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Médée (Corneille)

Pierre Corneille · 1862 · Free in the US

16,553 words · about 1 h 10 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1862 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Médée_(Corneille)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Pierre Corneille
Language
French
Published
1862
Length
16,553 words · about 1 h 10 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 57 min
  2. Notice about 4 min
  3. Épître about 2 min
  4. Examen about 7 min

Continue:

Front matter

La scène est à Corinthe.

Que je sens à la fois de surprise et de joie ! Se peut-il qu’en ces lieux enfin je vous revoie, Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason ?

Vous n’y pouviez venir en meilleure saison ; Et pour vous rendre encor l’âme plus étonnée, Préparez-vous à voir mon second hyménée.

Notice

NOTICE.

Médée a fourni deux pièces à Corneille. L’une, la Toison d’or (1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour Jason ; l’autre, qui occupe le second rang dans l’ordre historique, mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique des œuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa rivale, mais ses propres enfants.

Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et fournirait la matière d’une étude comparative intéressante, mais qui ne peut trouver place dans cette notice.

Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé dans la pièce de son frère la matière d’un opéra portant le même titre ; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits imités d’Euripide et de Sénèque,

Dans le Parnasse ou la critique des poètes, par la Pinelière (p. 60-62), on trouve, parmi de curieux détails sur les habitudes de certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise de l’époque de la composition de Médée : « Ils tâchent par toutes sortes de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une heure entière à l’hôtel de Bour- gogne pour attendre que quelque poëte de réputation qu’ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin d’avoir l’occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux de leur compagnie, et leur disent : « Voilà , ou , il a bien parlé de ma pièce, qu’un de mes amis lui a depuis a peu montrée. » Tantôt ils s’éloigneront un peu d’eux, et reviendront incontinent leur dire : « Messieurs, je vous demande pardon de mon incivilité : je viens de saluer , qui n’arriva qu’hier de Rouen. Il m’a promis que demain nous irons voir ensemble , et qu’il me fera voir des vers d’une excellente pièce de théâtre qu’il a commencée. » Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des poëtes, pour montrer qu’ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils parleront du plan de Cléopatre et de cinq ou six autres sujets que son auteur a tirés de l’Histoire romaine, dont il veut faire des sœurs à son incomparable Sophonisbe. Ils diront qu’ils ont vu des vers de l’Ulysse dupé ; que Scudéry est au troisième acte de la Mort de César ; que la Médée est presque achevée ; que l’Innocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu’on ne s’imaginât pas qu’il pût s’élever au-dessus de celles qu’il avoit déjà faites ; que l’auteur d’Ifis et Iante fait une autre Cléopatre pour la troupe Royale ; et que Chapelain n’a guère encore travaillé à son poëme de la Pucelle d’Orléans, ni Corneille à celui qu’il compose sur un ancien duc de son pays. »

Ce morceau a été écrit en 1635, et le 3 avril de cette même année Balzac adressait à Boisrobert l’éloge suivant de Mondory : « Nous devons cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd’hui en la personne de l’homme dont vous me parlez si avantageusement, et que j’ai admiré autant de fois que je l’ai ouï. Il est vrai que dans la représentation de ces trois héros, il suffit qu’il soit le digne organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie ; mais il est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté aux vers qu’ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc quelquefois plus d’obligation à celui qui les récite qu’à celui qui les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, annoblit les plus communes et les plus viles conceptions. Il n’est point d’âme si bien fortifiée contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin, qui se puisse garantir de l’imposture de sa parole. De sorte que s’il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu’elle est dans sa bouche et dans son récit ; et que comme les mauvaises choses y prennent l’apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection. » Ce passage, dont on n’a point profité jusqu’ici, nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que Mondory a joué d’original Massinisse dans la Sophonisbe de Mairet, représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la Médée de Corneille, et Brute dans la Mort de César de Scudéry ; il nous prouve en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636.

Malgré ses défauts, Médée semblait plus digne d’accompagner le Cid que la Galerie du Palais, la Place Royale ou la Suivante. Elle ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639.

L’édition originale forme un volume de 4 feuillets liminaires et de 95 pages, dont voici le titre : « Medée, Tragédie. À Paris, chez François Targa… M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy. » L’achevé d’imprimer est du 16 mars.

La Médée de Longepierre, représentée en 1694, s’est maintenue au répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait complètement oublier celle de Corneille.

Épître

À MONSIEUR P. T. N. G.

Je vous donne Médée, toute méchante qu’elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l’art, qui doivent être fort mal entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au but que l’art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu’elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu’une chose soit agréable quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les mœurs ne soient plus mauvaises que bonnes ; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d’autres choses, que l’une fait souvent de beaux portraits d’une femme laide, et l’autre de belles imitations d’une action qu’il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n’est pas question si un visage est beau, mais s’il ressemble ; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu’elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple ; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n’est point par leur punition, qu’elle n’affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu’elle s’efforce de nous représenter au naturel. Il n’est pas besoin d’avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter : elles paraissent assez à découvert pour n’en faire envie à personne. Je n’examine point si elles sont vraisemblables ou non : cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître : il me suffit qu’elles sont autorisées ou par la vérité de l’histoire, ou par l’opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre ; j’espère qu’elles vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure,

Examen

EXAMEN.

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque ; et c’est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu’il y ait à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le chœur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devaient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu’elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu’aucune d’elles ait la moindre pensée d’en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu’il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du chœur, qui n’est pas toujours sur le théâtre, et n’y parle jamais aux autres acteurs ; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ces enchantements en place publique ; et j’ai mieux aimé rompre l’unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l’imiter en ce point.

Tous les deux m’ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu’il témoigne craindre chez l’un et chez l’autre, et dont il a d’autant plus de lieu de se défier, qu’elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu’il croit qu’elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.

J’ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j’y ai apportées : la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu’elle oblige Jason à la tirer d’elle par adresse ; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n’est pas tant un don qu’elle fait qu’un payement qu’on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent ; la seconde, en ce que ce n’est pas Médée qui demande ce jour de délai qu’elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l’injuste violence qu’il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même ; et la troisième enfin, en ce qu’après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l’épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s’en parer.

L’épisode d’Ægée n’est pas tout à fait de mon invention : Euripide l’introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l’assure d’une retraite chez lui à Athènes, en considération d’un service qu’elle promet de lui rendre. En quoi je trouve deux choses à dire : l’une, qu’Ægée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir ; l’autre, que, bien qu’il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu’elle se sera vengée, ce qu’elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu’au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Trœzène, pour consulter avec lui sur le sens de l’oracle qu’on venait de lui rendre à Delphes, et qu’ainsi Médée serait demeurée en assez mauvaise posture dans Athènes en l’attendant, puisqu’il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l’amour à sa fille Æthra, qu’il laissa grosse de Thésée, et n’en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d’intérêt à ce monarque dans l’action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l’enlever, afin qu’en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu’il lui en doit l’engage plus fortement à sa protection, et même à l’épouser, comme l’histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l’avoir déjà dit, et j’ajoute que ces personnages sont d’ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s’il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n’est pas aisé d’en trouver qui les ignorent pour les entendre : c’est ce qui m’a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il n’avoit rien appris de ce qui s’était passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie : comme elle n’est que d’intriques particulières, il n’est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent ; mais souvent il n’y a qu’une seule personne qui les puisse expliquer : ainsi l’on n’y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence.

Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d’important dans l’esprit, ils n’ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu’on leur vient raconter, et que c’est assez pour eux d’en apprendre l’événement en un mot ; c’est ce que fait voir ici Médée, qui, ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée prisonnier, ne veut point qu’on lui explique comment cela s’est fait. Lorsqu’on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s’intéresse que par un sentiment d’honneur, on prend le loisir d’exprimer toutes les particularités ; mais avant que d’y descendre, j’estime qu’il est bon, même alors, d’en dire tout l’effet en deux mots dès l’abord.

Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l’âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s’il y a la moindre apparence que l’un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu’on se propose.

J’oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle désagréable, que je conseillerois d’éviter ; ces grilles qui éloignent l’acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs ; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n’affoiblissent ni le spectacle ni l’action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius. J’ai voulu rendre visible ici l’obligation qu’Ægée avait à Médée ; mais cela se fût mieux fait par un récit.

Je serai bien aise encore qu’on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ : il l’accompagne jusque hors de la ville ; et c’est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l’éloigner de Créon et Créuse mourants, et n’en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu’ils ont tous trois une assez forte passion dans l’âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au-dehors ; c’est ce qui m’a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l’arrivée de Jason, afin qu’il n’eût à parler qu’à Créuse ; et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n’aye plus à qui s’adresser qu’à elle ; mais on auroit eu lieu de trouver à dire qu’il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n’eusse rendu raison de son éloignement.

J’ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j’ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m’étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n’eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres ; mais à dire le vrai, il n’a pas l’effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu’ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu’ils semblent l’avoir mérité par l’injustice qu’ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l’auditoire, qu’on excuse sa vengeance après l’indigne traitement qu’elle a reçu de Créon et de son mari, et qu’on a plus de compassion du désespoir où ils l’ont réduite, que de tout ce qu’elle leur fait souffrir.

Quant au style, il est fort inégal en ce poëme : et ce que j’y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j’ai traduit de Sénèque, qu’il n’est point besoin d’en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m’a donné le moyen d’amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j’ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.

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