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IL ne suffit pas à des Chrétiens d’avoir procuré dans le Baptême l’auguste qualité d’Enfans de Dieu, à ceux, à qui ils ont donné la vie ; & mesme d’avoir pris tout le soin possible de les bien faire instruire. Il leur reste encore bien des choses à faire pour remplir l’éten- duë de leus obligations. Et c’est ce qui fait dire à un Poëte Grec, que le mariage est une source de continuelles peines, de chagrins & d’inquietudes. Παιδῶν ἡ λύπη, φροντίς, φόβος οὐδὲν πέρας ἔχει..
Je n’ay pas dessein d’exposer icy en détail quelles sont ces obligations ; mais je vas seulement en marquer quelques-unes ; pour faire connoître aux parens, qu’ils ne doivent pas discontinuer de veiller sur leurs enfans, jusqu’à ce qu’ils les voyent bien affermis dans la vertu ; comme un Jardinier ne cesse pas d’arroser de jeunes arbres, jusqu’à ce qu’ils ayent entierement pris racine, comme parle S. Gregoire. Nos cum arbusta plantamus, tamdiu eis aquam infundimus, quoadusque ea in terra coaluisse videmus.
Chapitre 1
Les parens ne doivent aimer leurs enfans qu’en Dieu, & pour Dieu.
L’ON peut distinguer deux sortes d’amours dans les parens, dont
l’un est purement naturel, & l’autre est tout Chrétien.
Le premier, qui n’est que trop ordinaire, les attache à leurs enfans par des liens si forts, qu’ils ont souvent bien de la peine à les rompre.
C’est luy qui les leur fait aimer tout contrefaits qu’ils font, & qui leur fait chercher avec tant d’empressement les moyens de les bien établir dans le monde.
« Les souhaits de la plupart des meres, dit un ancien Commentateur de saint Matthieu, ne tendent qu’à voir leurs enfans bien à leur aise durant cette vie ; sans se soucier de ce qui leur peut arriver dans l’autre, s’ils ne servent pas Dieu. C’est ce qui porte les unes à leur acheter des charges dans les armées, & les autres à leur procurer des emplois honorables dans les Cours des Princes ; & il y en a tres-peu, qui pensent à leur gagner les bonnes graces du Roy du Ciel ; Elles s’affligent quand elles les voyent pauvres ; & elles ne jettent pas le moindre soûpir, quand elles les voyent offenser Dieu. Ainsi elles font voir qu’elles sont les meres de leurs corps, & non pas de leurs ames. »
Saint Augustin se plaint d’une semblable conduite que son pere avoit gardée en son endroit. « Comme il ne formoit sur moy que des desseins & des prétensions imaginaires, dit-il, il ne se mettoit nullement en peine, ô mon Dieu, que j’avançasse dans vostre crainte, à mesure que j’avançois en âge, ny que je fusse chaste. Mais il ne desiroit autre chose, sinon que je fusse éloquent, & que je sceusse composer un discours fleuri ; cependant que j’etois moy-mesme une terre deserte & infructueuse. » Non satagebat pater qualis crescerem tibi, aut quam castus essem, dummodo essem disertus ; vel desertus potius à cultura tua, Deus meus.
Enfin, c’est cet amour qui porte les parens à preferer aux autres ceux de leurs enfans, en qui ils voyent des qualitez plus avantageuses pour le monde, sans considerer que c’est jetter les semences d’une funeste division dans leurs familles par ces demonstrations indiscrettes d’une bien-veillance trop affectée.
Ce n’est pas que les parens fassent mal d’aimer davantage ceux de leurs enfans qui sont les plus vertueux, & qui ont plus d’excellentes qualitez que les autres. Mais je dis qu’il peut estre dangereux de trop témoigner au dehors cette distinction & cette preference.
Et en effet, si une simple robbe que Jacob donna à Joseph, un peu plus belle que celle de ses autres freres, excita dans eux une si horrible aversion, qu’ils conspirerent contre luy, & qu’ils devinrent quasi ses assassins ; faut-il s’étonner si une terre, une charge, ou quelqu’autre chose donnée à celuy qui est plus aimé que les autres, fait souvent naistre entre des enfans des inimitiez irreconciliables.
Les parens doivent donc demander à Dieu qu’il détruise dans eux cet amour déreglé ; & qu’il leur en donne un autre tout Chrétien.
« Parens, dit S. Augustin, n’aimez que Jesus-Christ dans vos enfans. C’est là cette charité divine, qu’il vous ordonne d’avoir pour eux. Car que leur servira pour l’eternité cer amour passager, & de peu de durée, que vous leur faites paroistre. » In filiis vestris nonnisi Christum diligatis. Ipsa enim est illa charitas divina. Nam quid eis proderit transitoria, & mortalis charitas vestras.
C’est ainsi que les Saints en ont usé. S. Gregoire de Nazianze parlant de ses parens, dit que « la grace étoufoit dans leurs cœurs tous les sentimens de la Nature, & qu’ils aimoient bien plus Jesus-Christ dans leurs enfans, qu’ils n’aimoient leurs propres personnes. Φιλόχριστοι πλέον ἢ φιλόπαιδες.. »
« Tout l’avantage qu’ils esperoient donc tirer du soin qu’ils prenoient de les bien faire instruire, ajoûte-t’il, estoit de les rendre dignes du nom de Chrétiens, qu’ils avoient l’honneur de porter, & de leur procurer dans le Ciel une place parmy les Saints. »
C’est cet amour qui fait sincerement haïr aux parens toutes les mauvaises inclinations qu’ils voyent dans leurs enfans, & qui leur fait embrasser tous les moyens possibles pour les en corriger.
C’est cet amour qui leur fait rechercher pour eux, non les emplois les plus relevez de l’Eglise, ou du monde ; mais ceux où ils pourront mieux servir Dieu, & faire leur salut.
Enfin c’est cet amour qui leur met toûjours dans le cœur, & souvent mesme dans la bouche cette belle priere que saint Paul faisoit pour les Habitans de la ville de Philippes. Dieu m’est témoin avec quelle tendresse je vous aime dans les entrailles de J. C. & ce que je luy demande, est que vostre charité croisse de plus en plus en lumiere, & en toute intelligence ; & que vous marchiez jusqu’au jour de Jesus Christ, sans que vostre course soit interrompüe par aucune chûte.
Chapitre 2
LA vigilance des parens à l’égard de leurs enfans, ne consiste pas seulement à prendre soin de la conservation de leur innocence, tandis qu’ils sont encore jeunes ; mais elle doit s’augmenter à mesure qu’ils croissent en age ; tant pour arrester les saillies de l’inclination qu’ils ont au mal ; que pour fortifier de plus en plus celle qu’ils ont au bien & à la vertu.
C’est ce qui fait avancer à S. Augustin cette belle maxime ; qu’un pere doit faire dans sa maison la fonction & l’office d’un Evesque.
» L’Evesque, dit-il, est ainsi appellé, parce qu’il prend garde à tout ce qui se passe dans son Diocese, & qu’il y donne l’ordre necessaire. Faites la mesme chose dans vos maisons, tâchez pour l’amour de Dieu de procurer la vie eternelle à vos enfans, & à vos domestiques. Donnez-leur à tous de salutaires conseils. Instruisez-les, exhortez-les, reprenez-les, & établissez chez vous un bon ordre, & une bonne discipline, & de cette maniere vous ferez la fonction d’un bon Evesque, & vous servirez Jesus-Christ pour vivre ensuite eternellement avec luy.
» Dans l’horrible corruption qu’on voit à present regner dans le monde, dit-il encore en un autre endroit en parlant aux peres, appliquez-vous à la conduite de vostre famille. Il est de nostre devoir de vous dire dans l’Eglise ce que vous devez faire ; mais il est du vostre d’établir un si bon ordre dans vos maisons, que vous puissiez rendre à Dieu un bon compte de tous ceux qui vous sont commis. »
Or cette vigilance des parens sur leurs enfans doit produire ces bons effets.
1. Leur donner toûjours de bonnes instructions, & de bons exemples. 2. Les empescher de hanter de mauvaises compagnies. 3. Leur donner quelque employ conforme au dessein qu’ils ont sur eux, pour ne les pas laisser vivre dans une faineantise honteuse. 4. Les empescher d’aller au bal, & à la Comedie, où la vanité & la pompe du monde paroissent avec plus d’éclat, & où le demon prend occasion de faire aux ames mille dangereuses blessures.
Chapitre 3
MEs Freres, dit S. Augustin, ayez grand soin de vos enfants, aprés les avoir regenerez par la foy, & par les eaux sacrées du Baptesme. Faites votre devoir : Car si aprés cela ils sont méchans, & s’ils méprisent vos avertissemens, & vos corrections Dieu qui ne punit, & ne recompense les hommes que selon leurs merites, sçaura bien recompenser vostre vigilance, & punir leur desobeïssance. »
Les parens ont donc grand interest de les bien instruire, s’il les aiment & sur tout de les fortifier contre les préventions du monde. Car comme un vaisseau qui va s’exposer à la fureur des vents, & à la violence des tempestes, a plus besoin d’estre bien équipé & pourvû de vivres, que celuy qui reste dans le port. Ainsi un enfant qui est sur le point d’entrer dans le monde, a bien plus de besoin d’estre instruit, qu’un novice qui est dans une Religion bien reglée.
Saint Ambroise parlant à des meres Chrétiennes, fait voir combien elles doivent estre éloignées de cette mollesse, qui n’est que trop ordinaire parmy celles de leur sexe.
« Meres, dit ce grand Saint, févrez vos enfans ; aimez-les, & priez Dieu pour eux qu’il leur fasse la grace de vivre long-temps sur la terre. Je ne dis pas dans la terre, mais sur la terre : Car rien n’y est de durée, & tout ce qui paroist y subsister le plus, passe bien-tost. Donnez-leur ce salutaire avis d’embrasser plûtost la Croix du Seigneur, que de s’attacher d’amour & d’affection à cette vie. La sainte Vierge demeuroit debout au pied de la Croix… Meres Chrétiennes, imitez cet exemple de constance qu’elle vous a donné en l’oblation qu’elle fit à Dieu le Pere de son Fils mourant sur la Croix. Car il n’y a pas d’apparence que vous ayez plus d’amour & de tendresse pour vos enfans, que la sainte Vierge en avoit pour Jesus-Christ. »
Outre les bonnes instructions, les parens sont encore obligez de donner toûjours de bons exemples à leurs enfans, & d’estre fort retenus & fort circonspects en leur presence.
Que vostre maison leur soit donc une école de pieté & de toutes sortes de vertus. Qu’ils apprennent de vous à se mettre tous les jours à genoux pour prier Dieu les matins en se levant, & les soirs avant que de s’en aller coucher ; qu’ils vous voyent assister devotement au Service divin tous les Dimanches & les Festes, dans vostre Paroisse. Qu’ils n’apperçoivent rien dans vos tableaux, dans vos tapisseries, & dans vos actions ; & qu’ils n’entendent rien dans tous vos discours qui les puisse mes-édifier.
Enfin, comme parle Isaïe, ostez tous les sujets de chûte qu’ils pourroient avoir. Viam facite, præbete iter, auserte offendiculo de via populi mei.
Chapitre 4
COmme rien ne porte tant au bien que la compagnie des personnes vertueuses, aussi rien ne porte tant au mal que la hantise des méchans.
Toutes sortes de raisons doivent donc éloigner les jeunes gens qui sont un peu sages, du commerce de ceux qui passent pour vitieux. On les peut voir cy-devant, & je ne feray qu’ajoûter icy le bel exemple que rapporte Eusebe dans le 2. Livre de son Hi- stoire, & qui justifie admirablement ce qui est dans l’Ecclesiastique, qu’il faut s’éloigner des méchans si l’on veut se garantir de toutes sortes de maux. Discede ab iniquo, & deficient mala abs te.
L’Evesque à qui S. Jean l’Evangeliste en avoit confié le soin, ne se mettant plus tant en peine de le conserver, aprés qu’il luy eut donné le Baptesme & la Confirmation, & l’ayant laisse vivre plûtost qu’il ne falloit, dans une trop grande liberté ; il fut, dit-il, corrompu par de jeunes gens de son âge, qui ne pensoient qu’à se divertir, & qui estoient abandonnez à toutes sortes de vices ; ils l’attirerent d’abord par des festins en le traitant magnifiquement ; & ensuite ils l’emmenerent avec eux pour prendre la nuit quelque manteau ; aprés cela ils l’exhorterent à tenter ensemble quelque chose de plus grand. Ainsi il s’accoûtuma peu à peu à toute sorte d’excez ; & dans cette ardeur de son naturel s’emportant hors du droit chemin, comme un cheval fougueux qui prend le frein aux dents, il se précipita avec impetuosité dans l’abysme de toutes sortes de crimes ; il se rendit chef d’une troupe de voleurs ; & enfin il devint le plus violent, le plus cruel, & le plus insupportable de tous.
Chapitre 5
IL ne seroit pas necessaire de faire ces sortes de defenses aux enfans, si le peché n’avoit tellement perverti l’esprit de l’homme, qu’il se porte naturellement à tout ce qui plaist ; quelque nuisible & pernicieux qu’il luy puisse estre.
Quoyque les Romans donnent du plaisir & de la satisfaction par les rares évenemens dont ils sont pleins, par les guerres, les combats, & les avantures qu’ils rapportent, & par les divers stratagemes qu’on y voit ; il est bien vray neanmoins qu’on les peut appeller le poison de l’ame ; puisqu’ils luy font perdre la grace, qui est sa vie.
Et en effet, c’est là où s’enflamment les passions des jeunes gens ; & c’est là où ils trouvent mille inventions pour gagner des serviteurs, pour tromper leurs parens, pour se défaire de ceux qui veillent sur leur conduite ; & pour tourner en ridicules les personnes qui veulent arrester le cours de leurs débauches, & s’opposer à leurs cupiditez criminelles. Enfin c’est là qu’ils apprennent les cajolleries, & les sottises dont usent les insensez dans les violens transports de leurs passions ; & où ils prennent tout cet air contagieux dont ils ne guerissent que tres-difficilement.
Et en effet depuis qu’on a commencé à ne se nourrir que de ces sortes de fadaises, l’on ne peut plus quasi goûter les bonnes choses ; le stile simple des Ecritures, & des Peres de l’Eglise, quoyque plein de majesté & de force, n’a plus de charmes pour des cœurs devenus tout sensuels, & tout corrompus.
Tellement qu’on peut dire, que si le demon parla autrefois à Eve par la bouche d’un Serpent, pour la seduire dans le Paradis terrestre ; cet ennemy irreconciliable des hommes se sert encore aujourd’huy des Romans pour parler aux enfans de l’Eglise, qui est le vray Paradis de la terre, & pour répandre dans leurs cœurs le venin des plus pernicieuses passions.
Ceux donc à qui Dieu fait la grace de reconnoistre le danger où les a portez cette malheureuse curiosité, & qui sçavent par une funeste experience que c’est la lecture des Romans qui a esté la cause de leurs desordres ; ceux-là, dis-je, doivent imiter le zele de ces saints Neophytes dont il est parlé dans les Actes des Apostres, qui firent un entier sacrifice de tous les Livres qui avoient contribué à les perdre. Multi eorum qui fuerant curiosa sectati, contulerunt libros, & combusserunt.
Et certes, pour obtenir le pardon de pechez, ce n’est pas assez de ne les plus commettre ; mais il faut encore outre cela éviter toutes les occasions d’y retomber. Car le Ciel merite bien qu’on prenne toutes sortes de précautions pour le gagner.
Et en effet, comme dit le Prophete, Dieu ne nous exaucera pas, si en mesme temps que nous quittons le peché, nous y demeurons encore liez, & attachez par l’amour. Iniquitatem si aspexi in corde meo, non exaudiet Dominus.
Et pour ceux qui ne les ont jamais lûs, ils doivent remercier Dieu de les avoir preservez du danger qu’il y a à les lire, & en concevoir encore plus d’aversion.
Chapitre 6
C’Est une imagination la plus mal fondée du monde, que de se persuader qu’on est dispensé de travailler, quand l’on a du bien ; & qu’on est, comme l’on parle, gens de qualité. L’homme est né pour le travail, comme l’oyseau est fait pour voler en l’air, dit l’Ecriture.
En quelque état donc que Dieu le mette, il doit avoir une certaine occupation reglée du corps ou de l’esprit, pour y passer la journée ; afin de n’e- stre pas du nombre de ces serviteurs inutils, que Jesus-Christ commande de jetter dans les tenebres exterieures. Servum inutilem projicite in tenebras exteriores. Illic erit fletus & stridor dentium ; Ou afin de ne pas ressembler à ces arbres, qui doivent estre coupez & mis au feu, quand ils n’apportent pas de bons fruits. Omnis arbor non faciens fructum bonum, excidetur, & in ignem mittetur.
Il est vray que ceux qui ont du bien, sont dispensez des occupations penibles du corps, & du travail manuel ; mais ils ne sont pas pour cela dispensez de tout travail. Car il y en a une infinité qui sont conformes à leur état ; & comme un membre disloqué fait toûjours du mal au corps naturel ; ainsi un faineant fait le mesme effet dans le corps civil, & dans l’Eglise. Parce que chaque membre doit faire quelque chose qui puisse estre utile au corps, dont il est le membre.
Outre que le travail est la penitence generale de tous les Chrétiens, qui sont condamnez à manger leur pain à la sueur de leur visage. In sudore vultus tui vesceris pane. Dieu leur commande de faire un bon usage du temps ; de peur que la mort ne les surprenne : Ambulate dum lucem habetis, ut non vos tenebra comprehendant : veniet nox in qua nemo poterit operari.
Or est-ce faire un bon usage du temps, que Dieu ne nous donne que par mesure, & qu’autant qu’il nous en faut pour travailler à nostre salut, que de ne rien faire du tout ?
Si vous aviez perdu de l’or, dit saint Jean Chrysostome, peut-estre se pourroit-il recouvrer. Mais il est impossible de recouvrer le temps perdu. Et si vous ne l’employez pas en des choses necessaires, quelle excuse en apporterez-vous à Dieu, quand vous comparoîtrez devant luy ?
Les gens de qualité ne doivent donc pas s’imaginer qu’il leur est loisible de passer toute leur vie dans la bonne chere, & en de continuels divertissemens, sans jamais rien faire ; sous prétexte qu’ils ont du bien en abondance, & tout amassé : Puisque Jesus-Christ mesme, tout Fils de Dieu, & tout Maistre du monde qu’il estoit, témoigne qu’il a passé sa jeunesse en de continuels travaux. In laboribus à juventute mea.
Pour donc revenir aux enfans ; lors qu’ils ont achevé leurs études, les parens leur doivent toûjours donner quelque occupation qui ait rapport aux desseins qu’ils ont formez sur eux ; puis qu’ils apprennent à mal faire, quand ils ne font rien ; l’oysiveté n’estant capable que de faire naistre dans leurs esprits mille pensées non seulement vaines & inutiles, mais aussi pernicieuses.
Et cela est si vray, que c’est à cette faute que firent les parens de S. Augustin, qu’il attribuë tous les déreglemens de sa jeunesse. Relaxabantur mihi ad ludendum habenæ, dit-il, ultrà temperamentum severitatis, ad dissolutionem affectionum variarum. Ubi feriatus schola cum parentibus eße cœpi, excesserunt caput meum vepres libidinum. Et nulla erat radicans manus.
Chacun doit prendre plaisir à tout ce qui regarde la profession qu’il veut embrasser. Un jeune homme, par exemple, qui veut estre d’épée, doit bien sçavoir la Geographie, les Mathematiques, & sur tout les Fortifications, l’Histoire, & les Langues Latines, Allemande, & Italienne.
Il faut dire la mesme chose des autres emplois, où il faut tâcher de se perfectionner autant qu’on en peut estre capable. Ainsi l’on a toujours lieu de bien employer le temps si l’on veut.
Chapitre 7
NOn seulement Dieu a rendu les parens maistres de leurs enfans, pour les instruire de vive voix, & par leurs bons exemples : mais il les a aussi fait juges de leurs actions, & il leur a donné sur eux une autorité absoluë, pour les reprendre, & les corriger quand ils font mal. C’est donc à quoy ils ne doivent pas manquer : Et il leur est bien plus avantageux en ces occasions de leur témoigner leur amour en les traitant d’une maniere un peu rude, mais salutaire ; que de les tromper, & de les perdre par une douceur inhumaine. Melius est cum severitate diligere, quam cum lenitate decipere.
« Si vous voyiez vostre fils se promener la nuit dans un lieu, où il y auroit un puits caché, & que vous ne l’avertissiez pas ; on diroit que vous le haïriez, dit saint Augustin. Il ne perdroit neanmoins que la vie du corps en tombant dans ce puits. Mais vous faites bien pis, en ne luy disant rien, lorsque vous voyez qu’il va se précipiter dans l’enfer, en offensant Dieu ; & la douceur dont vous usez alors envers luy, doit passer en son endroit pour une cruauté horrible. » Si filios perire permittant, nonne ista potius mansuetudo crudelis est ?
« Quelque soin que nous ayons de nous conserver dans l’innocence, dit encore ce mesme Pere, nous n’avons qu’une fausse pieté, si nous souffrons avec trop d’indulgence les desordres de ceux, dont le soin nous a esté confié. La douceur & la clemence d’un pe- re, non seulement sera inutile ; mais elle sera mesme pernicieuse à un fils, si ensuite de cette fausse douceur il se voit justement exposé à la colere d’un Dieu justement irrité, qui punira & les desordres du fils, & la trop grande indulgence du pere.
Rien n’est si autorisé dans la sainte Ecriture, que cette severité, dont Dieu commande aux parens d’user envers leurs enfans, quand ils les voyent faire mal.
La folie est attachée au cœur de l’enfant, dit Salomon, & il n’y a que la verge de la discipline qui soit capable de l’en chasser.
Celuy qui aime bien son fils, le châtie souvent, afin que dans sa vieillesse il soit sa consolation, & sa joye.
N’épargnez pas le foüet pour rendre vostre fils doux & obeïssant, tandis qu’il est encore jeune ; de peur qu’il ne s’endurcisse au mal, & que n’ayant plus pour vous de soûmission & de deference, il ne devienne le sujet de vostre tristesse & de vos peines.
Comme un cheval qui n’a pas esté dompté, devient retif & fougueux ; ainsi un enfant à qui on lâche trop la bri- de, devient un emporté, & un libertin.
Mais rien n’est si capable de remplir de frayeur les parens trop indulgens envers leurs enfans, que ce que l’Ecriture nous dit du grand Prestre Heli. ; qu’il est damné pour n’avoir pas repris ses enfans, quand il les voyoit faire mal : eo qusd noverat idigne agere filios suos, & non corripuerit eos.
Il est vray qu’il les reprit du mal qu’ils faisoient, dit saint Eucher ; mais ce fut avec la douceur & la tendresse d’un pere ; & non pas avec le zele & la severité dont un grand Pontife devoit estre animé, quand il s’agissoit de punir les offenses commises contre Dieu. Heli Sacerdos pro filiorum iniquitate damnatus est, quòd eos peccantes minus severa animadversione plectebat. Equidem corripuit ; sed lenitate & mansuetudine Patris, non severitate & authoritate Pontificis.
C’est pourquoy, ajoûte ce Pere, la sentence que Dieu prononça contre luy, doit faire voir aux peres, que quelques saints & pieux qu’ils soient en leur particulier, ils ne laisseront pas d’estre punis pour les pechez de leurs enfans, s’ils leur sont trop doux, & trop in- dulgens, quand ils les verront offenser Dieu.
Au lieu de châtier ses enfans avec severité, dit saint Chrysostome ; au lieu de les chasser de sa maison, & d’employer la rigueur pour les corriger ; ce Pere trop bon, & trop doux se contente de leur dire : Ne continuez pas, mes enfans, d’en user comme vous faites : Car j’entens bien dire du mal de vous.
C’est pourquoy l’Ecriture dit qu’il ne les reprit point ; parce que la reprehension ne consiste pas seulement à avertir, & à donner conseil ; mais à faire cela avec force & vehemence, quand il est besoin ; & en portant le fer & le feu aussi avant que la pourriture de l’ulcere le requiert.
Il les reprit avec trop de douceur, dit saint Gregoire, & en donnant le nom d’enfans à ceux que l’Ecriture venoit d’appeller enfans de Belial ; c’est à dire enfans du demon.
La faute des enfans d’Heli ne se pouvoit guerir avec des remedes doux & benins, dit le sçavant Theodoret ; mais il en falloit employer de forts, & qui leur fussent sensibles. Il falloit aprés des avertissemens, les degrader, leur oster le Sacerdoce, & leur interdire entierement l’entrée du Temple. Mais. parce qu’Heli a esté plus touché de la tendresse que la Nature luy donnoit pour eux, que du zele que son ministere luy devoit donner pour l’honneur de Dieu, qu’ils avoient offensé ; ce fut avec justice qu’il luy osta le Sacerdoce où il l’avoit élevé. Quoniam pluris fecit naturam, quàm Creatorem ; ideo data ei gratia fuit privatus, id est munere Pontificio.
Ce qui est écrit dans l’ancien Testament, doit nous servir d’instruction dans le nouveau ; & les malheurs dont Dieu a accablé la maison d’Heli, marquent ceux qui arriveront en l’autre vie aux peres qui imitent sa conduite, & qui souffrent que leurs enfans se soûlevent contre luy, sans les châtier. Car l’Ecriture nous apprend que ses deux enfans furent tuez à la guerre ; que sa belle-fille tombant dans les douleurs d’un enfantement précipité, mourut subitement ; & que luy-mesme se cassa la teste en se laissant cheoir du haut de sa chaire, aprés avoir appris que l’Arche d’alliance. estoit prise par les Philistins.
Dieu n’attend pas mesme toûjours aprés cette vie à punir les parens de leur mollesse & de leur trop grande douceur ; mais il permet somvent que leurs enfans deviennent leurs plus grands fleaux. Filiium potius in tormento animi, quàm in voluptatibus reponebat, dit Valere Maxime en parlant du fils d’Hortensius.
Les Payens qui n’estoient conduits que par la seule lumiere de la raison, ont esté tres-persuadez, qu’il falloit commencer de bonne heure à dompter un mauvais naturel.
Horace dit qu’il faut détruire jusqu’à la racine des passions, & user pour cela d’une salutaire rigueur.
——— Eradenda cupidinis Pravi sunt elementa ; & tenera Mentes… asperioribus Formandæ studiis.
Cette maniere d’agir n’est pas neanmoins pour l’ordinaire celle de tous les Peres ; & au contraire nous en voyons beaucoup qui imitent la mollesse de David dans la conduite qu’il tint à l’égard d’Amnon son fils aîné. Car ayant appris la maniere indigne dont il avoit abusé de Thamar sœur d’Absalon, il ne voulut pas le contrister, dit l’Ecriture, parce qu’il l’aimoit. Noluit contristare spiritum Amnon filii sui, quia diligebat eum..
Saint Gregoire aprés avoir rapporté ces paroles de Saül, (que si mesme c’estoit son fils Jonathas qui eût violé le serment qu’il avoit fait à Dieu, que personne ne mangeroit jusqu’au soir, avant qu’il eût achevé l’entiere défaite des Philistins, il mourroit infailliblement) parle ainsi contre les parens pleins de mollesse.
« Dans l’ancienne loy les peres estoient disposez à ne pas pardonner à leurs enfans, & à les faire mesme mourir, pour plaire à Dieu ; & nous qui ne les aimons maintenant que d’un amour tout charnel, nous n’osons pas mesme leur dire une parole un peu rude. Saül qui élevoit son fils, pour le faire monter aprés luy sur le Thrône Royal, dit, que si c’est luy qui a peché, il mourra irremissiblement ; & nous, nous voyons pecher nos enfans, & nous ne voulons pas, ou bien nous craignons de les perdre. Mais pourquoy agissons-nous de la sorte ? c’est que nous n’aimons nullement Dieu, comme faisoient autrefois ces Peres » : Nos peccantes cernimus & objurgare peccantes aut nolumus, aut timemus. Cur ergo hoc facimus, nisi quia Deum sicut illi nequaquam diligimus.
Chapitre 8
SI le Seigneur n’édifie luy-mesme une maison, dit le Prophete Royal ; c’est en vain que travaillent ceux, qui entreprennent de l’édifier. Il ne suffit donc pas aux parens de donner eux-mesmes à leurs enfans de bonnes instructions & de bons exemples : mais il faut encore avec cela qu’ils prient beaucoup Dieu de répandre sur eux ses benedictions ; & qu’ils le fassent prier par d’autres, afin qu’ils mettent en pratique le bien qu’on a tâché de leur apprendre.
C’est ce que nous voyons, que le saint homme Job faisoit admirablement. Il se levoit tous les jours de grand matin, dit l’Ecriture, & il offroit à Dieu des holocaustes pour chacun de ses enfans ; de peur qu’ils ne l’eussent offensé par quelques mauvaises pensées.
Sur quoy saint Chrysostome fait cette belle reflexion : « Aurez-vous, dit-il aux Chrétiens, quelque excuse à apporter à Dieu pour la faute que vous faites, en ne luy offrant pas tous les jours des prieres pour vos enfans ; puisque ce saint homme qui a vêcu devant le temps de la loy, & de la grace ; & qui n’avoit receu aucunes lumieres des saintes Ecritures, a eu neanmoins une si grande, & si sage prévoyance pour les siens, qu’il trembloit de frayeur pour les fautes mesmes secrettes qu’ils auroient pû commettre. Quelle excuse, dis-je, apporterez-vous, vous qui vivez au temps de la grace, & qui aprés avoir eu de si excellens Maistres, & tant de bonnes instructions & d’exemples, non seulement vous n’avez aucune crainte pour les pechez cachez de vos enfans ; mais vous negligez de les punir, & ne faites aucun cas de ceux qui sont publics & connus de tout le monde.
Ce saint homme, dit encore un Auteur Grec, ne tenoit pas le langage que tiennent d’ordinaire les gens du monde : il ne disoit pas, je laisseray beaucoup de biens à mes enfans aprés ma mort ; je leur laisseray la reputation que j’ay acquise ; je leur acheteray de grandes terres : Mais, disoit-il, j’offre à Dieu des holocaustes pour mes enfans, de crainte qu’ils ne l’ayent offensé par quelques mauvaises pensées. Car il vaut bien mieux leur laisser Dieu propice : & favorable, que de leur laisser de grands biens, qu’ils n’emportent pas au sortir de cette vies.
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