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Les Enfances de Lancelot

Jacques Boulenger · 1922 · Free in the US

26,956 words · about 1 h 53 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jacques Boulenger
Language
French
Published
1922
Length
26,956 words · about 1 h 53 min
Sections
20 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (20)
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Texte entier

En la marche de Gaule et de Petite Bretagne, il y avait anciennement deux rois qui étaient frères germains et qui avaient épousé les deux sœurs germaines. L’un avait nom Ban de Benoïc et l’autre Bohor de Gannes. Le roi Ban était alors un assez vieil homme ; mais la reine Hélène, sa femme, était encore jeune et vaillante dame, bien aimée des bonnes gens. Ils n’avaient eu qu’un seul enfant, nommé Galaad en baptême, mais qu’on appela toujours Lancelot : le conte dira plus loin pourquoi, car ce n’en est encore le lieu ni le moment.

Le roi Ban avait pour ennemi mortel son voisin Claudas, roi de la Terre Déserte, qui était bon chevalier et sage, mais traître, et qui lui faisait rude guerre. Or le roi Artus se trouvait empêché de secourir Ban de Benoïc, parce qu’il était alors occupé à combattre ses barons en Bretagne la grande. Au contraire Claudas avait rendu hommage à l’empereur de Rome, lequel lui avait envoyé des troupes : et par ce moyen il s’était emparé de toutes les villes et de toute la terre du roi Ban, hormis le château de Trèbe, où il le tenait assiégé. Si bien que le roi Ban se voyait en grand péril d’être pris par famine ou autrement.

Quand la mi-août fut venue, il dit à la reine sa femme :

— Dame, savez-vous à quoi j’ai songé ? C’est d’aller moi-même demander aide au roi Artus et lui remontrer comment je suis déshérité : il aura plus grande pitié si je me présente à sa cour en personne que si je lui envoie un messager. Préparez-vous donc, car vous viendrez avec moi, et nous n’emmènerons que mon fils et un écuyer. Prenez tout ce que j’ai céans d’or, de joyaux et de vaisselle. Ce château est si fort que je ne crains guère qu’avant mon retour il ne soit emporté d’assaut, mais nul ne se peut garder de trahison.

Le reine approuva le projet de son seigneur. Et, tandis qu’elle préparait le bagage, le roi fut trouver son sénéchal auquel il confia sa forteresse en le priant de la garder comme le cœur de sa poitrine. Puis il choisit pour lui servir d’écuyer celui de ses valets auquel il se fiait le plus ; et, quand le moment fut venu, trois heures avant l’aube, il sortit secrètement par un ponceau de bois, après avoir recommandé à Dieu son sénéchal et ses gens. Car sachez que le château n’était assiégé que d’un côté, étant de l’autre défendu par des marais tellement vastes et profonds que Claudas n’avait pu . Le roi Ban s’en fut donc par une très étroite chaussée qui courait à travers les eaux et qui était longue de deux bonnes lieues pour le moins. Sa femme était montée sur un grand palefroi amblant, très doux. L’écuyer, qui était preux et de grand service, portait l’enfant dans un berceau, sur un coussin, et l’écu du roi. Un garçon à pied menait en main le destrier et tenait la lance. Un autre garçon conduisait un sommier chargé de joyaux, de vaisselle, de deniers et des bagages. Enfin le roi lui-même, coiffé de son heaume, vêtu de son haubert et de ses chausses de fer, ceint de son épée, couvert de son manteau de pluie, chevauchait sur un bon palefroi bien éprouvé.

En cet équipage, la petite troupe traversa le marais et entra dans la forêt voisine qui était la plus grande de toutes celles de la Gaule et de la Petite Bretagne, car elle avait bien dix lieues galloises de long et six ou sept de large. Au centre était un lac qu’on nommait le lac de Diane. Cette Diane, qui fut reine de Sicile et qui régna au temps de Virgile, le bon auteur, était la dame du monde qui aimait le plus à courir les bois, et elle chassait tout le jour : aussi les païens qui vivaient en ce temps-là l’appelaient la déesse des bois, tant ils étaient fols et mécréants. Le roi, qui connaissait bien le lac de Diane, résolut de faire reposer là la reine et ses gens jusqu’au jour. Cependant, il entreprit de gravir une colline voisine pour apercevoir encore une fois, au lever de l’aube, son château qu’il aimait plus que chose au monde. Mais le conte laisse un peu de parler de lui et revient à Aleaume, son sénéchal.

À peine le roi Ban s’était-il éloigné, le sénéchal fit demander un sauf-conduit à Claudas. Celui-ci le lui accorda volontiers, car il voyait bien qu’il ne prendrait jamais le château que par ruse ou accord. Et quand Aleaume fut devant Claudas, il lui dit qu’il l’aiderait à s’emparer de la place s’il voulait lui promettre de le récompenser.

— Ah ! sénéchal, dit Claudas, quel malheur que vous soyez à un seigneur tel que le vôtre, de qui nul bien ne vous peut venir ! J’ai tant ouï parler de vous, qu’il n’est chose que je ne fisse si vous vouliez venir avec moi. Je vous donnerais ce royaume et vous le tiendriez sous ma souveraineté. Tandis que, si je vous prends de force, il me faudra vous faire souffrir, car j’ai juré sur les saints que je ne ferai de captif en cette guerre qui ne soit tué ou emprisonné pour le reste de ses jours.

Il parla ainsi quelque temps et le sénéchal finit par lui promettre de l’aider de tout son pouvoir, pourvu qu’en retour Claudas le fît roi de Benoïc. Et quand Claudas eut juré sur les reliques, le sénéchal lui apprit le départ du roi Ban.

— Sire, ajouta-t-il, je laisserai en rentrant les portes décloses et je dirai que nous avons bonne trêve ; nos gens l’apprendront volontiers et ils iront se dévêtir et se reposer, car ils ont souffert assez de fatigues et de peines en ces derniers temps.

Ce qu’il fit ; mais un chevalier nommé Banin, qui était filleul du roi Ban et qui faisait le guet, chaque nuit, tout armé, le vit rentrer et lui demanda d’où il venait et pour quelle besogne il était sorti à pareille heure.

— Je viens, dit le traître, de voir Claudas pour recevoir de lui la trêve qu’il octroie au roi mon seigneur et le vôtre.

En entendant cela, Banin frémit de tout le corps.

— Sénéchal, fit-il, qui veut loyalement agir ne va pas à pareille heure demander trêve à l’ennemi mortel de son seigneur.

— Comment ? me tenez-vous pour déloyal ?

Banin n’osa répliquer : le sénéchal était le plus fort et pouvait le faire tuer. Mais il se hâta de monter dans une tourelle pour guetter et il ne tarda pas à voir vingt chevaliers ennemis, bientôt suivis de vingt autres, et ainsi de suite, qui gravissaient silencieusement la butte du château. Aussitôt il descendit les degrés en criant de toutes ses forces :

— Trahison ! Trahison !

À ce cri, les gens de la garnison sortirent de leurs logis et coururent aux armes en toute hâte, mais avant même qu’ils eussent pu prendre leurs hauberts, déjà les chevaliers de Claudas passaient la première porte. Le sénéchal sortit à son tour, faisant semblant d’être tout surpris de l’aventure et regrettant hautement son seigneur. Mais il n’eut guère le temps de lamenter, car Banin qui passait lui courut sus en criant :

— Ah ! félon, meurtrier ! vous avez trahi votre seigneur lige qui du néant vous avait élevé à ce rang et vous lui avez ôté l’espoir de recouvrer sa terre ! Mais vous irez où est Judas qui vendit Celui qui était venu en ce monde pour le sauver !

Et ce disant, d’un seul coup il lui fit voler la tête ; puis, voyant que les chevaliers de Claudas arrivaient dans le petit château, il courut de toutes ses forces au donjon dont il leva le pont en grande hâte ; et là, avec les trois sergents qui gardaient la tour, et dont l’un lui avait ouvert la porte, il se prépara à faire bonne défense.

Maintenant toute la forteresse était aux mains de Claudas, hors la tour, et des bâtiments commençaient de flamber, au grand courroux du roi qui ne savait lequel de ses hommes y avait mis le feu. Banin et les trois sergents repoussèrent tous les assauts pendant quatre jours. Le cinquième, le roi fit dresser une perrière, mais elle eut beau battre le donjon à coups de pierres, les murs résistèrent et jamais les assiégés n’eussent été pris s’ils avaient eu de quoi boire et manger. Malheureusement, ils ne tardèrent pas à manquer de vivres. Une nuit, ils capturèrent une dans un trou, et ils s’en réjouirent fort, car les coups de la perrière sur les murs en avaient chassé tous les oiseaux. Mais enfin le moment vint où il fallut penser à se rendre. Chaque jour, le roi Claudas, qu’émerveillait la prouesse de Banin, lui criait :

— Rends-toi, Banin ! Tu ne peux plus tenir ! Je te donnerai château, armes et les moyens d’aller où tu voudras, s’il ne te plait de rester avec moi, car, pour la grande prouesse et la loyauté qui sont en toi, je t’aime plus que chevalier que j’aie connu.

— Sire, répondit enfin Banin, j’ai pris conseil de mes compagnons, et nous avons décidé de vous livrer la tour. Mais vous nous donnerez quatre bons chevaux et nous laisserez aller à notre guise.

Sur-le-champ, Claudas fit apporter les reliques et jura ce que voulait Banin. Ainsi entra-t-il dans le donjon et se trouva maître de toute la terre de Benoïc. Mais le conte retourne maintenant au roi Ban dont il s’est tu depuis quelque temps.

Quand celui-ci, monté sur son palefroi, parvint au sommet de la colline, le jour était tout à fait clair. Le roi considéra au loin les murs blancs de sa forteresse, et le donjon, et les fossés. Et tout à coup il vit une fumée monter, puis des étincelles jaillir, puis des bâtiments flamber, et le feu voler d’un lieu à l’autre, et une flamme hideuse s’élever vers le ciel rougeoyant et faire luire les marais et les champs alentour.

Ainsi le roi Ban regardait brûler le château qui était tout son réconfort, où il avait mis tout son espoir de recouvrer un jour sa terre. À cette vue, il lui parut que nulle chose dans le siècle ne lui était plus de rien, et il se sentit tout vain et tout brisé. Son fils, petit, ne lui pouvait encore aider. Et sa femme, jeune dame comme elle était, élevée à grand luxe, et de si haute liguée, descendant tout droit du roi David ! Il fallait maintenant que l’enfant et la reine sortissent de France et qu’ils souffrissent douleur et pauvreté, et que lui-même, vieux, besogneux, usât le reste de son âge dans la peine, lui qui avait tant aimé la gaieté et les joyeuses compagnies dans sa jeunesse !

Le roi Ban réfléchissait ainsi. Il mit ses mains devant ses yeux, et un si grand chagrin le poignit et l’oppressa, que, ne pouvant verser des larmes, son cœur l’étouffa et qu’il se pâma. Il chut de son palefroi si durement que pour un peu il se fût brisé le col. Le sang vermeil lui sortit de la bouche, du nez et des deux oreilles. Et quand il revint à lui après un long temps, il regarda le ciel et prononça comme il put :

— Ha, sire Dieu, merci ! Je vous rends grâce, doux Père, de ce qu’il vous plaît que je finisse indigent et besogneux, car vous aussi, vous avez souffert la pauvreté. Sire, vous qui de votre sang me vîntes racheter, ne perdez pas en moi l’âme que vous y mîtes, mais secourez-moi, car je vois et sais que ma fin est arrivée. Beau Sire, prenez pitié de ma femme Hélène, conseillez la déconseillée qui descend du haut lignage que vous avez établi au royaume aventureux ! Et qu’il vous souvienne de mon chétif fils, Sire, qui est si jeune orphelin, car c’est vous seul qui pouvez soutenir ceux qui n’ont plus de pères !

Ayant dit ces paroles, le roi Ban battit sa coulpe et pleura ses péchés. Puis il arracha trois brins d’herbe au nom de la Sainte Trinité. Et son âme se serra si fort en songeant à sa femme et à son fils, que ses yeux se troublèrent, ses veines rompirent, et son cœur creva dans sa poitrine. Il tomba mort, les mains en croix, le visage tourné vers le ciel et la tête dirigée vers l’Orient.

Cependant, la reine attendait son seigneur au pied de la colline. Elle avait pris son enfant dans ses bras et disait, en le baisant plus de cent fois :

— Certes, si tu peux vivre assez pour atteindre l’âge de vingt ans, tu seras le non-pareil, le plus beau des beaux. Que béni soit Dieu qui m’a donné une créature si belle !

À ce moment, elle vit le palefroi de son seigneur qui descendait la colline au trot, car la chute du roi l’avait effrayé. Surprise, elle commanda à l’écuyer de le prendre et de se hâter de gravir la colline. Et bientôt elle entendit le grand cri que poussa le valet quand il trouva le roi gisant, tout froid mort. Troublée, elle posa son fils sur l’herbe et se mit à courir vers le sommet du coteau.

D’abord qu’elle vit le valet à genoux auprès du corps de son seigneur, elle tomba pâmée, puis elle commença de gémir, regrettant les grandes prouesses et la débonnaireté du roi, appelant la mort trop tardive à son gré ; et cependant elle tirait ses beaux et blonds cheveux, tordait ses bras, égratignait son tendre visage si cruellement que le sang vermeil lui coulait sur les joues, et poussait de tels cris que la colline et le val alentour en retentissaient, tant qu’à la fin la voix lui manqua. Et comme elle lamentait ainsi, il lui ressouvint tout à coup de son fils, qu’elle avait imprudemment abandonné au bord du lac, et elle se reprit soudain à courir comme femme affolée vers le lieu où elle l’avait laissé. La peur l’étreignait si fort que le pied lui manqua et qu’elle tomba rudement plus d’une fois, au point d’en rester étourdie. Mais, lorsqu’elle arriva au bas de la colline, tout échevelée et déchirée, elle vit son fils hors du berceau, qu’une demoiselle tenait en son giron et serrait tendrement contre ses seins, tout nu et démailloté, quoique la matinée fût froide et le soleil haut. Et l’étrangère donnait des baisers menus sur les yeux et la bouche du petit, en quoi elle n’avait point tort, car c’était le plus bel enfant du monde.

— Douce amie, s’écria la reine du plus loin qu’elle la vit, pour Dieu laissez l’enfant ! Désormais il n’aura plus que peine et deuil, car il est orphelin. Son père est mort, et il a perdu sa terre qui n’eût été petite si Notre Sire la lui eût gardée.

Mais la demoiselle ne répondit mot. Et quand elle vit la reine approcher, elle se leva, l’enfant dans les bras, s’avança au bord du lac, et, les pieds joints, s’élança sous les eaux.

À cette vue, la mère tomba pâmée, et quand elle reprit ses sens et qu’elle ne trouva plus son fils ni la demoiselle, peu s’en fallut qu’elle ne désespérât : elle voulut se jeter dans le lac, et assurément elle l’eût fait si les valets ne l’eussent retenue. Une abbesse qui passait non loin de là avec deux de ses nonnes, son chapelain, un frère convers et deux écuyers, entendit le grand deuil que menait la reine et, tout émue de pitié, elle accourut vers le lieu d’où partaient ces déchirantes plaintes :

— Ha, dame, dit-elle, Dieu vous donne joie ! Mais, ajouta-t-elle en s’approchant, n’êtes-vous pas madame la reine ?

— Je suis la reine aux grandes douleurs ! répondit la mère.

Et elle conta ses malheurs : comment son seigneur était mort sur la colline en voyant l’incendie de Trèbe, et comment son fils, qui était la rose de tous les enfants du monde, avait été emporté par un diable sous la semblance d’une demoiselle.

— Par Dieu et sur votre âme, dit-elle en terminant, je vous requiers de me recevoir pour nonne, car je n’ai plus rien à faire dans le siècle ; et si vous refusez, je m’en irai, comme chétive et égarée, en cette forêt sauvage où je perdrai mon âme avec mon corps.

L’abbesse dut consentir. Les belles tresses de la reine furent tranchées, et elle reçut le voile. Voyant cela, les valets furent si touchés qu’ils déclarèrent qu’ils ne voulaient quitter leur dame et ils devinrent frères convers. Avec l’or, les joyaux et la vaisselle que portait le sommier, elle fit bâtir une abbaye au lieu même où le roi était mort et où il fut enterré. Elle vint y loger avec deux nonnains, deux chapelains et deux convers ; et tous les matins, après avoir ouï la messe qu’on chantait pour son seigneur, elle se rendait sur le bord du lac, à l’endroit même où elle avait perdu son fils, et disait trois fois son psautier et les prières qu’elle savait, en pleurant de tout son cœur.

Cependant, deux jours après la mort du roi Ban, son frère le roi Bohor expira à son tour, de chagrin autant que de maladie. Il laissait deux beaux enfants, mais de bien petit âge : Lionel qui n’avait que vingt et un mois, et l’autre, nommé Bohor comme son père, qui n’en avait que neuf. Aussi Claudas n’eut-il pas de peine à conquérir le royaume de Gannes.

La reine, femme du roi Bohor, dut fuir. Un chevalier nommé Pharien eut grand’pitié d’elle : il vint lui offrir de garder ses enfants et de les élever secrètement. Quand elle comprit que le seul moyen de les sauver était de se séparer d’eux ainsi, elle mena un deuil comme jamais on n’en vit de pareil ; mais il lui fallut se résigner. Elle se retira dans l’abbaye de la reine Hélène, sa sœur, où, ayant pris le voile, elle se vit a l’abri des entreprises de Claudas. Et toutes deux eurent leur peine un peu allégée de se trouver ensemble à plaindre leurs grandes douleurs et à en offrir le sacrifice à Notre Seigneur.

Pharien garda les enfants dans sa maison et les nourrit durant quelques années sans dire à personne quels ils étaient, hormis à sa femme qui était très belle et bien disante. Or, à cause de la grande beauté qu’elle avait, Claudas s’éprit de la dame, et, pour l’amour d’elle, il fit Pharien sénéchal du royaume de Gannes et lui donna beaucoup de bonnes terres et de rentes. Mais à la fin celui-ci découvrit tout.

S’il en fut chagrin, il ne faut pas le demander : il n’aimait rien tant que sa femme épousée. Un jour, après avoir fait semblant de s’éloigner pour quelque affaire, il revint de nuit et trouva Claudas avec elle ; mais le roi sauta par une fenêtre et s’échappa.

Le lendemain, Pharien eut peur que Claudas ne le fît tuer ; aussi vint-il le trouver, et lui dit :

— Sire, je suis votre homme lige et vous me devez justice. Un de vos chevaliers me trahit avec ma femme, et je l’ai surpris une fois.

— Quel est ce chevalier ?

— Sire, je ne sais, car ma femme ne le veut nommer ; mais elle m’a dit qu’il est des vôtres. Donnez-moi conseil comme mon seigneur.

— Certes, fit Claudas pour l’éprouver, à votre place je tuerais ce traître.

Pharien ne dit mot et le roi crut qu’il ne savait rien, dont il fut rassuré. Mais le sénéchal revint à son château, et là, il enferma sa femme dans une tour, sans autre compagnie que d’une vieille qui lui apportait à boire et à manger.

Un soir, la dame trouva moyen de parler par une fenêtre à un valet qui était de ses cousins, et le chargea d’aller avertir le roi de ce qu’elle souffrait. Claudas envoya aussitôt un écuyer dire à Pharien qu’il viendrait dîner chez lui. Il fallut bien que le sénéchal fît sortir sa femme de la tour pour recevoir son seigneur. Il lui commanda de s’habiller richement, puis il alla au-devant du roi et lui fit fête.

Mais, après le dîner, la dame révéla au roi, pour se venger, que son mari gardait depuis plus de trois ans, dans un de ses châteaux, les fils du roi Bohor de Gannes. À sa grande surprise, Claudas ne s’en courrouça nullement.

— Rendez-moi les enfants, dit-il seulement au sénéchal ; je vous jurerai sur les reliques que je les garderai sains et saufs, et que je leur restituerai leur héritage, quand ils seront en âge d’être chevaliers, et aussi le royaume de Benoïc qui doit être leur, puisque j’ai ouï dire que le fils du roi Ban est mort. Il est grand temps que je pense à sauver mon âme. Aussi bien, je n’ai dépouillé leur père que parce qu’il ne voulait me rendre hommage : ses enfants seront mes hommes liges.

Et il fit apporter les saints et jura devant tous ses barons que jamais les fils de Bohor n’auraient nul mal de par lui, mais qu’il leur conserverait leur terre jusqu’à ce qu’ils fussent capables de la tenir. Après quoi il les remit en garde à Pharien et à un neveu de celui-ci, nommé Lambègue. Seulement, peu après, il les fit enfermer tous quatre en la tour de Gannes.

Tel était le roi Claudas. C’était le plus inquiet, le plus secret et le plus retors prince du monde, le moins généreux aussi : jamais il ne fit un cadeau que lorsqu’il n’y avait pas moyen d’agir autrement. Ses façons étaient fières ; il était de haute taille, le visage large et foncé, les sourcils velus, les yeux noirs et écartés, le nez court, retroussé, la barbe et les cheveux mi noirs, mi roux, le cou gros, la bouche grande, les dents blanches et coupantes, d’ailleurs aussi bien fait des épaules, des pieds et de tout le corps qu’on pouvait le souhaiter.

Il se levait et mangeait de grand matin, ne jouait guère aux échecs, aux tables et autres jeux de prud’hommes, mais il aimait d’aller à la chasse et de voler en rivière, au faucon plutôt qu’à l’autour. Il partait ainsi pour chasser deux ou trois jours, toujours à l’improviste. Il ne chevauchait guère que sur de grands chevaux de bataille, même en voyage, ou tout au moins faisait-il mener un destrier auprès de lui, aussi bien en paix qu’en guerre. Son caractère était ensemble bon et mauvais. Ce qu’il préférait, c’était un prud’homme qui fut pauvre : jamais il ne crut qu’un riche pût être prud’homme. Il détestait ceux qui avaient plus de puissance que lui et n’aimait que ses inférieurs. Il allait volontiers à l’église, mais ne faisait aux indigents que de petites aumônes. Et il ne fut jamais amoureux qu’une fois dans sa vie :

— C’est, disait-il, que le cœur d’un chevalier qui aime désire sans cesse de surpasser tout le monde, mais nul corps, pour valeureux qu’il soit, ne pourrait accomplir sans mourir les rêves du cœur. Certes, si la force du corps était de réaliser ce que souhaite le cœur, j’aimerais d’amour toute ma vie, et je passerais en prouesse tous les prud’hommes. Car je sais bien que nul ne peut être tout à fait preux s’il n’aime très loyalement, et je me connais assez pour savoir que j’aimerais plus loyalement que tous les amoureux.

Ainsi parlait Claudas dans le privé, et il disait vrai car, au temps de ses amours, il avait été loué en maintes terres pour sa chevalerie. Mais le conte laisse ici de parler de lui et récite ce qui advint du petit Lancelot.

La demoiselle qui l’avait emporté était fée. En ce temps-là, on appelait fées toutes les femmes qui s’entendaient aux enchantements, et il y en avait plus en Bretagne qu’en toute autre terre. Elles savaient la vertu des paroles, des pierres et des herbes, et par là elles se maintenaient en jeunesse, beauté et richesse à leur volonté. Et tout cela fut établi au temps de Merlin, le prophète aux Anglais, qui eut toute science, et qui fut tant honoré et redouté des Bretons qu’ils l’appelaient leur saint prophète, et la menue gent disait même dieu.

Merlin fut engendré en femme par un diable incube, et pour cela il fut appelé l’enfant sans père. Ces diables sont très chauds et luxurieux. Quand ils étaient anges, ils étaient beaux et plaisants au point qu’à se regarder seulement ils parvenaient au suprême bonheur des sens. Après qu’ils eurent chu avec leur maître, ils continuèrent de s’adonner à la luxure qu’ils connaissaient déjà dans les hautes demeures.

À l’âge de douze ans, Merlin fut amené à Uter Pendragon ; puis il aida au roi Artus, à qui il fit établir la Table ronde, comme il est conté dans son histoire. Et la demoiselle qui emporta Lancelot dans le lac fut justement cette Viviane qu’il aima si fort, à laquelle il apprit ses enchantements, et qui l’endormit et l’enserra par nigromance dans la prison d’air.

Si la Dame du Lac fut tendre pour Lancelot, il ne le faut pas demander : l’eût-elle porté dans son ventre, elle ne l’aurait pu garder plus doucement. Et le lac où elle avait semblé se jeter avec lui n’était qu’un enchantement que Merlin naguère avait fait pour elle : à l’endroit où l’eau paraissait justement le plus profonde, il y avait de belles et riches maisons, à côté desquelles courait une rivière très poissonneuse ; mais la semblance d’un lac recouvrait tout cela.

La Dame n’était pas seule en ces lieux : elle y avait avec elle des chevaliers, dames et , et elle donna à Lancelot une bonne nourrice. Mais nul ne savait le nom de l’enfant : les uns l’appelaient Beau Trouvé, les autres Fils de Roi : lui, il croyait que la Dame du Lac était sa mère. Et il grandit et devint si beau valet qu’à trois ans il en paraissait cinq.

À cet âge, il eut un maître qui l’enseigna et lui montra à se comporter en gentilhomme. Dès qu’il fut possible, on lui donna un petit arc et des flèches qu’il décochait sur les menus oiseaux ; puis, quand il fut plus grand, on lui renforça ses armes, et il visa les lièvres et les perdrix. Il eut un cheval aussitôt qu’il put chevaucher, sur lequel il se promenait aux environs du lac, toujours bien accompagné de valets et de gentilshommes, et il semblait le plus noble d’eux tous : aussi l’était-il. Enfin, il apprit les échecs, les tables et tous les jeux avec une facilité remarquable, tant il était doué d’esprit : adolescent, nul n’aurait su lui remontrer là-dessus. Et voici son portrait pour ceux qui aiment à entendre parler de beauté d’enfant.

Son teint était clair-brun : sur son visage, la couleur vermeille se mariait agréablement à la blanche et à la brune, et toutes trois se tempéraient l’une par l’autre. Il avait la bouche petite, les lèvres rouges et bien faites, les dents blanches, menues et serrées. Son menton était bien formé, creusé d’une petite fossette ; son nez un peu aquilin ; ses yeux bleus, mais changeants : riants et pleins de joie quand il était content, mais, quand il était irrité, semblables à des charbons ardents : en ce cas, ses pommettes se tachetaient de gouttes de sang, il fronçait le nez, serrait les dents tant qu’elles grinçaient et l’on eût cru que son haleine fut vermeille, puis sa voix sonnait comme l’appel d’une trompette, enfin il dépeçait tout ce qu’il avait aux mains ou aux dents ; aussi bien il oubliait tout, sauf le motif de sa colère, et il y parut assez en mainte affaire.

Il avait le front haut, les sourcils fins et serrés et ses cheveux souples demeurèrent blonds et luisants tant qu’il fut enfant : plus tard, ils foncèrent et devinrent cendrés, mais ils restèrent ondulés et lustrés. Pour son cou, ni trop grêle ni trop long, ni trop court, il n’eût pas déparé la plus belle dame. Et de ses épaules, larges et hautes comme il convient, pendaient des bras longs, droits, bien fournis d’os, de nerfs et de muscles. Si les doigts eussent été un peu plus menus, ses mains eussent convenu à une femme. Quant aux reins et aux hanches, quel chevalier les eut mieux faits ? Ses cuisses et ses jambes étaient droites, et ses pieds cambrés, en sorte que personne jamais n’eut de meilleurs aplombs. Seule, sa poitrine était peut-être un peu trop profonde et ample, et beaucoup jugeaient que, si elle l’eût été moins, on n’en aurait pris que plus de plaisir à le regarder ; mais la reine Guenièvre, plus tard, accoutumait de dire que Notre Sire la lui avait faite telle pour qu’elle fût à la mesure de son cœur qui eût étouffé en toute autre, et qu’au reste, eût-elle été Dieu, elle n’aurait mis en Lancelot rien de plus et rien de moins que ce qui s’y trouvait.

Lorsqu’il voulait, il chantait à merveille, mais ce n’était pas souvent, car nul ne montra jamais moins que lui de joie sans cause. D’ailleurs, s’il avait quelque raison de liesse, on ne pouvait être plus joli et enjoué ; et il disait parfois que, quand il était dans ses grandes gaietés, il n’était rien de ce que son cœur osait rêver que son corps ne pût mener à bien, tant il se fiait en la joie pour lui faire surmonter les pires travaux. En l’entendant parler si fièrement, beaucoup de gens l’auraient accusé d’outrecuidance et de vantardise ; mais non : ce qu’il en disait, c’était pour la grande assurance qu’il tirait de celle dont tout bonheur, justement, lui venait.

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