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LE
COMTE
D’AMBOISE.
1
NOUVELLE.
Livre Premier.
LE Regne de François ſecond ſembloit dans ſes commencemens devoir eſtre agréable & heureux. La Reine ſa femme eſtoit une des plus belles & des plus ſpirituelles perſonnes du monde ; ſa Cour eſtoit compoſée d’une partie de ces Hommes illuſtres qui avoient formé celle de Henry ſecond, & les Dames avoient autant d’agrément, que les Hommes avoient de valeur : Le Comte d’Amboiſe, & le Marquis de Sanſac s’y faiſoient diſtinguer ; leurs Familles avoient toûjours eſté oppoſées d’intereſt, & quoy qu’ils ne fuſſent pas ennemis declarez, ils avoient une certaine émulation qui ſembloit devoir avoir quelque ſuite. Ils eſtoient tous deux également bien faits, rien ne pouvoit eſtre diſputé à l’un que par l’autre ; auſſi ſembloit-il qu’ils dûſſent ſe diſputer toutes choſes.
La Comteſſe de Roye eſtant veuve, s’eſtoit retirée à deux lieuës de Paris à une maiſon de campagne, où elle ne recevoit de viſites que de quelques amis particuliers. Elle avoit une fille parfaitement belle, qui n’avoit point encore parû. Elle vouloit la marier avant que de la mener à la Cour, & elle choiſit le Comte d’Amboiſe entre tous ceux qu’on luy propoſa. Ce mariage qui eſtoit également avãtageux pour luy & pour Mademoiſelle de Roye, fut arreſté avant meſme qu’ils ſe fuſſent vûs ; mais comme elle avoit la reputa- tion d’eſtre fort belle, Monſieur d’Amboiſe ſe fit un grand plaiſir de penſer qu’elle ſeroit à luy ; & l’on peut dire que le deſir & l’eſperance formoient déja dans ſon cœur un commencement de paſſion, avant qu’il en eût vû l’objet.
Bien que Mademoiſelle de Roye dût avoir pris cette eſpece d’indolẽce que la ſolitude dóne ordinairement, la vivacité de ſon eſprit luy faiſoit ſaiſir aisément les premieres impreſſions qui luy eſtoient données, & ce qu’elle entendoit dire à ſa mere, de la bonne mine, de l’eſprit & de la generoſité du Comte, la rempliſſoit d’une eſtime qui la diſpoſoit à quelque choſe de plus.
Le jour qu’il devoit luy faire ſa premiere viſite, elle s’eſtoit parée avec plus de ſoin qu’à l’ordinaire, & elle eſtoit d’une beauté à charmer tous ceux qui la voyoient. C’eſtoit un de ces agreables jours d’Eſté qui invitent à ſe promener. Le Soleil qui n’avoit point parû, laiſſoit une fraîcheur delicieuſe ; & Mademoiſelle de Roye ſe promenoit dans une des avenuës de la maiſon, avec deux Dames des amies de ſa mere, qui eſtoient venuës dîner avec elles. Comme il eſtoit aſſez bonne heure pour n’attendre pas encore le Comte d’Amboiſe, & que Madame de Roye eltoit occupée de quelques af- faires, elle fut bien aiſe que la promenade les amuſât durant le temps qu’elle ſeroit obligée d’y donner. Elles avoient déja atteint le bout d’une allée où eſtoit un cabinet ouvert de tous coſtez, fort agreable, & dans lequel elles alloient entrer pour s’aſſeoir, lors qu’elles apperçeurent un Cavalier qui mettant pied à terre, laiſſa ſes gens derriere luy, & s’avança vers elles. À meſure qu’il s’apro- choit, elle remarquoit ſa taille & ſon air, qui luy parurent dignes de toute l’attention qu’elle leur donnoit. Elle ne douta point que ce ne ſût Monſieur d’Amboiſe ; il venoit au jour marqué, ſon empreſſement ne pouvoit luy déplaire. La bonne mine de celuy qu’elle voyoit, répondoit à l’idée qu’elle s’eſtoit faite du Comte. Ces Dames qui eſtoient avec elle, ne le connoiſſoient point, par- ce qu’elles n’eſtoient pas de la Cour. Elles avoient apris qu’on l’attendoit ce jour là, & elles crurent auſſi que c’eſtoit luy. Elles luy dõnerent des loüanges qui aiderent encore à la prevenir en ſa faveur.
Mademoiſelle de Roye trouva ſon devoir bien doux, elle ſe haſta peut-eſtre un peu trop de le ſuivre ; c’eſtoit Monſieur d’Amboiſe qui luy devoit inſpirer cette joye que donne la premiere ren- contre de ce qui doit plaire ; & c’eſtoit pour le Marquis de Sanſac qu’elle la ſentoit. Le hazard l’avoit conduit en ce lieu, il venoit de chez une Dame de ſes parentes, & s’eſtant trouvé proche de la maiſon de Madame de Roye comme il avoit entendu parler de la beauté de ſa fille, il prit l’occaſion de leur faire une viſite. Il n’avoit point vû Madame de Roye depuis la mort de ſon mary ; Elle vivoit dans une ſi grande retraite, qu’on n’avoit encore oſé la troubler ; cependant aprés un an de veuvage, il crût qu’elle ne feroit pas de difficulté de le recevoir.
Il s’approcha de ces Dames, & quoy qu’il n’en connût aucune, il leur dit tout ce que la politeſſe & la galanterie luy inſpirèrent en cette rencontre, mais il diſtingua d’abord Mademoiſelle de Roye des autres. Auſſi quoi que l’une d’elles eût de la jeuneſſe, & meſme de la beauté, celle de Madamoiſelle de Roye eſtoit ſi parfaite qu’on ne pouvoit regarder qu’elle en un lieu où elle eſtoit ; Elle trouva je ne ſçay quoy d’agreable dans cette avanture qui luy donna envie de la faire durer. Elle pria ces Dames de ne point dire ſon nom, & ſçachant que les affaires qui retenoient ſa mere, ne ſeroient pas ſi-tôt finies, elle propoſa à la compa- gnie d’aller s’aſſeoir dans le Cabinet.
Le chemin que le Marquis de Sanſac avoit tenu, ne permettoit pas de douter qu’il n’allaſt chez Madame de Roye ; il ne ſe deffendit point d’avoir eu ce deſſein, & ces Dames ſe confirmant dans la penſée qu’il fût Monſieur d’Amboiſe, luy firent pluſieurs queſtions fines ſur Mademoiſelle de Roye, qui luy firent juger qu’elles le prenoient pour ce Comte, qu’il ſçavoit eſtre ſur le point de l’épouſer. Elles luy demanderent s’il n’avoit rien à ſe reprocher, de s’amuſer avec elles lors qu’il eſtoit ſur le point de voir une ſi belle perſonne. Elle rougit malgré elle, d’une maniere qui aida à le perſuader qu’il ne s’eſtoit pas trompé quand il avoit penſé qu’elle eſtoit Mademoiſelle de Roye.
Le lieu où il la rencontroit, & ſon extraordinaire beauté, luy en a- voient déja donné de grands ſoupçons ; il n’en douta plus, il jugea meſme par ce qu’on luy diſoit, qu’elle n’avoit point encore vû le Comte d’Amboiſe, & qu’on l’attendoit. L’avanture luy parut agreable à ſon tour, cette erreur le faiſoit regarder favorablement d’une belle perſonne, il prit le party de ne pas répondre poſitivement pour ne les deſabuſer point, & pour pouvoir auſſi ſe tirer de ce pas lors qu’elles viendroient à le connoître. On ne ſçauroit, dit-il, avoir une plus grande idée de la beauté de Mademoiſelle de Roye, que j’en ay, cependant j’ay peine à croire qu’elle ſoit au deſſus de ce que je vois icy, ajouſta-t’il en la regardant d’une maniere qui la perſuadoit qu’il en eſtoit touché. Elle prenoit un plaiſir tres-ſenſible à ce qui ſe paſſoit, & elle eſtoit flatée de ce prompt effet de ſes charmes, d’une maniere qui aidoit encore à la rendre favorable à celuy qui luy en faiſoit connoître le pouvoir. Ils avoient déja eſté une heure dans ce Cabinet, lors qu’une groſſe pluye les y tint aſſiegez. Perſonne n’en fut fâché, la converſation eſtoit ſi brillante, qu’il ne leur étoit pas poſſible de ſonger au temps qu’ils y demeuroient. Monſieur de Sanſac avoit un agrément infiny dans ſa perſonne, & dans tout ce qu’il diſoit, & ſa vivacité naturelle étoit encore augmentée parce qu’il y avoit de piquant dans cette rencontre.
Mademoiſelle de Roye étoit charmée de le trouver ſi digne de luy plaire, leurs yeux ſe rencontrerent plus d’une fois d’une maniere qui la fit rougir, & qui luy fit enſuite éviter ceux de Monſieur de Sanſac. En effet bien qu’elle crût qu’il eſtoit le Comte d’Amboiſe, & qu’elle devoit l’é- pouſer, elle ſentoit ſans le démeſler, je ne ſçay quoy d’indépendant de ſon devoir. Elle eut tout le loiſir de s’abandonner à une erreur qui luy devoit eſtre ſi fatale dans la ſuite : car l’orage ne ceſſoit point, & ils ne pouvoient ſortir du Cabinet. Enfin Monſieur d’Amboiſe arriva, & comme il vit des Dames dans le Cabinet, il y entra, penſant que ce fût Madame & Mademoiſelle de Roye.
Il n’y trouva point cette Comteſſe qu’il avoit veuë à la Cour ; mais il reconnut auſſi-toſt ſa fille au portrait qu’on luy en avoit fait, & ſur les meſmes apparences qui avoient déja fait croire au Marquis de Sanſac, que c’eſtoit elle ; de ſorte qu’il luy adreſſa ſes complimens. Cependant comme il pouvoit ſe tromper, & que la preſence de tant de perſonnes le retenoit, il ne luy dit rien qui marquaſt préciſément qu’il eſtoit celui qu’elles attendoient.
Il ne meritoit pas moins que le Marquis de Sanſac d’occuper cette Compagnie. Une taille agréable & au deſſus de la mediocre, un air noble, je ne ſçay quoy de fin & de paſſionné, le rendoient trés capable de plaire. Ces Dames luy rendirent toute la juſtice qui luy eſtoit deuë ; mais Mademoiſelle de Roye fut fâchée d’eſtre déja contrainte de douter qui des deux eſtoit ſon Amant : Elle les regarda l’un & l’autre, comme pour leur demander lequel elle eſtoit obligée d’aimer ; mais c’eſtoit avec une certaine difference qui ſembloit marquer qu’elle eût bien voulu que c’eût eſté Monſieur de Sanſac.
La plus âgée de ces Dames, qui voyoit l’embarras de cette jeune perſonne, jugea qu’il falloit le faire ceſſer. Comme les Femmes de Mademoiſelle de Roye avoient eſté con- traintes de ſe retirer dans le Cabinet, à cauſe de la pluye, elle envoya l’une d’elles demander le nom de Monſieur d’Amboiſe à ſes Gens, & l’ayant ſçu, elle le fit connoiſtre à Mademoiſelle de Roye.
Cette jeune perſonne ne pût s’empeſcher de le regarder avec plus de froideur que naturellement elle ne devoit en avoir. La vivacité de la converſation avoit animé ſon viſage, & augmentoit enco- re ſa beauté ; Monſieur d’Amboiſe la conſideroit avec l’intereſt d’un homme à qui elle eſtoit deſtinée, & malgré l’idée qu’il avoit conceuë d’elle, il trouvoit lieu d’eſtre ſurpris ; mais la maniere dont elle le receut, ne luy permit pas de goûter ce charme qu’excite dans le cœur la naiſſance d’une paſſion, & l’amour luy dénia juſqu’à ſon premier plaiſir.
Elle regarda, ſans s’en appercevoir, Monſieur de Sanſac avec moins de précaution qu’auparavant, comme ſi elle luy eût dit adieu par ce regard, & qu’elle fût devenuë plus hardie lorſqu’il luy falloit ôter l’eſperance, qu’elle ne l’avoit eſté un moment plûtoſt, lors qu’elle avoit crû pouvoir luy en donner.
Monſieur d’Amboiſe avoit les yeux trop attachez ſur Mademoiſelle de Roye, pour ne pas ſuivre les ſiens ; peut-étre auſſi que l’oppoſition naturelle de Sanſac & de luy, avança ſes craintes, enfin il ſoupçonna une partie de la verité.
L’orage continüoit toûjours, & Madame de Roye qui avoit achevé les affaires qui l’avoient retenuë, les vint reprendre dans ſon Carroſſe. Elle ne s’attendoit point de trouver le Marquis de Sanſac dans ce lieu. Cependant elle ne manqua pas de luy faire beaucoup de civilités. Cet- te Comteſſe marqua à Monſieur d’Amboiſe toute l’eſtime qu’elle avoit pour ſon merite, & la joye où elle eſtoit de le voir ; mais ces honneſtetez ne luy ôtoient pas l’idée deſagreable qu’il avoit priſe malgré luy.
Madame de Roye les mena dans ſon appartement, & les divers mouvemens qui partageoient cette compagnie, y firent naître quelque ſorte d’ennuy. Le Comte d’Amboiſe qui na- curellement n’aimoit pas Sanſac, trouvoit la viſite de ce Marquis trop longue. Peu s’en faloit que Monſieur de Sanſac ne trouvaſt la même choſe de celle du Comte d’Amboiſe, quoiqu’il n’ignoraſt pas le deſſein qui l’amenoit, cependant il falut qu’il luy cedaſt la place.
Les Dames s’en allerent auſſi, de ſorte que le Comte d’Amboiſe demeura le dernier. Il marqua à Mademoiſelle de Roye combien l’avantage de luy eſtre deſtiné le charmoit, mais il luy dit en même temps que s’il n’eſtoit pas aſſez heureux pour toucher ſon cœur, il ſe trouvoit fort à plaindre. Mademoiſelle de Roye luy repondit qu’elle n’avoit point de cœur à donner, mais ſeulement un devoir à ſuivre. L’air dont elle prononça ces paroles n’eſtoit pas propre à donner des eſperances à un Amant. Elle prit peu de ſoin de ſoûtenir la conver- ſation, mais elle laiſſa voir aſſez d’eſprit pour achever ce que ſa beauté avoit commencé, & aſſez de difficultez à la poſſeſſion de ſon cœur, pour rendre la paſſion du Comte d’Amboiſe trés-vive dés ce jour-là.
Lors que Mademoiſelle de Roye fut ſeule, elle demeura dans une profonde rêverie, & quoiqu’elle ne démêlaſt pas encore ſes ſentimens, à l’égard de Monſieur d’Amboiſe & de Monſieur de Sanſac, il luy ſembloit neanmoins que ce dernier eſtoit le plus aimable.
De ſon côté il avoit eſté frapé de la beauté de Mademoiſelle de Roye. Il avoit remarqué que ſa converſation ne luy déplaiſoit pas, & qu’elle avoit reçû le Comte d’Amboiſe avec aſſez de froideur, de ſorte qu’il ne remportoit que des idées agreables.
Il parla d’elle à la Cour avec de ſi grands éloges, que la Reine eut de l’impatience de la voir, & comme il avoit fceu de Madame de Roye, qu’elles ne reviendroient pas fi-tôt de la campagne, il le dit à la Reine qui témoigna en eſtre fâchée.
Sanſac qui ne cherchoit qu’un pretexte pour retourner chez Madame de Roye, ſe fit un plaiſir de luy aller apprendre les fentimens de la Reine ; il vit Mademoiſelle de Roye une ſeconde fois, il crut démêler quelque joye dans ſes yeux, il luy dit mille choſes, que les diſpoſitions où elle eſtoit pour luy, luy faiſoient entendre facilement, & qui ne pouvoient cependant déplaire à Madame de Roye. Le Comte d’Amboiſe qui eſtoit en droit de les aller voir ſouvent, arriva dans le temps que Monſieur de Sanſac en ſortoit. Une ſeconde viſite de ce Marquis le chagrina. Son inquiétude qui parut malgré luy à Mademoiſelle de Roye, le luy fit trouver biſarre, & acheva de le perdre auprés d’elle.
Elle ſentit ſon éloignement pour luy avant que de connoiſtre que Sanſac en eſtoit la cauſe. Les ſoins que le Comte luy rendoit luy devinrent incommodes, & luy donnerent d’abord une repugnance pour luy qu’elle combatoit en vain. Un Amant pour qui l’on eſt obligée d’avoir des égards, ſe fait toûjours beaucoup haïr, quand il ne ſe fait pas aimer.
Le Comte d’Amboiſe s’appercevoit bien que Mademoiſelle de Roye ne l’aimoit pas, il en ſoupçonnoit la cauſe, & ſuivant la coûtume des Amans malheureux, il cherchoit à s’éclaircir plus particulierement de ce qu’il ne ſçavoit pas aſſez pour eſtre tout à fait miſerable.
Un jour que le Roy étoit à la promenade, & que toute la Cour le ſuivoit, ce Comte voyant que Sanſac eſtoit à quelques pas de la foule, s’approcha de luy pour parler de Mademoiſelle de Roye. Mais quoiqu’ils euſſent également envie de parler d’elle, aucun d’eux ne pouvoit ſe reſoudre à commencer. Enfin d’Amboiſe ſuivit ſon deſſein, il la loüa beaucoup, mais Sanſac la loüa peu, autant peut eſtre pour n’eſtre pas d’accord avec ſon Rival, que de peur de ſe découvrir. Cependant le Comte d’Amboiſe n’eſtoit pas en eſtat de ſe raſſurer, il auroit eſté inquiet ſi le Marquis de Sanſac avoit trop admiré Mademoiſelle de Roye, & il le fut encore de ce qu’il ne vouloit pas l’admirer aſſez.
Peu d’heures aprés, ſa jalouſie fut entierement confirmée. Le ſoir chez le Roy, la converſation s’étant tournée ſur la beauté de quelques femmes de la Cour, le Marquis de Sanſac qui n’étoit plus alors retenu par la preſence de Monſieur d’Amboiſe, ne put s’empêcher de loüer extrêmement Madamoiſelle de Roye, & il en parloit même avec beaucoup de vivacité, lorſque le Comte arriva. Le Roy l’appercevant de loin, voila Sanſac, luy dit-il, en élevant la voix, qui dit plus de merveilles de la beauté de Mademoiſelle de Roye, que vous ne nous en avez jamais dit. Ces deux Rivaux rougirent à ce mot ; cette rougeur fut remarquée ; on leur en fit la guerre le reſte du ſoir, & ils eurent beſoin de tout leur eſprit pour la ſoûtenir. Ils connurent plus particulierement dans cette occaſion tout ce qu’ils en avoient l’un & l’autre, & ils ne s’eſtimerent que pour ſe haïr davantage.
Le Comte de Sanſac pere du Marquis, ſouhaitoit de marier ſon fils à Made- moiſelle d’Anebault, de qui la beauté pouvoit rendre heureux un homme qui n’auroit pas aimé Madamoiſelle de Roye ; il n’oſoit s’oppoſer ouvertement aux volontez de ſon pere, mais il reculoit ce mariage, & il y avoit beaucoup de repugnance. Madame de Roye mena dans ce temps-là ſa fille à la Cour, où elle receut tous les applaudiſſemens qu’elle meritoit.
Elle fit des Amans & des Ennemies. La Comteſſe de Tournon fut de celles à qui ſa beauté donna le plus de chagrin, & qui le diſſimula le mieux. Le Comte de Sancerre la trouva parfaitement aimable, & n’oſa dire qu’il l’aimoit, parce qu’il ne ſoupçonna pas que Monſieur d’Amboiſe pût eſtre haï. Il fit un voyage peu de temps aprés qui luy ſervit à cacher ſa paſſion, mais qui ne l’en guerit pas.
Mademoiſelle de Roye ne tarda guere à apprendre qu’on marioit le Marquis de Sanſac à Mademoiſelle d’Annebault ; elle fut ſurpriſe de cette nouvelle, & encore plus de s’y trouver ſi ſenſible. Malgré elle, elle s’attachoit à la railler, & à luy trouver des défauts.
Le mariage de Monſieur d’Amboiſe eſtoit ſur le point de ſe conclure, lors qu’il y ſurvint des difficultez qu’on n’avoit pas preveuës. Le Roy eut quel- que connoiſſance d’un ſoulevement que le Prince de Condé vouloir exciter dans le Royaume, & parce que ce Comte étoit particulierement attaché à luy, on crut qu’il y avoit quelque part, bien qu’on n’eût aucune preuve contre luy, il ſuffiſoit qu’on eût des ſoupçons pour devoir veiller de prés ſur ſes démarches. Il n’étoit point de la politique de luy laiſſer épouſer une parente de la Princeſſe de Condé, avant que ſa conduite fût éclaircie.
Il ſe paſſa beaucoup de choſes durant ce retardement. Madame de Roye ne ſçachant point les ſentimens que Sanſac avoit pour ſa fille, le recevoit comme les autres Gens de la Cour. Cette jeune perſonne s’informoit avec trop de ſoin de ce qui regardoit le mariage de Mademoiſelle d’Annebault, pour ignorer la reſiſtance qu’il y apportoit, & il ne luy eſtoit pas même difficile de comprendre qu’elle y avoit part. L’application qu’elle avoit pour toutes les actions de ce Marquis, la confirmoit à tous momens dans la pensée qu’elle l’avoit touché. Elle ſuivoit ſon penchant avec ſcrupule, mais elle le ſuivoit.
Sanſac remarquoit tous les jours de petits effets de la paſſion de Mademoiſelle de Roye, qui le charmoient ; cependant dans les termes où elle étoit avec Monſieur d’Amboiſe, il n’oſoit luy parler ouvertement de peur de perdre ces marques de ſa tendreſſe s’il la forçoit de les démêler ; mais il fit confidence à Mademoiſelle de Sanſac ſa ſœur, des ſentimens qu’il avoit pour Mademoiſelle de Roye, & il la pria de faire, s’il ſe pouvoit, une étroite liaiſon avec elle, & de tâcher à détruire Monſieur d’Amboiſe dans ſon eſprit, afin que le ma- riage de ce Comte eſtant déja reculé par des raiſons de politique, le fût encore par l’éloignement qu’elle auroit pour luy.
Mademoiſelle de Sanſac eut d’abord quelque peine à rendre de méchans offices à un homme pour qui elle avoit une eſtime ſinguliere ; mais cette même eſtime la porta inſenſiblement à agir contre ſon mariage. Comme elle avoit beaucoup d’eſprit, & qu’elle étoit ſœur de San- ſac, il ne luy fut pas difficile d’entrer dans un commerce d’amitié trés-étroit avec Mademoiſelle de Roye, qui ne luy cacha point le chagrin où elle étoit, de ſe voir deſtinée à un mary pour qui elle avoit ſi peu d’inclination. Elle rendoit juſtice à ſes bonnes qualitez, mais c’etoit avec une eſpece de dépit. Son mérite luy étoit un reproche ſecret de l’indifference qu’elle avoit pour luy ; Elle le haiſſoit de ce qu’il l’aimoit, & de ce qu’il eſtoit aimable.
Mademoiſelle de Sanſac qui eſtoit fille de la Reine, & celle qui en eſtoit la mieux traitée, luy offrit toute ſa faveur auprés de cette Princeſſe, pour faire en ſorte qu’elle parlaſt à Madame de Roye, afin qu’on rompît ce mariage. Mademoiſelle de Roye qui craignoit de déplaire à ſa mere, s’y oppoſa d’abord avec aſſez de vivacité ; neanmoins elle laiſſa en- trevoir que ſi la choſe avoit pû ſe faire ſans ſa participation, elle en auroit eu de la joye.
Il n’en falloit pas davantage pour obliger Mademoiſelle de Sanſac à la ſervir. Elle avoit beſoin d’aller aux Eaux de Spa pour ſa ſanté, & elle vouloit avant que de partir, en parler à la Reine, afin de ne pas manquer le temps d’obliger ſon amie. Quoique Mademoiſelle de Roye fût bien éloignée de luy avoüer l’inclination qu’elle avoit pour ſon frere, c’eſtoit beaucoup qu’elle évitaſt de parler de luy.
La haine du Comte d’Amboiſe pour Sanſac augmentoit extraordinairement. Mademoiſelle de Roye ſans s’en appercevoir donnoit à ce dernier des marques d’une eſtime toute particuliere, qui ne pouvoiẽt échaper à la penetration d’un Amant ; auſſi balançoit-il quelque fois ſur le party qu’il devoit prendre. Il luy eſtoit déſagreable d’épouſer une perſonne prevenuë d’une autre inclination ; la raiſon s’oppoſoit à ce deſſein, mais il eſtoit amoureux. Comment perdre l’eſperance de la voir à luy ? Aprés bien des incertitudes, il voyoit qu’il ne luy étoit pas poſſible de prendre aucune reſolution.
Le Marquis de Sanſac témoigna tant de froideur pour Mademoiselle d’An- nebault, qu’elle travailla de ſon côté à éviter de l’épouſer, de ſorte que ce mariage fut rompu. Mademoiſelle de Roye en eut une joye ſi grande, qu’il ne luy fût pas poſſible de la cacher à Mademoiſelle de Sanſac, à qui tous ces mouvemens n’étoient pas indifferens. Elle voyoit ſouvent le Comte d’Amboiſe chez cette amie. Elle l’avoit trouvé auſſi aimable que malheureux & inſenſiblement la pitié l’avoit menée à d’autres ſentimens. Elle entroit toûjours plus fortement dans les intereſts de ſon frere, & même elle croïoit ſervir Monſieur d’Amboiſe, en l’empêchant d’épouſer une perſonne qui le haïſſoit.
Le Comte de Sanſac ſon pere, fut pouſſé par elle à ſouhaiter que ſon fils épouſaſt Mademoiſelle de Roye ; ce qui pouvoit n’étre pas difficile dans la conjoncture preſente. La Mai- ſon d’Amboiſe n’avoit jamais ménagé les Sanſacs dans aucune occaſion. Les Sanſacs que la faveur rendoit hardis, avoient ſouvent cherché à leur déplaire, de ſorte que rien ne les retint, & Mademoiſelle de Roye eſtoit un party ſi conſiderable, qu’ils entreprirent de faire parler à Madame de Roye ; cependant ils ne voulurent d’abord demander qu’une preference, ſi le mariage de Monſieur d’Amboiſe ne s’achevoit pas. Mademoiſelle de Sanſac pria la Reine de vouloir bien entrer dans cette affaire. Cette Princeſſe le luy promit, & Mademoiſelle de Sanſac partit pour les Eaux de Spa. Aprés cette promeſſe, la Reine luy tint bien tôt parolle ; elle fit des propoſitions à Madame de Roye. Elle luy laiſſa comprendre que l’attachement de Monſieur d’Amboiſe pour le Prince de Condé, le rendoit toûjours ſuſ- pect, & qu’il eſtoit des partis plus avantageux par la faveur & par l’amitié du Roy ; mais Madame de Roye eſtoit de ces femmes exactes à ce qu’elles ont promis. Les bonnes qualitez du Comte luy avoient donné pour luy une amitié que ſon malheur augmentoit encore. Elle ſupplia la Reine de ſouffrir d’elle tinſt parole à Monſieur d’Amboiſe, & qu’elle eſperaſt que le Roy le reconnoîtroit innocent, & luy rendroit ſa bien veillance.
La Reine qui cherchoit à obliger Mademoiſelle de Sanſac, preſſa Madame de Roye encore plus fortement, & n’oublia rien de ce qui pouvoit favoriſer les Sanſacs. Enfin elle luy demanda ſa parole pour le Marquis, ſi elle rompoit avec le Comte d’Amboiſe. Madame de Roye fut bleſſée des propoſitions qu’ils luy faiſoient faire dans le temps qu’elle étoit engagée avec un homme qu’ils n’aimoient pas, & de ce qu’ils ſaiſiſſoient ſi promptement une occaſion d’inſulter à ſa diſgrace. Elle dit à la Reine qu’elle étoit au deſeſpoir de ne pouvoir luy rien promettre là deſſus, parce que ſa fille avoit de l’antipathie pour le Marquis de Sanſac ; ce n’eſtoit pas qu’elle le crût, mais elle ſe tiroit d’un pas embaraſſant.
— Ce méchant ſuccés mit Sanſac dans un chagrin & dans une confuſion étrange ; quoique les regards de Mademoiſelle de Roye l’euſſent ſouvent aſſuré qu’il n’eſtoit point haï, il n’oſoit plus les en croire. Enfin il eſtoit ſeur de la haine de Madame de Roye, s’il doutoit encore de celle de ſa fille, & il perdoit l’eſperance d’eſtre jamais heureux.
Madame de Roye ne voulut point inſtruire cette perſonne de ce qui s’étoit paſſé, pour ne la détourner des ſentimens qu’elle devoit avoir pour le Comte d’Amboiſe. Elle jugea auſſi qu’il falloit qu’il l’ignoraſt luy-même, de peur que malgré les diſpoſitions où l’on eſtoit contre luy à la Cour, il n’en vinſt à des extremitez fâcheuſes avec un homme que le Roy aimoit. Elle remena le lendemain ſa Fille à la campagne, à une maiſon plus éloignée que celle où elle eſtoit d’abord, en attendant quelque changement aux affaires du Comte, auquel elle témoigna que l’air de diſgrace où il eſtoit, n’apporteroit aucune alteration aux ſentimens qu’elle avoit pour luy.
Mais que ſervoient ces ſentimens au Comte d’Amboiſe ? Il eſtoit preſque ſeur que ceux de ſa Maîtreſſe luy eſtoient contraires. Il reſolut de s’en éclaircir, & de faire en ſorte que Mademoiſelle de Roye ſe trouvaſt engagée par les prieres qu’il luy feroit, ou par ſon propre intereſt, de luy avouër une choſe dont le ſoupçon luy eſtoit déja ſi funeſte, que la certitude ne pouvoit l’eſtre davantage. Si Mademoiſelle de Roye eſtoit prevenuë d’une autre inclination, il valoit mieux qu’il en fuſt une fois perſuadé, que de le craindre toujours. Cependant il eut des occaſions de s’en inſtruire, mais il n’avoit pas la force d’en profiter ; & quand il eſtoit ſur le point de l’apprendre, il ne vouloit plus le ſçavoir.
Mademoiſelle de Roye étoit partie ſi promptement pour la campagne, que Sanſac n’avoit pû trouver l’occaſion de luy parler. Les difficultez qu’il trouvoit à s’expliquer avec elle, ne le rebutoient point ; il étoit piqué des paroles que Madame de Roye avoit dites à la Reine, & l’amour joint au dé- pit, luy faiſoit chercher tous les moyens de s’éclaircir. Mademoiſelle de Sanſac étoit trop éloignée pour pouvoir le ſervir auprés de Mademoiſelle de Roye. Il jetta les yeux ſur Madame de Tournon ; c’eſtoit la plus adroite & la plus inſinuante de toutes les femmes. Elle avoit trouvé le ſecret de s’attirer l’eſtime & l’amitié de Madame de Roye, & elles avoient toûjours eſté dans une grande liaiſon enſemble. Monſieur de Sanſac penſa qu’il pourroit aller chez Madame de Roye avec elle, & qu’il trouveroit les moyens de parler à Mademoiſelle de Roye. Il rendit à Madame de Tournon des viſites qu’elle receut avec plaiſir. Quoiqu’elle ne fuſt pas dans la premiere jeuneſſe, elle étoit encore aſſez aimable pour pouvoir ſe flatter aiſement d’eſtre aimée ; & le Comte de Tournon dont elle eſtoit veuve, luy avoit laiſſé des biens ſi conſiderables, que la pensée de pouvoir faire une fortune éclatante à ce Marquis, aida encore à la ſeduire pour luy.
Bien qu’elle dûſt connoître que les ſoins qu’il luy rendoit, n’avoient pas le caractere de l’amour, on ſe trompe aiſement ſur une matiere ſi delicate. L’application qu’on apporte à l’examiner, eſt un moyen preſque ſeur de s’y méprendre. Ainſi Madame de Tournon donnoit à toutes les actions de Sanſac, le ſens qui convenoit le mieux aux ſentimens qu’elle avoit pour luy.
Mais elle ne put jouïr longtemps de ſon erreur. Il luy laiſſa le triſte loiſir de faire des reflections diſtinctes ; elle vit la difference du procedé qu’il tenoit au ſien. Enfin, comme il avoit peu d’application aux actions de la Comteſſe, & qu’il croyoit qu’elles ne partoient que de l’amitié, parce qu’il ne ſentoit rien de plus pour elle, il luy propoſa lorſque quelques jours furent paſſez, d’aller avec elle chez Madame de Roye. Cette propoſition fit ouvrir les yeux à Madame de Tournon, & elle demeura perſuadée qu’il eſtoit amoureux de Mademoiſelle de Roye, lorſqu’elle luy eut parlé de cette belle perſonne. La honte de s’être trompée, la douleur d’aimer en vain, & le dé- pit de voir triompher Mademoiſelle de Roye qu’elle haiſſoit, ne pouvoient demeurer ſans effet dans le cœur de Madame de Tournon ; cependant ſa diſſimulation naturelle l’empêcha d’êclater. Elle luy promit de faire la partie qu’il luy propoſoit, mais elle s’eſtoit déja apperçûë que Madame de Roye avoit quelque chagrin contre les Sanſacs. Elle luy écrivit que le Marquis l’avoit priée de le mener chez elle. Madame de Roye qui aprés les qui s’eſtoient faites, & ce qu’elle avoit dit à la Reine, ſentit qu’elle ſeroit aſſez embaraſſée de cette viſite, répondit promptement à Madame de Tournon, pour l’engager à détourner Sanſac de ce deſſein. Madame de Tournon qui en écrivant à Madame de Roye, n’avoit cherché qu’à s’attirer cette réponſe, montra la Lettre à Sanſac, comme à un amy pour qui elle n’avoit rien de caché.
Sanſac, que ce méchant ſuccés chagrina, ne conſulta plus la Comteſſe ſur une choſe dont il n’étoit pas temps de lui découvrir le motif ; il voulut aller chez Madame de Roye, mais il ne vit point ſa fille, quoiqu’il l’eût demandée. On lui dit qu’elle ſe portoit mal ; il y retourna une ſeconde fois, & on refuſa encore de la lui laiſſer voir, ſur des pretextes qui luy parurent peu vrayſemblables. Il ſçeut que Monſieur d’Amboiſe étoit avec elle, de ſorte que honteux du peu de ſuccés de ſes viſites, & deſeſperé d’avoir un Rival plus heureux que luy, il prit la reſolution de quitter Paris, & il alla à une de ſes Terres qui en étoit fort éloignée.
Mademoiſelle de Roye que la precipitation avec laquelle on l’avoit remenée à la , avoit toûjours inquietée, & qui voyoit avec chagrin qu’on l’empêchoit de recevoir les viſites de Sanſac, penſa que peut-eſtre Madame de Roye avoit découvert ſes ſentimens pour luy, & elle en étoit dans une honte & dans un accablement extrêmes.
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The end
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