Préface
Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d’Euripide. Quoique j’aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l’action, je n’ai pas laissé d’enrichir ma pièce de tout ce qui m’a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j’ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d’Euripide, et qu’il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu’il a toutes les qualités qu’Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente : elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; et lorsqu’elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu’un mouvement de sa volonté.
J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d’elle-même à accuser Hippolyte. J’ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d’une princesse qui a d’ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m’a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus serviles, et qui néanmoins n’entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l’honneur de sa maîtresse. Phèdre n’y donne les mains que parce qu’elle est dans une agitation d’esprit qui la met hors d’elle-même ; et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l’innocence, et de déclarer la vérité.
Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d’avoir en effet violé sa belle-mère : vim corpus tulit. Mais il n’est ici accusé que d’en avoir eu le dessein. J’ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l’aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs.
Pour ce qui est du personnage d’Hippolyte, j’avais remarqué dans les Anciens qu’on reprochait à Euripide de l’avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection : ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d’indignation que de pitié. J’ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d’âme avec laquelle il épargne l’honneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans l’accuser. J’appelle faiblesse la passion qu’il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père.
Cette Aricie n’est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu’Hippolyte l’épousa, et en eut un fils, après qu’Esculape l’eut ressuscité. Et j’ai lu encore dans quelques auteurs qu’Hippolyte avait épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s’appelait Aricie, et qui avait donné son nom à une petite ville d’Italie.
Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J’ai même suivi l’histoire de Thésée, telle qu’elle est dans Plutarque.
C’est dans cet historien que j’ai trouvé que ce qui avait donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, était un voyage que ce prince avait fait en Épire vers la source de l’Achéron, chez un roi dont Pirithoüs voulait enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoüs. Ainsi j’ai tâché de conserver la vraisemblance de l’histoire, sans rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à la poésie ; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Phèdre de faire une déclaration d’amour qui devient une des principales causes de son malheur, et qu’elle n’aurait jamais osé faire tant qu’elle aurait cru que son mari était vivant.
Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les
premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique ; et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d’Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d’utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l’ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu’à les divertir, et s’ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie.
Acte I
Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène, Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. Dans le doute mortel dont je suis agité, Je commence à rougir de mon oisiveté. Depuis plus de six mois éloigné de mon père, J’ignore le destin d’une tête si chère ; J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher.
Et dans quels lieux, seigneur, l’allez-vous donc chercher ? Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, J’ai couru les deux mers que sépare Corinthe ; J’ai demandé Thésée aux peuples de ces bords Où l’on voit l’Achéron se perdre chez les morts ; J’ai visité l’Élide, et laissant le Ténare, Passé jusqu’à la mer qui vit tomber Icare : Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ? Qui sait même, qui sait si le roi votre père Veut que de son absence on sache le mystère ? Et si, lorsqu’avec vous nous tremblons pour ses jours, Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours, Ce héros n’attend point qu’une amante abusée…
Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée. De ses jeunes erreurs désormais revenu, Par un indigne obstacle il n’est point retenu ; Et fixant de ses vœux l’inconstance fatale, Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale. Enfin, en le cherchant, je suivrai mon devoir, Et je fuirai ces lieux, que je n’ose plus voir.
Eh ! depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence De ces paisibles lieux si chers à votre enfance, Et dont je vous ai vu préférer le séjour Au tumulte pompeux d’Athène et de la cour ? Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face, Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaé.
J’entends : de vos douleurs la cause m’est connue. Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue. Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit, Que votre exil d’abord signala son crédit. Mais sa haine, sur vous autrefois attachée, Ou s’est évanouie, ou s’est bien relâchée. Et d’ailleurs quels périls vous peut faire courir Une femme mourante, et qui cherche à mourir ? Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire, Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire, Peut-elle contre vous former quelques desseins ?
Sa vaine inimitié n’est pas ce que je crains. Hippolyte en partant fuit une autre ennemie ; Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie, Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.
Quoi ! vous-même, seigneur, la persécutez-vous ? Jamais l’aimable sœur des cruels Pallantides Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ? Et devez-vous haïr ses innocents appas ?
Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.
Seigneur, m’est-il permis d’expliquer votre fuite ? Pourriez-vous n’être plus ce superbe Hippolyte Implacable ennemi des amoureuses lois, Et d’un joug que Thésée a subi tant de fois ? Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée, Voudrait-elle à la fin justifier Thésée ? Et vous mettant au rang du reste des mortels,
Vous a-t-elle forcé d’encenser ses autels ? Aimeriez-vous, seigneur ?
Ami, qu’oses-tu dire ? Toi qui connais mon cœur depuis que je respire, Des sentiments d’un cœur si fier, si dédaigneux, Peux-tu me demander le désaveu honteux ? C’est peu qu’avec son lait une mère amazone M’a fait sucer encor cet orgueil qui t’étonne ; Dans un âge plus mûr moi-même parvenu, Je me suis applaudi quand je me suis connu. Attaché près de moi par un zèle sincère, Tu me contais alors l’histoire de mon père. Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix, S’échauffait aux récits de ses nobles exploits, Quand tu me dépeignais ce héros intrépide Consolant les mortels de l’absence d’Alcide, Les monstres étouffés, et les brigands punis, Procruste, Cercyon, et Sciron, et Sinis, Et les os dispersés du géant d’Épidaure, Et la Crète fumant du sang du Minotaure. Mais quand tu récitais des faits moins glorieux, Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux ; Hélène à ses parents dans Sparte dérobée ; Salamine témoin des pleurs de Péribée ; Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés, Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ! Ariane aux rochers contant ses injustices ; Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ; Tu sais comme, à regret écoutant ce discours, Je te pressais souvent d’en abréger le cours. Heureux si j’avais pu ravir à la mémoire Cette indigne moitié d’une si belle histoire ! Et moi-même, à mon tour, je me verrais lié ! Et les dieux jusque-là m’auraient humilié ! Dans mes lâches soupirs d’autant plus méprisable, Qu’un long amas d’honneurs rend Thésée excusable, Qu’aucuns monstres par moi domptés jusqu’aujourd’hui, Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui ! Quand même ma fierté pourrait s’être adoucie, Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ? Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés De l’obstacle éternel qui nous a séparés ? Mon père la réprouve, et par des lois sévères, Il défend de donner des neveux à ses frères : D’une tige coupable il craint un rejeton ; Il veut avec la sœur ensevelir leur nom ; Et que, jusqu’au tombeau soumise à sa tutelle, Jamais les feux d’hymen ne s’allument pour elle. Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ? Donnerai-je l’exemple à la témérité ? Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée…
Ah, seigneur ! si votre heure est une fois marquée, Le ciel de nos raisons ne sait point s’informer. Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer ; Et sa haine irritant une flamme rebelle, Prête à son ennemie une grâce nouvelle. Enfin d’un chaste amour pourquoi vous effrayer ? S’il a quelque douceur, n’osez-vous l’essayer ? En croirez-vous toujours un farouche scrupule ? Craint-on de s’égarer sur les traces d’Hercule ? Quels courages Vénus n’a-t-elle pas domptés ? Vous-même, où seriez-vous, vous qui la combattez, Si toujours Antiope à ses lois opposée D’une pudique ardeur n’eût brûlé pour Thésée ? Mais que sert d’affecter un superbe discours ? Avouez-le, tout change ; et depuis quelques jours, On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage, Tantôt faire voler un char sur le rivage, Tantôt, savant dans l’art par Neptune inventé, Rendre docile au frein un coursier indompté ; Les forêts de nos cris moins souvent retentissent ; Chargés d’un feu secret, vos yeux s’appesantissent ; Il n’en faut point douter, vous aimez, vous brûlez ; Vous périssez d’un mal que vous dissimulez : La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?
Théramène, je pars, et vais chercher mon père.
Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir, Seigneur ?
C’est mon dessein : tu peux l’en avertir. Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l’ordonne. Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Œnone ?
Hélas ! seigneur, quel trouble au mien peut être égal ? La reine touche presque à son terme fatal. En vain à l’observer jour et nuit je m’attache ; Elle meurt dans mes bras d’un mal qu’elle me cache. Un désordre éternel règne dans son esprit ; Son chagrin inquiet l’arrache de son lit : Elle veut voir le jour : et sa douleur profonde M’ordonne toutefois d’écarter tout le monde… Elle vient.
Il suffit : je la laisse en ces lieux, Et ne lui montre point un visage odieux.
N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone. Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne : Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi, Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. Hélas !
Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent !
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ? Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire.
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire ! Vous-même, condamnant vos injustes desseins, Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ; Vous-même, rappelant votre force première, Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière. Vous la voyez, madame ; et, prête à vous cacher, Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !
Noble et brillant auteur d’une triste famille, Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille, Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ? Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie, Faire de votre mort les funestes apprêts ?
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts ! Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière, Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?
Quoi, madame ?
Insensée ! où suis-je ? et qu’ai-je dit ? Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ? Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage. Œnone, la rougeur me couvre le visage : Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs ; Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence Qui de vos maux encore aigrit la violence. Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours, Voulez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours ? Quelle fureur les borne au milieu de leur course ? Quel charme ou quel poison en a tari la source ? Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ; Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture. À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ? De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ? Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ; Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ; Vous trahissez enfin vos enfants malheureux, Que vous précipitez sous un joug rigoureux. Songez qu’un même jour leur ravira leur mère Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère, À ce fier ennemi de vous, de votre sang, Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc, Cet Hippolyte…
Ah ! dieux !
Ce reproche vous touche ?
Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !
Eh bien ! votre colère éclate avec raison : J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom. Vivez donc : que l’amour, le devoir vous excite. Vivez ; ne souffrez pas que le fils d’une Scythe Accablant vos enfants d’un empire odieux, Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux. Mais ne différez point ; chaque moment vous tue : Réparez promptement votre force abattue, Tandis que de vos jours prêts à se consumer Le flambeau dure encore et peut se rallumer.
J’en ai trop prolongé la coupable durée.
Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirée ? Quel crime a pu produire un trouble si pressant ? Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles. Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
Et quel affreux projet avez-vous enfanté Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste. Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ; Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main. Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière, Mon âme chez les morts descendra la première ; Mille chemins ouverts y conduisent toujours, Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ? Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ? Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté. Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?
Quel fruit espères-tu de tant de violence ? Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux ! À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable, Je n’en mourrai pas moins : j’en mourrai plus coupable.
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
Tu le veux ? lève-toi.
Parlez : je vous écoute.
Ciel ! que lui vais-je dire ? et par où commencer ?
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.
Ô haine de Vénus ! ô fatale colère ! Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !
Oublions-les, madame ; et qu’à tout l’avenir Un silence éternel cache ce souvenir.
Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Que faites-vous, madame ? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
Aimez-vous ?
De l’amour j’ai toutes les fureurs.
Pour qui ?
Tu vas ouïr le comble des horreurs… J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne. J’aime…
Qui ?
Tu connais ce fils de l’Amazone, Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…
Hippolyte ? Grands dieux !
C’est toi qui l’as nommé !
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace ! Ô désespoir ! ô crime ! ô déplorable race ! Voyage infortuné ! Rivage malheureux, Fallait-il approcher de tes bords dangereux !
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée, Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ; Athènes me montra mon superbe ennemi : Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler : Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables ! Par des vœux assidus je crus les détourner : Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ; De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée : D’un incurable amour remèdes impuissants ! En vain sur les autels ma main brûlait l’encens ! Quand ma bouche implorait le nom de la déesse, J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse, Même au pied des autels que je faisais fumer, J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer. Je l’évitais partout. Ô comble de misère ! Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père. Contre moi-même enfin j’osai me révolter : J’excitai mon courage à le persécuter. Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre, J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ; Je pressai son exil ; et mes cris éternels L’arrachèrent du sein et des bras paternels. Je respirais, Œnone ; et, depuis son absence, Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence : Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis, De son fatal hymen je cultivais les fruits. Vaines précautions ! Cruelle destinée ! Par mon époux lui-même à Trézène , J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné : Ma blessure trop vive aussitôt a saigné. Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée : C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ; J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ; Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire, Et dérober au jour une flamme si noire : Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ; Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.
Pourvu que, de ma mort respectant les approches, Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches, Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
Je voudrais vous cacher une triste nouvelle, Madame : mais il faut que je vous la révèle. La mort vous a ravi votre invincible époux ; Et ce malheur n’est plus ignoré que de vous.
Panope, que dis-tu ?
Que la reine abusée En vain demande au ciel le retour de Thésée ; Et que, par des vaisseaux arrivés dans le port, Hippolyte son fils vient d’apprendre sa mort.
Ciel !
Pour le choix d’un maître Athènes se partage : Au prince votre fils l’un donne son suffrage, Madame ; et de l’État, l’autre oubliant les lois Au fils de l’étrangère ose donner sa voix. On dit même qu’au trône une brigue insolente Veut placer Aricie et le sang de Pallante. J’ai cru de ce péril vous devoir avertir. Déjà même Hippolyte est tout prêt à partir ; Et l’on craint, s’il paraît dans ce nouvel orage, Qu’il n’entraîne après lui tout un peuple volage.
Panope, c’est assez : la reine qui t’entend Ne négligera point cet avis important.
Madame, je cessais de vous presser de vivre ; Déjà même au tombeau je songeais à vous suivre ; Pour vous en détourner je n’avais plus de voix : Mais ce nouveau malheur vous prescrit d’autres lois. Votre fortune change et prend une autre face : Le roi n’est plus, madame ; il faut prendre sa place. Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ; Esclave s’il vous perd, et roi si vous vivez. Sur qui, dans son malheur, voulez-vous qu’il s’appuie ? Ses larmes n’auront plus de main qui les essuie ; Et ses cris innocents, portés jusques aux dieux, Iront contre sa mère irriter ses aïeux. Vivez ; vous n’avez plus de reproche à vous faire : Votre flamme devient une flamme ordinaire ; Thésée en expirant vient de rompre les nœuds Qui faisaient tout le crime et l’horreur de vos feux. Hippolyte pour vous devient moins redoutable ; Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable. Peut-être, convaincu de votre aversion, Il va donner un chef à la sédition : Détrompez son erreur, fléchissez son courage. Roi de ces bords heureux, Trézène est son partage ; Mais il sait que les lois donnent à votre fils Les superbes remparts que Minerve a bâtis. Vous avez l’un et l’autre une juste ennemie : Unissez-vous tous deux pour combattre Aricie.
Eh bien ! à tes conseils je me laisse entraîner. Vivons, si vers la vie on peut me ramener, Et si l’amour d’un fils, en ce moment funeste, De mes faibles esprits peut ranimer le reste.
Acte II
Hippolyte demande à me voir en ce lieu ? Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu ? Ismène, dis-tu vrai ? N’es-tu point abusée ?
C’est le premier effet de la mort de Thésée. Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés. Aricie, à la fin, de son sort est maîtresse, Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.
Ce n’est donc point, Ismène, un bruit mal affermi ? Je cesse d’être esclave, et n’ai plus d’ennemi ?
Non, madame, les dieux ne vous sont plus contraires ; Et Thésée a rejoint les mânes de vos frères.
Dit-on quelle aventure a terminé ses jours ?
On sème de sa mort d’incroyables discours. On dit que, ravisseur d’une amante nouvelle, Les flots ont englouti cet époux infidèle. On dit même, et ce bruit est partout répandu, Qu’avec Pirithoüs aux enfers descendu, Il a vu le Cocyte et les rivages sombres,
Et s’est montré vivant aux infernales ombres ; Mais qu’il n’a pu sortir de ce triste séjour, Et repasser les bords qu’on passe sans retour.
Croirai-je qu’un mortel, avant sa dernière heure, Peut pénétrer des morts la profonde demeure ? Quel charme l’attirait sur ces bords redoutés ?
Thésée est mort, madame, et vous seule en doutez : Athènes en gémit ; Trézène en est instruite, Et déjà pour son roi reconnait Hippolyte ; Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils, De ses amis troublés demande les avis.
Et tu crois que pour moi plus humain que son père, Hippolyte rendra ma chaîne plus légère ; Qu’il plaindra mes malheurs ?
Madame, je le croi.
L’insensible Hippolyte est-il connu de toi ? Sur quel frivole espoir penses-tu qu’il me plaigne, Et respecte en moi seule un sexe qu’il dédaigne ? Tu vois depuis quel temps il évite nos pas, Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.
Je sais de ses froideurs tout ce que l’on récite ; Mais j’ai vu près de vous ce superbe Hippolyte ; Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté A redoublé pour lui ma curiosité. Sa présence à ce bruit n’a point paru répondre : Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre ; Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter, Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter. Le nom d’amant peut-être offense son courage ; Mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage.
Que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement Un discours qui peut-être a peu de fondement ! Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable Que le triste jouet d’un sort impitoyable, Un cœur toujours nourri d’amertume et de pleurs, Dût connaître l’amour et ses folles douleurs ? Reste du sang d’un roi noble fils de la Terre, Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre : J’ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, Six frères… Quel espoir d’une illustre maison ! Le fer moissonna tout ; et la terre humectée But à regret le sang des neveux d’Érechtée. Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi : On craint que de la sœur les flammes téméraires Ne raniment un jour la cendre de ses frères. Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux Je regardais ce soin d’un vainqueur soupçonneux : Tu sais que, de tout temps à l’amour opposée, Je rendais souvent grâce à l’injuste Thésée, Dont l’heureuse rigueur secondait mes mépris. Mes yeux alors, mes yeux n’avaient pas vu son fils. Non que par les yeux seuls lâchement enchantée, J’aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée ; Présents dont la nature a voulu l’honorer, Qu’il méprise lui-même, et qu’il semble ignorer : J’aime, je prise en lui de plus nobles richesses, Les vertus de son père, et non point les faiblesses ; J’aime, je l’, cet orgueil généreux Qui jamais n’a fléchi sous le joug amoureux. Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée : Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée D’arracher un hommage à mille autres offert, Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D’enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plait vainement mutiné ; C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite. Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ; Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté, Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté. Mais, chère Ismène, hélas ! quelle est mon imprudence ! On ne m’opposera que trop de résistance : Tu m’entendras peut-être, humble dans mon ennui, Gémir du même orgueil que j’admire aujourd’hui. Hippolyte aimerait ! Par quel bonheur extrême Aurais-je pu fléchir…
Vous l’entendrez lui-même : Il vient à vous.
Madame, avant que de partir, J’ai cru de votre sort vous devoir avertir. Mon père ne vit plus. Ma juste défiance Présageait les raisons de sa trop longue absence : La mort seule, bornant ses travaux éclatants, Pouvait à l’univers le cacher si longtemps. Les dieux livrent enfin à la Parque homicide L’ami, le compagnon, le successeur d’Alcide. Je crois que votre haine, épargnant ses vertus, Écoute sans regret ces noms qui lui sont dus. Un espoir adoucit ma tristesse mortelle : Je puis vous affranchir d’une austère tutelle. Je révoque des lois dont j’ai plaint la rigueur : Vous pouvez disposer de vous, de votre cœur ;
Et dans cette Trézène, aujourd’hui mon partage, De mon aïeul Pitthée autrefois l’héritage, Qui m’a, sans balancer, reconnu pour son roi, Je vous laisse aussi libre, et plus libre que moi.
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The end
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