IX. LE SECRET DU PREMIER CONSUL
LA RUPTURE DE LA PAIX D’AMIENS
L’institution du Consulat à vie, avec faculté pour le Premier Consul de désigner son successeur, de faire les traités de paix et d’alliance, de nommer les sénateurs, fut consentie en faveur de Bonaparte le 8 août 1802 par un vote presque unanime des citoyens, reconnaissants de la paix. Elle marquait, en même temps que l’abdication définitive du peuple, le terme de cette paix même: «Je suis, disait Napoléon, au niveau des autres souverains. Ils ne sont aussi quelque chose qu’à vie.» En créant de nouveau une monarchie née de l’intrigue, les Français livraient leur politique extérieure aux intrigues qui, sous l’ancienne royauté, l’avaient ruinée. Le maître qu’ils se donnaient, comme ceux dont ils s’étaient délivrés, ne pouvait manquer de songer à son intérêt propre. «Reste à savoir, écrit Taine, jusqu’à quel point et pendant combien de temps cet intérêt, tel qu’il le comprend, sera d’accord avec l’intérêt public. Tant mieux pour la France, si cet accord est complet et permanent. Tant pis s’il est partiel et temporaire. Le risque était terrible.»
Les besoins des Français ne s’accordèrent qu’un instant très court, six mois à peine, avec les ambitions de Bonaparte. Assuré d’eux plus que jamais il reprit son œuvre, où il l’avait laissée à son retour d’Égypte, quand la France avait réclamé son aide contre l’étranger. Il ne pensa qu’à sa conquête d’Italie pour l’achever, à ses conquêtes dans le Levant pour les restaurer. Le hasard lui avait livré la France; son épée lui avait donné la vallée du Pô: son rêve était toujours tourné vers l’Orient. Il aimait surtout, et peut-être selon Talleyrand y avait-il autant d’intérêt que de goût, ce qui attestait ou pouvait faire éclater la domination de son génie.
Ainsi, entre la République Italienne et la France, il restait une lacune. Les routes qui par-dessus les Alpes les unissent, et par où Bonaparte a conduit ses armées à la victoire, ne sont pas demeurées au conquérant, du moins légitimement. En droit, le roi Victor-Amédée III restait toujours possesseur du Piémont que l’armée de Jourdan occupait depuis le 19 avril 1801. Il abdiqua, le 11 juin 1802, en faveur de son frère. Le Piémont fut annexé à la France (2 septembre 1802). La même pensée, à la même époque, détermina la création de la République du Valais (juin 1802), boulevard de la République d’Italie, lien naturel de la vallée du Rhône avec celle du Pô. Il ne restait plus qu’à relier la vallée du Rhône aux routes du Rhin pour couvrir l’Italie tout à fait. La dernière campagne de Masséna en Suisse avait montré le prix de ces positions rhénanes pour la possession de la péninsule. La victoire de Zurich avait largement préparé celle de Marengo.
Or, Bonaparte ne disposait pas de la Suisse, dont le patriotisme souffrait mal les ordres de notre agent Verninac, la présence de nos troupes et les trahisons d’un parti en minorité, le parti unitaire favorable aux Français. Un instant, et toujours en juin, le Premier Consul eut l’idée de livrer la Suisse au margrave de Bade pour la prendre sans violer la neutralité qui la couvrait. Puis il adopta une autre méthode: il retira ses troupes (fin juillet) du territoire helvétique, en ayant soin de les laisser sous le commandement de Ney, très près du Jura. Certain que le parti français privé de cet appui serait vaincu par les patriotes et réduit à le solliciter de nouveau, Bonaparte s’assurait un moyen d’organiser la Suisse à sa guise, en respectant les traités. La conquête, dirigée par Ney, se fit à la fin de l’année 1802, sous forme de médiation. Le vainqueur rétablissait l’Union Helvétique par l’acte du 11 février 1803. Mais il la rétablissait à son profit. A Paris où il avait mandé les Suisses les plus influents, il passa cet accord comme un véritable traité de partage encore. L’aristocratie conservait le gouvernement local des cantons; Bonaparte se réservait le pouvoir central confié à un magistrat du pays, choisi par lui, à un pensionnaire, le président d’Affry. «Je ne souffrirai en Suisse, avait-il dit, d’autre influence que la mienne.»
De toutes parts, il créait alors à l’Italie, sa conquête, son bien, son refuge peut-être, une situation telle qu’on ne pouvait plus ni la lui disputer, ni l’en éloigner. Il y agrandissait son influence par l’acquisition du duché de Parme. Son empire italien allait désormais des Alpes à l’Adriatique et au golfe de Gênes: et cet empire demeurait le point d’appui solide, comme autrefois, de ses entreprises futures sur le Levant. Livourne était occupée, l’île d’Elbe annexée (26 août 1802). «Je tiens toujours mes yeux fixés sur l’Égypte», faisait-il écrire au Moniteur, au mois de janvier 1803.
Dans le démembrement de l’Europe, réglé de 1800 à 1802 à sa volonté, il semblait que Bonaparte n’eût pas fixé sa part, ainsi qu’à Léoben et à Campo-Formio. En réalité, il se la réservait sur la seule puissance faible que n’eussent pas atteinte encore les partages européens: la Turquie, protégée par l’Angleterre et la Russie, est demeurée intacte. De ses négociations avec l’Angleterre, Napoléon avait espéré l’Égypte. Il y compta jusqu’au 22 juillet 1801. Sa diplomatie pacifique, combinée avec la dernière tentative de l’amiral Linois, n’avait pas d’autre objet. Ni les marchandages tenus à un prix trop haut par les Anglais, ni la guerre ne réalisèrent ses calculs. Il céda: les préliminaires de Londres coïncidèrent avec la nouvelle qu’il reçut de la capitulation définitive de Menou à Alexandrie (1er octobre 1801). L’Égypte était perdue; la paix faite. Le Premier Consul n’accepta que pour la forme et provisoirement la défaite de ses espérances: cette paix ne fut qu’une trêve.
Elle ne pouvait durer: «A travers les discussions diplomatiques et par delà les griefs allégués, dit Taine, son caractère, ses exigences, ses projets avoués, tels sont les causes profondes et les motifs vrais de la rupture.» Le génie du conquérant, pour la première fois, ne lui a pas procuré sa part dans le démembrement de l’Europe. Il la réclame, décidé, même quand il cède à l’Angleterre, à la lui disputer. Dès le 18 mars 1802, avant la conclusion de la paix d’Amiens, il demande à Poterat un plan pour détacher de la Grande-Bretagne l’Irlande et l’Écosse, de manière à lui rendre une guerre impossible. Au mois d’août 1802, il chargeait d’une mission commerciale en Égypte et en Syrie le général Sébastiani, singulier agent pour une étude pacifique dont les éléments devaient être l’examen des fortifications turques et des flottes anglaises, ainsi que des pratiques auprès du pacha et des beys (15 septembre 1802).
Si le Premier Consul insista, dans les négociations d’Amiens, sur un seul point, l’évacuation de Malte par les Anglais, la remise de cette place aux Napolitains, à l’Ordre ensuite, c’était pour garder les voies libres de Toulon ou de Livourne jusqu’à Alexandrie. «Tôt ou tard l’Égypte appartiendra à la France, soit par la dissolution de l’empire ottoman, soit par quelque arrangement avec la Porte.» En disant ces paroles à l’envoyé d’Angleterre, Witworth, en février 1803, Bonaparte savait qu’il déchaînait de nouveau la guerre. Il n’avait jamais voulu la paix au prix de l’Égypte.
A ce moment décisif où, pour le remercier de cette paix, la France s’abandonnait à lui, son remerciement, en échange, fut de l’entraîner à la guerre en la trompant. Nul n’a jamais mieux possédé l’art de faire servir à ses desseins personnels les passions humaines. Il abuse des meilleures, patriotisme ou amour de la gloire; il excite les mauvaises, la haine, l’orgueil ou la vanité. Ce n’est pas lui qui s’attirerait le reproche, comme les Directeurs, d’une guerre inutile, contraire aux traditions, pour la possession de l’Égypte. Il désigne sans trêve aux Français l’Angleterre comme l’ennemie perfide, déloyale, ennemie de leurs institutions et de leur repos. Il saura se faire déclarer la guerre par elle, pour se présenter à la France comme le champion de son indépendance et de sa grandeur nationale. Il le lui a si bien persuadé alors, que plus d’un historien demeure aujourd’hui convaincu par les arguments qu’en 1802 il a su fournir à nos pères.
A dessein, Bonaparte exagère les intrigues des émigrés et des royalistes au delà de la Manche, et laisse présumer que le gouvernement anglais est leur complice. Dès le mois de mai 1802, son agent à Londres, Otto, dut exiger de Georges III l’expulsion des émigrés, la déportation de Georges Cadoudal, le départ des princes bourbons, la défense expresse de porter sur le territoire anglais les décorations de l’ancien régime. Ces exigences, faites pour être rejetées, devaient servir à justifier de furieuses attaques insérées dans le Moniteur au mois d’août, dictées par le Premier Consul lui-même à Barrère, Montlosier, contre ces Anglais, «protecteurs d’assassins», toujours suspects de vouloir, même par le crime, rétablir en France l’ancien régime. Le calcul était si clair que, dans les mêmes articles, Bonaparte affirmait la solidité de son gouvernement.
Mais il lui fallait à la fois exciter la France contre les Anglais et la rassurer sur sa vigilance, lui persuader enfin, par un réveil des passions d’autrefois, qu’elle était au lendemain de Pillnitz. C’était une guerre de défense nationale, puisqu’il n’y avait pas de nation pour les émigrés. En désignant les Anglais comme leurs complices, Bonaparte prescrivait aux Français un devoir patriotique. «Je suis l’homme de l’État», dira-t-il à Joséphine, implorant la grâce du duc d’Enghien qui n’avait pas conspiré. «Je suis la Révolution et je la soutiendrai.» Depuis 1802, c’est une tactique de sa part qui va jusqu’au crime.
C’en fut une autre de réveiller alors chez les Français leurs ardeurs coloniales et les souvenirs des spoliations anglaises. Au lendemain de la paix, en Amérique, en Inde, Bonaparte applique un vaste programme de politique coloniale, assez peu sincère, puisqu’en 1803 il cédait déjà la Louisiane aux États-Unis. Il ferme en même temps aux Anglais, devenus les rouliers des mers, les ports de France, de Hollande, d’Italie: ce premier essai du blocus continental en pleine paix (avril 1802) eut pour effet dans toutes les villes de France un grand mouvement d’entreprises et d’affaires. Aux Français, jaloux de la concurrence anglaise, le Premier Consul désigne comme leur domaine la Méditerranée destinée dans l’avenir à devenir un lac français: «contre cette communauté de marchands qui garde Malte en dépit des traités», et pratique la foi punique pour ajouter à ses conquêtes du dix-huitième siècle le patrimoine de la vieille Rome réservé à la France, il excite les colères de la nation. Et s’il tient ce langage à son agent à Londres dès le mois d’octobre 1802; s’il publie en janvier 1803 le rapport de Sébastiani sur les empiétements de l’Angleterre dans le Levant, c’est avec le dessein d’armer les deux peuples l’un contre l’autre: «Parbleu, nous verrons bien si cela ne décidera pas John Bull à guerroyer», disait-il à Sébastiani.
Contre John Bull il a préparé un grand courant de colères françaises qui aboutira, en 1803, à une fièvre patriotique semblable à l’enthousiasme généreux de 1761. Successeur de Choiseul et de Vergennes, non pas, mais appliqué à s’en donner les apparences pour réaliser son dessein. «Je ne suis pas de ceux, écrit Lucien en 1802, qui ont cru et persistent à croire que mon frère Napoléon fit la guerre malgré lui à aucune époque de sa vie. J’ai trop connu à cette époque le fond de sa pensée, surtout du temps dont je parle. Et disons franchement que cette pensée, beaucoup plus ambitieuse que patriotique, qui lui faisait alors une nécessité personnelle de la guerre, m’avait été révélée presque sans mystère.»
L’ambition de Bonaparte excelle enfin à déchaîner, alors, le patriotisme français. Si le ministère Addington lui fait observer que, depuis le traité d’Amiens, le partage convenu de l’Europe a été modifié par l’acquisition du Piémont, de l’île d’Elbe, l’occupation déguisée de la Suisse, il répond fièrement, le 23 octobre 1802, «qu’on fera bien de ne pas nous forcer à conquérir l’Europe». Les Français y pensaient toujours, quoique heureux de la paix: l’amour de la gloire, soutenu par un vif sentiment de supériorité sur les autres peuples qui n’avaient pas fait la Révolution, leur était devenu comme une seconde nature capable d’accepter tous les efforts. «Quelle différence, lit-on dans le Moniteur du 1er septembre 1802, entre un peuple qui fait des conquêtes pour la gloire et un peuple de marchands qui devient conquérant!»
Il était agréable à la nation française d’entendre dire au Premier Consul, comme il le fit aux délégués suisses le 19 février 1803: «que l’Italie, la Hollande et la Suisse étaient à sa disposition.» En voyant, selon les plans de Sieyès et par la diplomatie de Talleyrand, disparaître dans les marchés conclus avec les princes allemands (sécularisations du 25 février 1803) la clientèle ecclésiastique de l’Autriche, grandir la Prusse et changer la face de l’Allemagne, elle se réjouissait de lui dicter des lois. Elle se consolait d’avoir rétabli la royauté pourvu que l’empire d’Occident échappât aux Habsbourg et lui revînt. Ce rôle d’arbitre entre les peuples libres, analogue à celui de l’Empereur autrefois parmi les souverains, cette autorité que les Français allaient de nouveau déléguer à un empereur, flattaient leur vanité. Et leur orgueil s’exaspérait jusqu’à désirer la guerre où Bonaparte les entraînait, en présence des contradictions que le peuple anglais leur opposa. «Les Français, disait le Premier Consul au Conseil d’État en créant la Légion d’honneur, ne sont pas changés par dix ans de révolution. Ils sont ce qu’étaient les Gaulois. Ils n’ont qu’un sentiment: l’honneur.»--«Il faut, ajoutait-il à Miot de Melito, que le gouvernement français d’aujourd’hui soit le premier de tous.» Ainsi, exploitant les haines, les besoins ou les passions conquérantes de la France, il l’acheminait à une guerre dont le seul objet, le seul motif réel étaient son désir secret et invariable de s’établir en Orient.
Un dernier trait, à la veille de la rupture, après l’ultimatum remis le 26 avril 1803 à l’ambassadeur anglais Witworth, découvrit ses intentions. Il offrit aux Anglais un moyen terme pour le maintien de la paix, calculé, prétendait-il, sur les intérêts des deux pays. Son envoyé à Londres, le général Andréossy, reçut l’ordre de proposer l’occupation simultanée et pour dix ans de Malte par l’Angleterre, de Tarente par la France. On chercherait en vain l’intérêt que la France, pour se défendre contre les émigrés, étendre son domaine colonial et commander même à l’Europe, pouvait trouver dans le golfe d’Otrante. On voit bien au contraire l’importance de cette situation pour la conquête du Levant. Malte aux Anglais, c’était la route d’Alexandrie fermée; Tarente aux Français, c’était l’Égypte entrevue, presque promise au maître de l’Italie. A ce prix, Bonaparte eût consenti à retenir encore les passions qu’il avait déchaînées. Pour un traité avantageux à ses ambitions, il eût abandonné cette guerre nationale, dont il parlait depuis un an dans le Moniteur. Ce n’était plus le cri de «Malte ou la guerre» poussé le 10 mars 1803. Les Français pouvaient céder Malte sans danger, sans déshonneur, si Bonaparte avait Tarente. Mais, par un dernier mensonge, le Premier Consul leur cachait combien il les avait trompés en toute cette affaire. «Il est important, écrivait-il à Talleyrand, que si cette proposition ne peut réussir, Andréossy n’en fasse aucune communication qui laisse des traces, afin qu’on puisse toujours nier ici que le gouvernement ait pu adhérer à cette proposition.» (13 mai 1803.)
Heureusement pour l’histoire, la trace de ce mensonge est demeurée dans les Archives, et le trahit. L’intrigue apparaît, le secret se découvre. La guerre déclarée en 1803 par le Premier Consul aux Anglais ne fut ni une nécessité, ni un avantage pour le peuple qui lui remettait ses destinées. Celui-ci ne l’eût pas faite, à la veille même des hostilités, si la paix eût laissé le champ libre à ses ambitions.
La politique étrangère qui, désormais, de campagne en campagne, allait entraîner les Français à combattre toute l’Europe jusqu’à leur perte, ce n’est pas en définitive une politique nationale, c’est celle du maître. Bonaparte ne sert pas la France, il l’emploie: flattant sa passion de gloire et ses haines, épuisant ses ressources, il poursuit son rêve personnel, l’idée fixe à laquelle, comme les hommes de génie, il pense toujours, dont il a donné la formule en 1804. «Il n’y a plus rien à faire en Europe: ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en grand.» Et tandis qu’à sa suite les Français s’imaginent d’abattre l’Angleterre, de soumettre l’Allemagne, d’étouffer les puissances secondaires, Bonaparte engage la lutte décisive pour la possession des territoires orientaux dont le sort demeurera, après lui, le grand problème du dix-neuvième siècle. Ils s’agitent, et il les mène, victimes d’une dernière intrigue, de leurs traditions, de leurs illusions, à une conquête dont seul il possède le secret, et qu’ils devront disputer à l’Europe tout entière.
De leur côté, au lendemain de la paix d’Amiens, les Anglais ne s’étaient pas mépris sur les intentions du Premier Consul à l’égard de l’Égypte. Le secrétaire d’État des affaires étrangères, Hawkesbury, exprimait à notre agent Otto, dès le 18 avril 1802, les craintes de son gouvernement: «Il fallait laisser la Turquie en repos et ne pas l’exposer à l’ambition de deux ou trois puissances.»--Et le général Andréossy, qui remplaça Otto à Londres, répétait à son tour, le 25 janvier 1803, qu’il trouvait le peuple anglais toujours persuadé des desseins de la France sur l’Égypte. La France, à la vérité, s’en souciait peu. Mais elle ne disposait plus de ses desseins.
Ces craintes, en partie justifiées, devinrent le thème de l’opposition qui se forma dans le Parlement anglais et bientôt dans tout le pays contre le ministère Addington. Elle fut menée très vivement, dès le mois d’avril 1802 par lord Grenville. Dans les pays où l’opinion publique règle la politique, il faut aux intérêts une formule simple. L’amiral qui commandait à Malte, quand le traité du 27 mars vint obliger l’Angleterre à évacuer l’île, lord Keith avait déclaré hautement qu’il n’évacuerait pas «pour l’honneur et le bien de son pays». Malte, répétèrent après lui les adversaires de la paix, n’était qu’un rocher stérile, mais de sa possession dépendaient les routes du Bosphore et de l’Égypte. Ce fut un axiome pour le public anglais que la perte de Malte entraînerait l’établissement des Français en Orient et la ruine de l’empire des Indes. A six mois d’intervalle, le même peuple qui avait salué la paix d’Amiens comme un bienfait, imposait à ses ministres l’obligation de la violer. Il se fût volontiers écrié comme Pitt en 1791: «Avec ceux qui posent ce principe que la question d’Orient n’a pas d’intérêt pour nous, je refuse de discuter.» Aussi Addington ne discuta pas: il se soumit.
Pour ne pas évacuer Malte et gagner du temps, il sollicita les grandes puissances de refuser leur garantie, à laquelle cette évacuation était subordonnée. L’ambassadeur Saint-Helens à Pétersbourg fit tous ses efforts pour détourner le tsar d’y consentir et y réussit (mai 1802). Quelques mois après, Addington inventa d’autres expédients: il empêcha l’élection dans l’ordre de Malte d’un grand maître qui pût reprendre l’île en vertu des traités; il s’arrangea pour que la cour de Naples, chargée provisoirement avec l’ordre de Saint-Jean de garder Malte, n’y expédiât pas de troupes.
Bientôt une occasion s’offrit au gouvernement anglais d’expliquer et de faire excuser ces actes contraires à la paix d’Amiens. Il prétendit que Bonaparte, par ses annexions du Piémont et de l’île d’Elbe, son intervention en Suisse (août–septembre) avait lui-même changé les conditions du traité. Ces conquêtes en pleine paix justifiaient l’Angleterre d’en souhaiter aussi: elle exigeait Malte comme compensation. Ce fut le sujet d’une note de lord Hawkesbury, remise le 10 octobre 1802 au Premier Consul par l’envoyé à Paris, Merry, le thème du discours que le roi fit au Parlement le 16 novembre 1802. En droit, l’argument était faible. Bonaparte n’eut pas de peine à répondre que dans les négociations d’Amiens l’Angleterre avait refusé de s’occuper du continent. Et puis, quelle autorité avait-elle pour invoquer la lettre des traités qu’elle n’exécutait pas, pour défendre les peuples libres, lorsqu’elle exigeait des conquêtes? L’objet qu’elle se proposait c’était «le principe des acquisitions égales», fondement du système copartageant, le contraire même du droit. «Vous conviendrez avec moi, écrivait alors Fox à son ami Grey, que c’est un prétexte bas et hypocrite et que notre victoire aurait pour résultat l’acquisition de Malte et du Cap, tout autre chose en un mot que l’indépendance de la Suisse.» Mais, en fait, le ministère Addington trouvait dans ce prétexte le moyen de violer la paix qu’il avait signée, de calmer les colères de l’opposition, de satisfaire l’opinion publique, et il s’y tint. Un an après, le 18 octobre 1803, il demeurait décidé à n’évacuer Malte que si l’indépendance des Suisses était proclamée.
Entre Bonaparte et l’ambassadeur anglais, lord Witworth, qui arriva à Paris en décembre 1802, entre notre envoyé à Londres le général Andréossy et le cabinet anglais, il n’y eut pas en trois mois d’autre conversation. Le 14 mars 1803, le Premier Consul fit une scène violente aux Tuileries, et reprocha à l’Angleterre de ne pas respecter les traités. Le 26 avril, le ministère anglais répliquait en exigeant l’évacuation de la Hollande, de la Suisse et du Piémont. Le 13 mai 1803, lord Witworth demandait ses passeports, et avant la déclaration de guerre, les navires anglais saisissaient les bateaux de commerce français qui naviguaient sur la foi des traités.
«C’est bien la question de Malte qui amène la guerre, dit le 16 mai lord Pelham, en réponse à l’appel du roi à la nation. Le ministère a regardé la conservation de cette île comme absolument nécessaire à la Grande-Bretagne pour la garantir contre les desseins de la France à l’égard de l’Égypte.»
«Livrer Malte à un grand maître nommé par le pape, vassal de la France, serait livrer l’Égypte aux Français», ajouta lord Mulgrave. Plus violent encore, lord Melville déchira tous les voiles. Il s’agissait bien de l’Europe et de la liberté des peuples: «C’est pour l’Angleterre qu’il faut garder Malte et non pour les autres. Je suis heureux de pouvoir dire que c’est pour Malte seule que la guerre a été déclarée.» Cette franchise de l’homme qui fut chargé par Pitt, le 15 mai 1804, de diriger cette guerre comme ministre de la marine, contraste avec le langage que Bonaparte tenait le 11 mai. La guerre qui s’engageait pour l’Égypte à Londres était une guerre nationale, à Paris une guerre personnelle au Premier Consul. Pour la faire accepter aux Français, Bonaparte leur présentait le combat prochain comme un moyen «d’asseoir plus solidement en Europe leur système fédératif», de conquérir et de dominer, «de s’affranchir pour jamais des jalousies de l’Angleterre». Il leur cachait le vrai motif: les hommes d’État anglais le proclamaient avec fierté.
Ce fut entre eux, au moment où ils engageaient ce duel redoutable, une différence fondamentale qui fit leurs chances dès le début inégales. Les conséquences de cette intrigue pesèrent sans relâche sur Bonaparte et sur la France. Le Premier Consul fut obligé à persévérer dans son mensonge, à servir d’abord les ambitions des Français pour avoir le droit de réaliser les siennes. La France ne put se reposer de ses victoires successives qu’il ne fût satisfait; maître et sujets se firent tort réciproquement. En Angleterre, peuple, ministres et souverain, associés à une œuvre unique par une même volonté, mirent en commun toutes les ressources de leur génie ou de leur énergie nationale: leurs sacrifices mutuels, si grands qu’ils fussent, après neuf années, profitèrent au moins à leur grandeur.
Les Anglais s’attendaient à ce que les premières rencontres eussent lieu dans la Méditerranée. Ils y avaient envoyé Nelson pour tenir tête au meilleur des amiraux français, Latouche-Tréville. Leur attente fut trompée et un moment exploitée par Bonaparte. Il préférait, en préparant une descente en Angleterre, exciter le patriotisme national. Il y réussit par les préparatifs du camp de Boulogne, auxquels il fit une telle réclame qu’on a pu douter de son intention d’y donner suite. Il ne réussit guère qu’à obtenir l’effet moral de cet armement colossal de bateaux plats inutilisables. On les construisait sur les bords de la Seine, de la Somme, de l’Escaut, de la Loire, de la Gironde, de la Meuse, à Paris même, pour intéresser la nation tout entière à l’entreprise. Du mois de juin au mois d’août 1803, le Premier Consul visita les provinces maritimes où devait se concentrer l’attaque contre l’ennemi. Sa présence, l’action de ses administrateurs sur les populations, le souvenir aussi des torts de l’Angleterre déterminèrent une fièvre de guerre telle qu’il la pouvait souhaiter. Partout des arcs de triomphe, avant la victoire, avec des inscriptions: chemin de l’Angleterre. Et une émulation prodigieuse de contribuer à la construction, à l’armement de la flottille, à la reconstitution de la marine nationale: Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, offrirent des vaisseaux, puis les départements à leur tour. Le Lot-et-Garonne s’imposa pour fournir les voilures. Les plus petites villes, Coutances, Bernay, Louviers, Valogne, Foix, Verdun et Moissac votèrent des bateaux plats moins coûteux pour la flottille. La France applaudissait unanimement à cette grande entreprise contre les Anglais.
Si de l’autre côté de la Manche l’amirauté donnait l’ordre à ses flottes qui comptaient cent-vingt vaisseaux, cent soixante-dix mille hommes d’équipage, de bloquer les côtes d’Italie, de Hollande, de France, le Premier Consul, par toute l’Europe, cherchait à l’Angleterre des ennemis, multipliait les agressions. Le 25 juin 1803 il exigeait le concours de la Hollande, trente-quatre mille hommes, dix vaisseaux de guerre, des canonnières, des bateaux plats, des transports, avec la promesse fallacieuse de lui restituer ses colonies. Il invoqua auprès de l’Espagne, pour la forme, le traité de Saint-Ildefonse, afin de lui arracher ensuite par la peur un nouveau traité de subsides de 72 millions (13 octobre 1803). Pour qu’aucune nation maritime ne manquât, selon la tradition, à cette ligue contre l’Angleterre, l’Espagne fut chargée, outre ce qu’elle nous promettait, d’obtenir du Portugal, par les mêmes menaces, 16 millions de subsides (19 décembre 1803). Toutes devaient nous aider à vaincre les «tyrans des mers» et s’associer aux mesures que la France se disposait à prendre pour fermer le continent à leur commerce. Si Bonaparte alors vendait la Louisiane aux États-Unis, ce n’était pas seulement pour les 60 millions que lui rapportait ce marché, c’était «pour créer à l’Angleterre une nouvelle rivale capable d’abaisser son orgueil» (30 avril 1803). Enfin, le 16 mai 1803, Mortier, avec seize mille hommes, mettait la main sur le Hanovre, le patrimoine de Georges IV, un pays placé surtout à souhait pour ouvrir ou fermer au commerce de ses sujets les ports et les marchés de l’Allemagne du Nord. L’occupation de Hambourg, de Rintzbuttel, de Cuxhaven (15 juin 1803), la saisie de toutes les richesses des marchands anglais dans ces ports compléta ce vaste système d’attaques qui prenait toutes les formes et se développait sur toutes les côtes, de Lisbonne à Anvers.
Bonaparte semblait n’avoir qu’une pensée, la lutte unique, à outrance contre l’Angleterre. Un décret du 2 décembre 1803, constitua les camps retranchés du Nord, où cinquante mille soldats, l’armée d’Angleterre, commençaient à se réunir sous le commandement de Soult et de Ney. Bruix à Boulogne, Truguet à Brest, Villeneuve à Rochefort, le Hollandais Van Huelff sur l’Escaut, dressaient des batteries et surveillaient la concentration dans le Pas-de-Calais des bateaux qui s’acheminaient le long des côtes, en face des croisières anglaises (septembre 1803, février 1804). Bonaparte, de temps à autre, venait voir son ouvrage et semblait écouter les flatteries de l’amiral Decrès qui lui prédisait, avec le public enthousiaste, «la fortune de César».
En réalité, sa pensée était ailleurs: pendant toutes ces opérations qui absorbaient l’attention des Français, qui entretenaient, à son gré, leurs ardeurs belliqueuses, le Premier Consul suivait la petite armée de Gouvion Saint-Cyr: il veillait à ce qu’elle s’emparât en juin des positions de Tarente, Otrante et Brindisi. Il instituait pour Latouche-Tréville, l’amiral en qui il avait le plus de confiance, le commandement des côtes de la Méditerranée. Et s’il n’avait visé alors que l’Angleterre, pourquoi cet ordre du 21 février 1803 au ministre de la marine d’équiper un navire chargé d’armes pour les Souliotes et les Maniotes révoltés contre la Turquie. En juin 1803, l’Autriche découvrit une intrigue du consul français à Raguse, Bruyère avec l’évêque du Montenegro, pour occuper les bouches du Cattaro. Enfin les Français auraient été bien surpris et fort mécontents, s’ils avaient pu connaître les négociations engagées par Talleyrand, sur l’ordre du Premier Consul, au mois de juin 1803, avec l’ambassadeur de Russie Markow; le lendemain du jour où il excitait la France à la guerre, Bonaparte offrait à Alexandre Ier d’évacuer la Suisse, la Hollande, de cesser même la guerre contre les Anglais, à la condition secrète d’obtenir mieux par son concours en Orient. Jusqu’au mois d’août il suivit cette négociation avec l’espoir d’arracher Malte aux Anglais, sans être obligé à les combattre. L’ardeur de ses préparatifs sur la Manche, les déclamations qu’il insérait au Moniteur contre le génie infernal des Anglais dissimulaient ses desseins particuliers.
C’est une exagération, sans doute, d’affirmer, comme l’ont fait plusieurs historiens sur la foi de certains mémoires, que Bonaparte n’a jamais cru à la possibilité, ni sérieusement songé à l’exécution de sa descente en Angleterre. Il a pu le dire plus tard, lorsqu’elle eut échoué, «pour dégager son honneur compromis dans ce projet proclamé avec trop de solennité». Mais il est certain que les contemporains n’y ont pas cru, sauf les Français. Le gouvernement de Londres fut très longtemps avant de s’en émouvoir. Ce n’était pas la Manche qu’il surveillait, mais la Méditerranée. La flotte de Toulon lui causait plus d’inquiétudes d’abord que les préparatifs de Boulogne. Pour lui interdire les routes du Levant, Nelson vint prendre position à la Maddalena, dans cette belle rade de Sardaigne «qui couvrait Naples, la Sicile, Malte et tous les États du sultan» (31 octobre 1803). C’était sa préoccupation principale. Lorsqu’il apprit plus tard le départ de la flotte française, ce fut du côté de la Sicile, de l’Égypte, qu’il la chercha d’abord sans la trouver. Metternich, qui débutait alors dans la carrière diplomatique, à Dresde, ne croyait pas davantage aux projets de Bonaparte sur l’Angleterre.
Il est également certain que le Premier Consul les négligea de bonne heure par la difficulté de les réaliser. On lui avait représenté, et il s’aperçut vite quel danger il y aurait à risquer ses troupes sur des bateaux plats, mal faits pour résister aux bourrasques au milieu des flottes ennemies. Un instant il sembla revenir à son idée, lorsqu’il eut imaginé, en 1804, d’unir la flotte de Latouche-Tréville aux flottes de l’Espagne et de l’appeler de la Méditerranée dans la Manche: «Que nous soyons maîtres du détroit six heures, et nous serons maîtres du monde.» L’amiral mourut à la veille de cette entreprise hardie, le 12 août 1804. Et le projet, entre les mains de son successeur Villeneuve, n’aboutit qu’à la ruine définitive et totale de la marine française à Trafalgar (21 octobre 1805). La victoire d’Austerlitz (2 décembre 1805), qui livrait l’Allemagne tout entière aux Français, leur fit oublier l’Angleterre et Trafalgar. Ils avaient enfin détruit l’empire germanique, et sur ses ruines fondé leur domination dans l’Europe centrale. Cette victoire éclatante de leurs traditions les rendit indulgents à Napoléon. Il le savait: ce fut son plan depuis le début de 1804 de leur fournir cette compensation aux satisfactions que la lutte contre l’Angleterre ne procurait pas au patriotisme national.
Au milieu de la paix générale, du mois de mai 1802 au mois de février 1803, la France avait réglé sans obstacle la question des indemnités germaniques. Pour avoir, comme les traités de Bâle et de Lunéville l’y autorisaient, le droit de s’agrandir, elle avait livré en Allemagne les plus faibles, les princes ecclésiastiques, aux plus forts, aux souverains des grands États allemands. Ce qu’on appelait séculariser n’était, en somme, que partager toujours. La Prusse recevait les évêchés de Paderborn, d’Hildesheim, de Munster, les abbayes d’Elten, d’Essen et Verden, 400 000 sujets, beaucoup plus qu’elle n’avait perdu sur la rive gauche du Rhin, et en espérance encore l’héritage des biens constitués aux Nassau-Orange avec les évêchés de Fulda, les abbayes de Convay et de Weingarten (23 mai 1802). La Bavière obtint les évêchés de Würzburg, Bamberg, Passau, Augsbourg, Eichstedt, Freysing, des villes libres, 300 000 habitants de plus qu’elle n’en perdait; le Hanovre s’incorpora l’évêché d’Osnabrück. Ce fut pour le duc de Bade, devenu électeur, une vraie fortune que l’acquisition des très riches évêchés de Constance, Bâle et Spire, avec les dépendances de celui de Strasbourg, en somme toute la plaine du Rhin ajoutée à la Forêt-Noire. Le Wurtemberg protégé par la Russie ne fut pas négligé. Le 31 août 1802, convaincue par Talleyrand et Dahlberg, entraînée par les princes, la Diète acceptait ces spoliations qualifiées de médiatisation. Seul, l’Empereur, traité en vaincu, ainsi que sa famille, le duc de Modène, l’archiduc Ferdinand de Toscane, réduit à quelques évêchés, protesta pour arrondir leur lot et le sien. Protestation où le droit n’entrait pour rien, puisqu’elle aboutit à la sécularisation, le 26 décembre, de Trente et de Brixen, de Eichstedt rétrocédé par la Bavière aux Habsbourg. Le recez principal du 25 février 1803, ratifié à Vienne le 27 avril, avait consacré cette transformation de l’Allemagne, si complète qu’il ne s’en était pas faite de pareille depuis le traité de Westphalie.
Les Français s’en glorifièrent parce qu’elle leur rappelait cette grande œuvre de la monarchie française. Ils s’en réjouirent, la croyant utile à leur sécurité. Agrandir ces princes que les traités de 1648 avaient constitués souverains en face de l’Autriche, c’était achever de ruiner l’Empereur, héritier de Charles-Quint, et se faire une clientèle qui, sur ses ruines, établirait l’empire de la France, étendu jusqu’au Rhin, respecté au delà.
L’empire français naissait en effet, en mai 1804, de ces sentiments exploités par Bonaparte au profit de ses ambitions. La création impériale de 1804 fut pour les Français l’application d’un principe, pour le Premier Consul un moyen. Les décrets de 1803, si facilement acceptés par l’Allemagne, la ruine de la féodalité ecclésiastique qui présageait un sort pareil aux princes laïques ne justifiaient-ils pas la domination de la France? Et n’était-ce pas justice que l’empire passât ou revînt des Germains aux Gaulois?
Pendant toute l’année 1803, l’idée, le nom même d’un empire des Gaulois circulent à Paris; les étrangers les signalent. Bonaparte les recueille. Ils vont lui servir au début de 1804; sa police lui livre Cadoudal, Pichegru et Moreau. Les deux premiers ont imaginé de le tuer pour restaurer les Bourbons. «Une fois le Premier Consul abattu, la nation, croyaient-ils, n’aurait plus qu’un désir, revenir à ses maîtres légitimes.» Il importait à Bonaparte, pour sa sûreté, de retirer, en les châtiant, ces espérances à qui serait tenté de les imiter. A son pouvoir viager il voulut ajouter un élément nouveau, l’hérédité. Une royauté pour les Français était inacceptable. Si, avant le couronnement, Berthier vint le féliciter un jour d’y songer, le Premier Consul se fâchait, le traitant d’imbécile. Mais l’hérédité par l’empire que la nation vient de détruire au delà du Rhin et qu’on peut reconstituer comme un monument de sa victoire, un gage de sa domination sur l’Allemagne, est possible. Les Français l’accepteront par cette raison qu’il les flatte. C’est dans le sang que Bonaparte scelle ce pacte avec eux. Ils se jugent assurés de leur pouvoir au delà du Rhin lorsque Bonaparte ose, le 15 mars 1804, chez un prince allemand dans le duché de Bade, faire enlever le duc d’Enghien. L’exécution d’un Bourbon qu’ils lui permettent (21 mars 1804) est, en retour, pour Bonaparte, l’essai décisif de son autorité. «Cette audace, disait Luchesini, au lieu d’ébranler son autorité, la consolide.» Fouché le lendemain communiquait au Sénat les pièces du complot et ajoutait: «Pour enlever toute espérance aux conspirateurs, il faut assurer l’existence du gouvernement au delà de la vie de son chef.»
Le Tribunat, le Sénat demandèrent alors la nomination d’un Empereur, et la perpétuité de cette charge dans la famille de Napoléon Bonaparte. Un sénatus-consulte (18 mai 1804) fixa cette nouvelle constitution dite de l’an XII. Par la façon dont le Premier Consul interrogea la France sur ce changement, on put voir ce qu’il en espérait. Il ne l’invita à voter que sur un point, l’hérédité de la couronne dans sa famille. C’était, à ses yeux, le profit essentiel du nouvel ordre des choses. Il tenait moins au titre, étant, dès la paix d’Amiens, comme il l’a répété dans son mémorial, «déjà souverain par la volonté du peuple».
Le titre, au contraire, importait aux Français. Il était le symbole de leur victoire sur les Habsbourg, qui furent obligés à la fois de devenir Empereurs d’Autriche et de reconnaître, pour le devenir, l’Empire de Napoléon (10 août 1804). C’était le présage de nouvelles victoires, toujours populaires sur l’Allemagne. Pour suivre ses desseins particuliers, à défaut de l’entreprise contre l’Angleterre qui se présentait mal, le nouvel Empereur leur préparait comme don de joyeux avènement, une guerre au delà du Rhin. C’est la dernière intrigue, où il les entraîne par un effort que désormais ils soutiendront jusqu’à la fin du régime impérial.
BIBLIOGRAPHIE
Outre la plupart des volumes cités au chapitre VIII consulter:
LANFREY. Napoléon Ier, tomes II et III.
THIERS. Histoire du Consulat, tomes III et IV.
DE CLERCQ. Recueil des traités de la France, tome Ier.
LEFEBVRE. Histoire des Cabinets de l’Europe, tome Ier.
FORNERON. Les émigrés et la société française sous le Directoire (Correspondant, 1887).
CASTRO. Storia d’Italia dal 1799 al 1814. Milan, 1881.
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TESSIER. Le général Decaen aux Indes (Revue historique, tome XV).
RAMBAUD. L’Allemagne sous Napoléon Ier, 1880.
Pour l’Angleterre:
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STANHOPE. Vie de Pitt (ouvrage cité, traduction Guizot).
M. DUNCKER. Die Landung in England (Abhandlungen aus der neueren Geschichte).
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CHEVALIER. Histoire de la marine française sous le Consulat, 1886.
G. DE CADOUDAL. Georges Cadoudal et la chouannerie. Paris, 1887.
BOULAY DE LA MEURTHE. Les Dernières années du duc d’Enghien.
WELSCHINGER. Le duc d’Enghien. Paris, 1859.
ROCQUAIN. Notice sur Napoléon Ier (Revue de France, mars 1880).
Documents:
Correspondance de Napoléon, tomes VI et VII.--Moniteur, 1803.--Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon (édition Bertrand).--FOX. Memorials and correspondence, 3 vol.--Annual register for the year, 1803.--CASTELREAGH. Letters and dispatches, tome V.--LUCCHESINI. Dépêches dans BAILLEU. Preussen und Frankreich.--MALSBOURG (envoyé de Hesse à Paris). Correspondance. (Deutsche Revue), octobre 1881.--MIOT DE MELITO. Mémoires, tome II.--Hyde DE NEUVILLE. Mémoires, tome Ier.
X. LE SECRET DE L’EMPEREUR
AUSTERLITZ ET PRESBOURG
Le 17 mai 1804, Luchesini, ambassadeur de Prusse à Paris, écrivait à son gouvernement: «La guerre du continent, je ne saurais assez le répéter, est dans le vœu secret du Premier Consul.» Mais l’occasion manquait encore au dessein que Napoléon avait formé de substituer à l’expédition d’Angleterre condamnée une vaste entreprise en Allemagne.
De toutes les puissances continentales, seule, la Russie était résolue à la guerre. L’ambassadeur Markow avait quitté Paris au mois d’août 1803 sur le refus du Premier Consul d’accepter l’ultimatum d’Alexandre, d’évacuer le Hanovre, la Suisse et l’Italie. Pas plus qu’autrefois, le tsar ne songeait à faire une guerre de principes, quoiqu’il se posât plus tard, en la déclarant, comme le vengeur du duc d’Enghien. Ce qu’il exigeait surtout, c’était l’abandon des projets de Bonaparte sur l’Orient, des positions qu’il avait prises dans le royaume de Naples. Tel fut le premier article des réclamations qu’il fit parvenir à Talleyrand par son chargé d’affaires d’Oubril (21 juillet 1804). Il souhaitait d’ailleurs, comme son adversaire, un bouleversement de l’Europe continentale qui lui permît de s’assurer la Pologne, Constantinople et les Balkans. Il massait ses troupes sur la Vistule, laissait espérer de son amitié et de sa justice à son confident Czartoriski la renaissance de sa patrie, tandis qu’en réalité il escomptait sa crédulité et les troubles de l’Europe pour réunir toute la Pologne entre ses mains. Précurseur du panslavisme, il rêvait d’affranchir les chrétiens des Balkans et de constituer, avec Constantinople pour capitale, un grand empire slave qu’il gouvernerait de la Baltique au Bosphore. Le concours des puissances allemandes était indispensable à ses plans: à l’Autriche, le tsar offrait la Bosnie, la Valachie, Belgrade et Raguse et de larges compensations en Italie, à la Prusse des agrandissements en Allemagne.
L’Autriche, au contraire, depuis la paix de Lunéville, tenait obstinément à la paix. Et pourtant Napoléon, qui voulait la provoquer, ne lui ménageait pas les insultes. Après le recez de la Diète qui avait consacré la confiscation des propriétés ecclésiastiques, à la fin de 1803, les princes d’Allemagne mis en goût s’étaient disposés à faire main basse sur les domaines des petits féodaux, barons, chevaliers laïques, la «Ritterschaft». L’électeur Maximilien-Joseph, dont le ministre, Français d’origine, Mongelas par sa haine de la féodalité était bien fait pour servir les ambitions, donna l’exemple, bientôt suivi en Wurtemberg, en Hesse. L’Autriche, pour maintenir l’équilibre, voulut enlever à la Bavière les districts de l’Inn qu’elle convoitait. «Que chacun reste à sa place», lui cria Bonaparte (2 mars 1804). Et elle y resta humblement. Même docilité à accepter que le Premier Consul enlevât, sur le territoire de l’empire, le duc d’Enghien (15 mars). Devant l’Empereur, l’Autriche baisse le ton à mesure qu’il élève le sien. C’est sans délai qu’il exige la reconnaissance de son titre impérial; et c’est immédiatement que l’archiduc Charles conseille à l’Empereur d’y consentir. Cette complaisance obstinée désarmait Napoléon: il eût secrètement souhaité plus de résistance. Jusque dans ces concessions, il prétendait découvrir un motif de guerre, déclarant qu’elles ne pouvaient pas être sincères. Elles l’étaient si bien qu’à cette époque dans le Conseil de l’Empereur on agita à Vienne le projet d’une alliance intime avec la France. La peur de la Russie empêcha Cobenzl de suivre ce dessein appuyé par l’archiduc Charles. La crainte de la France également empêchait l’Autriche de se rapprocher d’Alexandre qu’un autre archiduc Joseph se chargeait de rendre bienveillant.
«Nous sommes proprement entre l’enclume et le marteau, disait le pauvre ministre. Notre but devrait être de nous rapprocher de la Russie sans nous brouiller avec la France. Il nous conviendrait même, si cela était possible, de servir d’intermédiaire à leur conciliation.» Cet acharnement à souhaiter la paix mécontentait Napoléon autant qu’Alexandre. Le tsar tournait le dos à l’ambassadeur qu’au début de 1804 lui envoyait l’Autriche, Sutterheim. A Paris, les envoyés de François II n’étaient pas mieux traités. Car, si l’Autriche ne se déclarait point, la guerre était impossible entre les deux empereurs.
La Prusse également les séparait et les embarrassait. Elle pratiquait la même politique que l’Autriche, moins par peur peut-être que par calcul. Le roi Frédéric-Guillaume III aurait pu, s’il l’avait voulu, trouver dans l’occupation du Hanovre par les Français une occasion de leur déclarer la guerre. C’était une violation manifeste de la neutralité de l’Allemagne du Nord que la France avait accordée aux Prussiens, à Bâle, en échange de la rive gauche du Rhin. Hanovrien, et de plus négociateur de la paix de Bâle, Hardenberg eût voulu que le roi protestât. Mais Haugwitz affirmait que la Prusse devait s’agrandir par l’amitié de la France: loin de combattre les empiétements de Napoléon, il eût voulu l’y associer. A la fin de 1803, il préparait avec un agent de Talleyrand, La Forest, une alliance par laquelle la Prusse aurait obtenu peut-être le Hanovre en échange de son concours actif contre la Russie. Ce concours, pourtant, le roi hésitait à le donner. Il attendait, pour se déclarer, que la fortune lui eût désigné des deux rivaux le plus fort et le plus capable d’indemniser son royaume. En vain Bonaparte s’irritait de ces hésitations, de ces calculs: Frédéric-Guillaume acceptait l’exécution du duc d’Enghien, l’Empire français, et même l’obligation de fermer aux Russes et aux Anglais unis contre la France les chemins de l’Allemagne du Nord (1er juin 1804). Mais il refusait d’aller plus loin et d’associer la Prusse aux risques d’une guerre, même au prix d’une couronne impériale que Napoléon lui offrit au mois d’octobre.
Avec le tsar Alexandre qui le sollicite de prendre parti, qui emploie l’influence de la reine pour écarter Haugwitz, le roi de Prusse garde la même réserve. Tout ce qu’il lui offre, c’est son concours pour la paix, dont il veut et désire être le médiateur. Et l’on vit, à la fin de 1804, Napoléon et Alexandre accepter tous les deux cette médiation, avec le même espoir d’en retirer une alliance favorable à leurs projets.
Les puissances allemandes avaient donc entre leurs mains en 1804 la paix du continent. Quoique Napoléon tînt à persuader aux Français qu’ils étaient les maîtres de l’Allemagne, qu’il voulût le leur prouver par de nouvelles victoires, l’Autriche et la Prusse unies auraient pu lui enlever cette satisfaction. Quant à lui, si réellement il n’eût désiré, comme il le prétendait, qu’atteindre dans l’Angleterre l’ennemie de la nation, il ne lui aurait fallu, de l’avis de Talleyrand, que la prudence la plus vulgaire et le plus petit effort pour séparer de l’Angleterre les puissances du continent.
A cette heure décisive, le sort de la France se joua comme au début des guerres de la Révolution, pour des traditions inutiles, exploitées par un gouvernement qui avait son secret, pour une intrigue en somme. Cette fois, ce n’était plus seulement l’héritage acquis par l’ancienne monarchie, mais les conquêtes de la Révolution même que le secret de l’Empereur allait exposer au hasard des coalitions et des batailles. Napoléon était assuré de faire excuser et de masquer ses desseins particuliers par la gloire et l’éclat d’un Empire fondé sur les ruines des Habsbourg, par la soumission de l’Europe surtout aux décrets de la Révolution.
Au mois de septembre 1804, Napoléon s’en allait sur les rives du Rhin, à Aix-la-Chapelle, célébrer en grande pompe la reconstitution de l’empire de Charlemagne au profit des Français. Le pape, effrayé, attiré par l’espérance aussi de recouvrer les Légations, consentait à venir, à la fin de l’année, le couronner à Paris. Enfin, depuis le mois de mai, les républicains italiens savaient et faisaient savoir à Vienne que Napoléon voulait fonder en Italie une monarchie héréditaire. Ces démarches étaient calculées sur le plan qu’il avait formé: aux Français, dont il avait besoin comme instruments, il offrait l’Allemagne par un empire que le pape aurait consacré. Pour lui-même, il achevait l’unité italienne, afin de se trouver mieux en mesure de chasser les Anglais de Malte et les Russes de Corfou, pour prendre dans la péninsule le point d’appui nécessaire à ses entreprises sur l’Orient. C’était si bien son désir secret, qu’au début de l’année 1805, il écrivait à l’Empereur d’Autriche: «On ne peut plus se battre aujourd’hui raisonnablement que pour l’Empire de Constantinople.»
Ces intentions finirent par convaincre l’Autriche des dangers qu’elle courait. Perdre l’Allemagne définitivement et ne pas même conserver l’Italie, voir peut-être à bref délai l’Empereur de Russie, par dépit d’être dédaigné, se rapprochant de Napoléon, obtenir de lui des satisfactions, en Pologne, en Turquie, c’était compromettre sur toutes ses frontières la monarchie des Habsbourg. Cette menace ébranla les hésitations de l’Empereur d’Autriche. Le 6 novembre 1804, François II signait avec Alexandre Ier une déclaration, traité secret d’alliance strictement défensive. La Russie promettait aux Habsbourg de les défendre en Italie. L’Autriche s’engageait à maintenir contre Napoléon l’intégrité de l’Empire ottoman. Cet acte qui fut considéré comme une victoire de la diplomatie russe éclaire une fois de plus la portée de la guerre que cette diplomatie préparait contre l’Empereur des Français. Ce n’était point l’Allemagne, où cependant il va porter la guerre, qui faisait l’objet du litige. Le germe de ce conflit continental, comme la cause du duel avec l’Angleterre, déjà engagé depuis 1803, ce sont les ambitions rivales de Napoléon, d’Alexandre, des Anglais sur Constantinople. L’Autriche, malgré la perte de son autorité en Allemagne, ne se fût pas mêlée à ce conflit, si, pour s’assurer l’Adriatique, le nouvel Empereur n’avait formé le projet d’en exclure les Autrichiens. Lorsque le 2 janvier 1805, Napoléon fit connaître à l’Empereur François son intention d’ériger en Italie pour son frère Joseph une monarchie héréditaire, séparée de la sienne, celui-ci sembla se résigner encore. Mais le refus de Joseph, peut-être secrètement exigé, le 25 mai 1805, amenait Napoléon à prendre lui-même la couronne de fer: François n’hésita plus. La coalition de l’Angleterre et de la Russie s’était scellée le 14 avril 1805. L’Autriche y entra le 9 août.
Encore à ce moment, c’était si peu l’Allemagne qu’il s’agissait de protéger que tous les Allemands restèrent indifférents à cette querelle ou se joignirent à Napoléon. Pour décider la Prusse à prendre parti, pendant toute l’année 1805, l’envoyé de l’Autriche, Metternich, qui préludait alors de Berlin à sa guerre diplomatique contre l’Empereur, invoqua plus d’une fois auprès du ministre prussien Hardenberg les intérêts germaniques. Mais Frédéric-Guillaume III d’une part savait que l’Autriche, dans cette guerre, se préoccupait surtout de l’Italie, que la Russie, en l’y poussant, cherchait à mettre la main sur l’Orient. Il ne se méprenait pas sur l’impossibilité de défendre seul l’Allemagne contre les Français.
Fidèle aux principes de son prédécesseur que la crainte des Russes avait déterminé au partage de la Pologne, il eut un instant l’idée de partager avec la France pour constituer une digue à l’État prussien à l’ouest comme à l’est. Hardenberg, à la fin converti au programme d’Haugwitz, lui conseillait d’accepter le Hanovre que la France et Talleyrand lui offraient, rassurait sa conscience inquiète «de manquer aux règles de la morale». Le 23 août, cette convention était presque faite lorsque Napoléon envoya Duroc à Berlin pour la conclure. Mais l’Empereur exigeait que la Prusse fît ouvertement la guerre aux Russes: elle s’y refusa au mois de septembre, préférant renoncer au gain que de courir ce risque, politique très prussienne aussi, où le souci de ménager et de défendre l’Allemagne n’entrait pour rien.
L’Électeur de Bavière aurait peut-être souhaité de rester neutre, comme le roi de Prusse: par peur de l’Autriche qui le menaçait d’une invasion, il quitta sa capitale, joignit ses troupes à l’armée française et signa le 12 octobre 1805 un traité qui lui promettait une part nouvelle de l’Empire. Les souverains de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Darmstadt hésitèrent moins encore à fournir à Napoléon tous les secours qu’il demandait, séduits du premier coup par la même espérance. «Voilà les quatre piliers, disait Napoléon aux Français, de ma future confédération allemande.»
A la veille d’Austerlitz, la guerre continentale que préparait l’Empereur pour donner le change aux Français avait donc pris la tournure qu’il souhaitait. Elle parut une grande entreprise concertée avec les princes allemands contre la maison d’Autriche, l’effort définitif de la nation pour transformer l’Allemagne, selon ses traditions et ses doctrines. Dès qu’il avait vu l’Autriche se rapprocher de la Russie, Napoléon s’était réjoui de pouvoir détourner sur elle la haine des Français contre l’Angleterre. «L’Allemagne va voir plus de soldats que jamais», s’écria-t-il. Il affecta même au mois de janvier 1805, devant le Conseil d’État, de n’avoir réuni depuis deux ans tant de troupes à Boulogne que pour être en mesure de combattre l’Autriche, au moment opportun. «Le prétexte m’a été fourni, dit-il, par le projet de descente en Angleterre.» Si le bruit se répandait d’un traité conclu le 11 avril entre l’Angleterre et le tsar, Bonaparte donnait l’ordre à Fouché le 26 mai 1805 d’imprimer dans les journaux des lettres de Pétersbourg affirmant la bienveillance et la neutralité des Russes. Avant tout il lui importait que l’on ne pût soupçonner à Paris la véritable étendue de cette guerre continentale, que le patriotisme français aurait peut-être redoutée au lieu de la désirer.
Les Autrichiens lui rendirent un dernier service, en commençant la guerre le 7 septembre 1805, en la commençant surtout en Allemagne, par l’occupation de la Bavière. Le général Mack, à qui François II allait confier son armée, avait persuadé la conférence de Vienne, contrairement aux idées de l’archiduc Charles plus avisé, qu’en se portant rapidement en Souabe on entraînerait les troupes bavaroises, qu’on pourrait devancer Napoléon, et, par les routes de Suisse, envahir l’Italie. Il eût mieux valu attendre les Russes que d’exécuter avec une armée insuffisante cette pointe hardie et dangereuse.
L’Empereur des Français, depuis le mois de juillet, avait fait tous ses préparatifs. Bernadotte lui amenait ses troupes de Hanovre, Marmont de Hollande au mois d’août déjà; Murat travaillait l’électeur de Bavière, Masséna était chargé de l’Italie. Napoléon, demeuré longtemps à Boulogne pour masquer le départ de l’armée principale qui de la Manche gagnait au mois d’août le Rhin à marches forcées, arriva à Paris au milieu du mois de septembre, décréta une levée anticipée de 150 000 hommes pour former une armée de réserve confiée à Kellermann. Il arrivait enfin à Strasbourg le 23 septembre, cinq jours après l’entrée des Autrichiens à Ulm. Il était tout prêt, à la tête de 200 000 hommes, «la Grande Armée», entouré de ses meilleurs lieutenants. En face de l’Autriche qui avait chassé, le 7 septembre, l’Électeur de ses États, n’avait-il pas le droit d’affirmer qu’il venait assurer l’indépendance du corps germanique et confondre l’agresseur? «Soldats, disait-il à ses troupes enfin, pour les entraîner par l’ambition et par la gloire, vous êtes l’avant-garde du grand peuple», de la nation héritière du grand roi qui allait achever son œuvre au delà du Rhin.
Ce fut l’affaire d’un mois à peine: tandis que Mack attend les Français au sortir de la Forêt Noire, Napoléon tourne cet obstacle, suit la rive gauche du Danube et, détruisant l’armée autrichienne par de simples marches, il fait le 17 et 19 octobre capituler son chef «pris dans Ulm comme un vilain». L’Autriche était battue, impuissante. Son armée d’Italie reculait en toute hâte à Marbourg; la guerre qui devait livrer aux Français l’Allemagne était achevée, avant l’arrivée en Souabe du premier corps d’armée russe que Kutusoff s’empressa de ramener au delà de l’Inn. Le 4 novembre 1805, François II demandait à son vainqueur un armistice et la paix.
Si Napoléon avait eu seulement le désir de satisfaire les Français, d’offrir à leur amour-propre une compensation de leurs efforts impuissants contre l’Angleterre, il aurait pu s’arrêter à cette victoire si complète, si décisive. La capitulation d’Ulm valait le combat de Trafalgar (20 octobre 1805). L’un donnait aux Anglais l’empire de la mer. Celle-là procurait à la France l’Allemagne, la domination incontestée sur l’Europe. On raconte que Pitt pâlit à la nouvelle de cette capitulation qui, dans la lutte engagée, retirait à l’Angleterre l’appui du continent. «Plus d’empereur en Allemagne, écrivait Talleyrand à son confident d’Hauterive le 27 octobre. Plus de diète de Ratisbonne.» Le ministre étudiait, le 31 octobre, sur l’ordre du maître un projet de confédération allemande, destinée à remplacer l’Empire détruit, à fonder la domination des Français dans l’Europe centrale. Il eût voulu de plus qu’une paix immédiate vînt consacrer ces avantages obtenus si aisément, et la renonciation des Habsbourg à l’Allemagne.
Talleyrand, à ce moment décisif, fut à la fois l’interprète des vœux de la nation, l’avocat de ses intérêts auprès de Napoléon. C’était une lourde charge qu’une guerre sur le continent contre deux Empires, et sur mer à la fois, contre l’Angleterre. L’intérêt de la France n’était point d’écraser l’Autriche, pour agrandir encore les trois puissances dont le siècle précédent avait démesurément accru les domaines et les forces. Aussitôt après la capitulation d’Ulm, de Strasbourg où Talleyrand venait de quitter Napoléon «marchant à la victoire», il lui proposait de ménager les Habsbourg, de conclure avec eux dès le premier succès une paix avantageuse. Conscient des ambitions qu’inspiraient aux Français leurs conquêtes, et du passé de leur Empereur, Talleyrand savait que l’Autriche n’avait de chance alors d’être épargnée par eux qu’en leur abandonnant l’Allemagne et la Suisse, et l’Italie tout entière, Venise elle-même. Mais, à moins d’être «abattue et prosternée», l’Autriche ne pouvait accepter de pareils sacrifices qu’avec l’espoir et sur l’offre d’une compensation. Lui donner des indemnités en Orient, Moldavie, Valachie, Bessarabie, Bulgarie, lui rendre, avec ces provinces, l’unité plus solide d’un grand État Danubien, et du même coup l’opposer pour jamais à la politique russe dans les Balkans comme une avant-garde de l’Europe: tel était, aux yeux de Talleyrand, avant Austerlitz, le moyen de limiter la guerre où la France était engagée. Les Habsbourg, d’ennemis devenus alliés, chargés d’arrêter et de rejeter la Russie en Orient, il ne restait plus à Napoléon, à ses sujets, que l’Angleterre à combattre, une seule question à résoudre. L’expérience plaidait en faveur du ministre, fidèle aux leçons de Louis XIV, de Fleury, de Vergennes.
Mais comment faire accepter à Napoléon un programme qui laissait à l’Autriche dans les Balkans la tâche que secrètement il se réservait? Il avait hâte au contraire d’atteindre, en attaquant les Russes, cet Orient mystérieux qu’il avait entrevu en Égypte, auquel il allait toucher. C’est à peine s’il prit le temps de lire les propositions de son ministre. Il regagnait, avec le gros de l’armée, Murat qu’il avait chargé de suivre les Russes l’épée dans les reins. Il s’irrita à la nouvelle que Kutusoff avait pu s’échapper sur Brünn, que Murat s’attardait par gloriole à prendre Vienne (11 novembre 1805). Lorsque François II lui envoya pour traiter le général Giulay, ce fut à peine s’il l’écouta. Les Français traversèrent Vienne au pas de course à la poursuite de Kutusoff qui, finalement, leur échappa sous le canon d’Olmütz.
La poursuite aurait pu durer longtemps, si le tsar avait pratiqué, comme le souhaitait Kutusoff, la tactique qui consistait à entraîner Napoléon et son armée toujours plus loin vers l’Orient. Et le danger eût été grand; on apprenait alors que la Prusse mobilisait son armée, occupait le Hanovre, que les Anglais débarquaient aux embouchures du Weser. «Bonaparte était intéressé à ne pas perdre de temps, écrivait Czartoriski un peu plus tard à Alexandre Ier, en avril 1806; et nous l’étions à en gagner. Il avait toutes les raisons pour risquer une bataille décisive et nous pour l’éviter.» Mais il avait si peu lieu de l’espérer qu’il négociait le 23 novembre avec l’Autriche, offrait en même temps, à Alexandre la Valachie qu’il refusait aux Habsbourg. Sa pensée était toujours de partager l’Orient avec les Russes.
Décidé à le lui fermer obstinément, Alexandre Ier préféra offrir aux Français la bataille à Austerlitz, 7 décembre 1805. «Napoléon vit venir l’armée russe avec une indicible joie.» Il rassembla son armée, prépara la manœuvre qui devait anéantir l’ennemi, et remporta une victoire dont le retentissement consacra en Europe sa dignité nouvelle et l’Empire des Français.
Plus encore que l’affaire d’Ulm, la journée d’Austerlitz parut le triomphe de la Révolution sur l’Allemagne. On y vit moins la défaite des Russes que l’humiliation de l’Empereur d’Autriche arrivant, le 4 décembre, au camp du vainqueur pour implorer sa clémence. Le 5 décembre, en vertu d’un armistice, Alexandre se retirait tranquillement avec les débris de son armée en Pologne. Vaincus, les Russes ne cédaient point: c’était l’Empire d’Autriche tout entier qui capitulait devant Napoléon. La France dut être satisfaite; son Empereur pouvait lui rendre la paix, une paix durable, conforme à ses désirs et à ses intérêts.
Talleyrand, entré à Vienne à la suite de son maître, et bientôt chargé de négocier avec Stadion et Giulay à Nicolsbourg, insiste une fois encore pour que Napoléon dédommage l’Autriche de ce qu’il est en droit de lui demander. «Je supplie Votre Majesté de relire le projet que j’ai eu l’honneur de lui adresser de Strasbourg. Les victoires de Votre Majesté le rendent facile. L’Autriche, sous le coup des défaites, se disloque: un politique prévoyant devrait en s’alliant à elle la fortifier, lui rendre confiance et l’opposer comme un boulevard nécessaire aux barbares, aux Russes» (5 décembre 1805).
Ce n’étaient point là les vues de l’Empereur: sa victoire définitive sur l’Autriche n’était rien à côté de ce qu’il rêvait. Lorsqu’un an auparavant il groupait autour de son trône récent tous les princes allemands à Mayence en 1804, on l’entendit dire: «Il n’y a plus rien à faire en Europe: ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en grand.» La veille même d’Austerlitz, ces regrets lui reviennent encore; ce rêve le hante: «Si je m’étais emparé de Saint-Jean d’Acre, au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus, je me faisais empereur d’Orient et je revenais à Paris par Constantinople.» Le 5 décembre, dès qu’il rencontra François II, il lui offrit la restitution, l’intégrité de tous ses États, s’il voulait lui ménager l’alliance des Russes, si l’Autriche et le tsar, unis pour contenir l’Angleterre, lui laissaient libre le chemin de l’Orient.
Austerlitz n’était à ses yeux qu’une étape, et le moyen d’obtenir la neutralité, la complicité du continent à ses projets sur l’Orient, traversés par l’Angleterre. Un instant même il eut l’idée d’arracher à ses ennemis, «en suivant sa victoire», ce qu’il leur demandait par la paix et ce qu’il n’obtint pas: Alexandre se retira, sans avoir désarmé, dans ses États. L’Autriche, que le tsar devait remercier de lui avoir procuré cette retraite, était incapable de garantir à Napoléon qu’il n’en sortirait pas de nouveau. «Cet homme-là, disait Napoléon en désignant François II à ses généraux, me fait faire une faute.» Talleyrand lui proposait le moyen de la réparer. Il l’écarta, résolu toujours à ne rien céder de l’Orient à l’Autriche: pour contenir les Russes, il s’adressait alors à Berlin.
La Prusse, à cette époque, n’était pas moins à sa discrétion que l’Autriche. Pour les deux grandes puissances allemandes, la bataille d’Austerlitz avait été livrée trop tôt. Irrité de l’occupation d’Anspach par les Français, entraîné par la diplomatie russe, Frédéric-Guillaume s’était enfin laissé entraîner à prendre parti pour la coalition (3 novembre 1805). Ses troupes ne pouvaient cependant entrer en campagne que le 15 décembre. Si le tsar eût attendu jusque-là, l’intervention de l’armée prussienne pouvait changer la face des choses. Sa défaite réduisit la Prusse, comme l’Autriche, à subir la loi du vainqueur. L’effet en fut considérable à Berlin. On y attendit avec anxiété le retour de l’ambassadeur, le comte d’Haugwitz, que Frédéric-Guillaume avait envoyé au camp de Napoléon, pour l’arrêter en le menaçant. La situation de ce négociateur, lorsque l’Empereur le reçut à Brünn le 7 décembre, était, il faut l’avouer, pénible. Les éloges qu’il fit au vainqueur d’Austerlitz furent accueillis par cette réponse: «Le compliment que vous m’adressez était destiné à d’autres. C’est la fortune qui a changé l’adresse.» De l’ironie, Napoléon passa le 13 décembre, dans sa seconde entrevue avec Haugwitz, à la menace: «Je veux de la sécurité, ou je me sépare de vous. Je marche sur mes ennemis partout où ils se trouvent.» Cette sortie impétueuse était calculée, les derniers mots l’indiquaient: la guerre, ou une alliance, qui vaudrait à la Prusse le Hanovre, un million de sujets nouveaux à la France, la domination de l’Allemagne, fermée par la cour de Berlin aux Anglais et aux Russes. Haugwitz ne crut pas avoir le choix. Il accepta l’alliance six jours après. Le 15 décembre 1805, la Prusse livrait l’Allemagne aux Français plutôt que de la leur disputer par une lutte inégale. Elle y gagnait le Hanovre: «A la suite d’une guerre glorieuse, écrivait Haugwitz, ce serait déjà un beau succès; mais l’avoir sans risque et garder toutes nos forces intactes, c’est bien mieux.»
Napoléon avait ses desseins, en faisant à la Prusse «ce pont d’or». Ce qu’il exigeait d’elle en retour, c’était son consentement aux progrès de la Bavière, à qui il réservait Anspach, et les dépouilles de l’Autriche. C’était aussi son concours contre les Habsbourg. «Assuré de la Prusse, écrivait Napoléon à Talleyrand, la veille du traité, l’Autriche devra aller où je voudrai.» La négociation de Schœnbrunn fut en effet la préface et la condition de la paix de Presbourg, la plus humiliante que l’Autriche eût jamais signée.
Ni les conseils de Talleyrand, ni les instances, ni les protestations de François II ne prévalurent contre les intentions de l’Empereur. Il lui plaisait de prouver aux Français qu’il avait réduit aux dernières extrémités les Habsbourg, qu’il les chassait d’Allemagne. La paix de Presbourg leur enlevait la plupart de leurs provinces allemandes, le Tyrol, le Vorarlberg, le Brisgau, l’Ortenau, la ville de Constance. Elle supprimait en outre la noblesse d’Empire, cette Ritterschaft qui, pour échapper à la souveraineté des princes, n’avait d’autre refuge que l’Empereur allemand, et lui formait une clientèle. L’œuvre traditionnelle de la monarchie française au delà du Rhin parut consacrée par ce traité qui, avec des couronnes royales, donnait à la Bavière le Tyrol, le Vorarlberg et Anspach; au Wurtemberg une partie du Brisgau, avec des comtés et des villes; au duché de Bade l’Ortenau, Constance et l’autre partie du Brisgau; à la Prusse le Hanovre.
On chercherait vainement dans ces stipulations la part de la France. Napoléon la payait de la gloire qu’elle souhaitait. La satisfaction qu’elle eut de voir s’achever la grandeur des princes souverains, du roi de Bavière surtout, lui cachait le danger prochain d’une Allemagne plus centralisée et moins docile qu’elle ne se l’imaginait. «Les Français entraînés, dit un témoin oculaire, par le récit d’une telle victoire à laquelle rien ne manquait puisqu’elle terminait la guerre à leur gré, sentirent renaître leur enthousiasme, et pour cette fois encore on n’eut besoin de rien commander à l’allégresse publique. Je regarde cette époque comme l’apogée du bonheur de Bonaparte. Ses hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple; on pourrait dire par l’unanimité. Les émigrés, qui jusque-là avaient résisté aux séductions du maître, se rallièrent au politique qui venait d’achever l’œuvre de la royauté en Allemagne. A Sainte-Hélène, Las Cases faisait à Napoléon cette confidence: «Mon cœur s’étonna de se retrouver français. Je fus vaincu par la gloire.» Combien la joie et l’orgueil de la nation n’eussent-ils pas grandi si elle eût connu de plus cet aveu de Metternich alors! «La France exerce sur l’Europe occidentale une influence impossible à détruire pour le moment. On ne peut s’opposer à un système fédératif de l’Occident dont elle serait la tête» (janvier 1806).
Ce triomphe donnait le droit et le moyen à Napoléon de poursuivre ses desseins particuliers. Ce qu’il exigea et obtint pour lui-même à Presbourg, ce fut, avec la Vénétie, l’ancien empire de Venise dans les Balkans, l’Istrie, la Dalmatie, l’Albanie. Au lieu d’agrandir et de rejeter l’Autriche vers l’Orient, comme l’eût voulu Talleyrand, l’Empereur avait tenu surtout à lui en fermer le chemin. Il lui refusait de ce côté toute espérance: s’il n’avait tenu qu’à compléter par l’acquisition de Venise l’unité du royaume italien, pourquoi cette exigence?
Le prince de Liechtenstein, M. de Giulay à Presbourg, dès la première heure, consentirent à l’abandon de Venise, à la perte de l’Allemagne, pour conserver au moins à leur maître les routes de l’Adriatique et des Balkans. Sans doute, ils n’osèrent pas demander, pour se réserver cet avenir, un partage de l’Empire ottoman. Ils redoutaient les reproches de la Russie, et, vaincus par Napoléon, craignaient de se créer avec Alexandre une affaire redoutable. Mais timidement, ils souhaitaient que le vainqueur ajoutât Raguse aux provinces maritimes de Venise, situées dans leur domaine naturel. «C’était si peu de chose», observait doucement Talleyrand. Pour Napoléon, c’était tout, le prix essentiel de la guerre, la condition de la paix.
Le traité de Presbourg marque une nouvelle étape dans le développement de la conquête bonapartiste. L’Italie, à Campo-Formio et à Lunéville, l’Adriatique et ses deux rives, italienne, balkanique, en 1805. Le jour où il signait cette paix, l’Empereur annonçait dans un bulletin de la Grande Armée que Gouvion Saint-Cyr marchait à grandes journées sur Naples. La conquête commença réellement sous les ordres de Masséna, le 9 janvier 1806. «La dynastie de Naples avait cessé de régner.» Elle avait commis la faute, après une neutralité suspecte, quoique garantie à la France par le traité du 21 septembre 1805, de se déclarer quinze jours avant Austerlitz pour les Alliés, d’accepter dans ses États une armée anglo-russe, d’y joindre la sienne. Puis la coalition l’avait abandonnée. L’Autriche, aux conférences de Nicolsbourg, seule et par un intérêt trop évident, prit sa défense. Talleyrand empêcha «qu’on ne parlât alors de Naples». Naples fut écartée. Un mois après elle était occupée. Les Bourbons se sauvaient à Palerme (13 janvier 1806). Le 20 mars, leurs troupes commandées par un émigré, le comte de Damas, avaient évacué la Péninsule. Depuis Venise jusqu’à Otrante, toute la côte italienne de l’Adriatique appartenait aux Français; le 3 novembre, ils s’étaient installés à Ancône, malgré les protestations du Pape. Deux mois après, l’Empereur apprenait au Pape qu’à Rome il commandait avec lui et qu’il fermait les ports de ses États aux Anglais et aux Russes (13 février 1806). Quand à Presbourg il signa la paix avec l’Autriche, en 1805, Napoléon se réservait de lui donner cette extension, qui en déterminait d’ailleurs le caractère et la portée.
C’était bien son domaine à lui qu’il constituait autour de l’Adriatique. Il en disposait souverainement. La couronne de Naples fut attribuée le 1er avril 1806 à son frère Joseph. A mesure que ses domaines s’accroissaient, l’Empereur sentit le besoin d’intéresser à leur conservation sa famille et les hommes qui l’avaient aidé à se les procurer. L’argent qu’il leur distribue ou leur laisse prendre ne pouvait suffire: il fallait que leur fortune suivît la sienne et s’élevât avec elle pour la consolider. «Je sentais mon isolement, j’avais surgi tout à coup de la foule, je jetais des ancres de salut au fond de la mer.» Dans la Vénétie, Napoléon créait douze duchés, Dalmatie pour Soult, Istrie pour Bessières, Frioul pour Duroc, Cadore pour Champagny, Bellune pour Victor, Conegliano pour Moncey, Trévise pour Mortier, Bassano pour Maret, Feltre pour Clarke, Vicence pour Caulaincourt, Padoue pour Arrighi, Rovigo pour Savary.--La conquête de Naples servit à procurer le titre ducal de Gaëte à Gaudin, d’Otrante à Fouché, de Tarente à Macdonald, de Reggio à Oudinot. Talleyrand devint prince de Bénévent, Bernadotte de Ponte-Corvo, Lebrun, duc de Plaisance, Cambacérès, duc de Parme, Régnier, duc de Massa. Ces donations, la plupart prélevées sur la part de Napoléon qui se taillait d’ailleurs en Italie une grosse fortune, près de 50 millions, firent accepter aux Français que leurs seules conquêtes de 1805, Neuchâtel et le grand-duché de Berg, cédés par la Prusse, servissent de principautés à Murat et à Berthier. Et cela devait les habituer à l’idée d’une noblesse héréditaire que l’Empereur allait bientôt créer pour étendre cette association formée entre ses serviteurs et lui. L’œuvre qu’il médite en 1806 est immense: par l’institution héréditaire de l’Empire, il a voulu l’assurer dans sa propre personne et celle de son successeur. Après Austerlitz, il y associe sa famille et ses fonctionnaires. Il compte sur leur zèle garanti par leur intérêt. «Voilà des gens que j’ai faits indépendants, dit-il, mais je saurai bien les empêcher d’être ingrats.» Ceux qu’il a faits grands dignitaires et rois doivent cesser d’être libres dans leurs pensées et dans leurs expressions qui ne peuvent être que le reflet des siennes. Cet aveu du comte Mollien explique et justifie les créations de 1806. Avec de tels moyens et la France éblouie jusqu’à les accepter sans reproches, Napoléon pouvait se croire en mesure de réaliser son rêve.
Ce rêve, ce n’était point, comme on l’a dit, une revanche totale, définitive sur l’Angleterre. Ce n’était pas davantage la domination du monde, ambition vague que son esprit précis et réaliste aurait désavouée. Au camp de Boulogne, aux premiers mouvements de la Grande Armée, à Austerlitz et dans les négociations de Presbourg et de Schœnbrunn, quand il excite les Français contre l’Angleterre, les Habsbourg, la Russie, l’Empereur a son secret: développer ses conquêtes italiennes, acquises au service de la France, jusqu’à l’Adriatique occupée de la même manière, et toujours pour lui seul, se rapprocher de l’Orient que depuis son échec en Égypte et la prise de Malte, il ne peut plus atteindre par mer. Le voilà à Tarente, en Albanie: «En acquérant ces provinces, a-t-il dit un peu plus tard, l’Empereur a eu principalement pour but d’être à portée de protéger contre la Russie qui l’opprime la Turquie, le plus ancien de nos alliés.»
Les politiques de l’Europe ne s’y sont pas trompés. «Nous ferons tout pour éloigner les prétextes ou les raisons que Napoléon pourrait prendre d’attaquer directement ou indirectement l’Empire ottoman», disait l’envoyé autrichien à Pétersbourg, Merveldt (1806). L’envoyé de la Prusse à Vienne répétait le 18 février: «le traité de Presbourg est le germe d’une nouvelle guerre.» Alexandre Ier signalait le voyage de l’Empereur en Italie comme la préface d’une action militaire en Dalmatie; il craignait qu’écoutant Talleyrand Napoléon ne gagnât l’Autriche, pour la dédommager, à ses projets de conquête. Les Habsbourg de leur côté redoutaient de voir les deux Empereurs se partager l’Orient, et que la Porte ne rouvrît aux Français les routes de l’Égypte. L’occupation de Raguse, le 27 mars 1806, les discours tenus par Bonaparte sur l’Albanie, l’envoi du général Sébastiani à Constantinople motivèrent ces inquiétudes et ces défiances réciproques des cours orientales.
Avant ces événements même, Metternich proposait à sa cour, trois semaines après avoir signé le traité de Presbourg, un plan politique uniquement destiné à limiter les entreprises françaises dans les Balkans. «Tirons une ligne, disait-il, du Weser au Tagliamento, fortifions en deçà par une triple ligne de forteresses, l’Elbe, la Bohême, l’Enns et la Carniole, puis l’Oder, la Silésie et la Save; laissons à la France totalement tout l’Occident; que l’Autriche, la Russie et la Prusse, unies étroitement en un seul tout, forment, pour protéger l’Empire ottoman, une confédération de l’Orient.» Si Napoléon acceptait ce partage de l’Europe, c’était la paix durable. La guerre à outrance, s’il franchissait cette limite concédée, mais assignée à sa puissance. Le projet ressemblait à celui de Talleyrand, avec cette différence que l’Autriche préférait aux agrandissements proposés par la France et à la guerre en Orient la paix par une entente avec la Russie et la Prusse.
A la même époque, le ministère anglais effrayé inclinait à une solution semblable. W. Pitt disparaissait le 23 janvier 1806. Son dernier regard avait été pour la carte de l’Europe si profondément remaniée, et son dernier mot: «Dans dix ans, elle ne servira plus.» Peut-être songeait-il à désarmer. Ce fut, en tout cas, la première pensée de ses successeurs Grenville, Fox, Addington devenu lord Sidmouth, torys et whigs réunis dans une même œuvre décisive de pacification. «On avait fait à la France une loi de la conquête indéfinie. La guerre n’avait pas été inutile pour l’Angleterre: elle ne lui avait rien coûté et lui avait beaucoup rapporté. Le moment était venu de fixer ces profits avant que, poussé à de nouvelles conquêtes, Napoléon ne s’attaquât à l’Orient.» Ce fut dans cet esprit que, le 20 février 1806, Fox aborda la négociation et la fit suivre, le 26 mars, par un de ses amis retenu à Paris après la paix d’Amiens, lord Seymour. L’Angleterre demandait la restitution du Hanovre, le maintien de ses conquêtes coloniales, Malte et la Sicile, mais surtout dans l’intérêt de la paix future, le respect de l’Empire ottoman. «Il faut se presser, lui répondit Talleyrand, heureux de ces ouvertures. Beaucoup se prépare, mais rien n’est fait» (mai 1806).
La Russie avait d’abord été d’avis aussi de se presser: elle avait mis la main, par la trahison d’un général autrichien, sur Cattaro (mars 1806). Au mois de mai Alexandre Ier recevait, à Pétersbourg, une députation des Serbes révoltés contre les Turcs, depuis 1804, à l’appel de Kara Georges et leur promettait de l’argent et des armes; et c’était pour avoir un moyen de rester en contact avec les Monténégrins qu’elle s’installait et restait à Cattaro, malgré les instances de l’Autriche menacée des colères de Napoléon, et de Fox préoccupé d’une agression qui portait la guerre sur le territoire turc. Puis, brusquement le tsar se ravisait: il envoyait à Paris un diplomate, d’Oubril, pour faire la paix avec Napoléon (mai 1806). C’était à qui parmi les puissances européennes désarmerait tour à tour devant l’Empereur. Chacune pressentait son intention secrète de tenter l’effort décisif qui lui donnerait l’Orient.
Pendant toute l’année 1806 Napoléon s’y prépara. L’entreprise était colossale, le rêve de Sieyès avec les éléments de succès que les victoires des Français depuis dix ans y avaient ajoutés. Il lui fallait les moyens de tenir en respect l’Angleterre et la Russie pendant que ses desseins s’accompliraient. Il voulait en charger l’Europe, à condition qu’elle lui fût docile. Au lendemain de la paix de Presbourg, la politique impériale entreprit cette tâche fiévreusement.
Pour resserrer la coalition maritime contre les Anglais, le 5 juin 1806, Napoléon installait son frère Louis sur le trône de Hollande. Le gouvernement républicain réduit depuis un an à la seule autorité d’un grand pensionnaire que la France avait désigné, Schimmelpenninck n’avait pas encore paru un allié assez docile ni assez sûr. «Le principe de l’élection laissait toujours possible l’éventualité d’une administration qui, aux mains d’un autre magistrat, se rangerait au parti de l’Angleterre. L’hérédité monarchique en faveur d’un prince de la famille impériale présentait de bien autres garanties.»
L’attribution à Murat du grand-duché de Berg, cédé par la Prusse à la paix de Schœnbrunn, avait le même objet: il s’agissait de fermer, d’une manière durable, la Basse Allemagne aux Anglais. Napoléon avait d’abord songé à charger le roi de Prusse de cette mission. Au traité du 15 décembre 1805 il substitua un autre traité, le 15 février 1806, pour obliger le cabinet de Berlin à interdire jusqu’à la paix au commerce et au pavillon britanniques les embouchures de l’Elbe, du Weser et tous les ports de la Baltique. En dépit de cette nouvelle concession, arrachée par la menace, la politique de la Prusse avait encore paru à l’empereur trop suspecte. Si l’on en croit les mémoires de Gentz, à qui Haugwitz fit alors ses confidences, Napoléon ne se trompait guère, en pensant que cet adversaire vaincu l’attendait à sa première défaite. Et, dès lors (21 avril 1806), le projet se forma dans son esprit de substituer à la Prusse un État allemand plus maniable, dont le noyau fût Berg, Clèves et la Hesse Darmstadt. En y joignant le Hanovre, plus tard Hambourg, Brême et Lübeck, on ruinait la maison de Hohenzollern, et l’on constituait à sa place, aux portes de la Hollande, une seconde forteresse contre l’Angleterre. La fidélité de la Prusse à ses engagements, qui, au mois d’avril 1806, l’entraînèrent à une guerre redoutable avec les Anglais, retarda cependant ce nouveau bouleversement. L’Empereur se croyait encore mieux assuré de l’Espagne: elle avait fait énergiquement la guerre aux Anglais. Toutes les positions maritimes de l’Italie enfin, depuis que Joseph était devenu roi de Naples, se trouvaient, sauf la Sicile, entre nos mains.
Contre la Russie, d’autre part, l’Empereur comptait sur les Allemands. La paix de Presbourg engageait les princes à son service, par les avantages qu’elle leur procurait. En faisant d’eux ses parents le lendemain, Napoléon voulut, en outre, s’assurer qu’ils ne seraient pas ingrats. Une négociation entamée depuis 1804 avec le roi de Bavière fit, le 14 janvier 1806, d’Eugène de Beauharnais le gendre de Maximilien-Joseph. Le prince héritier de Bade épousa Stéphanie de Beauharnais. Et, dès la fin de 1805, le mariage de Jérôme avec la fille du roi de Wurtemberg était une affaire décidée.
Cette politique de mariages fut la préface et le moyen de la dernière transformation que l’Empereur réservait à l’Allemagne, pour s’en faire un instrument maniable et solide. Désunis, les princes étaient inutiles et même dangereux. Il importait qu’ils formassent un tout résistant et facile à gouverner. S’ils n’y consentaient pas, la France les menaçait de les sacrifier à la Bavière que Napoléon avait désignée pour constituer cette unité indispensable, depuis la frontière d’Autriche jusqu’à celle de la France. L’un d’entre eux prit les devants, Dahlberg, l’ancien archevêque de Mayence, que son dévouement à la France avait épargné dans les sécularisations et fait transférer à Ratisbonne. Au nom du patriotisme allemand, il détermina les princes à former une Confédération du Rhin sous la présidence de Napoléon qui fit de lui son chancelier. Il les convainquit par d’autres arguments, le maintien et l’extension de leurs souverainetés accrues de ce qu’il y avait encore de domaines immédiats disponibles: terres des Furstenberg, des Schwarzenberg, des Hohenlohe. Le 1er août 1806, les rois de Bavière, de Wurtemberg, les grands-ducs de Bade, de Berg, les princes de Nassau, de Hohenzollern, le landgrave de Hesse-Darmstadt déclarèrent se séparer de l’Empire, pour détruire ce qui en restait encore et se partager définitivement l’Allemagne (art. 8). Ils convenaient, en outre, de former entre eux et avec l’Empire français une alliance qui obligeait les contractants à se soutenir d’une armée de 150 000 hommes dans toute guerre continentale (art. 12 et 35). C’était là surtout ce que Napoléon exigeait d’eux, comme prix de leur puissance consacrée, agrandie: leur concours ferme, immédiat pour couvrir l’Europe centrale le jour où les armées d’Alexandre y reparaîtraient.
La Prusse n’était pas moins engagée que la Confédération du Rhin avec la France contre la Russie. Le traité qu’elle avait accepté ou subi le 15 février 1806, comme celui de Schœnbrunn, contenait la promesse formelle donnée à Napoléon de l’aider à maintenir l’intégrité de l’Empire ottoman. Cette promesse n’était-elle pas une preuve encore plus éclatante des desseins que formait l’Empereur des Français à la fin de 1805. Quel intérêt la Prusse pouvait-elle avoir à défendre les Turcs, au risque de se brouiller avec la Russie! Il s’agissait moins d’ailleurs de protéger les domaines du Sultan que d’en régler le sort. Dans le cas où le règlement devrait aboutir à une guerre, Napoléon avait voulu s’assurer le concours des Prussiens contre l’Angleterre à la fois et contre le tsar. Il l’avait payé de la cession du Hanovre: il escomptait le bénéfice de cette avance dans la liquidation prochaine de l’empire turc.
Talleyrand, initié aux secrets de l’Empereur, avait donc bien raison de dire qu’au mois de mai 1806 la question d’Orient n’était pas encore ouverte, mais ne tarderait pas à l’être. Depuis la rupture de la paix d’Amiens, au milieu de la guerre déclarée à l’Angleterre, des défaites de l’Allemagne et des Russes, par la ruine de l’empire germanique, l’occupation de l’Adriatique, les négociations avec l’Europe, c’était invinciblement le but où tendaient les ambitions de Napoléon. Dans le secret des chancelleries européennes, entre ministres des cours hostiles ou alliées à la France, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, on devinait aisément l’affaire décisive à laquelle l’Empereur préparait les Français, sans les avertir. On en calculait l’étendue et les chances.
Pour la première fois, au début de 1806, date capitale dans l’histoire du dix-neuvième siècle, l’Europe tout entière s’est vue placée, par les ambitions de Napoléon, en face du problème redoutable qui pèse sur toute son histoire depuis. Les peuples ne l’ont pas vu aussi nettement. Mais les ministres et les souverains, après avoir pratiqué pendant trente ans la politique des partages et encouragé la France à la pratiquer avec eux, se sont trouvés, en 1806, à la veille d’un partage qu’ils ne pouvaient considérer sans terreur, celui du monde ottoman: tant il excitait de convoitises rivales et supposait de difficultés et de risques! C’est à qui d’entre eux parlera déjà de l’intégrité de l’Empire ottoman, dont ils sont prêts à se disputer la moindre parcelle. Langage et sentiments qui sont demeurés ceux des puissances européennes en tout ce siècle.
Alors, comme aujourd’hui, avant de s’engager dans cette redoutable aventure, les adversaires se surveillent, marchandent et négocient. Le risque est si gros, comme l’enjeu, qu’au besoin ils abandonneraient la partie, s’ils étaient assurés de la retraite des autres. C’est là le secret des pourparlers engagés au mois de mai 1806 par les successeurs de Pitt avec Napoléon. Par là s’explique aussi le désir de Talleyrand de les voir aboutir. Napoléon eût garanti à l’Angleterre l’intégrité de l’Empire ottoman, et rendu le Hanovre, quoiqu’il l’eût formellement livré à la Prusse, renoncé enfin à la Sicile et à Malte. Mais il demandait en échange aux ministres anglais l’abandon de l’alliance russe, afin de n’avoir plus en face de lui qu’un adversaire. C’était le prix du marché. L’Angleterre s’y refusa d’abord. Peut-être l’eût-elle accordé si, dans l’intervalle d’un voyage que fit au début de juin à Londres le négociateur anglais Yarmouth, Napoléon n’avait pris tout d’un coup un autre parti.
Inquiet de la négociation qui s’ébauchait entre Londres et Paris, le tsar résolument offrit, à la fin de mai, à Napoléon ce qu’il souhaitait, une paix séparée bonne à diviser et à réduire ses ennemis. Lorsque son agent d’Oubril arriva à Paris (15 mai 1806), ce fut aux politiques de Vienne, de Londres à trembler à leur tour. Ils virent l’entente prochaine entre les deux empereurs et ses conséquences, Constantinople au tsar, la Méditerranée aux Français. Ils redoutèrent d’autant plus cette éventualité que l’envoyé russe affecta de se cacher des Anglais pour traiter.
Cependant cette paix que, le 20 juillet 1806, d’Oubril signa avec Napoléon, proclamait l’indépendance de l’empire ottoman: comme preuves de leurs intentions pacifiques, la France abandonnait Raguse, les Russes Cattaro. Il semblait que la Turquie fût un domaine auquel ils se défendaient de toucher, peut-être avec le désir secret de n’y toucher qu’ensemble. En tout cas, Napoléon devait trouver meilleur un traité qui ne l’obligeait plus à restituer le Hanovre et lui procurait la Sicile. Le seul sacrifice exigé par les Russes se ferait aux dépens de l’Espagne forcée d’indemniser par la cession des Baléares les Bourbons de Naples de la perte totale de leur royaume. Et quel profit pour Napoléon d’avoir brisé l’alliance des Russes et des Anglais, formée par ses entreprises orientales, au temps de l’expédition d’Égypte et toujours depuis reformée pour les entraver! «Napoléon et sa race vont-ils partager l’Europe avec la Russie?» écrivait alors, le 9 août, dans son journal un Allemand frappé des avantages qu’à cette époque l’Empereur des Français venait de réaliser par la diplomatie et par la guerre. «L’empire d’Allemagne est partagé comme la Pologne», disait l’un. «Il va falloir s’occuper de la ruine prochaine de la Turquie, disait l’autre, le 26 août, et des sûretés que l’Autriche doit prendre, en cas de partage, dans les Balkans.»
Cette double négociation de Napoléon, à la veille de l’épreuve décisive que toute l’Europe attendait de son ambition, met en pleine lumière la portée de ses desseins, et les calculs de sa politique. Elle le montre, non pas, comme on le représente d’ordinaire, épris d’un rêve démesuré de puissance et de domination, vague et sans objet, mais comme un joueur préoccupé sans relâche de gagner, avec tous les atouts dans les mains, une partie dont l’enjeu déterminé le tente, et l’a toujours tenté. Elle nous révèle en outre, à l’apogée de son pouvoir, la première cause de ses déceptions et de sa ruine. Le parti qu’il a pris, en juillet 1806, de traiter avec la Russie plutôt qu’avec l’Angleterre a été funeste à ses propres desseins, aux intérêts de la France entraînée dans une guerre qui ne la servait point. Son génie, pour la première fois aux prises avec la diplomatie d’Alexandre Ier, n’en a pas deviné les détours et les mensonges, ce qu’un historien appelle avec indulgence «la subtile finesse», et ce que Caulaincourt, plus sévère et plus juste, qualifiait de «dissimulation souveraine».
Si Alexandre Ier parut au mois de mai 1806 se rapprocher de Napoléon au point d’inquiéter toute l’Europe, ce fut faute de mieux et à regret. Depuis deux ans son conseiller Czartoriski l’y engageait sans être écouté. Il lui montrait les avantages d’une conquête de la Moldavie et de la Valachie, de la réunion sous le sceptre russe des Grecs et des Slaves des Balkans. «Ces projets, ajoutait-il, ont été constamment repoussés par votre Majesté, et de manière à ne pas laisser le moindre espoir qu’ils vous plairaient jamais.» Ils ne pouvaient, en effet, se réaliser que par un partage de l’Europe avec Napoléon. Alexandre eût préféré dépouiller les Turcs sans compter avec lui. Mais la diplomatie de l’Empereur en l’isolant de plus en plus, de la Prusse d’abord, de l’Angleterre même, lui rendait la résistance difficile et même dangereuse.
Dès le mois de mars 1806, quand il connut les engagements pris par le roi de Prusse de soutenir la politique orientale de Napoléon, le tsar avait mis tout en œuvre à Berlin pour les faire rompre. Il employa les bons offices du duc de Brunswick, qui de Pétersbourg essaya de convaincre Frédéric-Guillaume III par l’intermédiaire d’Hardenberg, disgracié le 8 avril sur l’ordre de Napoléon. Le tsar insistait pour que le roi de Prusse effaçât du traité du 15 février la clause relative à l’intégrité de l’Empire ottoman. Ses exhortations, ses menaces se heurtèrent pendant deux mois aux hésitations de la Prusse, à la crainte qu’elle avait de perdre, en violant le contrat passé avec Napoléon, le prix du marché, le Hanovre.
C’est alors qu’Alexandre, lassé de cette résistance, effrayé des pourparlers que l’Angleterre avait engagés à Paris, se décida à négocier à son tour avec l’Empereur des Français pour prendre ses sûretés. La mission de d’Oubril n’avait pas pour objet un traité immédiat, une paix qui brouillerait à jamais la Russie et ses alliés. C’était une mission d’observation et d’attente. A peine d’Oubril était-il arrivé à Paris que Napoléon, trompé par ces avances, s’éloignait de l’Angleterre: au même moment, le 1er juillet la Prusse l’abandonnait pour se rapprocher de la Russie. Le 20 juillet, d’Oubril signait, il est vrai, avec Napoléon un traité de paix, mais il avouait avoir dépassé ses instructions. Et son maître restait libre de le démentir.
Le traité secret du 1er juillet 1806 entre les deux cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg était un grand succès pour la diplomatie russe. Le roi de Prusse s’engageait «à ne faire jamais la guerre au tsar, au cas où celui-ci armerait pour protéger la Turquie contre la France, ou pour la forcer à exécuter ses conventions avec la Russie, et même à ne pas l’attaquer.» Quelle que fût en un mot la politique orientale d’Alexandre Ier, les Prussiens lui donnaient carte blanche. Et qu’obtenaient-ils en échange, et comme prix de cette trahison, ni le Hanovre, qu’ils demandaient, ni la Poméranie suédoise qu’ils convoitaient. Le tsar, pour rien, obtenait leur neutralité. On conçoit qu’au lendemain d’un pareil marché Alexandre ne fût plus disposé à en conclure un autre, certainement plus onéreux avec Napoléon. Assuré de la paix sur la Vistule, et de la rupture désormais inévitable des Anglais avec la France, il n’éprouvait plus le besoin de lui abandonner dans les Balkans une part qui pouvait lui revenir. Il désavoua d’Oubril, qu’il avait choisi à dessein parmi les hommes nouveaux et obscurs de sa cour pour se réserver avec lui plus de liberté. Cette négociation d’un mois à laquelle Napoléon s’était laissé prendre lui fit tort: elle fut pour son rival un coup de partie.
Sur la route de l’Orient, l’Empereur des Français retrouvait unies la Russie et l’Angleterre qu’il avait cru diviser. Et les pourparlers qu’il avait engagés avec chacune séparément, exploités par ses adversaires, le privaient au mois d’août des alliés qu’il se croyait assurés.
Le 2 août, l’ambassadeur de Prusse à Paris, Lucchesini, informait son roi que dans un dîner le plénipotentiaire anglais Yarmouth lui avait fait une confidence décisive: l’offre de Napoléon de rendre à l’Angleterre, pour prix de son désarmement, le Hanovre cédé à la Prusse. Comme au même moment l’Empereur travaillait à faire entrer la Saxe et la Hesse dans la Confédération du Rhin, Frédéric-Guillaume III se vit cerné, dépouillé, réduit à rien. Cette confidence calculée des Anglais, les démarches des Français en Allemagne réveillèrent à Berlin le patriotisme chez les ministres les plus dociles jusque-là à la France, comme Haugwitz, parmi la noblesse surtout, et dans l’armée. Le 9 août, le roi de Prusse mobilisait ses troupes sur les frontières.
A la même époque sincèrement Napoléon se préparait à rappeler les siennes d’Allemagne (13 août). Les deux ordres s’étaient croisés. C’était la preuve même des intentions pacifiques de l’Empereur à l’égard de la Prusse. Il en renouvela l’assurance, le 26 août, à Berthier: «Mon intention est de faire rentrer effectivement mes troupes en France.» Il ne lança de contre-ordre qu’à la fin du mois, en apprenant qu’Alexandre Ier désavouait le traité du 20 juillet 1806. Il démêla cette fois le jeu de la Russie: elle avait débauché la Prusse en secret et détruit l’ouvrage de toute une année. La Grande Armée fut aussitôt reformée; Frédéric-Guillaume III dès le 7 septembre sommé de désarmer. Le 25 septembre 1806 Napoléon partait pour Mayence. Le même jour, le roi de Prusse emmenait la reine à l’avant-garde de ses troupes que Blücher conduisait à Cassel et en Thuringe.
Simultanément, à l’autre extrémité de l’Europe, le roi d’Espagne, Charles IV, depuis dix ans l’allié fidèle de la France, docile jusqu’au sacrifice, annonce à son peuple une prise d’armes prochaine, une levée d’hommes extraordinaire. Il ne dit pas contre qui sont destinés ces armements subits, contre le Portugal, l’Angleterre, maîtresse de Gibraltar, ou Napoléon lui-même. Mais nos agents ont remarqué l’arrivée à Lisbonne d’un envoyé russe, M. de Strogonoff, venu pour se concerter mystérieusement avec l’envoyé de Prusse et le premier ministre, le Prince de la Paix. Nul doute que la Russie n’ait fait connaître au roi d’Espagne et à Godoy le prix dont Napoléon voulait payer son désarmement: les Baléares destinées à servir d’indemnité aux Bourbons de Naples. Cette clause a été inscrite dans les articles secrets du traité du 20 juillet. Ainsi ce que la France a réservé à l’Espagne, après lui avoir pris la Louisiane en 1801, cent millions de subsides, ses flottes, et le moyen de défendre Buenos-Ayres occupé à cette époque par les Anglais, c’est en 1806, sans aucun prétexte, le démembrement même de la monarchie, alors que la France, son alliée, s’est elle-même par la guerre démesurément agrandie et enrichie. Si bas que soient tombés les Bourbons d’Espagne, humiliés, dépouillés, livrés à leur favori qui les perd, l’excès de la trahison les porte à la révolte. Les Russes et les Anglais la leur conseillent. Une guerre contre Napoléon, moins périlleuse avec de tels appuis, au moment où la Prusse se lève contre lui, offre à l’Espagne de meilleures chances qu’une fidélité payée de sacrifices successifs et de perpétuelles trahisons. Le 5 octobre le Prince de la Paix a fait le pas décisif. Il appelle les Espagnols aux armes, pour la défense de leurs privilèges et de ceux de la couronne, sans leur dire encore, par une dernière précaution, qui les menace, et quel est l’ennemi désigné à leur patriotisme. Mais Napoléon ne s’y est pas trompé. Le lendemain de la bataille d’Iéna, il trouvait dans la correspondance de l’envoyé de Prusse à Madrid, tombée entre ses mains, la preuve de la complicité de l’Espagne avec ses ennemis. Il était averti de sa révolte, déterminé à la châtier.
Ainsi, en négociant avec l’Angleterre au mois de mai, l’Empereur lui avait fourni l’arme essentielle du complot où elle entraîna la Prusse contre lui. En traitant avec les Russes, il leur avait procuré les moyens de détourner de lui la cour de Madrid. Tout son avenir était en germe dans cette double faute, le jour où, séduit par la diplomatie russe, il abandonna les pourparlers avec l’Angleterre, susceptibles d’une paix avantageuse, pour essayer une entente avec Alexandre Ier. Quand il vit la coalition formée, par un dernier effort et le sacrifice de nos comptoirs de l’Inde, il essaya, le 18 septembre, de désarmer encore les Anglais. Mais alors ils exigèrent de l’Empereur la Dalmatie et la Sicile, tout le fruit de la paix de Presbourg, l’abandon de ses projets sur les Balkans. Napoléon ne négocia plus, espérant que la guerre réparerait les erreurs de sa diplomatie, et forcerait les Russes ainsi que les Anglais à laisser les voies libres à son ambition. Il ne lui restait plus qu’à essayer de séduire l’Autriche et de lui faire sa part: il lui offrit, pour prix de sa neutralité, une entente sur la base de la conservation et de la garantie de l’Empire ottoman (20 septembre 1806). L’Autriche n’était pas en état de courir seule le risque d’un partage de l’Orient avec Napoléon: elle refusa de prendre parti.
Le 5 mars 1806, l’Empereur chargeait son ministre Champagny de tenir au Corps législatif le discours suivant: «Ce ne sont plus des conquêtes qu’il médite. Il a épuisé la gloire militaire. Il n’ambitionne plus ces lauriers sanglants qu’on l’a forcé de cueillir. Perfectionner l’administration, en faire pour son peuple la source d’un bonheur durable, mériter les bénédictions de la génération présente et celle de la génération future, telle est la gloire qu’il ambitionne.» Il y avait dans cette déclaration autant de franchise que de calcul. Il n’y a pas de doute que Napoléon ne souhaitait pas, en 1806, une nouvelle guerre: il fut réellement surpris par les armements de la Prusse et de l’Espagne. «Je n’ai aucun intérêt, disait-il encore le 12 septembre à Talleyrand, à troubler la paix du continent. L’Autriche est impuissante. Beaucoup de haines et de rivalités séparent la Prusse et la Russie. Les blessures d’Austerlitz saignent toujours. La Russie fera peut-être des sacrifices pour attaquer la Turquie. L’idée que la Prusse peut s’engager seule contre moi est si ridicule qu’elle ne mérite pas d’être discutée.»
Que l’Empereur des Français ne voulût pas la guerre n’était pas une preuve qu’il eût renoncé aux conquêtes. Sur ce second point, ses déclarations n’étaient pas sincères. Elles étaient contredites, à l’instant même, par l’établissement de Joseph à Naples, de Louis en Hollande, par l’occupation de Raguse et la proclamation de la Confédération du Rhin. Napoléon méditait en 1806 des projets de conquête qu’il n’avouait pas à la France, redoutant qu’elle ne les désavouât. Son langage pacifique, démenti par ses actes, trahissait sa crainte de ne pouvoir associer les Français à ses entreprises, s’il les leur révélait. En cet état, il eût préféré les réaliser par la paix que par la guerre. Une convention heureuse avec la Russie, à qui il proposa la Pologne en échange de l’Orient, lui semblait meilleure qu’une entente avec l’Angleterre toujours résolue à le lui interdire, qu’une guerre ouverte pour l’arracher à l’Europe coalisée. Si son génie vint se prendre aux pièges de la diplomatie russe, s’il se vit contraint par elle à une guerre qu’il voulait éviter, amené à se battre non pour l’Orient, mais contre la Prusse et l’Espagne, ce fut, on n’en peut douter, pour avoir voulu, au lieu de suivre son chemin, en cacher l’objet aux Français. Si maître qu’il fût, l’opinion publique, contraire à ses desseins secrets, l’obligeait à des détours où il commençait de s’égarer. La lutte contre la Prusse, les hostilités prochaines contre l’Espagne étaient autant de retards pour son ambition, de peine perdue pour les Français dont quelques-uns pour la première fois se prirent à douter et à médire de l’Empereur.
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XI. LA CONQUÊTE DE L’ALLEMAGNE ET DE LA PRUSSE (1807)
LA PAIX DE TILSITT
«Je suis innocent, disait Napoléon à ses ministres, à la veille de la campagne de Prusse, de cette guerre. Je ne l’ai provoquée en rien. Elle n’est point entrée dans mes calculs.» Longtemps il avait cru en effet que la Prusse n’oserait pas l’attaquer. Il avait raillé ses armements d’abord; puis il réfléchit que pour déterminer Frédéric-Guillaume III à cette audace, il fallait l’appui secret d’un allié puissant. Sans connaître les promesses et les séductions d’Alexandre Ier, il devina le traité du 1er juillet 1806 et prit ses mesures comme s’il le connaissait. L’armée prussienne était à peine réunie pour le surprendre, sous le commandement de Brunswick, autour d’Erfurt, de Gotha, d’Iéna, que le 5 octobre les troupes impériales étaient groupées au pied du Fichtelgebirge. Le plan de Napoléon se dessinait, identique à celui qui lui avait livré en 1805 l’Allemagne du Sud. Tourner l’ennemi par la Saxe, tandis qu’il nous attendait en Thuringe, l’écraser dans sa surprise, et tenir, avant l’arrivée des Russes, toute l’Allemagne du Nord, tel était le programme de cette attaque imprévue, préparé en un mois, en un mois à peine réalisé.
Le mouvement commença le 8 octobre 1806 de Hoff; le 12, Napoléon était à Géra, et menaçait Dresde. Demeuré à Weimar, le duc de Brunswick se vit, trop tard, coupé de l’Elbe, de la Prusse peut-être. Pris de peur, il partagea son armée en deux corps, l’un chargé d’atteindre l’Elbe par Auerstædt, l’autre de couvrir cette retraite à Iéna. Il fut attaqué sur les deux points à la fois, en mauvaise posture pour se défendre. «L’ennemi est tourné comme Mack à Ulm», s’écriait Napoléon le matin du 14 octobre. Le soir Hohenlohe était défait à Iéna. Le même jour, Brunswick, le roi, les meilleures troupes prussiennes étaient vaincus à Auerstædt. Moins de dix jours après cette double défaite, l’avant-garde de la Grande Armée arrivait à Wittenberg, à Dessau, à deux journées de Berlin. Les débris de l’armée prussienne inutilement massés autour de Magdebourg ne pouvaient plus disputer au vainqueur les routes de la capitale. Le 24 octobre, Napoléon était à Postdam; il entrait à Berlin en triomphateur.
Ces succès éclatants devaient flatter l’amour-propre des Français. La nation commençait cependant à en sentir le poids, et à le trouver lourd. De plus, elle n’en comprenait plus l’utilité. Pénétrée de la tradition française des derniers siècles, que la Révolution avait remise en honneur, les Français regardaient la Prusse comme leur alliée naturelle. Le combat avait été si précipité, la victoire si rapide que l’Empereur avait pris à peine le temps de s’expliquer. On l’attaquait: il courait se défendre. Il avait vaincu. L’heure des explications nécessaires avait sonné. Le décret d’Iéna (16 octobre 1806) apprit à la France que son maître venait de remporter une victoire sur l’Angleterre. «Je n’ai pas le droit, écrivait-il à son envoyé de Vienne, de verser le sang de mes peuples sous de vains prétextes» (3 octobre). Dix jours après il avait trouvé le prétexte: en frappant de contributions l’Allemagne du Nord, il avait eu soin de spécifier que les marchandises anglaises saisies dans les ports allemands appartiendraient à l’armée. Le 10 novembre il annonça, dans un bulletin officiel, que l’armée française ne quitterait Berlin que le jour où les colonies espagnoles et françaises seraient rendues. «J’ai besoin, écrit-il à un ambassadeur, de tourner mes efforts du côté de la marine.» Et le 21 novembre 1806, le décret de Berlin inaugurait le régime du Blocus continental.
Les côtes des îles Britanniques étaient mises en état de blocus, tout commerce, tout échange postal avec elles interdits. Les sujets britanniques se trouvant sur les territoires occupés par les troupes de l’Empereur ou de ses alliés devenaient prisonniers de guerre. Tout magasin, toute marchandise leur appartenant seraient confisqués, et le produit des confiscations destiné à indemniser les commerçants des pertes que leur causaient les croisières anglaises. Deux tribunaux de prises allaient être installés à Paris, à Milan. Notification serait faite aux rois d’Espagne, de Naples, de Hollande et d’Étrurie, à tous les autres alliés dont les sujets comme ceux de l’Empereur souffraient de l’injustice et de la barbarie anglaises.
Ce décret devait avoir pour l’Angleterre des conséquences funestes. Il annonçait une guerre d’un nouveau genre, très redoutable. Mais Napoléon comptait sur son effet moral, surtout. Il espérait, en le lançant de Berlin, donner aux opérations militaires qu’il venait d’achever ou méditait encore un caractère d’utilité, à ses conquêtes un objet national. S’il avait l’air de sacrifier la France à la gloire de vaincre l’une après l’autre les plus vieilles monarchies d’Europe, il la payait aussitôt de ses peines en faisant servir l’Europe à la ruine de l’Angleterre. Il réveillait au bon moment chez les Français leur haine contre l’ennemie traditionnelle. Il l’exploitait pour justifier la défaite de la Prusse et le nouvel effort qu’il allait demander à ses armées, à ses sujets.
En 1806, pour la seconde fois, Napoléon, après Iéna, comme après Austerlitz, et de plus près encore, touche, selon l’expression de son plus récent biographe, l’Europe orientale de son épée. L’heure est venue, cette fois peut-être, d’en régler le sort au gré de son ambition.
En face de ce grand problème, la diplomatie de l’Empereur continue à déployer toutes ses ressources. Le 9 décembre 1806, Talleyrand est autorisé à offrir à l’Autriche une entente sur le règlement de la question d’Orient: un nouvel ambassadeur, le général Andréossy, se rend à Vienne pour l’établir.--D’autre part, au milieu du mois de novembre, Napoléon, maître de toute la Prusse, depuis la Baltique jusqu’à la Vistule, Blücher et Hohenlohe ayant successivement capitulé, offrit à Frédéric-Guillaume, réfugié avec la reine à Graudentz, la paix s’il voulait promettre de chasser les Russes de la Vistule. C’était toujours les mêmes exigences qui avaient provoqué la guerre, l’obligation de rompre avec Alexandre et d’aider Napoléon à lui disputer l’Orient. Sur le refus que formula Frédéric-Guillaume le 21 novembre à Osterode malgré ses ministres, l’Empereur réalisa sans délai le plan qu’il méditait depuis le début de l’année: en démembrant la Prusse, reconstituer la Pologne et faire de cette grande victime vengée le pivot de ses entreprises dans le Nord contre la Russie. «Toute la Pologne va se lever», écrivait-il de Berlin le 12 novembre 1806. Il y envoyait le 13 novembre Davout pour s’entendre avec Dombrowski. Le 24 novembre, il transportait à Posen son quartier général. Et de toutes parts, à son approche, les nobles Polonais accouraient et se soulevaient (1er décembre).
Pour faire accepter à l’Autriche la révolte prochaine de ses sujets galiciens, Napoléon lui proposa son alliance encore avec une indemnité en Silésie, une part des dépouilles de la Prusse réduite ainsi à presque rien. On a la preuve que, dans sa toute-puissance et avec la volonté de se créer une alliance sûre contre les Russes, Napoléon conçut même un instant l’idée de détruire les Hohenzollern et leur royaume tout à fait: «Il lui fallait entre le Rhin et la Vistule une puissance inséparablement unie d’intérêts avec l’Empire ottoman qui contribuât dans le Nord à sa défense, pendant que la France irait l’embrasser au sein même des provinces ottomanes.» Un instant il parut que Napoléon comptait sur la Saxe, dont l’électeur, de sa main, devint roi pour jouer ce rôle. L’Empereur hésitait cependant encore à rayer, comme il y songea, la Prusse de la carte. Jusqu’au dernier moment, il attendit de Vienne et de la cour de Prusse une résolution favorable à ses desseins.
Il obtint du sultan au moins qu’il se déclarât contre les Russes. Depuis le mois d’août, Sébastiani avait réussi à exciter les Turcs: par son initiative, le Divan annulait le traité de Kaïnardji et déclarait aboli le protectorat des tsars sur les principautés danubiennes. Un instant, l’entrée d’un corps d’armée russe dans ces provinces fit hésiter Sélim III. Mais de Berlin, le 11 novembre, Napoléon lui écrivit une lettre qui vint au bon moment seconder les conseils de Sébastiani, et décider les Turcs. «Le destin m’a choisi pour sauver l’Empire turc.» Sélim le crut, et la guerre commença sur le Danube immédiatement.
Plus loin encore, jusque dans le Caucase, la France cherchait des ennemis à Alexandre Ier. Elle s’alliait au prince des Abazes, Kizil Beg, toujours sous prétexte de couvrir sur la mer Noire les frontières de l’Empire ottoman. Bientôt Talleyrand devait envoyer une ambassade au shah de Perse, et en recevoir une qui allait préparer une alliance plus importante encore. «L’Empire de Russie est attaqué de tous côtés» (31 décembre 1806). Toute cette diplomatie qui se déploie en quelques jours avec une activité fiévreuse de la Baltique à la Caspienne, à Varsovie, à Vienne, sur le Danube, à Constantinople, et jusqu’en Perse, n’est pas, comme on l’a dit, dans la pensée de l’Empereur, une arme politique forgée contre la Russie qu’il attaque, et pour ce combat seulement. C’est depuis la paix de Presbourg, la suite des efforts dépensés par son génie, au milieu desquels la guerre avec la Prusse ne fut qu’un épisode, pour obliger l’Europe et la Russie à lui ouvrir l’Orient. Devant leur résistance, Napoléon fait appel aux puissances orientales elles-mêmes, à la fin de 1806. Chaque année, chaque victoire nouvelles l’engagent davantage à la poursuite des desseins secrets dont la portée échappa aux Français et depuis aux historiens.
Cependant, à cette époque, au début de 1807, l’Empereur éprouva le besoin de préparer l’opinion publique et la France à l’effort décisif qu’il comptait leur demander. La guerre avait commencé contre les Russes, au delà de la Vistule. Un premier engagement, le 26 décembre 1806, entre Lannes et Bennigsen, était demeuré indécis. Le plus grave surtout fut que d’un coup préparé comme à Ulm et Iéna Napoléon n’avait pas réussi à envelopper l’armée russe. Il se trouvait en présence de généraux avisés et prudents, d’une armée habituée à un climat qui décourageait ses troupes. En vain, pour entraîner ses soldats, faisait-il valoir que cette rude campagne encore c’était la revanche sur l’Anglais, l’ennemi national: «Nous avons conquis sur l’Oder Pondichéry, nos établissements de l’Inde, le cap de Bonne-Espérance: qui donne aux Russes le droit de renverser de si justes desseins?» Dans les marais de Pultusk, qu’importaient à la Garde elle-même, dont il entendit les murmures et blâma les faiblesses, Pondichéry et le cap de Bonne-Espérance? Et l’écho des plaintes de l’armée venait si bien à Paris que Napoléon, le 18 janvier, chargeait Fouché de les démentir.
Le 17 février 1807, le Sénat était convoqué pour recevoir communication d’un message de l’Empereur daté de Varsovie et d’un rapport de Talleyrand. Pour la première fois, le maître s’expliquait sur ses projets et parlait aux Français de l’urgence de la question d’Orient: «Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le nombre des campagnes qu’il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l’Empire de Constantinople?»--«C’est pour sauver cet empire, pour le rétablir dans son intégrité et son indépendance, ajoutait Talleyrand, que la France verse aujourd’hui son sang, combat à trois cents lieues de ses frontières.» Après avoir entraîné la nation par la haine de l’Angleterre, par la gloire d’avoir conquis ses frontières naturelles et l’Empire des Habsbourg, Napoléon, sur la Vistule, propose à son patriotisme un nouvel objet, le maintien de l’Empire ottoman. Il le lui présente «comme le premier des intérêts» pour la conservation de son commerce du Midi, l’unique source de sa prospérité «et même pour la sécurité de ses frontières». Les Russes à Constantinople, ce seraient bientôt «ces fanatiques, ces barbares dans nos provinces».
Ce qui est plus curieux encore, c’est de voir Napoléon répandre dans la presse, toute à ses gages, ces idées nouvelles. Sur ses indications, le ministère des affaires étrangères dut faire passer dans les petits journaux des articles écrits par Talleyrand: «Il ne faut pas différer l’insertion d’un seul jour, afin de ne pas laisser prendre à l’opinion une autre direction.» Serait-ce que l’heure des aveux a sonné et qu’enfin l’Empereur va fournir aux Français le moyen de suivre et d’approuver sa politique orientale?
En réalité, s’il souhaite leur concours, il craint leurs critiques. Et son véritable objet est toujours de les dépister. Il les invite à le suivre en Orient, il leur parle des intérêts de leur commerce méditerranéen, de leur frontière menacée, de défense en somme, alors qu’il leur prépare les charges d’une redoutable conquête. L’intégrité de l’Empire ottoman n’est pas ce qu’il se propose en réalité. C’est une bonne formule pour couvrir à Paris et à Constantinople un programme ambitieux de partage de cet Empire. Voici l’aveu précieux de Talleyrand, confident du conquérant. «Suivez, écrivait-il à M. d’Hauterive, les directions que vous a données M. l’archichancelier. Je ne crois pas du reste que quelque chose puisse relever la puissance ottomane. Elle est à mon sens perdue. La question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage qui doit nécessairement être fait de nos jours.» Ce qu’il disait à Paris, Talleyrand et son maître le répétaient à Varsovie à M. de Vincent, envoyé par l’Autriche pour surveiller leurs desseins: «Les affaires de l’Empire ottoman sont le véritable nœud de la situation actuelle. Il faudrait un traité éventuel dont l’objet serait, s’il y a moyen de conserver l’Empire des Turcs, d’en garantir l’intégrité, ou de se concerter sur ce qu’il y aurait à faire de ces débris, s’il était prouvé qu’il n’est pas plus possible de le conserver dans son entier que de réparer une glace brisée en un grand nombre de morceaux.» Et, tandis que le ministre tenait ce langage si contraire à ce qu’officiellement il annonçait aux Français, l’Empereur offrait à l’Autriche la Serbie, la Bosnie. Depuis un an, sa pensée tendait invinciblement au même but, la conquête de l’Orient, avec ou sans alliés, malgré l’Angleterre, malgré la Russie. Les résistances, les obstacles ne le gênaient que par leur effet sur l’opinion et sur la France. En se justifiant, il avait soin de les égarer à sa suite. Il s’efforçait de présenter encore comme une œuvre nationale ce qui n’était que passion et calcul personnel.
La bataille d’Eylau l’y obligea plus encore. L’armée prenait ses quartiers d’hiver lorsqu’on apprit la marche subite de Bennigsen sur Thorn. Un instant, Napoléon espéra le prendre de flanc au milieu de ce mouvement. Bien renseigné, le général russe suspendit sa marche et offrit la bataille. Sous un ciel obscurci par la neige, les deux armées se heurtèrent presque sans se voir et sans lâcher pied durant douze heures de carnage (8 février 1807). «L’éloignement, écrivait Napoléon à Duroc le lendemain, rend mes pertes plus sensibles.» Il ressentait l’effet de ces rudes combats sur des troupes séparées de la patrie par une pareille distance, que le sentiment national ne soutenait plus. C’était comme une préface de la guerre de Russie et de la catastrophe finale.
Napoléon l’a-t-il deviné? En tout cas, de février à mars 1807, il envoie note sur note à Fouché, pour qu’il commande aux journaux de dire: «Il n’y a plus de troupes en Russie.» Il fait expulser de France Mme de Staël: «Cette femme est un vrai corbeau. Elle croyait la tempête déjà arrivée» (18 avril). Il s’obstine, mais il s’inquiète. L’Autriche n’a pas répondu à ses avances. Brusquement, le lendemain même d’Eylau, il se tourne encore vers la Prusse. Le 13 février, le général Bertrand fut envoyé à Frédéric-Guillaume, pour lui offrir une fois de plus la grâce du vainqueur, et même ses bienfaits: la permission de rentrer dans sa capitale, «et la Pologne» à laquelle il n’attachait plus aucun prix, un royaume réorganisé et plus fort, s’il abandonnait et même combattait Alexandre. Effort perdu, Bertrand fut éconduit le 20 février 1807.
Dans le langage, dans les démarches de Napoléon, à cette date, on devine le trouble, une impatience inquiète. «Il avait, dit un témoin contemporain, la contenance d’un homme dont l’esprit était inquiété furieusement.» Au moins la Prusse lui répondait non catégoriquement. L’Autriche, qui eût pu le servir à défaut des Hohenzollern, par peur autant que par calcul, se réservait toujours et ne répondait pas. «Que veut-elle, je ne le sais. Veut-elle l’intégrité de l’Empire ottoman? J’y consens, ou bien un équivalent. Que veut-elle?» A Pozzo di Borgo venu à Vienne de la part d’Alexandre pour l’enchaîner, comme à Andréossy qui le pressait de se déclarer, le ministre autrichien Stadion refusait tout engagement et toute promesse. Décidément les puissances allemandes s’opposaient à Napoléon, par leur alliance avec les Russes, ou simplement par leur neutralité. Il n’avait plus à compter sur leur complicité pour s’ouvrir les chemins de l’Orient.
Dès lors son dessein fut bien arrêté de les châtier. Puisqu’elles ne voulaient pas l’aider à refouler les Russes, «ces nouveaux Européens» dans leur Asie, il s’entendrait avec le tsar pour disposer avec lui de l’Europe à leurs dépens. «Je suis d’opinion qu’une alliance avec la Russie serait très avantageuse», écrivait Napoléon le 14 mars 1807. Mais en la souhaitant il s’en défiait, au souvenir du traité négocié l’année précédente par d’Oubril, et déchiré aussitôt que conclu: «Y a-t-il quelque fond à faire sur cette cour?» Le 26 avril, Alexandre Ier vint à Memel resserrer son alliance avec la Prusse par la convention de Bartenstein. Il semblait plus que jamais décidé à la guerre. Napoléon cependant imagina qu’il se lasserait de faire seul les frais de la coalition. S’il avait pu entendre le langage que tendit à Vienne l’envoyé russe Pozzo di Borgo, son hypothèse serait devenue une certitude. «Si l’Autriche s’obstinait à ne pas réunir ses armes à celles de Sa Majesté, et si Bonaparte offrait pour la paix des avantages proportionnés à ceux que Sa Majesté pouvait espérer d’obtenir par la guerre isolée du moment, la continuation de cette même guerre aurait cessé d’avoir un objet utile.» Cette déclaration était du 30 mars. Le 1er avril Napoléon s’occupait activement à relever le moral et le matériel de son armée. Le 4 avril, il appelait à l’armée les conscrits de 1808. Il annonçait aux Français un nouvel effort «pour avoir la paix». Il l’attendait de la nouvelle campagne qu’il préparait avec une furieuse activité.
Au loin ses alliés lui restaient fidèles. L’ambassadeur anglais Arbuthnot, pour effrayer Sélim III, avait appelé devant Constantinople la flotte de l’amiral Duckworth (21 février 1807). Le général Sébastiani eut le mérite de rassurer le Sultan. Il lui apprit, sur-le-champ, à mettre sa capitale en état de défense, faisant instruire ses officiers, hérissant les côtes de batteries improvisées. Les Anglais sortirent en toute hâte des Dardanelles (3 mars). Cette résistance énergique était d’un bon augure pour la diversion que l’Empereur attendait des Turcs en Roumanie. Il félicita Sélim, lui offrit des armes, des munitions et des soldats, et l’engagea à entraîner le shah de Perse à la guerre. Il écrivait en même temps à ce souverain (3 avril), et bientôt, en mai, allait lui envoyer le général Gardane.--A l’autre extrémité de l’Europe, la diplomatie française avait préparé et obtenu une autre victoire: la Suède, entrée l’une des premières en 1805 dans la coalition, consentait à un armistice. Enfin, au centre même de ses opérations, Napoléon s’assurait de la Pologne. Il exaltait son patriotisme, flattait sa noblesse, lui donnait par des fêtes l’illusion d’être de nouveau une nation et une cour, affectait le mépris des Russes et l’éloge de Sobieski: il trouvait en échange sur la Vistule des ressources, des magasins et des soldats, à la veille d’une campagne décisive.
Cette campagne s’ouvrit par la prise de Dantzig qui fit de Lefebvre un duc (24 mai 1807) et de la Prusse isola définitivement les Alliés. On prête à Bennigsen l’intention d’avoir voulu alors, évitant toute bataille, entraîner par un système de temporisation, qui réussit en 1812, les Français au fond de la Russie. «Il faudrait lasser Bonaparte.» Il ne le fit pas, soit qu’il fût pressé par Frédéric-Guillaume de débloquer Kœnigsberg, sa capitale, très menacée, soit qu’Alexandre Ier eût formé le projet de rallier autour de lui par une victoire les puissances hésitantes. Il s’imagina surprendre Ney le 5 juin, à Guttstadt, n’y réussit pas, et se vit poursuivi à son tour jusqu’aux portes de Kœnigsberg, du 10 au 14 juin, par l’armée française tout entière. La bataille de Friedland, qui dura une longue journée, et deux fois reprit aux dépens des Russes (14 juin 1807), décida par la perte de trente mille ennemis, blessés ou pris, de la campagne en faveur de Napoléon. Kœnigsberg, Tilsitt, toute la Prusse jusqu’au Niémen, la frontière russe lui appartenaient. Alexandre Ier était vaincu, sans allié désormais; son empire se trouvait ouvert au conquérant, exposé au sud en même temps aux attaques des Turcs et des Persans. Ainsi se terminait, par l’effondrement total de la monarchie prussienne, la guerre que depuis le mois de juillet 1806 le tsar avait contraint Napoléon de soutenir, et qu’il avait engagée avec l’espoir de lui opposer l’Allemagne. La Prusse étant, par ses défaites, réduite à l’impuissance, et l’Autriche immobilisée par la crainte du même sort, la partie sanglante qu’Alexandre avait jouée était perdue. Il ne lui restait plus qu’à désarmer le vainqueur.
Il s’y résolut avec la même décision qu’il avait apportée depuis un an à la défense de la coalition. Successivement, mais en très peu de jours, il autorisa Bennigsen à conclure un armistice le 22 juin 1807 avec l’armée victorieuse, revint en arrière au-devant de Napoléon, traînant à sa suite la cour de Prusse éperdue. Son ministre Lobanoff, son frère le grand-duc Constantin l’avaient précédé au quartier général de Tilsitt. Assaillis de prévenances par l’Empereur et ses lieutenants, ils préviennent le tsar que le vainqueur est animé des meilleurs sentiments pour la Russie, sinon pour ses alliés. L’occasion s’offre de réparer par une diplomatie avisée et opportune les dommages de la guerre. Alexandre la saisit, et dès le 24 juin, ce n’est pas seulement la paix qu’il demande à Napoléon, c’est une alliance qu’il lui propose, et dont il sait le prix inestimable encore, même après sa défaite. «Je suis convaincu que l’alliance de la France et de la Russie peut seule garantir le repos de l’univers», écrivait le tsar à son ministre. Et il ajoutait: «un système entièrement nouveau doit remplacer celui qui a existé jusqu’ici.» Le plan en était arrêté dans son esprit, analogue aux transactions que Catherine II avait négociées avec le grand Frédéric.
Lorsque les Prussiens avaient refusé en 1769 à la Russie la Pologne, elle l’avait avec eux partagée. De même Alexandre, impuissant à arrêter Napoléon, consentait à lui faire une part pour se réserver la sienne. Séduisant, passionné en apparence, au fond calculateur et fourbe, il comptait sur l’influence, sur le charme de ses flatteries et de ses manières pour amener l’Empereur à ses calculs: «Nous nous entendrons facilement, pourvu que nous traitions sans intermédiaires.» L’entrevue de Tilsitt fut la première de ces rencontres entre souverains, à l’écart des ministres, qu’Alexandre toute sa vie rechercha, persuadé d’y réussir par la seule force de ses talents et de sa grâce.
Le premier rendez-vous eut lieu sur un radeau du Niémen, où les soldats français avaient élevé une maisonnette très joliment meublée pour les deux Empereurs en présence des deux armées qui saluaient leurs chefs et la paix enfin retrouvée. Dès le premier mot, Alexandre offrit à Napoléon son concours contre l’Angleterre, la seule puissance capable encore de barrer la route à ses ambitions. «Je serai votre second, dans tout ce que vous ferez contre eux.» Et en échange, il obtint des adoucissements au sort que l’Empereur des Français réservait à la Prusse; il lui procura un armistice immédiat. La conversation, après cette entrée en matière, se poursuivit dans la ville de Tilsitt neutralisée en vue des négociations du 26 juin au 8 juillet. Les interlocuteurs paraissaient ravis l’un de l’autre, affectant l’amitié la plus étroite, et s’en donnant toutes les marques, devant leurs armées, leurs ministres, «tous les honneurs et attentions imaginables». Et pourtant, comme deux duellistes, ils se tâtaient, évitant dans leurs parades et leurs feintes le coup décisif qui engage, dissimulant leurs désirs les plus chers et l’objet principal de leur ambition.
Ce fut Napoléon qui vint au fait le premier, quoique par un détour encore savamment calculé. L’allié qu’il s’était donné contre les Russes, le restaurateur de l’Empire turc Sélim III venait d’être renversé et tué par une révolte de janissaires, le 27 mai. Talleyrand en avait averti l’Empereur dès le 22 juin. Le nouveau sultan Mustapha n’était pas plus que Sélim l’ami des Russes et pouvait l’aider encore. Avant l’entrevue de Tilsitt, Napoléon avait mandé à Sébastiani de se concilier le nouveau gouvernement ottoman, de le tenir prêt à la guerre. «Si d’ici à un mois je m’aperçois qu’on ne veut pas négocier de bonne foi, je passerai le Niémen et ma jonction sera bientôt faite avec le grand vizir.»
Tout d’un coup, au milieu d’une de ces revues où se plaisait le tsar, l’Empereur feignit d’apprendre par un courrier de Constantinople la chute de Sélim, et d’un air inspiré s’écria: «C’est un décret de la Providence qui me dit que l’empire turc ne peut plus exister.» La parole décisive était prononcée: Napoléon démasquait son plan, le rêve de toute sa vie. A grands traits colorés, passionnés, il invitait l’héritier de Pierre le Grand, de Catherine II à remplir sa destinée, à réaliser le grand projet, le projet grec, l’affranchissement des Grecs et des chrétiens, le refoulement des Turcs, ces barbares, en Asie. L’éloquence qu’il déploya ce jour-là, bien qu’elle fût l’expression sincère de ses aspirations les plus fortes, ne l’entraîna pas au delà des limites qu’il s’était fixées. En appelant les Russes à le suivre vers l’Orient, il n’entendait pas le leur livrer. Pas une fois il ne parla de Constantinople. Il n’offrit à Alexandre que les principautés roumaines, ou à la rigueur la Bulgarie. Il ne réclama pour lui que la liberté de développer ce qu’il avait fondé à Presbourg, la conquête de l’Albanie, de l’Épire, de la Grèce peut-être ajoutée à ses possessions de l’Adriatique, en somme un premier partage de l’Empire ottoman, assez limité pour que les Russes y eussent leur profit, sans prétendre au lot décisif que lui se réservait.
C’était la seconde fois que dans sa politique orientale Napoléon se mesurait avec la diplomatie d’Alexandre. En 1806, l’essai ne lui avait pas réussi. En 1807, il crut trouver plus de franchise et d’abandon, et se prodigua pour entretenir ces dispositions chez «le beau, bon et jeune Empereur» qui ne se livrait cependant qu’avec arrière-pensée. Alexandre parut séduit, conquis aux projets que l’Empereur lui développait. Il flatta sa haine contre les Anglais, admira la grande armée, et de son côté ne négligea rien pour encourager ses confidences. Mais pas un instant, il ne lui abandonna l’Orient: plus réservé encore que Napoléon, il se préparait à exploiter son amitié aux dépens des Turcs, pour se faire céder ce qu’il leur avait pris, les provinces moldo-valaques, sans accorder à son allié d’autres avantages dans les Balkans que des espérances, rien de plus.
Les entretiens de Tilsitt, ces épanchements intimes de souverains tout-puissants qui semblaient prêts à se partager le monde, n’aboutirent pas même à un partage de l’Orient. Napoléon proposa lui-même de renvoyer la conversation décisive à une entrevue ultérieure. Alexandre, satisfait d’avoir délivré sans aucun sacrifice la Russie de son ennemi le plus dangereux, se flattait avec le temps et par la politique d’exploiter l’amitié de l’Empereur. Une dernière fois, comme en 1806, Talleyrand essayait d’arracher son maître aux séductions du tsar, aux entraînements de sa politique orientale; il lui suggérait l’opportunité d’une paix avec l’Angleterre dont le nouveau ministère Portland souhaitait la fin de la guerre. Un mois après Tilsitt, il quittait le ministère des affaires étrangères (1807, août), las de conseiller et de n’être pas écouté.
Les traités du 7 et du 9 juillet 1807, en effet, n’étaient qu’en apparence cette paix réclamée une fois de plus par Talleyrand à la nouvelle de Friedland, destinée à prévenir d’autres combats, d’autres dangers, d’autres occasions ruineuses de vaincre. Ils confirmaient d’une manière irrévocable Napoléon et les Français dans leurs conquêtes. Roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, l’Empereur disposait de l’Europe. Le tsar reconnaissait ses frères comme rois de Hollande et de Naples (art. 14, 17); et il laissait même espérer à Joseph la Sicile. Mais surtout il laissait la France mettre la main définitivement sur l’Allemagne. Il achevait à son profit la grande transformation de l’Europe centrale, préparée par la victoire d’Austerlitz, consacrée par les dernières campagnes de Prusse et de Russie. C’est le caractère essentiel, frappant des traités de Tilsitt, qui justifie la création de l’Empire français, Empire européen et allemand comme celui des Habsbourg qui s’écroule. L’Autriche est définitivement rejetée vers l’est: son chef a renoncé depuis un an à l’Empire d’Allemagne détruit. La Prusse est démembrée et refoulée vers la Baltique. Elle perd toutes ses provinces de la rive gauche de l’Elbe, ses provinces polonaises et Dantzig. De tout ce que les Hohenzollern ont lentement acquis depuis le dix-septième siècle, elle ne conserve que la Silésie. Un instant, Napoléon avait eu la pensée de la lui prendre aussi, pour achever sa ruine et son humiliation. Alexandre épargna à Frédéric-Guillaume ce dernier coup. La belle reine de Prusse, moins heureuse, s’humilia vainement devant le vainqueur pour sauver Magdebourg. Napoléon fut inflexible: il ne consentit même à rendre la Silésie qu’à la condition qu’elle resterait ouverte aux troupes de son allié le roi de Saxe et aux siennes. C’était ne la rendre qu’à demi, avec des arrière-pensées.
Tout autour de la Prusse démantelée et réduite à l’impuissance par de lourdes contributions de guerre, le traité de Tilsitt constituait un boulevard d’États, membres de la confédération germanique, étroitement unis à la France, à demi gouvernés par elles. Réalisant un rêve séculaire, que la politique prussienne avait interrompu, la maison de Saxe rentrait à Varsovie, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Elle reprenait les provinces polonaises de la Prusse. Grand-duc en Pologne, l’électeur devenait roi de Saxe, et, sous la protection de Napoléon, réunissait, par une route militaire assurée à travers la Silésie, Varsovie et Dresde. Toute l’œuvre de Frédéric II, son grand effort de la guerre de Sept ans, sa diplomatie qui avait décidé le partage de 1772 étaient réduits à rien. Par ce succès inespéré de la Saxe, on comprend l’étendue du malheur qui frappait la Prusse, et cette réponse de la reine de Prusse à Murat: «Que lit Votre Majesté?--L’histoire du passé. C’est déjà trop pour moi que de vivre dans le présent.»
Murat, justement, recevait à l’ouest quelques-unes des provinces enlevées aux Hohenzollern, Munster et le comté de la Marck, pour les surveiller comme le roi de Saxe. Il avait compté que ce rôle lui rapporterait davantage. Lorsque Napoléon l’avait créé grand-duc de Berg, Murat, installé dans les domaines rhénans de la Prusse, avait pu espérer la constitution à son profit d’un grand État français de l’Allemagne du Nord. Souvent, depuis 1805, l’Empereur avait agité et proclamé ce dessein, dernier effort de sa volonté toute-puissante. Tilsitt le réalisa et le confirma. Les articles 18 et 19 du traité, dans ce pays de Westphalie qui n’avait jamais eu que des souverainetés morcelées, constituèrent avec le duché de Brunswick, de Hesse-Cassel, avec la vieille marche prussienne et Magdebourg un royaume dont la capitale fut Cassel: mais ce royaume ne fut pas pour Murat. Il demeura à Dusseldorf avec quelques pays prussiens de plus. Marié le 23 août 1807 à une princesse allemande, Catherine de Wurtemberg, le frère de Napoléon, Jérôme, recueillit à sa place le principal bénéfice de la guerre de 1807. On lui laissait encore espérer le Hanovre que Napoléon tenait sous séquestre, jusqu’à nouvel ordre. La France restaurait aux dépens des Hohenzollern la puissance des électeurs de Hanovre, diminuée en Allemagne depuis que cette maison était allée chercher fortune à Londres.
On a souvent répété que l’œuvre napoléonienne au delà du Rhin avait été une œuvre factice, une façade incomplète et fragile. On a trop jugé de sa valeur par sa durée. En réalité, appuyé sur le passé, soutenu par la raison d’État, conforme à la politique et aux ambitions des princes souverains, le traité de Tilsitt achevait l’œuvre déjà lointaine des traités de Westphalie, consacrait l’organisation plus récente de la Confédération du Rhin. Les Habsbourg étaient définitivement chassés de l’Allemagne. Les Hohenzollern, à leur tour, perdaient l’espoir de les y remplacer. De grands États comme la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, la Westphalie ou le Hanovre se partageaient l’Empire et ses dépouilles, clients de la France, ayant abandonné après l’Alsace la rive gauche du Rhin, dociles à ses ordres qui depuis plus de deux siècles servaient leur grandeur et leurs intérêts. Ces résultats de la conquête napoléonienne en Allemagne sont si peu factices, qu’ils demeureront après qu’elle aura passé. Ils restent les éléments avec lesquels s’est constituée l’Allemagne contemporaine, par une évolution constante, accélérée seulement au temps de Napoléon.
Si rapide qu’ait été l’influence du conquérant, les peuples même l’ont ressentie. Les habitants des pays incorporés de la région rhénane, surtout dans la campagne, se réjouissaient de la suppression de la dîme et des corvées, de la sécurité rendue au commerce, de l’entretien des routes et de la protection légale que leur accordait le Code civil (1804). L’œuvre des préfets dans les villes, de Jean Bon Saint-André à Mayence, par exemple, régulière, bienfaisante, peu à peu effaçait les souvenirs de la conquête, ranimait l’industrie, hâtait la fusion entre les Français et les peuples du Rhin: les Allemands ne furent pas les derniers à célébrer, quand naquit le roi de Rome, les bienfaits et la durée de la dynastie nouvelle. Dans le grand-duché de Berg, des administrateurs comme le comte Beugnot trouvaient le moyen de combattre par leur sagesse et leur activité l’attachement invétéré des populations au régime prussien. Jérôme se présentait à ses nouveaux sujets comme le roi providentiel, élu pour le bonheur des peuples délivrés par lui du régime féodal. Avec son cortège de conseillers français comme Reinhard et de ministres allemands, l’historien Jean de Muller, les juristes Leist, Dohm et Martens, le roi de Westphalie se mettait à l’œuvre, de très bonne volonté. Il abolissait le servage, les droits féodaux, les corporations, introduisait le Code Napoléon, l’assistance publique (1808). «Le royaume de Westphalie, dit Gœthe, fut le premier essai de reconstruction de l’Allemagne échappée à l’Empire germanique.» Reinhard, son correspondant, se flattait que ce serait bientôt une Allemagne française, attachée au conquérant par ses bienfaits.
Au delà des domaines français ces bienfaits se faisaient sentir indirectement encore: les chefs des dynasties allemandes, demeurées indépendantes, rivalisaient d’ardeur avec les administrateurs français et prenaient leurs conseils. Quelques-uns imitaient puérilement, légèrement comme ce prince d’Anhalt qui, dans son petit État, créa à la hâte préfectures, cour de cassation, conseil d’État. Mais la plupart procédaient avec méthode et par un intérêt bien entendu, pour s’attacher leurs sujets, comme avaient fait leurs ancêtres après la paix de Westphalie: Charles-Frédéric de Bade, par exemple, souverain libéral et pieux et qui entendait rester un libre prince allemand. Aidé par son ministre Mongelas, Maximilien-Joseph à Munich établissait la liberté des cultes, la laïcité des écoles, supprimait les dîmes, diminuait les corvées. Et en Bavière comme dans tout le Sud, le sort du paysan s’améliorait, tandis que l’administration devenait plus active, moins tracassière et plus utile.
Si du Rhin jusqu’à la Vistule le traité de Tilsitt étendait la domination française comme un coin entre les domaines des Habsbourg et des Hohenzollern, c’était du moins une œuvre préparée par l’histoire, reconnue par l’Europe, servie par la plupart des souverains allemands, agréable encore et bienfaisante aux peuples. Ce débordement de la conquête française, à la condition d’être fixé, comme les traités de Tilsitt en donnaient l’espoir et le moyen, créait un vaste courant d’idées et de réformes dont la fécondité se serait affirmée dans la paix.
La France le sentait. Lorsque Napoléon revint à Paris, le peuple qui l’acclama saluait moins en lui le vainqueur de Friedland que l’auteur de la paix. Il était à la fois fier d’avoir réalisé le rêve de la Révolution, et las de n’en jamais jouir en repos. Les ministres de l’Empereur, attentifs à ces symptômes, s’appliquaient à vanter la sollicitude du maître qui, du fond de la Lithuanie, veillait sur la chaumière du paysan et l’atelier du fabricant. Ils annoncèrent son retour comme l’ère décisive de prospérité qui ferait excuser de si longues guerres. Et Napoléon parut justifier les promesses de ses ministres: par de grands travaux d’utilité ou d’art, il procurait du travail aux indigents. Il prenait des mesures pour délivrer les paysans de l’usure, obligeait, en faveur des négociants, la Banque à baisser le taux de son escompte, publiait un Code de commerce, suscitait par le blocus continental l’industrie nationale.
Lorsque les Français virent la rente monter à 93, en 1807, leurs inquiétudes se calmèrent. Et sans murmurer ils abdiquèrent les dernières garanties qu’ils eussent gardées: le 19 août, le Tribunat, «conservant encore quelque chose de cet esprit inquiet et démocratique qui avait longtemps agité la France», fut supprimé. Par le même décret, le Corps Législatif appelé à le remplacer fut limité dans son recrutement à des membres au-dessus de quarante ans: l’Empereur se défiait des générations nouvelles, qu’il n’aurait pas eu le temps de s’attacher. Et, dans sa prévoyance, il s’apprêtait à les gagner: ce fut pour elles qu’il multiplia, à partir d’août 1807, les titres nobiliaires: «marques de considération à laisser aux enfants», comtés, baronnies héréditaires constitués par des majorats. Bientôt, à la fin de 1807, il allait, pour s’emparer des jeunes esprits et les plier à la discipline de son service, créer définitivement l’Université (18 mars 1808), cette institution caractéristique du régime impérial, à la fois laïque et par certains côtés religieuse, dont le rôle devait être surtout d’apprendre aux Français qu’obéir au Prince, c’était servir Dieu et la nation. Ainsi, à ce point de grandeur où la fortune l’avait élevé, et la France avec lui, Napoléon ne songeait toujours qu’à prolonger l’erreur qui la faisait docile à son ambition mal satisfaite. Il l’éblouissait de sa propre gloire, la flattait de la paix retrouvée, de son influence incontestée, de la richesse prochaine qu’il lui préparait, apaisait ses inquiétudes, brisait sans bruit sa volonté, et la disposait, sans qu’elle s’en aperçût, à de nouveaux sacrifices.
Les traités de Tilsitt, analogues à toutes les œuvres diplomatiques forgées par l’ambition de l’Empereur, n’étaient qu’une trêve destinée à réunir autour de la France toutes les ressources de l’Europe contre l’Angleterre plus que jamais décidée à lui disputer l’Orient. Pour juger ce programme immense, c’est dans les stipulations secrètes, et l’alliance plus secrète encore qui les explique, ajoutées au traité public qu’il faut l’examiner. Au premier rang des articles secrets et séparés, signés le 7 juillet, figurait la promesse de l’Empereur de Russie de remettre à Napoléon le pays de Cattaro et les îles Ioniennes, au roi de Naples la Sicile. Aussitôt l’Empereur mettait en mouvement son armée de Naples, ordonnait à Joseph d’envoyer des troupes à Corfou, de prendre et de fortifier Scylla et Reggio, de tout préparer pour une descente en Sicile. Il chargeait Marmont de châtier les Ragusains qui faisaient mine de lui résister (août 1807, février 1808). Maître désormais de toute l’Adriatique, il s’appuyait sur l’Italie du sud, et la Dalmatie pour intriguer en Bosnie: installé à Corfou, aidé par la flotte russe de l’amiral Siniavine, l’amiral Ganteaume commandait cette mer française et n’était pas loin de la mer Égée.
Les Anglais seuls, dont les croisières se ravitaillaient à Malte, à Palerme et à Messine, faisaient obstacle à ces projets. L’alliance franco-russe obligeait Alexandre (art. 4) à leur déclarer la guerre le 1er décembre, s’ils n’avaient pas à cette date accepté de ses mains une paix onéreuse, fondée sur la restitution de leurs conquêtes depuis 1805. Mais le concours de la Russie dans la Méditerranée ne pouvait être efficace que si elle disposait de Constantinople. Et Napoléon ne voulait à aucun prix lui livrer cette place. Il préférait employer les Russes à une diversion puissante dans la Baltique, à laquelle seraient conviées la Suède et le Danemark: dirigée contre la Suède d’abord, avec l’aide du Danemark et des villes hanséatiques, si la Suède résistait, cette diversion occuperait les Anglais au nord. Pour s’assurer de la Méditerranée, l’Empereur avait d’autres projets: longtemps il s’était confié à l’alliance espagnole, et pour prix des sacrifices qu’il exigeait il avait abandonné à une princesse espagnole l’Étrurie avec le grand port de Livourne. Mais l’alliance de Charles IV avait failli lui manquer à la veille d’Iéna, à une heure décisive qu’il n’avait pas oubliée. Sous pavillon américain, les marchandises et l’influence anglaises pénétraient en Toscane et dans toute l’Italie. Avant de quitter Tilsitt, Napoléon avait résolu de remplacer, en Italie et en Espagne, les Bourbons devenus désormais suspects par un pouvoir plus capable et plus maître de lui garder la Méditerranée, ses ports et ses relations commerciales. Avant l’entreprise décisive, il lui fallait toutes les ressources dans la main. Et ce nouveau coup de force lui paraissait facile à condition d’être conduit avec rapidité et secret. Aucun des actes de Tilsitt n’en fait mention, et pourtant il y fut décidé: on sait que Joseph aussitôt envoya un confident à Alexandre Ier pour se recommander à lui dans la nouvelle dignité que la politique de son frère lui destinait à Madrid.
La seule indication sur l’entreprise très secrète que Napoléon venait de régler fut l’engagement réciproque des deux empereurs de déclarer la guerre au Portugal, s’il ne la déclarait pas aux Anglais (art. 5). Le Portugal serait offert comme dédommagement au roi d’Espagne, en échange de l’Étrurie que le général Miollis occupait dès le 30 août 1807. La perte de la monarchie des Bragance pourtant ne devait être que le prélude de la ruine des Bourbons d’Espagne, heureux d’abord d’en accepter les dépouilles. Le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807 parut tout entier à leur avantage. Le régent de Portugal, à l’ultimatum de Napoléon, avait répondu par l’offre de fournir sa flotte, si on l’exigeait, mais par le refus aussi de confisquer les biens des Anglais établis dans le royaume. Cette réponse pourtant conciliante avait déterminé le départ de l’ambassadeur français Rayneval: puis l’ordre fut donné à Junot le 18 octobre de franchir avec vingt-cinq mille hommes la Bidassoa et de gagner par Salamanque la frontière portugaise. La conquête, décidée depuis deux mois, avait pour objet un partage auquel Charles IV et son ministre Godoy avaient volontiers souscrit: la région d’Oporto appartiendrait au roi d’Étrurie; les Algarves et l’Alemtejo formeraient une principauté pour le prince de la Paix; le reste avec la capitale demeureraient à la France jusqu’au jour où l’Angleterre vaincue rendrait à l’Espagne ses possessions coloniales, Gibraltar, et en outre une partie de l’Empire portugais. Ce jour-là, Charles IV deviendrait empereur à son tour, comme les deux alliés de Tilsitt qui, en se partageant l’ancien monde, lui laisseraient l’Empire nouveau des Amériques.
Il ne se doutait pas, lorsqu’il formait ce rêve, qu’abandonnant l’Italie, il allait être bientôt forcé de renoncer à l’Espagne même: enchaîné aux pièges de son puissant allié, il ne devait même pas garder la ressource de chercher, ainsi que le régent du Portugal fuyant au Brésil les Français (27 novembre 1807), un refuge au delà des mers. Les calculs de Napoléon étaient formés: le traité de Fontainebleau l’autorisait à constituer à Bayonne une armée auxiliaire de quarante mille hommes destinée à conquérir cette fois l’Espagne. Le même traité obligeait Charles IV à dégarnir simultanément sa frontière du nord, pour réunir ses forces à celles de la France sur la frontière portugaise. Enfin Junot, en traversant les provinces espagnoles, avait l’ordre de relever avec soin les places fortes espagnoles sur sa route et de s’en assurer à l’occasion.
Tout ainsi était préparé pour perdre Charles IV, en le trompant. Ses illusions étaient la condition même du succès de l’entreprise. Pour que personne ne pût les dissiper, avant l’heure prochaine où le coup de main l’éclairerait trop tard, le traité de Fontainebleau ne fut pas plus révélé aux ministres de l’Empereur, Champagny ou Talleyrand, que ce qui avait été déjà concerté à Tilsitt. Le secret fut révélé seulement à Joseph: Murat, chargé de cette affaire qui devait lui procurer le trône de Naples, en échange de son duché de Berg désormais sans avenir, ne le connut même pas. Les ministres espagnols à plus forte raison l’ignorèrent. Peut-être, s’ils l’avaient connu, auraient-ils empêché la discorde qui, au mois d’octobre, se mit à Madrid dans la famille royale et fit éclater le complot si savamment ourdi par Napoléon. Quant aux ministres français et à Talleyrand surtout, ils n’auraient eu qu’à s’incliner devant la volonté du maître. En vain lui auraient-ils représenté le poids de cette double affaire, de cette intrigue pour ainsi dire à double détente: l’homme qui avait détruit en quelques mois la monarchie de Frédéric II, simplement pour s’ouvrir la route de l’Orient, et qui, pour la même raison, avait fermé toute l’Europe aux Anglais, eût souri qu’on lui parlât de difficultés pour une si petite entreprise. L’affaire d’Espagne n’était évidemment à ses yeux qu’une exécution militaire de même ordre que l’expulsion des Bourbons de Naples, ou que l’occupation des domaines du pape effectuée à la même époque sans résistance du mois de décembre 1807 à février 1808. Tout cela devait lui sembler des opérations très aisées et très secondaires, simples précautions, détails insignifiants d’un programme autrement vaste dont il venait à Tilsitt de jeter les bases avec l’espoir de réaliser sur ces fondements le rêve de toute sa vie.
Ce qui apparaît dans le traité public, ce qui explique les articles secrets et l’alliance de Tilsitt, c’est le désir de régler la situation de l’Orient avec la Russie, et malgré l’Angleterre. Les diplomates européens n’ont pas connu les négociations des deux empereurs, mais ils en ont deviné la portée. Pour écarter l’orage qui menaçait la Prusse, Hardenberg imaginait d’offrir à la France la péninsule hellénique, à la Russie Constantinople et le Danube, à l’Autriche la Bosnie et la Serbie, enfin toute la Pologne à l’électeur de Saxe, qui eût abandonné aux Hohenzollern à ce prix son électorat de Dresde. Après les défaites de 1807, c’était de la part du ministre prussien beaucoup d’illusion de croire à une extension possible de la monarchie. C’était d’ailleurs un assez bon calcul que de vouloir partager l’Empire ottoman pour satisfaire à la fois Napoléon et Alexandre. Au même moment, le ministre autrichien Stadion supputait les chances que pouvait avoir son maître dans un bouleversement de l’Orient: Bosnie, Serbie, Bulgarie, Salonique. En janvier et en février 1808, les grandes puissances allemandes rappelaient leurs ambassadeurs de Londres. Elles s’attendaient au partage de la Turquie et s’y préparaient.
Pour la première fois, à Tilsitt, Napoléon inscrit cette entreprise dans un acte formel de sa diplomatie. L’article 23 du traité public l’autorise à offrir sa médiation aux Russes qui vont évacuer les Principautés et aux Turcs. C’est la paix en apparence en Orient comme pour le reste de l’Europe. Mais l’article 8 stipule que, si la Porte n’accepte pas cette médiation, la France fera cause commune avec les Russes contre elle. Et l’objet de ce concert, c’est la ruine décidée de l’Empire turc «qu’on ne laissera subsister qu’à Constantinople et en Roumélie», le partage par conséquent. Les conditions n’en sont pas formulées: entre les deux alliés, c’est à qui prendra la plus grosse part et restreindra le plus celle de son associé. Il n’y a qu’un point sur lequel ils s’entendent, c’est de se refuser mutuellement le meilleur lot, les détroits. Ils l’exceptent de leur partage éventuel.
Le programme ébauché à Tilsitt, avec ses apparences pacifiques, les nombreuses médiations qu’il impliquait et ses promesses de procurer à l’humanité les bienfaits de la paix, était en réalité le plus formidable système de guerre que Napoléon eût encore imaginé. A la vérité, il ne l’a pas de toutes pièces créé: sa diplomatie s’est formée et développée peu à peu par la poussée des entreprises révolutionnaires qui ne sont elles-mêmes que la poursuite des traditions anciennes de domination française servies par l’enthousiasme républicain, l’élan de la conquête et les conditions de la politique européenne. Ce que l’Empereur achève à Tilsitt et fait accepter à presque toutes les puissances, c’est le remaniement du vieux monde selon les idées de Merlin de Thionville et de Sieyès, la France dictant, suivant leurs expressions mêmes, des lois à l’Europe, assurée du continent contre l’Angleterre. La seule différence, c’est que l’œuvre était accomplie, non pas avec le concours des Hohenzollern et des Habsbourg, alliés de la République contre les tsars, mais par leur ruine, et du consentement de la Russie que l’on croyait dix ans plus tôt irréconciliable. Combien en 1795, au moment de la paix de Bâle, au lendemain de crises intérieures et extérieures qui avaient mis la France et la Révolution en si grand péril, le programme du Directoire et de ses conseillers n’était-il pas plus chimérique et plus dangereux! Et pourtant l’Empire et la paix de Tilsitt le réalisaient au delà de toute espérance.
Ce succès éclatant de la politique révolutionnaire explique, sans le justifier, le désir de l’homme qui par ses victoires l’avait consacré en 1807, et l’espoir qu’il conçut de réaliser alors de plus vastes desseins. La France avait toute la gloire et la puissance qu’elle lui avait demandées. Lui n’était encore ni satisfait, ni servi à son gré. Depuis le jour où, conseillé par Talleyrand et conduit par son ambition, il avait touché en Égypte à l’Orient, il avait senti l’importance que la Méditerranée, depuis Constantinople jusqu’à Alexandrie, avait prise dans les préoccupations de l’Angleterre, le rôle aussi que, dans cette fin de siècle et pour l’avenir, la question d’Orient tenait dans la politique européenne. Les ambitions qu’elle éveillait parmi les puissances avaient plus d’une fois, depuis 1792, sauvé, servi la France. Et c’était en exploitant la cupidité d’Alexandre Ier que Napoléon avait pu mettre définitivement la main sur l’Allemagne et l’Europe à Tilsitt. Pourquoi dans cette question orientale dont le génie de l’Empereur embrassait l’étendue depuis les rivages de la Baltique jusqu’à la Pologne, désormais sa cliente, jusqu’aux côtes de la Méditerranée orientale où il avait paru et rêvait de retourner vainqueur, ne parviendrait-il pas à renouveler les exploits des conquérants anciens? Ce serait son œuvre personnelle, sa part de gloire et de grandeur s’ajoutant aux profits que la conquête de l’Europe avait procurés à la France, un succès nouveau, incomparable, décidé et garanti par l’étendue de sa domination qu’en un tour de main il espérait compléter en Italie et en Espagne.
Seule l’Angleterre lui barrait la route: mais le temps n’était plus où pour le rappeler d’Égypte elle formait avec les puissances du continent une redoutable coalition. Il disposait contre elle de l’Europe, il allait disposer de la Méditerranée. Il espérait, au mois de septembre 1807, faire chasser de toutes les capitales tous les diplomates anglais, saisir les lettres, les marchandises et les biens des négociants de Dantzig à Lisbonne, et de Gênes à Trieste. Enfin, en déchaînant contre l’Angleterre une coalition des puissances du Nord, une crise dans la Baltique, il l’obligeait à se détourner de la Turquie qu’il épiait avec une armée de soixante mille hommes toute prête en Dalmatie et à Corfou.
A l’heure justement où Napoléon formait ce plan, l’Angleterre y donna la main. Elle commença la guerre dans le Nord, par l’ordre, envoyé à Yarmouth à l’amiral Gambier, de se joindre à la flotte de la Baltique et de conduire trente-six vaisseaux de guerre et trente mille hommes devant Copenhague, de s’y saisir de la flotte danoise et d’occuper les îles (3 août 1807). Le gouvernement de Canning et de Castelreagh avait intérêt à connaître les stipulations de Tilsitt: il en pressentait l’objet et le danger. Mais il ne les connut qu’en partie, probablement par les confidences du major Wilson employé dans l’armée d’Alexandre. Réduit en somme aux hypothèses, il jugea de l’inconnu par le connu et s’imagina que l’alliance des deux empereurs, loin d’avoir l’étendue qu’ils lui destinaient, se réduirait comme en 1801 à une ligue des puissances maritimes du Nord, constituée par le Danemark et la Suède, appuyée sur la Russie. Mettre immédiatement la main sur le Danemark, sur sa flotte, et couper, par la possession des passages et des îles, toute relation entre la Grande Armée de Napoléon et la Suède, parut aux ministres anglais un moyen sûr d’intimider, de faire hésiter la Russie, et d’éteindre dans la Baltique même la coalition maritime prête à se former contre les côtes de la Grande-Bretagne. Ils ne s’arrêtèrent point à des scrupules de droit: le Danemark était un État neutre qui ne les menaçait point encore. Mais il pouvait les menacer, si Napoléon l’exigeait. Et tandis que Talleyrand sommait, en effet, le 4 août le ministre Bernstorff de se joindre sans délai aux alliés de Tilsitt, le 6 août l’envoyé anglais Jackson signifiait au prince royal à Kiel les offres et les menaces de son gouvernement. Si le Danemark se joignait avec sa flotte à l’Angleterre, il serait épargné, défendu et même récompensé par l’octroi de quelques colonies. S’il refusait, l’île de Seeland serait dévastée et Copenhague bombardée. Offres et menaces furent rejetées: le prince fit appel au pays, transféra l’administration à Kiel, mit à la hâte sa capitale en état de défense. Le 2 septembre 1807, la flotte et l’armée anglaises commençaient le bombardement qui dura trois jours, incendia la moitié de la ville, tua cinq mille personnes. Le 7, Copenhague et la flotte danoise se rendaient à l’amiral Gambier.
Ces violences, qui provoquèrent partout en Europe une vive indignation, n’eurent pas le résultat qu’espérait Canning. Il s’était imaginé épouvanter Alexandre et le retenir dans l’alliance anglaise; il lui fit offrir aussitôt par ses envoyés Robert Wilson et lord Gower des indemnités pour le Danemark, à la condition qu’avec tous les États du Nord la Russie resterait fidèle à l’Angleterre. Le bombardement de Copenhague n’avait été ordonné que pour préparer cette démarche diplomatique. Elle échoua: si Canning avait connu les engagements qu’Alexandre avait pris à Tilsitt, il ne l’aurait pas mis par un acte brutal en demeure de les rompre. Napoléon était trop près, l’Angleterre trop loin pour que le tsar hésitât. La conduite du ministère anglais n’eut pour effet que de fournir aux alliés de Tilsitt un prétexte excellent de recommencer la guerre, de la porter au nord où l’intérêt de Napoléon était qu’elle se déchaînât. En septembre, Alexandre Ier appelait au ministère Roumantsoff, l’homme d’État en qui revivait fortement la tradition orientale de la Russie inaugurée par Pierre le Grand, poursuivie contre la Turquie par Catherine II, le ministre le plus capable, le plus désireux de réaliser la politique de conquête réglée par les entretiens de Tilsitt. L’Angleterre, éclairée par ce choix, comprit sa faute: elle essaya par un dernier effort, par l’offre de concessions en Turquie, l’abandon des provinces danubiennes, des îles Ioniennes, de satisfaire Alexandre. Wilson, son envoyé à Pétersbourg, qui comptait dans la société russe, généralement hostile à la nouvelle alliance, de nombreux amis, fit jouer tous les ressorts, multiplia vainement les séductions pour reprendre la partie perdue.
Le 7 novembre, Alexandre lançait sa déclaration de guerre à l’Angleterre; le 30 octobre, le Danemark à Fontainebleau s’unissait à la France. A la fin de l’année les troupes russes se massaient sous les ordres du général Buxhovden aux portes de la Finlande. Bernadotte recevait l’ordre de passer en Scandinavie avec une division de la Grande Armée, un corps danois et un corps hollandais. Napoléon n’avait pas cru le roi de Suède assez inconséquent pour oser résister à la perspective d’une rupture avec la Russie et avec lui. La crainte d’exposer Stockholm au même sort que Copenhague avait pourtant donné au roi cette audace: elle ne déplut pas à Napoléon. La conduite de la Suède, effet immédiat des violences de l’Angleterre, déterminait à son gré le bouleversement du Nord, attirait les Russes sur les côtes de la Baltique. «La Suède perdra la Finlande», écrivait-il le 10 mars. C’était une bonne indemnité à offrir au tsar pour le trouver plus accommodant et moins maître de contredire en Orient ses ambitions. Enfin le coup de main des Anglais justifiait aux yeux de l’Europe et des Français ceux que Napoléon avait résolus lui-même sur Lisbonne et sur Madrid. «Aussitôt que j’ai reçu la nouvelle de l’expédition anglaise contre Copenhague, j’ai fait signifier au Portugal qu’il eût à fermer ses ports à l’Angleterre et j’ai réuni à Bayonne une armée de quarante mille hommes.» Si deux mois après Tilsitt, en octobre 1807, l’œuvre pacifique dont la France finissait à peine de se réjouir était détruite, si l’Empereur reprenait la guerre en Danemark, en Portugal et en Espagne, s’il la préparait plus largement encore pour le mois de juin en Turquie, après le règlement de ces affaires secondaires, l’agression des Anglais lui en fournit du moins le prétexte.
Les 18 et 26 novembre 1807, le ministère et le Parlement à Londres déclarèrent aux nations de l’Europe en outre que tous les ports où leur pavillon n’entrerait point seraient bloqués, que leurs vaisseaux de commerce seraient visités par leurs croiseurs et emmenés en Angleterre pour y être soumis à l’impôt. Ils ne reconnaissaient plus de marine neutre. A cette menace, Napoléon répondait par un nouveau décret de blocus daté de Milan le 17 décembre 1807. Tout navire qui aurait subi les conditions de l’Angleterre serait dénationalisé: on lui donnerait la chasse. On a justement remarqué que la supériorité de la marine anglaise et la complicité des Américains rendaient ce décret et ces menaces tout à fait inutiles. Aussi n’était-ce pour Napoléon, comme le décret de Berlin, qu’un moyen de donner à ses entreprises continentales le caractère d’une lutte à outrance contre l’Angleterre, de les justifier auprès de la France. Sa vraie pensée se trahissait dans le langage de son ministre Champagny: «Les Anglais sont maîtres de la mer. Le moment est venu où Napoléon veut l’être du continent. Allié de la Russie, il ne craint plus personne. Le sort en est jeté.» Il lui était avantageux de dire que les Anglais l’avaient obligé à cette lutte immense, mais nationale.
En réalité, à la fin de 1807, dans ce voyage d’Italie où il lançait ce défi commercial à l’Angleterre, sur cette terre d’où en 1797 il avait pour la première fois aperçu l’Orient, Napoléon formait d’autres projets, plus larges encore, tout à fait étrangers à l’intérêt de la France, favorables à sa seule ambition. D’Udine il demandait à Marmont qu’il préparait à cette tâche décisive des renseignements sur la valeur des différentes provinces de la Turquie d’Europe. De retour à Paris il dévoilait son intrigue impériale à Talleyrand qui la confiait à Metternich (18 janvier 1808): «Deux projets, l’un fondé sur des bases réelles, l’autre du roman. Le premier est le partage de la Turquie, le second celui d’une expédition aux Indes orientales. Rien ne peut influer sur les déterminations de l’Empereur dont vous connaissez le caractère.» Son parti était pris irrévocablement. Encore quelques obstacles à franchir, moindres que ceux qu’il avait renversés à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Friedland: le prix à donner, pour son concours, à la Russie plus aisée, semblait-il, à séduire qu’à vaincre, l’affaire d’Espagne à régler avec une dynastie dégénérée. Et son rêve prenait corps. Les Français pourraient apprendre alors le secret de l’Empereur.
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