Chapitre 1
APrés avoir parlé cy-devant de plusieurs choses qui regardent l’éducation en general ; il faut voir maintenant de quelle maniere un Precepteur doit tascher d’in- spirer aux enfans la pieté, que j’ay dit estre le principal & l’essentiel de l’éducation Chrestienne. Car quoy-que ce soit un don de Dieu qui la répand dans l’ame par sa grace, quand, & en la maniere qu’il luy plaist ; il est pourtant constant que la bonne éducation est un des moyens dont il se sert le plus souvent.
Il faut donc tascher d’en jetter de bonne heure les divines semences dans leurs ames ; afin que l’édifice de leur salut ayant esté pose sur de solides fondemens, il puisse demeurer inébranlable, quand les vents des plus violentes tentations viendroient à fondre sur luy.
L’instruction dans la pieté, comme toutes les autres sciences, doit avoir ses commencemens, qui se ressentent d’ordinaire dans les enfans de la foiblesse de leur âge.
Comme c’est par le Baptefme qu’ils sont devenus les membres du corps mystique de Jesus-Christ, il faut leur bien faire concevoir, non seulement la grandeur de cette grace, mais aussi quelles sont les obligations qu’ils se sont imposées en la recevant.
C’està la verité un tres-grand bonheur pour eux, de n’estre pas nez dans les tenebres du Paganisme, où sont la pluspart des peuples de l’Asie, de l’Afrique & de l’Amerique ; mais d’estre nez dans l’Europe, où le Soleil de justice répand avec plus d’éclat & de pureté les rayons de ses divines lumieres.
Mais ce leur en est encore un bien plus grand d’estre nez de parens Catholiques, d’avoir esté reçûs dans le sein de l’Eglise, & d’avoir esté nourris dés leur enfance du laict de ses saintes instructions.
Ils doivent donc avoir souvent au moins dans l’esprit & dans le cœur, pour témoigner à Dieu leur reconnoissance, ces belles paroles de l’Apostre : Beni soit Dieu, pere de nostre Seigneur , qui nous a comblez de toutes sortes de benedictions spirituelles pour le ciel, & qui nous a élûs en luy avant la creation du monde, par l’amour qu’il nous a porté.
Aprés leur avoir fait un bain de son Sang precieux pour les laver de leurs souillures, il les a donnez à l’Eglise qui est son épouse, dit S. Gregoire ; afin qu’elle les instruisist de la doctrine de ses veritez, qu’elle les ornast de bonnes mœurs, qu’elle veillast sur leur conduite, qu’elle leur apprist à se détourner du mal, & qu’elle leur fist preparer une quantité suffisante de bonnes œuvres, qui leur donnassent entrée dans le ciel. Divina gratia ad hoc sancta Ecclesia filios tribuit, ut eos doctrinâ veritatis instituat, bonis moribus exornet, piâ super eos custodia vigilet, à malo declinare perfectè doceat, & ad aternam patriam sufficientem bonorum operum copiam preparare faciat.
Mais cette consideration de la bonté ineffable de celuy qui les a ainsi arrachez de la puissance des demons, pour les transferer dans le royaume de son Fils bien-aimé, & pour les rendre dignes d’avoir part au sort & à l’heritage des Saints, ne doit pas estre sterile & infructueuse.
Il faut donc leur apprendre,
1. Que la fin que Dieu s’est propo- sée en les adoptant pour ses enfans, a esté qu’ils fussent saints & irreprehensibles devant ses yeux. Elegit nos in ipso, ut essemus sancti & immaculati in conspectu ejus.
2. Que le Baptesme est un contract mutuel, dans lequel Dieu promet à ceux qu’il a adoptez pour ses enfans, le royaume du ciel, & les biens eternels ; mais eux aussi de leur costé s’engagent à renoncer au diable & à toutes ses œuvres, & d’observer tous ses commandemens ; de quoy ils prennent les Anges & les Saints pour témoins.
3. Il leur faut donc dire ce que Moyse disoit aux Israëlites : Prenez-bien garde de n’oublier jamais ce pacte que vous avez fait avec Dieu. Cave ne quando obliviscaris pati Domini tui, quod pepigit tecum. Car si un honneste homme auroit honte de ne pas tenir la parole qu’il auroit donnée à un autre homme ; combien un Chrestien en doit-il avoir, de violer celle qu’il a donnée si solemnellement à Dieu ?
Il leur faut bien faire connoistre, qu’estant devenus les membres du corps mystique de Jesus-Christ, ils doivent estre animez de son S. Esprit, & suivre toûjours ses mouvemens. Quicumque Spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei.
Comme donc il seroit honteux à un Prince de deshonorer la grandeur & la noblesse de sa naissance par la bassesse de ses actions ; il ne l’est pas moins à un Chrestien d’agir en Payen ; c’est-à-dire, de n’avoir dans sa conduite que des vûës toutes temporelles & mondaines. Efforcez-vous donc, mes freres, leur dit S. Pierre, d’assurer & d’affermir vostre vocation & vostre élection par de bonnes œuvres : car agissant de cette sorte vous ne pecherez jamais ; & par ce moyen Dieu vous fera entrer dans le royaume eternel de nostre Seigneur & Sauveur Jesus-Christ, avec une riche abondance de ses graces.
On peut aussi entretenir les enfans des saintes ceremonies qui se sont faites en leur Baptesme, dans lequel
1. On les a revestus d’une robe blanche, & on les a exhortez de la conserver sans taches jusqu’au jour du Seigneur ; pour leur apprendre que leur pureté & leur innocence ne doi- vent pas seulement paroistre en leur jeunesse ; mais qu’ils les doivent conserver jusqu’à la fin de leur vie.
2. On leur a mis du sel dans la bouche, pour marquer la sagesse, dont toutes leurs paroles doivent estre assaisonnées.
3. On leur a mis un cierge allumé entre les mains, pour leur faire connoistre qu’ils doivent rejetter toutes les œuvres de tenebres ; pour ne vivre plus qu’en enfans de lumiere, & pour ne plus faire que les œuvres de lumiere en toute Justice & verité.
4. Enfin on les a oints d’huile, parce qu’en qualité de soldats de Jesus-Christ, ils doivent combattre durant toute leur vie contre des ennemis aussi terribles qu’ils sont irreconciliables. Contra spiritualia nequitia, in cælestibus.
Ce n’est pas assez que le S. Esprit soit venu prendre possession de l’ame d’un enfant par le Baptesme ; mais il faut faire en sorte qu’il y demeure toujours, comme S. Jean témoigne qu’il demeura sur , aprés le sien.
Pour cét effet, il faut bien imprimer ces maximes dans leurs esprits.
1. Qu’il ne suffit pas de porter le nom de Chrestien ; mais qu’il en faut aussi faire les actions, sans lesquelles l’Apostre S. Jacques témoigne que la Foy est morte.
2. Que l’eternité bienheureuse à laquelle ils aspirent, doit estre la recompense des bonnes œuvres qu’ils auront faites durant leur vie.
3. Que les pechez commis aprés le Baptesme sont incomparablement plus grands & plus dangereux que ceux qu’on auroit pu commettre avant que de l’avoir reçû.
Ce qui a fait dire à Salvien, que les Chrestiens qui commettent les mesmes crimes que les Payens, sont bien plus punissables qu’eux ; parce qu’ils deshonorent la sainteté du nom qu’ils portent, & de la Religion qu’ils professent. Nos qui Christiani & Catholici esse dicimur, si simile aliquid barbarorum impuritatibus facimus, graviter erramus : atrocius enim sub sancti nominis professione peccamus. Ubi sublimior est prærogativa, major est culpa : ipsa enim errores nostros Religio, quam profitemur, accusat.
4. Qu’un seul peché mortel suffit pour faire perdre à l’ame la grace de Dieu, qui est sa vie.
5. Que quand l’on est une fois tombé, il n’est pas si aise qu’on s’imagine de se relever ; comme il n’est pas aisé de guerir les grandes blessures qu’on s’est faites. Anima post peccatum facta imbecillior, minùs potens est auferre quod fecit.
5. Qu’enfin il n’y aura de sauvez, que ceux qui persevereront dans la grace de Dieu & dans la bonne vie jusqu’à la mort.
Comme l’on ne connoist Dieu que par la Foy, il faut leur en expliquer peu à peu les principaux articles qui sont contenus dans le Credo : car l’intention de l’Eglise est, qu’on apprenne à ses enfans dés leur plus bas âge ce que la Religion a de plus incomprehensible, & de plus contraire en apparence aux sens humains. Par exemple, qu’il n’y a qu’un seul Dieu en trois personnes ; qu’un Dieu s’est fait homme ; qu’il est mort sur une croix pour sauver les hommes de la mort eternelle ; qu’il est ressuscité ; & qu’il est renfermé dans une petite hostie sur nos Autels.
Il leur faut bien faire concevoir que ce n’est pas en raisonnant, mais en captivant humblement son esprit sous l’obeïssance de la Foy, qu’on peut comprendre la grandeur de tous ces ineffables mysteres.
Et en effet, nos esprits & nos pensées se confondent en voyant le Seigneur de gloire chargé d’opprobres, la sagesse divine traitée de folie ; & celuy qui est égal en tout à son Pere, & Dieu comme luy, aneanti jusqu’à prendre la forme d’un esclave, & mourir sur une croix entre deux larrons.
Il faut toûjours leur donner de grandes & nobles idées de nostre Religion. Pour cela, on peut leur faire voir dans la belle traduction de Josephe, les merveilles que Dieu a autrefois operées pour les Juifs, en les délivrant de la servitude de Pharaon, en les nourrissant durant quarante ans de la manne, en leur donnant sa Loy sur la montagne de Sinaï, en renversant les murailles de Jericho, & en les rendant d’une maniere étonnante victorieux de tous leurs ennemis.
A mesure que leur esprit se fortifie, & que le jugement leur vient, on doit leur apprendre les principales maximes de la morale Chrestienne : car les preventions & les fausses idées dont on se remplit l’esprit dés l’enfance, sont la source de toute la corruption qui se voit dans les mœurs ; parce que l’erreur de l’esprit entraisne d’ordinaire le cœur. Ainsi les enfans estiment la vengeance, par exemple ; parce qu’ils ont ouï souvent blasmer dans le monde comme des lasches ceux qui souffrent patiemment un affront : ils font cas des richesses, parce qu’on louë devant eux ceux qui les possedent, sans considerer de quelle maniere ils les ont acquises, & quel usage ils en font : enfin ils estiment heureux ceux qui ont des Benefices, parce qu’ils n’en connoissent pas les obligations & les charges.
Comme les enfans ont encore l’innocence de leur Baptesme, ils sont d’ordinaire plus capables des grandes veritez du Christianisme, que ne le sont la pluspart des gens du monde. Et en effet, quoy-que ces gens-là sçachent que ce n’a esté que pour les leur ve- nir annoncer, qu’un Dieu est descendu du ciel en terre ; neanmoins leurs affaires, qui ne sont le plus souvent que de vraies niaiseries, Nuga nugarum, comme les appelle S. Augustin, leur occupent tellement l’esprit, qu’ils n’y font le plus souvent aucune reflexion ; & les passions possedent de telle sorte leurs cœurs, qu’ils ne les sçauroient aimer. Et quand mesme ils les croiroient, & qu’ils les aimeroient ; les respects humains & la crainte de passer pour devots, les empeschent de les mettre en pratique. Ainsi l’apprehension d’estre mocquez des hommes, leur fait abandonner les instructions de Jesus-Christ, pour se precipiter dans l’enfer en suivant celles du monde. Timidis & incredulis… pars illorum erit in stagno ardenti igne & sulphure.
Il faut donc dire souvent aux enfans avec S. Paul. Ne vous conformez pas au siecle present ; mais qu’il se fasse en vous une sainte transformation par le renouvellement de vostre esprit, afin que vous reconnoissiez de plus en plus quelle est la volonté de Dieu ; ce qui est bon, ce qui luy plaist, & ce qui est parfait.
Il faut les exhorter à se donner à luy de bonne heure : ils luy appartiennent par une infinité de titres, & particulierement par ceux de la creation & de la redemption. C’est l’unique moyen qu’il y a pour eux d’estre heureux & dans ce monde & dans l’autre.
Il faut pour cela leur representer que tout le profit & l’avantage leur en reviendra : car qu’est-ce que Dieu gagne, s’ils sont gens de bien ; & que perd-il, s’ils sont des scelerats & des impies ? Quid prodest Deo, si justus fueris ? aut quid ei confers, si immaculata fuerit vita tua ? Si peccaveris, quid ei nocebis ? & si multiplicata fuerint iniquitates tua, quid facies contra eum ? dit Job.
Comme les premices de cét âge luy sont extrémement agreables, il verse d’ordinaire ses benedictions avec plus d’abondance sur ceux qui ont soin de les luy offrir.
Il faut autant qu’on peut prevenir leurs fautes par ses salutaires avis, comme les habiles Medecins ont soin de prévenir les maladies des corps par leurs remedes. Sicut corporales Medici quasdam agritudines jam venisse inveniunt, quasdam verò ne veniant, medentur ; ita Doctores sancti aliquando inventa vulnera Sanitati restituunt ; aliquando verò ita agunt in mentibus ne vulnerentur.
S’ils ont plusieurs defauts considerables, il faut d’abord s’arrester à ceux qui sont les plus importans, & qui peuvent avoir de plus fascheuses suites.
Comme l’exemple reduit en pratique les preceptes de la Loy morte, il leur faut souvent raconter les histoires de l’ancien Testament, d’abord tout simplement, & ensuite avec de petites reflexions. Car il y a cette difference entre les histoires saintes & les profanes, qu’on ne lit ces dernieres que pour s’en divertir, & en remplir sa memoire ; mais qu’on ne doit lire & ouïr raconter les autres, que pour s’en nourrir & y faire de serieuses reflexions, parce que ce sont comme des modeles que Dieu nous a donnez pour regler nostre vie. Sanctorum vita cæteris norma vivendi est. Ideoque digestam pleniùs accepimus seriem Scri- pturarum, ut dum Abraham, Isaac, & Iacob, caterosque justos legendo cognoscimus, velut quemdam nobis innocentiæ tramitem virtute eorum referatum imitantibus vestigiis prosequamur.
On leur peut donc dire sur l’histoire & la punition de Caïn, que Dieu voit tout, & qu’il ne laisse jamais aucun crime sans chastiment.
On leur peut representer dans l’embrasement de Sodome & de Gomorre, l’horreur que Dieu a de l’impureté, & avec quelle rigueur il punit ce vice, mesme dés cette vie : & au contraire, on leur peut faire voir dans l’histoire de Joseph combien il aime la chasteté, & combien il la recompense.
Enfin ils verront dans l’histoire de Tobie, qu’avec l’assistance de Dieu les élûs sçavent se conserver purs, & accomplir ses divines ordonnances durant mesme les persecutions les plus violentes, sans que les mauvais exemples & la crainte des hommes les en empeschent ; & que Dieu a toûjours des moyens secrets, pour faire sentir à ses serviteurs les benedictions de la Loy.
C’est là comme le lait spirituel dont il faut nourrir l’esprit des enfans, qui se plaisent naturellement à ouïr raconter des histoires. Saint Augustin témoigne dans ses Confessions, qu’on luy parloit souvent des biens eternels promis aux Elûs dans l’autre vie. Audieram ego adhuc puer de vita eterna nobis promissa per humilitatem Filii tui descendentis ad Superbiam nostram.
Il faut preparer les enfans avec d’autant plus de soin à recevoir le Sacrement de Confirmation, qu’il ne se reïtere point. L’on se presse trop le plus souvent pour cela ; & l’on est cause que les enfans le recevant sans y estre bien preparez, n’y reçoivent pas les graces en aussi grande abondance qu’ils les y auroient reçûës. Je dis la mesme chose pour ce qui regarde leur premiere Communion. Et en effet, quand Dieu trouve dans un enfant l’innocence & les saintes dispositions qu’il y demande, il prend possession de son ame, & il y établit sa demeure pour toûjours. Si donc ils sont encore trop foibles pour user d’une nourriture qui n’est que pour les forts, il faut differer, & leur donner le temps de se fortifier & de croistre en la grace de Dieu. Ego sum cibus fortium, dit Dieu dans Saint Augustin : Cresce, & manducabis me.
Si Dieu vous fait la grace d’éviter les écueils, contre lesquels vous en voyez tant d’autres échoüer malheureusement ; & s’il vous a preservé des pechez grossiers où ils se precipitent ; ne vous en attribuez pas la gloire, & n’en soyez pas pour cela plus vain & plus presomptueux. De suis viribus non præsumat agrotus, quia in multitudine virtutis sua non erit salvus.
Que si au contraire vous avez succombé comme les autres sous le poids de vostre propre infirmité, attachez-vous d’autant plus à celuy qui est seul toute vostre force, que vous avez déja ressenti par une funeste experience, quelle est la grandeur de vostre foiblesse.
Toutes les actions des hommes ne peuvent avoir que trois differens objets, qui sont Dieu, eux-mesmes, & le prochain. Et ce sont ces trois choses qui vont faire le partage general de ce second Livre.
Chapitre 2
LA premiere chose qu’on apprend aux enfans dans leur Catechisme, c’est qu’ils ne sont au monde que pour connoistre, aimer & servir Dieu. Ce sont là les plus importantes de leurs obligations.
Dans le bienheureux état de l’innocence, l’esprit ne regardoit que Dieu, comme la verité suprême, & la volonté n’avoit que ce souverain bien pour objet dans tous ses mouvemens. Le peché d’Adam a causé un horrible changement, non seulement dans luy, mais aussi dans tous ses descendans : car leur esprit est devenu tout obscurci, & leur volonté quittant Dieu, s’est répanduë dans l’amour des creatures, pour chercher inutilement dans leur multiplicité la satisfaction qu’elle avoit perduë en abandonnant l’unité de cét aimable objet.
Les Payens mesmes ont eu connoissance de ces déreglemens, sans en pouvoir neanmoins découvrir la cause. Dés que nous sommes venus au monde, dit Ciceron, nous nous laissons aller à toutes sortes de méchancetez, & nous embrassons des opinions tout-à-fait déraisonnables & perverses ; en sorte qu’il semble que nous ayons quasi sucé l’erreur avec le lait. Simul atque editi in lucem & suscepti sumus, in omni continua prævitate & in summa opinionum perversitate versamur, ut pœnè cum lacte nutricis errorem suxisse videamur.
Nostre esprit estant donc devenu trop foible pour s’élever jusqu’à la connoissance de Dieu ; & nostre volonté estant trop corrompuë, pour en concevoir de l’amour ; sa bonté l’a porté à remedier à nos impuissances d’une maniere tout à fait admirable : car non seulement il a employé ses œuvres & sa parole pour se faire connoistre à l’homme ; mais il luy a aussi donné son Saint Esprit, pour luy faire vouloir & pratiquer le bien. Operatur in nobis velle, & perficere pro bona voluntate.
Je dis donc que Dieu a tracé dans ses creatures quelques ombres grossieres de ses adorables perfections, pour se faire connoistre à l’homme : ainsi sa toute-puissance se voit, par exemple, dans leur création ; & sa sagesse éclate dans la multitude & le bel ordre de ses creatures ; & enfin c’est dans la fin qu’il s’est proposée en les creant, qui a esté aprés sa gloire le service de l’homme, que paroist son inconcevable amour envers luy.
Non seulement il faut exhorter les enfans à considerer les œuvres de Dieu, comme autant de prodiges, ainsi que le Prophete Royal les appelle. Venite, videte opera Domini, quæ posuit prodigia super terram. Mais il faut aussi les accoûtumer à y faire de petites reflexions.
On leur peut dire, par exemple, que si ces ouvrages paroissent si beaux, l’ouvrier les surpasse infiniment en beauté ; & s’ils sont si grands, ils doivent croire qu’il est luy-mesme incomparablement plus grand. Si hæc pul- chra sunt, quid ipse ? Si hæc magna sunt, quantus ipse ?
On leur peut faire remarquer, que toutes ses creatures luy sont parfaitement soûmises & obeïssantes : par exemple, que le Soleil & la Lune n’ont pas cessé depuis leur creation de répandre leurs lumieres & leurs influences sur tous les corps sublunaires ; que la terre a toûjours porté ses fruits, la mer ses poissons, l’air ses oiseaux ; & qu’il n’y a que l’homme pour qui toutes ces creatures ont esté faites, & que Dieu a comblé de ses plus grands dons, qui luy est neanmoins ingrat & rebelle. Y a-t-il rien de plus extravagant & de plus injurieux à sa majesté ?
Si l’on voit Dieu dans les creatures, en la maniere qu’on voit la cause dans ses effets ; on le connoist incomparablement mieux par la Foy, dont les lumieres sont plus grandes & plus pures.
Autrefois, dit l’Apostre, Dieu parloit aux Israëlites, qui estoient son Peuple, par la bouche de ses Prophetes : mais dans la fin des temps, il luy a plû d’envoyer son Fils au monde, afin qu’il instruisist luy-mesme les hommes, & qu’il leur apprist ce qu’ils doivent faire pour se sauver. Que nous sommes donc heureux, s’écrie un Prophete, de ce que Dieu nous a fait connoistre ce qui luy est le plus agreable ! Beati sumus Israël, quia quæ Deo placent, manifesta sunt nobis.
La Foy a pour objet deux sortes de veritez, dont les unes sont purement speculatives, & les autres sont de pratique. Comme elle est indivisible, non seulement il faut croire les premieres ; mais il faut aussi mettre en pratique les secondes, pour estre sauvé. Ille credit, qui exercet operando quod credit.
Il faut croire, par exemple, qu’il y a un Dieu en trois personnes ; que Jesus-Christ qui est la seconde, a pris un corps mortel dans le sein de la Vierge, & qu’il est ressuscité, &c. Tous les Chrestiens & les Demons mesmes croyent ces sortes de veritez ; mais il n’en est pas de mesme pour les secondes. L’on ne croit pas, par exemple, qu’il faut renoncer au monde ; qu’il faut pardonner à ses ennemis, & souffrir leurs insultes ; qu’il faut haïr les plaisirs & les vanitez du monde ; qu’il faut faire penitence ; aimer les humiliations, & enfin qu’il faut sans cesse se faire violence pour pouvoir ravir le ciel, car l’on n’auroit pas tant de peine qu’on a à les pratiquer, si on les croioit.
Ce n’est pourtant qu’à cette condition que nous les accomplirons, que nous devons esperer d’avoir un jour part aux recompenses que Dieu nous promet. Israël, dit-il dans le Deuteronome, qu’est-ce que le Seigneur vostre Dieu demande de vous, sinon que vous le craigniez, que vous marchiez dans ses voyes, que vous l’aimiez, & que vous le serviez de tout vostre cœur ? Ecoutez-moy, nous crie-t-il par la bouche d’un Prophete, & faites tout ce que je vous ordonne de faire ; & en agissant ainsi vous deviendrez mon Peuple, & moy je seray vostre Dieu. Facite omnia quæ præcipio vobis, & critis mihi in populum, & ego ero vobis in Deum.
Jesus-Christ envoyant les Apostres pour travailler à la conversion des Peuples, leur parle aussi de cette maniere : Allez, instruisez-les en baptizant au nom du Pere, du Fils, & du S. Esprit, & leur apprenant à observer toutes les choses que je vous ay commandées. Docentes cos servare omnia quæcumque mandavi vobis..
Les saintes Ecritures donnent à Dieu deux principales qualitez ; sçavoir celle de Createur, & celle de Pere de tous Ies hommes.
Comme Createur, il les comble de ses biens, & il les punit aussi tres-severement quand ils l’offensent. Mais il ne vient rien de la part de Dieu en qualité de Pere, qui ne leur soit avantageux ; parce qu’il ne leur donne rien comme Pere que par son Fils & au nom de son Fils, qui est l’objet de toutes ses complaisances.
La premiere qualité imprime la crainte, & la seconde ne donne que de l’amour.
Les effets de la crainte ont paru dans la conduite de Dieu envers les Juifs, à qui il ne parle dans l’ancien Testament qu’en Maistre, & qu’avec un ton de Maistre. Ego Dominus.
Mais les effets de la conduite de Dieu consideré comme Pere des hommes, paroissent dans le Nouveau envers les Chrestiens.
La crainte est le commencement de la sagesse. La felicité de l’homme sur la terre consiste, dit S. Bernard, à bien craindre le Seigneur ; & en effet, heureux sont ceux qui le craignent, & qui marchent dans ses voyes, dit le Prophete Royal. Pour cela il faut bien faire remarquer aux enfans les terribles effets de ses jugemens en la punition des Anges rebelles dans le ciel ; d’Adam & d’Eve dans le Paradis terrestre ; de tous les hommes dans le deluge ; des Israëlites dans le desert ; d’Antiochus & des autres particuliers dans les saintes Ecritures ; pour leur imprimer les sentimens d’une salutaire crainte.
Il leur faut rapporter ce que dit un Prophete : Que son indignation se répandra comme un feu devorant, & que les rochers les plus durs en seront brisez & reduits en poudre. Qui est-ce donc qui pourra paroistre devant la face d’un Dieu irrité, & subsister au temps de sa colere & de sa fureur ?
On leur peut aussi dire ce qui est dans la Lettre écrite à S. Cyprien par le Clergé de Rome, aprés la mort du Pape S. Fabien ; « qu’il est vrai que Dieu a preparé le ciel pour les bons ; mais il a aussi preparé l’enfer pour les méchans ; & s’il donne aux uns des rafraichissemens eternels, & une lu- miere inaccessible ; il a aussi reservé aux autres une nuit obscure, & des tenebres épouventables. »
Malheur donc à ceux qui ne reconnoistront que trop aprés leur mort la verité de ces choses qu’ils ne croient pas, & dont ils se moquent durant leur vie. Malheur, dis-je, à ceux qui veulent ressentir la violence de ces feux, avant que d’estre persuadez de ce qu’on leur en dit. Væ qui hæc lugenda in posterum, ridenda nunc deputant. Væ quibus hæc experienda sunt, priùs quàm credenda.
Il faut juger des peines que souffriront les méchans dans l’enfer, par le rapport qu’elles ont avec les recompenses des bons : car la justice de Dieu estant infinie, il sçait également punir les méchans, & recompenser les bons. Or il est dit des recompenses des bons, qu’elles sont incomprehensibles & eternelles : il faut donc en conclure, que la punition de ceux qui osent violer ses saints Commandemens, seront inconcevables dans leur grandeur, & infinies dans leur durée.
Il ne faut pas donc se flater de la pretenduë misericorde de Dieu, qu’on sçait bien estre infinie, & prendre occasion de sa bonté pour s’abandonner plus licencieusement aux vices, comme si Dieu devoit estre injuste à cause qu’il est bon : car il punit le mal par tout où il le trouve. Il est saint, & il est jaloux, dit Josué en parlant aux Israëlites, & il ne pardonnera aucunement à vos crimes & à vos pechez, si vous l’abandonnez pour servir aux Dieux étrangers ; mais il s’élevera contre vous, & il vous exterminera.
L’Apostre S. Paul dit aussi la mesme chose dans sa Lettre aux Tessaloniciens : Que tous ceux qui n’obeïront pas à l’Evangile de nostre Seigneur , souffriront la peine de l’eternelle damnation.
Cette crainte de Dieu est tres-salutaire aux enfans, & produit d’ordinaire en eux ces deux excellens effets. Car
1. Elle leur fait éviter le peché.
2. Elle les rend exacts à accomplir tous les commandemens de Dieu, & à faire tout le bien qu’ils peuvent.
Il ne faut pas pourtant en demeurer à la crainte ; mais il faut encore faire considerer Jesus-Christ aux enfans comme leur Redempteur & leur Mediateur, afin de leur inspirer pour luy la reconnoissance & l’amour qu’ils doivent avoir.
On peut donc pour leur en faire concevoir les sentimens, leur dire avec S. Augustin.
« Regardez les blessures d’un Dieu qui meurt pour vous sur une croix, & qui verse jusqu’à la derniere goutte de son sang, pour expier vos pechez. Il baisse la teste, afin de vous donner le baiser de paix. Il a le costé ouvert, pour vous montrer la grandeur de son amour. Il étend ses bras pour vous embrasser. Enfin il a tout le corps exposé à la cruauté de ses ennemis, pour vous racheter. Faites donc reflexion sur toutes ces choses, & pesez-les dans la balance de vostre esprit ; afin que ce qui a esté tout entier attaché pour vous à une croix, demeure toûjours profondément gravé dans vostre cœur ». Ut totus tibi sigatur in corde, qui totus pro te fixus fuit in cruce.
L’Ecriture donne encore à le nom de Mediateur, parce que c’est luy qui obtient de son Pere tous les secours & toutes les graces dont nous avons besoin pour operer nostre salut.
Elle luy donne aussi le nom de Maistre, non seulement parce qu’il a droit de nous commander, puisque nous luy appartenons, aprés qu’il nous a rachetez de la servitude du Demon au prix de son sang ; mais aussi parce qu’il est venu nous apprendre le chemin du ciel.
Nous devons donc esperer que Dieu nous fera misericorde, ainsi que Moyse disoit aux Israëlites, pourvû que nous fassions tout ce qu’il nous a ordonné de faire. Erit Deus nostri misericors, si custodierimus & fecerimus omnia præcepta ejus coram Domino nostro.
CE que je viens de dire pourroit suffire à toutes sortes d’enfans touchant leur conduite envers Dieu. Mais comme ceux qu’il releve au dessus des autres par l’éclat de leur naissance, entraisnent d’ordinaire leurs inferieurs aprés eux, ou à la pieté & à la vertu, quand ils ont esté bien instruits dans leur jeunesse, ou aux vices, lorsqu’ils ont esté negligez ; il est tres-important de leur remplir d’abord l’esprit des plus solides maximes du Christianisme, afin qu’ils deviennent plûtost les instrumens des misericordes, que de la colere & de la justice de Dieu envers ceux qui ne portent les yeux sur eux, que pour voir ce qu’ils font, & pour les imiter.
Si Dieu donc vous a mis dans cét état, considerez vostre élevation au dessus des autres comme un engagement indispensable à le mieux servir qu’eux, puisque l’Evangile nous apprend, qu’il redemandera beaucoup à tous ceux envers qui il aura esté plus liberal.
Proposez-vous d’estre grand, non seulement sur la terre, mais aussi dans le ciel ; non par le vain éclat de vostre noblesse, & par une grandeur passagere ; mais par celuy de vos vertus, qui vous accompagneront au sortir mesme de vostre vie.
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