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Britannicus (éditions Didot, 1854)

Jean Racine · 1854 · Free in the US

17,811 words · about 1 h 15 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Racine
Language
French
Published
1854
Length
17,811 words · about 1 h 15 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. À Monseigneur about 1 min
  2. Première Préface about 7 min
  3. Seconde Préface about 4 min
  4. Acte I about 13 min
  5. Acte II about 14 min
  6. Acte III about 12 min
  7. Acte IV about 13 min
  8. Acte V about 10 min

Continue:

À Monseigneur

Vous serez peut-être étonné de voir votre nom à la tête de cet ouvrage ; et si je vous avais demandé la permission de vous l’offrir, je doute si je l’aurais obtenue. Mais ce serait être en quelque sorte ingrat, que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m’avez toujours honoré. Quelle apparence qu’un homme qui ne travaille que pour la gloire se puisse taire d’une protection aussi glorieuse que la vôtre ?

Non, Monseigneur, il m’est trop avantageux que l’on sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents, que vous prenez part à tous mes ouvrages, et que vous m’avez procuré l’honneur de lire celui-ci devant un homme dont toutes les heures sont précieuses. Vous fûtes témoin avec quelle pénétration d’esprit il jugea de l’économie de la pièce, et combien l’idée qu’il s’est formée d’une excellente tragédie est au delà de tout ce que j’en ai pu concevoir.

Ne craignez pas, Monseigneur, que je m’engage plus avant, et que, n’osant le louer en face, je m’adresse à vous pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu’il serait dangereux de le fatiguer de ses louanges ; et j’ose dire que cette même modestie, qui vous est commune avec lui, n’est pas un des moindres liens qui vous attachent l’un à l’autre.

La modération n’est qu’une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu’avec des qualités ordinaires. Mais qu’avec toutes les qualités et du cœur et de l’esprit, qu’avec un jugement qui, ce semble, ne devrait être le fruit que de l’expérience de plusieurs années, qu’avec mille belles connaissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particuliers, vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous, c’est sans doute une vertu rare en un siècle où l’on fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement à la tentation de parler de vous ; il faut qu’elle soit bien violente, puisque je n’ai pu y résister dans une lettre où je n’avais autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis,

Première Préface

De tous les ouvrages que j’ai donnés au public, il n’y en a point qui m’ait attiré plus d’applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j’aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu’autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier : il n’y a point de cabale qu’ils n’aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu’ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu’il était honnête homme dans ses premières années : il ne faut qu’avoir lu Tacite pour savoir que, s’il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s’agit point dans ma tragédie des affaires du dehors : Néron est ici dans son particulier et dans sa famille ; et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que je n’ai point de réparation à lui faire.

D’autres ont dit, au contraire, que je l’avais fait trop bon. J’avoue que je ne m’étais pas formé l’idée d’un bon homme en la personne de Néron : je l’ai toujours regardé comme un monstre. Mais c’est ici un monstre naissant. Il

n’a pas encore mis le feu à Rome ; il n’a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs : à cela près, il me semble qu’il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.

Quelques-uns ont pris l’intérêt de Narcisse, et se sont plaints que j’en eusse fait un très-méchant homme, et le confident de Néron. Il suffit d’un passage pour leur répondre. « Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc vitiis mirè congruebat. »

Les autres se sont scandalisés que j’eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d’une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface d’Andromaque, le sentiment d’Aristote sur le héros de la tragédie ; et que, bien loin d’être parfait, il faut toujours qu’il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu’un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d’amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d’un jeune homme, m’a semblé très-capable d’exciter la compassion. Je n’en veux pas davantage.

« Mais, disent-ils, ce prince n’entrait que dans sa quinzième année lorsqu’il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu’ils n’ont vécu. » Je n’aurais point parlé de cette objection, si elle n’avait été faite avec chaleur par un homme qui s’est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n’en a régné que huit, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l’on suppute les temps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs : ils disent que d’une vieille coquette, nommée Junia Silana, j’en ai fait une jeune fille très-sage. Qu’auraient-ils à me répondre, si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé, comme l’Émilie de Cinna, comme la Sabine d’Horace ? Mais j’ai à leur dire que s’ils avaient bien lu l’histoire, ils auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d’Auguste, sœur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum. Elle aimait tendrement son frère ; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d’inceste, quoiqu’ils ne fussent coupables que d’un peu d’indiscrétion. Si je la présente plus retenue qu’elle n’était, je n’ai pas ouï dire qu’il nous fût défendu de rectifier les mœurs d’un personnage, surtout lorsqu’il n’est pas connu.

L’on trouve étrange qu’elle paraisse sur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu’elle dise en quatre vers assez touchants qu’elle passe chez Octavie. « Mais, disent-ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir, un autre l’aurait pu raconter pour elle. » Ils ne savent pas qu’une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action, et que tous les anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n’ont autre chose à dire, sinon qu’ils viennent d’un endroit, et qu’ils s’en retournent en un autre.

« Tout cela est inutile, disent mes censeurs : la pièce est finie au récit de la mort de Britannicus ; et l’on ne devrait point écouter le reste. » On l’écoute pourtant, et même avec autant d’attention qu’aucune fin de tragédie. Pour moi, j’ai toujours compris que la tragédie étant l’imitation d’une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n’est point finie que l’on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C’est ainsi que Sophocle en use presque partout : c’est ainsi que dans l’Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d’Hémon et la punition de Créon après la mort de cette princesse, que j’en ai employé aux imprécations d’Agrippine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.

Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu’on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s’écarter du naturel pour se jeter dans l’extraordinaire. Au lieu d’une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s’avançant par degrés vers sa fin, n’est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d’incidents qui ne se pourraient passer qu’en un mois, d’un grand nombre de jeux de théâtre d’autant plus surprenants qu’ils seraient moins vraisemblables, d’une infinité de déclamations où l’on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu’ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d’amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m’efforce de plaire ? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l’antiquité que j’ai choisis pour modèles ? Car, pour me servir de la pensée d’un ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer ; et nous devons sans cesse nous demander : que diraient Homère et Virgile, s’ils lisaient ces vers ? que dirait Sophocle, s’il voyait représenter cette scène ? Quoi qu’il en soit, je n’ai point prétendu empêcher qu’on ne parlât contre mes ouvrages ; je l’aurais prétendu inutilement : Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron, sed loquentur tamen.

Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface que j’ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n’y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n’avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d’un vieux poëte malintentionné, malevoli veteris poetœ, et qui venait briguer des voix contre lui jusqu’aux heures où l’on représentait ses comédies.

« ……… Occœpta est agi : « Exclamat, etc.. »

On me pouvait faire une difficulté qu’on ne m’a point faite. Mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C’est que je fais entrer Junie dans les vestales, où, selon Aulu-Gelle, on ne recevait personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection ; et j’ai cru qu’en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l’âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l’âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège.

Enfin, je suis très-persuadé qu’on me peut faire bien d’autres critiques, sur lesquelles je n’aurais d’autre parti à prendre que celui d’en profiter à l’avenir. Mais je plains fort le malheur d’un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers : ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n’y a rien, au contraire, de plus injuste qu’un ignorant : il croit toujours que l’admiration est le partage des gens qui ne savent rien : il condamne toute une pièce pour une scène qu’il n’approuve pas ; il s’attaque même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu’il a de l’esprit ; et pour peu que nous résistions à ses sentiments, il nous traite de présomptueux qui ne veulent croire personne, et ne songe pas qu’il tire quelquefois plus de vanité d’une critique fort mauvaise que nous n’en tirons d’une assez bonne pièce de théâtre.

« Homine imperito numquam quidquam injustius

Seconde Préface

Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j’ai le plus travaillée. Cependant j’avoue que le succès ne répondit pas d’abord à mes espérances : à peine elle parut sur le théâtre, qu’il s’éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l’avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C’est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j’ai fait quelque chose de solide, et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeurent d’accord que c’est ce même Britannicus.

À la vérité j’avais travaillé sur des modèles qui m’avaient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de la cour d’Agrippine et de Néron. J’avais copié mes personnages d’après le plus grand peintre de l’antiquité, je veux dire d’après Tacite, et j’étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu’il n’y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m’ait donné l’idée. J’avais voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus beaux endroits que j’ai tâché d’imiter ; mais j’ai trouvé que cet extrait tiendrait presque autant de place que la tragédie. Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur, qui aussi bien est entre les mains de tout le monde ; et je me contenterai de rapporter ici quelques-uns de ses passages sur chacun des personnages que j’introduis sur la scène.

Pour commencer par Néron, il faut se souvenir qu’il est ici dans les premières années de son règne, qui ont été heureuses, comme l’on sait. Ainsi, il ne m’a pas été permis de le représenter aussi méchant qu’il l’a été depuis. Je ne le représente pas non plus comme un homme vertueux, car il ne l’a jamais été. Il n’a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs ; mais il a en lui les semences de tous ces crimes : il commence à vouloir secouer le joug ; il les hait les uns et les autres : il leur cache sa haine sous de fausses caresses, factus natura velare odium fallacibus blanditiis. En un mot, c’est ici un monstre naissant, mais qui n’ose encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions : Hactenus Nero flagitiis et sceleribus velamenta quæsivit. Il ne pouvait souffrir Octavie, princesse d’une bonté et d’une vertu exemplaires, fato quodam, an quia prævalent illicita : metuebaturque ne in stupra feminarum illustrium prorumperet.

Je lui donne Narcisse pour confident. J’ai suivi en cela Tacite, qui dit que Néron porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc vitiis mire congruebat. Ce passage prouve deux choses : il prouve et que Néron était déjà

vicieux, mais qu’il dissimulait ses vices, et que Narcisse l’entretenait dans ses mauvaises inclinations.

J’ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour ; et je l’ai choisi plutôt que Sénèque ; en voici la raison : ils étaient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron, l’un pour les armes, et l’autre pour les lettres ; et ils étaient fameux, Burrhus pour son expérience dans les armes et pour la sévérité de ses mœurs, militaribus curis et severitate morum ; Sénèque pour son éloquence et le tour agréable de son esprit, Seneca præceptis eloquentia et comitate honesta. Burrhus, après sa mort, fut extrêmement regretté à cause de sa vertu ; Civitati grande desiderium ejus mansit per memoriam virtutis.

Toute leur peine était de résister à l’orgueil et à la férocité d’Agrippine, quæ, cunctis malæ dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem. Je ne dis que ce mot d’Agrippine, car il y aurait trop de choses à en dire. C’est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n’est pas moins la disgrâce d’Agrippine que la mort de Britannicus. Cette mort fut un coup de foudre pour elle ; et il parut, dit Tacite, par sa frayeur et par sa consternation, qu’elle était aussi innocente de cette mort qu’Octavie. Agrippine perdait en lui sa dernière espérance, et ce crime lui en faisait craindre un plus grand : Sibi supremum auxilium ereptum, et parricidii exemplum intelligebat.

L’âge de Britannicus était si connu, qu’il ne m’a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de cœur, beaucoup d’amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d’un jeune homme. Il avait quinze ans, et on dit qu’il avait beaucoup d’esprit, soit qu’on dise vrai, ou que ses malheurs aient fait croire cela de lui, sans qu’il ait pu en donner des marques : Neque segnem ei fuisse indolem ferunt ; sive verum, seu, periculis commendatus, retinuit famam sine experimento.

Il ne faut pas s’étonner s’il n’a auprès de lui qu’un aussi méchant homme que Narcisse : car il y avait longtemps qu’on avait donné ordre qu’il n’y eût auprès de Britannicus que des gens qui n’eussent ni foi ni honneur : Nam ut proximus quisque Britannico neque fas neque fidem pensi haberet olim provisum erat.

Il me reste à parler de Junie. Il ne la faut pas confondre avec une vieille coquette qui s’appelait Julia Silana. C’est ici une autre Junie, que Tacite appelle Junia Calvina, de la famille d’Auguste, sœur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum. Son frère et elle s’aimaient tendrement ; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d’inceste, quoiqu’ils ne fussent coupables que d’un peu d’indiscrétion. Elle vécut jusqu’au règne de Vespasien.

Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-Gelle, on n’y reçût jamais personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection ; et j’ai cru qu’en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l’âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l’âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège.

Acte I

Quoi ! tandis que Néron s’abandonne au sommeil, Faut-il que vous veniez attendre son réveil ? Qu’errant dans le palais, sans suite et sans escorte, La mère de César veille seule à sa porte ? Madame, retournez dans votre appartement.

Albine, il ne faut pas s’éloigner un moment. Je veux l’attendre ici : les chagrins qu’il me cause M’occuperont assez tout le temps qu’il repose. Tout ce que j’ai prédit n’est que trop assuré : Contre Britannicus Néron s’est déclaré. L’impatient Néron cesse de se contraindre ; Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. Britannicus le gêne, Albine ; et chaque jour Je sens que je deviens importune à mon tour.

Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu’il respire.

Qui l’avez appelé de si loin à l’empire ? Vous qui, déshéritant le fils de Claudius, Avez nommé César l’heureux Domitius ? Tout lui parle, madame, en faveur d’Agrippine : Il vous doit son amour.

Il me le doit, Albine : Tout, s’il est généreux, lui prescrit cette loi ; Mais tout, s’il est ingrat, lui parle contre moi.

S’il est ingrat, madame ? Ah ! toute sa conduite Marque dans son devoir une âme trop instruite. Depuis trois ans entiers, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait Qui ne promette à Rome un empereur parfait ? Rome, depuis trois ans par ses soins gouvernée, Au temps de ses consuls croit être retournée : Il la gouverne en père. Enfin Néron naissant A toutes les vertus d’Auguste vieillissant.

Non, non ; mon intérêt ne me rend point injuste : Il commence, il est vrai, par où finit Auguste ; Mais crains que, l’avenir détruisant le passé, Il ne finisse ainsi qu’Auguste a commencé. Il se déguise en vain : je lis sur son visage Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage ; Il mêle avec l’orgueil qu’il a pris dans leur sang La fierté des Nérons qu’il puisa dans mon flanc. Toujours la tyrannie a d’heureuses prémices : De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices ; Mais sa feinte bonté se tournant en fureur, Les délices de Rome en devinrent l’horreur. Que m’importe, après tout, que Néron, plus fidèle, D’une longue vertu laisse un jour le modèle ? Ai-je mis dans sa main le timon de l’État Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ? Ah ! que de la patrie il soit, s’il veut, le père ; Mais qu’il songe un peu plus qu’Agrippine est sa mère. De quel nom cependant pouvons-nous appeler L’attentat que le jour vient de nous révéler ? Il sait, car leur amour ne peut être ignorée, Que de Britannicus Junie est adorée : Et ce même Néron, que la vertu conduit, Fait enlever Junie au milieu de la nuit ! Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l’inspire ? Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ; Ou plutôt n’est-ce point que sa malignité Punit sur eux l’appui que je leur ai prêté ?

Vous leur appui, madame ?

Arrête, chère Albine. Je sais que j’ai moi seule avancé leur ruine ; Que du trône, où le sang l’a dû faire monter, Britannicus par moi s’est vu précipiter. Par moi seule, éloigné de l’hymen d’Octavie, Le frère de Junie abandonna la vie, Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux, Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux. Néron jouit de tout : et moi, pour récompense, Il faut qu’entre eux et lui je tienne la balance, Afin que quelque jour, par une même loi, Britannicus la tienne entre mon fils et moi.

Quel dessein !

Je m’assure un port dans la tempête. Néron m’échappera, si ce frein ne l’arrête.

Mais prendre contre un fils tant de soins superflus !

Je le craindrais bientôt, s’il ne me craignait plus.

Une juste frayeur vous alarme peut-être. Mais si Néron pour vous n’est plus ce qu’il doit être, Du moins son changement ne vient pas jusqu’à nous, Et ce sont des secrets entre César et vous. Quelques titres nouveaux que Rome lui défère, Néron n’en reçoit point qu’il ne donne à sa mère. Sa prodigue amitié ne se réserve rien : Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ; À peine parle-t-on de la triste Octavie. Auguste votre aïeul honora moins Livie : Néron devant sa mère a permis le premier Qu’on portât les faisceaux couronnés de laurier. Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ?

Un peu moins de respect, et plus de confiance. Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit : Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit. Non, non, le temps n’est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les vœux d’une cour qui l’adore ; Lorsqu’il se reposait sur moi de tout l’État ; Que mon ordre au palais assemblait le sénat ; Et que derrière un voile, invisible et présente, J’étais de ce grand corps l’âme toute-puissante, Des volontés de Rome alors mal assuré, Néron de sa grandeur n’était point enivré. Ce jour, ce triste jour, frappe encor ma mémoire, Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire, Quand les ambassadeurs de tant de rois divers Vinrent le reconnaître au nom de l’univers.

Sur son trône avec lui j’allais prendre ma place : J’ignore quel conseil prépara ma disgrâce ; Quoi qu’il en soit, Néron, d’aussi loin qu’il me vit, Laissa sur son visage éclater son dépit. Mon cœur même en conçut un malheureux augure. L’ingrat, d’un faux respect colorant son injure, Se leva par avance ; et courant m’embrasser, Il m’écarta du trône où je m’allais placer. Depuis ce coup fatal le pouvoir d’Agrippine Vers sa chute à grands pas chaque jour s’achemine. L’ombre seule m’en reste ; et l’on n’implore plus Que le nom de Sénèque, et l’appui de Burrhus.

Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue, Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ? Allez avec César vous éclaircir du moins.

César ne me voit plus, Albine, sans témoins : En public, à mon heure, on me donne audience. Sa réponse est dictée, et même son silence. Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens, Présider l’un ou l’autre à tous nos entretiens. Mais je le poursuivrai d’autant plus qu’il m’évite : De son désordre, Albine, il faut que je profite. J’entends du bruit ; on ouvre. Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement : Surprenons, s’il se peut, les secrets de son âme. Mais quoi ! déjà Burrhus sort de chez lui !

Madame, Au nom de l’empereur j’allais vous informer D’un ordre qui d’abord a pu vous alarmer, Mais qui n’est que l’effet d’une sage conduite, Dont César a voulu que vous soyez instruite.

Puisqu’il le veut, entrons : il m’en instruira mieux.

César pour quelque temps s’est soustrait à nos yeux. Déjà par une porte au public moins connue L’un et l’autre consul vous avaient prévenue, Madame. Mais souffrez que je retourne exprès…

Non, je ne trouble point ses augustes secrets ; Cependant voulez-vous qu’avec moins de contrainte L’un et l’autre une fois nous nous parlions sans feinte ?

Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d’horreur.

Prétendez-vous longtemps me cacher l’empereur ? Ne le verrai-je plus qu’à titre d’importune ? Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ? Ne l’osez-vous laisser un moment sur sa foi ? Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire À qui m’effacera plus tôt de sa mémoire ? Vous l’ai-je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous son nom, les maîtres de l’État ? Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m’osiez compter pour votre créature, Vous dont j’ai pu laisser vieillir l’ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion ; Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi, fille, femme, sœur et mère de vos maîtres ! Que prétendez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m’en imposer trois ? Néron n’est plus enfant : n’est-il pas temps qu’il règne. ? Jusqu’à quand voulez-vous que l’empereur vous craigne ? Ne saurait-il rien voir qu’il n’emprunte vos yeux ? Pour se conduire, enfin, n’a-t-il pas ses aïeux ? Qu’il choisisse, s’il veut, d’Auguste ou de Tibère ; Qu’il imite, s’il peut, Germanicus mon père. Parmi tant de héros je n’ose me placer ; Mais il est des vertus que je lui puis tracer ; Je puis l’instruire au moins combien sa confidence Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

Je ne m’étais chargé dans cette occasion Que d’excuser César d’une seule action ; Mais puisque sans vouloir que je le justifie Vous me rendez garant du reste de sa vie, Je répondrai, madame, avec la liberté D’un soldat qui sait mal farder la vérité. Vous m’avez de César confié la jeunesse, Je l’avoue ; et je dois m’en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D’en faire un empereur qui ne sût qu’obéir ? Non. Ce n’est plus à vous qu’il faut que j’en réponde : Ce n’est plus votre fils, c’est le maître du monde. J’en dois compte, madame, à l’empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah ! si dans l’ignorance il le fallait instruire, N’avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs ? Fallait-il dans l’exil chercher des corrupteurs ? La cour de Claudius, en esclaves fertile, Pour deux que l’on cherchait en eût présenté mille, Qui tous auraient brigué l’honneur de l’avilir : Dans une longue enfance ils l’auraient fait vieillir. De quoi vous plaignez-vous, madame ? On vous révère : Ainsi que par César, on jure par sa mère. L’empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l’empire, et grossir votre cour ; Mais le doit-il, madame ? et sa reconnaissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ?

Toujours humble, toujours le timide Néron N’ose-t-il être Auguste et César que de nom ? Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie. Rome, à trois affranchis si longtemps asservie, À peine respirant du joug qu’elle a porté, Du règne de Néron compte sa liberté. Que dis-je ? la vertu semble même renaître. Tout l’empire n’est plus la dépouille d’un maître. Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats ; César nomme les chefs sur la foi des soldats ; Thraséas au sénat, Corbulon dans l’armée, Sont encore innocents, malgré leur renommée ; Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ne sont plus habités que par leurs délateurs. Qu’importe que César continue à nous croire, Pourvu que nos conseils ne tendent qu’à sa gloire ; Pourvu que dans le cours d’un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant ? Mais, madame, Néron suffit pour se conduire. J’obéis, sans prétendre à l’honneur de l’instruire. Sur ses aïeux, sans doute, il n’a qu’à se régler ; Pour bien faire, Néron n’a qu’à se ressembler. Heureux si ses vertus, l’une à l’autre enchaînées, Ramènent tous les ans ses premières années !

Ainsi, sur l’avenir n’osant vous assurer, Vous croyez que sans vous Néron va s’égarer. Mais vous qui, jusqu’ici content de votre ouvrage, Venez de ses vertus nous rendre témoignage, Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur ? Ne tient-il qu’à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ? De quoi l’accuse-t-il ? Et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d’État : Elle qui, sans orgueil jusqu’alors élevée, N’aurait point vu Néron, s’il ne l’eût enlevée ; Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L’heureuse liberté de ne le voir jamais ?

Je sais que d’aucun crime elle n’est soupçonnée ; Mais jusqu’ici César ne l’a point condamnée, Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux : Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux. Vous savez que les droits qu’elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle : Que le sang de César ne se doit allier Qu’à ceux à qui César le veut bien confier ; Et vous-même avoûrez qu’il ne serait pas juste Qu’on disposât sans lui de la nièce d’Auguste.

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