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Éléonor d’Yvrée

Catherine Bernard · 1688 · Free in the US

40,523 words · about 2 h 50 min to read

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Author
Catherine Bernard
Language
French
Published
1688
Length
40,523 words · about 2 h 50 min
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6 reader sections
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Contents (6)
  1. Front matter about 57 min
  2. Texte entier about 57 min
  3. Préambule under 1 min
  4. Dédicace about 1 min
  5. Avertissement about 1 min
  6. Éléonor d’Yvrée about 55 min

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LES

MALHEURS

DE

Texte entier

LES

MALHEURS

DE

L’AMOUR.

PREMIÈRE NOUVELLE.

ELEONOR D’YVRÉE.

Suivant la Copie imprimée à Paris,

À LA HAYE,

Chez ESTIENNE FOULQUE,

ET

LOUIS VAN DOLE.

à la Cour à l’Enſeigne du Port-Royal.

M. DC. LXXXVIII

Les malheurs ou l’Amour engage Sont icy ſi bien peints & d’un air ſi touchant Que pour un Cœur qui cherche à vaincre ſon penchant, Ce livre eſt d’un parfait uſage Mais il faudroit ami Lecteur, Pour profiter de cét Ouvrage N’en avoir jamais vû l’Auteur.

À MADAME

LA

DAUPHINE

Madame,

Vous avez eû la bonté de me permettre de vous dedier cette petite Nouvelle, mais je tremble quand il s’agit de vous la preſenter, & la delicateſſe de vôtre goût me donne autant de crainte, que vôtre auguſte Perſonne m’inſpire de reſpect Quoy qu’il ſemble que ce ne ſoit pas une grande loüange pour une Princeſſe de vôtre rang, que celle d’avoir du diſcernement pour les Ouvrages de cette eſpece, il eſt cependant vray que c’eſt une ſupe- riorité d’eſprit, qu’il eſt agreable d’avoir, quand on eſt deja au deſſus des autres par toutes ſortes d’endroits, & ce merite n’a jamais été negligé que de celles qui n’y pouvoient pretendre. Il eſt bien juſte, Madame, que ceux qui ſe meſlent d’écrire, vous conſacrent leurs Ouvrages, puis que vous leur faites l’honneur de vous y amuſer quelquefois ; & pour moy, ſi la crainte de ne pas meriter la gloire de vôtre Approbation m’a arreſtée, elle cede enfin à l’empreſſement de vous marquer mon zele, & de vous aſſurer que je ſuis avec le plus profond reſpect,

MADAME,

Le peu de Romans que j’ai lûs, m’ont donné une idée generale des ſentimens du cœur, & ſur cette idée, j’ay entrepris de faire de petites Nouvelles. La lecture de ces ſortes d’Ouvrages eſt, ce me ſemble, plus agreable, que dangereuſe. L’on y voit toûjours le bien & le mal dans un certain jour qui donne de l’éclat à l’un, & qui fait éviter l’autre. Cependant j’ay crû que ce n’eſtoit pas aſſez, & qu’on pouvoit faire tirer aux Lecteurs une autre ſorte d’utilité des Nouvelles & des Romans. Je conçois tant de déreglement dans l’amour même le plus raiſonnable, que j’ay penſé qu’il valoit mieux preſenter au Public un Tableau des Malheurs de cette paſſion, que de faire voir les Amans vertueux & delicats, heureux à la fin du Livre. Je mets donc mes Heros dans une ſituation ſi triſte, qu’on ne leur porte point d’envie. Si cette Nouvelle réüſſit, j’en donneray de plus amples ſous le même Titre.

LES MALHEURS

DE

L’AMOUR.

PREMIÈRE NOUVELLE.

Quoy que l’Empereur Henry II fuſt le plus juſte & le plus puiſſant de tous les Princes qui juſque là étoient parvenus à l’Empire, ſes États ne laiſſerent pas d’eſtre troublez par beaucoup de Guerres ; ſa douceur & ſa moderation lui firent autant de Rebelles, qu’un Gouvernement trop rigoureux lui en auroit peut-eſtre fait. Le Marquis d’Yvrée fut un de ceux que les bontez de cet Empereur mirent le plus en eſtat de former un Party contre lui. Comme l’Empire n’étoit compoſé que de Nations nouvellement reconquiſes, on étoit toûjours à la veille de voir des remuëmens. L’Empereur entretenoit des Armées ſur pied pour remedier promtement aux deſordres qui pouvoient naître, & le Marquis d’Yvrée, qui avoit le commandement de ſes Troupes dans la Lombardie, ſe ſervit pour ébranter ſa Couronne, des moyens que ce Prince employoit pour la maintenir.

Avec de l’ambition, de l’eſprit, & du courage, ce Capitaine ne trouva rien de difficile. Il gagna le cœur de ſes Soldats par ſon adreſſe & par ſa liberalité, & il fit tant qu’il leur perſuada de le proclamer Roi d’Italie ; mais il ne fut pas longtemps ſans recevoir la peine de ſon crime. L’Empereur ſe fit juſtice par ſes armes, & le vainquit en trois Batailles.

Le Marquis d’Yvrée ſe trouvant ſans aucune reſſource, ſe condamna lui-même à paſſer le reſte de ſes jours dans un Monaſtere à Beſançon, où il trouva une retraite ſeure. Sa Femme ne put ſoutenir la nouvelle de ſes diſgraces, la fiévre lui prit d’une maniere qui lui fit ſentir qu’elle en mourroit. Elle avoit un Fils & une Fille ; & elle envoya ſon Fils, qui n’avoit que huit ans, au Comte de Retelois. Ce Comte avoit été Ambaſſadeur pour le Roi de France vers l’Empereur, & à cette occaſion ayant connu le Marquis d’Yvrée, il avoit toûjours été depuis ſi ſolidement ſon Amy, qu’il avoit recherché tous les moyens de lui en donner des marques. Il receut cet Enfant d’une maniere qui fit connoître que les infortunes du Marquis avoient encore augmenté l’amitié qu’il avoit pour lui. La Marquiſe d’Yvrée laiſſa ſa Fille âgée de quatre ans, à la Ducheſſe de Miſnie & à la Conteſſe de Tuſcanelle, ſes Amies particulieres, qui étoient alors en Italie où elle s’étoit cachée. Elle leur dit qu’elle ne choiſiſſoit point entre elles une protectrice pour ſa Fille ; qu’elle la mettoit entre les mains de l’une & de l’autre, qu’en l’état où ſes malheurs l’avoient reduite, c’étoit le ſeul gage qu’elle leur pût donner de ſon amitié, & elle mourut avec toute la tranquillité d’une perſonne accablée d’afflictions, qui ne regarde la mort, que comme la fin d’une vie infortunée.

Ces deux Amies ſe diſputerent d’abord l’avantage de conſerver chez elles un depoſt ſi precieux. Cependant comme la Ducheſſe de Miſnie étoit obligée de retourner à Bamberg, ſejour ordinaire de l’Empereur, elle laiſſa d’abord Eleonor, (c’étoit le nom de la Fille du Marquis d’Yvrée) à la Comteſſe de Tuſcanelle, qui alloit à une maiſon de campagne. On avoit de grandes raiſons de cacher cette Fille. Les Allemans conſervoient pour le nom d’Yvrée une affection qui avoit obligé l’Empereur à faire chercher ce Marquis dans tous les lieux où l’on pouvoit ſoupçonner qu’il ſe fût retiré, & malgré ſa clemence, la politique l’auroit obligé à s’aſſurer de ſes Enfans. On fit courir le bruit qu’ils étoient morts. On dit même à Eleonor qu’elle n’avoit plus de Frere, pour éviter les queſtions qu’elle faiſoit tous les jours, ſur les choſes qui le regardoient, & pour lui ôter l’envie de le voir. Ainſi la Ducheſſe de Miſnie, & la Comteſſe de Tuſcanelle étoient ſeules inſtruites d’un ſecret qu’elles ne jugeoient point être prejudiciable à l’Etat, & qui étoit deu à l’amitié qu’elles avoient euë pour la Marquiſe d’Yvrée.

La Comteſſe de Tuſcanelle eut Eleonor chez elle aſſez longtemps, & elle étoit digne par ſa douceur & par ſa généroſité, d’être protectrice d’une Fille ſi infortunée. Quoi qu’elle la fiſt paſſer pour une perſonne de me- diocre naiſſance, elle la traitoit avec beaucoup d’amitie, & avec une extrême diſtinction. Matilde qui étoit la Fille de cette Comteſſe, étoit de l’âge d’Eleonor. Elles étoient toutes deux parfaitement aimables, & elles s’attacherent l’une à l’autre de cette amitié de l’enfance, qui ayant plus d’innocence & plus de ſincerité que les autres amitiez, a auſſi plus de durée.

La Ducheſſe de Miſnie étant demeurée veuve de bonne heure, n’étoit occupée que de l’éducation de ſon Fils, qu’elle avoit mis auprés de l’Empereur, de ſorte qu’elle étoit ſouvent à Bamberg ; mais elle ne laiſſoit pas de demeurer quelquefois à une maiſon de campagne, qu’elle avoit à quatre lieuës de là. La Comteſſe de Tuſcanelle en avoît une peu éloignée de la ſienne. Elle y amena Eleonor, & lors qu’elle alloit à la Cour, elle prenoit le temps que la Ducheſſe n’y étoit pas, afin de la lui laiſſer.

La Comteſſe & la Ducheſſe étoient Amies particulieres. Elles ne vouloient voir perſonne lors qu’elles étoient en leurs maiſons de campagne, & le Duc de Miſnie y alloit ſeulement faire viſite à ſa Mere, & à la Comteſſe, qui étoit dans une trop grande liaiſon avec elle, pour ne s’attirer pas les ſoins de ce Duc. Il vit Eleonor chez l’une & chez l’autre, & il ne fut pas long-temps ſans remarquer qu’elle ſeroit d’une admirable beauté. Quoi qu’il la crût d’une naiſſance beaucoup inferieure à la ſienne, & qu’il eût cinq ou ſix années plus qu’elle, il lui marquoit les mêmes égards que ſi elle eût été dans un âge plus avancé, & qu’il l’eût connuë pour la Fille du Marquis d’Yvrée. Il enviſageoit avec plaiſir qu’elle ſeroit parfaitement belle dans peu de temps, & il ſentoit un commencement d’amour, qui étoit fondé ſur les charmes qu’elle devoit avoir, autant que ſur ceux qu’elle avoit déja.

De ſon côté, elle avoit une ſenſible joye de voir les yeux de ce Duc apliqués ſans ceſſe à rencontrer les ſiens. Elle ſentoit, pour ainſi dire, qu’elle étoit trouvée belle, avant que de ſçavoir qu’elle l’étoit. D’abord il ſembloit qu’elle cherchât les regards du Duc de Miſnie ; mais enfin elle commença à les éviter, & il s’aperceut par là qu’elle les avoit entendus.

Eleonor ſe fit un ſujet de chagrin, de penſer que le Duc de Miſnie croyoit peut-étre lui faire honneur en lui rendant quelques ſoins, & elle pria Matilde, à qui elle avoit découvert le ſecret de ſa naiſſance, de l’apprendre auſſi au Duc. Il fut charmé de cette connoiſſance, bien plus, parce qu’il la devoit à Eleonor, que parce qu’il apprenoit que cette belle Perſonne étoit plus digne de lui. Enfin il lui declara ſa tendreſſe, qui avoit déja fait beaucoup d’impreſ- ſion ſur elle. Leur liaiſon étoit preſque toute formée, & ils n’avoient plus qu’à ſe dire qu’ils s’aimoient, quand ils ſe le dirent.

L’inclination qu’Eleonor ſentoit dans ſon cœur, ne diminuoit point la tendreſſe qu’elle avoit pour Matilde. Au contraire cette Amie lui devint en quelque façon neceſſaire. Elle lui parloit de ſon Amant, quand elle ne le voyoit pas, & ſon amitié n’en devint que plus ardente, parce qu’elle étoit utile à ſon amour. Matilde entroit auſſi dans leurs entretiens, du conſentement de l’un & de l’autre. Ces converſations étoient aſſes dangereuſes pour une jeune perſonne. Elle vit la difference de leur état & du ſien ; elle conceut le plaiſir qu’il y avoit d’étre aimée ; & enfin elle commença à ſentir ſon indifference, & à la trouver triſte & deſagreable.

Il lui ſembloit qu’elle n’auroit pas voulu ôter le Duc de Miſnie à Eleo- nor, mais elle ſouhaitoit de trouver un Amant comme lui, & elle ſentoit, que s’il ne lui avoit pas preciſément reſſemblé, il ne lui auroit pas plû. Ce ſentiment ne lui donna d’abord qu’une mélancolie qui ne laiſſoit pas d’avoir ſa douceur, mais lors qu’elle vint à en connoiſtre la nature, elle en eut une douleur tres-vive.

Eleonor & le Duc de Miſnie n’en ſoupçonnoient point la cauſe. Le Duc étoit trop occupé de ſa tendreſſe, pour démêler celle de Matilde, & Eleonor n’étoit pas aſſes habile, pour examiner les ſentimens d’autrui ; à peine connoiſſoit-elle les ſiens.

La Ducheſſe de Miſnie s’aperceut avec chagrin de l’inclination de ſon Fils pour Eleonor. Il pouvoit pretendre aux plus grands Partis de la Cour, & aux plus hautes Alliances. Elle conceut que l’amour nuiroit à la fortune de ce Fils, & fit deſſein d’emmener Eleonor en Miſnie, où elle étoit obligée d’aller paſſer une année. La Comteſſe de Tuſcanelle qui alloit plus ſouvent à la Cour qu’elle n’avoit accoutumé, parce que le Comte ſon mari avoit obtenu depuis peu de temps une des premieres Charges de l’Empire, ne s’oppoſa point à ce voyage, & la Ducheſſe crût, que puis que ſon Fils étoit obligé de demeurer auprés de l’Empereur, l’abſence détruiroit ſa paſſion qui ne faiſoit que de naiſtre.

Ce fut là que commença le malheur de ces Amans. Cependant ils ne s’aperceurent point qu’on auoit eu intention de les ſeparer, parce que la Ducheſſe de Miſnie ne s’en étoit expliquée avec perſonne, & qu’elle ſçavoit ſi bien diſſimuler, que l’on ne connoiſſoit ſes deſſeins, qu’aprés qu’ils avoient réüſſi. Comme il lui étoit aiſé de juger, qu’Eleonor auoit appris ſa naiſſance au Duc, elle lui en fit confidence, tant pour le prevenir ſur les raiſons qu’elle avoit de l’éloigner de Bamberg, que pour l’obliger davantage à garder le ſecret. Enfin elle crut pouvoir s’emparer de ſon eſprit par cette confiance apparente, & ſe rendre moins ſuſpecte ſur les avis qu’elle ſeroit peut étre un jour obligée de lui donner contre Eleonor, ſi ſa paſſion continuoit.

Le Duc comprit par toutes les meſures que ſa Mere prenoit pour cacher Eleonor, qu’il n’étoit pas temps de lui avouër qu’il aimoit cette belle Perſonne. Il combatit neanmoins les raiſons de ſon départ avec une chaleur que la Ducheſſe feignoit de ne point remarquer, & dont il ne s’appercevoit pas lui-même. Ce fut en vain qu’il les combatit, & il falut dire adieu à Eleonor. Vous partez, lui dit-il, & quand reviendrez-vous ? Peut-étre ne m’aimerez-vous plus. Je ne ſçai pourquoi je l’apprehende ; ſi je vous voyois, je ne craindrois rien ; je craindrai tout ; quand je ne vous verrai point. Helas ! lui dit Eleonor, à quoi me faites-vous ſon ger ? Vous changerez peut-être plûtoſt que moi ; mais je ne ſçaurois m’affliger de rien, que de ne vous voir pas.

Quoi qu’Eleonor ſe cruſt épuiſée de douleur, elle trouva encore des pleurs à répandre, lors qu’elle dit adieu à Matildé. Elles s’embraſſerent, & jetterent un torrent de larmes. Eleonor ſembloit prévoir que ce ſeroit pour la derniere fois qu’elle ſeroit contente de l’amitié. Ce que Matilde avoit dans le cœur, pouvoit l’empêcher de faire ſon devoir à l’égard de ſon Amie ; cependant l’extrême triſteſſe où elle la voyoit plongée, ne laiſſa pas dans ce moment de l’attendrir.

Eleonor partit avec la Ducheſſe de Miſnie, & Matilde eſpera que cette abſcence donneroit quelque tréve a ſes maux ; mais le Duc qui la voyoit ſouvent, l’entretenoit toûjours de ſa Maîtreſſe ; même il lui en parloit avec plus d’amour que jamais, parce qu’il n’avoit qu’elle à qui en parler. Elle entroit dans de violens chagrins contre lui, & elle ſouhaita mille fois, que l’Amant fuſt éloigné auſſi bien que la Rivale.

Le Duc de Miſnie partit quelque temps aprés à la ſuite de l’Empereur, qui allait au ſecours du Pape Silveſtre II. que les Grecs avoient attaqué. Ils étendoient leurs conqueſtes ſi loin, qu’ils ſembloient déja ménacer Rome, & le Pape alarmé de leurs promts ſucces, avoit prié l’Empereur de s’unir à lui, pour les arreſter. Henri II. ſaiſit cette occaſion de ſignaler ſon zele & ſon courage, de ſorte qu’il paſſa en Italie une ſeconde fois. Le Duc de Miſnie obtint de ce Prince quelques jours pour aller voir la Ducheſſe ſa Mere, & il devoit le rejoindre à Pavie. Il trouva la beauté & l’eſprit d’Eleonor beaucoup augmentez, de ſorte qu’il craignit que tous ces avantages n’euſſent diminué ſa tendreſſe. Il exigea mille aſſurances de ſa con- ſtance, & s’il ne pouvoit s’empeſcher d’en douter, c’étoit avec un amour qui reparoit l’outrage de ce doute.

Helas ! ſi j’étois capable de vous aimer moins, & que vos ſoupçons fuſſent juſtes, je ne les excuſerois pas ſi facilement, lui diſoit-elle ; mais enfin je vous pardonne tout. L’abſence a encore ajoûté quelque choſe à mes ſentimens. Quelle autre ſeureté voudriez-vous de ma conſtance ? Je vous aſſure que tant que vous ne m’apprendrez pas ce que c’eſt qu’eſtre infidelle, je ne le ſçaurai point.

Ils prirent des meſures pour s’écrire. Ce commerce leur donna encore plus d’eſtime l’un pour l’autre, & forma entre eux une liaiſon d’eſprit & de ſentimens, dont ils goûtoient tout le charme, lors qu’il arriva du changement dans la fortune d’Eleonor.

Le Comte de Retelois, qui avoit pris le Fils du Marquis d’Yvrée en ſa protection, demeura veuf, & ſans enfans. L’amitié qu’il avoit toûjours euë pour ce Marquis, ſe répandoit ſur ſa Famille ; il avoit donné des biens conſiderables à ſon Fils, & il lui demanda ſa Fille en mariage. Quoi qu’il eût veu le Portrait d’Eleonor, que la Comteſſe de Tuſcanelle avoit envoyé au jeune d’Yvrée, & qu’il en eut été touché, il ſongeoit particulierement à épouſer en elle la Fille d’un Amy malheureux ; auſſi le Marquis d’Yvrée en receut la propoſition comme une grace.

Le mariage fut reſolu, & l’âge du Comte de Retelois ne lui permettant pas d’entreprendre un long voyage, il ſe remit ſur le jeune d’Yvrée, du ſoin de faire conſentir Eleonor à partager ſa fortune, & de l’amener à Rétel. Le jeune d’Yvrée partit ; & comme il lui étoit important de ne ſe pas faire connoiſtre, il prit le nom de Baron d’Hilmont, & ne ſe declara d’abord qu’à la Ducheſſe. Il lui dit enſuite, qu’il venoit la décharger du ſoin de la Fille du Marquis d’Yvrée ; c’étoit la delivrer d’un embarras, que de retirer d’entre ſes mains une perſonne qu’il étoit dangereux de proteger ; auſſi elle apprit avec joye le deſſein qui l’amenoit. Elle fit appeller Eleonor, pour lui dire que ſon Frere étoit vivant, & pour le lui faire connoitre. Cette jeune Perſonne s’abandonna d’abord à la joye de le voir, aprés avoir cru qu’il étoit mort. Elle l’embraſſa avec beaucoup de tendreſſe, mais elle ne fut pas long temps ſans aprendre ce que ſon voyage lui préparoit. On lui dit que le Marquis d’Yvrée ſon Pere, la deſtinoit au Comte de Retelois, à qui ils avoient des obligations, qui les mettoient dans l’impoſſibilité de refuſer ſon alliance. Quelles nouvelles pour Eleonor ! Elle ne fut point maiſtreſſe de ſon premier mouvement, elle marqua ſa ſurpriſe, & même ſa douleur, & elle regarda ſon Frere avec une froideur dont la Ducheſſe s’aperceut, parce qu’elle en connoiſſoit la cauſe.

Lors qu’Eleonor fut ſeule, elle s’abandonna au plus violent deſeſpoir. Elle n’avoit aucun parti à prendre, qui ne lui paruſt funeſte ; elle voyoit un Pere & un Frere oppoſez à ſon inclination ; comment leur deſobeir, ou comment leur obeir ? Elle ne put d’abord ſe déterminer qu’à faire ſçavoir à ſon Amant l’extremité où elle ſe trouvoit reduite, ſans ſçavoir preciſément quel ſecours elle vouloit tirer de lui.

Elle fut toute la nuit dans cette reſolution, ou plûtoſt, dans cette incertitude ; mais quand elle en vint à l’execution, elle ne ſuivit que ce que la raiſon lui inſpira. Elle ne lui écrivit que pour rompre l’engagement de cœur où ils étoient enſemble ; pour renoncer à tous les plaiſirs de ſa vie ; enfin pour lui dire le dernier adieu, & le prier de ne lui donner plus de marques de ſa tendreſſe ; mais elle ne put s’empêcher de le conjurer en même temps de ne l’oublier jamais.

Elle écrivit auſſi à la Comteſſe de Tuſcanelle, & particulierement à Matilde, qu’elle retrouvoit toûjours dans ſon eſprit aprés le Duc de Miſnie. Mais la Ducheſſe qui avoit jugé de ce qu’Eleonor ſeroit, par le chagrin où elle l’avoit veuë, donna ordre qu’on l’obſervât, & que l’on ſurpriſt ſes Lettres. Elle fit même intercepter toutes celles qui alloient à ſon Fils, de peur que s’il apprenoit le départ d’Eleonor, il n’y apportât quelques obſtacles. Elle envoya cependant à la Comteſſe la Lettre qui lui étoit écrite, & elle lui rendoit compte de ce qui ſe paſſoit ; mais elle la prioit de ne le point faire ſçavoir à ſa Fille. Cette Comteſſe : qui aimoit veritablement Eleonor, receût avec plaiſir la nouvelle de l’établiſſement qui ſe preſentoit pour elle, & lui en marqua ſa joie. La Ducheſſe dit à cette jeune Perſonne ; qu’une legere indiſpoſition avoit empêché Matilde de lui répondre en même temps que la Comteſſe de Tuſcanelle ; de ſorte qu’elle ne fut pas ſurpriſe de ſon ſilence.

Le Baron d’Hilmont demeura quelques jours en Miſnie avec ſa Sœur, qui ſe contraignoit pour lui marquer de la joye. Elle ſuivoit ſon devoir, comme ſi elle n’avoit pas eu de paſſion, mais elle ſentoit malgré elle que ſa paſſion étoit auſſi violente, que ſi elle n’avoit pas été combattuë par ſon devoir. Ce projet de ſon mariage fut tenu ſecret par pluſieurs raiſons, dont le voyage de ſon Frere en Allemagne n’étoit par la moins conſiderable. Enfin, ſi l’Empereur avoit ſçeu qu’on fût venu prendre chez la Ducheſſe de Miſnie une Perſonne, qu’on auroit menée à Retel, pour épouſer le Comte de Retelois, il n’auroit pas été aiſé de lui cacher ſa naiſſance. Ainſi la choſe demeura ſecrete entre la Ducheſſe de Miſnie, le Baron d’Hilmont, & Eleonor.

Elle êtoit toûjours ſurpriſe de ne point recevoir de nouvelles du Duc de Miſnie, & quoi qu’elle l’eût prié de ne lui en plus donner, une ſi exacte obeiſſance ne la ſatisfaiſoit point. Elle écrivit une ſeconde Lettre à Matilde ſur le chagrin qu’elle avoit de ſon indiſpoſition ; elle faiſoit auſſi quelques plaintes du Duc à cette Amie, pour qui elle n’avoit rien de caché ; mais cette Lettre fut encore veuë de la Ducheſſe de Miſnie, qui ne l’envoya pas.

Le Baron d’Hilmont & Eleonor partirent. La Ducheſſe les conduiſit juſqu’à l’Abbaye où êtoit le Marquis d’Yvrée, & elle lui preſenta ſa Fille. Ce Marquis fit voir à ſes enfans plus de fermeté que d’affliction. Il leur demanda neantmoins pardon de les avoir rendus malheureux, & remercia la de la protection qu’elle avoit donnée à Eleonor, mais c’étoit d’une maniere ſi noble & ſi deſintereſſée, qu’il faiſoit bien voir qu’il étoit au deſſus des foibleſſes de la nature, & que la vertu qu’il avoit acquiſe dans ſa retraite, lui donnoit ſeule les ſentimens de pere qu’il êtoit obligé d’avoir.

Le Ciel, dit-il à Eleonor, ne nous a pas entierement abandonnez, puis qu’il prend ſoin de vôtre fortune. Le Comte de Retelois recherche mon alliance ; j’eſpere que la diſproportion de vôtre âge ne vous empeſchera point d’être heureuſe avec lui. Aquittez-moi, ma Fille, des obligations que je lui ai ; c’eſt la premiere fois que vous entendez parler un Pere. Si ce nom ne vous donne pas encore de tendreſſe, regardez-moi comme un Ami ; épouſez le Comte de Retelois, je vous en prie, ſi ce n’eſt pas aſſez de vous l’ordonner.

Eleonor êtoit ſi accablée de ſa douleur, qu’elle ne la ſentoit plus ; tout ce qui ſe paſſoit lui un ſonge. La Ducheſſe de Miſnie êtoit même touchée de l’état où elle la voyoit. El- le l’embraſſa avec une tendreſſe que la compaſſion excitoit en elle, & aprés avoir dit adieu aux enſans du Marquis d’Yvrée, elle reprit la route de Miſnie.

Son départ réveilla l’eſprit d’Eleonor de ſon aſſoupiſſement. Quand elle ſe vit abandonnée de tout ce qu’elle avoit accoûtumé de voir, qu’elle ne trouva plus d’objets qui euſſent rapport au Duc de Miſnie, & que tout la fit ſonger qu’elle alloit être à un autre qu’à lui, elle ne put retenir ſes larmes ; elle les laiſſa couler en abondance ; & et il n’êtoit plus poſſible qu’elle goûtaſt aucun autre plaiſir.

Le Baron d’Hilmont penſoit que l’amitié qu’elle avoit pour une Perſonne qui depuis aſſez long-temps lui tenoit lieu de Mere, êtoit la cauſe de ſa douleur. Il lui diſoit tout ce qu’il croyoit être propre à la moderer, mais elle, le regardant avec une mortelle triſteſſe Je ne cherche point à me conſoler, lui dit-elle, laiſſez-moi pleurer, c’eſt la ſeule grace que vous demande. Ils ſe mirent en chemin pour aller à Retel. Elle vit qu’il faloit ſe ſacrifier à la neceſſité ; le ſilence de ſon Amant aida à l’y diſpoſer, mais c’étoit d’une maniere ſi cruelle, que ne pouvant reſiſter aux agitations de ſon eſprit, elle tomba malade en arrivant à Retel. Son entrée y fut aſſez ſecrette, & on la mena chez une Sœur du Comte de Retelois, qui étoit veuve, & aſſez retirée du monde.

Ce Duc de Miſnie étoit alarmé, de ne point recevoir de nouvelles d’Eleonor. Il avoit craint par la ſeule inquietude que lui donnoit ſa paſſion, mais quand il craignit avec ſujet, il ſentit une ſorte de chagrin qui lui étoit nouveau & inſuportable. Quinze jours ſe paſſerent dans cette peine, mais enfin l’Empereur, qui avoit battu les Grecs en pluſieurs rencontres, & repris des Villes ſur eux, partit d’Italie, & revint en Al- lemagne avec tout l’éclat que donnent la valeur & la fortune.

Le Duc de Miſnie le devança, & vint en Miſnie, où il avoit laiſſé Eleonor. La Ducheſſe n’y eſtoit revenuë que du ſoir precedent, & dans ce moment elle n’eſtoit pas chez elle. Il couroit à l’appartement d’Eleonor, mais il apprit qu’elle eſtoit partie. Le Duc fut ſaiſi d’un étonnement, auquel ſucceda la rage, quand on l’eut inſtruit des circonſtances de ce depart. Il s’en informa avec tant d’exactitude, qu’on lui fit ſur des conjectures aſſez vraiſemblables, un recit propre à le deſeſperer.

On lui dit, que le Baron d’Hilmont, qu’on ne connoiſſoit pas pour le Frere d’Eleonor, & qu’on croyoit ſon Amant, étoit fait d’une maniere à pouvoir meriter une inclination auſſi prompte, que celle qu’il avoit inſpirée à cette belle Perſonne ; qu’ils avoient été dans une parfaite intelligence ; que la Ducheſſe les autoriſoit, qu’ils étoient aparemment mariez ; qu’elle avoit été les conduire juſqu’à Beſançon, d’où ils avoient pourſuivi leur voyage. Elle arriva dans ce moment, & à peine fut-il aſſez maître de lui-même pour recevoir ſes careſſes, & lui rendre des devoirs. Il lui demanda avec precipitation où étoit Eleonor.

Eleonor, lui dit cette Ducheſſe, épouſe un homme qui l’aime tendrement, & dont la fortune eſt avantageuſe pour elle. Le Duc de Miſnie ne put contraindre ſa douleur ; il conjura ſa Mere de lui dire en quel lieu elle étoit, & de lui pardonner la violence de ſes tranſports. La Ducheſſe feignit de les excuſer, mais elle avoit reſolu de ne lui aprendre point où étoit Eleonor, tant qu’elle ne ſeroit point mariée. Elle crut même que l’abſence & le dépit ſeroient pour ſon Fils deux remedes infaillibles, s’ils étoient joints enſemble, & ſon intereſt lui perſuada, qu’un manquement de ſincerité étoit pardonnable, dans une occaſion où il étoit utile. Elle lui dit qu’Eleonor l’avoit engagée à lui en faire un ſecret. Quel nouveau coup de foudre pour le Duc ? Le ſilence qu’il penſoit qu’Eleonor avoit gardê, donnoit à cet artifice une grande apparence de verité. Il redoubla ſes prieres, & plus il s’aſſuroit des infidelitez de ſa Maiſtreſſe, plus il avoit envie de la voir pour lui en faire des reproches.

La Ducheſſe lui dit qu’elle s’étoit engagée par des ſermens avec Eleonor, & qu’enfin il ne devoit point chercher à l’aller troubler dans un mariage, qu’une inclination mutuelle rendoit heureux. Rien ne ſçauroit exprimer le deſeſpoir de ce Duc. Il redemanda à tous les domeſtiques la route qu’Eleonor avoit tenuë, mais ils ne lui dirent que ce qu’ils lui avoient déja dit.

Il retourna à Bamberg, pour voir la Comteſſe de Tuſcanelle, qui ne pouvoit ignorer la deſtinée d’une perſonne, dont elle avoit pris ſoin dés l’enfance. Il lui fit connoître d’abord, comme ſans deſſein, que ſa naiſſance n’étoit point un miſtere pour lui ; il lui demanda enſuite d’une maniere indifferente, où elle étoit mariée, & il feignit de n’avoir point encore veu ſa Mere. Mais cette Ducheſſe, qui avait toute la prudence neceſſaire pour conduire un artifice, n’avoit pas douté qu’il n’allaſt trouver la Comteſſe de Tuſcanelle, de ſorte qu’elle lui avoit écrit pour la prier de faire le même ſecret au Duc de Miſnie, qu’elle vouloit bien faire à ſa Fille, du voyage du jeune d’Yvrée en Allemagne, & du mariage d’Eleonor. Elle l’avertiſſoit, que quoi qu’il eût découvert ſa naiſſance, il n’en ſçavoit pas davantage, & qu’il ne falloit point riſquer la verité avec un jeune homme qui pouvoit être imprudent.

Le deſſein que la Ducheſſe de Miſ- nie avoit de marier ſon Fils avec Matilde, étoit la veritable cauſe de toutes ces précautions. Matilde étoit devenuë un Party conſiderable, par la mort de deux Sœurs qu’elle avoit euës, & la faveur où le Comte de Tuſcanelle étoit auprés de l’Empereur, rendoit cette alliance tres-avantageuſe ; de ſorte que cette Ducheſſe trouvoit tout ce qu’elle avoit ſouhaité pour ſon Fils. La Comteſſe de Tuſcanelle ne penetra point au delà de ce qu’on lui faiſoit enviſager ; elle répondit au Duc de Miſnie, qu’il ne lui étoit pas permis de reveler le ſecret d’Eleonor, mais que ſa deſtinée étoit heureuſe.

Quel ſurcroit de douleur pour le Duc de Miſnie, d’apprendre par tout que ſa Maiſtreſſe étoit contente ſans lui, & de ne pouvoir preſque plus eſperer de dêcouvrir où elle étoit. Il alla cependant juſqu’à Beſançon, entraîné par ſon inquiétude, plutôt que par aucune eſperance qu’il eût de la trouver. On lui avoit dit, que la Ducheſſe de Miſnie l’avoit quittée en ce lieu, & il ne ſçavoit pas qu’elle y allaſt chercher le Marquis d’Yvrée, parce qu’on lui avoit perſuadé qu’il étoit mort, ainſi qu’on l’avoit fait croire à ſa Fille, juſqu’au retour du Barron d’Hilmont. Comme Eleonor ne s’étoit arrêtée qu’à l’Abbaye, quelque recherche qu’il fiſt pour apprendre de ſes nouvelles, il ne put rien decouvrir de ce qu’il vouloit ſçavoir ; mais il n’étoit point preparé contre ce malheur, quoi qu’il s’y fut attendu. Il partit de Beſançon, & revint auprés de l’Empereur dans un état digne de pitié.

L’impoſſibilité de ſe vanger augmentoit ſa jalouſie. Jamais paſſion n’avoit été accompagnée de circonſtances plus cruelles. La rage de cet Amant étoit dans un tel excés, qu’il ſe plaiſoit lui-même à l’entretenir, & fuyoit tous ceux qui pouvoient le diſtraire de ſes funeſtes reflexions. Lors que ſes premiers tranſports furent ralentis, il ſongea à revoir Matilde & il lui confia ſon dépit, comme il lui avoit confié ſon amour. Elle apprit la nouvelle de cette infidelité, avec un plaiſir qu’elle avoit peine à ſe pardonner. D’abord elle voulut juſtifier ſon Amie, mais elle tiroit toutes ſes raiſons du merite de l’Amant, & non pas de la conduite d’Eleonor. Aprés tout il lui auroit eſté difficile de la défendre ; elle n’avoir point reçu de ſes Lettres, par l’ordre que la Ducheſſe y avoit mis, & le procedé qu’Eleonor paroiſſoit avoir tenu avec tous ceux qui prenoient intereſt à elle, étoit inexcuſable.

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