Chapitre 1
LOn a autrefois appellé arts liberaux les sciences qu’on faisoit apprendre aux enfans dés leur jennesse ; pour les distinguer des arts mechaniques, ausquels s’appliquoient les personnes d’une condition servile, par un
esprit bas & mercenaire.
Saint Augustin n’approuve pas pourtant ce nom que les Payens, dit-il, qui estoient dominez par diverses cupiditez, ont donné aux connoissances humaines ; parce qu’il n’y a rien ny dans les fables impies, dont les Poëtes sont remplis, ny dans les mensonges pompeux & étudiez que les Orateurs nous étallent, ny dans les fausses subtilitez des Philosophes, qui convienne à nostre état de liberté.
On les appelle aussi tres-souvent humanitez, ou sciences humaines ; ou parce qu’elles adoucissent l’esprit ; ou parce que ceux qui ne les ont pas apprises, meinent une vie toute sauvage. Car s’ils s’ennuyent lors qu’ils sont seuls, à cause que leur esprit ne leur fournit rien, pour les entretenir ; ils ont souvent honte de se trouver aussi parmy les honnestes gens ; parce qu’ils sont obligez de demeurer avec eux dans le silence.
Et c’est ce qui fait dire à Platon, qu’un homme qui n’a pas esté élevé dans les études, est le plus fa- rouche & le plus indomptable de tous les animaux.
Les Peres de l’Eglise les ont nommées des sciences étrangeres, à cause qu’ils les croyoient peu convenables aux Chrétiens, qui doivent particulierement s’appliquer à la science du salut dans la lecture des livres sacrez. C’est ainsi que les appelle S. Gregoire, parlant de ceux qui abandonnant le soin qu’ils devroient prendre des choses du Ciel, tâchent de paroistre habiles dans ces sortes de sciences : Et loüant ailleurs S. Paulin de les avoir sçeuës parfaitement, il l’appelle, Hominem exterioribus studiis apprimè eruditum.
Or par le nom de sciences humaines, ou humanitez, l’on entend non seulement la Grammaire, la Rhetorique & la Logique, qui sont comme l’entrée & les premiers élemens des sciences : mais aussi les Mathematiques, l’Histoire & la Philosophie ; & particulierement la connoissance des Auteurs, tant anciens que modernes.
Les trois premieres sciences regardent le discours. Car la Gram- maire apprend à parler & à écrire correctement, & a pour but la pureté de la langue. La Rhetorique s’en propose l’embellissement & les richesses du discours, & se sert de figures pour s’énoncer avec plus d’agréement. Enfin la Logique apprend à bien penser, & à raisonner juste ; à pour fin la verité.
Les quatre autres sçavoir la Geometrie, l’Arithmetique, la Musique, & l’Astronomie, sont appellées Mathematiques, à cause que c’estoient les premieres sciences qu’on faisoit autrefois apprendre aux enfans.
Ciceron parlant de ces sciences, dit qu’elles nourrissent agreablement l’esprit des jeunes gens, qu’elles maintiennent les vieillars dans la joye, qu’elles servent d’ornement dans la prosperité, & d’asyle dans l’adversité ; elles divertissent dans la maison, & n’embarrassent point au dehors, ajoûte-t’il. Elles passent les nuits avec nous, elles nous accompagnent dans les voyages ; & enfin elles ne nous quittent pas dans le sejour que nous faisons à la campagne.
C’est ce qui a fait remarquer à Suetone dans la vie de Tibere comme un excez de cruauté, d’avoir fait oster à des Seigneurs qu’il avoit fait mettre en prison les livres ; dans la lecture desquels ils auroiens pû trouver quelque consolation. Outre que ces belles Lettres sont agreables, elles sont aussi utiles à toutes sortes d’états & de personnes.
L’homme sage, dit Cassiodore, apprend par elles à devenir encore plus sage qu’il n’estoit ; l’homme de guerre y trouve des raisons & des exemples qui contribuënt à affermir de plus en plus son courage. Le Prince y apprend la maniere de conduire ses Sujets avec équité & moderation. Enfin il n’y a point d’état & de condition dans le monde, que la connoissance des belles Lettres ne releve infiniment & à laquelle elles ne soient tres-utiles. Desiderabilis est eruditio litterarum, qua naturam laudabilem eximiè reddit ornatam. Ibi prudens invenit unde sapientior fiat ; ibi bellator reperit unde animi virtute roboretur. Inde Princeps accipit quemadmodum populos sub æqua- litate componat : nec aliqua in mundo potest eße fortuna, quam litterarum non augeat gloriosa notitia.
Non seulement les sciences humaines sont agreables, en quelque âge & en quelque condition qu’on soit ; mais on peut encore dire avec Isocrate, qu’elles sont particulierement avantageuses à ceux qui n’ont guere de biens, & que c’est une des meilleures provisions qu’ils puissent faire pour leur vieillesse, σέσαιω’ πριν τῶν ἀλλῶν κτημάτων η σοφία..
Cela estant donc ainsi, les jeunes gens ne sçauroient rien faire de plus avantageux pour eux, que de s’y appliquer, tandis qu’ils en ont le temps, & que leurs esprits ne sont pas encore distraits par les soins & les affaires temporelles ; puisqu’elles sont comme le fondement de toute l’érudition ; particulierement s’ils ont envie d’étudier en Theologie, & s’ils desirent acquerir une parfaite intelligence des Écritures, des Conciles & des Peres. C’est pourquoy Saint Gregoire de Nysse loüe Saint Basile son frere d’avoir sceu parfaitement les sciences humaines, & la Rhetorique ; dont pourtant il ne faisoit pas, dit-il, son principal ; mais seulement son accessoire. In artibus & disciplinis secundariam dun taxat curam operamque ponebat ; hoc nimirum fructus ex illis colligens, ut earum adjumento ad nostram Philosophiam uteretur.
Le Pape Saint Gregoire les compare à un marche-pied qui doit servir à nos esprits pour les élever à des sciences plus sublimes & plus élevées.
Saint Augustin dit aussi à ce sujet, qu’il ne faut s’arréter aux Auteurs profanes que par necessité ; & comme l’on s’arrête dans une hôtellerie en voyageant : Non habitandi electione, sed itinerandi necessitate. Et en effet leur lecture sert infiniment pour faire bien entendre les endroits qui sont difficiles, embarassez, & obscurs dans la Sainte Ecriture, dont il faut d’abord s’appliquer à bien connoistre le sens litteral.
Chapitre 2
LEs Peres de l’Eglise n’ontpas crû les belles Lettres absolument necessaires au salut, comme le disent Saint Bernard & S. Gregoire. « Nous sçavons bien, dit ce grand Pape en parlant de Saint Sanctule, que cét homme qui s’exposa à la mort pour sauver la vie à un Diacre, ne sçavoit quasi pas les premiers elemens des belles Lettres ; & qu’il n’estoit pas mesme fort instruit dans les preceptés de la Loy : mais parce que la charité en est la plenitude, il l’a observée toute entière, en aimant bien Dieu & le prochain. Après cela comparons son ignorance sçavante avec nostre science ignorante, & nous verrons que son ignorance a infiniment surpassé nos lumieres. Nous nous meslons de faire de beaux discours sur les vertus, tandis que nous en sommes vuides : & estant comme au milieu d’un beau jardin plein d’arbres chargez de fruits, nous ne faisons que nous repaistre de la bonne odeur qui en sort, sans nous en nourrir ; au lieu que ce saint homme ne songeoit qu’à se remplir du fruit des vertus, sans se mettre en peine d’en faire des discours. »
Ils les ont neanmoins fort estimées ; & il paroist mesme dans leurs ouvrages que plusieurs d’entr’eux les ont sçeuës parfaitement.
Et en effet Saint Hierosme dit qu’Origene interpretoit aux Payens les Auteurs profanes, pour avoir occasion de leur parler de la Foy, & de leur en expliquer les mysteres. Ut sub occasione secularis litteraturæ in fide Christi eos institueret.
Et Eusebe ajoûte qu’il exhortoit ceux qui n’avoient pas encore l’esprit assez ouvert à s’appliquer à leur lecture ; en leur disant, qu’elle leur serviroit beaucoup pour l’intelligence des livres saints.
Il falloit bien aussi que Saint Apollinaire, Saint Basile le Grand, Saint Gregoire de Naziance y excellassent, puisque. Sozomeme rapporte que ce fut la haute reputation de ces deux Saints, qui porta Julien l’apostat à faire defense aux Professeurs Chrétiens d’enseigner les Auteurs profanes. Offenderunt eum non mediocriter Basilius & Gregorius Cappadoces, qui temporis illius Rhetores superabant.
Tertullien, Arnobe, Minutius Felix, Saint Cyprien, Saint Augustin, Saint Hierosme, Saint Ambroise, S. Paulin ; & une infinité d’autres qui ont deffendu l’Eglise avec tant d’éloquence & de succez, ne se seroient pas aussi rendus si admirables par la beauté de leurs écrits, s’ils n’avoient lû les Auteurs profanes avec beaucoup d’application.
On peut apporter trois raisons qui semblent les y avoir engagez.
La premiere est, que pour bien refuter les erreurs des Payens, il falloit les sçavoir parfaitement ; outre qu’il estoit avantageux de se servir de leurs propres paroles, pour les combattre eux-mèmes plus fortement, comme David se servit de l’épée de Goliath pour luy couper la teste.
D’ailleurs, pour defendre la verité contre les insultes & les empor- temens furieux de ceux qui osoient l’attaquer, il ne suffisoit pas d’avoir beaucoup de pieté & de zele ; mais il falloit encore que ce zele für soûtenu par une éloquence vive & animée, qui pût les confondre. Quis audeat dicere, adversus mendacium in dissensionibus suis inermem debere consistere veritatem, dit S. Augustin.
La seconde raison qui me semble avoir obligé les Peres de l’Eglise à bien lire les livres des Payens, a esté pour faire voir à tout le monde la bassesse de leurs sentimens & leurs impertinentes réveries. Car comme l’obscurité des ombres fait paroistre la lumiere avec bien plus d’éclat ; aussi rien n’a tant servi à relever la solidité de nostre Religion & l’excellence de nos mysteres, que la comparaison que les Peres en ont faite avec l’impureté & les ridicules ceremonies des festes Payennes.
On peut dire pour une troisieme raison, qu’il a fallu enlever aux Payens plusieurs véritez, dont ils estoient les injustes possesseurs, pour les rendre à l’Église, à laquelle elles appartenoient. Si quis fortè vera & fidei nostra accommoda dixerunt Ethnici ; ab iis tanquam ab injustis poßessoribus in usum nostrum vindicanda sunt. Et c’est là proprement dépoüiller les Egyptiens & employer leurs richesses à l’ornement du Temple, comme parle S. Gregoire de Nysse
Il est vray que les Peres de l’Eglise ont aussi quelquefois blâmé les Lettres humaines : 1. à cause des mauvais effets qu’elles produisent pour l’ordinaire dans ceux qui s’y appliquent ; car elles leur dessechent le cœur, elles leur remplissent l’esprit de mille sottises, & d’une insupportable vanité ; Enfin elles les rendent presomptueux, amateurs d’eux-mesmes, & grands parleurs. Ista liberalium artium consectatio molestos, verbosos, & sibi placentes facit, dit Seneque. 2. C’a esté à cause de la comparaison qu’ils en ont faite avec les Saintes Ecritures, à la lecture desquelles ils ont crû que les Chrétiens devoient employer tout leur temps.
« L’on n’apprend pas dans les livres des Payens la veritable pieté, dit Saint Augustin : c’est à dire la maniere dont il faut honorer Dieu ; d’où se doivent tirer tous les devoirs de la bonne vie. » Apud eos vera pietas, id est verus Dei cultus, unde omnia recte vivendi duci debent officia, non invenitur.
« Les metamorphoses ridicules qui s’y trouvent, leurs mensonges, leurs imaginations vaines & folles, leurs. niaiseries, & leurs dogmes pleins d’orgüeil leur ont aussi fait croire que la connoissance de ces choses. ne meritoit pas qu’on luy donnât le nom de science. » Absit omnino, ut istorum hominum vanitates & insania mendaces, ventosa nuga & superbus error, recte libertales artes nominentur, hominum scilicet infelicium, qui Dei gratiam, qua sola liberamur de corpore mortis hujus, non cognoverunt.
Saint Paulin se plaint dans une Lettre qu’il écrit à un de ses amis, « qu’il est tout plein de fleurettes qu’il a ramassées dans les Poëtes, qu’il est abondant en riches expressions, & en traits d’éloquence, qu’il a tirez des Orateurs ; & qu’il trouve assez de temps pour se remplir l’esprit des diverses opinions des Philosophes ; cependant qu’il n’en peut trouver pour apprendre à devenir bon Chrétien. » Vacat tibi ut Philolosophus sis, non vacat ut sis Christianus.
« Changez, ajoûte-t-il, changez plûtost de conduite, & laissez là ce faux plaisir que vous trouvez dans ces sortes d’études si inutiles. Fuyez ces Autheurs profanes, comme Ulysse fuyoit ces peuples de l’Affrique, à qui la douceur d’une herbe appellée Lothos, ostoit le souvenir de leur patrie, & le desir d’y retourner. »
C’est une chose deplorable, dit un Concile d’Angleterre parlant de ce que nous voyons arriver en nos jours, « qu’il se trouve si peu de personnes qui soient touchées d’un amour sincere pour la science sainte, & qui veüillent se donner tant soit peu de peine pour la bien apprendre : Au lieu de cela l’on s’occupe dans la jeunesse à mille choses vaines ; l’on se laisse emporter au desir d’une gloire frivole ; & par un funeste égarement d’esprit l’on fuit l’instabilité de la vie presente, sans s’arrester assidument à l’étude des saintes Ecritures. C’est pourquoy le Concile ordonne qu’on arreste la legereté des jeunes gens, & qu’on les applique dans les Ecoles à leur inspirer l’amour des saintes Lettres ; afin que s’y estant rendus habiles, ils deviennent propres à rendre à l’Eglise toutes sortes de services. »
Chapitre 3
LEs études ont leurs commencemens de mesme que tous les autres arts. Et comme les corps les plus vigoureux ont eu besoin d’user d’abord de lait, & d’estre mis dans le berceau dés leur enfance ; ainsi ceux qui sont devenus les plus grands Orateurs, ont begayé lors qu’ils estoient encore petits, ont eu de la peine à lire, & ont esté obligez d’apprendre comme les autres les premiers elemens des sciences.
Pour proceder toûjours avec quelque ordre, je vay icy distribuer comme en trois differentes classes tous ceux qui étudient ; afin de leur proportionner les conseils qui pourront, comme je crois, leur estre utiles.
La premiere classe où je mettray les petits qui commencent d’étudier, pourra aller jusqu’à la troisiéme des Colleges de ce temps.
La seconde ira depuis la troisiéme jusqu’à la Rhetorique.
Je parleray, pour ce qui regardera la troisiéme, des choses ausquelles doivent s’appliquer ceux qui veulent devenir veritablement sçavans ; Ensuite de quoy je diray en peu de mots quelque chose de ce qui regarde la lecture des bons Auteurs tant Latins que Grecs. Commençons par ce qui regarde les petits enfans.
LEs Anciens ne s’accordent pas sur ce point. Strabon parlant des Brachmanes (Philosophes In- diens) témoigne qu’ils donnoient des Maistres à leurs enfans quelque temps aprés leur naissance, & qu’ils les changeoient à mesure qu’ils avançoient en age. Cette conduite semble quasi autorisée par la Sainte Ecriture, quand elle dit, qu’il faut commencer à instruire les enfans dés qu’on les a ostez de la mammelle. Quem docebit scientiam ? ablactatos à lacte, avulsos ab uberibus.
Quintilien est d’avis qu’on commence à travailler à l’éducation des enfans tout le plûtost qu’on peut. Car pourquoy mépriser, dit-il, le profit qu’ils peuvent faire, avant mesme l’âge de 7. ans, quelque petit qu’il puisse estre ? & pourquoy ne pas gagner sur ce temps-là tout ce qu’on peut gagner ? Outre que les premiers commencemens des études n’ont particulierement besoin que de memoire, qui excelle d’ordinaire dans cet âge.
Pour parler donc en general, on peut dire que c’est environ l’âge de 7. ans qu’il faut commencer tout de bon à travailler à l’instruction des enfans ; supposant neanmoins qu’ils sçachent déja lire & écrire ; parce qu’alors ils sont d’ordinaire capables d’une application assez grande & assez solide.
Plutarque parlant dans la vie de Lycurgue, de la maniere dont en usa le sage Legislateur, pour établir dans Sparte cette admirable discipline, qui a rendu cette ville si florissante ; témoigne qu’on ostoit les enfans aux parens, des qu’ils estoient parvenus à cet âge, pour les élever tous ensemble : & ils appellent cette éducation l’apprentissage de leur soûmission & de leur obeïssance, μελετην ευπειθείς.
On peut donc inferer de-là, combien on doit blâmer la tendresse déraisonnable & cruelle de certains parens, qui croient faire beaucoup pour leurs enfans, en les laissant jusqu’à l’âge de douze ou treize ans entre les bras & les caresses souvent peu honnestes des nourrices & des gouvernantes ; sous prétexte que ce seroit préjudicier à leur santé, que de les appliquer plûtost à l’étude. Quidam parentes crudeli misericordia & iniqua benevolentia pueros ad ipsam usque pubertatem inter nutricum blanditias ac feminarum lusus ineptiasque parum castas detinendos censent ; dictitantes primam etatem teneriorem eße, quàm ut studiorum laboribus sit idonea.
POur commencer à apprendre à lire aux enfans, il leur faut bien faire remarquer les diverses figures & caracteres des lettres, pour ne pas confondre p. e. un b. avec un p. & le p. avec le q.
Il faut leur faire distinguer les voyelles d’avec les consonnes, & leur montrer que les syllabes se font de l’union des unes avec les autres ; que les mots se composent de la jonction des syllabes ; & qu’enfin les periodes & les discours mesmes ne sont que plusieurs mots bien arrangez ensemble.
Il faut prendre garde que les en- fans soient toûjours, en lisant, dans une posture bien-seante ; c’est à dire, qu’ils n’ayent pas les pieds de travers ; qu’ils tiennent la teste droite ; qu’ils ne fassent pas de grimaces de la bouche ; & qu’ils ne l’ayent ny trop ouverte, ny trop fermée. Parce qu’on est toûjours choqué de ce qui n’est pas dans l’état où il doit estre. Nihil placere potest quod non decet.
Il faut d’abord les faire lire fort doucement jusqu’à ce que l’usage & l’accoûtumance leur ait fait acquerir la facilité de lire plus vîte, & sans se méprendre. On les recule tres-souvent, en pensant les avancer, quand on les presse trop ; parce qu’hesitant à chaque mot, ils s’accoûtument à les repeter d’une maniere qui choque & qui est tout à fait desagreable.
Il leur faut faire prononcer chaque mot distinctement, & d’un ton de voix intelligible, sans begayer, sans parler du fond du gosier, ny aussi entre les dents. Car ces petits defauts & plusieurs autres semblables devien- ment ensuite incorrigibles si on les neglige d’abord. Multa lingua vitia nisi primis eximantur annis, inemendabili in posterum pravitate durantur.
Pour rendre la lecture agreable, il faut les accoûtumer à faire les mediations & les pauses necessaires, lorsque le sens est parfait ; & éviter autant qu’il se peut la monotonie ; il faut, dis-je, les acoûtumer à faire voir en haussant & en baissant quelque fois la voix, qu’ils entendent le sens de ce qu’ils lisent ; sur tout quand ce sont des vers, ausquels on doit toûjours donner la cadence.
Je ne puis m’empescher de remarquer icy comme en passant, la methode dont j’ay vû une bonne fille se servir à la campagne, pour apprendre à lire en peu de temps à 30 ou 40 petites filles qu’elle instruisoit.
Les ayant distribuées en trois differentes bandes, selon qu’elles étoient plus ou moins avancées, elle les prenoit l’une aprés l’autre, en leur faisant prendre à toutes en leurs mains le mesme livre. Et tandis qu’une lisoit tout haut cinq ou six li- gnes, les 10 ou 12 autres lisoient la mesme chose, & profitoient ainsi de ce qu’on disoit à la premiere. Ensuite elle en faisoit lire une autre encore autant. Et de cette maniere lisant toutes à leur tour trouvoit qu’au lieu de 10 ou 12 lignes qu’elles eussent pû lire chacune pour leur leçon ordinaire, elles en lisoient soixante ou quatre-vingt. Ensuite elle faisoit la mesme chose pour les autres moins avancées ; & l’experience faisoit voir qu’en moins de 3. mois de petites filles de 6. ans apprenoient à lire parfaitement.
Il vaut mieux pour apprendre à lire aux enfans se servir de livres François que de ceux qui sont Latins. Car comme ils entendent leur langue naturelle, ils comprendront avec bien moins de peine ce qu’ils liront en cette langue, qu’en une autre, dont ils n’ont encore aucune idée. Et en effet, c’est une regle generale, qu’il faut toûjours autant qu’on peut, faciliter toutes choses aux enfans. A facilioribus ad difficiliora, à notis ad ignota semper procedendum est.
Il est aussi avantageux de leur faire apprendre à bien écrire : rien n’est si agreable à tout le monde, ny si necessaire aux personnes de qualité, qui sont souvent obligez de faire sçavoir de certaines choses dont ils ne doivent pas mesme faire confidence à leurs meilleurs amis. In epistolis secretis & familiaribus delectabit ne hoc quidem neglectum reliquiße, dit Quintilien.
C’est pourquoy il les faut accoûtumer à écrire d’un caractere assez gros ; à bien former & arrondir toutes leurs lettres en y gardant toûjours une juste proportion, & prenant garde à toutes les choses qui peuvent contribuer à rendre une écriture nette, lisible, & agreable.
Pour réüssir à cela l’on peut user de transparentes, qui donnent le moyen de former ses lettres sur celles qu’on prend pour modeles.
Comme il faut ménager adroite- ment tout ce qui peut servir au veritable bien des enfans, il faut tâcher de leur donner toûjours pour leurs exemples quelque sentence de l’Ecriture, ou quelque belle maxime de morale, dont ils puissent se ressouvenir toute leur vie. C’est encore un des conseils de Quintilien.
Il faut aussi leur faire remarquer en lisant, comment les mots s’écrivent, ce qui s’appelle orthographie.
Quintilien veut qu’on écrive comme l’on parle ; parce que l’écriture est la depositaire des paroles, & qu’elle doit toûjours exprimer ce que nous disons. Tous neanmoins ne sont pas en cela de son sentiment.
QUand les enfans sçavent bien lire, & passablement écrire ; il faut commencer à leur apprendre à decliner toutes sortes de noms, & à conjuguer toutes sortes de verbes ; sans discontinuer cet exercice, jusqu’à ce qu’ils sçachent cela tres-parfaitement.
Ce sont là les premiers principes, ou les premiers elemens de la Langue Latine ; parce que tous les discours ne sont composez que de noms & de verbes, comme de leurs principales parties. Et il ne faut pas negliger cela, sous pretexte que c’est peu de chose en comparaison de ce qui doit suivre. Minora ista si negligas, erit majoribus locus, dit Quintilien dans la Preface de ses Institutions.
Il faut aprés cela leur bien faire apprendre les genres, les declinaisons, les preterits & supins, & les plus importantes regles de la Syntaxe.
Quand on veut bâtir un Palais, l’on ne prepare pas d’abord le marbre, le porphire, l’azur, & tout ce qui doit contribuer à son enrichissement & à sa magnificence ; mais l’on ne travaille qu’à ses fondemens, à en élever les murailles, & à en mettre le toit. Tout de mesme lors-qu’on desire bâtir le Palais de l’érudition dans l’esprit d’un enfant, il faut d’abord luy bien faire apprendre tous ces principes, qui en sont comme les fondemens, sans lesquels tout ce qu’on entreprendra de bâtir des- sus, tombera infailliblement par terre. Hæc fundamenta nisi fideliter jeceris, quidquid superstruxeris corruet, dit Quintilien.
Et en effet, il est impossible de bien réüssir dans la Philosophie, dans la Medecine, dans la Jurisprudence, comme aussi dans la Theologie, si l’on n’est bon Grammairien ; & l’on ne peut estre bon Grammairien, si l’on ne sçait bien ses premiers principes. Ad ullius rei summum nisi præcedentibus initiis non pervenitur.
Dés que des enfans sçavent donc passablement toutes leurs regles, il faut leur mettre entre les mains ces livres, qui passent pour les plus aisez :
Les Fables de Phedre, les Captifs de Plaute, les Paradoxes de Ciceron, les 3. Comedies de Terence.
Ces Auteurs sont les plus purs en leur langue originale & la traduction n’en est pas moins élegante que fidele.
A la verité le Phedre est un peu fort pour de petits enfans qui commencent ; quoy qu’il soit tres-agrea- ble & tres-divertissant : Et il seroit à souhaiter que quelqu’un eût voulu se donner la peine de travailler p. E. sur les Colloques d’Erasme, que Vives juge tres-propres pour cela. Erasmi Colloquia non modo utilitatem, sed & voluptatem quoque habent haud sane exiguam. Mais c’est une necessité, faute d’autres, de s’en servir ; en attendant qu’on aye quelque chose de meilleur.
Quand ils commencent un peu à expliquer, on peut leur donner pour Historiens Æmilius Probus, Severe Sulpice, ou Justin.
Quoy qu’une infinité de choses leur échappent, parce qu’ils ne sont pas encore en état de connoistre la beauté & la délicatesse de ces Auteurs, ils ne doivent pas pourtant se rebuter & se décourager. Une deuxiéme, ou même une troisiéme lecture achevera ce que la premiere n’aura fait seulement qu’ébaucher.
CHaque Science a ses regles & sa methode. Nulla ars, nulla disciplina sine methodo rectè tradi potest.
J’appelle methode une voye & une maniere facile pour apprendre ce qu’on ne sçait pas, & mieux, & en moins de temps. Cette methode est comprise en des regles qui doivent estre autant qu’il se peut, fort courtes & fort aisées.
Elles doivent, dis-je, estre fort courtes pour ne pas surcharger la memoire des enfans. Quidquid præcipias esto brevis.
Elles doivent aussi estre tres-aisées, parce qu’autrement elles ne pourroient faciliter l’intelligence de ce qu’on ne sçait pas. Via opus est incipientibus, sed ea plana & ad ingrediendum expedita, dit Quintilien l. 8. c. 1.
Ces principes estant supposez, il est aisé, ce me semble, de decider la question.
Il y a des personnes qui prétendent qu’on doit se servir des regles Latines de Despautere, pour apprendre aux enfans les Genres, les Declinaisons, &c. Et ils disent pour leurs raisons, que leurs ayeuls les ayant apprises, cette ancienne coûtume leur tient lieu d’une loy, qu’ils font conscience de violer. Sentientibus jam optima una res impedimento est, quod longa consuetudo aliter docendi fecit legem. Comme s’il falloit avoir d’autres veuës dans l’éducation des enfans, que leur soulagement, & leur progrez dans les études. Or ce n’est, ce me semble, ny les soulager, ny leur faciliter le moyen d’apprendre ces regles, que de se servir du Despautere, qui est un Livre Latin difficile, & mesme assez souvent peu intelligible en plusieurs endroits.
Et en effet, il est inoüi, par exemple, que pour apprendre l’Espagnol, Italien, ou l’Allemand, on se soit jamais servi de regles Espagnoles, Italiennes, ou Allemandes ; puisque ce seroit faire voir en mesme temps par une manifeste contradiction, qu’on sçait ces langues, & qu’on ne les sçait pas. Car on ne les sçauroit pas ; puis qu’on suppose les vouloir apprendre par ces regles ; & il faudroit pourtant les sçavoir, pour entendre ces regles, qui seroient conceuës en ces langues.
Que si donc l’on n’en use pas d’ordinaire ainsi à l’égard des personnes déja avancées en âge, & qui ont l’esprit & le jugement tout formé ; que ne doit-on pas faire à l’égard des enfans, qui n’ont encore aucune ouverture d’esprit ; & qui sont tres-souvent aussi peu capables d’entendre les regles de Despautere par elles-mesmes, que l’Hébreu & le Syriaque.
Sur quoy il est bon d’observer icy 1. que ces regles n’ont commencé à estre en usage, qu’au temps que la Langue Latine estoit encore tout à fait communejen France. Car on voit dans les Registres du Parlement de Paris, que tous les actes publics se sont toûjours faits en Latin jusqu’au temps de François I. Or Despautere natif de Ninoüe en Flandre, n’a publié son ouvrage qu’en 1510 ? c’est à dire cinq ans avant que François I parvint à la Couronne. Mais l’état des choses est tout à fait changé : Car tout se fait presentement en François, & le Latin n’est plus que pour les Sçavans.
La seconde reflexion qu’il faut faire est que ce livre a ausi ses defauts ; & ce qui en est une preuve convaincante, c’est que 60. ans seulement aprés qu’il eut esté publié, le Concile de Malines les ayant reconnus, il y fut ordonné qu’on les corrigeroit ; à quoy fut employé Verepée Chanoine & Principal du College de Boisleduc, qui y travailla effectivement avec tant de succez, que son ouvrage fut depuis receu par la plupart des Ecoles de Flandres.
L’Université de Paris a aussi reconnu ces defauts, puis qu’elle ne s’y est jamais arrestée tout à fait ; comme l’on peut voir par une infinité de changemens qui s’y sont faits de temps en temps.
Car sans parler des anciennes corrections, nous avons veu de nostre temps celle de Behourt, qui a eus quelque cours ; celle de Dupleix, qu’il intitula, Joannis Despauterii Gram- matica Regia, à cause qu’il la presenta au Roy Loüis XIII. Depuis ce temps-là il y en a encore eu une, intitulée, Joannis Despauterii renovata Grammatica.
Aprés tous ces changemens n’a-t’on pas bonne grace de nous dire, qu’on ne doit rien innover dans la maniere d’instruire les enfans ? outre qu’il n’est pas de la prudence de rejetter une chose, sous prétexte qu’elle est nouvelle, si d’ailleurs elle se trouve fort utile.
Et en effet, il seroit bien difficile de persuader presentement aux Marchands François, Hollandois, & Anglois, qu’ils feroient bien pour aller aux Indes, de prendre la route que suivoient autrefois leurs Ancestres, au lieu de s’arrester au chemin qu’on a trouvé depuis un siecle, qui est incomparablement plus court & plus aisé.
Je dis la mesme chose en cette rencontre : Je suivrois bien volontiers la methode de nos Anciens ; mais comme j’en ay trouvé une plus facile & plus commode, je m’y arresteray. Ceux qui avant nous ont tra- vaillé à nous faire des regles, ne sont pas nos Maistres, pour nous imposer la necessité de les suivre mais ils sont seulement nos guides ; & ils ne nous obligent de marcher sur leurs pas, qu’en tant que nous trouvons que cela nous est avantageux. Ego vero utarvia veteri. Sed si propiorem invenero, hanc muniam. Qui ante nos ista invenerunt, non domini nostri, sed duces fuerunt. Patet omnibus veritas.
L’ON compare d’ordinaire l’ame des enfans à une table raze, sur laquelle on peut tracer toutes sortes de figures ; ou bien à une cire molle, qui est susceptible de toutes les impressions qu’on luy veut donner. D’où il s’ensuit qu’il est important de remplir d’abord leur esprit des plus pures lumieres de la verité, & des plus solides maximes de la morale ; puisque les unes doivent estre durant toute leur vie les principes de leurs raisonnemens ; & que les autres doivent estre les regles de toute leur conduite ; sans quoy il ne faut pas s’attendre de voir jamais dans eux ny justesse d’esprit, ny droiture de cœur ; qui sont pourtant les deux excellens fruits que doit produire la bonne éducation.
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