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Paris/Leipzig
1858
Arago, François
Chapitre Premier
avant-propos
Occupé, par goût et par devoir, d’études météorologiques, je me suis souvent demandé si, en s’appuyant sur des considérations astronomiques, on pourra jamais savoir, une année d’avance, ce que seront, dans un lieu donné, la température annuelle, la température de chaque mois, les quantités de pluie comparées aux moyennes habituelles, les vents régnants, etc.
En examinant les résultats des recherches des physiciens et des astronomes concernant l’influence de la Lune et des comètes sur les changements de temps, j’ai trouvé la preuve péremptoire, je crois, que les influences lunaires et cométaires sont presque insensibles et, dès
lors, que la prédiction du temps ne sera jamais une bronche de l’astronomie proprement dite. En effet notre satellite et les comètes ont été, à toutes les époques, considérés en météorologie comme les astres prépondérants.
J’ai encore envisagé le problème sous un autre aspect. J’ai cherché si les travaux des hommes, si des événements qui resteront toujours en dehors de nos prévisions ne seraient pas de nature à modifier les climats accidentellement et très-sensiblement, en particulier sous le rapport de la température. Les faits ont répondu affirmativement. J’ai publié ce résultat avant l’achèvement de mon travail dans l’Annuaire du bureau des longitudes pour 1846. Je l’avouerai sans détour, j’ai voulu alors faire naître une occasion de protester hautement contre les prédictions qu’on m’a attribuées tous les ans, soit en France, soit à l’étranger. Jamais une parole sortie de ma bouche, ni dans l’intimité, ni dans les cours que j’ai professés pendant plus de quarante années, jamais une ligne publiée avec mon assentiment, n’ont autorisé personne à me prêter la pensée qu’il serait possible, dans l’état de nos connaissances, d’annoncer avec quelque certitude le temps qu’il fera une année, un mois, une semaine, je dirai même un sent jour d’avance. Puisse le dépit que j’ai ressenti en voyant paraître sous mon nom une foule de prédictions ridicules, ne m’avoir pas entraîné, par une sorte de réaction, à donner une importance exagérée aux causes de perturbation que j’ai énumérées ! Quoi qu’il en soit, je crois pouvoir déduire de mes investirions la conséquence capitale dont voici l’énoncé : Jamais, quels que puissent être les progrès des sciences, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se hasarderont il prédire le temps.
Une déclaration si explicite me donnerait le droit d’espérer qu’on ne me fera plus jouer le rôle de Nostradamus ou de Mathieu Laensberg ; mois je suis loin de me bercer, à ce sujet, d’aucune illusion. Des centaines de personnes qui cependant ont parcouru tous les échelons des études universitaires n’ont pas manqué de m’assaillir après 1846, comme elles le faisaient antérieurement, de ces questions vraiment déplorables à notre époque L’hiver sera-t-il rude ? Pensez-vous que nous aurons un été chaud, un automne humide ? Voilà une sécheresse bien longue, bien ruineuse ! Va-t-elle cesser ? On annonce que la Lune rousse produira cette année de grands ravages ; qu’en pensez-vous ? etc. etc. Malgré mon peu de confiance dans les prédictions, j’affirme que cette fois l’événement ne me démentira point. Au reste, n’ai-je pas été mis pendant quelques années à une épreuve encore plus rude ? N’a-t-on pas publié un livre intitulé Leçons d’astronomie professées à l’Observatoire par , recueillies par un de ses élèves ? J’ai protesté dix fois contre cet ouvrage ; j’ai montré qu’il fourmille de bévues incroyables ; qu’il est au-dessous de toute critique, dès le moment où l’auteur ne pouvant plus promener ses ciseaux au travers des notices de l’Annuaire, est réduit à tirer quelques lignes de son propre fonds. Efforts inutiles ! Ces prétendues leçons d’astronomie de l’Observatoire n’en sont pas moins arrivées à la quatrième édition. Les lois n’ont rien prévu contre ce que j’oserai appeler la calomnie scientifique. Que faire quand la loi est muette ? Se résigner ? Une susceptibilité qui semblera légitime à tous ceux qui ont vu le livre en question ne me permet pas de me contenter de la résignation. La position où l’on m’a placé n’étant pas tolévuble je me suis décidé à publier ces leçons aujourd’hui si outrageusement défigurées. J’ai dû abandonner des projets de recherches que j’avais formés, et consacrer à la rédaction d’un ouvrage destiné à populariser l’Astronomie, un temps que je voulais employer à des expériences délicates, propres à éclairer des points de la science encore enveloppés dans une grande obscurité. Puisse mon traité d’Astronomie populaire avoir quelque utilité !
Chapitre II
entre quelles limites varient dans nos climats les températures moyennes des années et des mois.
L’état météorologique d’un lieu donné est beaucoup moins variable que ne seraient portés à le croire ceux qui en jugent par leurs sensations personnelles, par des souvenirs vagues, par l’état des récoltes. Ainsi, à Paris, les températures moyennes des années oscillent dans des limites assez peu étendues.
La température moyenne annuelle de Paris, de 1806 à 1826 inclusivement, a été de centigrades. La plus grande des moyennes annuelles n’a surpassé la moyenne générale que de la moindre des températures moyennes annuelles ne s’est trouvée au-dessous de la moyenne générale que de Pour ce qui tient aux températures moyennes annuelles, les météorologistes systématiques n’ont donc à prévoir, à prédire que d’assez faibles perturbations. Les causes de trouble satisferont à tous les phénomènes si elles peuvent produire, en plus ou en moins, centigrade de variation.
Il n’en est pas de même des mois. Les différences entre les moyennes générales et les moyennes partielles vont, en janvier et en décembre, jusqu’à et degrés centigrades.
En vertu de ces variations, si l’on compare les températures extrêmes de chaque mois aux températures moyennes ou normales de tous les autres, on trouvera Que le mois de janvier est quelquefois aussi tempéré que le mois de mars moyen ;
Que le mois de février ressemble quelquefois à la seconde quinzaine moyenne d’avril ou à la première quinzaine moyenne de janvier ;
Que le mois de mars ressemble quelquefois au mois d’avril moyen ou à la seconde quinzaine moyenne de janvier ;
Que le mois d’avril n’arrive jamais à la température moyenne du mois de mai ;
Que le mois de mai est assez souvent, en moyenne, plus chaud que certains mois de juin ;
Que le mois de juin est quelquefois, en moyenne, plus chaud que certains mois de juillet ;
Que le mois de juillet est quelquefois, en moyenne, moins chaud que certaine mois d’août ;
Que le mois d’août est quelquefois, en moyenne, légèrement plus froid que certains mois de septembre ;
Que le mois de septembre est quelquefois, en moyenne, plus froid que certains mois d’octobre ;
Que le mois d’octobre peut être, en moyenne, de plus degrés plus froid que certains mois de novembre ;
Que le mois de novembre peut être, en moyenne, de plus froid que les mois de décembre les plus chauds :
Que le mois de décembre peut être, en moyenne, de degrés plus froid que le mois de janvier.
Chapitre III
causes perturbatrices des températures terrestres non susceptibles d’être prévues
L’atmosphère qui, un jour donné, repose sur la mer, devient en peu de temps, dans les latitudes moyennes, l’atmosphère des continents, surtout à cause de la prédominance des vents d’ouest. L’atmosphère emprunte, en très-grande partie, sa température à celle des corps solides ou liquides qu’elle enveloppe. Tout ce qui modifie la température normale de la mer apporte donc, tôt ou tord des perturbations dans la température des atmosphères continentales. Y a-t-il des causes, placées à tout jamais en dehors des provisions des hommes, qui puissent modifier sensiblement la température d’une portion considérable de l’Océan ? Ce problème se rattache par d’étroits liens à la question météorologique que je me suis proposée. Essayons d’en trouver la solution.
§ 1. – Dislocation des champs de glace.
Personne ne peut douter que les champs de glace d’u pôle arctique, que des mers immenses congelées, n’exercent une influence marquée suries climats de l’Europe. Pour apprécier en nombres l’importance de cette influence, il faudrait tenir compte à la fois de l’étendue et de la position de ces champs ; or ce sont là deux éléments très-variables qu’on ne saurait rattacher à aucune règle certaine.
La côte orientale du Groenland était jadis abordable et très-peuplée. Tout à coup une barrière de glaces impénétrable s’interposa entre elle et l’Europe. Pendant plusieurs siècles le Groenland ne put être visité. Eh bien, vers l’année 1815, ces glaces éprouvèrent une débâcle extraordinaire, se brisèrent dans leur course vers le midi, et laissèrent la côte libre sur plusieurs degrés de latitude. Qui pourra jamais prédire qu’une semblable dislocation des champs de glace s’opérera dans telle année plutôt que dans telle autre ?
§ 2. – Les glaces flottantes.
Les glaces flottantes qui doivent le plus réagir sur nos climats sont celles que les Anglais appellent des icebergs (montagnes de glace). Ces montagnes proviennent des glaciers proprement dits du Spitzberg ou des rivages de la baie de Baffin. Elles se détachent de la masse générale, avec le bruit du tonnerre, lorsque les vagues les ont minées par leur base, lorsque la congélation rapide des eaux pluviales dans les crevasses produit une dilatation suffisante pour ébranler et pour pousser en avant ces poids immenses. De telles causes, de pareils effets resteront toujours en dehors des prévisions des hommes.
Ceux qui se rappelleront les recommandations que les guides ne manquent jamais de faire quand on approche de certains murs de glace, de certaines masses de neige placées sur les croupes inclinées des Alpes ; ceux qui n’ont pas oublié que, suivant les assertions de ces hommes d’expérience, il suffit d’un coup de pistolet, et même d’un simple cri, pour provoquer d’effroyables catastrophes, s’associeront à la pensée que je viens d’exprimer.
§ 8. – Les montagnes de glaces.
Les montagnes de glace (les icebergs) descendent souvent sans se fondre jusque par des latitudes assez faibles. Elles couvrent quelquefois d’immenses espaces ; on peut donc supposer qu’elles troublent sensiblement la température de certaines zones de l’atmosphère océanique, et ensuite, par voie de communication, la température des tics et des continents. Quelques citations ne seront pas ici hors de place.
Le 4 octobre 1817, dans l’océan Atlantique, par de latitude nord, rencontra des montagnes de glace marchant vers le sud.
Le 19 janvier 1818, à l’ouest de Greenspond de Terre-Neuve, le capitaine Daymont rencontra des îles flottantes. Le lendemain, le bâtiment était tellement pris dans les glaces, qu’on n’apercevait aucune issue, même du haut des mâts. Les glaces s’élevaient généralement de pieds anglais au-dessus des eaux. Le battaient fut entraîné ainsi vers le sud pendant vingt-neuf jours. Il se dégagea par de latitude, lieues à l’est du cap Race. Pendant cette singulière captivité, le capitaine Daymont aperçut plus de cent icebergs.
Le 28 mars 1818, par de latitude nord, de longitude ouest de Paris, le capitaine Vivian éprouva toute la journée un vent du nord excessivement froid, qui lui fit présumer l’approche des glaces. Effectivement, le lendemain, il aperçut une multitude d’îles flottantes qui occupaient un espace de plus de lieues. « Plusieurs de ces îles, dit le capitaine, avaient de à pieds anglais ( à mètres) de hauteur au-dessus des eaux. »
Le brick Funchal, de Greenock, rencontra des champs de glace à deux reprises différentes, dans son passage de Saint-Jean de Terre-Neuve en Ecosse d’abord le 17 janvier 1818, à 6 lieues du port qu’il venait de quitter, et ensuite, le même mois, par de latitude. Le premier champ avait plus de lieues de large ; on n’en voyait pas la limite dans la direction du nord. Le second, très-étendu aussi, présentait à son centre un immense iceberg.
Le 30 mars 1818, le sloop de guerre le Fly passa entre deux grandes îles de glaces flottantes par degrés de latitude nord.
Le 2 avril 1818, le lieutenant Parry rencontra des montagnes de glace par de latitude nord.
En l’année 1865, le navire anglais Rochefort resta enfermé, à la fin d’avril et au commencement de mai, pendant vingt et un jours consécutifs, dans une masse de glaces flottantes qui longeait, en avançant vers le sud, le banc de Terre-Neuve.
§ 4. Variations de la diaphanéité de la mer.
La mer s’échauffe beaucoup moins que la terre, et cela en grande partie parce que l’eau est diaphane. Tout ce qui fera varier notablement cette diaphanéilé apportera donc des changements sensibles dans la température de la mer immédiatement après, dans la température de l’atmosphère océanique, et plus tard, dans la température de l’atmosphère continentale. Existe-t-il, en dehors des prévisions de la science, des causes qui puissent troubler la diaphanéité de la mer sur une grande étendue ? Voici ma réponse :
a constaté que, dans les régions boréales, la mer affecte quelquefois une teinte vert-olive très-prononcée ; que cette teinte est due à des méduses et à d’autres petits animalcules enfin, que partout où la teinte verte règne, les eaux ont extrêmement peu de diaphanéité.
a rencontré, parfois, des bandes vertes qui, sur une longueur de à degrés en latitude ( à lieues), avaient jusqu’à à lieues de large. Les courants entraînent ces bandes d’une région dans l’autre. Il faut supposer qu’elles n’existent pas toujours, car le capitaine Phipps, dans la relation de son voyage au Spitzberg, n’en fait pas mention. Comme je le disais tout à l’heure, la mer verte et opaque doit évidemment s’échauffer tout autrement que la mer diaphane. C’est une cause de variation de température qu’on ne pourra jamais soumettre au calcul. Jamais on ne saura d’avance si dans telle ou telle année ces milliards de milliards d’animalcules auront plus ou moins pullulé, et quelle sera la direction de leur migration vers le sud.
§ 5. — Phosphorescence de la mer.
La phosphorescence de la mer est due à de petits animaux du genre des méduses. Les régions phosphorescentes occupent de très-grands espaces, tantôt par une latitude, tantôt par une autre. Or, comme l’eau des espaces phosphorescents ressemble à de la bouillie, comme sa diaphanéité est anéantie presque entièrement, elle peut devenir, par réchauffement anormal qu’elle éprouve, une cause de perturbation notable pour la température des atmosphères océanique et continentale. Cette cause de variation thermique, qui saura jamais d’avance la place qu’elle occupe, qui pourra prévoir son intensité ?
§ 6. — Mobilité de l’atmosphère.
Supposons l’atmosphère immobile et parfaitement sereine supposons encore que le sol soit doué partout à un égal degré, de facultés absorbantes, émissives, et d’une même capacité pour la chaleur ; dans l’année on observera alors, par l’effet de l’action solaire, une série régulière non interrompue, de températures crois- santés, et une série pareille de températures décrois, santés. Chaque jour aura sa température invariable. Sous chaque parallèle détermine", les jours de maximum et de minimum de chaleur seront respectivement les Il’ mêmes.
Cet ordre régulier et hypothétique est troublé par la mobilité de l’atmosphère par des nuages plus ou moins étendus, plus ou moins persistants ; par les propriétés diverses du sol. De là, des élévations ou des dépressions de la chaleur normale des jours, des mois et des années. Les perturbations n’agissant pas de même en chaque lieu, on peut s’attendre à voir les chiffres primitifs différemment modifiés à trouver des inégalités comparatives de température là où, par la nature des choses, la plus parfaite égalité semblait de rigueur.
Rien n’est plus propre à faire ressortir l’étendue de ces causes perturbatrices combinées, que la comparaison des époques moyennes où se manifestent les températures maxima et minima dans divers lieux.
Voici quelques résultats :
Saint-Gothard (10 années). | 11 août.24 décembre. | 51 et 3 jours après le solstice.
Rome (10 années). | 6 août.8 janvier…… | 46 et 18 jours après le solstice.
Iéna (18 années). | 1 août.3 janvier…… | 41 et 14 jours après le solstice.
Pétersbourg (10 années). | 22 juill.8 janvier…… | 31 et 18 jours après le solstice.
Paris (21 années). | 15 juill.14 janvier…… | 25 et 25 jours après le solstice.
Ces différences tiennent aux localités. Mois lorsque des circonstances locales cachées ont tant d’influence, n’est -il pas naturel de penser que les modifications qu’elles reçoivent de la main des hommes peuvent altérer sensiblement, dans l’intervalle de peu d’années, le type météorologique de chaque ville de l’Europe ?
§ 7. – Influences des circonstances locales.
Je viens de montrer que des circonstances locales cachées, ou du moins peu caractérisées, peuvent exercer des influences sensibles et constantes sur la manière dont les maxima et les minima de température sont distribués dans l’année. Lorsque la science sera en possession d’une grande masse d’observations météorologiques exactes et comparables, faites simultanément en divers lieux lorsque ces observations auront été discutées avec intelligence et scrupule, on verra, très-probablement. des circonstances de localité jouer dans la science un rôle très-supérieur à celui que les physiciens semblent disposés à leur attribuer. Il ne me serait même pas difficile de citer, dès ce moment, des régions circonscrites qui ont quelquefois complétement échappé aux froids rigoureux dont les pays environnants étaient frappés. Les Sables-d’Olonne, par exemple, et les pays voisins, à 6 lieues à la ronde, constituèrent, pendant l’hiver de 1763 à 1764, une sorte d’oasis thermique. La Loire était prise près de son embouchure un froid intense, un froid de plus de degrés centigrades interrompait tous les travaux agricoles le long du pays que le fleuve tra- verse aux Sables, le temps était doux ce petit canton : échappait à la gelée.
Voici un fait plus extraordinaire encore que le précédent, car il se reproduit tous les ans.
Il y a en Sibérie, nous l’a appris, un district tout entier dans lequel, pendant l’hiver, le ciel est constamment serein et où il ne tombe pas une seule parcelle de neige.
§ 8. – Obscurcissements accidentels de l’atmosphère.
Je consens à laisser de côté les perturbations des températures terrestres qui peuvent être liées à une émission plus ou moins abondante de la lumière ou de la chaleur solaire, soit que ces variations d’émission dépendent du nombre de taches, de facules dont la surface de l’astre se trouve fortuitement parsemée, soit qu’elles aient pour origine toute autre cause inconnue ; mais il m’est impossible de ne pas appeler l’attention du lecteur sur les obscurcissements que notre atmosphère subit de temps à autre, sans aucune règle assignable. Ces obscurcissements, en empêchant la lumière et la chaleur solaires d’arriver jusque la terre, doivent troubler considérablement le cours des saisons, Notre atmosphère est souvent envahie, dans des étendues considérables, par des matières qui troublent fortement sa transparence. Ces matières proviennent quelquefois de volcans en éruption. Témoin l’immense colonne de cendres qui, dans l’année 1812, après s’être élevée du cratère de l’île de Saint-Vincent jusqu’à une grande hauteur, fit la nuit, en plein midi, sur l’île de la Barbade.
Ces nuages de poussière se sont montrés, de temps à autre, dans des régions où il n’existe aucun volcan. Le Canada, surtout, est sujet à de tels phénomènes. Dans ce pays on a eu recours, pour en donner l’explication, à des incendies de forêts. Les faits n’ont pas toujours semblé pouvoir se plier exactement à l’hypothèse. Ainsi, le 16 octobre 1785, à Québec, des nuages d’une telle obscurité couvrirent le ciel, qu’on n’y voyait pas à midi pour se conduire. Ces nuages couvraient un espace de 120 lieues de long sur 80 de large. Ils avaient semblé provenir du Labrador, contrée très-peu boisée, et n’offraient nullement les caractères de la fumée.
Le 2 juillet 1814, des nuages semblables à ceux dont il vient d’être question enveloppèrent en pleine mer les navires qui se rendaient au fleuve Saint-Laurent. La grande obscurité dura depuis la soirée du 2 jusqu’à l’après-midi du 3.
Peu importe, quant au but que nous nous proposons ici, qu’on attribue ces nuages exceptionnels, capables d’arrêter entièrement les rayons solaires, à des incendies de forêts et de savanes ou à des émanations terrestres leur formation, leur arrivée dans un lieu donné n’en restera pas moins en dehors des prévisions de la science ; les accidents de température, les météores de tout genre dont ces nuages peuvent être la cause, ne figureront jamais d’avance dans les annuaires météorologiques.
L’obscurcissement accidentel de l’air embrassa, en 1783, un espace tellement étendu (de la Laponie jus- qu’en Afrique), qu’on alla jusqu’à l’attribuer à la matière d’une queue de comète, laquelle, disait-on, s’était mêlée à notre atmosphère. Il serait impossible de soutenir qu’un état accidentel de l’atmosphère qui permit, pendant près de deux mois, de regarder le Soleil à l’œil nu en plein midi, fût sans influence sur les températures terrestres.
§ 9. – Influence des forêts.
Les forêts ne peuvent manquer d’exercer une influence sensible sur la température des régions environnantes, car, par exemple, la neige s’y conserve beaucoup plus longtemps qu’en rase campagne, La destruction des forêts doit donc amener une modification dans les climats.
Dans des cas donnés, à combien cette influence des s forêts peut-elle s’élever, en degrés du thermomètre centigrade ? La question est très-compliquée et n’a pas encore été résolue.
Les vallées, dans toutes les régions très-montagneuses, sont parcourues par des brises diurnes périodiques, sensibles particulièrement en mai, juin, juillet, août et septembre. Ces brises remontent les vallées depuis 7 à 8 heures du matin jusqu’à 3 à 4 heures de l’après-midi, époque de leur maximum de force, et depuis 4 heures jusqu’à 6 à 7 heures du soir. Elles ont le plus ordinairement la vitesse d’un vent décidé, et quelquefois celle d’un vent violent ; elles doivent donc exercer une influence sensible sur les climats des contrées dont les vallées sont environnées. Ces brises, quelle en est la cause ? Tout concourt à montrer qu’elle réside dans la manière dont les rayons solaires échauffent le massif central d’où les vallées rayonnent. Supposez ce massif dénudé, et vous aurez un certain effet substituez aux roches arides des forêts touffues, et le phénomène prendra un autre caractère, eu égard du moins à l’intensité.
C’est là un des vingt modes d’action du déboisement sur les climats. Avant de mettre la main à l’œuvre pour arranger ses prédictions, le faiseur d’almanachs devrait donc se mettre en relation avec tous les bûcherons de chaque pays.
& 10. – Influence des lacs.
Dans l’Amérique du nord, l’intérieur du continent ne jouit pas, à parité de latitudes, du même climat que la côte. Par l’influence des lacs cette différence disparaît à l’égard de tous les points dont la distance à ces grandes masses d’eau n’est pas considérable.
Il faut donc s’attendre que le desséchement d’un lac modifiera le climat de la région environnante, et qu’une vaste inondation, conséquence de la rupture imprévue d’une digue, produira momentanément un effet contraire.
Si l’on se récriait en me voyant enregistrer des causes dont chacune, prise isolément, ne semble pas devoir produire un très-grand effet, je répondrais Nous avons à considérer une influence d’ensemble, et, en tous cas, les perturbations qu’il s’agit d’expliquer sont loin d’être aussi étendues que le public le suppose.
§ 11. – Les villes et la campagne.
Suivant Howard, la température moyenne de Londres surpasse celle de la campagne voisine d’environ centigrade. La différence entre les deux températures n’est pas la même dans toutes les saisons.
Chapitre IV
causes perturbatrices de l’électricité atmosphérique orages – grêle – trombes
Il serait difficile de ne pas ranger l’électricité parmi les causes qui influent notablement sur les phénomènes i climatologiques. Allons plus loin, et voyons si les travaux des hommes peuvent porter le trouble dans l’état électrique de toute une contrée.
Le déboisement d’une montagne, c’est la destruction d’un nombre de paratonnerres égal au nombre d’arbres que l’on abat, c’est la modification de l’état électrique de tout un pays, c’est l’accumulation d’un des éléments indispensables à la formation de lu grêle, dans une localité où, d’abord, cet élément se dissipait inévitablement par l’action silencieuse et incessante des arbres. Les observations viennent à l’appui de ces déductions théoriques.
D’après une statistique détaillée les pertes occasionnées par la grêle dans les États continentaux du roi de Sardaigne, depuis 1820 jusqu’à 1828 inclusivement, s’élèvent à la somme de 46 millions de francs. Trois provinces, cette du val d’Aoste, la vallée de Stise et la r haute Maurienne, ne figurent pas dans les tableaux ; i elles ne furent point grêlées. Ces trois provinces ont les montagnes les mieux boisées.
Dans les provinces les plus chaudes, celle de Gênes, dont les montagnes sont bien peuplées, n’est presque a jamais visitée par le météore.
L’électricité atmosphérique donne lieu à des phénomènes immenses par leur étendue ; cependant ils semblent avoir eu pour origine des causes purement locales. Leur propagation s’opère aussi sous des influences circonscrites dans des zones particulières et quelquefois assez étroites.
Le 13 juillet 1788, dans la matinée, un orage à grêle commença dans le midi de la France, parcourut en peu d’heures toute la longueur du royaume et s’étendit ensuite dans les Pays-Bas et la Hollande.
Tous les terrains grôlés en France se trouvèrent situés sur deux bandes parallèles, dirigées du sud-ouest au nord-est. L’une de ces bandes avait 175 lieues de long, l’autre environ 200.
La largeur moyenne de la bande grêlée la plus occidentale était de 4 lieues la largeur de l’autre, de 2 lieues seulement. L’intervalle compris entre ces deux bandes ne reçut que de la pluie ; sa largeur moyenne était de 5 lieues. L’orage se mouvait du midi au nord avec une vitesse de 16 lieues à l’heure.
Les dégâts occasionnés en France, dans les 1,039 paroisses grêlées, se montèrent, d’après une enquête officielle, à 25 millions.
Voilà, assurément, une tourmente, une perturbation atmosphérique considérable, soit par les dégâts matériels qu’elle produisit, soit par l’influence que le déplacement de l’air, et la masse de grêle déposée à la surface de deux longues et larges bandes du territoire, durent exercer sur les températures normales d’un grand nombre de lieux. Les météorologistes, en les supposant aussi instruits que possible, auraient-ils pu la prévoir ?
Les deux bandes eurent leur origine dans le pays d’Aunis et dans la Saintonge. Pourquoi là et non pas ailleurs ? Pourquoi l’orage ne commença-t-il pas sur tout autre point du parallèle de latitude passant par ses extrémités méridionales ? C’est, répondra-t-on, que dans l’Aunis, que dans la Saintonge, le 13 juillet 1788, les conditions d’électricité et de température étaient éminemment favorables à la production d’un orage à grêle et d’un ouragan concomitant dirigé du sud-sud-ouest au nord-nord-est. D’accord ; mais ces conditions thermiques et électriques favorables à la naissance de l’orage n’étaient-elles pas liées intimement aux travaux agricoles, à l’existence de telle ou telle masse d’arbres, à l’état des irrigations, à des circonstances variables suivant les besoins et le caprice des hommes ? Quant à la température, la réponse ne saurait être douteuse pour personne. Sur l’autre point, la liaison ne semblera pas moins évidente si je rappelle que l’évaporation est une source abondante d’électricité, et que divers physiciens ont même rangé la végétation parmi les causes génératrices de ce même fluide dans l’atmosphère.
S’il est vrai, comme on a cru le reconnaître, que dans certains cas la flamme et la fumée qui sortent du gueulard d’un haut fourneau ou de la cheminée d’une il usine peuvent dépouiller l’atmosphère de toute son électricité sur un grand nombre de lieues à lu ronde, les prophètes en météorologie se trouveront dans un nouvel embarras il faudra qu’ils connaissent d’avance les projets des maîtres de forges et des propriétaires d’usines.
D’après ce qu’on sait de moins équivoque sur la cause physique des trombes, d’après la théorie de , il doit suffire quelquefois du courant ascendant engendré par une cheminée d’usine pour faire naître un de ces redoutables météores.
Chapitre V
causes perturbatrices de la régularité de la pluie
§ 1. – Rizières.
On prétend avoir remarqué, en Italie qu’au fur et à mesure de la multiplication des rizières, la quantité de pluie annuelle s’est graduellement accrue, et que le nombre de jours pluvieux a suivi une augmentation correspondante.
Pense-t-on que jamais de telles circonstances puissent entrer en ligne de compte dans les combinaisons des faiseurs de prédictions ?
§ 2. – Tremblements de terre.
Dans les régions tropicales de l’Amérique les indigènes regardent les tremblements de terre qui se répètent comme d’heureux avant-coureurs de pluies fécondantes. M. de Humboldt rapporte même que, dans la province de Quito, de violentes secousses amenèrent l’invasion subite de la saison des pluies ; que cette saison y arriva assez longtemps avant l’époque où elle a lieu ordinairement. Il n’est pas probable que fintluence des tremblements de terre s’exerce seulement dans le voisinage de l’équateur. La prédiction de la pluie supposerait donc une connaissance anticipée du nombre et de la force des secousses qui devraient se faire sentir dans la région pour laquelle l’astrologue travaillerait.
§ 3. – Incendies.
Je lis dans Bacon : « Quelques historiens prétendent que, dans le temps où la Guyenne était encore au pouvoir des Anglais, les habitants de Bordeaux et des cantons voisins présentèrent une requête au roi d’Angleterre pour l’engager à défendre à ses sujets des comtés de Sussex et de Hampton de mettre le feu aux bruyères, sur la fin d’avril, comme ils le faisaient ordinairement ; opération d’où résultait, disaient-ils, un vent qui était très-nuisible à leurs vignes. »
Je ne sais ce qu’il y avait de fondé dans la réclamation, car la distance de Bordeaux au comté de Sussex est fort considérable ; mais je dois déclarer qu’aujourd’hui on commence, parmi les physiciens, à vouloir faire jouer aux incendies un rôle non moins extraordinaire ; je puis dire qu’aux États-Unis, un savant bien connu, , adoptant les opinions répandues parmi les indigènes du nouveau continent, depuis le Canada jusqu’au Paraguay, a proposé récemment de faire naître, en temps de sécheresse, des pluies artificielles, et que son moyen est d’allumer de grands feux. À l’appui de son projet , cite :
L’opinion des Indiens du Paraguay qui, au rapport des missionnaires, mettaient le feu à de vastes savanes lorsque leurs récoltes étaient menacées par la sécheresse, et prétendaient faire naître ainsi jusqu’à des orages avec tonnerre ;
L’opinion des colons de la Louisiane et le succès immémorial de l’incendie des prairies dans cet État ;
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