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Livre premier

Pierre Coustel · 1687 · Free in the US

33,957 words · about 2 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1687 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Règles_de_l’éducation_des_enfants/Livre_premier&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Pierre Coustel
Language
French
Published
1687
Length
33,957 words · about 2 h 23 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)
  1. Chapitre 1 about 4 min
  2. Chapitre 2 about 9 min
  3. Chapitre 3 about 9 min
  4. Chapitre 4 about 11 min
  5. Chapitre 5 about 5 min
  6. Chapitre 6 about 7 min
  7. Chapitre 7 about 17 min
  8. Chapitre 8 about 5 min
  9. Chapitre 9 about 18 min
  10. Chapitre 10 about 5 min
  11. Chapitre 11 about 6 min
  12. Chapitre 12 about 2 min
  13. Chapitre 13 about 11 min
  14. Chapitre 14 about 33 min

Continue:

Chapitre 1

peut remarquer deux differentes naissances dans un Chrestien ; l’une corporelle, qu’il tire d’Adam par ses parens ; & l’autre spirituelle, qu’il tire de Jesus-Christ par le Baptesme.

Le Prophete Royal parle de la premiere, lorsqu’il dit, que sa mere l’a conçû dans l’iniquité & dans le peché.

Et S. Jean parle de la seconde, quand il nous apprend, que Dieu a donné le pouvoir d’estre faits ses enfans à tous ceux qui croyent en son nom, & qui ne sont pas nez du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme ; mais de Dieu mesme.

Nous recevons la lumiere de la raison pour guide dans la premiere naissance ; mais cette lumiere a esté tellement obscurcie par le peché de nôtre premier pere ; & elle est environnée de si épaisses tenebres, qu’elle ne peut plus nous conduire avec assûrance dans toutes nos démarches.

La Foy devient nôtre conductrice dans la seconde. C’est pourquoy nous sommes obligez en qualité de Chrétiens d’agir toûjours selon ses maximes ; afin de pouvoir porter en nous l’image du second Adam qui est celeste, comme nous portions auparavant celle du premier, qui a esté formé de la terre.

Outre que nous contractons par cette premiere naissance le peché originel qui nous rend ennemis de Dieu ; nous devenons encore sujets à toutes les miseres qu’Adam a attirées sur tous ses enfans par sa desobeïssance, & à la mort qui en est la suite, & la plus gran- de punition dans l’ordre naturel

Mais la renaissance nous délivre heureusement de ce peché, & nous rendant enfans de Dieu par la grace de l’adoption, elle nous donne droit au ciel, & aux biens eternels, que nous a meritez par l’effusion de son sang.

C’est par rapport à ces deux differentes naissances, que je distingue ici deux sortes d’éducation ; l’une profane & toute seculiere, & l’autre sainte & Chrestienne.

Nous voyons dans les Histoires, que les Payens qui n’avoient que le monde en vûë, prenoient neantmoins grand soin de faire instruire leus enfans dans les belles lettres, qui sont tres-utiles, pour acquerir de la reputation & des biens.

Mais comme les lumiéres des Chrestiens doivent estre bien plus vives, & plus pures que celles des Payens ; ils doivent s’élever au dessus de la terre, pour ne regarder que le ciel ; au dessus des hommes, pour ne considerer que Dieu ; & au dessus du temps, pour n’aspirer qu’à l’eternité.

Ils doivent, dis-je, se mettre bien plus en peine de rendre leurs enfans agreables à Dieu par la pratique de la vertu, qu’aux hommes par l’éclat d’une vaine science ; & travailler bien davantage pour leur faire avoir part à une vie qui n’aura jamais de fin, que pour acquerir une réputation passagere & tout-à-fait incertaine. La piété donc & la vertu doivent faire l’essentiel de l’éducation de leurs enfans ; & les belles lettres n’en doivent estre considerées que comme l’accessoire. Et au-lieu que les Payens ne pensoient qu’à rendre leurs enfans habiles ; les Chrestiens doivent particulierement s’appliquer à rendre les leurs gens de bien & vertueux.

Saint Gregoire de Nazianze distingue ainsi ces deux sortes d’education dans le bel Eloge qu’il fait de Saint Basile.

« Je croy, dit il, que les personnes qui ont un peu d’esprit, conviennent avec moy en ce point, qu’entre tous les biens du monde, la bonne instruction tient assûrément le premier lieu. Mais quand je parle de la bonne instruction, je n’entends pas celle qui est parmi nous autres, laquelle est sans doute la plus excellente ; puisqu’on n’y regarde que le salut de l’ame, & la beauté des choses qui sont infiniment élevées au dessus de la raison, sans mesme avoir égard à l’éloquence : mais je parle aussi de l’instruction externe, qui n’a pour but que les sciences profanes, laquelle plusieurs Chrétiens font mal de mépriser, parce qu’ils la croyent dangereuse, & qu’ils s’imaginent qu’elle empesche l’application qu’ils doivent avoir à Dieu. Et en effet, comme nous ne devons pas mépriser le ciel & la terre, sous pretexte qu’il y a eu autrefois des hommes assez impies pour les adorer, & pour rendre à des creatures l’honneur qui n’est dû qu’au Createur : ainsi il faut considerer ceux qui méprisent & qui blâment les sciences humaines, ou comme des insensez, ou comme des ignorans qui souhaiteroient que chacun leur ressemblast, afin que leur ignorance demeurant cachée, personne ne fust capable de les confondre. »

Par le mot d’éducation, je n’entends donc pas icy le soin que les parens prennent du corps de leurs enfans, à quoy la nature les porte assez d’elle-mesme, comme elle y porte aussi tous les animaux : mais j’entends celuy qu’ils sont obligez de prendre de leurs ames, & d’en cultiver les deux principales facultez, qui sont l’esprit, & la vo- lonté : l’esprit, en leur faisant apprendre les belles lettres ; & la volonté, en les formant dans la vertu. Ut verè fis pater, totus tibi curandus est filius ; eique parti debetur prima ac præcipua cura, quâ pecudibus antecessit, & ad Numinis similitudinem proximè accedit.

Les Payens mesmes se la proposoient en leur maniére : car nous voyons dans Elien, que les Messeniens chasserent de leur ville les Philosophes Epicuriens, parce qu’ils corrompoient l’esprit des jeunes gens par leurs mauvaises instructions.

Valere Maxime nous apprend aussi, que les Lacedemoniens firent transporter hors de Lacedemone les Livres du Poëte Archiloque, de peur qu’ils ne nuisissent plus aux bonnes mœurs de leurs enfans, qu’ils ne pourroient servir à éclairer leurs esprits. Noluerunt corum librorum lectione liberorum suorum mores imbui ; ne plus moribus noceret, quàm ingeniis prodestet.

Mais outre la vertu & la science, qui sont les plus grands biens que les parens puissent procurer à leurs enfans par une bonne éducation, ils doivent encore avoir soin de les bien faire instruire dans la civilité. Cura formandi pueritiam multis constat partibus : quarum prima & præcipua est, ut tenellus animus imbibat pietatis seminaria : proxima, ut liberales disciplinas amet & perdiscat : deinde ut à primis statim avi rudimentis civilitati morum assuescat, dit Erasme.

C’est donc dans ces trois choses, sçavoir la vertu, la science & la civilité, que je renferme ici toute l’éducation des enfans, dont je vas donner cy-aprés quelques regles. Commençons à faire voir icy combien elle est utile, & mesme necessaire.

Chapitre 2

Pour bien juger de l’utilité de la bonne éducation des enfans, il la faut considerer par le rapport qu’elle a, aux parens qui la leur procurent, aux enfans qui la reçoivent, & au public qui jouït du fruit & des avantages qu’elle apporte. Ce que nous allons faire dans les articles suivans.

Pour commencer par ce qui regarde les parens, je dis qu’il leur est tres-avantageux de bien élever leurs enfans dés leur jeunesse ; afin qu’ils deviennent le sujet de leur consolation & de leur joye, non seulement durant leur vie, mais aussi à leur mort : car, comme dit l’Ecclesiastique, ils ne rougiront pas, & ne seront pas confondus devant leurs ennemis, parce qu’ils laisseront des enfans aprés eux, qui seront capables de s’opposer à leurs insultes, & de rendre à leurs veritables amis, des marques de leur reconnoissance pour tous leurs bons offices.

« Si vostre fils par sa sagesse & par sa vertu attire sur luy l’estime & la veneration des hommes, dit S. Chrysostome ; quelle joye & quelle consolation vous donnera-t-il, à vous qui estes son pere, & qui trouverez dans sa piété un bien plus grand sujet de l’aimer, que n’est celui qui vient du sang & de la nature ?

On voit aussi en plusieurs endroits de l’Ecriture sainte, qu’un des meilleurs conseils que le S. Esprit donne aux parens, pour les rendre heureux dans cette vie, c’est celui de bien élever leurs enfans. Instruisez-bien vostre fils, dit-il dans le livre des Proverbes, & il fera tout vostre plaisir, & toutes les delices de vostre ame.

Mais pour mieux comprendre combien la joye des parens est sensible, quand leurs enfans sont sages & vertueux ; il n’y a qu’à faire reflexion sur le déplaisir & la confusion qu’ils ont de les voir devenir le joüet & l’entretien du peuple, lorsqu’ils sont ou ignorans ou débauchez.

Comme donc les parens sçavent que la bonne éducation est la source, & comme la racine de toutes sortes de biens & d’honnestetez dans un jeune homme ; ils doivent avec d’autant plus de soin s’appliquer à la procurer à leurs enfans, qu’ils y sont eux-mesmes les plus interessez, puisque selon Saint Chrysostome, ils auront part à tout le bien que feront leurs enfans.

« Ecoutez-moi, peres & meres, dit ce grand Saint, & sçachez que la bonne éducation de vos enfans vous donne lieu d’esperer de Dieu de tres-grandes recompenses, pour luy avoir élevé des athletes : car ce n’est pas une chose peu meritoire de consacrer dés le bas âge à son service des enfans qu’on a reçûs de luy ; & de jetter dans leurs cœurs les premiers fondemens d’une vertu & d’une piété solides. »

On peut donc inferer d’ici pour conclusion, que les parens ne peuvent donner à leurs enfans une plus évidente marque de leur veritable amour, que de les faire bien élever. Car un seul enfant qui craint Dieu, vaut mieux que mille qui sont méchans ; & il est plus avantageux de mourir sans enfans, que d’en laisser aprés soy qui soient sans piété.

QUE si l’éducation est avantageuse aux parens, nous ne devons pas douter qu’elle ne le soit aussi aux enfans, dont elle perfectionne l’esprit & la volonté.

Et en effet, quelque esprit qu’ait un enfant, il luy est utile d’estre bien instruit dés sa jeunesse ; comme il est utile à une terre d’estre bien cultivée, quelque fonds qu’elle puisse avoir : car il faut ici supposer comme une chose constante, que l’éducation ne change pas le fonds d’un esprit, comme l’agriculture ne change pas le fonds d’une terre.

Si donc par bonheur l’esprit d’un enfant est excellent, on voit par experience que le soin qu’on en prend, luy fait faire de merveilleux progrés dans les études. Contendo, cum ad naturam eximiam atque illustrem accesserit ratio quædam conformatioque doctrinæ ; tum illud nescio quid præclarum ac singulare solere existere.

Que si au contraire on le neglige, ou il se perd peu à peu, ou il ne devient fecond qu’en méchancetez & en malices ; comme on voit d’ordinaire que les meilleures terres sont celles qui produisent plus de ronces & d’épines.

Que si l’esprit d’un enfant n’est que mediocre, la bonne éducation ne laisse pas de luy estre utile, & d’en oster les defauts les plus grossiers ; comme les terres mesmes les plus infertiles ne laissent pas de rapporter un peu de grains quand elles sont bien cultivées.

Mais si l’éducation est si avantageuse à l’esprit, il est constant qu’elle l’est bien davantage à la volonté, dont elle arreste les saillies, & redresse les mauvaises inclinations. Ce qui a fait dire aux anciens, qu’elle est mesme capable de vaincre la nature.

L’homme est le plus emporté de tous les animaux, lorsqu’il s’abandonne à ses passions, & qu’il suit les mouvemens déreglez de l’ambition, de la colere, de l’envie. Il luy est donc avantageux de trouver cette digue dés sa jeunesse, qui l’arreste & l’empêche de s’écarter hors des bornes de la raison.

C’est ce que nous a voulu marquer le S. Esprit, en disant qu’il est utile à l’homme de porter le joug du Seigneur dés sa plus tendre jeunesse.

« Ce joug doit estre porté dés les premieres années, dit S. Gregoire, afin de prevenir l’âge plus avancé par une exacte discipline ; de peur que si l’on differe trop long-temps à le porter, l’on n’ait l’ame déchirée par les cuisans remords de sa conscience, & qu’on ne soit tourmenté par l’habitude de pecher qu’on aura déja contractée ; & qu’ainsi estant sans cesse engagé en de nouveaux combats, on ne ressente en soy-mesme les agitations de ces fascheuses attaques, qui feront estre tantost victorieux, & tantost vaincu ; au lieu que si l’homme se soûmet dés sa jeunesse au joug de la parole de Dieu, il jouïra d’une paix profonde, aprés avoir mis bon ordre à tout son interieur. Il jouïra, dis-je, d’un profond repos, en assujétissant la chair à l’esprit, & estant assis sur le tribunal de la raison, comme sur son lit de justice, il publiera les édits & les ordonnances qu’il voudra que tous ses mouvemens interieurs, comme autant de citoyens, observent ponctuellement. Il sera, dis-je, assis, parce qu’il ne craindra aucun ennemi, & qu’il ne sentira aucune attaque : car estre debout, c’est la posture de celuy qui combat ; & estre assis, c’est celle d’un homme qui jouït du repos. Un jeune homme donc qui aura porté dés sa jeunesse le joug du Seigneur, sera assis comme dans une agreable solitude : parce qu’il ne ressentira pas l’agitation tumultueuse de ses cupiditez, & de ses passions. »

Saint Ambroise parle à peu prés de la mesme maniere, en expliquant ce mesme passage. « Prevenons, dit-il, l’âge avancé par un bon reglement de vie, afin que nous puissions chanter en remerciant Dieu, ce verset du Prophete Royal : Mon Dieu, qui avez en la bonté de me conduire dés ma jeunesse ; plûtost que d’estre obligé de luy dire dans le souvenir de nos pechez : Ne vous souvenez pas, s’il vous plaist, Seigneur, de mes anciens desordres, & oubliez les égaremens de mes premieres années. L’un est le remede de la foiblesse humaine ; au-lieu que l’autre est le témoignage d’une ame encore : saine & vigoureuse. »

Les Payens se sont servis de plusieurs comparaisons, pour insinuer cette verité, qu’il faut élever les enfans dans la vertu dés leur jeunesse. Platon & Plutarque apportent celle d’un Jardinier, qui dresse les arbres qu’il cultive, tandis qu’ils sont encore petits & aisez à plier.

Les bons Ecuyers, dit Horace, n’attendent pas à dresser un cheval, qu’il soit dans sa force : mais ils le montent dés qu’il est en état de porter, & ils l’accoûtument peu à peu à prendre le pas qu’ils luy veulent donner.

Regardez les Potiers, dit Perse, ils façonnent leurs vases, tandis que leur terre est molle & maniable ; & ils n’attendent pas qu’elle s’endurcisse, Il en est ainsi des enfans.

Comme c’est à la racine des arbres, que les Jardiniers doivent principalement travailler, parce que c’est d’elle que provient toute l’esperance des fruits ; comme c’est à la source des fontaines que les Fonteniers doivent prendre garde avec plus de soin, parce qu’estant gastée, il faut que toute l’eau qui en coule, le soit aussi : Ainsi c’est à la bonne education des enfans qu’on doit particulierement veiller ; parce que c’est d’elle que doit venir toute la consolation des parens, tout le repos des familles, toute la tranquillité d’un Etat, & enfin toute la gloire & l’honneur de l’Eglise.

Gerson ayant esté député au Concile de Constance, dit, entre plusieurs moyens qu’on y proposa, pour arrêrer le cours de la corruption qui inondoit alors toute la terre ; que son avis estoit, qu’on commençast à élever les enfans chrestiennement dés leur plus tendre jeunesse. Affirmavit reparationem morum Christianorum, si quæreretur fieri, inchoandum esse à parvulis ad Christum ducendis.

L’Université de Paris est entierement entrée dans l’esprit & le sentiment de ce sçavant Homme, qui estoit son Chancelier : car il est dit dans les Statuts faits pour sa reforme par le Cardinal d’Estouteville en 1598, « que le bonheur de tous les Royaumes & des Peuples, & sur-tout la conservation de la Republique Chrestienne, dépend entierement de la bonne éducation des enfans. »

Et en effet, lorsque des enfans ont esté bien élevez, ils sont d’ordinaire pieux envers Dieu, soûmis & obeïssans à leurs Princes, respectueux envers leurs parens, & civils envers tout le monde.

Si Dieu les appelle au ministere de l’Eglise, ils n’éclairent pas moins ceux qui sont sous leur conduite par les lumieres de leur science, qu’ils les édifient par la pureté de leurs mœurs : s’ils embrassent la profession Religieuse, ils n’aiment rien tant que la retraite, le recueillement & la priere. Enfin, s’ils demeurent dans les engagemens du mariage & le commerce du monde, ils sont fideles dans leur trafic, exacts à s’acquitter des obligations de leurs emplois, assidus à leurs Paroisses, & circonspects dans leurs moindres actions. Et c’est ce qui fait tout le bonheur des Etats. Doctrina Christiana, si ei obtemperetur, Salus est Reipubl..

Que si au contraire l’on vient à negliger la bonne éducation des enfans, le poids de leur propre corruption ne tarde gueres à les entraisner dans toutes sortes de dissolutions & de desordres, qui attirent les maledictions de Dieu sur des pays entiers : car il ne faut pas chercher d’autres causes des miseres & des calamitez publiques, que les crimes & les déreglemens des particuliers.

Ce Peuple n’a point de sagesse, & d’intelligence, dit Isaïe ; & c’est pour cela que celuy dont il est l’ouvrage, n’en aura aucune pitié, & que celuy qui l’a formé, ne luy pardonnera pas.

Les yeux du Seigneur sont ouverts sur un Royaume où il est offensé, dit encore le Prophere Amos, & je l’extermineray, dit Dieu, de dessus la terre.

Et certes, si la méchanceté d’Achan, qui n’estoit qu’un simple particulier, irrita autrefois Dieu de telle sorte contre les Israëlites, qu’il les menaça de se retirer du milieu d’eux, s’ils n’en faisoient au plûtost une punition exemplaire : que ne doit-on pas craindre quand l’injustice & le vice prédominent dans tout un pays, & quand la corruption est devenuë generale, & toute publique ; comme il arrive faute de la bonne éducation.

C’est pourquoy les Princes Chrétiens ont toûjours eu grand soin de s’appliquer à ce qui regarde celle de leurs sujets.

C’est ce qui leur a fait fonder tant d’Universitez dans leurs Royaumes, & bâtir tant de Colleges, qui ne sont pas moins la retraite des Muses, que les ornemens des grandes villes, & les Seminaires où s’élevent, & d’où l’on tire tous ceux qui sont appellez aux sacrez ministeres de l’Eglise, aux Magistratures, aux gouvernemens des Peuples, & à toutes les plus importantes Charges de l’Etat.

C’est aussi ce qui les a toûjours portez à envoyer chercher bien loin des personnes les plus capables d’instruire la jeunesse. Ainsi nous lisons dans l’Histoire, que Louis XII. fit venir de Constantinople en France Jean Lascaris, l’un des hommes de son temps qui entendoit mieux le Grec ; & que François I. fut appellé le Pere & le Protecteur des Muses, en l’imitant.

On voit aussi, que le grand Cosme de Medicis a esté fort loüé d’avoir fait revivre dans l’Italie les Langues Grecque & Latine, par l’entremise d’Emmanuel Chrysolore, Pierre de Ravenne, Laurent Valle, Ange Politien, & quantité d’autres habiles gens.

La raison qu’avoient ces grands Princes d’en user de la sorte, c’est qu’ils consideroient, qu’il n’est pas besoin de loix ni de supplices, quand des sujets se porrent d’eux-mesmes à tout ce qui est bon & honneste, comme ils font d’ordinaire aprés avoir esté bien élevez.

Nostre grand Monarque, qui ne surpasse pas moins tous ses predecesseurs par les témoignages de sa bienveillance, & par sa liberalité envers les hommes doctes, que par ses victoires & ses triomphes ; a aussi fait voir à tout le monde, que sa magnificence se répand également, tant au dedans qu’au dehors du Royaume, sur tous ceux qui excellent dans les Arts, ou dans quelque genre que ce soit d’érudition, avec des profusions qu’on ne sçauroit assez admirer.

Chapitre 3

LE peché d’Adam a laissé deux funestes playes dans l’ame de tous ses descendans, sçavoir l’aveuglement de l’esprit, & la concupiscence ; c’est à dire, l’ignorance de nos devoirs, & l’inclination malheureuse que nous avons tous au mal.

Il est dit de la premiere, que l’erreur & les tenebres sont créées avec les hommes, qui naissent tous pecheurs. Et il est dit de la seconde, que le cœur de tous les hommes a une pente continuelle au mal.

Saint Augustin se sert de ces expressions pour expliquer cecy. L’aveuglement de l’homme, dit-il, l’empesche de connoistre le bien qu’il doit faire, & la langueur luy donne du dégoût pour ce qu’il devroit aimer. Caritate agenda non cernit, & languore diligenda fastidit.

Or la bonne éducation apporte ordinairement remede à ces deux playes, car elle dissipe les tenebres de l’ignorance dans l’esprit des enfans ; & elle arreste ou corrige mesme peu à peu la malheureuse inclination qu’ils ont au mal. L’aveuglement naturel des enfans leur est assûrément tres-préjudiciable, puisque l’ignorance de leurs devoirs leur fait faire plusieurs fautes, qu’ils ne feroient pas, s’ils en estoient bien instruits. C’est pourquoy Dieu exhorte les fideles figurez par la ville de Jerusalem à se bien faire instruire ; de peur, dit-il, que je ne sois contraint de m’éloigner de vous, & qu’étant abandonnez de mon secours, je ne vous rende semblables à une terre deserte & inhabitable. C’est pour cela qu’il est encore dit dans les Proverbes que сеuх qui evitent de se bien faire instruire, tomberont dans le mal, c’est à dire, dans le peché.

Il est donc necessaire de bien apprendre dans la jeunesse quels sont les plus essentiels de ses devoirs, afin de ne pas contracter insensiblement de mauvaises habitudes, dont l’on auroit ensuite bien de la peine à se défaire.

Le Prophete Jeremie se sert de ces comparaisons pour confirmer ceci ; il est autant impossible, dit-il, que vous puissiez faire jamais le bien, si vous vous accoûtumez au mal dans vostre jeunesse, comme il est impossible qu’un Ethiopien change la noirceur de son teint, ou qu’un leopard se défasse des mouchetures qui lui sont naturelles.

Si donc les parens aiment veritablement leurs enfans, comme ils y sont obligez ; ils tâcheront sans doute de leur procurer une bonne éducation, qui est la chose du monde qui leur est la plus necessaire, soit qu’ils les regardent avec des yeux tout charnels, soit qu’ils les regardent avec des yeux tout spirituels.

Quand des parens ne regarderoient leurs enfans que comme des hommes & comme des membres d’une Ville, ou de la Republique où Dieu les a fait naître, ils devroient au moins travailler à en faire d’honnestes gens, & les mettre en état de luy pouvoir un jour estre utiles en quelque condition qu’ils entrent, soit dans la paix, soit dans la guerre.

Gratum est, quod patria civem, populoque dedisti ; Si facis, ut patriæ sit idonens, utilis agris,

Utilis & bellorum, & pacis rebus agendis.

C’est pourquoy Ciceron reproche à Verrés, d’avoir fait un tort insigne à la Republique, en élevant de telle sorte son fils dans les débauches & le luxe, qu’il n’auroit pû, quand mesme il l’auroit voulu, estre meilleur qu’il n’estoit. Non solùm filio, sed Reipub. etiam fecisti injuriam. Susceperas enim liberos non solum tibi, sed etiam patriæ ; qui non modò tibi voluptari, sed etiam qui usui aliquando Reipublica essent. Eos instituere atque erudire ad majorum instituta atque ad civitatis disciplinam, non ad tuas turpitudines debuisti.

Mais si les Chrestiens regardent leurs enfans avec des yeux tout spirituels, c’est à dire, comme des membres du Corps mystique de , comme ses temples vivans, & comme les heritiers presomptifs de son Royaume ; c’est alors qu’ils verront combien l’obligation qu’ils ont de veiller à leur bonne éducation, est grande & indispensable.

Et en effet, si les enfans sont les membres du Corps mystique de Jesus-Christ ; ne doivent-ils pas prendre garde, qu’ils ayent toute la beauté & la proportion qui leur est convenable ; & qu’ils ne deviennent pas par leur faute des membres difformes, qui luy fassent honte ; ou des membres pourris & corrompus qu’il faille retrancher. Non sit membrum distortum, de quo erubescatur ; non fit putre, quod resecari mereatur. Sit pulchrum, aptum, Sanum.

Que si leurs ames sont aussi les temples vivans du S. Esprit, comme l’Apostre les appelle ; combien doivent-ils apporter de précautions, pour empescher qu’elles ne deviennent la retraite des passions, qui les rendent esclaves de libres qu’elles estoient par leur nature. A quo quis superatus est, hujus & servus est.

Enfin, s’ils les considerent comme les heritiers présomptifs du royaume du ciel, que ne doivent-ils pas faire pour leur en assurer la possession, & pour les rendre dignes de ces biens inestimables qui leur y sont preparez.

-seulement la raison porte les parens à prendre soin de l’éducation de leurs enfans ; mais Dieu le leur ordonne dans l’un & dans l’autre Testament.

Pour commencer par ce qui est dans l’ancien ; nous voyons dans le Deuteronome, qu’il commanda aux Israëlites, non seulement de graver ses saintes ordonnances dans le fond de leurs cœurs, & dans leurs esprits ; & de les porter continuellement dans leurs mains & devant leurs yeux ; mais aussi de les apprendre à leurs enfans, afin qu’ils les meditassent.

Si Dien vous a donné des enfans, dit l’Ecclesiastique, prenez soin de les bien faire instruire, & faites-leur prendre un bon pli dés leur plus tendre jeunesse.

Instruisez bien vôtre fils, dit-il dans un autre endroit, & appliquez-vous soigneusement à cela, de peur que ses defauts ne vous soient imputez, & que ses déreglemens ne vous donnent de la confusion.

Combien de choses Dieu a-t-il autrefois commandées à nos peres, dit le Prophete Royal, pour les apprendre à leurs enfans, & pour les faire connoistre à leurs descendans ; afin qu’ils mettent leur esperance en Dieu, qu’ils n’oublient pas les merveilles qu’il a faites pour eux, & qu’ils recherchent ses Commandemens ; & afin qu’ils ne deviennent pas, comme leurs peres, une race corrompuë & rebelle.

Ce mesme commandement a esté réïteré dans le nouveau Testament. Elevez vos enfans dans la discipline & la crainte du Seigneur, dit S. Paul, en parlant aux peres & aux meres : car comme Dieu a établi dans chaque condition une suite de moyens pour sanctifier les Chrestiens, & pour les conduire au ciel ; il a renfermé le salut de la mere au Sacrement du mariage dans la bonne éducation de ses enfans. La mere se sauvera, dit-il, par les enfans qu’elle aura mis au monde, en procurant qu’ils demeurent dans la Foy, dans la charité, dans la sainteté, & dans une vie bien reglée.

« La mere sera sauvée par la generation des enfans, c’est à dire, par le soin qu’elle a eu de les bien faire instruire, aprés celui qu’elle aura pris de les faire regenerer par le Baptesme, dit S. Jean Chrysostome ; car mettre des enfans au monde, c’est seulement l’ouvrage de la nature ; mais les élever dans la pieté & dans la vertu, c’est l’effet d’une veritable affection. »

Enfin, ce grand Apostre témoigne que c’est renoncer à la Foy, & estre pire qu’un Infidele, que de ne pas prendre tout le soin possible de ses domestiques, & par consequent de ses enfans, qui touchent de bien plus prés aux parens que les domestiques. Quid enim tam domesticum, quam parentibus filii ?

Le Concile de Trente recommandant aux parens de bien veiller à l’éducation de leurs enfans, en apporte cette raison : « Que les jeunes gens ont une grande inclination à s’abandonner aux plaisirs & aux divertissemens du monde, si dés leurs plus tendres années on ne les forme dans la pieté, & si on ne les instruit dans les maximes de la Religion, avant qu’ils soient entierement possedez par l’habitude des vices. » Et il les menace des effets de la vengeance de Dieu, s’ils negligent de s’acquiter en ce point de leur indispensable obligation.

Les Peres de l’Eglise en reconnoissant la grande importance, se sont particulierement appliquez à exhorter les parens à s’en bien acquiter.

« Je ne cesseray point, dit S. Chrysostome, de vous exhorter de toutes mes forces à preferer à tout autre soin celui que vous estes obligez de prendre de la bonne éducation de vos enfans ; je ne pretends pas pour cela que vous les ostiez du monde, & que vous les envoyiez dans les deserts pour y vivre en Anachoretes (quoy-que je souhaitasse de tout mon cœur que chacun leur ressemblast :) mais ce que je vous demande, c’est que vous vous appliquiez à élever des Disciples à Jesus-Christ ; & puisque leur condition les arreste dans le monde, apprenez-leur de bonne heure à y mener une vie toute sainte. Vous serez les premiers qui gousterez les fruits de vos peines, par la consolation que vous aurez d’avoir des enfans sages & vertueux : & quand par malheur vous auriez commis

pechez, vous attirerez sur vous les effets de la misericorde de Dieu, par le soin que vous aurez pris d’élever des athletes capables de le servir & de combattre pour luy. »

Son disciple Theophilacte expliquant les paroles de la premiere Lettre de S. Paul à son disciple Timothée, (que la femme qui sera choisie pour estre mise au nombre des veuves, n’ait pas moins de soixante ans, & qu’on puisse rendre témoignage de ses bonnes œuvres, particulierement si elle a pris soin de bien élever ses enfans) parle ainsi aux meres. « Il ne vous suffit pas de mettre des enfans au monde ; mais il vous faut aussi prendre grand soin de les bien élever, puisque sans cela la generation n’est qu’une corruption. Mais, me dira-t-on, que deviendront donc les vierges & les veuves qui ne peuvent avoir des enfans ? est-ce que leur salut est desesperé ? Nullement, ajoûte-t-il : car l’Apostre ne nie pas qu’elles ne se puissent sauver par leurs bonnes œuvres ; mais il dit, que la bonne éducation des enfans est aux méres un excellent moyen pour se sauver : estant certain qu’une mere vertueuse élevera aussi ses enfans dans la vertu, & qu’ainsi elle la fera passer dans toute la suite de sa posterité. »

Eusebe Evesque d’Emese faisant l’éloge de la mere des Machabées, parle ainsi aux femmes Chrestiennes.

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