glorieux pour la France, très conforme à ses traditions, très flatteur pour son amour-propre de disposer de l’Empire, plus complètement encore qu’aux traités de Westphalie, d’en répartir à son gré les territoires et les souverainetés, de s’y constituer une clientèle, de le réduire enfin, après en avoir chassé les Habsbourg, à une sorte de vasselage déguisé, comme la Suisse, la Hollande et l’Italie. Quelle revanche séduisante du mal que l’Allemagne avait pu nous faire! Et qu’à côté de cette œuvre, celle de la monarchie française, demeurée pourtant depuis deux siècles un modèle, était encore imparfaite et provisoire! Quand Louis XIV prétendait dicter des lois à l’Europe, avait-il fait autre chose qu’esquisser une politique où il était venu se briser, par l’opposition de l’Empire et de la Hollande. Maîtresse des deux à la fois, la République pouvait dire, comme les Directeurs en 1798: «Dans la position glorieuse où les événements l’ont placée, elle peut à peu près tout ce qu’elle veut et doit diriger tous ses efforts vers une organisation nouvelle de l’Europe centrale.»

Treilhard reçut l’ordre d’y procéder sans délai. Le 2 et le 4 avril 1798, il obtint de la Diète l’abandon des biens ecclésiastiques aux appétits des princes allemands. Le principe des sécularisations fut admis officiellement par l’Empire. Et le partage commença. Les légistes français lui donnèrent une apparence juridique, comme les ministres et les députés des cours allemandes. Au fond, ils ne se faisaient pas d’illusion sur la nature de leur œuvre: «Il faudrait, s’écria un jour Treilhard, avoir une seconde Allemagne à leur distribuer.» C’était une curée. Aidé de Bonnier il s’employa de son mieux à en dissimuler la brutalité. Il prit au sérieux, compulsa, classa les mémoires qu’il recevait de Bade, de Dresde, de Deux-Ponts, de Munich. Le Directoire devait l’en récompenser, en l’appelant au mois de juin 1798 à la place de François de Neuchâteau.

La France aurait eu tout profit à ce qu’il s’épargnât cette peine. L’œuvre d’arbitrage, dont Treilhard avait prévu et voulu éviter les difficultés, était aussi périlleuse que malaisée. Elle devait mieux servir les rancunes de l’Autriche que les intérêts de la République. Dès le mois d’avril 1798 si l’Allemagne avait été plus docile et moins divisée, la cour de Vienne aurait recommencé les hostilités pour disputer aux Français des avantages que la paix leur assurait, que la guerre pouvait leur faire perdre. Elle avait eu alors un prétexte: comme pour un défi, Bernadotte avait arboré à Vienne, à la porte de son ambassade, un drapeau républicain qui fut insulté par la populace (13 avril 1798). Là-dessus l’ambassadeur français avait rompu toutes relations. Ce fut à contre-cœur, et faute de mieux, que l’Autriche les reprit à Selz au mois de mai. Elle intriguait déjà dans toute l’Europe, et ne fut satisfaite qu’en voyant se former, à la fin de l’année, une coalition nouvelle.

Le Directoire la provoqua lui-même. Le partage de l’Allemagne était à peine commencé qu’il lui parut bien lent, et déjà presque insuffisant. On résolut à Paris de le précipiter et de l’étendre par une négociation décisive, dont Sieyès fut chargé au mois de mai 1798. L’abbé, écarté du pouvoir au début du Directoire, par sa mission à Berlin, reparaît alors sur la scène politique, comme si de nouveau un instinct secret l’eût averti de la faiblesse de ses rivaux, du terme prochain de leur autorité, de l’occasion possible de jouer un premier rôle.

Mais cette fois, ce fut par ses plans diplomatiques qu’il se recommanda aux Français. Il séduisit leur ambition par un hardi programme de conquête: il leur offrait un remaniement général de l’Europe auprès duquel les audaces du Directoire n’étaient que des ébauches timides. Lorsqu’il partit le 10 mai 1798, pour Berlin, comme envoyé extraordinaire de la République, il reçut du gouvernement des pouvoirs tels qu’il était déjà le ministre des affaires étrangères et presque le premier ministre de la République. Talleyrand, désolé de voir la guerre s’étendre, impuissant à corriger des dispositions belliqueuses qu’il blâmait, abdiquait entre ses mains et lui parlait sur un ton où jamais ministre ne parla à ses agents: «Je vous serai reconnaissant de me communiquer vos propres idées. Je n’ai pas besoin de vous dire de quel poids sera votre opinion. Vous savez à quel point repose sur vous la confiance du Directoire et de la nation entière.--J’ai la certitude que je remplirai ses intentions en proposant de vous confier ce qui sera le plus difficile et du plus grand intérêt pour la République.--Vos principes sont les miens.»

Ces principes de Sieyès, c’était de hâter et de poursuivre le remaniement de l’Allemagne par un bouleversement total de l’Europe. Il prenait pour levier l’ambition et la cupidité de la Prusse. Par son concours «il espérait activer et conclure la négociation de Rastadt.» (Instructions de Sieyès, 20 juillet 1798.) Il voulait surtout que son alliance, «une association complète de moyens et de forces» procurât à la France la domination de l’Europe centrale. Unie à la première monarchie militaire de l’Europe, la République conquérante constituerait au cœur de l’Allemagne une fédération de princes assez robustes pour devenir des auxiliaires utiles, assez faibles pour être ses protégés nécessaires. C’était réaliser le rêve des Directeurs «et des maximes d’État invariables», servir la gloire de la France et ses traditions.

Mais l’invention propre de Sieyès ne consistait pas dans cette première partie de son programme. Là, il ne faisait que reprendre les plans des négociateurs de Bâle, de Campo-Formio et de Rastadt. L’alliance prussienne, depuis Valmy, avait été recherchée par tous les diplomates de la Révolution, et sans succès. Le mérite de Sieyès, sa supériorité sur ses prédécesseurs, du moins aux yeux des hommes qui alors recouraient à lui, furent les moyens qu’il offrait d’acquérir cette alliance et de la fixer enfin. Il proposait un remaniement général de l’Europe orientale, si favorable à la Prusse qu’il ne doutait pas, en partant pour Berlin, de la conquérir à ses vues dès le premier jour. La Pologne, «reconstituée en corps de nation» sous la protection des Hohenzollern, devenait le centre de leur royaume, transféré au nord et à l’est de l’Allemagne; en compensation des agrandissements de la France au delà du Rhin, la Prusse s’étendait sur la Vistule, se transformait en puissance orientale, limitait la Russie, en lui arrachant sa victime: un beau rôle, semblait-il, et un grand profit. Il ne tenait qu’à l’Autriche d’en trouver de semblables en Orient, si elle laissait l’Allemagne aux Français, et se réservait la Turquie.

Alors, alliée de l’Espagne, de la Hollande, de la Suisse, de l’Italie, des principaux membres du corps germanique, la France disposerait de toute l’Europe, depuis l’Elbe jusqu’au fond de la Méditerranée, et réduirait l’Angleterre à merci, tandis que la Russie serait rejetée dans les plaines de l’Asie par la Prusse et l’Autriche chargées de la garde du vieux monde. Toutes les questions qui depuis deux siècles occupaient les hommes d’État, du même coup, seraient résolues: la lutte des puissances maritimes, le règlement des affaires d’Allemagne, et les affaires d’Orient, de la Baltique à la mer Rouge. Des trois puissances qui s’étaient singulièrement agrandies aux dépens de la France, l’une, l’Angleterre serait rejetée à la mer; les autres, la Prusse et la Russie refoulées dans les plaines de l’Est. Et la France, replacée au premier rang par les efforts de la diplomatie républicaine, à l’abri de toute coalition possible, ferait une Europe nouvelle à son image et à son profit: «Dictons la paix dans le cabinet, comme sur le champ de bataille, écrivait Talleyrand le 23 mars. Faisons plus et mieux.» Sieyès allait à Berlin, avec l’espoir de dicter des lois à l’Europe, après avoir donné tant de constitutions aux Français.

Sa négociation, pas plus que celle qui se continuait à Rastadt par les soins de Debry, Bonnier et Roberjot, ne devait aboutir. Sa raideur, en partie voulue, déplut à la cour de Berlin. La Russie sollicitait le roi de Prusse de se déclarer contre la République, tandis que Sieyès employait tour à tour la menace, l’insolence et la ruse pour convaincre le ministère prussien d’une alliance avec le Directoire. Toutes ses armes diplomatiques s’émoussaient contre la froideur du roi et de ses conseillers, contre leur parti pris de ne pas se compromettre. Négligé, mécontent, Sieyès demeura six mois encore à Berlin, dans l’attente vaine d’une réponse qui ne devait jamais venir.

Les plénipotentiaires de Rastadt prolongèrent également leur séjour en Allemagne jusqu’au mois d’avril 1799, bien qu’au début de cette année, l’Autriche fût décidée à commencer la guerre, après même qu’elle l’eut commencée. Le jeu était plus dangereux pour eux que pour Sieyès et se termina par un drame. Ils le poursuivaient cependant, encouragés par les résultats de leurs négociations. Au mois d’octobre 1798, de plus en plus séduits par les offres du Directoire, les princes allemands avaient abandonné à la France certaines places fortes de la rive droite du Rhin. La Bavière se montrait particulièrement empressée et complaisante: à défaut de l’alliance prussienne, les envoyés français croyaient pouvoir escompter, dans la lutte qui allait reprendre contre les Habsbourg, le concours des princes d’Empire, intéressés à défendre, à consacrer l’œuvre avantageuse pour eux du Congrès. Leurs calculs étaient justifiés par le fait que le roi de Bavière, le duc de Wurtemberg, la diète même gardèrent jusqu’à la dernière extrémité les agents français Alquier à Munich, Trouvé à Stuttgart, Bacher à Ratisbonne. L’Autriche dut employer la force pour les expulser. Le refus que les diplomates allemands opposèrent, le 25 avril encore, à l’archiduc Charles de dissoudre le Congrès, même en présence de l’armée autrichienne, était plus caractéristique encore. Il perdit les plénipotentiaires, en leur inspirant une confiance excessive dans les bonnes dispositions de l’Allemagne.

L’état d’esprit des officiers allemands ou hongrois au service de l’Autriche ne ressemblait guère à la bienveillance générale des cours germaniques et de leurs ministres. Les lieutenants de l’Archiduc, le général Schmidt, le colonel Barbaczy étaient exaspérés qu’on tolérât sur le sol de l’Empire les agents du Directoire; ils le laissaient voir à leurs troupes. Trois jours après que l’Archiduc eut ordonné de la façon la plus stricte aux plénipotentiaires français de repasser le Rhin, ceux-ci étaient attaqués, dans la nuit du 28 avril, au sortir de Rastadt; Bonnier et Roberjot étaient tués par des hussards szecklers, Debry n’échappait que par miracle.

Poussé jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, le Congrès de Rastadt qui se terminait par un crime, on dit alors un guet-apens, ne devait pas être fatal aux hommes seulement que le Directoire avait chargés d’appliquer à l’Allemagne sa politique conquérante. Il devait être fatal à la République elle-même. A un moment donné les négociations de Rastadt auraient pu lui procurer une paix solide.

Comme la mission de Sieyès à Berlin, ces négociations étendues à un partage véritable de l’Europe allaient au contraire obliger la République à un effort, cette fois supérieur à ses forces, tel que pour le soutenir pendant quinze années la France acceptât la dictature de Bonaparte.

Lorsqu’en 1793 les Républicains unirent contre eux, en occupant les Pays-Bas, les puissances maritimes aux puissances allemandes qui leur disputaient le Rhin, ils avaient imposé à la France le poids d’une double guerre sur le continent et sur la mer, toujours fatale à la nation. Elle l’avait supportée comme par miracle. En fait, son énergie avait rencontré dans les circonstances un concours inespéré. Les complications de l’Orient, les partages de la Pologne, l’état chancelant de l’empire ottoman lui avaient créé une diversion précieuse. Elle eut le bonheur de n’être pas mêlée à ces affaires lointaines, tandis que ses adversaires, les Allemands surtout, ne pouvaient s’en désintéresser. Elle vit la guerre continentale ralentir et cesser à Bâle, à Leoben, à Campo-Formio.

Le jour où les hommes de la Révolution vinrent à Rastadt avec le dessein d’installer en Allemagne la domination de la France, après l’avoir établie en Italie, ils franchirent la distance qui, de toute l’étendue de l’Europe centrale, séparait nos frontières des plaines de la Vistule et de la péninsule des Balkans. Ils inquiétèrent, outre les puissances allemandes et maritimes, les puissances orientales dont les querelles avaient été pour eux jusque-là une sauvegarde. Partout désormais ils se trouvèrent en contact et en conflit avec l’Europe.

Bientôt même, en acceptant l’expédition d’Égypte, ils donnaient à la question d’Orient que leur témérité rallumait, avant d’avoir réglé les autres, une telle extension que tout le vieux monde en fut bouleversé.

BIBLIOGRAPHIE

I.--Pour l’histoire du Directoire, de sa politique et de sa diplomatie consulter:

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SOREL. Revue historique, tomes XVII et XVIII.

SOREL. L’Europe et le Directoire. (Revue des Deux-Mondes, 15 juillet et 15 août 1897.)

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R. KŒCHLIN. La politique française au congrès de Rastadt. (Annales de l’École des sciences politiques, 15 janvier et 15 juillet 1886, 15 avril 1887, 15 avril 1888, 15 juillet 1888.)

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BONNAL. Les armées de la République.--Histoire de Desaix, 1884.--Chute d’une République: Venise, 1885.--Guerre de Hollande.

Documents:

Messages, arrêtés et proclamations du Directoire. Paris, s. date, 6 vol. in-8º.--A. SCHMIDT. Tableaux de Paris pendant la Révolution française (trad. Viollet), tome III.--VICTOR PIERRE. Le 18 fructidor. Paris, 1893, in-8º.--BABEAU. La France et Paris sous le Directoire. Paris, 1888 (traduction d’une correspondance anglaise de 1798).--Akten aus der Zeit der helvetischen Republik, 1886, tome Ier.--TRATCHEVSKI. Documents sur les rapports de Paul Ier avec la France (Société impériale d’histoire de Russie, tome 70).--SANDOZ ROLLIN, ministre de Prusse. Correspondance (dans le volume de BAILLEU cité plus haut).--LA RÉVEILLÈRE-LEPEAUX. Mémoires, 3 vol., 1895.--GOHIER. Mémoires, 2 vol. 1824.--BARRAS. Mémoires, 4 vol., Paris, 1896.--TALLEYRAND. Mémoires, tome Ier.--PALLAIN. Le ministère de Talleyrand sous le Directoire, Paris, 1891.--MATHIEU DUMAS, THIBAUDEAU, HYDE DE NEUVILLE, mémoires cités plus haut.

II.--Pour Napoléon, pendant cette période:

LANFREY. Histoire de Napoléon, tome Ier, Paris, 1875.

IUNG. Bonaparte et son temps, 1769-1799, 3 vol. in-8º. Paris, 1880-1881.

MASSON. Napoléon inconnu, 2 vol. Paris, 1896.

MASSON. Napoléon et sa famille, 2 vol. Paris, 1898.

CHUQUET. La jeunesse de Napoléon, 2 vol. Paris, 1898.

Dr A. FOURNIER. Napoléon Ier (trad. Jaeglé). Paris, 1891.

TAINE. Les origines de la France contemporaine, tome V: le Régime moderne.

A. SOREL. Bonaparte et Hoche. Paris, 1896.

YORCK VON WARTENBURG. Napoléon als Feldherr, 2 vol. Berlin, 1887, 1890.

Sur certains épisodes:

GAFFAREL. Bonaparte et les républiques italiennes. Paris, 1894.

PELLET. Bonaparte en Toscane (1796) (Revue politique et littéraire, 1887).

BELLOC. Bonaparte et les Grecs. Paris, 1826.

ANTONOPOULOS. Bonaparte et la Grèce (Nouvelle Revue, 1889).

Documents:

En dehors de ceux qui sont cités ou utilisés dans les volumes précédents, consultez:

Surtout Correspondance générale de Napoléon. Paris 1855-1868, et y ajouter: Ungedrückte Briefe Napoleons aus den Iahren 1796-1797, éditées par Hueffer (Archiv. für Œsterreichische Geschichte, XLIX).--Lucien BONAPARTE. Mémoires, édit. Iung, 2 vol. Paris, 1882.--LANDRIEUX. Mémoires (Revue du Cercle militaire, 1887).--BOURRIENNE. Mémoires, 1829-1831.--MARMONT. Mémoires. Paris, 1857.--MIOT DE MELITO. Mémoires. Paris, 3 vol. 1833.--Et le livre de HÜFFER cité précédemment: Die deutschen Mächte, 1869, 3 vol.

III.--Pour l’Italie si importante à cette époque:

Outre les histoires de Carlo Botta et de Franchetti déjà cités, consultez:

TIVARONI (Carlo). Storia del risorgimento italiano, 3 vol. Milan.

FRANCHETTI (Aug.). Articles publiés dans la Nuova Antologia, 1er août et 6 juin, 1er et 15 déc. 1889 et surtout: Della Unita italiana nel 1799 (1er avril 1890).

BIANCHI (N.). Storia della monarchia piemontese.

CARUTTI. Storia della corte di Savoia durante la rivoluzione, 2 vol. in-8º, 1873.

MELZI. Memorie, documenti e lettere, édit. G. Melzi. Milan, 1865.

STENDHAL. Souvenirs de Milan en 1796 (Revue des Deux-Mondes, 1er sept. 1855).

G. DE CASTRO. Milano e la republica cisalpina. Milan, 1879.

BIADEGO. Le Pasque Veronesi. Vérone, 1885.

S. ROMANINI. Storia documentata di Venezia. Venise, 1852-1864, 11 vol.

A. SARFATTI. Memorie del Dogado Lodovico Manin. Venise, 1864.

ARTAUD. Histoire de Pie VII. Paris, 2 vol. 1833.

G. SALA. Diario romano (1798-1799) 4 vol. Rome, 1882.

CONFORTI (L.). Napoli dal 1789 al 1796;--Napoli nel 1799, etc., 3 vol. Naples, 1886.

HERVEY DE SAINT-DENIS. Histoire de la Révolution dans les Deux-Siciles. Paris, 1856.

HELFERT (DE). Fabrizio Ruffo (trad. ital.). Florence, 1884.

ID. Kœnigin Karolin v. Neapel. Vienne, 1878.

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VII. LA CAMPAGNE D’ÉGYPTE

ET

LA QUESTION D’ORIENT A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Au moment où le Directoire provoque l’Europe à former contre la France une coalition plus redoutable que les précédentes, lorsqu’il prétend disputer à la fois la mer aux Anglais, à l’Empereur, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, et jusqu’à la Pologne au tsar, une flotte française, une des dernières qui lui restât, emporte 40 000 Français parmi les meilleurs, vers l’Égypte: à leur tête, du théâtre de la guerre où leur présence semblait indispensable, s’éloignent le vainqueur de l’Autriche et ses auxiliaires, Kléber, Desaix, Lannes, Murat.

Une telle entreprise, à la veille d’une guerre européenne décisive, semblait le dernier mot d’une diplomatie qui accumulait les difficultés, comme par gageure. Les contemporains, frappés de l’inutilité et du danger de cet effort lointain, embarrassés de l’expliquer, ont été amenés à croire que les Directeurs cherchaient en cette affaire la satisfaction de leurs intérêts particuliers, de leurs rancunes. Ils les ont accusés d’avoir voulu éloigner le plus possible Bonaparte et ses soldats: «Les avocats ont voulu se débarrasser du héros, écrit Lucien dans ses Mémoires: on leur reprocha cette perfidie.»

Ces accusations ont souvent été reprises par l’histoire, depuis que les Français, à l’approche des Russes victorieux en Italie, les eurent formulées contre le Directoire en juillet 1799. Il a paru, comme on le dit alors, qu’en déportant 40 000 Français dans les déserts de l’Arabie, les Directeurs étaient responsables des malheurs de la patrie. Un émigré d’allures louches, agent secret de la République et des royalistes, Montgaillard, en 1825, a répandu par ses récits d’histoire contemporaine cette explication que le caractère personnel de la diplomatie directoriale rendait d’ailleurs plausible. Le Mémorial de Sainte-Hélène a fait une légende de la jalousie des avocats contre le général de l’armée d’Italie et des moyens qu’ils employèrent pour le perdre au risque de perdre la France elle-même.

Au moins faut-il entendre la défense des accusés. La Réveillère-Lepeaux, alors directeur, l’a présentée dans ses Mémoires: «Tout ce que cette entreprise, dit-il, a de véritable grandeur, comme tout ce qu’elle peut avoir de téméraire et d’extravagant soit dans la conception, soit dans l’exécution appartient en propre à Bonaparte. L’idée n’en était jamais venue au Directoire ni à aucun de ses membres. Son ambition et son orgueil ne pouvaient plus supporter l’idée de n’être plus en évidence, ou d’accepter un emploi qui l’eût placé sous les ordres des directeurs.» Comme nous savons d’ailleurs, et par le témoignage même du frère de Bonaparte, Lucien, qu’au Directoire La Réveillère fut toujours et nettement hostile à cette expédition d’Égypte, «bonne à nous attirer une guerre avec la Turquie, à éloigner de France le meilleur de nos généraux et trente mille hommes d’élite», sa défense paraît justifiée: le procès qu’on lui a fait, à lui et à ses collègues, paraît mériter une revision.

Voici d’ailleurs un aveu précieux de Bonaparte dans ses Mémoires rédigés par Bertrand. «Pour qu’il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvât des revers en son absence et que son retour rappelât la victoire sous les drapeaux.» Et l’aveu se reproduit dans le Mémorial dont le rédacteur n’est pas gêné par les contradictions: «La position de Napoléon était délicate. Il n’était pas temps de prendre une marche audacieuse. C’est dans cette délicatesse de position que je crois trouver les principales raisons de la conclusion de la paix de Campo-Formio, et aussi de l’entreprise d’Égypte.» Les complices des desseins de Bonaparte à cette époque, d’ailleurs, font les mêmes déclarations que les confidents de sa pensée. Talleyrand s’est fort employé à l’expédition d’Égypte; or il dit: «Le jeune général ne voulait pas aller se perdre dans la foule des simples généraux. Il voulait tenir en haleine la renommée. Après la paix de Campo-Formio, il vint proposer à Paris au Directoire la conquête de l’Égypte.»--«Et les directeurs ne firent que lui céder», conclut Lucien.

Répliques des uns, aveux des autres, ne laissent aucun doute à qui veut impartialement établir les responsabilités de cette entreprise d’Égypte si différente de celles que méditait le Directoire. Elle appartient, comme le traité de Campo-Formio qui l’a rendue possible, à la politique de Bonaparte. Elle est le second acte important de son œuvre personnelle, cette œuvre qui vint s’ajouter à l’action du gouvernement français, sans s’y confondre pourtant, puisqu’elle la contrarie. Déjà l’histoire de France ne se fait plus seulement dans les armées et les conseils de la République; elle se fait parallèlement dans l’armée et selon les desseins de Bonaparte.

Le plus malaisé, c’est d’expliquer les motifs qui ont déterminé le général de l’armée d’Italie à s’éloigner, pour courir cette aventure, du théâtre de ses intrigues et de ses succès. L’explication fournie par ses amis ou ses Mémoires paraît avoir été réglée ultérieurement: Bonaparte eut besoin, à son retour, de faire excuser un départ qui, en 1798, avait pu paraître une trahison, «une résolution criminelle», disait Lucien.

Comme alors il se présenta en sauveur aux Français, il était naturel qu’il rattachât à ce rôle, dont l’utilité parut démontrée, ses actes antérieurs. Si, en brumaire, il avait pu arracher la France aux Directeurs qui compromettaient la Révolution, c’est qu’auparavant, en s’exilant, il s’était arraché lui-même à leurs perfidies. Plus tôt, il se fût perdu; ses ennemis l’auraient ruiné. Par la fuite il se sauvait, et se réservait pour l’heure où il sauverait la Révolution et la France. «Il fallait chasser les avocats. On le pressait de se mettre à la tête de la République, mais il ne pouvait encore marcher seul. Il craignit de compromettre son caractère. Il partit, résolu de reparaître, dès que les circonstances rendraient sa présence utile et nécessaire.»

Il est très certain qu’à son retour d’Italie, en 1797, Bonaparte fut pour le Directoire un sujet d’inquiétude, par les désirs et les flatteries de certains personnages un danger. L’envoyé de Prusse notait alors «qu’il pouvait prétendre à l’autorité». Rien ne prouve qu’il en eut le projet formé. Il ne voulait plus obéir et refusait de servir contre l’Angleterre. Mais de là à commander lui-même en France il y avait loin encore. Au mois d’avril 1798, après l’incident qui se produisit à l’ambassade de Vienne, avant que les conférences de Selz n’eussent retardé la guerre avec l’Autriche, Desaix affirmait à Mathieu Dumas que Bonaparte eut l’idée du coup d’État et songea à ne plus partir pour l’Égypte. Rewbell lui aurait intimé l’ordre d’aller prendre à Toulon le commandement qu’il avait sollicité. A cette époque, l’expédition d’Égypte était prête et depuis six mois décidée. Ce n’était pas le désir de se réserver en France pour un rôle ultérieur qui la recommandait à Bonaparte.

Depuis le mois d’août 1797, celui-ci songeait à satisfaire son ambition en Orient. C’était le rêve de ses premières années dont ses succès en Italie le rapprochaient insensiblement. En novembre 1796, au lendemain d’Arcole, il étudiait déjà avec ses aides de camp la question des îles Ioniennes, étape nécessaire de l’Italie à demi conquise vers la Grèce qu’il rêvait d’émanciper. Au mois d’août 1797, à Passeriano, tandis qu’il confiait à Bourrienne son mépris pour l’Europe et son goût pour les grands empires de l’Orient, il s’assurait des îles Ioniennes, nouait des intrigues avec Poussielgue pour occuper Malte, en chargea Brueys, établit une correspondance avec le pacha Ibrahim et les Albanais par l’intermédiaire du général Chabot. Le démembrement de l’empire turc lui semblait indiqué et prochain: «Il faut le soutenir ou en prendre notre part», écrit-il à cette époque.

Tous ses confidents et ses flatteurs, ceux qui ont pu pénétrer sa pensée au retour d’Italie, nous le montrent occupé de ces projets. «Une immense ambition de gloire, le plus noble des égoïsmes, atteste Lucien, est entré pour beaucoup dans la détermination de Napoléon. Une course victorieuse sur les traces d’Alexandre devait remuer son âme.»--«Il n’était pas impossible, ajoute Talleyrand, qu’il pût se faire en Orient une souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers moyens. Apparaître aux chrétiens d’Orient, à tous les Grecs, comme un libérateur prêt à briser leurs fers, voilà ce qu’il demandait à ses troupes d’Italie, comptant pour le reste sur le nombre, l’énergie, la reconnaissance de ces mêmes Grecs.» Enfin, Bonaparte ne désavouait pas les flatteries de Fontanes: «Le théâtre d’Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à votre correspondance avec les peuples de Grèce. Je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois l’étendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail. Ce serait une étrange manière de renouveler l’empire d’Orient et celui d’Occident.»

Assuré de l’Italie par la paix dont il disposait, maître de son armée, et menacé de déchoir s’il la quittait pour rentrer dans le rang, et pour servir ailleurs, Bonaparte est attiré vers l’Orient, où son ambition ne rencontrera pas les limites étroites des vieux États européens. Il confie, avant le traité de Campo-Formio, ses projets à Talleyrand, alors ministre, et déjà son complice. De leurs entretiens se forma au mois d’août 1797 l’idée d’une entreprise sur l’Égypte.

Plus tard, en l’an VII, accusé par l’opposition et par Delacroix d’avoir favorisé ce projet, Talleyrand s’en est défendu. Sa défense alors ne fut que mensonge: il avouait en février 1798, à l’envoyé de Prusse, être l’auteur de l’entreprise et s’en vantait: «Je vais vous confier des projets qui m’appartiennent. J’ai proposé une affaire qui pourra étendre la sphère de nos colonies.» Nul doute qu’au général impatient de se tailler une souveraineté en Orient, le diplomate n’ait désigné «particulièrement les provinces de l’empire turc baignées par la Méditerranée, et l’Égypte qui pourrait devenir d’une grande utilité.» Ce sont les termes mêmes qu’il employait dans une lettre à Bonaparte du 23 août 1797. S’il ne l’a pas poussé vers l’Orient, où de lui-même il allait par la fatalité de son ambition, entraîné par ses victoires, il lui a en tout cas désigné aussitôt l’Égypte.

C’était en effet la partie essentielle du programme de politique étrangère que Talleyrand apporta en juillet 1797 aux hommes de la Révolution, incapables de le comprendre et de l’appliquer, plus utile à la France que le leur, s’ils l’eussent suivi. Fidèle à cette pensée des derniers diplomates de l’ancien régime, avertis par l’expérience, que la France n’avait plus rien à prétendre sur le continent ni à gagner par la guerre, Talleyrand souhaitait qu’elle reprît son rang dans le monde des colonies, hors d’Europe, à la faveur d’une paix européenne. En 1792, il désignait l’Amérique du Sud; en 1797, il pensait à l’Égypte, «une colonie qui vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait perdues.»--«Après une révolution, disait-il, il faut ouvrir de nouvelles routes à l’industrie, donner des débouchés à toutes les passions.»

A son retour d’Amérique, à la veille d’entrer au ministère, il allait lire à l’Institut deux Mémoires qui, sous une apparence scientifique, étaient les vraies préfaces de sa politique prochaine; l’un sur les Relations commerciales de l’Angleterre et des États-Unis (24 mars 1797), l’autre du 13 juillet sur les Avantages des colonies nouvelles. «Il faut attacher, disait-il, à ces entreprises les hommes agités qui ont besoin de projets, les hommes malheureux qui ont besoin d’espérances.» Et il semblait désigner Bonaparte et les émigrés. Il précisait enfin en rappelant les desseins de Choiseul-Gouffier qui négociait avant 1789 la cession de l’Égypte à la France.

La paix continentale était nécessaire comme toujours au succès de ces entreprises coloniales. Elle parut être entre les mains de Talleyrand au mois de juillet. Il approuvait et encourageait comme ministre la négociation de Campo-Formio; il négociait avec Pitt; il chargeait Caillard de ménager une réconciliation avec Paul Ier: «Je veux la paix, confiait-il à Sandoz Rollin, par le moyen le plus sûr, des pourparlers avec l’Angleterre.» Et comme s’il en était le maître, il en escomptait les effets. Alors, pour occuper Bonaparte au service de la politique coloniale qu’il méditait, il le dirigeait, impatient d’agir en Orient, sur l’Égypte.

C’est grand dommage que chez Talleyrand, le caractère ait été aussi bas, aussi aveuglément soumis aux circonstances que l’esprit était haut et clairvoyant. Il savait la paix nécessaire à la France: elle l’était d’une façon générale, et pour ses projets. Pourtant on le voit après le 18 fructidor servir la politique agressive du Directoire, rompre pour lui plaire les conférences de Lille, et donner, sur son ordre, aux plénipotentiaires de Rastadt les instructions les plus violentes. «En quel moment suis-je entré en place! Le moyen de travailler à la tranquillité générale», avait-il l’air de dire à l’envoyé de Prusse. Ses regrets ne sont point une excuse. Et ce n’en est point une davantage que sa façon de concilier alors sa docilité et les indications contraires de sa propre expérience. Talleyrand apparaît en cette heure décisive ce qu’il sera plus tard à Erfurt, servant son maître avec complaisance, et le desservant en secret, comme pour mettre sa conscience à couvert des fautes auxquelles il n’a pas le courage de se refuser.

Obligé par les événements de fructidor de renoncer à son programme pacifique, il étendait le champ des complications continentales où le Directoire entraînait la France en poursuivant avec Bonaparte le plan de la campagne d’Égypte. «Vos idées par rapport à l’Égypte sont grandes, lui écrivait-il le 23 septembre, et l’utilité doit en être sentie. Je me borne à vous dire aujourd’hui que si l’on en faisait la conquête, ce devrait être pour la Porte, pour déjouer les intrigues anglaises et russes qui se renouvellent en ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et les avantages commerciaux. L’Égypte comme colonie remplacerait bientôt les Antilles.» Engager la France dans cette entreprise coloniale au moment où, complice du Directoire, Talleyrand la poussait à une véritable conquête de l’Europe, cela devenait une trahison, alors que c’eût été un bienfait de lui créer cette diversion à la faveur d’une paix générale. Talleyrand ne s’arrêta pas à ce scrupule. On eût dit que cette expédition, utile en principe, était à ses yeux la rançon de toutes les entreprises funestes auxquelles il s’associait. Le 27 septembre, il accordait à Bonaparte la permission d’envoyer à Malte comme à une première étape Brueys et la flotte du Levant.

Dès lors et jusqu’à la fin de l’année, sous l’œil bienveillant de Talleyrand, l’expédition d’Égypte se prépara comme un complot. Bonaparte revint de Rastadt, en toute hâte, après avoir réglé les conventions militaires. Il acceptait le commandement des flottes destinées contre l’Angleterre, en refusant celui des armées, pour disposer de la marine à son gré. Tandis que le Directoire concentrait les flottes à Brest pour une opération décisive dans la Manche, il feignait d’inspecter les côtes françaises, avec le dessein bien arrêté d’y recueillir des arguments contre les ordres qu’il recevait. «Opérer une descente sans être maître de la mer, est l’opération la plus hardie, la plus difficile que l’on puisse faire.» Et, pendant ce temps, au lieu d’appeler Brueys de la Méditerranée dans l’Océan pour réunir toutes les forces françaises, il lui commandait de s’arrêter à Malte (14 novembre). Il l’encourageait à désobéir au Directoire qui lui ordonnait de revenir à Toulon, puis à Brest. Brueys, pour lui faire sa cour, était encore, au mois de février 1798, arrêté devant Malte.

Peu à peu, avec toutes sortes de précautions, Bonaparte démasqua ses plans. Il se gardait bien de parler de ses vues sur l’Orient. Il s’offrait à combattre les Anglais, mais autrement, et selon lui, plus sûrement. C’était dans leurs colonies qu’il fallait les atteindre et s’en aller ruiner, par le plus long chemin, par l’Égypte, les ressources qu’ils tiraient de l’Inde. Éloquent, renseigné, actif, il se fit de plus en plus, vers le mois de janvier, écouter.

A cette époque le ministère de la marine ordonna d’armer une division à Toulon pour renforcer la flotte de Brueys. Talleyrand joignit ses arguments à ceux de Bonaparte. Ils se rencontraient à l’Institut, où, dans des entretiens avec Berthollet et Monge, l’expédition prenait un autre caractère encore, «destinée à éclairer le monde, à procurer un trésor aux sciences». Puis en l’hôtel où Talleyrand donnait des fêtes en l’honneur du général, Bougainville, Fontanes encourageaient l’entreprise de leur autorité, de leurs flatteries. Tout cela servit à masquer les véritables desseins du général, que le ministre dans ses bureaux servait en secret. Il étudiait les projets de conquête anciens que lui retraçait un consul général en Égypte, alors en congé, Magallon. Il envoyait l’auteur de nombreux mémoires sur le Levant, Comeyras, préparer, à titre de «commissaire de la mer Égée», l’expédition (7 janvier 1798).

Quand l’affaire vint en délibération devant le Directoire, l’intervention de Talleyrand fut surtout décisive. Bonaparte avait beau dire qu’il ne cherchait en Orient que la ruine de l’Angleterre. Son intention n’apparaissait pas moins de démembrer la Turquie: le danger était réel pour la France de se mettre un nouvel ennemi sur les bras, lorsque tant de fois et à l’heure présente les Turcs lui avaient servi et pouvaient lui servir d’auxiliaires contre l’Europe. Fallait-il détruire l’empire ottoman, alors que l’on songeait à reconstituer la Pologne? Les craintes du Directoire étaient fondées: Talleyrand se chargea de les endormir. Il représenta que Bonaparte ne ferait pas la guerre aux Turcs, mais aux mameluks indociles au sultan, dociles aux menées des Anglais, qu’il conquerrait l’Égypte pour le compte de son maître légitime. Il s’offrit même d’aller porter ces assurances à Constantinople. Pressés par Bonaparte, rassurés par Talleyrand, les Directeurs cédèrent. Au mois de mars et d’avril 1798, l’aile gauche de l’armée d’Angleterre fut formée à Toulon. La flotte partit le 19 mai. Talleyrand n’alla pas à Constantinople: «sa nomination aurait été dangereuse. Elle eût révélé le secret de l’entreprise.» Il ne se souciait pas d’être mis aux Sept-Tours, comme ce fut le sort de notre envoyé Ruffin, à la nouvelle de la bataille d’Aboukir (2 juillet 1798). Il se contenta de recommander à notre agent des îles Ioniennes de la prudence dans ses rapports avec les Grecs, pour ne pas provoquer la colère des Turcs. L’expédition d’Égypte y suffit. La Turquie nous déclara la guerre.

Tel fut l’effet immédiat de cette entreprise, uniquement utile aux ambitions de Bonaparte, de rouvrir la question d’Orient, et cette fois d’y engager la France. Talleyrand, après l’avoir recommandée pour d’autres raisons, approuvait le Directoire de se lancer dans cette aventure: «Si Bonaparte s’établit en Égypte, disait-il, qui empêchera la flotte française s’unissant à celle de la Turquie, pour consoler cette puissance, de l’aider à reconquérir la Crimée? Nous pouvons marcher à Constantinople. La destruction de Kherson et de Sébastopol serait la juste vengeance de l’acharnement insensé des Russes.»

Provoquer sans raison la Russie, lui livrer les Turcs, qui allaient devenir nos ennemis, et non pas nos alliés, unir le tsar et les Anglais contre nous, voilà les seuls résultats qu’il fallait attendre de ce nouvel effort de la France dans la Méditerranée. Dans les guerres précédentes, les divisions des puissances orientales, la diversion que leur âpreté à se partager la Pologne avait créée, avaient été pour la République des chances inespérées. Dans cette guerre qui se préparait, elle perdait d’avance le bénéfice de la position par laquelle elle s’était deux fois sauvée. Talleyrand lui traçait un vaste programme: attaquer l’Angleterre en Irlande, et conquérir l’Allemagne jusqu’à Hambourg pour lui fermer le continent, tandis que l’on conquérait le reste de l’Europe (juillet 1798). Ce n’était point assez: il lui fallut suivre et soutenir Bonaparte en Orient, bouleverser l’Europe de la Manche à la mer Noire, par ses seules forces, contre toute l’Europe coalisée par tant d’ambition.

L’expédition d’Égypte fut en effet pour la Russie et pour l’Angleterre, Talleyrand l’avoue, le point sensible. A la seule nouvelle des préparatifs de Toulon, Paul Ier donna l’ordre d’armer ses flottes à Odessa et à Sébastopol, offrit son alliance aux Turcs et ses vaisseaux à l’Angleterre. Le gouvernement anglais pendant deux mois hésita entre une intervention en Égypte et la nécessité de se protéger contre les Irlandais Unis, dont la révolte, concertée avec la France, était fixée au 23 mai 1798. Ce fut au mois de mai seulement que de Londres Nelson reçut l’ordre d’arrêter la flotte française dans le golfe de Lion. Une tempête l’empêcha de surprendre Brueys et de sauver Malte. Au mois de juillet il reçut des renforts, et se mit à la poursuite des Français. La prise de Malte détermina Paul Ier: l’amiral Ucsakoff reçut l’ordre de gagner la mer Égée. Les flottes de l’Angleterre, de la Russie et bientôt celle de la Turquie se rapprochaient pour nous enfermer en Égypte.

Sans doute, jusqu’en décembre 1798, il n’y eut pas entre les cours de Londres et de Pétersbourg d’alliance formée. Leurs intérêts les rapprochaient insensiblement. Mais, comme toujours, l’égoïsme et la cupidité divisaient les puissances européennes. La Russie hésitait à se déterminer si elle n’était assurée du concours de la Prusse. En mai 1798, Paul Ier avait envoyé Repnin à Berlin pour solliciter le roi d’épargner à l’Allemagne une ruine totale. Frédéric-Guillaume III recevait alors la visite de Sieyès qui l’invitait au contraire à précipiter avec la France cette ruine et à y chercher son profit. Le roi de Prusse, comme plusieurs de ses ancêtres, avait «des dispositions thésaurisantes». Deux parties s’offraient, il ne voulait jouer qu’à coup sûr: en attendant il restait neutre. Son inaction enchaîna longtemps la Russie.

Les hésitations de l’Autriche d’autre part retenaient l’Angleterre. L’empereur François II et son ministre Thugut faisaient le même calcul que le roi de Prusse. L’amitié de la France leur avait procuré Venise et leur laissait espérer mieux encore dans le partage de l’Allemagne qui se préparait au congrès de Rastadt. «Une bonne paix valait mieux que la guerre», disait encore Thugut au ministre anglais à Vienne, Eden, en décembre 1798. Pourtant, il supputait les avantages d’une coalition qui pourrait écraser la France, négociait avec la Russie au mois d’août pour obtenir une armée qui lui rendît l’Italie tout entière, et demandait de l’argent à Pitt pour reconstituer celles de l’Autriche. S’il faisait la guerre, il la voulait très lucrative et peu coûteuse. L’Angleterre hésitait à servir ses intrigues et sa cupidité.

Bonaparte profita de ces délais pour s’installer en Égypte. Il entraînait ses soldats dans le désert par les mêmes discours qu’il leur avait tenus dans les plaines du Pô. Aux Égyptiens, comme aux Italiens, il promettait la liberté, et détruisait aux Pyramides l’armée des mameluks (21 juillet 1798). Nelson, il est vrai, ruinait sa flotte à Aboukir, le 1er août. Mais, séparé de la France, Bonaparte ne vit dans ce désastre qu’un motif de plus d’organiser sa conquête, tout seul et pour lui seul. «Les Anglais nous obligeront, disait-il à Kléber le 24 août, à faire de plus grandes choses encore que nous ne voulions.» Il procéda à la constitution de l’État qu’il rêvait de fonder en Orient, mit en valeur le sol de l’Égypte pour créer les ressources dont il avait besoin, établit des usines, des imprimeries, appela à la vie ce pays endormi depuis des siècles dans le fanatisme musulman, écrasé par la domination des mameluks. Une révolte qui éclata au Caire, le 24 octobre, offrit à Bonaparte l’occasion de vaincre, par un massacre qui servît d’exemple, les résistances opposées à son œuvre par les fanatiques de l’Islam. Les Droits de l’homme furent adjoints au Coran. Entre les mains du conquérant, l’Égypte devenait l’État à demi musulman, à demi occidental qu’elle est restée en ce siècle. En quelques mois, elle avait reçu son empreinte durable.

Plus qu’aucune autre puissance, l’Angleterre s’effrayait de ces résultats. Par ses flottes du moins maîtresse de la Méditerranée, elle s’y installait pour empêcher Bonaparte de rattacher à la France cette colonie d’Égypte si rapidement créée. Nelson occupait Port-Mahon, la Sardaigne. Il reçut l’ordre surtout de se rendre à Naples, où le ministre de la reine Caroline, Acton, appelait à son aide les Anglais. La cour de Naples, qui avait poussé celle de Vienne à signer la paix de Campo-Formio, délivrée par cette paix de la crainte de Bonaparte, jugeait le moment venu de disputer aux Français l’Italie. Elle négocia un traité avec l’Angleterre (1er décembre), avant d’attaquer Championnet et son armée dans les États romains. En soi, l’alliance du roi de Naples était pour les Anglais un faible avantage: en un mois Championnet eut raison de ses troupes et fonda, le 23 janvier 1799, la République Parthénopéenne. Mais cette alliance était, par ses conséquences, plus importante: elle allait devenir le germe d’une coalition européenne contre la France.

Pendant la fin de l’année 1798, l’Angleterre s’acharna à constituer cette ligue: il s’agissait de disputer sur le continent, comme elle y avait toujours réussi, la mer, les colonies à sa rivale. Un instant, son envoyé à Berlin, Thomas Grenville, avait cru décider la Prusse, en lui offrant les Pays-Bas (décembre 1798). Puis, Frédéric-Guillaume III avait reculé devant la guerre, et traîné la négociation: «On peut toujours passer, disait-il, de la négociation à la guerre. Mais on ne peut pas revenir de la guerre à la neutralité à volonté (17 janvier 1799).» Les hésitations de la Prusse d’autre part servaient d’exemple aux puissances secondaires de l’Allemagne, effrayées de menaces du Directoire et tentées par ses offres de sécularisation et de partage. Cependant, l’intention un instant manifestée par Frédéric-Guillaume III de se déclarer contre la France servit les desseins de l’Angleterre: la perspective d’un concours efficace des Prussiens détermina le tsar à conclure avec elle un premier acte de coalition (29 décembre 1798), auquel la Turquie accéda le 3 janvier.

Il ne restait plus qu’à déterminer l’Autriche, à défaut de la Prusse. Toute la diplomatie de l’Angleterre était à ce prix. Si, devenus ses auxiliaires, les Russes se voyaient fermer l’Europe centrale par la neutralité des puissances allemandes, à quoi servirait leur intervention contre la France, protégée par cette barrière? En se liant aux souverains de Naples, dont l’influence sur la cour de Vienne était bien connue, les seuls alliés que l’Autriche eût gardés en Italie, les Anglais voulaient entraîner François II: «Ils se servent de Naples pour nous engager dans la guerre», disait Thugut. Ils y réussirent: le Directoire sommait, le 2 janvier 1799, l’Autriche de refuser son territoire aux troupes russes. Ce fut le moment décisif. Thugut hésita, mais il réfléchit que Naples maintenant et la Sardaigne, après le reste de l’Italie, appartenaient aux Français, et, comme disait Nelson, que dans trois mois on ne pourrait plus les en chasser. Le 24 janvier 1799, il décida son maître à la guerre. Cobenzl partait le 31 pour Saint-Pétersbourg, afin de fixer avec soin le prix que mettait l’Autriche à son consentement. La coalition était formée.

C’était une alliance bien étrange que celle qui unissait là pour la première fois la Russie et l’Angleterre, déjà rivales et destinées à l’être de plus en plus. L’union de la Russie et de la Turquie, qui semblait démentir deux siècles de lutte acharnée, celle des Deux-Siciles avec l’Angleterre, renversement du pacte de famille, ne l’étaient pas moins. Il semblait presque, en rapprochant le sultan et la cour de Naples, qu’on eût marié Venise au grand Turc. Pour expliquer cette ligue singulière, les puissances invoquaient sans doute des principes.

Paul Ier, qui en paraissait le chef mystique et convaincu, prétendait faire la guerre aux jacobins de Paris et rallier leurs adversaires. Il avait recueilli en Russie les Bourbons, le prince de Condé, les émigrés, et rendu à Louis XVIII, à Mittau en Courlande, les apparences d’une cour. Les royalistes, encouragés, avaient repris leurs espérances et leurs intrigues. L’Empereur, ses ministres Panin et Kotschoubey le 15 mai 1799, paraissaient servir les desseins de Pichegru, de Dumouriez, qu’un certain la Maisonfort leur avait apportés de Hambourg. L’Angleterre semblait en Suisse protéger leurs agents, Wickam et Willot, et à Londres, écouter le comte d’Artois. Mais tout cela n’était, comme à l’ordinaire, que mensonges et prétextes. Les puissances unies contre le jacobinisme se refusaient à reconnaître et à servir Louis XVIII comme roi de France. Leur désintéressement n’allait pas jusqu’à lui vouloir remettre son royaume intact. Elles se réservaient de prélever sur les Français le prix du service qu’elles prétendaient rendre, malgré eux, à leur roi.

Paul Ier était peut-être plus sincère que ses alliés. Mais il ne réglait pas leurs desseins, n’étant qu’en apparence le chef de la coalition. La ligue européenne de 1799 fut l’œuvre de l’Angleterre, la première de toutes celles qu’elle a formées depuis pour nous interdire l’accès de la Méditerranée orientale, la préface de la coalition de 1840. Elle avait recruté tous les auxiliaires que notre politique en Égypte inquiétait, Russes et Turcs. Et, pour nous détourner de l’Orient avec le concours des Italiens et de l’Autriche, elle avait créé en Italie une diversion formidable, que les conquêtes du Directoire, en pleine paix, justifiaient. C’était sa réponse aux entreprises de Bonaparte, aux projets de Talleyrand sur l’Égypte. Elle exploitait les fautes du Directoire pour arrêter, sur le théâtre de ses succès, la fortune du conquérant de l’Italie.

La France se trouva ainsi ramenée par la force des traditions, les intrigues de Sieyès, de Talleyrand et de Bonaparte à la situation qui lui avait été déjà si funeste au milieu du siècle. Elle eut à supporter à la fois le poids d’une guerre coloniale et maritime et de la défense de ses frontières continentales. Trop tard, lorsque tout était engagé, le Directoire parut vouloir réagir contre les fatalités de cette crise. En refusant à Bonaparte, le 29 août 1798, une escadre de secours, il fit pressentir que la France renoncerait à la lutte maritime. Il lui conseilla de se tirer seul d’affaire en revenant par la Syrie et par Constantinople. Les lettres des Directeurs d’ailleurs ne parvinrent pas en Égypte. Alors, pour défendre la frontière, ils imposèrent aux Français, le 5 septembre 1798, la conscription, le service obligatoire d’une nation armée pour la lutte à outrance.

Cependant était-il possible d’abandonner Bonaparte et les Français d’Égypte? Dès le début de 1799, l’amiral Bruix, ministre de la marine, déterminait le gouvernement à concentrer sur Toulon, pour défendre Corfou et ravitailler l’armée d’Égypte, ce qui restait de forces navales à la France: il s’offrit lui-même à les commander. On escomptait le concours de l’Espagne qui, le 27 mars, avait promis de tenir les Anglais en respect dans l’Océan. La flotte française parut en mai 1799 dans la Méditerranée, trop tard pour secourir Corfou qui devait être son point d’appui et son refuge sur la route d’Égypte. Un moment l’espoir d’être appuyée par la flotte espagnole, qui sortit de Cadix (26 mai 1799), permit à la marine française de continuer son entreprise. Les Espagnols l’immobilisèrent au siège de Port-Mahon. Bruix, découragé, rentra à Brest (août 1799).

Sans le secours de cette flotte, Bonaparte ne pouvait rien. Inaccessible pourtant au découragement, il avait poursuivi d’Égypte en Syrie, sans avoir reçu les ordres de Paris, par obstination, sa conquête qui l’épuisait. Parti du Caire avec 12 000 hommes, vainqueur à El-Arish, le 4 mars à Jaffa, il était obligé de massacrer ses prisonniers, faute de pouvoir les garder. Arrêté devant Saint-Jean-d’Acre, il put encore vaincre les Turcs au Mont-Thabor, le 16 avril 1799. Mais la peste et la victoire décimaient son armée déjà trop faible. Il apprenait que les Turcs se concentraient à Rhodes pour lui disputer l’Égypte. Le 17 mai, il quitta la Syrie, détruisant tout sur sa route pour s’enfermer dans un boulevard de déserts, et se sauver une fois encore par la victoire d’Aboukir (25 juillet 1799). On prétend qu’un mois avant cette victoire, il aurait écrit, le 28 juin, à Paris une lettre désespérée, véritable cri de détresse qui ne pouvait être entendu. La lettre, publiée en Angleterre, a paru suspecte: ce qui est certain, c’est que, depuis le mois de mai, l’entreprise d’Égypte était définitivement condamnée par le Directoire, préoccupé seulement de recouvrer les troupes et les généraux si maladroitement engagés. L’ordre formel en avait été donné à la flotte de Bruix: Talleyrand proposa aux Turcs, en septembre, d’évacuer l’Égypte s’ils voulaient permettre le retour de Bonaparte et de ses soldats. Cette guerre coloniale ne devait être que stérile: elle pouvait, en outre, par les haines qu’elle avait amassées, par les forces qu’elle immobilisait, devenir fatale.

Jamais, depuis les grands désastres de 1793, la France n’eut plus de dangers à courir qu’au printemps de 1799. Tandis que Bonaparte s’enfonçait en Asie Mineure, de tous les points de l’Europe, Russes, Autrichiens, Anglais s’avançaient, en une foule à n’être pas arrêtée, plus de 350 000, par la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, sur nos frontières. Jourdan était battu à Stokach par l’archiduc Charles (22 mars 1799); Moreau à Cassano (27 avril); Macdonald sur la Trebbia, par les Russes; Joubert tué à Novi (15 août 1799). La République était réduite au Rhin, aux Alpes: au delà, il ne lui restait que le camp retranché de Suisse, d’où Masséna épiait habilement ce qui se passait au nord et au sud. L’armée de Masséna et de Lecourbe sauva le Directoire des catastrophes qu’il avait préparées: celle de Brune à Bergen lui conserva la Belgique (septembre 1799).

Si les alliés avaient été unis et forts, les victoires de Zurich et de Bergen n’auraient peut-être encore été qu’une trêve. Mais au lendemain de ce grand effort il se passa ce qu’on avait vu après Valmy. Les Russes avaient fait comme les Prussiens les frais de cette campagne: Souvarow avait été comme le Brunswick de la nouvelle coalition. Son maître, ainsi que Frédéric-Guillaume III, s’était proposé d’autres desseins que la croisade monarchique dont il s’était déclaré très haut le chef. En combattant les Français, Paul Ier avait les yeux fixés sur l’empire ottoman: avec ses conseillers, il «s’entretenait des avantages que la crise actuelle lui offrait pour être l’arbitre des destinées de l’Europe». Très satisfait déjà de la prise de Corfou, en mars 1799, assuré de l’impuissance de Bonaparte en Égypte, jaloux d’avoir Malte, il se souciait peu de poursuivre une guerre qui favoriserait trop l’Autriche et l’Angleterre: il ne voulait pas les servir au point qu’elles pussent lui refuser une part de l’empire turc. Ses armées n’avaient pas encore été détruites à Zurich, qu’au mois d’août 1799 il s’inquiétait déjà de leurs succès: «Pour avoir eu, disait-il à Razoumovski, la résolution d’anéantir le gouvernement français, je n’ai pas voulu qu’une autre prenne sa place. Que chacun soit dédommagé, rien de plus juste. La Révolution de France ayant bouleversé l’ordre de l’Europe, il est essentiel de le rétablir, mais d’un commun accord, par un Congrès où chaque puissance intéressée soit représentée.» Le souci de la question d’Orient désarmait donc déjà, à la veille de la bataille décisive que ses armées allaient livrer en Suisse, le tsar comme autrefois le roi de Prusse. Et le lendemain de la défaite à plus forte raison, dès le 4 octobre, Paul Ier déclarait que, ne pouvant vaincre la France, il ne jugeait pas bon d’agrandir l’Autriche. Il traitait de «gueux» ses alliés allemands. Il abandonnait la coalition qu’il avait formée.

Le retour de Bonaparte en France acheva de le décider. L’expédition d’Égypte paraissait abandonnée. Quoique vaincus, les Russes avaient obtenu ce qu’ils souhaitaient: ils avaient détourné de l’Orient un conquérant redoutable, bientôt retenu à Paris par une conquête plus facile.

Ce n’était pas cependant pour venir enlever la France aux Directeurs que Bonaparte avait quitté brusquement l’Afrique. La légende, créée par ses amis, acceptée par ses ennemis, a toujours expliqué par une entente formée de loin entre Bonaparte et ses partisans son retour précipité. Talleyrand, Joseph, l’amiral Bruix l’auraient invité, depuis le mois de mai, à sauver des avocats et des armées étrangères à la fois la nation toute prête à accepter un sauveur. La vérité fut que, depuis le mois de mars 1799 jusqu’à son départ, le chef de l’armée d’Égypte demeura sans aucune nouvelle, ni du gouvernement, ni de ses amis. Tous les courriers étaient interceptés, et ceux qui lui parvinrent par hasard, la dernière fois, le 25 mars à Saint-Jean-d’Acre, ne lui apportaient aucune nouvelle sur la lutte du Directoire et de l’Europe. Peut-être n’en eût-il pas cherché, si la fortune en Syrie lui avait souri: «Si je m’étais emparé de Saint-Jean-d’Acre, je prenais le turban, je faisais mettre des culottes à mon armée, je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité. J’en faisais mon bataillon sacré. C’était par des Arabes, des Grecs, des Arméniens que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs. Au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus.» Son rêve oriental ne l’avait pas abandonné: mais, dès qu’il se reconnut impuissant à le réaliser pour le moment, il voulut savoir ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée, échapper surtout à une capitulation qui l’exposait à la réputation d’un aventurier.

Après la bataille d’Aboukir, l’amiral Sidney Smith, en traitant avec lui de l’échange des prisonniers, se laissa arracher un paquet de journaux d’un mois antérieurs qui contenaient le récit des premières défaites de Scherer à Magnano, des Français devant Mantoue. Bonaparte ne pouvait croire qu’au moment où ces nouvelles lui parvenaient, toute l’Italie déjà était perdue. Il voulut sauver sa conquête: «J’arriverai avec un peu de fortune avant la prise de Mantoue.» Cette espérance et ce désir expliquent la précipitation de son départ. Dès le 14 août il en avisait Desaix, dans la haute Égypte, le 19 et le 20 il donnait rendez-vous près de Rosette à Kléber, à Menou, attendant que la flotte anglaise s’éloignât de la côte.

Elle s’éloigna plus tôt qu’il ne pensait. Le 22 août, brusquement il s’embarquait, convaincu que, sauf en cas de peste, Kléber réussirait à protéger l’Égypte, et qu’il aurait le temps de défendre en Italie ses premières conquêtes. Il partait, pour une œuvre qu’il croyait facile, rapide, nullement préparé aux événements qu’il allait apprendre en débarquant le 9 octobre à Saint-Tropez. Sincère, lorsqu’il parlait en quittant l’Égypte d’y revenir dans trois mois, Bonaparte ignorait que l’empire se préparait pour lui en France par les défaites du Directoire et les intrigues de Sieyès surtout.

Les victoires de Masséna et de Brune avaient presque miraculeusement sauvé la France. Il aurait fallu un miracle plus grand encore pour défendre les Directeurs contre l’indignation publique et les complots. La guerre redoutable où ils avaient engagé le pays sans être assurés de la pouvoir soutenir avait surexcité, comme toujours, contre eux la nation. Au mois de mai 1798, ils avaient été réduits (22 floréal) déjà à casser les élections populaires défavorables à leur autorité. En mai 1799, les électeurs se livraient aux anciens septembriseurs qui réclamaient le retour à la Terreur pour faire face à l’invasion menaçante. Les premières défaites d’Italie et d’Allemagne leur servaient d’arguments. Le Directoire payait la faute de son aveuglement.

Sieyès revint alors de Berlin: il jugea le moment opportun de prendre sa revanche sur les hommes qui l’avaient écarté du pouvoir en l’an III. Sa mission en Allemagne, quoiqu’elle eût échoué, l’avait mis de nouveau en évidence. Au retour il succédait à Rewbell comme Directeur et, installé dans la place enfin, fit un complot pour en déloger ses adversaires, pour y faire entrer ses amis de la Gironde. Le complot éclata le 30 prairial (18 juin 1799): d’accord, dans les Conseils, avec les patriotes exaltés, les amis de la liberté, les anciens Girondins, guidés par Sieyès et, par son intrigue, maîtres de la majorité, se débarrassèrent de Treilhard, La Réveillère-Lepeaux et Merlin, obtinrent une seconde place pour l’un des leurs, Roger-Ducos, débauchèrent Barras et se saisirent alors du pouvoir: l’alliance, d’ailleurs, qui leur donnait cette victoire, était trop fragile pour leur procurer une autorité durable. Ils ne pouvaient gouverner avec le parti des enragés qui les avait aidés au coup d’État du 30 prairial. Ils ne pouvaient gouverner avec le leur; contre l’ennemi du dehors chaque jour plus menaçant, et contre l’ennemi du dedans, les factions terroristes reconstituées, Sieyès et ses amis se sentaient impuissants. La République, entre leurs mains, ne pouvait échapper à une de ces crises d’anarchie et de détresse publique que la guerre étrangère ramenait périodiquement. Son seul refuge, alors, comme pour la royauté en 1792, c’était le recours à une force capable de réprimer l’émeute et de protéger la frontière. Depuis sa naissance, les généraux, à qui Dumouriez avait donné l’exemple, attendaient la Révolution à ce tournant. Sieyès n’hésita pas, pour garder son pouvoir éphémère, à prendre l’épée qu’ils lui offraient: d’un mot, il conclut la Révolution, comme d’une phrase il l’avait ouverte: «Il me faut une tête et une épée.» Il comptait bien être la tête.

Son plan était déjà formé, lorsqu’il fit nommer Joubert à l’armée de Paris, à la fin de juin 1799: profiter de son autorité passagère pour détruire légalement la Constitution de l’an III, et s’attribuer, par une loi mieux calculée, définitivement, une sorte de présidence de la République, discrète et indiscutée. En l’an VIII, Sieyès donnera le pouvoir législatif tout entier cette fois à ses amis des Anciens, avec un nouveau titre, celui de Sénateurs, avec le droit de nommer les autres chambres, corps législatif et tribunat, divisées pour qu’ils règnent, réduites à l’ombre d’une ombre. Inamovibles, les Sénateurs constitueront une oligarchie à laquelle la République appartiendra de droit. Sieyès, grand électeur, chargé de la paix et de la guerre, maître de nommer deux consuls, l’un civil, et l’autre militaire, maître surtout de les révoquer, se réservait d’être le chef de cette oligarchie, le président de cette République, «dans un temps où il fallait encore déguiser cette magistrature».

Tout est déguisement d’ailleurs dans cette œuvre compliquée de législateur rompu aux intrigues: ce qu’on cachait le plus particulièrement, c’était cette association du Grand Électeur et du Consul de la guerre, dernier complot par lequel Sieyès espérait faire durer son pouvoir et la loi. La mort de Joubert, tué à Novi (août 1799), le déconcerta un instant. La famille Bonaparte, Lucien, Joseph, aidés par Talleyrand, proposèrent Napoléon, et lui adressèrent deux émissaires, Vitalis et Bourbaki, vers le 6 et le 10 octobre 1799. Ils le croyaient encore en Égypte, tandis qu’il débarquait en Provence; ce fut en approchant de Paris que Bonaparte connut par Bourbaki le secret de Sieyès, «l’offre qu’il lui faisait, non pas du pouvoir suprême, mais d’une situation de nature à y aspirer.» Pour lui, aussi bien que pour ses confidents et pour Sieyès même cette rencontre de leurs ambitions fut donc une surprise: Bonaparte ne revenait pas pour cette œuvre. Sieyès ne pensait pas être pris au mot si vite. «On ne sait pas, disait plus tard à Sainte-Hélène l’Empereur à son confident Las Cases, la part que le hasard a sur nos déterminations politiques.»

Après quelques jours de réflexion, ayant fait son choix entre les partis, Bonaparte fournit à Sieyès son concours au 18 brumaire, mais il se réserve la meilleure part du butin. Les Conseils sont dissous; les Directeurs renvoyés; la Constitution de l’an III est détruite. Tandis que Sieyès en prépare une nouvelle, celle qui doit lui donner le pouvoir, Bonaparte déjoue ses stratagèmes, refuse au Sénat l’autorité que le Grand Électeur eût employée à fortifier la sienne. D’auxiliaire il devient un maître, en supprimant la place réservée à Sieyès pour ramener le pouvoir exécutif à trois Consuls dont il sera le premier, bientôt le seul. En un tour de main, la dictature militaire s’établit: l’abbé était joué une fois de plus. Il avait poussé à la guerre générale contre l’Europe, à la ruine du Directoire, à la répression des patriotes par la force: le besoin de vaincre, d’être gouverné, l’amour de l’ordre livraient la nation sans regret au général que Sieyès avait pris pour complice, et qu’il lui donnait pour maître.

BIBLIOGRAPHIE

Pour l’expédition d’Égypte, consulter:

BOULAY DE LA MEURTHE. Le Directoire et l’Expédition d’Égypte, in-8º, 1885.

PAJOL. Kléber, sa vie, sa correspondance. Paris, 1877.

JOMARD. Souvenirs sur Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon. Paris, 1853.

PONGERVILLE. Gaspard Monge et l’Expédition d’Égypte. Paris, 1860.

PALLAIN. Le ministère de Talleyrand sous le Directoire. Paris, 1891.

Documents:

NAPOLÉON. Correspondance générale, tome IV et V.--TALLEYRAND. Mémoires, tome Ier.--LUCIEN. Mémoires, édit. Iung, 1882.--LA RÉVEILLÈRE-LEPEAUX. Mémoires cités chap. VI.--SANDOZ ROLLIN. Correspondance avec la cour de Prusse (dans le recueil de BAILLEU: Œsterreich und Preussen).--Eugène BEAUHARNAIS. Mémoires. Paris, 1861.--RICHARDOT. Nouveaux mémoires sur l’armée française en Égypte, Paris, 1848.--NIELLOSARGY. Mémoires secrets sur l’expédition d’Égypte, édit. Beauchamp, Paris, 1825.--Mathieu DUMAS. Les campagnes d’Égypte et de Syrie. Paris, 1876.--MARTIN. Histoire de l’expédition française en Égypte, 2 vol. in-8º, 1815-1816.

Pour Bonaparte et le coup d’État de Brumaire:

A. SOREL. La France en danger.--La Révolution de Brumaire (Revue des Deux-Mondes, décembre 1897, janvier 1898).

AULARD. Bonaparte et les poignards des Cinq-Cents (Révolution française, tome XXVII).

SYBEL. L’Europe, etc., tome VI (traduction française).

LANFREY. Histoire de Napoléon, tome Ier.

THIERS. Le Consulat, tome Ier.

F. ROCQUAIN. L’état de la France au 18 Brumaire. Paris, 1874, et comme documents les Mémoires précédemment cités.

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VIII. LA FRANCE ET L’EUROPE

(1800-1802)

LE CONSULAT: RÉTABLISSEMENT ET CONDITIONS DE LA PAIX GÉNÉRALE

En 1799, au prix de sa liberté, la France obtint ce qu’elle estimait et désirait le plus, l’égalité, notre «passion dominante», disait Beugnot. Peu lui importait que la Révolution se terminât par une dictature, si le dictateur lui assurait, de toutes les conquêtes de 1789, la plus précieuse à ses yeux. Élevé au premier rang par l’intrigue de Sieyès, par les ambitions de sa famille, son retour opportun et sa propre habileté, Bonaparte devait s’y maintenir par le réalisme de son génie, uniquement attentif aux passions des hommes qu’il voulait asservir: «Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple de Salomon.--Vous, Français, vous ne savez rien vouloir sérieusement si ce n’est peut-être l’égalité.--La liberté n’était qu’un prétexte.»

Outre cette soif d’égalité, la nation française avait, en 1799, un autre besoin: elle sentait vivement, après sept ans d’efforts, la nécessité de la paix. Elle applaudissait aux discours de Bertrand du Calvados, de Boulay de la Meurthe; elle les approuvait de reprocher aux Directeurs la durée de la guerre, les violences de la politique française, les hasards de l’expédition d’Égypte: «Vos commissaires ont pillé et tyrannisé les peuples. Vous avez troublé la paix de l’Europe.» Le peuple accepta le coup d’État, pour les promesses pacifiques qu’il lui apportait, après l’avoir préparé par ses colères contre le Directoire, responsable à ses yeux de la guerre.

A la fin de 1799, la paix était donc prochaine, possible même. Les Français la souhaitaient. Le tsar, principal soutien de la coalition, était vaincu et s’apprêtait à désarmer. Le 7 janvier 1800, il en annonçait l’intention formelle: «Il s’est opéré en France un grand changement dont je dois attendre les suites.» Elles ne furent pas ce que la France attendait, ni ce que croyait le tsar.

Bonaparte, continuant au lendemain de brumaire la politique personnelle qui lui avait donné la réputation et le pouvoir, se préparait uniquement à la revanche de ses défaites en Égypte. C’était un duel offert au tsar, dont la puissance s’était dressée contre son ambition au seuil de l’empire ottoman. Si de la guerre de 1798, la France sortait victorieuse, le général de l’armée d’Égypte revenait vaincu par la diversion que les armées russes avaient créée sur les Alpes. Il ne respirait que vengeance: le jour où on promulgua à Paris la constitution nouvelle, qui le faisait maître et presque roi sans le titre, il adressait officiellement (25 décembre 1799) un défi à la Russie, en publiant un appel aux Polonais, au général Dombrowski.

Sans doute, en même temps, il adressait deux lettres au roi d’Angleterre et à l’empereur d’Allemagne, deux appels pacifiques en des termes très solennels qui semblaient annoncer un vif désir de «contribuer à la pacification générale». En réalité, le Premier Consul ne proposait alors la paix à Londres et à Vienne que pour disputer plus sûrement l’Orient à Paul Ier. Soit qu’il craignît d’imposer aux Français une tâche trop lourde et de les mécontenter, soit qu’il se rendît compte de la difficulté d’une lutte pour la possession de l’Europe entière, il voulait limiter le nombre de ses ennemis pour atteindre plus sûrement le principal.

L’Angleterre le comprit si bien qu’elle mit pour condition essentielle à la paix l’évacuation de l’Égypte, le désarmement des troupes françaises qui s’y trouvaient encore. Elle n’entendait pas livrer aux français les routes de l’Asie. La négociation n’alla pas plus loin. Pour rentrer en Orient, Bonaparte devait compter avec elle aussi bien qu’avec Paul Ier. Il s’efforça de séduire l’Autriche, en lui offrant ce qu’il lui avait autrefois si durement refusé, des provinces italiennes, le 27 février, et encore le 7 avril 1800! Sans vouloir l’entendre, au printemps, l’empereur d’Allemagne remettait ses armées en campagne, sous la conduite de Mélas. Menacé par les Français depuis deux ans d’un bouleversement d’autant plus grave que l’avidité des princes allemands leur abandonnait l’Allemagne, assuré des subsides anglais, François II voulait fermer définitivement le Rhin aux armées françaises.

Les refus successifs de l’Autriche et de l’Angleterre modifièrent brusquement les plans du Premier Consul. Incapable de continuer ainsi son entreprise orientale, également incapable d’y renoncer, il cherche une autre méthode: au lieu de combattre la Russie et de lui disputer l’empire turc, il essaye tout à coup de s’entendre avec elle et de partager. Au mois de juin 1800, quelques jours avant Marengo, des nouvelles décisives arrivent d’Égypte: Kléber, menacé d’une invasion turque et se croyant abandonné, avait d’abord signé la convention d’El-Arish (24 janvier 1800). Bonaparte, irrité de cet abandon qui, de l’Orient entrevu, ne lui laisse plus rien, apprend avec joie que, le 20 mars, Kléber s’est révolté contre les exigences des Anglais, qu’il a vaincu à Héliopolis, repris le Caire, sauvé l’Égypte un instant. Il s’efforce aussitôt de consacrer ce succès par une entente avec le tsar. «Il serait bien important d’avoir quelqu’un en Russie. L’empire ottoman n’a plus longtemps à exister, et si Paul Ier tourne ses vues de ce côté, nos intérêts deviennent communs» (lettre à Talleyrand, mai 1800). Le 4 juin il insiste: «Il faut donner au tsar des marques de considération. Cela devient absolument nécessaire. Notre chargé d’affaires à Hambourg pourrait lui faire des ouvertures générales et flatteuses. Voyez à prendre un parti.» Un mois après, le Premier Consul songe à offrir Malte aux Russes: le 19 juillet, en attendant, il prend l’initiative du rapprochement en proposant de rendre sans conditions les prisonniers russes. Le 19 août enfin, Talleyrand adresse à Panin la lettre qui doit servir de préface et de base à l’entente.

L’un des plus graves reproches qu’on ait fait à Bonaparte, c’est d’avoir, après le 18 brumaire, oublié en Égypte l’armée qu’il y avait conduite, et brusquement abandonné, dans sa nouvelle fortune, l’œuvre dont il était l’auteur. On l’a loué au contraire tout récemment d’avoir dès lors préféré à tout la lutte contre l’Angleterre, une lutte nationale. Le Premier Consul ne méritait ni ces reproches, ni cet éloge. Le pouvoir qu’il a pris des mains de Sieyès n’a modifié ni ses projets, ni sa manière. C’est un levier plus fort contre les obstacles que rencontre son ambition. Sa politique devient celle de la France: et, en cet état, le salut de l’Égypte, «cette superbe colonie», est, dans les premiers temps de son gouvernement, sa principale préoccupation, la seule règle de ses rapports avec l’Europe, de ses négociations ou de ses luttes avec l’Angleterre, avec la Russie.

Sans doute, en 1800, il fait campagne contre l’Autriche. La victoire de Marengo (14 juin 1800) lui assure l’Italie et le consacre en France. Mais ce n’étaient ni cette guerre, ni cette gloire qu’il cherchait. Si François II eût voulu la paix, Bonaparte l’aurait acceptée. De Genève, le 16 mai 1800, avant de passer le Saint-Bernard, il écrivait à Talleyrand encore: «Il faut mener de front la guerre et les négociations et prévenir Thugut que quand il voudra revenir à d’autres sentiments, il trouvera à Dresde Lavalette.» Pour conclure la paix, il eût renoncé, en faveur de l’Autriche, à tout le pays au delà de l’Adda. Le 28 juillet, un mois après la victoire la plus complète qui semblait lui rendre l’Italie, Bonaparte autorisait Talleyrand à signer avec le comte de Saint-Julien des préliminaires de paix. Malgré le désaveu irritant que Thugut infligea à son plénipotentiaire, le Premier Consul consentit encore au mois d’octobre à négocier avec un second envoyé, Cobenzl, à Paris. Et déjà, le 9 août 1800, il avait accepté la réunion d’un congrès à Lunéville.

Pourquoi cette modération, s’il n’eût voulu que vaincre? Qui l’empêchait de poursuivre ses victoires? Quand il combat en Italie, c’est l’Égypte qu’il a en vue. Un Congrès où l’Angleterre sera représentée aura pour premier effet une suspension d’armes favorable au ravitaillement de l’armée d’Afrique. C’est la première condition de Bonaparte, et son espérance. Son agent à Londres, Otto, demanda tout d’abord la liberté de ravitailler Malte et Alexandrie (4 septembre 1800). Les Anglais ne consentirent à cet armistice que si la France promettait de ne porter en Égypte des provisions que pour une quinzaine. Otto acceptait encore, pourvu que six frégates pussent aller en ce temps sans être visitées de Toulon à Alexandrie. L’intention était si claire que lord Granville refusa et exigea l’évacuation de l’Égypte (10 septembre 1800). Il ne fut plus question de Congrès. Et pourtant, Bonaparte offrait toujours à l’Autriche, pour la désarmer, la moitié de la vallée du Pô jusqu’à Mantoue.

La victoire de Hohenlinden (3 décembre 1800), l’arrivée de Moreau à Steyer, au delà de l’Enns, l’approche de Brune et de Macdonald, qui se réunissaient dans les Alpes du Trentin, contraignirent François II à l’armistice de Steyer (25 décembre 1800). La paix qu’il acceptait enfin ne pouvait plus être pour l’Autriche, après ces événements, aussi favorable. Le 19 janvier 1801, le Premier Consul envoyait à son frère Joseph et à Talleyrand, réunis à Lunéville avec Cobenzl, ses instructions définitives. Elles ne ressemblaient plus à ses offres du mois d’octobre. Bonaparte, cette fois, exigeait la cession de Mantoue, et toute l’Italie, sauf les territoires au delà de l’Adige, la Toscane même et le duché de Modène enlevés à la famille des Habsbourg. De sa conquête désormais incertaine en Afrique Bonaparte se consolait en reconstituant son domaine italien. En Allemagne il demandait la rive gauche du Rhin, une dernière fois, et le droit pour la France de dédommager les princes allemands par la sécularisation des domaines ecclésiastiques. Après bien des résistances, l’Autriche avait cédé: la paix était conclue à Lunéville (9 février 1801). Le siècle nouveau s’ouvrait pour elle par la défaite la plus complète qu’elle eût subi dans tout le courant du siècle précédent. Jamais elle n’avait été obligée de souscrire à un pareil traité.

Pour la France, il était moins avantageux qu’il ne paraissait, quoiqu’elle fût victorieuse et l’imposât. Le droit qu’elle acceptait, et revendiquait même, de procéder au delà du Rhin à un remaniement général des territoires et des conditions était la concession la plus dangereuse qu’on pût lui faire. Heureuse d’avoir terminé cette guerre, elle s’en préparait de nouvelles inutilement. Et pourtant, dans l’état où l’avaient placé les dernières victoires de ses armées, elle n’eût pas accepté de traiter autrement. Les Français, à la fin de la Révolution, se faisaient de la paix extérieure une même idée que de la paix intérieure. Ils ne croyaient ni l’une ni l’autre possibles sans l’affirmation de certaines conquêtes, indispensables à leur sûreté ou à leur gloire, l’égalité au dedans; au dehors, les frontières naturelles du Rhin, et une organisation de l’Allemagne dirigée contre les Habsbourg. Ces garanties leur semblaient, contre le retour de l’ancien régime ou des dangers passés, nécessaires à l’existence nationale qu’ils s’étaient donnée. Pour leur plaire et pour assurer son pouvoir, Bonaparte les leur procura à Lunéville.

Les plans qu’il méditait l’obligeaient à ces complaisances. Le concours matériel de la France ne pouvait suffire à ses ambitions; il fallait qu’elle lui appartînt moralement tout entière et pour longtemps.

Au lendemain de la paix de Lunéville, son œuvre se dessine comme une vaste entreprise contre l’Angleterre. Contre elle, les flottes françaises sont appelées à occuper les positions que l’Italie possède sur la Méditerranée, les ports de Toscane, ceux de l’État Romain, avec qui le Premier Consul se réconciliait et négociait le Concordat (25 mai 1800 au 15 juillet 1801), Gênes. Au mois de février, Murat se dirigeait sur Naples, et les Bourbons n’étaient sauvés que par l’intervention du tsar, après une promesse formelle de fermer leurs ports à l’Angleterre, de les ouvrir à la France (traité de Florence, 28 mars 1801). Maître de l’Italie, Bonaparte, par le traité de Madrid (21 mars 1801), y fit une place à l’Espagne: il donnait à ses infants la Toscane constituée en royaume d’Étrurie, échangée avec la Louisiane, pourvu que le roi Charles IV s’engageât à chasser les Anglais du Portugal. Enfin, jusqu’en Amérique, où il faisait rentrer la France, le Premier Consul avait cherché des adversaires à l’Angleterre: par le traité du 30 septembre 1800, il s’était rapproché des États-Unis pour proclamer le droit des neutres et favoriser aussi leur commerce.

De toute cette ligue constituée dans la Méditerranée et dans l’Atlantique le fondement principal et la force, c’était l’alliance ébauchée avant Marengo entre le tsar Paul Ier et Bonaparte. Dans les six derniers mois du siècle elle prit forme et s’acheva le 8 octobre 1801. Lorsqu’au 26 septembre 1800 Paul Ier engagea formellement cette négociation, irrité contre les Anglais qui s’installaient à Malte, il déclara sa colère «contre l’Angleterre qui viole tous les droits des nations», son intention de s’unir à la France pour mettre un terme à ses injustices. Comme au temps de la guerre d’Amérique, la Russie groupait, le 16 décembre 1800, les puissances maritimes du Nord au nom du droit des neutres. Le Danemark s’emparait des marchandises anglaises dans les ports de la Baltique. La Prusse, en avril 1801, occupait militairement le Hanovre. Ainsi se reconstituait dans l’Europe septentrionale la grande Alliance que Pierre le Grand, dans sa toute-puissance, avait opposée à l’Angleterre, lorsqu’après les traités d’Utrecht, elle développait ses ambitions. Et la France y adhérait, avec l’espoir de reprendre aux Anglais ce que depuis un siècle elle leur abandonnait.

En réalité, pourtant, ce n’était pas sa revanche qui se préparait; mais celle de l’homme qu’elle s’était donné pour maître. Au prix des satisfactions fournies au sentiment national par le traité de Lunéville, Bonaparte se disposait en 1801 à la conquête de l’Orient, dont l’Angleterre lui barrait la route. Dans la correspondance échangée alors avec le tsar, ces projets apparaissent: les deux alliés mettent à l’ordre du jour un partage du monde oriental. Paul Ier le propose. Bonaparte l’examine et l’accepte, à la condition que la France s’installe définitivement dans la Méditerranée et le Levant. Les troupes russes, aidées d’un corps d’armée français, sous la conduite de Masséna, d’Orenbourg à Boukhara, devaient conquérir les steppes, puis d’Asterabad envahir la Perse et l’Afghanistan, inquiéter l’Angleterre sur l’Indus et le Gange, et constituer au tsar un immense empire asiatique. A la cour de Vienne, en même temps, le Premier Consul offrait un démembrement de l’Empire turc: Cobenzl, le 15 mars 1801, avertissait son maître de se tenir prêt à entrer dans ces projets, et l’Empereur, revenant aux plans de Joseph II, dessinait déjà la part de l’Autriche: Serbie, Bosnie, Bulgarie, principautés roumaines (31 mars 1801). Si, vers le même temps, Bonaparte épargna les Bourbons de Naples, ce fut avec l’intention, que le traité enregistra secrètement, de réunir à Otrante sous le commandement de Soult douze mille Français, destinés à une seconde expédition d’Égypte. Le 21 janvier 1801, l’amiral Ganteaume partait sans délai de Brest pour Alexandrie, avec sept vaisseaux de ligne, des munitions de guerre et cinq mille hommes de troupes. Une autre flotte, garnie de troupes également, cinglait de Rochefort vers la Méditerranée. Le 10 février 1802, ces vaisseaux français, que l’amirauté anglaise croyait en route pour l’Atlantique, croisaient dans les eaux d’Afrique. L’Égypte était donc bien l’enjeu de la partie décisive que le Premier Consul engageait contre les Anglais.

Ils le savaient si bien que, dans la Méditerranée, ils avaient réuni une flotte et des troupes considérables pour livrer la dernière bataille. Un armement formidable fut décrété dans les ports de la Grande-Bretagne à la fin de 1800: l’amiral Keith reçut soixante navires de haut bord. Une armée y fut embarquée sous les ordres du général Abercrombie. A Marmorica, en Caramanie, elles durent concerter leur débarquement avec les troupes et la flotte du Sultan, tandis que de l’Inde, le général Baird aborderait à Cosseir avec six mille cipayes. L’Égypte devait être attaquée par terre et par deux mers à la fois. A côté de cette vaste entreprise, la mission confiée en février 1801 à sir Hyde Parker et à Nelson d’intimider dans la Baltique les puissances neutres et de détruire la flotte russe à Revel n’était qu’une diversion.

La diversion fut aussi heureuse pour l’Angleterre que l’effort principal. Malgré l’énergie des Danois (mars 1801), Nelson leur imposait à force d’audace la paix ainsi qu’à la Suède par une victoire chèrement disputée. Et définitivement, les généraux Abercrombie et Hutchinson nous enlevaient l’Égypte. Depuis l’assassinat de Kléber (juin 1800), Menou n’était pas de taille à la défendre. Il laissa d’abord débarquer les Anglais à Aboukir, 8 mars, et ne les attaqua le 21 mars avec la moitié de son armée que pour être battu à Canope. Il avait laissé le reste de ses troupes au Caire, sous les ordres du général Belliard, pour faire face à l’invasion turque. Le grand-vizir se garda bien de livrer bataille avant d’avoir rallié les Anglais et le reste de son armée débarquée le 27 mars. L’armée anglaise venue de l’Inde envahissait la Haute-Égypte. Cerné de toutes parts, Belliard capitula le 27 juin pour obtenir le droit de ramener ses troupes. Seul, Menou demeura bloqué dans Alexandrie jusqu’à la paix.

Dès que Bonaparte avait appris le débarquement des Anglais, il avait jugé la partie perdue. Peut-être ne l’eût-elle pas été, si l’amiral Ganteaume, qui pouvait être le 1er mars devant la côte d’Égypte et y gêner les opérations de lord Keith, n’avait reculé devant une bataille navale et cinglé plutôt vers Toulon, où il rentra le 19 février 1801. Le Premier Consul lui donna, le 20 mars, l’ordre formel d’un second départ. Ganteaume obéit, mais rentra quinze jours après. A cette date, Bonaparte recevait la triple nouvelle de l’entrée des Anglais en Égypte, de l’assassinat de son principal allié, Paul Ier (24 mars 1801), du triomphe de Nelson dans la Baltique. Au mois d’avril, il offrait la paix à l’Angleterre. Il n’était plus en mesure de la combattre, ni de lui disputer l’Égypte. Sa colère au premier moment s’était traduite dans la note qu’il dicta au Moniteur: «Paul Ier est mort dans la nuit du 24 au 25: l’escadre anglaise a passé le Sund le 31. L’histoire nous apprendra les rapports qui peuvent exister entre ces deux événements.» La réflexion l’obligea à s’avouer vaincu. Son programme n’était plus réalisable.

Le ministère Addington, qui avait remplacé celui de Pitt au mois de février 1801, inclina dès le premier jour à la paix. Depuis le moment où le premier ministre de Georges III avait engagé la guerre contre la Révolution, il avait vu grandir à la fois l’empire maritime et colonial de la nation anglaise dans le monde, et le péril irlandais au cœur même de cet empire, œuvre glorieuse de son père et de ses propres efforts. Les Irlandais, soulevés à l’exemple des Américains une première fois et unis par les soins de Grattan en 1779, avaient continué en 1796 à conspirer avec la Révolution française sous la direction de Fitz Gerald et d’O’Connor. La tempête avait dispersé la flotte qui portait en Irlande Hoche et vingt mille Français: un miracle avait préservé l’Angleterre alors. La prudence de Pitt, en mars 1798, découvrit et découragea un nouveau complot: l’expédition du général Humbert (22 août 1798), plus heureuse d’abord que celle de Hoche, n’avait pas mieux réussi, faute de pouvoir être soutenue par les Irlandais. Le danger passé une seconde fois, Pitt n’en avait pas moins envisagé ce qu’il laissait pour l’avenir encore de menaces.

Si les intérêts de l’Angleterre exigeaient la poursuite des hostilités contre la France, une réconciliation avec l’Irlande s’imposait. Pitt l’avait tentée, offerte après un siècle et demi de haine et de vengeances réciproques, au peuple de l’île conquise par les soldats de Cromwell. «L’Union» réelle, cent sièges de députés au Parlement anglais, la participation à la vie légale et politique du royaume, voilà ce qu’il avait proposé et fait accepter aux Irlandais (1er juin 1801). C’eût été la préface d’une pacification réelle et durable, si la loi qui excluait dans le Royaume-Uni les catholiques des fonctions publiques n’eût encore réservé aux protestants d’Irlande, descendants des anciens conquérants, à l’exclusion des vrais Irlandais en majorité catholiques, les bénéfices de l’Union.--Pitt avait promis cette concession décisive: il n’entendait pas retirer d’une main ce qu’il accordait de l’autre. Mais il s’était trouvé tout d’un coup impuissant à vaincre les préjugés de ses concitoyens contre les catholiques. Le roi, à qui en 1784 il s’était imposé par son crédit sur la nation, semblait représenter à son tour contre lui le vrai patriotisme anglais. Fidèle à la parole qu’il avait donnée à l’Irlande, Pitt avait quitté le ministère (février 1801).

Addington ne pouvait pas accorder aux Irlandais ce que Pitt, pour débarrasser son pays de leur haine, leur avait promis, l’émancipation des catholiques. Cependant convaincu comme son prédécesseur des périls d’une guerre européenne combinée avec cette situation intérieure, il avait offert la paix à la France dès le 20 mars 1801: il n’avait fait ensuite un grand effort contre elle que parce que Bonaparte prétendait alors garder l’Égypte. Lorsque la cité de Londres et la Grande-Bretagne eurent manifesté leur joie des victoires anglaises sur le Nil, le ministère entra le 6 juin en négociations définitives. Il manifesta l’intention de garder à la fois les conquêtes faites sur les Hollandais, Ceylan et la Guyane, sur nous et sur les Espagnols, la Martinique et la Trinité, peut-être une partie de l’Égypte, et en tout cas Malte pour en fermer la route aux Français et se l’ouvrir (6 juin 1800). Le dessein était clair: en même temps qu’elle étendait dans le monde son empire colonial, aux dépens de nos alliés, la Grande-Bretagne voulait nous interdire à jamais l’établissement que Bonaparte avait souhaité dans le Levant.

Les intentions du Premier Consul ne parurent pas moins nettement dans ses réponses. C’était si peu la puissance coloniale des Anglais qu’il voulait atteindre que, dès le début, le 23 mars, notre agent Otto et Talleyrand leur offraient Ceylan et les États de Tippo-Sahib, l’Inde définitivement. Au mois de juin, la France dépouillait encore ses alliés, les obligeait à s’incliner devant la grandeur de l’Angleterre, pourvu que celle-ci, laissant libre au moins la Méditerranée, évacuât Malte, si la France était obligée d’évacuer l’Égypte. Bonaparte n’aurait pas signé la paix à d’autres conditions. Il la voyait nécessaire; les Français la réclamaient. Il n’entendait pas qu’elle lui fermât l’avenir.

Toute la négociation, du mois de juin au mois d’août 1801, fut suspendue à la question de Malte. Bonaparte ne renonçait pas à la Méditerranée. Le 13 juin l’amiral Linois partait de Toulon à destination de l’Égypte, où Belliard n’avait pas encore capitulé. Il devait auparavant rallier sur les côtes d’Espagne la flotte de Charles IV, les escadres venues de Rochefort avec Bruix et Dumanoir. Le 5 juillet Linois rencontrait à Algésiras l’escadre anglaise, lui imposait une défaite qui se renouvelait le 13. Les Anglais étaient humiliés de leur premier désastre: pour les effrayer, autour de Boulogne, dans tous les ports du Pas-de-Calais, le Premier Consul fit construire une flottille de bateaux plats, protégée par des batteries le long de la côte et par une escadre.

Des bataillons d’infanterie, des détachements d’artillerie s’exerçaient sur cette flottille sous la direction active et vigilante de l’amiral Latouche-Tréville (juillet 1801). Il semblait que l’apostrophe de Bonaparte au diplomate anglais Hawkesbury allait se réaliser. «Contre Carthage, il s’apprêtait à renouveler la grandeur de Rome.»

L’effet à Londres fut immédiat. On décréta la levée en masse. On arma tous les ports de la côte. Les vaisseaux de la Compagnie des Indes furent disposés au combat. Nelson, enfin, le plus populaire et le plus audacieux des marins anglais, était chargé, le 24 juillet, d’aller à la tête d’une escadre bombarder Boulogne et la flottille qui s’y formait. Il parut devant la côte française le 4 août: l’amiral Latouche-Tréville l’avait prévenu; il avait pris la précaution de faire sortir son escadre du port où elle aurait été immobilisée. Et ce fut la flotte anglaise qui fut bombardée. Deux fois Nelson reprit cette tentative jusqu’au 15 août, toujours inutilement. Son échec détermina les Anglais à céder. Le lendemain de sa première tentative, le 5 août, le ministère Addington offrait de rendre l’île de Malte à l’ordre de Saint-Jean.

C’était la paix: les succès de Latouche-Tréville permirent à Bonaparte de conserver à la France les Antilles. La diplomatie française se montra accommodante du moment qu’elle n’avait plus à sacrifier que ses alliés. Après avoir livré Ceylan, elle obligea l’Espagne à laisser aux Anglais la Trinité, et garda la Martinique. Les préliminaires de Londres (1er octobre 1801), à quatre ans d’intervalle, étaient la répétition de ceux de Léoben. Ils n’étaient inspirés que des ambitions et des intérêts de Bonaparte.

Comme ces ambitions se heurtaient à celles de l’Angleterre, le Premier Consul lui offrait, ainsi qu’à l’Autriche en 1797, une part prélevée sur les domaines de l’Espagne et de la Hollande, afin de l’apaiser pour se réserver la sienne. Il sacrifiait les puissances maritimes et la France même, en consacrant sa ruine dans les Indes, à l’avidité des Anglais, pourvu qu’en évacuant Malte et la Méditerranée, ils laissassent ouverte la route de l’Égypte.

Partager avec les puissants le domaine des faibles, pour ménager ses forces en vue de conquêtes futures, telle est la diplomatie de Bonaparte en 1801 comme au début de ses négociations. Son entreprise sur l’Orient se réglait comme ses entreprises en Italie. Un jour que dans les discussions du Congrès d’Amiens, le Hollandais Schimmelpenninck faisait mine de vouloir défendre les intérêts de son pays, Bonaparte lui fit tenir ce langage par son frère: «Ce ministre doit savoir que la réserve lui est imposée par la connaissance de la position de la Hollande. La Hollande est une puissance de second ordre. Or, si la France et l’Angleterre font la paix, que peut faire autre chose une puissance secondaire comme la Hollande que d’y adhérer?» (6 janvier 1802). C’est bien là le principe qui règle depuis 1772 et justifie aux yeux des politiques les partages: le traité d’Amiens (27 mars 1802) n’en est, après celui de Campo-Formio et de Lunéville, qu’une nouvelle affirmation. L’Italie en 1797, l’Allemagne en 1798, la Hollande et ses domaines, ceux de l’Espagne en 1802, ont successivement subi la loi des plus forts. Vainqueur ou pacifique, Bonaparte la leur impose également. De ses guerres ou de ses négociations le résultat pour l’Europe est le même; elle se concentre et passe aux mains des grandes puissances: la France est au premier rang.

Depuis le jour où l’Angleterre a déclaré la guerre à la Révolution, depuis la mort de Louis XVI jusqu’au jour où la dernière elle traite avec le général que la Révolution à son tour s’est donné pour maître, la carte de l’Europe a été profondément remaniée. Ces remaniements, qui inaugurent le siècle où nous sommes, expliquent en grande partie son histoire.

On a vu d’abord disparaître la Pologne, absorbée définitivement par l’Autriche, la Prusse et la Russie. Les Habsbourg ont acquis un million de sujets, les Hohenzollern deux millions et demi, les Romanoff près de quatre millions. Le double partage de 1793 et de 1795 est la leçon et l’exemple qu’ils donnent aux Français en les combattant au nom de la justice et du droit.

Ce n’est pas le seul: à Campo-Formio, les Habsbourg ont occupé en outre la Vénétie jusqu’à Mantoue, l’Istrie, la Dalmatie, complices et bénéficiaires du partage qui a ruiné la république de Venise, rayée comme la Pologne de la carte. Ils ont réclamé et obtenu l’archevêché de Salzbourg et la Bavière jusqu’à l’Inn, inaugurant en Allemagne les violences contre les princes ecclésiastiques dont le traité de Lunéville va devenir le signal. Sans doute, ils perdaient à ce traité le Brisgau, cédé au duc de Modène en échange de son duché confisqué, une partie de la Vénétie au delà de l’Adige, l’archevêché de Salzbourg qui servit d’indemnité au grand duc de Toscane, dépouillé de ses États. Mais ils se préparaient à remanier l’Allemagne à leur profit. L’Empire les y autorisait: Bonaparte les y invitait.

Par un traité secret du 23 mai 1802, la Prusse se préparait à prendre sa part des indemnités que la paix de Lunéville promettait aux princes souverains. L’empereur de Russie, par un acte du 11 octobre 1802 passé à Paris avec le Premier Consul, approuvait ces violences contre les princes ecclésiastiques, avec l’espoir d’en assurer le profit à ses clients d’Allemagne: Wurtemberg, Bade et Bavière. Lui-même avait eu sa part du démembrement de Venise, les îles Ioniennes qui, constituées en République libre, devenaient un protectorat russe (21 mars 1800).

A tous ces partages l’Angleterre était demeurée étrangère. Elle n’en avait pas profité. Elle s’indemnisait ailleurs par la paix d’Amiens. Déjà, dans une large mesure, ce traité lui fut une revanche de celui de Versailles qui, en 1783, l’avait privée de ses colonies d’Amérique. Elle accrut sa colonie des Indes, après la ruine de Tippo-Sahib, de la plus grande partie de la péninsule, préludant aux conquêtes de lord Wellesley sur les Mahrattes et les souverainetés locales. Elle complétait cette œuvre par l’acquisition décisive de Ceylan. D’autres compensations s’offrirent alors dans l’Amérique du Sud à ce qu’elle avait perdu au nord. Obligés de rendre aux Hollandais la Guyane, les Anglais trouvaient à la paix d’Amiens le moyen d’en reprendre la route, par ce qu’ils acquirent aux Antilles. Aux îles Lucaye, Saint-Christophe, Antigoa, à la Barbade, la Dominique, Saint-Vincent, Grenade et Tabago, ils ajoutèrent la Trinité enlevée à l’Espagne. Ce chapelet d’îles par cette conquête était maintenant soudé au continent américain, l’ouvrait à l’Angleterre, le fermait à l’Europe. Comme l’Autriche, la Russie ou la Prusse, le gouvernement anglais, obligé à la paix, la faisait aux dépens des faibles. Il pactisait avec la France qui lui livrait ses alliés, traités en vaincus.

Ce fut la France, en définitive, qui profita le plus largement alors de ces remaniements. A l’école des rois du dix-huitième siècle, les politiques républicains, qui avaient dirigé ses conquêtes, avaient pris des leçons utiles et fait de rapides progrès. Leur entente avec les Habsbourg et les Hohenzollern, avec les princes, leurs émules d’Allemagne, avait rapporté gros: l’occupation de la rive gauche du Rhin et la moitié de l’Italie. Sur le Rhin c’était une vraie conquête, sur le Pô une conquête indirecte.

Les événements qui s’accomplirent à Lyon le 25 janvier 1802 donnèrent à cette dernière œuvre son véritable caractère. La République Cisalpine reçut de la Consulte de Lyon le titre de République italienne et une constitution presque monarchique qui la remettait aux mains de Bonaparte, devenu son président. Sous cette forme de l’union personnelle réalisée par le Premier Consul, elle était rattachée à la France. Il en fut à peu près de même de la Toscane, constituée en royaume d’Étrurie au profit d’un Bourbon d’Espagne, duc de Parme, enfant mineur dont Bonaparte s’était fait le tuteur et le protecteur. Le Premier Consul commandait à Florence, comme à Milan, et son pouvoir livrait à la France l’Italie. Depuis longtemps déjà, la Belgique était purement et simplement annexée, comme la Savoie et Nice: elle recevait en 1801 une organisation définitive en départements. Les Habsbourg, dépossédés, avaient reçu Venise en échange. Aux Anglais, qui se plaignaient encore de nous voir maîtres de «cette côte importante», pour eux très gênante, la France, en 1802, répondait en leur offrant «une paix avec des conquêtes».

Enfin ces acquisitions de près de 6 000 000 d’habitants se complétaient par un système d’alliances, presque identiques à des protectorats; la Hollande était occupée par l’armée d’Augereau, qui y installait le 6 octobre 1801 une régence ou Staatsbewind. La Suisse l’était aussi et allait subir le même sort; la République ligurienne, à Gênes, le 29 mai 1802, à son tour. Le roi d’Espagne était lié au Premier Consul par la crainte et l’ambition, quelque onéreuse que fût cette amitié pour son peuple.

Aux dépens de l’Espagne, en effet, les Français achevaient de désintéresser leurs ennemis, en s’agrandissant eux-mêmes. La paix d’Amiens, si importante pour l’Angleterre en Amérique, ne l’était pas moins pour l’avenir colonial de notre pays. Elle lui rouvrait le chemin d’établissements nouveaux et riches autour du golfe du Mexique, la Louisiane particulièrement, restituée par Charles IV en échange de la Toscane (traité de Saint-Ildefonse, 1er octobre 1800). Un an après (novembre 1801), le Premier Consul décidait de transformer en souveraineté effective la souveraineté nominale de la France sur Saint-Domingue et chargeait Leclerc de détruire la République de Toussaint-Louverture. On prétendit alors que les Français visaient à l’occupation du Mexique. C’était du moins le chemin d’un nouvel empire colonial dont l’Espagne déjà fournissait les deux principaux éléments.

Ainsi, par les guerres qui venaient de remplir l’Europe, par les négociations qui en furent la préface ou la conclusion, le monde au dix-neuvième siècle était en passe de devenir le domaine exclusif d’une pentarchie de grandes puissances, dont la plus grande était la France, assurément. Rien n’était plus contraire que cette transformation profonde et durable aux principes de droit et de justice, posés par la Révolution française, seules garanties des faibles contre les forts. Rien de plus conforme, en revanche, aux maximes et aux tendances de la politique qui, depuis 1713, avait constitué les domaines coloniaux de l’Angleterre, l’empire de Russie, le royaume de Prusse, et la monarchie de Marie-Thérèse. En neuf années, se précipitait vers son achèvement l’œuvre d’un siècle. Treize années de bouleversements nouveaux ne l’ébranleront pas. La carte du monde en 1815 ne différera de celle de 1802 que par la réduction des limites de la France, sauvée du moins par cette force nationale qui, un moment, l’a mise au premier rang. Si, dans l’espoir de fixer ces conquêtes de la Révolution, au dedans comme au dehors, la nation française n’avait pas remis, par une dernière intrigue, ses destinées aux mains de Bonaparte, elle fût demeurée, en restant une nation, l’une des plus grandes. «Au traité d’Amiens, a écrit Talleyrand, on peut le dire sans la moindre exagération, la France jouissait au dehors d’une puissance, d’une gloire, d’une influence telles que l’esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au delà pour sa patrie. Jusque-là Bonaparte n’avait pas manifesté de desseins à l’exécution desquels un Français ami de son pays pût faire difficulté de concourir. La paix était à peine conclue que la modération commença de l’abandonner.»

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Aux ouvrages allemands précédemment cités de Bailleu, Treitschke, Ranke, Häusser, etc., ajouter pour cette période:

AEGIDI. Der Fürstenrat nach dem Luneviller Frieden, 1859.

V. HOFF. Das deutsche Reich nach dem Frieden von Luneville, 2 vol., 1805.

WERTHEIMER. Geschichte Œsterreichs und Ungarns (1800-1809), 1884, t. Ier.

BEER. Zehn Iahre œsterreicher Politik, 1801-1810, 1877.

FOURNIER. Genz, Napoleon und Cobenzl, 1880.

WINKELMANN. Paul Ier. (Histor. Zeitschrift, tome XXII.)

Général SABLOUKOF. La mort de Paul Ier (Revue moderne, 1865-1866).

Documents:

Aux documents cités ou publiés particulièrement dans les œuvres de Sybel, Ranke, Bailleu, Lefebvre et Ducasse, ajouter:

NAPOLÉON. Corr. générale, tome VI.--TALLEYRAND. Mémoires, tome Ier, 1890;--Lettres inédites à Napoléon (1800-1809), avec notes et introduction par Pierre BERTRAND. Paris, 1889, in-8º.--Pièces officielles relatives aux préliminaires de Londres et au traité d’Amiens. Paris, 1803, in-8º.--Correspondance du roi Joseph, édition DUCASSE. Paris, 10 vol.--LALANNE. Les derniers jours du Consulat (notes de Fauriel). Paris, 1886.--MIOT DE MELITO. Mémoires. Paris, 1858, tome Ier.--PASQUIER. Mémoires, 1893, tome Ier.--MARMONT. Mémoires, tome II.--THIBAUDEAU. Mémoires sur le Consulat, 1827;--Histoire générale de Napoléon, 6 vol., 1827-1829.--SAVARY. Mémoires, 1818.--CHAPTAL. Souvenirs, 1893, in-8º.--HASE. Briefe und Tagebücher von 1801 und 1802 (Deutsche Revue, 1881).--F. J. L. MEYER. Briefe im Jahre 1802, Tübingen.--LAQUIANTE. Un hiver à Paris sous le Consulat. Paris, 1896 (traduction des lettres de J. F. Reichardt).--AULARD. Registre des délibérations du Consulat provisoire, in-8º, 1894 (Société de l’Histoire de la Révolution française).--MONITEUR (à partir du 7 nivôse, an VIII).--PELTIER. Paris pendant les années 1799 à 1802 (journal in-8º, imprimé à Londres).

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