Read here

Le Bois dormant

Charles Le Goffic · 1922 · Free in the US

10,289 words · about 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1922 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Bois_dormant&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Charles Le Goffic
Language
French
Published
1922
Length
10,289 words · about 43 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)

Continue:

Front matter

À la mémoire de ma mère

Vois. Un ciel cuivré d’automne Et, sous ce ciel presque roux, Un bois léthargique et doux, Des fleurs, et la mer bretonne.

Les fleurs vont mourir ; le bois Est gardé par une fée. Mais une plainte étouffée Déchire l’ombre parfois :

II

Couche-toi devant ta porte. Voici le temps des adieux. Écoute au ras de l’eau morte Siffler les tristes courlieux.

Ils traînent leurs ailes brunes Et leur long corps efflanqué Sur la torpeur des lagunes Entre Perros et Saint-Ké.

Mais demain, ce soir peut-être, Tous ces longs corps amaigris, Tu les verras disparaître Un par un dans le ciel gris.

O l’amère parabole ! Éteignez-vous, pauvres yeux ! Les courlis gagnent le pôle : Voici le temps des adieux…

On les voit s’en venir en bandes, À la prime aube, tout le long, Le long des palus et des landes,

Glissant de-ci, de-là, selon Leur humeur folâtre et changeante. Et tout bleus dans le matin blond.

Ô les dunes que l’aube argente ! Les genêts fleuris qu’un par un Frôle leur aile diligente !

Et, là-bas, couchés dans l’embrun, Sous leur fourrure d’algues lisses, Les lourds rochers de granit brun !

C’est l’heure pleine de délices, L’heure où s’épanche en larmes d’or La rosée au fond des calices ;

Et c’est l’heure, plus douce encor, Où le premier flot monte et lèche Vos pieds blancs, grèves de l’Armor.

La brise du large est si fraîche ! Il fait si doux, si bon, là-bas Où les courlis sont à la pêche !

Et voilà, sans autres débats, Nos lutins partis en maraude Du côté d’Erech ou de Batz.

Longtemps sur la mer d’émeraude, Ainsi que des bleuets ailés, Leur vol incertain tremble et rôde.

Mais ceux qu’une lame a frôlés Sentent bientôt l’éclaboussure Alourdir leurs corps fuselés.

Même au temps où juillet azure Ses remous et ses tourbillons, La mer est changeante et peu sûre.

Déserteurs des calmes sillons, Vous êtes pareils à mes rêves. Papillons bleus, ô papillons !

Luise quelque aube aux clartés brèves Penchant ses yeux meurtris et doux Sur le glauque miroir des grèves,

C’est assez pour eux et pour vous : Leur cavalcade trébuchante Coupe l’infini de bonds fous.

Ils vont ! Ils vont ! La vague chante Sous leur essor aventureux… Papillons de la mer méchante,

j’ai peur pour vous, j’ai peur pour eux !

Sur la lande et dans les taillis, Cueillez l’ajonc et la bruyère, Doux compagnons à l’âme fière, Ô jeunes gens de mon pays !

Quand du sein de la mer profonde, Comme un alcyon dans son nid,

L’Âme Bretonne vint au monde Dans son dur berceau de granit, C’était un soir, un soir d’automne, Sous un ciel bas, cerclé de fer, Et sur la pauvre Âme Bretonne Pleurait le soir, chantait la mer.

Fut-ce mégarde chez les fées Ou qu’au baptême on ne pria, Blanches et de rayons coiffées, Urgande ni Titania ? Il n’en vint, dit-on, qu’une seule, Aux airs bourrus de sauvageon, Qui froissait dans ses mains d’aïeule Des fleurs de bruyère et d’ajonc.

Misère (ainsi s’appelait-elle) Allait nu-tête et pieds déchaux ; Mais ce n’est pas sous la dentelle Que battent les cœurs les plus chauds Et, se penchant sur la pauvrette. Qui grelottait, blême et sans voix, Vivement à sa collerette Elle piqua la fleur des bois.

La fleur embaumait comme l’ambre, — L’ambre, le musc ou le benjoin, — Si bien qu’au mitan de novembre On aurait dit le mois de juin. Mais tout là-bas, sur la mer grande, Le vent guettait comme un voleur, Et Misère, de sa guirlande, Détacha la seconde fleur.

Et depuis lors nulle menace N’a prévalu contre l’enfant : L’ajonc, c’est la Force tenace Qui se bande et tient tête au vent ; Et la bruyère, dont s’embaume Le pur cristal des nuits d’été, C’est le mystique et tiède arôme De la divine Charité…

Doux compagnons à l’âme fière. Debout au seuil des temps nouveaux, Dans vos pensers, dans vos travaux, Mêlez l’ajonc à la bruyère.

Salut et joie à ceux d’ici ! Congédiez votre souci, Maîtres, serviteurs et servantes. Femmes, c’est assez de travaux ; Pendez au mur les écheveaux De laine et de chanvre nouveaux ; Arrêtez-vous, ô mains savantes.

Jésus est né ! Jésus est né ! Ô jour à jamais fortuné ! Chrétiens, en ce jour délectable, Est-il quelqu’un, prince ou manant, Qui ne tressaille en apprenant Que l’Homme-Dieu, minuit sonnant, Est descendu dans une étable ?

Nous sommes pauvres comme lui ; Mais sur nous son étoile a lui, Si douce qu’il n’en faut plus d’autres. Nos houseaux sont tout décousus. Ah ! que de maux nous avons eus ! Mais c’est parmi nous que Jésus Élira demain ses apôtres.

Chrétiens de l’Arvor, bonnes gens, Il faut aider les indigents. Nous ne demandons pas grand’chose : Un peu de viande, un peu de pain, Trois noyaux avec un pépin Et, pour fleurir notre aubépin. Un bout de ruban vert ou rose.

Jésus en échange, chrétiens. Vous accordera pour soutiens

Trois garçons à mine prospère ; L’un sera pape et l’autre roi, Et quant au troisième, je croi Qu’à défaut de galons d’orfroi Il aura les yeux de son père.

Tel que ces fines cassolettes Des bazars de Smyrne et d’Oran, Où court en minces bandelettes Une sourate du Coran :

Du sachet vidé sur la flamme Montent des parfums floconneux, Subtils et pervers comme l’âme Du vieux pays qui dort en eux.

Tel, en sa grisante fragrance, Votre livre, ami, m’a rendu Groix, Trégastel, la molle Rance Et les joncs roses du Pouldu.

La mer s’éveille au long des cales. Voici Saint-Pol, Vannes, Tréguier, Les pâles villes monacales ; Roscoff assis sous son figuier ;

Et Morlaix, la vive artisane ; Guingamp, qui, fidèle à son duc, Montre maint coup de pertuisane Aux trous de son manteau caduc ;

Penmarc’h, désolé par Brumaire ; Auray la sainte ; Erg au flot blanc, Et Lannion, qui fut ma mère Et que mon cœur nomme en tremblant…

Ô genêts d’or de Lannostizes ! Les sources sanglotent. Là-bas, J’entends frémir sur les cytises Les abeilles du Bourg-de-Batz.

Et c’est ton âme triste et douce, Toute ton âme, ô mon pays, Qui pleure ainsi parmi la mousse Et chante ainsi dans les taillis.

Maître très cher, s’il vous plaît, Écoutez ma patenôtre. Voici ma « Payse » : elle est Bien peu digne de la vôtre.

Celle que chantaient vos vers Eut les forêts pour marraines Et gardait dans ses yeux verts La fraîcheur des eaux lorraines.

Ce qu’en elle nous aimons, C’est la sœur et c’est l’amie : Au milieu des goémons La mienne s´est endormie.

Je me suis longtemps penché Sur son tragique visage : L’aile noire du péché L’avait frôlée au passage.

Et mes yeux, mes tristes yeux, Retrouvaient dans sa prunelle La muette horreur des lieux Que baigne une ombre éternelle.

C’est une âme d’occident, Farouche, intraitable et prompte. Considérez cependant Qu’elle est morte de sa honte.

Elle est morte au temps d’avril… Vous oublierez tout le reste, Maître aimé chantre viril De la forte vie agreste,

Et vos doigts levés feront, Quand tout espoir l’abandonne, Indulgemment, sur son front, Le doux signe qui pardonne.

Vallée-aux-Loups, frais ermitage Qu’élut un jour Chateaubriand, Son grand cœur est resté l’otage De ton décor simple et riant.

Sous les tulles des soirs d’octobre, Par les clairs matins orangés, Il aimait pour leur charme sobre Ces ciels imprécis et légers,

Ces pelouses, ces bois, la sente Qui verdit sous leur frondaison, Et Paris, cuve éblouissante, Fumant au loin sur l’horizon.

C’était de toutes ses demeures, Celle qu’il préférait, le nid Qui se ferma pour quelques heures Sur son vol ivre d’infini.

L’aigle avait replié son aile : Un chaste amour avait soudain, Dans l’âpre et rigide prunelle, Fondu la glace du dédain.

À Combourg, sur les landes rases, Plane encor son génie amer, Et le lamento de ses phrases Roule parmi le vent de mer.

Il ne fut ici que tendresse : Le granit s’était animé. Et, sur son antique détresse. Tout un printemps avait germé.

Vallée-aux-Loups, frais ermitage Qu’élut un jour Chateaubriand, Son grand cœur est resté l’otage De ton décor simple et riant.

Et c’est pourquoi nos mains pieuses, Tressant des fleurs pour ton fronton, Mêlent ces tendres scabieuses Au symbolique gui breton.

C’est un pays battu des vents, mordu des lames, Où des vols d’échassiers tournent dans le ciel gris, Cependant que, la gaffe au poing, guettant le bris, Droites sur l’horizon, veillent d’étranges femmes.

Le soir tombe : on entend un bruit lointain de rames. Des christs hâves dans l’ombre ouvrent leurs yeux meurtris ; Et voici qu’autour d’eux, sur les joncs défleuris, S’abat en gémissant le morne essaim des Âmes.

C’est Penmarc’h. Aux fils d’or de leur bonnet collant Les fermières d’Argoll ont pris plus d’un galant ; Tréguier vante à bon droit sa coiffe épiscopale ;

Le lin vierge sied seul aux filles du Moustoir : Là-bas, où le Goayen élargit son flot pâle, Les guetteuses de bris ceignent un bandeau noir.

Hélas ! Pourquoi nos cœurs se sont-ils détrompés ? Vos cheveux blonds, voilà qu’on vous les a coupés ; Votre bouche est pareille aux roses défleuries, Et vos yeux, vos yeux froids comme des pierreries, Vous ne les levez plus de votre chapelet. Dans le cloître lointain où Dieu vous appelait, Sous la lampe du chœur, pâle et mystique étoile, Vous avez prononcé les vœux et pris le voile ; Christ vous est apparu dans sa gloire d’Époux, Et le terrestre rêve est achevé pour vous.

Adieu ! Ce triste cloître aux verrières disjointes, Avec ses buis fanés pendant au bout des pointes, Ses dalles, ses murs blancs et son austérité, Il vaut le monde, il vaut le monde en vérité ! Mais moi, mes pieds meurtris n’ont pu trouver leur route. Hélas ! à tant errer leur force s’en va toute. Ô silence du cloître ! Ô repos ! Ô douceur ! Tendez-moi votre main, secourez-moi, ma sœur ! À matines, quand l’aube argente les verrières, Que mon nom quelquefois passe dans vos prières : Si nul être vivant n’y doit être nommé, Dites-le comme on dit le nom d’un mort aimé ; Si la règle veut plus encor, docile au blâme, Priez Dieu seulement pour le salut d’une âme Et, sans la désigner autrement à Celui Qui voit tout, en cette âme où nul rayon n’a lui, Ravivez, sous l’ardeur de vos saintes pensées, Le lys éblouissant des croyances passées !

Ne retire pas ta douce main frêle ; Laisse sur mes doigts tes doigts familiers : On entend là-bas une tourterelle Gémir sourdement dans les violiers.

Si près de la mer que l’embrun les couvre Et fane à demi leurs yeux violets, Les fragiles fleurs consolaient à Douvre Un royal enfant captif des Anglais.

Et, plus tard encor, je sais un jeune homme, Venu fier et triste au val d’Arguenon, Dont le cœur se prit à leur tiède Et qui soupirait en disant leur nom.

Ainsi qu’à Guérin et qu’au prince Charle, Dame qui te plais sous ce ciel brumeux, Leur calice amer te sourit, te parle Et de son odeur t’enivre comme eux.

C’est qu’un soir d’été, sur ces mêmes grèves, Des touffes d’argent du mol arbrisseau Se leva pour toi le plus doux des rêves Et que notre amour les eut pour berceau.

Et peut-être bien que les tourterelles Ont su le secret des fragiles fleurs : Un peu de ton âme est resté sur elles Et dans leur calice un peu de tes pleurs.

Une aube de douceur s’éveille sur la lande : Le printemps de Bretagne a fleuri les talus. Les cloches de Ker-Is l’ont dit jusqu’en Islande Aux pâles « En-Allés » qui ne reviendront plus.

Nous aussi qui vivons et qui mourrons loin d’elle, Loin de la douce fée aux cheveux de genêt, Que notre cœur au moins lui demeure fidèle : Renaissons avec elle à l’heure où tout renaît.

Ô printemps de Bretagne, enchantement du monde ! Sourire virginal de la terre et des eaux ! C’est comme un miel épars dans la lumière blonde : Viviane éveillée a repris ses fuseaux.

File, file l’argent des aubes aprilines ! File pour les landiers ta quenouille d’or fin ! De tes rubis, Charmeuse, habille les collines ; Ne fais qu’une émeraude avec la mer sans fin.

C’est assez qu’un reflet pris à tes doigts de flamme, Une lueur ravie à ton ciel enchanté, Descende jusqu’à nous pour rattacher notre âme À l’âme du pays qu’a fleuri ta beauté !

I

SUR LA ROUTE DE L’ÎLE-GRANDE

II

L’ARRHÉE PARLE

III Le Calvaire

On entendait chanter d’invisibles psallettes. La mer montait. Des feux luisaient sur les coteaux. À l’horizon, baigné de vapeurs violettes, Le soir d’automne ouvrait ses yeux sacerdotaux.

Et raidis par l’extase à l’avant des bateaux, Lougres au vol oblique et fines goélettes, Les hommes d’Enez-Veur regardaient sur Men-Thos Flamboyer dans le ciel d’étranges bandelettes.

Leurs bordages craquaient ; leurs filets étaient vides ; Et, ployés tout le jour au bord des eaux livides, Ils n’en avaient levé que de vains goémons.

Mais le soir frémissait sur leurs têtes heureuses. Ils regardaient le ciel, la lumière et les monts Et, sans parler, joignaient les mains sur leurs vareuses.

Vous m’avez montré dans votre antichambre, Luxueux fouillis d’objets d’entrepôt, Un grand lit de Scaër aux tons de vieil ambre, Mué par votre art en porte-chapeau.

Mais les lits sculptés de Basse-Bretagne, Même les lits-clos du temps d’Henri deux, Dans ces nids de soie où l’ennui les gagne Sentent comme un deuil flotter autour d’eux.

Ils n’étaient pas faits pour ces belles choses : Un fruste artisan, dans leur bois grossier, Tourna des fuseaux, évida des roses Et grava son nom sur le banc-dossier.

C’était quelque pâtre, un marin peut-être, Bloqué par l’hiver sous son toit de glui ; L’outil, dans son poing, mordait en plein hêtre, Et sa mère-grand filait près de lui.

Et, tandis qu’aux doigts de la bonne femme S’étirait la laine ou le fil écru, Un rêve, il est vrai, chantait dans son âme, Mais non pas celui que vous avez cru.

Ni rêve d’argent, ni rêve de gloire. D’autres, l’œil en feu, s’en allaient cueillir, Guidés par Coulomb aux rives de Loire, Le vert plant qui garde un nom de vieillir ;

Ou bien se louant pour un vil salaire Chez quelque huchier du pays gallot, Pliaient au canon d’un strict formulaire Leur art ingénu, mystique ou falot.

Lui rêvait d’offrir à sa fiancée, Pour le jour prochain qui les unirait, Ce meuble fleuri comme sa pensée, Comme elle accueillant, profond et discret.

Il l’imaginait dressé près de l’âtre, Sous ses beaux draps blancs, rugueux et cossus, Avec son buis vert et ses saints de plâtre, Madame la Vierge et Monsieur Jésus.

Et de frais rideaux de souple percale Coulaient de sa frise en plis onduleux : C’était l’abri sûr et la bonne escale, Le nid tiède où chante un chœur d’oiseaux bleus.

Ils y goûteraient une paix profonde Dans le cadre ouvré des panneaux à jour. Tous deux seraient là comme au bout du monde, Isolés, perdus dans leur grand amour.

Quand les ajoncs d’or font craquer leurs cosses, La graine autour d’eux s’éparpille au vent ; Ainsi jailliraient de ses flancs précoces Les blonds héritiers dont ils vont rêvant :

Rudes fillots, certe, et tous de même aune, À qui sourirait, fleur de la Duché, Dans son justin bleu soutaché de jaune, Quelque jeune sœur en béguin ruché.

Chaque an sonnerait un nouveau baptême. Ô muids ! Ô boudins ! Ô guadiguennous ! Mais c’est toi, bon lit, qu’après Dieu lui-même Béniraient d’abord les heureux époux.

N’est-ce pas chez toi qu’ils ont par avance Savouré le miel des premiers baisers, Et n’as-tu pas vu leur double jouvence Du même rayon dorer tes vieux ais ?

Lit de leurs vingt ans, couche parfumée, Tu verrais aussi leur déclin pareil, Et c’est dans ta crypte à tout bruit fermée Qu’ils s’endormiraient du dernier sommeil.

Mais d’autres viendraient après eux, puis d’autres, Surgeons vigoureux du vieux tronc penchant. Pâtres sur leurs glés, marins sur leurs cotres. Aucun d’eux tailleur, commis ou marchand.

La foi leur serait un sûr viatique, Et l’on entendrait ainsi qu’un essaim, Dans les longues nuits de l’hiver celtique, Leur peuple futur frémir en ton sein.

Toi près du foyer, comme un patriarche, Tu verrais passer ces fils d’un moment : De tes flancs brunis, profonds comme l’arche, Ils ruisselleraient éternellement.

Telle était, du moins, ta ferme espérance, Et féal aux tiens, les jugeant féaux, Tu ne pensais pas qu’aux bourgeois de France Ils te céderaient pour quelques réaux.

C’est fait. Nos lits-clos de Scaër et de Vanne S’en sont allés tous du pays breton : Bétail douloureux, morne caravane, Vers quel abattoir les conduisait-on ?

Hélas ! Plût à Dieu qu’une main grossière, Jonchant de leurs blocs le pavé voisin, Les eût d’un seul coup réduits en poussière ! L’abattoir vaut mieux que le magasin.

Il leur a fallu prendre une autre forme. De lourds brocanteurs sans style et sans goût Les ont rapiécés de mélèze ou d’orme Et d’un brou menteur ont enduit le tout.

Mais, ô vieux débris, j’entends comme un râle Dans le craquement de vos ais disjoints : Pieux confidents de l’âme ancestrale, Nous perdons en vous ses derniers témoins.

À Jean Le Fustec.

Près des Vieux-Étangs il y a une roche bleue, — Une roche bleue et ronde appelée la Pierre de l’Hélas. Et, sur cette roche-là, qui se repose un moment — En reste pour toute sa vie déjoyeux et languissant. Maintes fois j’ai vu voler vers l’étang, — J’ai vu maintes fois s’en venir une jeune tourterelle :

Toute frisquette, dans sa robe d’argent clair, quand elle arrivait ; — Pleine de mélancolie, hélas ! quand elle s’en retournait. Sur la pierre de la Destinée elle s’était posée un moment, — Et depuis le deuil assombrissait ses prunelles. Cette pierre-là, pour mon malheur, avant de connaître son influence, — J’ai dans ma jeunesse reposé sur sa face… Et voilà, mon cher Jean, voilà comment — La joie a déserté mon âme jour et nuit.

C’étaient trois matelots de Groix. Ils étaient partis tous les trois Pêcher la sole : Les pauvres garçons n’avaient pas Plus de sextant que de compas Et de boussole.

— Ah ! disait l’un, voici l’hiver ! Les hirondelles ont ouvert Leurs ailes souples,

Et bientôt, dans le ciel changeant, On verra les pluviers d’argent Filer par couples.

— L’hiver ! dit l’autre, hélas à nous ! Si je vous montrais mes genoux, C’est une plaie. Mon pauvre corps est tout perclus, Et du coup je ne pourrai plus Tenir la baie.

Et le troisième repartit : — Notre navire est bien petit, Ô bonne Vierge, Mais à votre église d’Auray, Sitôt débarqué, je ferai Cadeau d’un cierge.

Ainsi causaient parmi les flots, Debout au vent, les matelots, Quand une lame Emporta le premier des trois. Il fit le signe de la croix Et rendit l’âme.

L’autre, en tombant du haut du mât, Fut, avant qu’il se ranimât, Happé dans l’ombre Par un poulpe aux yeux de velours, Qui tendait au ras des flots lourds Ses bras sans nombre.

Il a suffi d’un humble ave Pour que le cadet fût sauvé Du flot barbare, Et ce matin les bons courants L’ont ramené chez ses parents Dans sa gabare.

Chaque année, à Noël, on prétend que la Vierge Mystérieusement quitte son beau ciel d’or, Et, pour rendre visite aux chrétiens de l’Arvor, Troque son manteau bleu contre un surcot de serge.

Au velours élimé de son étroit justin Nul diamant n’accroche une lueur soudaine. Elle est vêtue ainsi qu’une humble Bigoudenne ; La fatigue et le hâle ont défleuri son teint.

Mais l’accent de sa voix a des douceurs étranges : Ceux qui l’ont entendu meurent de son regret. Notre ciel était sombre et, dès qu’elle paraît, Une allégresse emplit les sentiers et les granges.

Jésus, entre ses bras, repose. On croirait voir, Avec son devantier d’étoffe rude et terne, Quelque petit enfant de Penmarc’h ou d’Audierne, Sans le feu sombre et doux qui couve en son œil noir.

Une aube évangélique au loin fleurit l’espace Et, ployant le genou devant ces pèlerins, Les hommes de l’Arvor, laboureurs et marins, Sentent confusément que c’est leur Dieu qui passe.

I

C’est Marivône Le Guînver, Avec ses coiffes de batiste, C’est Marivône Le Guînver Qui passe sa vie à rêver.

Marivônic, Dieu vous assiste Dans l’avenir et le présent ! Marivônic, Dieu vous assiste Votre regard paraît si triste !

Marivônic s’en va disant Aux bateliers de la prairie, Marivônic s’en va disant : « N’est-ce pas l’heure du jusant ?

« Et n’a-t-on pas vu, je vous prie, Dans le chenal de Kerenor, Et n’a-t-on pas vu, je vous prie, Le vaisseau de sa seigneurie,

« Le beau vaisseau d’ivoire et d’or, Avec des mâts en palissandre, Le beau vaisseau d’ivoire et d’or De monseigneur Hadanic-Vor ? »

II

Hélas ! le soir tombe et mêle sa cendre Aux brouillards légers qui montent des eaux, Et les bateliers n’ont rien vu descendre Sur le chenal bleu bordé de roseaux.

Mais Marivônic espère quand même. En vain le temps passe, elle attend toujours, Et, pour faire honneur à celui qu’elle aime On ne la voit plus qu’en riches atours.

Regardez ! Sa coiffe est toute en batiste. Ah ! qu’elle est jolie avec son justin Où de fins galons, couleur d’améthyste, Courent sur la laine et sur le satin !…

Et l’année ainsi va chassant l’année. Marivône est vieille et marche à pas lents, Et rien n’a changé dans sa destinée, Sinon qu’aujourd’hui ses cheveux sont blancs.

III

Et la voilà vieille, vieille, Au point qu’elle n’a, dit-on, Sa pareille Dans aucun bourg du canton.

Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ; Elle tremble au moindre vent ; Mais son âme Est aussi jeune qu’avant,

Et sous son hoqueton jaune, Malgré l’âge et le besoin, Marivône Est toujours mise avec soin.

Songez donc, si tout à l’heure L’impatient jouvenceau Qu’elle pleure Débarquait de son vaisseau

Et s’en venait d’un air tendre, Avec deux ménétriers. Pour lui tendre L’anneau blanc des mariés !

IV

Or, un jour de printemps que la brise était douce, Le beau vaisseau parut au détour du chenal, Le jusant vers la mer l’entraînait sans secousse Et ses hunes baignaient dans le vent matinal.

Mais à mesure aussi qu’il approchait des berges On voyait que ses mâts étaient tendus de deuil. Ses sabords restaient clos et quatre rangs de cierges Flambaient sur le tillac autour d’un grand cercueil.

Et dans ce grand cercueil, large assez pour deux places, Sur des coussins d’argent, de perle et de velours, Pâle comme les lys tombés de ses mains lasses, Le prince Hadanic-Vor reposait pour toujours.

Marivône en silence attendait sur la grève, Ses yeux gris avivés d’on ne sait quel éclat, Car elle discernait maintenant qu’aucun rêve N’a d’accomplissement sinon dans l’Au-Delà.

Elle portait toujours son vieux hoqueton jaune Et, quand le noir vaisseau l’eut prise sur son bord, À pas menus, les paumes jointes, Marivône Alla s’agenouiller devant le prince mort.

Elle pria longtemps en fervente chrétienne, Puis, disposant la couche où dormait son amant, Elle étendit sa tête au chevet de la sienne, Fit un signe de croix et mourut doucement.

Comme je n’ai pu vous celer Le vieux péché qui me harcèle, Ô mon âme, vous faites celle Qui ne veut pas se consoler.

Et vous dites : « La bête immonde Va revenir dans un moment Et gâtera tout le froment Que nous gardions pour l’autre monde.

« C’est la bête de saint Stefan, Moitié lionne et moitié femme, Et qui gonfle sa croupe infâme Sous la grâce d’un sein d’enfant.

« Effroi des pâles cénobites, Elle entre en eux ses crocs de fer, Et les sept flammes de l’enfer Tremblent au creux de ses orbites. »

Ô mon âme, me direz-vous Si c’est par dégoût, crainte ou leurre, Que vous n’osâtes tout à l’heure Nommer le monstre horrible et doux ?

Son nom, ma chère âme, est Luxure. Vous le connaissez bien pourtant ; Mais je veux faire sur l’instant Un grand serment qui vous rassure :

Moi, Hoël IV, prince-abbé D’Eussa, de Sizun, de Molène, Seigneur du bois et de la plaine, Official de Pont-Labbé.

Je jure par le saint rosaire Et, s’il est besoin, par la croix Du Christ Jésus, en qui je crois Et qui porta notre misère,

De ne laisser à mon péché Aucun repos, aucune trêve, Tant qu’avec la crosse ou le glaive Je ne l’aie en terre couché.

Et quand la bête sera morte, Lui rendant affronts pour affronts, Alors, mon âme, nous pourrons Clouer sa guenille à ma porte.

Et libres de tout souci vain, Dans le pur enclos de délices, Avec des mains fraîches et lisses, Nous peignerons l’Agneau Divin.

(RÉCIT DU CAPITAINE)

Nous avions relâché la veille à Ploumanac’h. Aucun de nous n’avait consulté l’almanach Et nous ne savions pas que Noël était proche. Il ventait doux. Le ciel était comme un jardin, Tant il y fleurissait d’étoiles, quand soudain La Jeanne-Estève alla donner contre une roche.

Mais, au lieu de s’ouvrir en deux, notre bateau Demeura là comme pressé dans un étau, Sans pouvoir avancer ni reculer d’un pouce.

La brume à ce moment couvrit tout. Il semblait Que nous étions cernés dans une mer de lait, D’où montait une plainte douce…

Une plainte confuse et vague, un chant lointain Qui tremblait sur la mer du côté de Plestin, Comme exhalé de mille bouches clandestines. Il approchait avec la brume et le jusant, Si bien qu’on y pouvait distinguer à présent Des mots bretons, mêlés de syllabes latines.

Pour être franc, je n’étais pas très rassuré : Le vieil Eno criait déjà Miserere Et jurait de ne plus s’attarder aux auberges. Stanis, pauvre innocent, riait d’un rire amer, Et soudain le brouillard disparut, et la mer Fut pleine de clartés de cierges.

Il en naissait, il en surgissait de partout ! Comme on voit sur les blés les abeilles en août, Leurs feux pâles dansaient à la pointe des lames. Ils rayaient l’ombre avec des vols brusques d’oiseaux. Et, tandis que leurs bonds se croisaient sur les eaux, On entendait grossir la prière des Âmes.

Car c’étaient des noyés qui s’en venaient ainsi Vers la ville à qui Dieu dénia sa merci, Ker-Is, dont bruissaient les cloches sous-marines. Trente évêques les précédaient en chapes d’or, Chantant l’Ecce Deus et le Confiteor, Les mains en croix sur leurs poitrines.

Ils passèrent si près du bord qu’en nous penchant Nous aurions pu saisir chaque mot de leur chant. Hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules, Les noyés se serraient derrière eux, en troupeau, Et les frocs goémoneux qui claquaient sur leur peau Avaient trempé sept ans dans l’écume des houles.

Ils levaient tristement sur nous leurs yeux sans fond, Leurs yeux troubles, pareils à la neige qui fond, Et passaient, marmonnant d’étranges litanies. Ils disaient : « Bienheureux, quand le Sauveur est né, Ceux à qui, sur le gouffre amer, fut épargné L’effroi des lentes agonies !

« Voici la radieuse et liliale nuit ! Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit, C’est pour vous que l’on a dressé la sainte table

Et que luit sur l’autel le mystique ostensoir. Venez, accourez tous par les chemins du soir Vers le royal Jésus couché dans son étable.

« Il est là. Ses beaux yeux, sous ses cheveux bouclés, Sont comme des bleuets éclos parmi les blés. Entre ses frêles bras pourrait tenir le monde. Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit, Voici la radieuse et liliale nuit, La nuit en miracles féconde !

« Mais nous qui n’avons plus que nos yeux pour pleurer, Nous qu’une fois tous les sept ans on voit errer Sur l’abîme, perdant notre âme goutte à goutte, Nos prières ne montent pas jusqu’à Jésus, Et maudits sont les flancs dont nous sommes issus, Parce qu’aucune main ne nous versa l’absoute… »

Ils disaient, et nos cœurs s’emplissaient de remords. Ah ! la dure leçon que nous donnaient les morts ! C’était l’heure bénie où la terre bretonne, Riant comme une aïeule à l’Enfant nouveau-né, N’est que chansons, de Plouézec à Locminé. Job murmura : « Dieu nous pardonne !

« Dieu nous pardonne ! Un voile était sur notre esprit. Quand l’univers entier dans l’attente du Christ Haletait, comme un corps épuisé par les fièvres, Oh ! l’oubli révoltant ! seuls parmi les humains. Nous n’avons pas baissé la tête, joint les mains. Ingrats ! Aucun de nous n’a desserré les lèvres !

« Eno, Stanis, et vous, capitaine, jurons De faire un grand pavois avec nos avirons Et d’entendre la messe à la prochaine escale. Nous hisserons l’Enfant Jésus sur le pavois Et nous ferons le tour de l’église trois fois Et trois fois le tour de la cale… »

Et brusquement tout disparut. L’aube avait lui. Le vieil Eno frottait ses yeux et, près de lui, Mes autres matelots semblaient sortir d’un rêve… À trois heures de là nous entrions au port. Le vent est sud-sud-est et je signe au rapport : Pierre Mainguy, patron du sloop la Jeanne-Estève.

Salaün chantait sous les deux dolents : — Las de son stérile et morne veuvage, Mon cœur est parti sur la mer sauvage Avec les pluviers et les goélands.

« Prends garde ! » disaient les pluviers agiles. Et les goélands disaient à leur tour : « Prends garde ! La mer est comme l’amour : N’y hasarde pas tes ailes fragiles. »

Mais, insoucieux du gouffre béant, Mon cœur est parti vers l’Île du Rêve. Des filles rôdaient, pieds nus, sur la grève, Fanant les prés roux du glauque océan.

La jupe roulée autour de leurs hanches, L’œil hardi, le pas scandé d’un refrain, On voyait glisser dans l’herbier marin L’éclair sinueux de leurs formes blanches.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…