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Les Fortifications

François Arago · 1854 · Free in the US

50,615 words · about 3 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1854 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Fortifications&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
François Arago
Language
French
Published
1854
Length
50,615 words · about 3 h 33 min
Sections
43 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (43)
  1. Front matter under 1 min
  2. Chapitre 1 about 8 min
  3. Chapitre 2 about 6 min
  4. Chapitre 3 about 4 min
  5. Chapitre 4 about 1 min
  6. Chapitre 5 about 4 min
  7. Chapitre 6 about 7 min
  8. Chapitre 7 about 11 min
  9. Chapitre 8 about 6 min
  10. Chapitre 9 about 1 min
  11. Chapitre 10 about 2 min
  12. Chapitre 11 about 3 min
  13. Chapitre 12 about 1 min
  14. Chapitre 13 about 3 min
  15. Chapitre 14 about 8 min
  16. Chapitre 15 about 4 min
  17. Chapitre 16 about 2 min
  18. Chapitre 17 about 5 min
  19. Chapitre 18 about 2 min
  20. Chapitre 19 about 3 min
  21. Chapitre 20 about 1 min
  22. Chapitre 21 about 11 min
  23. Chapitre 22 about 3 min
  24. Chapitre 23 about 2 min
  25. Chapitre 24 about 1 min
  26. Chapitre 25 about 2 min
  27. Chapitre 26 about 2 min
  28. Chapitre 27 about 9 min
  29. Chapitre 28 about 1 min
  30. Chapitre 29 about 10 min
  31. Chapitre 30 about 8 min
  32. Chapitre 31 about 6 min
  33. Chapitre 32 about 12 min
  34. Chapitre 33 about 2 min
  35. Chapitre 34 about 1 min
  36. Chapitre 35 about 7 min
  37. Chapitre 36 about 3 min
  38. Chapitre 37 about 3 min
  39. Appendice 1 about 1 min
  40. Appendice 2 about 4 min
  41. Appendice 3 about 12 min
  42. Appendice 4 about 24 min
  43. Appendice 5 about 8 min

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Front matter

APPENDICE

Chapitre 1

avant-propos

Grâce aux bienveillants suffrages des collèges électoraux de Perpignan, de Narbonne, du 12 et du de Paris, j’ai fait partie durant plus de vingt ans de nos Assemblées législatives. Dans ce long espace de temps, il ne m’était pas venu une seule fois à l’esprit, que les rapports dont mes honorables collègues m’avaient confié la rédaction ; que divers discours prononcés à la tribune, valussent la peine d’être conservés. Jamais je n’eus la pensée de les faire imprimer à part, de les distribuer sous forme de brochures, à députés, à mes amis, aux citoyens que je représentais. Jusqu’ici je n’avais rien aperçu d’utile et de désirable, touchant ces œuvres de circonstance, au delà des courtes analyses des journaux quotidiens et des colonnes plus ou moins fidèles du Moniteur. Il paraîtra donc naturel que j’explique pourquoi je cède aujourd’hui à d’autres idées ; pourquoi je me décide à donner toute la publicité possible à mes opinions sur les fortifications en général, sur

l’enceinte continue et sur les forts détachés dont la capitale de la France a été entourée.

Lorsque les premiers projets du gouvernement de Juillet sur les fortifications de Paris, commencèrent à poindre en 1831, je les combattis dans les journaux, en tant du moins que ces fortifications devaient se composer de deux ou trois citadelles occupant les hauteurs de Montmartre. Plus tard, devenu député, je fis une guerre tout aussi vive au système du général Bernard. Si mon opposition à ce déplorable système m’attira bien des critiques de la part des organes du gouvernement, elle me valut d’un autre côté de nombreuses marques de sympathie : par exemple, ce fut, très-explicitement, à l’auteur de diverses lettres contre les forts détachés, que les électeurs du de la capitale entendirent confier l’honneur de les représenter à la Chambre des députés et au conseil général de la Seine.

En 1840, lorsque l’horizon politique commença à s’obscurcir, je publiai dans les journaux deux articles que mon ami le général Bertrand m’avait confiés le jour où il quittait Paris pour aller s’embarquer sur la Belle Poule. Ces articles étaient précédés d’une courte introduction dans laquelle, tout en exprimant l’opinion que j’ai toujours professée sur la grande utilité d’une enceinte continue bastionnée, je manifestais l’ancienne et consciencieuse antipathie que m’inspirent les forts détachés. Enfin, dans un discours prononcé à la tribune de la Chambre le 29 janvier 1841, j’essayai de justifier par les faits et par le raisonnement, mes prédilections et mes invariables répugnances.

Je croyais que ces divers écrits avaient, à défaut de tout autre mérite, celui de la clarté. Aussi, les accusations contradictoires auxquelles j’ai été en butte, ne m’ont pas médiocrement surpris. Ceux-ci n’ont plus trouvé en moi l’adversaire décidé d’une ceinture de forts détachés. S’il fallait les en croire, j’aurais manqué aux engagements solennels que je pris, dans diverses circonstances, en présence de réunions nombreuses d’électeurs parisiens. Ceux-là, admirateurs aveugles, admirateurs quand même des forts, se sont montrés vivement blessés de mes nouvelles attaques contre ce mode de fortification ; ils m’ont fait l’injure de supposer que j’ai mis la plus mesquine satisfaction d’amour-propre au-dessus d’un intérêt national.

Pour répondre à cette double inculpation, il me suffirait peut-être de remarquer, qu’après avoir défendu de toute la force de mes convictions le projet de Vauban, je refusai sans hésiter mon assentiment à la loi proposée, aussitôt que le cours de la délibération dans la Chambre des députés me força de voter sur la combinaison, sur l’ensemble de l’enceinte continue et d’une ceinture de forts. Je ferai plus, toutefois. Le public est juge en dernier ressort des paroles, des actes, des votes des hommes mêlés aux affaires publiques. Mes actes, au sujet des fortifications de Paris, je viens de les rappeler sans déguisement. Je désire que mes adversaires politiques, que ceux-là même qui se déclarent mes ennemis personnels, connaissent aussi les discours et les articles de journaux dont j’ai à répondre ; qu’ils puissent les comparer, les rapprocher, les réfuter s’il y a lieu : cette Notice en les moyens tout le monde. J’ajoute que, suivant moi, la loi telle que le ministère et les Chambres législatives l’ont faite, aura tôt ou tard de déplorables conséquences. A Dieu ne plaise que j’entende me préparer d’avance la bien misérable, la bien triste consolation de dire après l’événement : ces malheurs publics, je les avais prévus ! Quand je me décide à conserver ici les arguments sur lesquels mon opinion se fonde, arguments que j’ai puisés dans une étude laborieuse de la matière, et dont, par parenthèse, aucun n’a été réfuté, je cède à de tout autres pensées : je me persuade que l’on pourra dans la suite trouver quelques idées utiles dans mes travaux pour assurer l’indépendance de mon pays par la fortification de quelques points de notre frontière de terre et de nos côtes maritimes.

Mes études principales avaient été résumées pour le discours que j’avais préparé pour la séance du 29 janvier 1841 et que je n’ai pu prononcer qu’en partie. On trouvera donc ici bien des passages que le Moniteur n’a pas donnés, et j’ajouterai que pour le reste je ne me suis pas interdit divers changements de rédaction.

Mon opinion, favorable à l’enceinte continue et contraire à la ceinture de citadelles, se fonde particulièrement sur la comparaison technique des deux systèmes. C’était à une comparaison technique que devait tôt ou tard aboutir et se réduire ce débat ; aussi n’ai-je pas hésité à m’y livrer. J’entends déjà retentir à mes oreilles cette légitime demande : « Vos titres, pour exécuter un semblable travail, quels étaient-ils ? » Je l’avouerai, mes titres étaient bien modestes. Appelé pendant quinze consécutives à examiner, sur la balistique, les officiers d’artillerie et du génie à leur sortie de l’École de Metz, j’ai dû faire de cette branche de la science militaire une étude approfondie. Quant au mode de fortification qui pourrait le plus sûrement préserver la capitale de la France des attaques de l’Europe coalisée, j’ai appris à le connaître, à l’apprécier pendant de très-longs entretiens que j’ai eus à ce sujet, avec mes amis les généraux du génie Valazé, Treussart, et surtout avec le général Haxo.

Je suis de ceux qui considèrent la nationalité comme le premier des biens. Je ne crois pas qu’il puisse être jamais nécessaire de lui sacrifier la liberté ; mais ce sacrifice même, s’il était indispensable, je n’hésiterais pas à le faire momentanément, pour empêcher mon pays de tomber sous le joug de l’étranger.

Tels étaient aussi les sentiments du général Haxo.

Une complète similitude de vues sur les questions de nationalité devint le lien commun d’une amitié dont le souvenir m’est bien cher, et qui donnera à mes idées sur la fortification de Paris, l’autorité qu’elles n’auraient pas sans cela.

J’espérais qu’en reconnaissant moi-même avec une entière franchise, que je n’avais pu étudier sérieusement, à l’aide de mes propres lumières, que deux ou trois côtés de la question, j’éviterais que les critiques voulussent me donner une sévère leçon de modestie ; mais j’oubliais que la prétention singulière de parquer, si l’expression m’est permise, les hommes spéciaux, a toujours régné dans nos assemblées politiques et s’est répandue dans toutes les classes de la société, comme une chose naturelle et juste. Ceux qui n’ont fait leurs preuves en aucun genre jouissent du privilège incontesté de discourir sur toutes choses ; la voix d’un poëte, au contraire, semble déplacée à moins qu’on n’examine le budget de l’Université ; l’ingénieur est écouté avec défiance aussitôt qu’il ne parle plus de ponts, de canaux, de chemins de fer ; l’astronome, enfin, jouit a peine de la permission d’aborder, dans le budget de la marine, les articles des chronomètres, des boussoles, des instruments de précision. Pour moi, le droit d’examen et de discussion est la plus précieuse conquête de la philosophie, de la civilisation moderne. Celui-là seulement s’expose à la risée du public. qui procédant par de simples assertions, a l’air de se poser en face des grands maîtres comme leur égal. Après de convenables réserves quant à la forme, le terrain de la discussion doit être entièrement libre pour tous et contre tous. Dans nos académies, les œuvres des Galilée, des Descartes, des Newton, des Lavoisier, sont commentées sans cesse, même par de jeunes débutants. On fera bien de montrer la même tolérance à l’égard des Newton, des Lavoisier de la politique, quand il en surgira.

J’ai pris en très-bonne part le conseil qui m’a été donné de m’en fier aux autorités, mais seulement sur ce que je n’ai pas eu les moyens d’approfondir moi-même. Cependant, pour éviter toute confusion, je veux qu’on sache bien qu’à mon sens il ne suffit pas, pour être une véritable autorité en matière de fortification, d’avoir porté un uniforme quelconque d’infanterie ou de cavalerie ; d’avoir montré de la fermeté, de la hardiesse, du coup d’œil, de la bravoure à la tête d’une compagnie, d’un régiment, d’une armée ; d’avoir contribué, plus ou moins, au gain d’une bataille. Je dirai avec la même franchise, à l’égard des officiers des armes spéciales, que ceux-là seulement ont le droit de se poser comme des autorités, à qui il a été donné, après les études approfondies de nos brillantes écoles, de joindre la pratique à la théorie ; de tracer, par exemple, des parallèles sous le feu de l’ennemi, de diriger une sape simple ou double, d’aller attacher le mineur au pied d’un rempart ou de monter sur la brèche à la tête d’une colonne d’attaque. Les militaires n’échappent pas plus que les autres hommes à la règle commune : ils ne savent que ce qu’ils ont appris. Or, dans leur vie laborieuse, les officiers de guerre (les autres ne méritent pas même une citation), ont rarement assez de loisir, assez de force de tête pour embrasser à la fois toutes les branches de l’art : l’organisation, l’entretien, la marche, les manœuvres des troupes et les théories si difficiles, si délicates, que les officiers d’artillerie et du génie doivent posséder de nos jours. Faire cet aveu, ce n’est pas déchoir, c’est s’honorer. Quand je remonte par la pensée jusqu’à 1676, j’admire M. de Calvo mille fois plus que s’il avait cherché à se couvrir d’un voile trompeur, lorsque je l’entends adresser à la garnison de Maëstricht ces modestes et nobles paroles : « Un officier de cavalerie entend peu de chose à la défense des places ; que chacun de vous me donne donc son avis à toute heure, j’y déférerai avec empressement pourvu que le bien du service le comporte ; seulement, ne me parlez jamais de me rendre, cas je suis décidé à périr plutôt sur la brèche. M. de Calvo, en effet, écouta tout le monde, fit ce qui était utile, et ne se rendit pas.

Chapitre 2

opinion de vauban sur le système de fortification le plus convenable pour paris

Des autorités ! Il était impossible qu’elles ne jouassent pas un grand rôle dans la discussion à laquelle a donné lieu la loi sur les fortifications de Paris. La première de toutes devait être, d’après l’opinion du monde entier, celle de Vauban. Un orateur éloquent l’a contestée par ses paroles et plus vivement encore par ses écrits. M. de Lamartine a imprimé que le Mémoire de Vauban « était l’enfance, la seconde enfance d’un homme de génie. » Si de telles paroles avaient été prononcées la tribune nationale, le mérite éminent, l’honorable caractère de l’orateur, sa loyauté si bien connue, ne l’auraient pas mis à l’abri d’une désapprobation manifeste et bruyante.

Pour moi, quelque humbles que soient les liens qui m’attachent au corps du génie, j’aurais regardé comme un devoir sacré de défendre à l’instant la mémoire du grand homme qui fut en quelque sorte le créateur de cette arme savante ; qui lui donna pendant plus d’un demi-siècle, les plus beaux, les plus sublimes exemples de vertu, de courage, d’habileté, de patriotisme, et ce qui est encore plus rare, d’abnégation personnelle.

Que reproche-t-on à Vauban ? Il a parlé dans son Mémoire, d’orge, de houblon, du goût des Parisiens pour la bière. Cela prouve qu’il s’était livré, non à de simples aperçus, mais au travail le plus détaillé sur la défense de Paris. Si de telles citations semblaient de quelque poids, que ne consultait-on les traités de l’attaque et de la défense des places de l’illustre maréchal ? On y eût trouvé des tables proportionnelles d’approvisionnement, où figurent du poivre, des clous de girofle, des harengs saurs, des aiguilles de bourrelier, des bonnets d’osier pour les soldats, etc., etc. Tout cela est assurément peu poétique ; il faut cependant s’y résigner : la vie matérielle est ainsi faite, dans les places fortes comme dans les villes ouvertes.

On a parlé avec dérision de l’opinion du maréchal sur l’attachement des Parisiens pour leurs rois. Dieu me garde de m’ériger en juge compétent de l’utilité de la citation : me sera-t-il permis, cependant, de faire remarquer que a lui-même rappelé avec éloge des paroles de qui exprimaient la même pensée avec infiniment plus de force.

Pour atténuer l’importance du Mémoire de Vauban, n’a eu garde d’oublier le titre modeste du recueil dont ce Mémoire fait partie. Je compléterai la révélation en disant que le recueil en question, loin d’être composé comme on pourrait le croire de quelques feuilles légères, forme douze gros volumes ; que des problèmes militaires, commerciaux, agricoles, financiers, économiques, y sont traités avec une grande supériorité de vues ; que les meilleurs esprits du siècle de et de notre époque, ont mis ces profondes recherches, même au-dessus des travaux de Vauban sur la . Quant au titre d’Oisivetés que l’illustre ingénieur donnait à ses méditations de cabinet, il a été très-faussement interprété ; Vauban se croyait oisif, partout où les balles ennemies ne pouvaient l’atteindre, partout où il n’était pas exposé à verser son sang pour la défense de la patrie.

Venons à l’assertion que j’ai lue avec une peine si vive sur la décadence du génie de Vauban à l’époque où il s’occupait des moyens de défendre Paris par une enceinte continue.

Le Mémoire sur les fortifications de Paris a été écrit un peu avant 1690 ; ce serait donc, au plus tard, de 1690 que daterait l’affaiblissement des facultés intellectuelles de Vauban. Eh bien, voici quelques passages d’une lettre, datée du 3 septembre 1696, relative au traité que des ministres faibles ou corrompus, voulaient, conclure à de déplorables conditions. La lettre était adressée à Racine.

« J’ai trouvé Paris rempli des bruits de paix que les ministres étrangers y font courir, à des conditions très-déshonorantes pour nous… Je ne vous ai paru que trop outré là-dessus. Il vaut mieux se taire de peur d’en trop dire. Ce qu’il y a de certain, c’est que ceux qui ont donné de pareils conseils au roi, ne servent pas mal ses ennemis… Nous perdons avec elles, (elles, veut dire les places qu’il était question de céder), nous perdons pour jamais l’occasion de nous borner par le Rhin. Nous n’y reviendrons plus, et la France, après s’être ruinée et avoir consommé un million d’hommes pour s’élargir et se faire une frontière… tombe tout d’un coup sans aucune , et tout ce qu’elle a fait depuis quarante ans ne servira qu’à fournir à ses ennemis de quoi achever de la perdre. Que dira-t-on de nous présentement ? Quelle réputation aurons-nous dans les pays étrangers, et à quel mépris n’allons-nous pas être exposés ? Est-on assez peu instruit dans les conseils du roi pour ne pas savoir que les États se maintiennent plus par la réputation que par la force ? Si nous la perdons une fois, cette réputation, nous allons devenir l’objet du mépris de nos voisins, comme nous sommes celui de leur aversion. On va nous marcher sur le ventre, et nous n’oserons souffler. Voyez où nous en sommes. Je vous pose en fait qu’il n’y aura pas un petit prince dans l’empire qui, d’ici en avant, ne se veuille mesurer avec le roi, qui, de son côté, peut s’attendre que la paix ne durera qu’autant de temps que ses ennemis en emploieront à se mettre en état, après qu’ils auront fait la paix avec le Turc. (Je crois utile de rappeler que la lettre dont je donne un extrait est de 1696)… De la manière enfin qu’on nous promet la paix générale, je la tiens plus infâme que celle du Cateau-Cambresis qui déshonora … Si nous avions perdu cinq ou six batailles l’une sur l’autre, et une grande partie de notre pays ; que l’État fût dans un péril évident à n’en pouvoir relever sans une paix, on y trouverait encore à redire en la faisant comme nous la voulons faire. »

Cette éloquence mâle, patriotique, détrompera entièrement les détracteurs de la vieillesse de Vauban. Sans cela, j’ouvrirais encore la vie du grand homme de guerre, et je le verrais en 1701 en 1702, refuser le grade de maréchal de France. Il représentait au roi, dit son , qu’une fois maréchal on ne voudrait plus l’employer sous de simples généraux ; que si on l’associait à des chefs du même rang que lui, cela pourrait faire naître des embarras contraires au bien du service. Personne ne verra dans cette noble conduite le symptôme d’un affaiblissement des qualités de l’esprit, du cœur et de l’âme.

En 1704, Vauban, devenu maréchal par obéissance, faisait le siége du vieux Brisach ; il s’en emparait au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et, ce qui à ses yeux marchait toujours en première ligne, seulement avec la perte d’un très-petit nombre de soldats français.

Pendant l’année 1704, le vieillard prétendu caduc, rédigeait son immortel Traité de l’attaque des places. Le Traité de la défense fut écrit deux années plus tard.

En 1706, après la funeste bataille de Ramillies, Vauban reçut te commandement de Dunkerque, de Bergues, de la côte de Flandre. Par ses habites dispositions, disons mieux, par sa seule présence, il détourna l’ennemi de toute tentative sur ces contrées.

Dans la même année, le maréchal de Vauban, « le seul général peut-être, dit Voltaire, qui aimât plus l’État que soi-même, » proposa d’aller servir comme volontaire au siège de Turin, sous les ordres d’un jeune courtisan présomptueux, le lieutenant-général duc de Lafeuillade. Quand il connut ta manière dont cette grande expédition était conduite, Vauban, le désespoir dans l’âme, en prédit la fatale issue avec une exactitude de détails qui, après l’événement, excita le plus douloureux étonnement dans la cour de .

On me pardonnera ces détails historiques. La gloire d’un homme qui fit travailler a 300 places de guerre, qui en créa 33 complètement neuves, qui dirigea 53 sièges, qui prit part à 140 actions de vigueur dans lesquelles il reçut huit blessures ; une telle gloire, disons-nous, ne doit jamais trouver la patrie ingrate.

On le voit, les partisans de la fortification continue de Paris auront toujours le droit de s’appuyer sur Vauban avec confiance et orgueil ; sur ce Vauban de qui Fontanelle osa dire, sans trouver de contradicteurs, « que son autorité pouvait être opposée à celle de toute l’Europe, comme chez les anciens on opposait l’autorité de Caton à celle des dieux ! »

Chapitre 3

Les traités de 1815 ont constitué notre territoire de telle manière, qu’encas d’une guerre générale les environs de la capitale et la capitale elle-même peuvent devenir, huit ou dix jours après l’ouverture de la campagne, le champ de bataille où le canon décidera des destinées de l’univers. Un simple coup d’œil sur ta carte rend cela parfaitement évident. On n’a d’ailleurs besoin pour arriver au même triste résultat, que de comparer la date néfaste de la bataille de Waterloo, à la date non moins douloureuse de la seconde entrée des ennemis à Paris.

Malgré d’innombrables fautes, la France est encore assez forte pour n’avoir jamais à s’inquiéter sérieusement que des guerres de coalition. De notre temps les principes, bons ou mauvais, auront seuls le privilège de réunir dans un but commun, trois ou quatre grandes nations européennes. Les guerres de principes ne sont, ne peuvent être que des guerres d’invasion. La France ne doit donc pas s’imaginer qu’on l’attaquera désormais avec de faibles armées. Ses ennemis ne s’arrêteront plus près des frontières pour nous arracher le terrain pas à pas, pour nous livrer des combats méthodiques ; pour faire ce qu’on appelait jadis un guerre d’échiquier. C’est vers la capitale que se dirigeront leurs épaisses colonnes. N’est-ce pas là en effet, qu’aboutissent tous les rouages de l’administration centralisée ? N’est-ce point de Paris que les départements ont pris l’habitude de recevoir l’impulsion, même dans les plus petites affaires ? Paris n’est-il pas, enfin, le foyer d’où rayonnent incessamment les grandes idées politiques qui sont l’effroi des souverains absolus et l’espérance des peuples courbés sous le joug ? Les cabinets étrangers considèrent Paris comme la révolution incarnée ; c’est à Paris et à Paris seulement qu’ils espèrent pouvoir la frapper au cœur. Paris est d’ailleurs un centre de richesses inépuisable. L’armée envahissante certaine d’y entrer, n’a nul besoin d’embarrasser sa marche par de lourds convois. La ville rendra avec usure la poudre qu’on aura brûlée dans l’attaque ; elle nourrira splendidement ses vainqueurs, renouvellera leurs vêtements usés, paiera la solde arriérée. En doutez-vous ? Jetez un coup d’œil sur le budget actuel de la ville de Paris, et vous y verrez ce qu’il en coûte à recevoir ces Messieurs, même lorsqu’ils se présentent comme l’humble escorte du souverain légitime.

Empêcher une si riche proie de tomber aux mains de l’ennemi, est le devoir le plus impérieux du gouvernement.

Le problème est-il soluble ? La solution entraînerait-elle des inconvénients supérieurs aux avantages qu’on peut en attendre ? Voilà, suivant moi, la véritable question.

Toutes simples, tout évidentes que me paraissent ces considérations, je n’aurai garde de négliger de les mettre sous le patronage des plus illustres, des plus grandes autorités nationales.

J’ai déjà beaucoup parlé d’un Mémoire de Vauban, écrit vers l’année 1690, Ce Mémoire n’est pas le seul où l’illustre maréchal ait consigné son opinion sur la nécessité de fortifier Paris. En 1705, il présentait à un travail auquel j’emprunte textuellement cette phrase : « Les fortifications de Paris sont un ouvrage indispensable, si l’on veut mettre le royaume en parfaite sécurité. »

Je trouve dans un autre écrit de la même main, portant la date du 2 février 1706, ces paroles que je transcris fidèlement : « Depuis le traité de Ryswyck, les frontières de la France sont très-mauvaises. » Telle était à cet égard la profonde conviction de Vauban, que, dans l’écrit dont je viens de parler, il n’hésite pas à conseiller à « de renoncer au bénéfice du testament de », si les alliés consentent à nous laisser rectifier notre frontière par la cession de la forteresse de Luxembourg, qui, dit-il, couvrirait la Champagne. Cependant, qu’on le remarque, cette époque nous possédions encore Philippeville, Marienbourg, Tounuay, Ypres, etc.

Les traités de 1815 n’ont pas même laissé nos frontières à l’état déplorable que le traité de Ryswyk avait amené. En faut-il davantage pour montrer l’utilité des fortifications de Paris ?

Parmi les personnes qui ne voulaient autour de la capitale de fortifications d’aucune espèce, j’en ai rencontré qui cédaient à une idée honorable, mais sans portée : elles croyaient que les forts détachés ou les bastions seraient, en apparence du moins, des indices de crainte, de faiblesse ; elles ne voulaient pas donner ainsi carrière à un redoublement d’arrogance, de prétentions et d’exigences de la part des étrangers.

Lorsqu’on est exposé au reproche de timidité en compagnie de Vauban, de Napoléon, on peut, ce me semble, ne pas s’en préoccuper. Au reste, qu’y a-t-il de pusillanime à prendre ses précautions, quand on a la presque certitude de recevoir le choc de l’Europe entière ? Le gouvernement de Juillet a eu l’incroyable inhabileté de s’aliéner les peuples, sans avoir néanmoins réussi à conquérir les sympathies des souverains. On ne citerait pas un allié dont le concours lui ait été assuré. Une pareille situation peut se représenter ; une guerre de coalition est toujours à craindre, et si une telle guerre éclatait, nous aurions à combattre une armée trois ou quatre fois plus nombreuse que la nôtre. La troupe de ligne, malgré sa bravoure, ne saurait suffire à une pareille tâche. Il faudrait que les gardes nationales, que les vaillantes populations ouvrières, agricoles, vinssent à son aide ; il faudrait se rappeler ces paroles célèbre » d’un grand capitaine tombé du faîte de la gloire « J’ai eu tort de croire qu’on pourrait résister à l’Europe en chargeant les armes en douze temps ! »

Le cas échéant, le courage, l’énergie, le patriotisme, seront certainement loin de manquer à ceux qui n’exécutent pas la charge en douze temps. Il importe néanmoins que leur inexpérience trouve un appui, afin de ménager un sang généreux. Les fortifications, celles de la capitale en particulier, rendront sous ce double rapport d’immenses services.

Chapitre 4

sur les avantages d’une enceinte continue comme unique moyen de fortification

Nous voici en présence d’une question complexe qui a été diversement résolue. Ceux-ci ne désiraient que des forts détachés ; ceux-là voulaient qu’on se bornât une enceinte continue ; enfin, on a combiné les deux systèmes.

Pour moi, je pense que l’enceinte continue offrait une excellente solution du problème. Cette solution était d’ailleurs la seule qui conciliait les besoins de la défense avec des défiances légitimes ; ta seule que les habitants de Paris et de la banlieue devaient envisager sans inquiétude ; la seule dont le gouvernement, dans la suite des siècles, ne pourrait jamais se servir pour opprimer les citoyens ; ta seule que les factions ne sauraient non plus faire tourner à leur profit.

Chapitre 5

Une cause doit paraître excellente lorsque des avocats habiles ne trouvent pour la combattre que de mauvais arguments. Plaçons-nous à ce point de vue : examinons avec soin les discours, les nombreux écrits des adversaires de la fortification continue, et nous n’y verrons guère que des erreurs de fait matérielles, que l’oubli des premiers principes de l’art, que le parti pris de réduire au néant les inventions récentes les plus incontestables, que d’injurieux soupçons à l’égard d’une population dont le dévouement, le courage, le patriotisme se sont montrés avec éclat à toutes les époques de notre histoire. Voilà, dira-t-on, des assertions bien tranchantes ; je vais en montrer la justesse, la vérité.

On sait que Vauban voulait une enceinte fermée.

Napoléon aussi, dans ses Mémoires, se prononce positivement pour une fortification continue. A cela on a opposé qu’en 1815 l’Empereur ordonna de construire des forts détachés, que les emplacements furent choisis, que ces emplacements sont précisément ceux qu’avait adoptés le général Bernard.

Admettons tous ces faits comme incontestables ; qu’en doit-on conclure ?

Pouvait-il être question en 1815, à la veille d’une invasion, de s’occuper d’une enceinte continue en maçonnerie, d’un travail dont l’exécution eut exigé plusieurs années ?

Tout ce qu’il était possible d’entreprendre alors, c’était, non des forts, mais de simples redoutes. Celles de Belleville, par exemple, devaient servir dans le cas où la ligne continue d’ouvrages de campagne du général Haxo, serait forcée.

J’ai beaucoup entendu soutenir que les grands hommes doivent être jugés sur leurs actes et non d’après leurs paroles. Eh bien, en 1815, ce que Napoléon voulut à Paris, ce dont le général Haxo commença l’exécution, c’était une enceinte continue.

On a cité avec beaucoup d’insistance l’avis de la commission de défense du royaume, créée en 1818 par le maréchal Gouvion Saint-Cyr. Cette commission, en effet, déclara, en 1820, que « Paris devait être couvert par des ouvrages détachés établis sur quelques-uns des points dominants qui l’environnent. »

Hâtons-nous de le remarquer, il faudrait pousser hors de toute limite légitime l’esprit d’interprétation, pour voir dans ce peu de mots le système que le général Schneider a proposé. Les ouvrages seraient des citadelles en règle, pouvant agir tout aussi bien contre la ville que dans la direction de la campagne ; quelques-uns des points dominants, ce serait la presque totalité de ces points ; quelques points deviendraient une ceinture continue, etc., etc. Personne en y réfléchissant ne se prêtera, j’en suis sûr, à de pareils commentaires d’un texte parfaitement clair.

Il est tellement vrai que le système de la commission de défense du royaume différait totalement du dispositif du général Bernard ou de celui de M. le général Schneider, qu’un des membres les plus distingués de cette commission, qu’un des signataires du rapport, a figuré depuis parmi les adversaires les plus décidés des forts détachés.

Venons enfin aux décisions successives, et tant de fois invoquées, du comité des fortifications.

Je remarquerai d’abord, relativement à la décision du 30 novembre 1830, que le ministre de la guerre demandait alors des fortifications pour la seule rive droite de la Seine ; qu’aucune face des forts adoptés par le comité n’aurait été tournée du côté de Paris ; qu’il n’était question que de travaux d’urgence, d’ouvrages de campagne d’un profil un peu considérable ; qu’une adhésion à de tels travaux n’entraînait pas la conséquence qu’on se déclarât partisan du système de forts détachés, en tant que ces forts auraient fait partie d’une fortification permanente établie à grands frais. En effet, le général Treussart, un des signataires de l’avis du 30 novembre 1830. se montra plus tard le partisan non équivoque de l’enceinte continue, pour laquelle il présenta un système complet fort ingénieux et comparativement très-économique.

Reste donc l’avis du 25 octobre 1832, émis, a-t-on dit, à l’unanimité moins une voix.

Je dirai, à l’égard de cette presque unanimité, que des quatorze généraux dont se composait le comité, sept étaient absents ; que les généraux Dode, Haxo, et Treussart, par exemple, y manquaient. Lorsqu’il s’agissait d’un travail qui, suivant toute probabilité, devait coûter une centaine de militons, n’eût-il pas été convenable d’attendre que le comité fût au complet ? Au lieu de cela, l’administration voulut faire délibérer, comme représentant un corps de quatorze généraux, trois et ensuite cinq de ces officiers que le hasard avait retenus à Paris. Ce n’est pas ainsi que l’empereur opérait en matière de fortifications. Si on le dénie, je citerai des faits que j’ai recueillis de la bouche de mon ancien confrère à l’Institut, le respectable. M. Daru. On verra alors que Napoléon savait subordonner son avis, même sur des questions militaires, à celui des hommes spéciaux.

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