Préface
Il n’y a rien de plus célèbre dans les poëtes que le sacrifice d’Iphigénie ; mais ils ne s’accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon, Sophocle dans Électre, et, après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d’autres, veulent qu’on ait en effet répandu le sang d’Iphigénie, fille d’Agamemnon, et qu’elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livre :
« Aulide quo pacto Triviaï virginis aram « Iphianassaï turparunt sanguine fœde « Ductores Danaum, etc. »
Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu’Agamemnon, son mari, qui vient d’expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie, sa fille, qu’il a autrefois immolée.
D’autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse, l’avait enlevée et portée dans la Tauride, au moment qu’on l’allait sacrifier, et que la déesse avait fait trouver en sa place ou une biche, ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable, et Ovide l’a mise au nombre des Métamorphoses.
Il y a une troisième opinion, qui n’est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stésichorus, un des plus fameux et des plus anciens poëtes lyriques, ont écrit qu’il était bien vrai qu’une princesse de ce nom avait été sacrifiée, mais que cette Iphigénie était une fille qu’Hélène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l’avait osé avouer pour sa fille, parce qu’elle n’osait déclarer à Ménélas qu’elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias (Corinth. p. 125) rapporte et le témoignage et les noms des poëtes qui ont été de ce sentiment ; et il ajoute que c’était la créance commune de tout le pays d’Argos.
Homère enfin, le père des poëtes, a si peu prétendu qu’Iphigénie, fille d’Agamemnon, eût été ou sacrifiée en Aulide, ou transportée dans la Scythie, que dans le neuvième livre de l’Iliade, c’est-à-dire près de dix ans depuis l’arrivée des Grecs devant Troie, Agamemnon fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénie, qu’il a, dit-il, laissée à Mycène, dans sa maison.
J’ai rapporté tous ces avis si différents, et surtout le passage de Pausanias, parce que c’est à cet auteur que je dois l’heureux personnage d’Ériphile, sans lequel je n’aurais jamais osé entreprendre cette tragédie. Quelle apparence que j’eusse souillé la scène par le meurtre horrible d’une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu’il fallait représenter Iphigénie ? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d’une déesse et d’une machine, et par une métamorphose, qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d’Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous ?
Je puis dire donc que j’ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie, que j’ai pu représenter telle qu’il m’a plu, et qui, tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d’être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion. Ainsi le dénouement de la pièce est tiré du fond même de la pièce ; et il ne faut que l’avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j’ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s’est si fort intéressé dans le cours de la tragédie, et en la sauvant par une autre voie que par un miracle qu’il n’aurait pu souffrir, parce qu’il ne le saurait jamais croire.
Le voyage d’Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maître, et d’où il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide, n’est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide, poëte très-connu parmi les anciens, et dont Virgile (Eclog. X) et Quintilien (Instit. lib. X) font une mention honorable, parlait de ce voyage de Lesbos. Il disait dans un de ses poëmes, au rapport de Parthénius, qu’Achille avait fait la conquête de cette île avant que de joindre l’armée des Grecs, et qu’il y avait même trouvé une princesse qui s’était éprise d’amour pour lui.
Voilà les principales choses en quoi je me suis un peu éloigné de l’économie et de la fable d’Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J’avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie ; et je l’avoue d’autant plus volontiers, que ces approbations m’ont confirmé dans l’estime et dans la vénération que j’ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de l’antiquité. J’ai reconnu avec plaisir, par l’effet qu’a produit sur notre théâtre tout ce que j’ai imité ou d’Homère ou d’Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s’est trouvé conforme à celui d’Athènes ; mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu’entre les poëtes Euripide était
tragique, τραγικώτατος, c’est-à-dire, qu’il savait merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.
Je m’étonne, après cela, que des modernes aient témoigné depuis tant de dégoût pour ce grand poëte, dans le jugement qu’ils ont fait de son Alceste. Il ne s’agit point ici de l’Alceste ; mais en vérité j’ai trop d’obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l’occasion de le réconcilier avec ces messieurs : je m’assure qu’il n’est si mal dans leur esprit que parce qu’ils n’ont pas bien lu l’ouvrage sur lequel ils l’ont condamné. J’ai choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j’ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections, car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que l’on puisse répliquer.
Il y a dans l’Alceste d’Euripide une scène merveilleuse, où Alceste, qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari les derniers adieux. Admète, tout en larmes, la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a l’image de la mort devant les yeux, lui parle ainsi :
Je vois déjà la rame et la barque fatale, J’entends le vieux nocher sur la rive infernale. Impatient, il crie : « On t’attend ici-bas ; « Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas ».
J’aurais souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu’ils ont dans l’original ; mais au moins en voilà le sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus : il leur est tombé entre les mains une malheureuse édition d’Euripide, où l’imprimeur a oublié de mettre dans le latin, à côté de ces vers, un Al. qui signifie que c’est Alceste qui parle ; et à côté des vers suivants, un Ad. qui signifie que c’est Admète qui répond. Là-dessus, il leur est venu dans l’esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d’Admète les paroles qu’Alceste dit à Admète, et celles qu’elle se fait dire par Caron. Ainsi ils supposent qu’Admète, quoiqu’il soit en parfaite santé, pense voir déjà Caron qui le vient prendre : et au lieu que, dans ce passage d’Euripide, Caron, impatient, presse Alceste de le venir trouver ; selon ces messieurs, c’est Admète effrayé qui est l’impatient, et qui presse Alceste d’expirer, de peur que Caron ne le prenne. Il l’exhorte, ce sont leurs termes, à avoir courage, à ne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce : il interrompt les adieux d’Alceste pour lui dire de se dépêcher de mourir. Peu s’en faut, à les entendre, qu’il ne la fasse mourir lui-même. Ce sentiment leur a paru fort vilain, et ils ont raison : il n’y a personne qui n’en fût très-scandalisé. Mais comment l’ont-ils pu attribuer à Euripide ? En vérité, quand toutes les autres éditions où cet Al. n’a point été oublié ne donneraient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompés, la suite de ces quatre vers, et tous les discours qu’Admète tient dans la même scène, étaient plus que suffisants pour les empêcher de tomber dans une erreur si déraisonnable : car Admète, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s’écrie : « Que toutes les morts ensemble lui seraient moins cruelles que de la voir dans l’état où il la voit. Il la conjure de l’entraîner avec elle ; il ne peut plus vivre si elle meurt ; il vit en elle, il ne respire que pour elle. »
Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu’Euripide a fait deux époux surannés d’Admète et d’Alceste ; que l’un est un vieux mari, et l’autre une princesse déjà sur l’âge. Euripide a pris soin de leur répondre en un seul vers, où il fait dire par le chœur qu’Alceste, toute jeune, et dans la première fleur de son âge, expire pour son jeune époux.
Ils reprochent encore à Alceste qu’elle a deux grands enfants à marier. Comment n’ont-ils point lu le contraire en cent endroits, et surtout dans ce beau récit où l’on dépeint Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants, qui la tirent, en pleurant, par la robe, et qu’elle prend sur ses bras, l’un après l’autre, pour les baiser ?
Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de celles-ci. Mais je crois qu’en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu’Euripide méritait au moins qu’ils l’examinassent, puisqu’ils avaient envie de le condamner ; ils devaient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « Il faut être extrêmement circonspect et très-retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu’il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n’entendons pas ; et s’il faut tomber dans quelque excès, encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans leurs écrits, qu’en y blâmant beaucoup de choses. » — « Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est, ne, quod plerisque accidit, damnent quæ non intelligunt. Ac si necesse est in alteram errare partem, omnia eorum legentibus placere quam multa displicere maluerim. ».
Acte I
Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille. Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
C’est vous-même, seigneur ! Quel important besoin Vous a fait devancer l’aurore de si loin ? À peine un faible jour vous éclaire et me guide, Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l’Aulide. Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ? Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit ? Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.
Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Libre du joug superbe où je suis attaché, Vit dans l’état obscur où les dieux l’ont caché !
Et depuis quand, seigneur, tenez-vous ce langage ? Comblé de tant d’honneurs, par quel secret outrage Les dieux, à vos désirs toujours si complaisants, Vous font-ils méconnaître et haïr leurs présents ? Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée, Vous possédez des Grecs la plus riche contrée : Du sang de Jupiter issu de tous côtés, L’hymen vous lie encore aux dieux dont vous sortez ; Le jeune Achille enfin, vanté par tant d’oracles, Achille, à qui le ciel promet tant de miracles, Recherche votre fille, et d’un hymen si beau Veut dans Troie embrasée allumer le flambeau : Quelle gloire, seigneur, quels triomphes égalent Le spectacle pompeux que ces bords vous étalent ; Tous ces mille vaisseaux, qui, chargés de vingt rois, N’attendent que les vents pour partir sous vos lois ? Ce long calme, il est vrai, retarde vos conquêtes ; Ces vents depuis trois mois enchaînés sur nos têtes D’Ilion trop longtemps vous ferment le chemin : Mais, parmi tant d’honneurs, vous êtes homme enfin ; Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. Bientôt… Mais quels malheurs dans ce billet tracés Vous arrachent, seigneur, les pleurs que vous versez ? Votre Oreste, au berceau, va-t-il finir sa vie ? Pleurez-vous Clytemnestre ou bien Iphigénie ? Qu’est-ce qu’on vous écrit ? daignez m’en avertir.
Non, tu ne mourras point ; je n’y puis consentir.
Seigneur…
Tu vois mon trouble ; apprends ce qui le cause, Et juge s’il est temps, ami, que je repose. Tu te souviens du jour qu’en Aulide assemblés Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés : Nous partions ; et déjà, par mille cris de joie, Nous menacions de loin les rivages de Troie. Un prodige étonnant fit taire ce transport ; Le vent qui nous flattait nous laissa dans le port. Il fallut s’arrêter, et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile. Ce miracle inouï me fit tourner les yeux Vers la divinité qu’on adore en ces lieux : Suivi de Ménélas, de Nestor et d’Ulysse, J’offris sur ses autels un secret sacrifice. Quelle fut sa réponse ! et quel devins-je, Arcas, Quand j’entendis ces mots prononcés par Calchas : « Vous armez contre Troie une puissance vaine, « Si, dans un sacrifice auguste et solennel, « Une fille du sang d’Hélène, « De Diane, en ces lieux, n’ensanglante l’autel. « Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, « Sacrifiez Iphigénie ! ».
Votre fille !
Surpris, comme tu peux penser, Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. Je demeurai sans voix, et n’en repris l’usage Que par mille sanglots qui se firent passage. Je condamnai les dieux, et sans plus rien ouïr, Fis vœu, sur leurs autels, de leur désobéir. Que n’en croyais-je alors ma tendresse alarmée ! Je voulais sur-le-champ congédier l’armée. Ulysse, en apparence approuvant mes discours, De ce premier torrent laissa passer le cours. Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie, Il me représenta l’honneur et la patrie, Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis, Et l’empire d’Asie à la Grèce promis : De quel front, immolant tout l’État à ma fille, Roi sans gloire, j’irais vieillir dans ma famille. Moi-même, je l’avoue avec quelque pudeur, Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur, Ce nom de roi des rois, et de chef de la Grèce, Chatouillait de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse. Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits, Dès qu’un léger sommeil suspendait mes ennuis, Vengeant de leurs autels le sanglant privilége, Me venaient reprocher ma pitié sacrilége ; Et présentant la foudre à mon esprit confus, Le bras déjà levé, menaçaient mes refus. Je me rendis, Arcas ; et vaincu par Ulysse, De ma fille, en pleurant, j’ordonnai le supplice. Mais des bras d’une mère il fallait l’arracher. Quel funeste artifice il me fallut chercher ! D’Achille, qui l’aimait, j’empruntai le langage : J’écrivis en Argos, pour hâter ce voyage, Que ce guerrier, pressé de partir avec nous, Voulait revoir ma fille, et partir son époux.
Et ne craignez-vous point l’impatient Achille ? Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, Ce héros, qu’armera l’amour et la raison,
Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom ? Verra-t-il à ses yeux son amante immolée ?
Achille était absent ; et son père Pélée, D’un ennemi voisin redoutant les efforts, L’avait, tu t’en souviens, rappelé de ces bords ; Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence, Aurait dû plus longtemps prolonger son absence. Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ? Achille va combattre, et triomphe en courant ; Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, Hier avec la nuit arriva dans l’armée. Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras ; Ma fille, qui s’approche, et court à son trépas ; Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère, Peut-être s’applaudit des bontés de son père : Ma fille… Ce nom seul, dont les droits sont si saints, Sa jeunesse, mon sang, n’est pas ce que je plains : Je plains mille vertus, une amour mutuelle, Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, Un respect qu’en son cœur rien ne peut balancer, Et que j’avais promis de mieux récompenser. Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice : Tes oracles sans doute ont voulu m’éprouver ; Et tu me punirais si j’osais l’achever. Arcas, je t’ai choisi pour cette confidence ; Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence. La reine, qui dans Sparte avait connu ta foi, T’a placé dans le rang que tu tiens près de moi. Prends cette lettre, cours au-devant de la reine, Et suis, sans t’arrêter, le chemin de Mycène. Dès que tu la verras, défends-lui d’avancer, Et rends-lui ce billet que je viens de tracer. Mais ne t’écarte point ; prends un fidèle guide. Si ma fille une fois met le pied dans l’Aulide, Elle est morte : Calchas, qui l’attend en ces lieux, Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux ; Et la religion, contre nous irritée, Par les timides Grecs sera seule écoutée ; Ceux même dont ma gloire aigrit l’ambition Réveilleront leur brigue et leur prétention, M’arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse… Va, dis-je, sauve-la de ma propre faiblesse. Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, Découvrir à ses yeux mon funeste secret. Que, s’il se peut, ma fille, à jamais abusée, Ignore à quel péril je l’avais exposée ; D’une mère en fureur épargne-moi les cris ; Et que ta voix s’accorde avec ce que j’écris. Pour renvoyer la fille, et la mère offensée, Je leur écris qu’Achille a changé de pensée ; Et qu’il veut désormais jusques à son retour Différer cet hymen que pressait son amour. Ajoute, tu le peux, que des froideurs d’Achille On accuse en secret cette jeune Ériphile Que lui-même captive amena de Lesbos, Et qu’auprès de ma fille on garde dans Argos. C’est leur en dire assez : le reste, il le faut taire. Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire ; Déjà même l’on entre, et j’entends quelque bruit. C’est Achille. Va, pars. Dieux ! Ulysse le suit !
Quoi ! seigneur, se peut-il que d’un cours si rapide La victoire vous ait ramené dans l’Aulide ? D’un courage naissant sont-ce là les essais ? Quels triomphes suivront de si nobles succès ! La Thessalie entière, ou vaincue ou calmée, Lesbos même conquise en attendant l’armée, De toute autre valeur éternels monuments, Ne sont d’Achille oisif que les amusements.
Seigneur, honorez moins une faible conquête : Et que puisse bientôt le ciel qui nous arrête Ouvrir un champ plus noble à ce cœur excité Par le prix glorieux dont vous l’avez flatté ! Mais cependant, seigneur, que faut-il que je croie D’un bruit qui me surprend et me comble de joie ? Daignez-vous avancer le succès de mes vœux ? Et bientôt des mortels suis-je le plus heureux ? On dit qu’Iphigénie, en ces lieux amenée, Doit bientôt à son sort unir ma destinée.
Ma fille ? Qui vous dit qu’on la doit amener ?
Seigneur, qu’a donc ce bruit qui vous doive étonner ?
Juste ciel ! Saurait-il mon funeste artifice ?
Seigneur, Agamemnon s’étonne avec justice. Songez-vous aux malheurs qui nous menacent tous ? Ô ciel ! pour un hymen quel temps choisissez-vous ? Tandis qu’à nos vaisseaux la mer toujours fermée Trouble toute la Grèce et consume l’armée, Tandis que, pour fléchir l’inclémence des dieux, Il faut du sang peut-être, et du plus précieux, Achille seul, Achille à son amour s’applique ! Voudrait-il insulter à la crainte publique, Et que le chef des Grecs, irritant les destins, Préparât d’un hymen la pompe et les festins ? Ah ! seigneur, est-ce ainsi que votre âme attendrie Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie ?
Dans les champs phrygiens les effets feront foi Qui la chérit le plus, ou d’Ulysse ou de moi : Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle ; Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle. Remplissez les autels d’offrandes et de sang, Des victimes vous-même interrogez le flanc, Du silence des vents demandez-leur la cause ; Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me repose, Souffrez, seigneur, souffrez que je coure hâter Un hymen dont les dieux ne sauraient s’irriter. Transporté d’une ardeur qui ne peut être oisive, Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive : J’aurais trop de regrets si quelque autre guerrier Au rivage troyen descendait le premier.
Ô ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie Ferme à de tels héros le chemin de l’Asie ? N’aurai-je vu briller cette noble chaleur Que pour m’en retourner avec plus de douleur ?
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ?
Seigneur, qu’osez-vous dire ?
Qu’il faut, princes, qu’il faut que chacun se retire ; Que, d’un crédule espoir trop longtemps abusés, Nous attendons les vents qui nous sont refusés. Le ciel protége Troie ; et par trop de présages Son courroux nous défend d’en chercher les passages.
Quels présages affreux nous marquent son courroux ?
Vous-même consultez ce qu’il prédit de vous. Que sert de se flatter ? On sait qu’à votre tête Les dieux ont d’Ilion attaché la conquête ; Mais on sait que, pour prix d’un triomphe si beau, Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau ; Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée, Devant Troie, en sa fleur doit être moissonnée.
Ainsi, pour vous venger, tant de rois assemblés D’un opprobre éternel retourneront comblés ; Et Pâris couronnant son insolente flamme, Retiendra sans péril la sœur de votre femme !
Eh quoi ! votre valeur, qui nous a devancés, N’a-t-elle pas pris soin de nous venger assez ? Les malheurs de Lesbos, par vos mains ravagée, Épouvantent encor toute la mer Égée ; Troie en a vu la flamme ; et jusque dans ses ports, Les flots en ont poussé les débris et les morts. Que dis-je ? les Troyens pleurent une autre Hélène Que vous avez captive envoyée à Mycène : Car, je n’en doute point, cette jeune beauté Garde en vain un secret que trahit sa fierté ; Et son silence même accusant sa noblesse, Nous dit qu’elle nous cache une illustre princesse.
Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux : Vous lisez de trop loin dans le secret des dieux. Moi, je m’arrêterais à de vaines menaces, Et je fuirais l’honneur qui m’attend sur vos traces ! Les Parques à ma mère, il est vrai, l’ont prédit, Lorsqu’un époux mortel fut reçu dans son lit : Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d’ans sans gloire, Ou peu de jours suivis d’une longue mémoire. Mais, puisqu’il faut enfin que j’arrive au tombeau, Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, Trop avare d’un sang reçu d’une déesse, Attendre chez mon père une obscure vieillesse ; Et toujours de la gloire évitant le sentier, Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier ? Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ; L’honneur parle, il suffit : ce sont là nos oracles. Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains. Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes ? Ne songeons qu’à nous rendre immortels comme eux-mêmes ; Et laissant faire au sort, courons où la valeur Nous promet un destin aussi grand que le leur. C’est à Troie, et j’y cours, et quoi qu’on me prédise, Je ne demande aux dieux qu’un vent qui m’y conduise ; Et quand moi seul enfin il faudrait l’assiéger, Patrocle et moi, seigneur, nous irons vous venger. Mais non, c’est en vos mains que le destin la livre ; Je n’aspire en effet qu’à l’honneur de vous suivre. Je ne vous presse plus d’approuver les transports D’un amour qui m’allait éloigner de ces bords ; Ce même amour, soigneux de votre renommée, Veut qu’ici mon exemple encourage l’armée, Et me défend surtout de vous abandonner Aux timides conseils qu’on ose vous donner.
Seigneur, vous entendez : quelque prix qu’il en coûte, Il veut voler à Troie et poursuivre sa route. Nous craignions son amour : et lui-même aujourd’hui Par une heureuse erreur nous arme contre lui.
Hélas !
De ce soupir que faut-il que j’augure ? Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure ? Croirai-je qu’une nuit a pu vous ébranler ?
Est-ce donc votre cœur qui vient de nous parler ? Songez-y : vous devez votre fille à la Grèce : Vous nous l’avez promise ; et, sur cette promesse, Calchas, par tous les Grecs consulté chaque jour, Leur a prédit des vents l’infaillible retour. À ses prédictions si l’effet est contraire, Pensez-vous que Calchas continue à se taire ; Que ses plaintes, qu’en vain vous voudrez apaiser, Laissent mentir les dieux sans vous en accuser ? Et qui sait ce qu’aux Grecs, frustrés de leur victime, Peut permettre un courroux qu’ils croiront légitime ? Gardez-vous de réduire un peuple furieux, Seigneur, à prononcer entre vous et les dieux. N’est-ce pas vous enfin de qui la voix pressante Nous a tous appelés aux campagnes du Xanthe ; Et qui de ville en ville attestiez les serments Que d’Hélène autrefois firent tous les amants, Quand presque tous les Grecs, rivaux de votre frère, La demandaient en foule à Tyndare son père ? De quelque heureux époux que l’on dût faire choix, Nous jurâmes dès lors de défendre ses droits ; Et si quelque insolent lui volait sa conquête, Nos mains du ravisseur lui promirent la tête. Mais sans vous, ce serment que l’amour a dicté, Libres de cet amour, l’aurions-nous respecté ? Vous seul nous arrachant à de nouvelles flammes, Nous avez fait laisser nos enfants et nos femmes. Et quand, de toutes parts assemblés en ces lieux, L’honneur de vous venger brille seul à nos yeux ; Quand la Grèce, déjà vous donnant son suffrage, Vous reconnaît l’auteur de ce fameux ouvrage ; Que ses rois, qui pouvaient vous disputer ce rang, Sont prêts pour vous servir de verser tout leur sang, Le seul Agamemnon, refusant la victoire, N’ose d’un peu de sang acheter tant de gloire ; Et dès le premier pas se laissant effrayer, Ne commande les Grecs que pour les renvoyer !
Ah ! seigneur ! qu’éloigné du malheur qui m’opprime, Votre cœur aisément se montre magnanime ! Mais que si vous voyiez ceint du bandeau mortel Votre fils Télémaque approcher de l’autel, Nous vous verrions, troublé de cette affreuse image, Changer bientôt en pleurs ce superbe langage, Éprouver la douleur que j’éprouve aujourd’hui, Et courir vous jeter entre Calchas et lui ! Seigneur, vous le savez, j’ai donné ma parole ; Et si ma fille vient, je consens qu’on l’immole. Mais, malgré tous mes soins, si son heureux destin La retient dans Argos, ou l’arrête en chemin, Souffrez que, sans presser ce barbare spectacle, En faveur de mon sang j’explique cet obstacle, Que j’ose pour ma fille accepter le secours De quelque dieu plus doux qui veille sur ses jours. Vos conseils sur mon cœur n’ont eu que trop d’empire ; Et je rougis…
Seigneur…
Ah ! que vient-on me dire ?
La reine, dont ma course a devancé les pas, Va remettre bientôt sa fille entre vos bras ; Elle approche. Elle s’est quelque temps égarée Dans ces bois qui du camp semblent cacher l’entrée ; À peine nous avons, dans leur obscurité, Retrouvé le chemin que nous avions quitté.
Ciel !
Elle amène aussi cette jeune Ériphile Que Lesbos a livrée entre les mains d’Achille, Et qui de son destin, qu’elle ne connaît pas, Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas. Déjà de leur abord la nouvelle est semée ; Et déjà de soldats une foule charmée, Surtout d’Iphigénie admirant la beauté, Pousse au ciel mille vœux pour sa félicité. Les uns avec respect environnaient la reine ; D’autres me demandaient le sujet qui l’amène. Mais tous ils confessaient que si jamais les dieux Ne mirent sur le trône un roi plus glorieux, Également comblé de leurs faveurs secrètes, Jamais père ne fut plus heureux que vous l’êtes.
Eurybate, il suffit ; vous pouvez nous laisser. Le reste me regarde, et je vais y penser.
Juste ciel, c’est ainsi qu’assurant ta vengeance, Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence ! Encor si je pouvais, libre dans mon malheur, Par des larmes au moins soulager ma douleur ! Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes, Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins ; Et les plus malheureux osent pleurer le moins !
Je suis père, seigneur, et faible comme un autre : Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ;
Et frémissant du coup qui vous fait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer. Mais votre amour n’a plus d’excuse légitime ; Les dieux ont à Calchas amené leur victime : Il le sait, il l’attend ; et s’il la voit tarder, Lui-même à haute voix viendra la demander. Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre ; Pleurez ce sang, pleurez. Ou plutôt, sans pâlir, Considérez l’honneur qui doit en rejaillir : Voyez tout l’Hellespont blanchissant sous nos rames, Et la perfide Troie abandonnée aux flammes, Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux, Hélène par vos mains rendue à son époux ; Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnées Dans cette même Aulide avec vous retournées, Et ce triomphe heureux qui s’en va devenir L’éternel entretien des siècles à venir.
Seigneur, de mes efforts je connais l’impuissance : Je cède, et laisse aux dieux opprimer l’innocence. La victime bientôt marchera sur vos pas, Allez. Mais cependant faites taire Calchas ; Et m’aidant à cacher ce funeste mystère, Laissez-moi de l’autel écarter une mère.
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The end
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