Texte entier
Le conte dit que, lorsqu’il eut fait justice de , Lancelot demeura quelque temps à la cour, où il n’est joie et plaisir qu’il n’obtint de la reine sa mie. On lui apprit comment Bohor était arrivé et les prouesses qu’il avait faites contre cinq des meilleurs de la Table ronde ; puis comment le roi, la reine et tous les chevaliers étaient montés dans la charrette. Il en sourit de plaisir.
— Beau cousin, dit-il à Bohor, n’ayez pas si bien commencé pour laisser désormais toute chevalerie ; mais gardez, pour l’amour de moi, qu’aucune dame ou demoiselle requière jamais votre aide sans l’obtenir.
Personne n’avait osé lui annoncer la mort de Galehaut : aussi pensait-il que son ami était retourné dans sa terre.
— Dame, dit-il un jour à la reine, il me faut aller aux Iles lointaines : quand je saurai des nouvelles de mon compagnon, j’aurai le cœur plus joyeux.
Ah ! peu s’en fallut qu’elle ne lui avouât la vérité ! Mais elle songeait au chagrin qu’il aurait quand il apprendrait la mort de Galehaut, et son cœur se serra si fort qu’il s’en fallut de peu qu’elle ne pâmât.
— Beau doux ami, dit-elle seulement, que Notre Sire vous conduise !
Et, le lundi, Lancelot s’arma au sortir de la messe et partit si secrètement que personne ne le vit, hors sa dame qui avait monté sur la plus haute tour et le suivit longtemps des yeux.
Il chevaucha tant qu’il parvint dans une forêt haute, grande et agréable à y errer ; là, bien qu’il fît grand chaud, sous les arbres feuillus l’ombre était agréable. Il était fort en peine de son chemin, lorsqu’il découvrit des traces de chevaux : il les suivit à bonne allure et ne tarda pas à joindre une demoiselle qui chevauchait noblement sur un beau palefroi, suivie de ses gens ; elle était toute vieille et chenue, pourtant elle avait ses cheveux déliés sur les épaules à la façon des pucelles, et sur la tête une couronne de roses ; ainsi qu’il convient environ la Saint-Jean.
— Demoiselle, lui dit-il après l’avoir saluée, me sauriez-vous enseigner le chemin qui mène à la terre de Galehaut ?
— En nom Dieu, je puis bien vous l’enseigner, mais pourvu que vous m’accordiez un don : c’est que vous me suivrez dès que je vous en requerrai.
Lancelot octroya le don. Hélas ! il s’en repentit et chagrina assez quand le moment fut venu !
Suivant le chemin que la vieille lui avait montré, il arriva, au soir, devant une abbaye de moines blancs. Les frères, qui venaient de chanter complies, jouissaient du serein devant la porte, où ils lui souhaitèrent la bienvenue. Ils le désarmèrent, puis ils mirent sur la table une nappe et le pain et le vin. Mais il ne voulut pas manger avant que d’avoir fait oraison, car il n’était pas entré dans une église depuis le matin. Il fut donc s’agenouiller dans la chapelle, et, quand il eut prié, il remarqua une grille d’or et d’argent, ornée de fleurettes et de figures de bêtes et d’oiseaux. Elle entourait une tombe, la plus grande et la plus riche du monde, toute en or fin et pierres précieuses, et qui valait bien le prix d’un royaume. Des lettres y étaient gravées, qui disaient :
Ci-git Galehaut, le fils à la belle géante, sire des Îles lointaines, qui pour l’amour de Lancelot du Lac mourut.
D’abord qu’il eut lu cela, car il savait de lettres, Lancelot tomba pâmé ; puis, revenu à lui, il se mit à frapper ses poings l’un contre l’autre, à égratigner son visage au point d’en faire jaillir le sang, à s’arracher les cheveux, à se frapper la face à grands coups, et à pleurer amèrement, maudissant l’heure où il était né, puisqu’un si prud’homme était mort pour lui ; enfin il courut chercher son épée, décidé à s’occire.
Mais, comme il sortait de l’église, il vit une pucelle qui arrivait au galop d’une mule fauve qu’elle fouettait à grands coups.
— Qu’est-ce ? et où allez-vous ainsi ? cria-t-elle.
Et comme Lancelot ne répondit mot :
— Par ce que vous avez de plus cher au monde, arrêtez ! reprit-elle en écartant son voile. Ne voyez-vous pas qui je suis ? Écoutez ce que madame vous mande.
Alors Lancelot reconnut Saraide, la pucelle de la Dame du Lac.
— Madame a été huit jours malade, car elle avait trouvé dans ses sorts que, sitôt que vous auriez découvert la tombe de Galehaut, vous seriez en grand danger de vous tuer si vous n’en étiez détourné : aussi m’envoya-t-elle en grande hâte. Sachez que vous devez faire porter le corps au château de la Joyeuse Garde, pour qu’il soit mis dans le tombeau où vous avez vu votre nom écrit, et où vous serez vous-même enterré. De par madame, retournez dans l’église maintenant et dites aux moines votre volonté.
Lancelot revint à la grille, et d’abord il prit la tombe à deux mains et la leva d’un si grand effort que le corps lui sua, que le sang lui sortit du nez et que pour un peu plus il se fût tout rompu. Pourtant, la douleur qu’il avait eue à cela n’était rien auprès de celle qu’il sentit quand il aperçut le corps de son ami. En pleurant, il prit Galehaut dans ses bras et le coucha dans une bière qu’il recouvrit de la plus riche étoffe qu’on pût trouver dans l’abbaye ; puis il fit placer le cercueil sur une litière portée par deux palefrois. Et il demanda aux moines d’escorter le bon seigneur, à quoi ils y consentirent, bien qu’ils fussent très dolents de se voir enlever le corps.
Lorsqu’ils furent partis, Lancelot revint à Saraide.
— Demoiselle, lui dit-il, je vous demande de porter à Bohor cette épée qui fut à monseigneur Galehaut ; vous lui direz qu’il la ceigne de par moi, car elle est bonne et belle, et aussi qu’un chevalier n’accroît point sa gloire à demeurer trop longtemps en un lieu.
La pucelle répondit qu’elle ferait volontiers le message, et Lancelot, après l’avoir recommandée à Dieu, rejoignit le cortège qui accompagnait le corps de son ami. Et il le convoya, plaignant et pleurant sans cesse, jusqu’à la Joyeuse Garde.
Là, une très vieille dame lui dit qu’il y avait, enfouie dans la chapelle, la plus belle bière qu’on eût jamais connue ; elle avait contenu les restes d’un roi des païens et sarrasins qui tenaient le château avant que Joseph d’Arimathie y fût venu. Lancelot la fit déterrer et l’admira beaucoup quand il la vit : ce n’est pas étonnant, car elle n’était ni d’or ni d’argent, mais toute de pierreries. On y coucha le corps de Galehaut armé de toutes armes, comme était en ce temps la coutume. Et Lancelot baisa trois fois son ami mort sur la bouche, le cœur prêt à crever d’angoisse, puis il le couvrit d’une riche étoffe ouvrée d’or et de gemmes, et, après l’avoir fait placer dans son propre tombeau, menant le plus grand deuil dont on ait ouï parler, il se mit en devoir de regagner Camaaloth.
Mais le conte se tait maintenant de lui et devise de Bohor de Gannes.
Quand la pucelle de la Dame du Lac fut arrivée à Camaaloth, elle se mit en quête de son logis, et tous deux eurent grande joie à se retrouver. Ensuite Saraide fit le message de Lancelot. Et Bohor reçut l’épée volontiers, mais, lorsqu’il entendit les paroles, il devint tout honteux et morne.
— Vous dites vrai, fit-il : à trop demeurer céans, je ne conquerrai jamais ni prix, ni louange !
Et le lendemain, sitôt que l’alouette chanta et que le jour eut vie, il se fit armer ; puis il alla prendre congé du roi et de la reine, qui le recommandèrent à Dieu, et il s’éloigna par la forêt de la Sapinoie.
C’était en mai, quand la rose est fleurie et que sous les hauts arbres feuillus les oiselets font : « Oci ! oci ! » : alors les tourterelles se répondent. Bohor et son écuyer chevauchaient, chacun tenant une fleur à la main, sans se soucier de rien, tant qu’enfin, à la nuit tombée, ils s’égarèrent et qu’il leur fallut coucher sous un arbre. Et certes, s’ils manquèrent des viandes qui conviennent à des corps d’hommes, leurs chevaux purent paître à leur aise, ce soir-là. Mais le lendemain, quand le soleil abattit la rosée, ils se remirent en route, aussi enjoués que la veille. Et le valet chantait :
Une donzelle Légère et belle, Gente pucelle Bouchette riant. Qui me rappelle : « Viens çà ! me dit-elle.
Dessus ta vielle Ma joue en chantant Tant mignotement ! » J’allai la voir dans le bosquet Avec la vielle, avec l’archet. Et je lui chantai un muset Par grand amour !
Et Bohor répondait :
L’on connaît à son regard Femme qui sait de barat ; Elle a tôt un fol trouvé Et lorsqu’il est dans ses lacs, Il n’en échappera pas ; S’il a deniers apporté, L’une sur ses reins le trousse, L’autre lui vide la bourse. N’est-ce là déloyauté ? De par tous les saints du monde On devrait leur faire honte Et hors d’ici les jeter !
En nom Dieu, a dit Gobin, La femme, plus que le vin. Commet de déloyauté. Pour un pâté de lapin Ou pour l’aile d’un poussin On en fait sa volonté. Ce n’est marchandise vile : Or, pour un pâté d’anguilles
On peut faire le marché. Bien fou qui met là vingt livres ! Il faut le tenir pour ivre ! Il mérite d’en porter !
Car Bohor fut l’un des chevaliers du monde qui aimèrent le moins les femmes. Si parfois, en chevauchant par les rues d’une ville, un de ses compagnons lui disait :
— Regardez, sire, regardez ! Par sainte Marie, la belle dame !
— La belle bête que mon cheval ! répondait-il. Je ne connais point de destrier qu’on lui puisse comparer.
Ainsi fait, il demeura longtemps pur de cœur et vierge de corps, et s’il tomba une fois dans le péché, il s’en repentit tant par la suite que Notre Sire lui pardonna ; le conte parlera de cela quand le moment sera venu, mais il faut laisser venir chaque chose en son temps.
Bohor et son écuyer chevauchaient ainsi, et ils allèrent tant qu’ils parvinrent dans une grande prairie auprès du château de la Marche, où le roi Brangore d’Estrangore donnait un tournoi pour fêter l’anniversaire de son couronnement ; de l’une et de l’autre part, il y avait bien là cent chevaliers.
Il faisait aussi chaud qu’à la Saint-Jean : aussi Bohor avait-il ôté son heaume et l’avait baillé à son écuyer. Or, il était tout jeune adolescent, et le rayon de sa beauté luisait comme celui du soleil au matin. En arrivant, il s’arrêta et descendit de son palefroi, afin de s’atourner mieux qu’il n’était ; puis il monta sur son destrier et se mit à regarder les joutes. Mais, durant qu’il était nu-tête, la fille du roi l’avait vu de la loge des dames où elle était assise.
— Regardez ce chevalier, dit-elle à l’une de ses pucelles, comme il est bel et avenant ! il se tient aussi droit sur son cheval que s’il y était planté ! Certes, Notre Sire fut très débonnaire qui lui fit ainsi largesse de beauté ; s’il a autant de valeur, il mérite d’être fort prisé. Allez, et invitez-le à jouter.
Aussitôt la pucelle vint à Bohor et lui dit de par la fille du roi :
— Sire chevalier, baillez-moi votre écu.
— Pourquoi ? fit-il.
— Parce qu’il me servirait assez : je l’attacherais à la queue de mon cheval pour l’amour des bons chevaliers qui regardent les tournois sans rien faire.
De ces mots, Bohor fut tout d’abord interdit ; puis il baissa la tête et, brochant des éperons, il s’élança, lance sur feutre. En le voyant approcher ainsi, plusieurs chevaliers lui vinrent à l’encontre ; mais il renversa le premier en même temps que le cheval, fit voler le second à terre par-dessus la croupe du destrier, brisa sa lance en abattant le troisième, tira son épée et plongea dans la presse où il fit tant d’armes, qu’au bout d’une heure nul, pour fier qu’il fût, n’osait plus l’attendre. Et la fille du roi dit à ses dames :
— Que vous semble de ce nouveau chevalier ?
— Demoiselle, il peut bien dire que Dieu lui a donné la prouesse avec la beauté.
— Dames, nous devons élire un chevalier pour qu’il s’asseye à grand honneur dans la chaire d’or, à la table des douze pairs, au milieu de cette prairie ; et auprès de lui doivent prendre place les douze meilleurs du tournoi. Choisissons ceux à qui nous accorderons cet honneur, car c’est pour cela que nous sommes ici.
Elles répondirent que le nouveau chevalier avait tout vaincu, puis elles se mirent d’accord pour désigner les douze champions qui avaient le mieux fait après lui ; après quoi, le roi Brangore arrêta le tournoi et appela Bohor en lui faisant tant de joie que l’enfant en avait honte. Les demoiselles le désarmèrent et lui lavèrent le corps et le visage ; enfin la fille du roi le revêtit presque de force, tant il s’en défendait, d’une riche robe de soie vermeille fourrée d’hermine.
Pendant ce temps, le roi faisait tendre un pavillon, car la chaleur était grande ; et l’on apportait la chaire d’or et la table des douze pairs. Or, quand Bohor fut assis dans la chaire, il devint tout rouge de confusion, ce qui le rendit encore plus beau. Les douze chevaliers élus lui servirent le premier mets à genoux ; puis ils se mirent à table. Le second mets fut présenté par les dames, le troisième par le roi et ses barons, et tous les autres par les demoiselles, mais la fille du roi apporta le dernier qui était d’épices.
Ensuite les caroles et les rondes commencèrent dans la prairie ; et les dames et les pucelles, qui étaient plus de cent, dansaient en chantant :
Prenez-y garde : Si l’on regarde, Si l’on regarde, Dites-le-moi ! (Prenez-y garde, Si l’on regarde) La pastourette Y gardait vaches. « Belle brunette, À vous m’octroie ! » Prenez-y garde : Si l’on regarde, Si l’on regarde, Dites-le-moi !
Et, certes, toutes étaient avenantes et atournées très richement, mais ceux qui regardaient la fille du roi pensaient que jamais plus belle créature n’était née, depuis la Vierge Marie. Et sachez qu’elle s’entendait merveilleusement à faire des aumônières, ouvrer des draps de soie et d’or, lire, écrire, parler latin, jouer de la harpe, chanter toutes les romances sarrasinoises et les chansons gasconnes, françaises, lorraines, et les lais bretons : c’était la fleur et l’émeraude des belles.
— Sire chevalier, dit le roi son père à Bohor, votre valeur vous a fait élire comme le meilleur de notre tournoi, et vous y gagnez de pouvoir prendre la plus avenante de ces demoiselles, à votre choix, avec tous ses honneurs et richesses. Et il vous faut aussi donner à ces douze champions les douze pucelles que vous voudrez.
— Sire, demanda Bohor, s’il arrivait que le chevalier que vous dites le meilleur ne voulût prendre femme, qu’en serait-il ?
— Par ma foi, à sa guise ! Néanmoins, il faut qu’il s’acquitte envers les douze autres.
— Et s’il ne marie pas les douze demoiselles, chacune selon son rang, la honte sera pour lui et le dommage pour celles qui ne lui ont méfait en rien.
— Vous pouvez prendre conseil des plus sages et plus prud’hommes de ma cour ; de cela vous ne serez point blâmé. Mais pour vous-même choisissez celle que vous voudrez.
— Beau sire, dit Bohor, j’ai entrepris une quête, et je ne me puis marier avant que de l’avoir achevée.
— Celle que vous choisirez attendra bien que votre quête soit menée à fin.
— Sire, pour Dieu, ne croyez pas que ce soit par dédain, mais je ne puis prendre femme, et je vous prie de ne point vous en chagriner.
Là-dessus, Bohor appela à parlement les prud’hommes du roi, puis, selon leurs conseils, il attribua une pucelle à chacun des douze champions, disant toutefois qu’il n’octroierait à personne celle qui lui avait donné sa robe. Et quand la fille du roi vit qu’elle n’avait point celui qu’elle espérait, elle fut toute dolente, dont, quoiqu’elle n’en fît pas semblant, toutes les autres s’aperçurent : si bien qu’elles surnommèrent Bohor le Beau mauvais.
La fille du roi cependant s’approchait de la table des douze pairs :
— Seigneurs, dit-elle, je vous ai servi du dernier mets : quel guerredon m’en rendrez-vous ?
— Demoiselle, dit le premier chevalier qui avait nom Callas le petit, pour vous je ferai tant que durant un an, je ne jouterai pas sans avoir ma jambe droite posée sur le cou de mon cheval, et je vous enverrai les armes de tous ceux que j’aurai ainsi conquis.
— Je ferai tendre mon pavillon à l’orée de la première forêt que je verrai, dit Talibor aux dures mains, et j’y demeurerai jusques à temps que j’aie pris dix chevaliers, dont je vous enverrai les destriers.
Alfarsar, le troisième, promit qu’il n’entrerait point dans un château qu’il n’eût outré dix champions. Et Sarduc le blanc dit qu’il ne coucherait jamais nu à nu avec une demoiselle avant d’avoir vaincu quatre chevaliers ou de l’avoir été lui-même. Le cinquième jura que, durant un an, il combattrait tous les chevaliers conduisant des pucelles, et que, s’il les amenait à merci, il enverrait leurs amies servir la fille du roi ; il avait nom Mélior de l’Épine.
— Je trancherai le chef à tous ceux que je combattrai cette année, déclara Angoire le félon, et, si je ne suis pas tué ou occis, je vous ferai parvenir leurs têtes.
— Je baiserai de force toutes les demoiselles que je trouverai en compagnie d’un chevalier, dit Patride au cercle d’or, ou bien je serai vaincu.
Meldon l’enjoué parla ensuite :
— Je chevaucherai durant un mois en , le heaume en tête, l’écu au col, la lance au poing, l’épée au côté, et, ainsi fait, je jouterai contre tous.
— Demoiselle, promit Garaingant le fort, j’irai au gué du Bois, et nul chevalier n’y abreuvera son cheval que je ne le combatte, et je vous enverrai les écus de tous ceux que je vaincrai.
Malquin le Gallois jura qu’il ne cesserait d’errer jusqu’à ce qu’il eût découvert la plus belle du monde, et qu’il s’emparerait d’elle où qu’elle fût et l’enverrait servir la fille du roi. Mais Agricol le beau parleur s’exprima plus courtoisement.
— Demoiselle, je n’aurai d’autre robe que la chemise de ma mie et je porterai son voile autour de ma tête, et, sans plus d’armes que ma lance et mon écu, j’abattrai dix chevaliers, ou je serai outré.
— Demoiselle, dit le douzième, qu’on surnommait le Laid hardi, durant un an je chevaucherai sans frein ni bride et ma monture ira à sa guise ; et je combattrai à outrance ceux que je rencontrerai, et je vous enverrai les ceintures et les aumônières des vaincus.
— Et vous, sire, demanda la fille du roi à Bohor, quel guerredon puis-je attendre de vous ?
— Demoiselle, en quelque lieu que je sois, mais libre de tout serment, vous pourrez me prendre pour votre chevalier. Et mieux : pour l’amour de vous, je m’emparerai de la reine Guenièvre, fût-elle sous la conduite de quatre compagnons de la Table ronde, pourvu toutefois que messire Lancelot du Lac n’en soit pas.
— Seigneurs, grand merci !
Et la fille du roi retourna auprès de ses dames et demoiselles, et elles cardèrent ensemble jusqu’au soir.
Lorsque tout le monde fut couché, elle appela sa nourrice qui était vieille dame et savait mille charmes et enchantements. Et, dès qu’elle la vit, elle se mit à pleurer et à crier qu’il ne lui restait qu’à mourir.
— Mourir ! fit la vieille. À Dieu ne plaise que vous mouriez tant que je serai en vie ! Dites-moi ce qui vous tourmente et j’y aviserai selon mon pouvoir.
— Las ! de tous les maux le mien diffère. J’en souffre et pourtant il me plaît : c’est qu’il me vient de ma seule volonté, mais j’ai tant d’aise en mon vouloir que ma douleur m’est douce. Et je n’ose le nommer.
— Belle fille, vous m’avez toujours trouvée dévouée à vos désirs. Parlez sûrement : si c’est peine d’amour, je vous puis aider plus que toutes les femmes.
— Oui, j’aime d’amour, et jamais pucelle n’aima si fort ! Il y paraîtra assez, car, si celui que j’aime me repousse, je me tuerai de ces deux mains. C’est le plus beau chevalier du monde, celui qui remporta le prix du tournoi : il est mon corps et mon cœur, ma joie et ma douleur, toute ma richesse et toute ma pauvreté, ma mort et ma vie. Fussé-je sur une tour haute de cent toises, je sauterais vers lui, s’il était au pied, car je sais bien qu’amour, qui est seigneur de tous les seigneurs, me protégerait et que je n’aurais aucun mal. Prenez pitié de moi, ou il ne me reste qu’à périr.
— Allez vous mettre au lit, dit la vieille ; je vous l’amènerai. Et je n’en sonnerai mot : croyez que le vent parlerait plutôt que moi.
Elle prit un manteau et s’en fut dans la chambre de Bohor. Quatre cierges y brûlaient, si bien qu’on y voyait très clair, et il ne dormait pas encore, tant il était las de sa journée.
— Beau sire, lui dit la nourrice après l’avoir salué, ma demoiselle m’envoie pour se plaindre de vous à vous-même : vous lui avez méfait de deux façons. Tout d’abord parce qu’il avait été convenu que le vainqueur du tournoi la prendrait pour femme : en ne le faisant pas, vous lui avez causé honte et tort. Puis, parce qu’elle est bien bonne à marier : si vous étiez courtois, vous ne l’eussiez pas oubliée quand vous avez désigné des époux aux autres. Aussi vous envoie-t-elle cet anneau, qu’elle vous requiert de porter en souvenir de votre méfait.
Bohor passa l’anneau à son doigt. Aussitôt son cœur changea : jusque-là il avait été chaste et de froide nature ; sur-le-champ il sentit ce qu’il n’avait jamais éprouvé : tel était le sortilège de cet anneau.
— Pour Dieu, dame, qu’elle prenne de moi une aussi haute vengeance qu’elle voudra ! Il n’est rien que je ne fasse pour être pardonné.
— Par ma foi, le mieux est que vous alliez lui crier merci !
Bohor passa un manteau sur sa chemise et ses braies, et la vieille le conduisit près du lit de la fille du roi, qui en le voyant se mit sur son séant.
— Sire chevalier, dit la nourrice, pour amende vous demeurerez en ce lit toute la nuit. Et vous, demoiselle, ne le refusez point comme vôtre.
Là-dessus, la vieille s’en alla et ferma la porte. Et ainsi furent unis un fils et une fille de roi, car Nature leur apprit ce dont ils n’avaient jamais rien vu ; et les fleurs de virginité furent cueillies. Mais Dieu ne voulut pas que leur pureté fût corrompue sans résultat ; et comme le tâcheron ne peut donner à sa vigne que la façon, eux, de même, ils ne purent fournir que cela : c’est Notre Sire qui mit le fruit, et rarement on en vit un plus haut sortir de deux si jeunes gens, car, par la grâce et la volonté divines, la fille du roi conçut cette nuit-là Hélain le Blanc, qui fut plus tard empereur de Constantinople et passa les bornes d’Alexandre, comme en témoigne l’histoire de sa vie. Mais le diable mena grande joie, qui pensait bien les avoir désormais en son pouvoir ; en quoi il fut déçu. Quant à la Dame du Lac, elle fut très dolente lorsqu’elle apprit la chose, car elle avait cru que Bohor demeurerait vierge durant tout son âge, comme il le lui avait promis, et qu’ainsi pourrait-il achever la haute quête et savoir la vérité du Saint Graal.
Lorsqu’au matin il fut revenu dans son lit, il commença de se frotter les mains par joie, tant que l’anneau, qui était trop grand, lui tomba du doigt. Et, son illusion l’ayant quitté avec la bague, il eut horreur de ce qu’il avait fait. Il se leva sur-le-champ et fut entendre la messe. Comme il sortait de l’église, sa mie, la fille du roi, l’appela.
— Sire, dit-elle, vous savez ce qu’il en a été de nous deux : en mémoire de notre nuit, je veux que vous preniez ce fermail, que je vous donne, et le portiez pour l’amour de moi. Et je vous prie de retourner dans une demi-année, car, s’il advenait par la volonté de Dieu que je fusse grosse, je voudrais que mon père apprît de vous ce qui est arrivé et que vous témoignassiez que cet enfant est vôtre.
Bohor mit le fermail à son col et promit de revenir au terme fixé, s’il pouvait. Puis, laissant la demoiselle très chagrine, il alla prendre congé du roi et s’en alla. Mais le conte, pour l’instant, ne parle plus de lui et devise du roi Artus.
Aux octaves de la Pentecôte, le roi fut à la chasse dans la forêt de Camaaloth, qui était si haute et si belle qu’on disait que les déesses d’amour y habitaient et que c’était leur paradis. Il avait avec lui quatre rois couronnés et tant de ducs, de comtes et de barons que je n’en sais le nombre : car il n’avait pas encore donné congé aux gentilshommes qui s’étaient rendus à sa cour. Derrière les chasseurs suivaient à petit train la reine Guenièvre et une grande compagnie de dames et demoiselles, toutes en robes plissées, sans manteaux car l’été était bon, gantées de blanc et coiffées de chapeaux ornés de fleurettes et d’oiseaux : c’était merveille de les voir. Elles étaient gardées par quatre chevaliers seulement, dont l’un était Keu le sénéchal, l’autre Sagremor le desréé, le troisième Dodinel le sauvage et le quatrième Lancelot du Lac. À côté de la reine, un écuyer portait un petit chien braque, qu’elle aimait tendrement parce que c’était la Dame du Lac qui le lui avait donné. Et les pucelles chantaient des chansons joyeuses comme :
Je sens le doux mal sous ma ceinturette. Maudit soit de Dieu qui me fit nonnette !
Ô Ciel ! qui m’a mise en cette abbaye ? Qui nonne me fit, Jésus le maudie ! Ah ! j’en sortirai, par sainte Marie ! Je n’y vêtirai cotte ni gonnette.
Je sens le doux mal sous ma ceinturette. Maudit soit de Dieu qui me fit nonnette !
Je dis malgré moi vêpres et complies. J’aimerais bien mieux mener bonne vie Avec celui-là dont je fus l’amie, Car il est joli et je suis jeunette !
Je sens le doux mal sous ma ceinturette. Maudit soit de Dieu qui me fit nonnette !
Et ainsi allait le cortège, menant grande joie à cause de la gaieté des cœurs et de la douceur de la saison.
Soudain un chevalier monté sur un destrier noir sortit d’un chemin de traverse. Il était armé de toutes armes, le heaume en tête, l’écu au col et la lance au poing. Il salua. La reine lui dit : « Dieu vous garde, sire chevalier ! » et voulut passer outre. Mais il saisit son palefroi par le frein et, ce faisant, se prit à pleurer amèrement.
— Dame, gémit-il, je vous fais prisonnière. Hélas ! Dieu sait que c’est malgré moi !
— Par ma foi, sire, dit Keu en tirant son épée, ôtez votre main ou je la couperai !
— Voire ! en sommes-nous déjà là ? En nom Dieu, Keu, vous vous en repentirez, car nous jouterons.
Ils prennent du champ et se jettent l’un sur l’autre : voilà Keu durement abattu. Sagremor veut le venger : il est renversé au premier coup de lance et l’inconnu lui passe à cheval sur le corps, au risque de lui rompre la tête et de lui crever le ventre. À son tour, Dodinel vole à terre, et si roidement qu’il pense se briser le dos. Lancelot, enfin, allait s’élancer, lorsque des appels retentirent sur le chemin, et en se retournant il vit une vieille pucelle qui accourait, pressant son palefroi tant qu’elle pouvait ; un cercle d’or serrait ses cheveux gris, déliés et épars sur ses épaules : elle semblait bien avoir soixante ou soixante-dix ans.
— Sire chevalier, cria-t-elle à Lancelot du plus loin qu’elle put, sire chevalier, acquittez votre foi !
— Quelle foi ? Avez-vous donc ma foi ?
— Oui, en nom Dieu ! Vous me la donnâtes quand vous cherchiez la terre de Galehaut.
— Dame, vous me feriez honnir à jamais si vous me forciez à m’éloigner maintenant de ce chevalier qui m’attend. Pour Dieu, accordez-moi répit jusqu’à ce que je l’aie abattu !
— Voire ! et s’il vous conquiert, vous serez son prisonnier ! Venez avec moi.
— Je vous suivrai donc, dit Lancelot ; mais sachez que nous n’aurons pas marché deux traits d’arc que vous me trouverez mort et tué de ma propre main.
— Si je vous laisse jouter, jurez-vous de me suivre ensuite ?
— Je le jure, sauf que mon corps ne le puisse.
Là-dessus, les deux chevaliers se heurtent de si grande force qu’ils se percent l’écu et le haubert et se mettent la chair à nu, qui était blanche et tendre. Lancelot traversa l’épaule de l’inconnu et le culbuta ; lui-même, il demeura en selle, mais le fer de l’autre lui resta au côté.
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