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, Barbin, 1664
, Thierry, 1679
, Barbou, 1760
Barbou, 1760
Adreſſe
À Monſeigneur
Le duc de Saint-Aignan
Pair de France.
Monſeigneur,
Je vous préſente un ouvrage qui n’a peut-eſtre rien de conſidérable que l’honneur de vous avoir plu. Mais véritablement
cet honneur eſt quelque choſe de ſi grand pour moy que, quand ma pièce ne m’auroit produit que cet avantage, je pourrais dire que ſon ſuccès auroit paſſé mes eſpérances. Et que pouvais-je eſpérer de plus glorieux que l’approbation d’une perſonne qui ſçait donner aux choſes un juſte prix, & qui eſt luy-meſme l’admiration de tout le monde ? Auſſi, Monſeigneur, ſi la Thébaïde a reçu quelques applaudiſſements, c’eſt ſans doute qu’on n’a pas oſé démentir le jugement que vous avez donné en ſa faveur ; & il ſemble que vous luy ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J’eſpère qu’étant dépouillée des ornements du théatre, vous ne laiſſerez pas de la regarder encore favorablement. Si cela eſt, quelques ennemis qu’elle puiſſe avoir, je n’appréhende rien pour elle, puiſqu’elle ſera aſſurée d’un protecteur que le nombre des ennemis n’a pas accoutumé d’ébranler. On ſçait, Monſeigneur, que ſi vous avez une parfaite connaiſſance des belles choſes, vous n’entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, & que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualitez qui ont foit ſéparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous ſoyent auſſi importunes que les voſtres m’ont été avantageuſes : auſſi bien, je ne vous dirais que des choſes qui ſont connues de tout
le monde, & que vous ſeul voulez ignorer. Il ſuffit que vous me permettiez de vous dire, avec un profond reſpect, que je ſuis,
Monſeigneur,
Votre tres-humble & tres-obéiſſant ſerviteur,
RACINE. Préface
Le
lecteur me permettra de luy demander un peu plus d’indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la ſuivent ; j’étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j’avais faits alors tombèrent par haſard entre les mains de quelques perſonnes d’eſprit ; elles m’excitèrent à faire une tragédie, & me proposèrent le ſujet de la Thébaïde. Ce ſujet avoit été autrefois traité par Rotrou, ſous le nom d’Antigone. Mais il faiſçait mourir les deux frères dès le commencement de ſon troiſième acte. Le reſte était, en quelque ſorte, le commencement d’une autre tragédie, où l’on entroit dans des intéreſts tout nouveaux ; & il avoit réuni en une ſeule pièce deux actions différentes, dont l’une ſert de matière aux Phénicyennes d’Euripide, & l’autre à l’Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicyté d’action avoit pu nuire à ſa pièce qui, d’ailleurs, étoit remplie de quantité de beaux endroits. Je dreſſai à peu près mon plan ſur les Phénicyennes d’Euripide. Car pour la Thébaïde qui eſt dans Sénèque, je ſuis un peu de l’opinion d’Heinſius, & je tiens, comme luy, que non ſeulement ce n’eſt point une tragédie de Sénèque, mais que c’eſt plutoſt l’ouvrage d’un déclamateur qui ne ſavoit ce que c’étoit que tragédie.
La cataſtrophe de ma pièce eſt peut-eſtre un peu trop ſanglante. En effet, il n’y paraît preſque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais auſſi c’eſt la Thébaïde, c’eſt-à-
dire le ſujet le plus tragique de l’antiquité.
L’amour, qui a d’ordinaire tant de part dans les tragédies, n’en a preſque point icy ; & je doute que je luy en donnaſſe davantage ſi c’étoit à recommencer, car il faudrait, ou que l’un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux enſemble. Et quelle apparence de leur donner d’autres intéreſts que ceux de cette fameuſe haine qui les occupoit tout entiers ? Ou bien il faut jeter l’amour ſur un des ſeconds perſonnages, comme j’ai foit ; & alors cette paſſion, qui devient comme étrangère au ſujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je ſuis perſuadé que les tendreſſes ou les jalouſies des amants ne ſauraient trouver que fort peu de place parmi les inceſtes, les parricydes, & toutes les autres horreurs qui compoſent l’hiſtoire d’Œdipe & de ſa malheureuſe famille. PERSONNAGES
Étéocle,
ACTE premier Scène 1 Jocaſte, Olympe
Jocaſte Ils ſont ſortis, Olympe ? Ah ! mortelles douleurs ! Qu’un moment de repos me va coûter de pleurs ! Mes yeux depuis ſix mois étaient ouverts aux larmes Et le ſommeil les ferme en de telles alarmes ? Puiſſe plutoſt la mort les fermer pour jamais, Et m’empeſcher de voir le plus noir des forfaits ! Mais en ſont-ils aux mains ?
Olympe Du haut de la muraille Je les ay vus déjà tous rangez en bataille ; J’ai vu déjà le fer briller de toutes parts ; Et pour vous avertir j’ai quitté les remparts.
J’ai vu, le fer en main, Étéocle luy-meſme ; Il marche des premiers, & d’une ardeur extreſme Il montre aux plus hardis à braver le danger.
Jocaſte N’en doutons plus, Olympe, ils ſe vont égorger. Que l’on coure avertir & hater la princeſſe ; Je l’attends. Juſte ciel, ſoutenez ma faibleſſe ! Il faut courir, Olympe, après ces inhumains ; Il les faut ſéparer, ou mourir par leurs mains. Nous voicy donc, hélas ! à ce jour déteſtable Dont la ſeule frayeur me rendoit miſérable ! Ni prière ni pleurs ne m’ont de rien ſervi, Et le courroux du ſort vouloit eſtre aſſouvi. O toy, ſoleil, oſ toy qui rends le jour au monde, Que ne l’as-tu laiſſé dans une nuit profonde ! À de ſi noirs forfaits preſtes-tu tes rayons ? Et peux-tu ſans horreur voir ce que nous voyons ? Mais ces monſtres, hélas ! ne t’épouvantent guères : La race de Laïus les a rendus vulgaires ; Tu peux voir ſans frayeur les crimes de mes fils, Après ceux que le père & la mère ont commis. Tu ne t’étonnes pas ſi mes fils ſont perfides, S’ils ſont tous deux méchants, & s’ils ſont parricydes ; Tu ſais qu’ils ſont ſortis d’un ſang inceſtueux, Et tu t’étonnerais s’ils étaient vertueux. Scène 2 Jocaſte, Antigone, Olympe
Jocaſte Ma fille, avez-vous ſu l’excès de nos misères ?
Antigone Oui, Madame : on m’a dit la fureur de mes frères.
Jocaſte Allons, chère Antigone, & courons de ce pas Arreſter, s’il ſe peut, leurs parricydes bras.
Allons leur faire voir ce qu’ils ont de plus tendre ; Voyons ſi contre nous ils pourront ſe défendre, Ou s’ils oſeront bien, dans leur noire fureur, Répandre noſtre ſang pour attaquer le leur.
Antigone Madame, c’en eſt fait, voicy le Roi lui-même. Scène 3 Jocaſte, Antigone, Étéocle, Olympe.
Jocaſte Olympe, ſoutien-moi, ma douleur eſt extrême.
Étéocle Madame, qu’avez-vous ? & quel trouble…
Jocaſte Ah, mon fils, Quelles traces de ſang vois-je ſur vos habits ? Eſt-ce du ſang d’un frère, ou n’eſt-ce point du vôtre ?
Étéocle Non, Madame, ce n’eſt ni de l’un ni de l’autre. Dans ſon Camp juſqu’ici Polinice arrêté, Pour combattre, à mes yeux ne s’eſt point préſenté. D’Argiens ſeulement une troupe hardie M’a voulu de nos murs diſputer la ſortie. J’ai foit mordre la poudre à ces audacieux ; Et leur ſang eſt celui qui paroît à vos yeux.
Jocaſte Mais que prétendiez-vous ? & quelle ardeur ſoudaine Vous a fait, tout-à-coup, deſcendre dans la plaine ?
Étéocle Madame, il étoit tems que j’en uſaſſe ainſi, Et je perdois ma gloire à demeurer ici. Le peuple, à qui la faim ſe faiſoit déjà craindre, De mon peu de vigueur commençoit à ſe plaindre,
Me reprochant déjà qu’il m’avoit couronné, Et que j’occupais mal le rang qu’il m’a donné. Il le faut ſatiſfaire ; & quoy qu’il en arrive, Thèbes dès aujourd’hui ne ſera plus captive : Je veux, en n’y laiſſant aucun de mes ſoldats, Qu’elle ſoyt ſeulement juge de nos combats. J’ai des forces aſſez pour tenir la campagne, Et ſi quelque bonheur nos armes accompagne, L’inſolent Polynice & ſes fiers alliez Laiſſeront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds.
Jocaſte Vous pourriez d’un tel ſang, oſ ciel ! ſouiller vos armes ? La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes ? Si par un parricyde il la falloit gagner, Ah ! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner ? Mais il ne tient qu’à vous, ſi l’honneur vous anime, De nous donner la paix ſans le ſecours d’un crime, Et de votre courroux triomphant aujourd’hui, Contenter votre frère, & régner avec luy.
Étéocle Appelez-vous régner partager ma couronne, Et céder lachement ce que mon droit me donne ?
Jocaſte Vous le ſavez, mon fils, la juſtice & le ſang Lui donnent, comme à vous, ſa part à ce haut rang. Œdipe, en achevant ſa triſte deſtinée, Ordonna que chacun régneroit ſon année ; Et n’ayant qu’un état à mettre ſous vos lois, Voulut que tour à tour vous fuſſiez tous deux rois. À ces conditions vous daignates ſouſcrire. Le ſort vous appela le premier à l’empire, Vous montates au troſne ; il n’en fut point jaloux ; Et vous ne voulez pas qu’il y monte après vous !
Étéocle Non, Madame, à l’empire il ne doit plus prétendre. Thèbes à cet arreſt n’a point voulu ſe rendre ; Et lors que ſur le troſne il s’eſt voulu placer, C’eſt elle, & non pas moi, qui l’en a ſu chaſſer.
Thèbes doit-elle moins redouter ſa puiſſance, Après avoir ſix mois ſenti ſa violence ? Voudrait-elle obéir à ce prince inhumain, Qui vient d’armer contre elle & le fer & la faim ? Prendrait-elle pour roi l’eſclave de Mycène, Qui pour tous les Thébains n’a plus que de la haine, Qui s’eſt au roi d’Argos indignement ſoumis Et que l’hymen attache à nos fiers ennemis ? Lorſque le roi d’Argos l’a choiſi pour ſon gendre, Il eſpéroit par luy de voir Thèbes en cendre. L’amour eut peu de part à cet hymen honteux, Et la ſeule fureur en alluma les feux. Thèbes m’a couronné pour éviter ſes chaînes, Elle s’attend par moy de voir finir ſes peines. Il la faut accuſer ſi je manque de foi ; Et je ſuis ſon captif, je ne ſuis pas ſon roi.
Jocaſte Dites, dites plutoſt, cœur ingrat & farouche, Qu’auprès du diadème il n’eſt rien qui vous touche. Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas, Et le crime tout ſeul a pour vous des appas. Eh bien ! puiſqu’à ce point vous en eſtes avide, Je vous offre à commettre un double parricyde : Verſez le ſang d’un frère ; & ſi c’eſt peu du ſien, Je vous invite encore à répandre le mien. Vous n’aurez plus alors d’ennemis à ſoumettre, D’obſtacle à ſurmonter, ni de crime à commettre, Et n’ayant plus au troſne un facheux concurrent, De tous les criminels vous ſerez le plus grand.
Étéocle Eh bien, Madame, eh bien ! il faut vous ſatiſfaire ; Il faut ſortir du troſne & couronner mon frère ; Il faut, pour ſeconder votre injuſte projet, De ſon roi que j’étais devenir ſon ſujet, Et pour vous élever au comble de la joie, Il faut à ſa fureur que je me livre en proie ; Il faut par mon trépas…
Jocaſte Ah ciel ! quelle rigueur ! Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur ! Je ne demande pas que vous quittiez l’empire : Régnez toujours, mon fils, c’eſt ce que je déſire. Mais ſi tant de malheurs vous touchent de pitié, Si pour moy votre cœur garde quelque amitié, Et ſi vous prenez ſoin de votre gloire meſme, Aſſociez un frère à cet honneur ſupreſme. Ce n’eſt qu’un vain éclat qu’il recevra de vous ; Votre règne en ſera plus puiſſant & plus doux. Les peuples, admirant cette vertu ſublime, Voudront toujours pour prince un roi ſi magnanime, Et cet illuſtre effort, loin d’affaiblir vos droits, Vous rendra le plus juſte & le plus grand des rois. Ou s’il faut que mes vœux vous trouvent inflexible, Si la paix à ce prix vous paraît impoſſible, Et ſi le diadème a pour vous tant d’attraits, Au moins conſolez-moi de quelque heure de paix. Accordez cette grace aux larmes d’une mère, Et cependant, mon fils, j’irai voir votre frère. La pitié dans ſon ame aura peut-eſtre lieu, Ou du moins pour jamais j’irai luy dire adieu. Dès ce meſme moment permettez que je ſorte : J’irai juſqu’à ſa tente, & j’irai ſans eſcorte ; Par mes juſtes ſoupirs j’eſpère l’émouvoir.
Étéocle Madame, ſans ſortir vous le pouvez revoir ; Et ſi cette entrevue a pour vous tant de charmes, Il ne tiendra qu’à luy de ſuſpendre nos armes. Vous pouvez dès cette heure accomplir vos ſouhaits Et le faire venir juſque dans ce palais, J’irai plus loin encore ; & pour faire connaître Qu’il a tort en effect de me nommer un traître, Et que je ne ſuis pas un tyran odieux, Que l’on faſſe parler & le peuple & les dieux. Si le peuple y conſent, je luy cède ma place ; Mais qu’il ſe rende enfin, ſi le peuple le chaſſe.
Je ne force perſonne, & j’engage ma foi De laiſſer aux Thébains à ſe choiſir un roi. Scène 4 Jocaſte, Étéocle, Antigone, Créon, Olympe
Créon Seigneur, votre ſortie a mis tout en alarmes : Thèbes, qui croit vous perdre, eſt déjà toute en larmes ; L’épouvante & l’horreur règnent de toutes parts, Et le peuple effrayé tremble ſur ſes remparts.
Étéocle Cette vaine frayeur ſera bientoſt calmée, Madame, je m’en vais retrouver mon armée ; Cependant vous pouvez accomplir vos ſouhaits, Faire entrer Polynice & luy parler de paix. Créon, la reine icy commande en mon abſence : Diſpoſez tout le monde à ſon obéiſſance. Laiſſez, pour recevoir & pour donner ſes lois, Votre fils Ménécée, & j’en ay foit le choix ; Comme il a de l’honneur autant que de courage, Ce choix aux ennemis oſtera tout ombrage, Et ſa vertu ſuffit pour les rendre aſſurez. Commandez-luy, Madame. (À Créon) Et vous, vous me ſuivrez.
Créon Quoi ? Seigneur, …
Étéocle Oui, Créon, la choſe eſt réſolue.
Créon Et vous quittez ainſi la puiſſance abſolue ?
Étéocle Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas ; Faites ce que j’ordonne, & venez ſur mes pas. Scène 5 Jocaſte, Antigone, Créon,
Créon Qu’avez-
vous fait, Madame ? & par quelle conduite Forcez-vous un vainqueur à prendre ainſi la fuite ? Ce conſeil va tout perdre.
Jocaſte Il va tout conſerver ; Et par ce ſeul conſeil Thèbes ſe peut ſauver.
Créon Eh quoy, Madame, eh quoy ? dans l’état où nous ſommes, Lorſqu’avec un renfort de plus de ſix mille hommes La fortune promet toute choſe aux Thébains, Le roi ſe laiſſe oſter la victoire des mains ?
Jocaſte La victoire, Créon, n’eſt pas toujours ſi belle ; La honte & les remords vont ſouvent après elle. Quand deux frères armez vont s’égorger entre eux, Ne les pas ſéparer, c’eſt les perdre tous deux. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire, Que luy laiſſer gagner une telle victoire ?
Créon Leur courroux eſt trop grand…
Jocaſte Il peut eſtre adouci.
Créon Tous deux veulent régner.
Jocaſte Ils règneront auſſi.
Créon On ne partage point la grandeur ſouveraine ; Et ce n’eſt pas un bien qu’on quitte & qu’on reprenne.
Jocaſte L’intéreſt de l’Etat leur ſervira de loi.
Créon L’intéreſt de l’Etat eſt de n’avoir qu’un roi, Qui d’un ordre conſtant gouvernant ſes provinces, Accoutume à ſes lois & le peuple & les princes. Ce règne interrompu de deux rois différents, En luy donnant deux rois luy donne deux tyrans. Par un ordre, ſouvent l’un à l’autre contraire, Un frère détruiroit ce qu’auroit foit un frère ; Vous les verriez toujours former quelque attentat, Et changer tous les ans la face de l’Etat. Ce terme limité que l’on veut leur preſcrire Accroît leur violence en bornant leur empire. Tous deux feront gémir les peuples tour à tour, Pareils à ces torrents qui ne durent qu’un jour : Plus leur cours eſt borné, plus ils font de ravage, Et d’horribles dégats ſignalent leur paſſage.
Jocaſte On les verroit plutoſt, par de nobles projets, Se diſputer tous deux l’amour de leurs ſujets. Mais avouez, Créon, que toute votre peine C’eſt de voir que la paix rend votre attente vaine, Qu’elle aſſure à mes fils le troſne où vous tendez, Et va rompre le piège où vous les attendez. Comme, après leur trépas, le droit de la naiſſance Fait tomber en vos mains la ſupreſme puiſſance, Le ſang qui vous unit aux deux princes mes fils Vous foit trouver en eux vos plus grands ennemis ; Et votre ambition, qui tend à leur fortune, Vous donne pour tous deux une haine commune. Vous inſpirez au roi vos conſeils dangereux, Et vous en ſervez un pour les perdre tous deux.
Créon Je ne me repais point de pareilles chimères. Mes reſpects pour le roi ſont ardents & ſincères, Et mon ambition eſt de le maintenir Au troſne où vous croyez que je veux parvenir.
Le ſoin de ſa grandeur eſt le ſeul qui m’anime ; Je hais ſes ennemis, & c’eſt là tout mon crime : Je ne m’en cache point. Mais à ce que je voi, Chacun n’eſt pas icy criminel comme moi.
Jocaſte Je ſuis mère, Créon, & ſi j’aime ſon frère, La perſonne du roi ne m’en eſt pas moins chère. De laches courtiſans peuvent bien le haïr, Mais une mère enfin ne peut pas ſe trahir.
Antigone Vos intéreſts icy ſont conformes aux noſtres, Les ennemis du roi ne ſont pas tous les voſtres ; Créon, vous eſtes père, & dans ces ennemis, Peut-eſtre ſongez-vous que vous avez un fils. On ſçait de quelle ardeur Hémon ſert Polynice.
Créon Oui, je le ſais, Madame, & je luy fais juſtice ; Je le dois, en effet, diſtinguer du commun, Mais c’eſt pour le haïr encor plus que pas un. Et je ſouhaiterais, dans ma juſte colère, Que chacun le haït comme le hoit ſon père.
Antigone Après tout ce qu’a foit la valeur de ſon bras, Tout le monde en ce point ne vous reſſemble pas.
Créon Je le vois bien, Madame, & c’eſt ce qui m’afflige ; Mais je ſais bien à quoy ſa révolte m’oblige ; Et tous ces beaux exploits qui le font admirer, C’eſt ce qui me le foit juſtement abhorrer. La honte ſuit toujours le parti des rebelles ; Leurs grandes actions ſont les plus criminelles, Ils ſignalent leur crime en ſignalant leur bras, Et la gloire n’eſt point où les rois ne ſont pas.
Antigone Ecoutez un peu mieux la voix de la nature.
Créon Plus l’offenſeur m’eſt cher, plus je reſſens l’injure.
Antigone Mais un père à ce point doit-il eſtre emporté ? Vous avez trop de haine.
Créon Et vous trop de bonté. C’eſt trop parler, Madame, en faveur d’un rebelle.
Antigone L’innocence vaut bien que l’on parle pour elle.
Créon Je ſais ce qui le rend innocent à vos yeux.
Antigone Et je ſais quel ſujet vous le rend odieux.
Créon L’amour a d’autres yeux que le commun des hommes.
Jocaſte Vous abuſez, Créon, de l’état où nous ſommes ; Tout vous ſemble permis ; mais craignez mon courroux : Vos libertez enfin retomberaient ſur vous.
Antigone L’intéreſt du public agit peu ſur ſon ame, Et l’amour du pays nous cache une autre flamme. Je la ſais ; mais, Créon, j’en abhorre le cours, Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours.
Créon Je le ferai, Madame, & je veux par avance Vous épargner encor juſques à ma préſence. Auſſi bien mes reſpects redoublent vos mépris, Et je vais faire place à ce bienheureux fils. Le roi m’appelle ailleurs, il faut que j’obéiſſe. Adieu. Faites venir Hémon & Polynice.
Jocaſte N’en doute pas, méchant, ils vont venir tous deux ; Tous deux ils préviendront tes deſſeins malheureux.
Scène 6 Jocaſte, Antigone, Olympe
Antigone Le perfide ! À quel point ſon inſolence monte !
Jocaſte Ses ſuperbes diſcours tourneront à ſa honte. Bientoſt, ſi nos déſirs ſont exaucez des cieux, La paix nous vengera de cet ambitieux. Mais il faut ſe hater, chaque heure nous eſt chère : Appelons promptement Hémon & votre frère ; Je ſuis pour ce deſſein preſte à leur accorder Toutes les sûretez qu’ils pourront demander. Et toy, ſi mes malheurs ont laſſé ta juſtice, Ciel, diſpoſe à la paix le cœur de Polynice, Seconde mes ſoupirs, donne force à mes pleurs, Et comme il faut enfin fais parler mes douleurs. Antigone, demeurant un peu après ſa mère. Et ſi tu prends pitié d’une flamme innocente, O ciel, en ramenant Hémon à ſon amante, Ramène-le fidèle, & permets en ce jour Qu’en retrouvant l’amant je retrouve l’amour.
ACTE deuxième Scène I Antigone, Hémon
Hémon Quoi, vous me refuſez votre aimable préſence, Après un an entier de ſupplice & d’abſence ? Ne m’avez-vous, Madame, appelé près de vous, Que pour m’oſter ſitoſt un bien qui m’eſt ſi doux ?
Antigone Et voulez-vous ſitoſt que j’abandonne un frère ? Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère ? Et dois-je préférer, au gré de vos ſouhaits, Le ſoin de votre amour à celuy de la paix ?
Hémon Madame, à mon bonheur c’eſt chercher trop d’obſtacles ; Ils iront bien ſans nous conſulter les oracles. Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux yeux, De l’état de ſon ſort interroge ſes dieux. Puis-je leur demander, ſans eſtre téméraire, S’ils ont toujours pour moy leur douceur ordinaire ? Souffrent-ils ſans courroux mon ardente amitié ? Et du mal qu’ils ont foit ont-ils quelque pitié ? Durant le triſte cours d’une abſence cruelle, Avez-vous ſouhaité que je fuſſe fidèle ? Songiez-vous que la mort menaçait loin de vous Un amant qui ne doit mourir qu’à vos genoux ? Ah ! d’un ſi bel objet quand une ame eſt bleſſée, Quand un cœur juſqu’à vous élève ſa penſée, Qu’il eſt doux d’adorer tant de divins appas ! Mais auſſi que l’on ſouffre en ne les voyant pas ! Un moment loin de vous me duroit une année ; J’aurais fini cent fois ma triſte deſtinée,
Si je n’euſſe ſongé juſques à mon retour Que mon éloignement vous prouvoit mon amour, Et que le ſouvenir de mon obéiſſance Pourroit en ma faveur parler en mon abſence ; Et que penſant à moy vous penſeriez auſſi Qu’il faut aimer beaucoup pour obéir ainſi.
Antigone Oui, je l’avais bien cru qu’une ame ſi fidèle Trouveroit dans l’abſence une peine cruelle ; Et ſi mes ſentiments ſe doivent découvrir, Je ſouhaitais, Hémon, qu’elle vous fît ſouffrir, Et qu’étant loin de moi, quelque ombre d’amertume Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. Mais ne vous plaignez pas : mon cœur chargé d’ennui Ne vous ſouhaitoit rien qu’il n’éprouvat en luy ; Surtout depuis le temps que dure cette guerre, Et que de gens armez vous couvrez cette terre. O dieux ! à quels tourments mon cœur s’eſt vu ſoumis, Voyant des deux coſtez ſes plus tendres amis ! Mille objets de douleur déchiraient mes entrailles ; J’en voyais & dehors & dedans nos murailles ; Chaque aſſaut à mon cœur livroit mille combats, Et mille fois le jour je ſouffrais le trépas.
Hémon Mais enfin qu’ai-je fait, en ce malheur extreſme, Que ne m’ait ordonné ma princeſſe elle-meſme ? J’ai ſuivi Polynice, & vous l’avez voulu : Vous me l’avez preſcrit par un ordre abſolu. Je luy vouai dès lors une amitié ſincère ; Je quittai mon pays, j’abandonnai mon père ; Sur moy par ce départ j’attirai ſon courroux ; Et pour tout dire enfin, je m’éloignai de vous.
Antigone Je m’en ſouviens, Hémon, & je vous fais juſtice : C’eſt moy que vous ſerviez en ſervant Polynice ; Il m’étoit cher alors comme il l’eſt aujourd’hui, Et je prenais pour moy ce qu’on faiſçait pour luy. Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfance,
Et j’avais ſur ſon cœur une entière puiſſance ; Je trouvais à luy plaire une extreſme douceur, Et les chagrins du frère étaient ceux de la sœur. Ah ! ſi j’avais encor ſur luy le meſme empire, Il aimeroit la paix, pour qui mon cœur ſoupire. Notre commun malheur en ſeroit adouci : Je le verrais, Hémon ; vous me verriez auſſi !
Hémon De cette affreuſe guerre il abhorre l’image. Je l’ai vu ſoupirer de douleur & de rage, Lorſque, pour remonter au troſne paternel, On le força de prendre un chemin ſi cruel. Eſpérons que le ciel, touché de nos misères, Achèvera bientoſt de réunir les frères. Puiſſe-t-il rétablir l’amitié dans leur cœur, Et conſerver l’amour dans celuy de la sœur !
Antigone Hélas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage Ne luy ſoyt plus aiſé que de calmer leur rage. Je les connais tous deux, & je répondrais bien Que leur cœur, cher Hémon, eſt plus dur que le mien. Mais les dieux quelquefois font de plus grands miracles. Scène 2 Antigone, Hémon, Olympe
Antigone Eh bien ! apprendrons-nous ce qu’ont dit les oracles ? Que faut-il faire ?
Olympe Hélas !
Antigone Quoi ? qu’en a-t-on appris ? Eſt-ce la guerre, Olympe ?
Olympe Ah ! c’eſt encore pis !
Hémon Quel eſt donc ce grand mal que leur courroux annonce ?
Olympe Prince, pour en juger, écoutez leur réponſe : Thébains, pour n’avoir plus de guerres, Il faut, par un ordre fatal, Que le dernier du ſang royal Par ſon trépas enſanglante vos terres.
Antigone O dieux, que vous a foit ce ſang infortuné ? Et pourquoy tout entier l’avez-vous condamné ? N’eſtes-vous pas contents de la mort de mon père ? Tout noſtre ſang doit-il ſentir votre colère ?
Hémon Madame, cet arreſt ne vous regarde pas ; Votre vertu vous met à couvert du trépas : Les dieux ſavent trop bien connaître l’innocence.
Antigone Et ce n’eſt pas pour moy que je crains leur vengeance : Mon innocence, Hémon, ſeroit un faible appui ; Fille d’Œdipe, il faut que je meure pour luy. Je l’attends, cette mort, & je l’attends ſans plainte ; Et s’il faut avouer le ſujet de ma crainte, C’eſt pour vous que je crains : oui, cher Hémon, pour vous, De ce ſang malheureux vous ſortez comme nous ; Et je ne vois que trop que le courroux céleſte Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeſte, Et fera regretter aux princes des Thébains De n’eſtre pas ſortis du dernier des humains.
Hémon Peut-on ſe repentir d’un ſi grand avantage ? Un ſi noble trépas flatte trop mon courage, Et du ſang de ſes rois il eſt beau d’eſtre iſſu, Dût-on rendre ce ſang ſitoſt qu’on l’a reçu.
Antigone Eh quoy ! ſi parmi nous on a foit quelque offenſe, Le ciel doit-il ſur vous en prendre la vengeance ?
Et n’eſt-ce pas aſſez du père & des enfants, Sans qu’il aille plus loin chercher des innocents ? C’eſt à nous à payer pour les crimes des noſtres : Puniſſez-nous, grands dieux ; mais épargnez les autres. Mon père, cher Hémon, vous va perdre aujourd’hui, Et je vous perds peut-eſtre encore plus que luy. Le ciel punit ſur vous & ſur votre famille Et les crimes du père & l’amour de la fille ; Et ce funeſte amour vous nuit encore plus Que les crimes d’Œdipe & le ſang de Laïus.
Hémon Quoi ? mon amour, Madame ? Et qu’a-t-il de funeſte ? Eſt-ce un crime qu’aimer une beauté céleſte ? Et puiſque ſans colère il eſt reçu de vous, En quoy peut-il du ciel mériter le courroux ? Vous ſeule en mes ſoupirs eſtes intéreſſée : C’eſt à vous à juger s’ils vous ont offenſée ; Tels que ſeront pour eux vos arreſts tout-puiſſants, Ils ſeront criminels, ou ſeront innocents. Que le ciel à ſon gré de ma perte diſpoſe, J’en chérirai toujours & l’une & l’autre cauſe, Glorieux de mourir pour le ſang de mes rois, Et plus heureux encor de mourir ſous vos lois. Auſſi bien que ferais-je en ce commun naufrage ? Pourrais-je me réſoudre à vivre davantage ? En vain les dieux voudraient différer mon trépas, Mon déſeſpoir feroit ce qu’ils ne feraient pas. Mais peut-eſtre, après tout, noſtre frayeur eſt vaine ; Attendons… Mais voicy Polynice & la reine.
Scène 3 Jocaſte, Polynice, Antigone, Hémon
Polynice Madame, au nom des dieux, ceſſez de m’arreſter : Je vois bien que la paix ne peut s’exécuter. J’eſpérais que du ciel la juſtice infinie Voudroit ſe déclarer contre la tyrannie, Et que laſſé de voir répandre tant de ſang, Il rendroit à chacun ſon légitime rang. Mais puiſque ouvertement il tient pour l’injuſtice, Et que des criminels il ſe rend le complice, Dois-je encore eſpérer qu’un peuple révolté, Quand le ciel eſt injuſte, écoute l’équité ? Dois-je prendre pour juge une troupe inſolente, D’un fier uſurpateur miniſtre violente, Qui ſert mon ennemi par un lache intéreſt, Et qu’il anime encor, tout éloigné qu’il eſt ? La raiſon n’agit point ſur une populace. De ce peuple déjà j’ai reſſenti l’audace, Et loin de me reprendre après m’avoir chaſſé, Il croit voir un tyran dans un prince offenſé. Comme ſur luy l’honneur n’eut jamais de puiſſance, Il croit que tout le monde aſpire à la vengeance ; De ſes inimitiez rien n’arreſte le cours : Quand il hoit une fois, il veut haïr toujours.
Jocaſte Mais s’il eſt vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne, Et que tous les Thébains redoutent votre règne, Pourquoy par tant de ſang cherchez-vous à régner Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner ?
Polynice Eſt-ce au peuple, Madame, à ſe choiſir un maître ? Sitoſt qu’il hoit un roi, doit-on ceſſer de l’eſtre ?
Sa haine ou ſon amour, ſont-ce les premiers droits Qui font monter au troſne ou deſcendre les rois ? Que le peuple à ſon gré nous craigne ou nous chériſſe, Le ſang nous met au troſne, & non pas ſon caprice. Ce que le ſang luy donne, il le doit accepter, Et s’il n’aime ſon prince, il le doit reſpecter.
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The end
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