Front matter
Le Docteur JEKYLL et Monsieur HYDE
Film Paramount
Charles Lane.
01
Le Docteur JEKYLL et Monsieur HYDE
Film Paramount
Charles Lane.
| | | | |J. Malcolm Dunn.
Martha Mansfield. | | | | | |Nita Naldi.
| | |Brandon Hurst.
son laboratoire, le Jekyll était, comme à son habitude, penché sur son microscope. Et tout en faisant ses observations, il poursuivait, avec son excellent ami et confrère, Richard Lanyon, qui venait souvent le surprendre au milieu de ses travaux, la discussion à laquelle les ramenait toujours l’opposition, dans le domaine de la science, de leurs conceptions et de leurs théories.
— Utopies ! mon cher Jekyll, disait à ce moment le Lanyon, dangereuses utopies ! L’expérience même le démontre.
— Et que prouve l’expérience en cela ? ripostait vivement son ami en abandonnant un moment ses appareils. Parce que la science n’a pas encore osé aborder certains problèmes, est-ce une raison pour qu’il faille, a priori, les tenir pour insolubles ? Ce serait la négation de toute possibilité de progrès et nous n’en sommes heureusement plus, — en 1848, au beau milieu de ce dix-neuvième siècle qui a vu éclore déjà tant de merveilleuses découvertes — au temps où un Galilée était considéré comme un sorcier.
— D’accord, mon cher ami : le champ qui s’ouvre encore devant les investigations de la science est-il limité : — mais vos recherches, vos rêveries, ne sont pas de son domaine.
— Pourquoi, Lanyon ? Pourquoi, à ce domaine, prétendez-vous assigner des limites arbitraires ? Nous enregistrons les progrès que lentement réalise la science pour soulager les misères physiques de l’humanité et nous ne désespérons pas que le moment ne vienne, longtemps après nous, où la médecine aura vaincu, supprimé la maladie… Mais il y a d’autres misères que celles du corps : celles de l’âme sont pires parfois, pourquoi ne pas admettre que la science puisse arriver aussi, quelque jour, à les soulager ? Nous redressons un membre déformé : pourquoi ne redresserions-nous pas (j’entends scientifiquement et sûrement et non par des influences morales d’éducation et de milieu) un instinct pervers ? La science doit trouver le remède merveilleux qui séparera ce qu’en toute âme humaine il y a de mauvais d’avec ce qu’il s’y trouve de bon, et qui combattra et tuera l’élément pervers plus sûrement que notre quinine ne combat et ne terrasse la fièvre. Songez-vous, Lanyon, à ce que sera alors l’humanité ?
Celui-ci frappa amicalement sur l’épaule du son confrère.
— Faites attention, cher ami, vous tombez maintenant dans le surnaturel et vous vous égarez. Croyez-moi, tenez-vous-en à la science positive ; tout le reste est vide de sens, décevant, et bien périlleux parfois. Voici l’heure de vous rendre à votre dispensaire : contentez-vous de tout le bien que vous y faites journellement et ne rêvez pas à transformer l’humanité. Vous dînez ce soir chez lord Carew ? Nous nous y retrouverons.
Après des études brillantes. Frank Jekyll, héritier d’une grosse fortune, doué d’une vaste intelligence, s’était voué tout entier au noble but de se rendre utile à son prochain, et son esprit, avide de science, était toujours à l’affût des découvertes susceptibles d’améliorer le sort de l’humanité. À peine âgé de trente ans, il s’était déjà fait un nom par la publication d’ouvrages qui avaient eu un grand retentissement, par ses communications, à l’Académie de médecine, de mémoires qui avaient bouleversé nombre d’opinions communément admises jusque-là. Il ne s’ouvrait cependant qu’à son ami Lanyon de son rêve d’aiguiller la science dans une voie étrange et toute nouvelle.
Sa généreuse activité ne se bornait d’ailleurs pas à ses recherches acharnées : il l’appliquait aussi, journellement, à donner ses soins à tous les malheureux qui venaient lui demander le soulagement de leurs maux. Il avait consacré une partie de sa fortune à créer dans un des quartiers les plus pauvres de Londres un dispensaire où bientôt toutes les misères de la grande ville se donnaient rendez-vous, et nombre de pauvres gens, après la consultation, emportaient, avec leurs médicaments, quelques pièces blanches. Tous bénissaient le nom de leur bienfaiteur.
Heureux de se prodiguer à faire le bien, Jekyll trouvait une autre source de bonheur encore dans le profond amour qui l’unissait à lady Maud Carew, sa fiancée depuis quelques jours. Tous les sentiments de la jeune fille étaient à l’unisson des siens. Fervente admiratrice de son dévouement aux malheureux, de ses constants efforts vers son noble idéal, sous le charme de la puissance de séduction qui attirait vers Jekyll toutes les sympathies, depuis longtemps elle lui avait donné son cœur sans réserve, et elle n’aspirait qu’au jour où elle serait non seulement sa compagne aimante, mais aussi sa modeste collaboratrice.
Elle avait eu la douleur de perdre sa mère dès son adolescence, et son père, lord Carew, au lieu de l’envoyer terminer son éducation en quelque couvent à la mode, avait tenu à la garder auprès de lui, l’entourant de la plus profonde et de la plus diligente tendresse, veillant à développer ses qualités naturelles et la tenant jalousement à l’abri de tout ce qu’elle devait ignorer de la vie. Il y avait d’autant plus de mérite, qu’il était toujours très épris des plaisirs que l’existence pouvait réserver à l’aimable compagnon qu’il avait été de toute date et qu’il demeurait encore aux approches de la soixantaine.
Lorsque ce soir-là, quelques instants avant l’heure du dîner, Maud pénétra dans le salon où se trouvait déjà son père, délicieusement jolie dans sa fraîche toilette, elle tenait à la main un bouquet de merveilleux camélias.
— Tiens ! la taquina lord Carew, qui donc s’est permis de vous envoyer des fleurs, mademoiselle ?
Toute rose, elle vint s’appuyer à son épaule, et levant ses admirables yeux tendres et malicieux à la fois :
— Vous ne vous en doutez pas, peut-être ? dit-elle en souriant.
Il lui donna sur la joue une petite tape amicale :
— Ce grand séducteur de Frank, naturellement. Sais-tu, Maud, que ton vieux papa finit par en devenir jaloux ?…
… Les invités commençaient à arriver, et, parmi eux, le Lanyon, et un homme entre deux âges, John Utterson, à la fois compagnon de plaisirs de lord Carew ami de Jekyll et amoureux sans espoir de Maud.
— Avez-vous vu Frank aujourd’hui ? lui demanda celle-ci, lorsqu’il lui eut débité son compliment habituel.
— Non. Entre son laboratoire et ses pauvres, il devient insaisissable, et il ne lui reste plus de temps à consacrer à ses amis.
— Il ne peut m’en consacrer que bien peu à moi-même, reprit la jeune fille, mais je ne me reconnais pas le droit de m’en plaindre ; je trouve tellement admirable qu’il sacrifie tant d’heures, chaque jour, pour les donner aux malheureux. Il me paraît cependant être bien en retard, ce soir.
Un valet de pied présentait au même moment au maître de maison un billet qu’un messager venait d’apporter. Lord Carew y jeta les yeux et le passa à sa fille. Elle lut :
« Veuillez m’excuser et exprimer à Maud mon infini regret de ne pouvoir être des vôtres à dîner. Plusieurs malades réclament encore mes soins au dispensaire. Mais, aussitôt libre, je m’empresserai, dans la soirée, d’aller vous, retrouver,
La jeune fille ne put réprimer un soupir de désappointement.
Et elle donna l’ordre de servir sans plus attendre.
Après le dîner, les hommes demeurés seuls dans la salle à manger autour des liqueurs et des cigares, la conversation vint rapidement à rouler sur le jeune médecin.
— En vérité, disait lord Carew, j’admire Frank, mais en même temps il m’intrigue profondément. C’est toujours pour moi un sujet de stupéfaction de rencontrer un homme aussi totalement dépourvu de défauts. Certes, j’en suis enchanté pour le bonheur futur de ma fille, bien qu’il ne soit pas toujours bon qu’un homme n’ait pas un peu vécu avant le mariage, que diable ! Mais il y a des moments où je parierais presque que notre ami n’est pas aussi vertueux qu’il veut bien le paraître, et qu’il cache son jeu.
— Et vous perdriez sûrement, repartit John Utterson. Pour des raisons… personnelles, j’ai cherché un moment à prendre Jekyll en défaut. À son insu je l’ai, je le confesse avec quelque honte, longuement et étroitement surveillé. J’en ai été pour mes frais. Sa vie privée est au-dessus de tout soupçon. Et mon enquête n’a fait que consolider mon amitié et mon admiration pour lui.
— Et votre avis, à vous, Lanyon ? reprenait lord Carew.
— Mes conceptions scientifiques différent totalement des siennes. Je suis un positif, lui un idéaliste. Mais je n’en respecte que davantage son caractère. Frank possède certainement la plus belle âme, la plus haute, la plus noble que l’on puisse rencontrer.
— C’est égal. L’occasion, dit-on, fait le larron, et, puisque nous en parlons, je ne serais pas fâché de mettre une fois à l’épreuve mon futur gendre. S’il y succombe, mieux vaut, ma foi, que ce soit avant le mariage qu’après…
Tandis que la discussion se poursuivait ainsi, Jekyll, après avoir enfin pu s’arracher à ses chers malades et être passé chez lui pour une rapide toilette, s’inclinait devant Maud, la priait tendrement de l’excuser, puis allait rejoindre lord Carew et ses hôtes dans la salle à manger.
— Ah ! voici enfin Frank, s’écria celui-ci. Asseyez-vous, cher ami, et venez faire honneur avec nous à cette vieille fine… Les oreilles ont dû vous tinter singulièrement ce soir ?
— Non, je vous avoue. Pourquoi donc ? repartit Jekyll en souriant et en portant à peine à ses lèvres le verre que son futur beau-père venait de lui verser.
— Parce que nous étions en train de parler de vous, Frank, et de l’existence à laquelle vous vous astreignez et qui vous absorbe au point que vous avez dû nous priver du plaisir de vous avoir, tantôt, autour de cette table…
— Ce dont je vous prie encore de bien vouloir m’excuser…
— Vous êtes tout excusé, mon cher ami, et là n’est pas la question. Mais, à sacrifier ainsi toute votre vie à soulager les misères des autres, à vous oublier vous-même, ne craignez-vous pas, à la fin, de négliger par trop l’épanouissement de votre propre individu ?
— Je ne sais pas au juste, mon cher lord Carew, quel sens vous attachez réellement à ces derniers mots. Mais, pour me servir de vos propres termes, je considère qu’il n’est pas, dans la vie, de plus bel épanouissement que de se dévouer à son prochain.
— J’admire certes que l’on pratique le bien. Je vous admire donc de vous y consacrer. Mais je ne puis admettre qu’un homme, fût-il un saint — et il n’y en a guère de nos jours — puisse s’y vouer uniquement et exclusivement, en faisant complète abstraction de lui-même, sans qu’un jour, fatalement, une réaction se produise. Vous ne nierez pas l’instinct, by Jove ! Vous ne nierez pas que, si supérieur qu’il soit, un homme ne soit qu’un homme, avec quelques vertus, un peu plus de défauts, et quelquefois des vices par surcroît…
— Tout à fait exact, malheureusement. Mais l’homme fort est précisément celui qui, sans nier l’instinct, n’admet pas sa toute-puissance : c’est le meilleur moyen de combattre sa tyrannie.
— Allons donc, reprit lord Carew qui s’échauffait. Je prétends, moi, qu’on n’annihile pas l’instinct, et que le meilleur moyen de vaincre les passions, c’est encore de ne pas les contrarier, sinon, elles finissent par prendre leur revanche. C’est, du moins, la théorie que j’ai toujours mise en pratique. J’ai vécu. Sans me faire l’esclave de mes passions, j’ai fait bon ménage avec elles, les traitant en personnes aimables.
Le Lanyon jugea opportun de couper court à la discussion, en faisant remarquer qu’il était grand temps d’aller rejoindre les dames.
Lorsqu’au bout d’une heure, après qu’on eut fait un peu de musique et que Jekyll eut tendrement et longuement causé avec sa fiancée, les invités de lord Carew commencèrent à se retirer, celui-ci, toujours à son idée, avait combiné avec John Utterson d’entraîner le jeune médecin dans une tournée de cabarets de nuit. Il sortit donc en même temps que lui en prétextant vis-à-vis de Maud qu’il allait un instant jusqu’à son cercle, et formula gaîment sa proposition. Jekyll commença par refuser, mais finit par se laisser convaincre sur l’insistance même de Lanyon qui n’était pas mécontent d’une occasion de distraire un peu son ami de ses constantes pensées.
Lord Carew dirigea le petit groupe vers un établissement interlope, mi-partie tripot, mi-partie music-hall, et où dansait depuis quelque temps une jeune Espagnole, Dolorès, déjà célèbre dans le milieu pour sa merveilleuse beauté, Elle était précisément en scène au moment où les quatre hommes pénétrèrent dans une loge à proximité. Et tandis que lord Carew faisait apporter du champagne, Utterson se dirigea vers le tenancier de l’établissement et lui murmura quelques mots à l’oreille en lui glissant quelques pièces d’or dans la main. L’homme eut un clignement d’yeux entendu, et d’un signe appela la danseuse qui terminait son numéro. Lorsqu’elle se vit en présence d’Utterson, elle dissimula sous un sourire de commande le peu d’enthousiasme que lui causait son invitation, mais son expression changea subitement quand elle aperçut Jekyll dans la loge vers laquelle on la conduisait. Le mâle et beau visage du jeune homme, qui contrastait si singulièrement avec les physionomies dégradées des habitués du lieu, sembla exercer sur elle une sorte de fascination. Sans même prêter attention à lord Carew et à ses amis, elle alla à lui et passant ses bras à son cou dans un mouvement qui bien souvent chez elle avait été professionnel, mais qui à ce moment était sincère et spontané, elle lui tendit ses lèvres, semblant s’offrir toute.
Lord Carew observait, goguenard.
En voyant se fixer aux siens les yeux de la jeune femme, Jekyll éprouva un vertige inconnu jusqu’à ce jour. Pour la première fois de sa vie, il se sentit entraîné par une sorte de puissance irrésistible, quand tout à coup, dans un sursaut de volonté, il se reprit. Doucement, il dénoua l’étreinte des bras qui l’enserraient. Il passa rapidement devant lord Carew et sortit, suivi de Lanyon.
Dans le cab qui les emmenait tous deux, il demeura pensif, regardant jusqu’au fond de lui-même, pour s’avouer qu’un bref instant sa volonté était demeurée engourdie, absente. Était-il exposé à la voir quelque jour faiblir, l’abandonner, vaincue par l’instinct dont, précisément, il ne voulait pas admettre chez l’homme vraiment fort la toute-puissance ? Devait-il jamais avoir à se reprocher d’avoir cédé quelque entraînement que son seul respect de lui-même réprouvait ? Non. Il était, en définitive, sûr de lui. Mais combien d’autres, moins bien armés, pouvaient avoir tous les jours à rougir de s’être laissé aller. Malgré leur volonté de résistance peut-être, à la satisfaction d’instincts beaucoup plus vils encore, à la tentation d’accomplir les actes les plus coupables ?… L’incident passager de ce soir était un avertissement pour le pousser plus que jamais à chercher le moyen scientifique de traiter toutes ces misères.
Le Lanyon avait respecté tout le long du trajet la méditation dans laquelle s’était plongé son ami. Sur son invitation, il monta un instant chez lui. Dans le vaste et paisible cabinet, il laissa son regard errer sur les rayons surchargés de livres, sur le bureau où s’étalaient de larges feuillets couverts de la ferme écriture de Jekyll, et, se laissant tomber dans un fauteuil, il dit, comme s’il continuait une conversation déjà commencée :
— Oui, certes, le travail, l’intimité du foyer, tout le bonheur est là. Quand je pense que ce brave Carew est resté dans ce bouge et qu’il va y passer une partie de la nuit, à boire avec des filles, à se commettre avec de louches individus : quel dommage vraiment que cet homme ait de pareils vices !
— Et malgré cela, remarqua Jekyll, il a élevé Maud comme le plus vigilant et le plus tendre des pères.
— Oui. Chez lui, vraiment, le meilleur et le pire se coudoient, et vivent en parfaite harmonie. Et, à sa façon, il est heureux.
— Non, Lanyon, il ne peut pas l’être, car à certains moments, forcément et quoi qu’il en dise, son âme, dans ce qu’il subsiste d’élevé en elle, doit souffrir des funestes entraînements auxquels il se laisse emporter. Pensez-vous que, lorsqu’après une nuit de débauche, il se retrouve auprès de sa fille, il n’ait pas parfois, en présence de cette pureté, honte de sa turpitude ? Ah ! mon ami, si, en attendant que la science parvienne à vaincre le mal, elle pouvait, du moins, arriver, comme première étape, à séparer nettement, chez un être, ses bons et ses mauvais instincts !
Lanyon haussa les épaules. Mais Jekyll, emporté par son rêve, comme illuminé maintenant, poursuivait :
— Demeurez sceptique, Lanyon. Je vous dis, moi, que la science, qui a fait déjà de véritables miracles, est appelée à bouleverser toutes nos vieilles conceptions. Quel progrès à réaliser, déjà, que de mettre l’âme à l’abri des souillures du mal ! Arriver à ce qu’un homme puisse satisfaire toutes ses passions sans que ce qu’il y a de bon en lui en souffre ; à ce qu’un individu puisse vivre à sa volonté, totalement, tantôt avec ses bons penchants, tantôt avec les mauvais, sans que jamais l’instinct contrarie la raison, et inversement, sans que jamais la raison vienne s’ériger en juge devant les appels de l’instinct. Ah ! ce serait merveilleux, passionnant, plus j’y pense.
Le Lanyon se leva brusquement, le sourcil froncé :
— Jekyll, dit-il sévèrement, vos divagations deviennent dangereuses plus que jamais et il est criminel de votre part de laisser votre merveilleuse intelligence s’égarer vers de pareilles folies. Je ne veux pas en entendre davantage ce soir. Je souhaite qu’une bonne nuit vous ramène à des idées plus saines.
Lui parti, Jekyll demeura, longtemps encore, l’esprit tendu, sans songer à prendre un repos nécessaire.
02
Dès le lendemain. Jekyll s’attacha fébrilement à rechercher la solution du fantastique problème qu’il s’était posé. Et, ne donnant plus à son dispensaire que le temps strictement nécessaire, écourtant ses visites à Maud en s’excusant sur ses travaux dont, même à Lanyon, il cachait Jalousement le but, pendant de longues semaines, nuit et jour, entre les vieux grimoires qu’il puisait dans sa et les cornues de son laboratoire, il travailla. Et il composait d’étranges mélanges que, progressivement, il expérimentait sur lui-même. Les uns exerçaient une influence déprimante sur ses facultés intellectuelles, d’autres, au contraire, les aiguisaient, mais aucun encore n’arrivait à réaliser le véritable dédoublement moral qu’il recherchait.
À force, cependant, d’opiniâtre persévérance, il sentit qu’il approchait du but. Il était parvenu à combiner un breuvage sous l’action passagère duquel il percevait et gardait encore le pouvoir d’analyser une sensible transformation de sa personnalité. Il s’acharna à le parfaire, sans négliger en même temps d’en rechercher l’antidote. Plusieurs jours, alors, il ne sortit même plus de son laboratoire, condamnant sa porte, se faisant simplement passer par Jack, le vieux domestique qui l’avait vu naître, quelques aliments dont il faisait, en hâte, ses repas.
Un soir, enfin, de tâtonnements en tâtonnements, il eut devant lui deux éprouvettes pleines chacune d’un liquide de coloration différente, et il ressentit l’intime certitude qu’il était arrivé au terme de ses efforts. Il lui restait à en acquérir la preuve, à tenter sur lui l’expérience décisive. Un instant il hésita ; les paroles de Lanyon : « dangereuse utopie », « folie criminelle », semblèrent retentir à ses oreilles, mais en même temps les mots tentateurs de Carew lui revinrent à l’esprit…
Dans une résolution subite, il vida la première éprouvette dans un verre, et, d’un trait, en absorba le contenu.
Tout sembla tourner autour de lui. Une épouvantable brûlure lui déchira les entrailles. Il tomba à terre, les membres tordus dans d’effroyables convulsions. Un instant il perdit connaissance. Quand il revint à lui, il lui sembla flotter dans l’inconnu. Puis, il se souvint. Il retrouvait toute sa personnalité. Il était bien Jekyll, le Jekyll, mais avec une psychologie toute nouvelle, avec des instincts débridés. Dès le premier instant le souvenir de Dolorès fulgura dans son esprit, son image se présenta à lui, invisiblement attirante, et aucune voix, au fond de lui-même, ne s’élevait à cet instant pour lui dire de s’en détourner.
Sa lucidité demeurait entière. Il eut le sentiment déjà triomphant d’une complète réussite.
Soudain, il posa par hasard son regard sur ses mains et eut un violent tressaillement. Elles s’étaient complètement métamorphosées, avaient pris un aspect squelettique. La peau parcheminée qui y adhérait était marbrée de hideuses taches verdâtres. Ses doigts s’étaient démesurément allongés, et les ongles crochus qui les terminaient maintenant paraissaient plutôt être d’affreuses griffes.
Il porta anxieusement à son visage ces extrémités informes : au toucher, il ne reconnaissait plus ses traits… alors qu’il ne voulait opérer que sur son être moral, était-il possible que son être physique ait subi une telle transformation ?
En hâte, il gagna la petite porte de son laboratoire, s’assura qu’il n’y avait personne dans la cour qui le séparait de son logement particulier, et gagna son cabinet. Une lampe brûlait sur le bureau. Il la prit, s’approcha de la glace, et demeura épouvanté. Ce n’était presque plus une face humaine, c’était un monstre qu’il voyait en face de lui. Déformé, le crâne se terminait en un cône sur lequel flottaient quelques cheveux. Les yeux étaient chassieux. Les oreilles, décollées, semblaient deux ailes de chauve-souris. La bouche, aux lèvres rongées comme par un liquide corrosif, laissait passer de longues dents noires. La peau, parcheminée comme celle des mains, portait les mêmes taches répugnantes. Et une expression hébétée et cruelle de bestialité flottait sur cet effroyable visage, tandis que la taille était ployée sous une énorme gibbosité.
Jekyll se considéra avec horreur.
— Oh ! rester ainsi, dit-il terrifié, sans reconnaître le son de sa propre voix.
Fébrilement, il retourna à son laboratoire, saisit l’éprouvette où se trouvait le liquide qui devait le rendre à son état normal. Il frissonna à la pensée qu’il s’était peut-être trompé : il n’osait le porter à ses lèvres dans la terreur de se retrouver ensuite tel qu’il était à ce moment. Enfin, brusquement, il se décida.
Il subit lu même commotion qu’auparavant, passa par la même crise de convulsions. Quand il revint à lui, il regarda anxieusement ses mains : elles avaient repris leur apparence primitive. Il courut à son cabinet, se précipita vers la glace, qui lui renvoya son image accoutumée.
Il était redevenu lui-même. Il avait retrouvé, en même temps que son aspect extérieur, son individualité morale. Son âme n’avait gardé aucune empreinte des instincts qui s’étaient impérieusement éveillés en lui sous son autre incarnation. Il était parvenu à séparer la graine de l’ivraie. Il triomphait.
Et il se retrouvait à ce moment tellement pareil à ce qu’il était avant ses expériences que, délivré, maintenant de l’obsession de ses recherches, il ne pensait déjà qu’à reprendre son travail au dispensaire dont il avait ces derniers jours confié provisoirement la direction à Lanyon et à aller dès le lendemain rendre visite à Maud qu’il avait beaucoup négligée depuis quelque temps.
Mais il songea aussi qu’il lui prendrait fantaisie bientôt d’expérimenter jusqu’au bout sa découverte, de vivre le nouveau personnage qu’il avait le pouvoir de créer. Il fallait que personne dans la maison ne pût s’étonner de voir à l’occasion cet être hideux, auquel il décida, pour ses gens, de donner une personnalité propre. Il s’appellerait M. Hyde.
Il sonna son vieux domestique :
— Jack, lui dit-il, tu verras sans doute venir ici, un de ces jours, un grand ami à moi, M. Hyde. Le malheureux est complètement difforme. Je désire, au cas où je ne serais pas là, que tu le traites comme moi-même, que tu te mettes à ses ordres, et que cette maison soit tout entière à sa disposition.
Le vieillard s’inclina, et se retirait.
— Ah ! de plus, ajouta son maître, et pendant que j’y pense, tu feras installer dès demain un grand miroir dans mon laboratoire. J’en aurai besoin pour certaines expériences.
Pendant les quelques jours qui suivirent, Jekyll, comme il se l’était promis, se consacra à ses occupations habituelles et se trouva heureux de passer de longs instants auprès de sa fiancée. Mais, un soir, il céda à une impulsion soudaine, et, dans son laboratoire. Il devint, en quelques minutes, sous son effroyable aspect, M. Hyde. Il endossa les vêtements qu’il avait eu soin d’acheter pour la circonstance, et, ouvrant une porte dérobée qui donnait directement sur lu rue, il s’enfonça dans la nuit.
Il se dirigea vers les quartiers où lord Carew l’avait entraîné quelques semaines auparavant ; il parcourut les ruelles louches où toute la plus crapuleuse débauche s’étalait au grand air. Des ivrognes chantaient à tue-tête. Des filles du plus bas étage hurlaient des propos grossiers et une flamme s’allumait dans ses yeux.
Il avisa un de ces hôtels sordides qui abondaient dans ces parages, demanda une chambre. Une horrible mégère le conduisit à un ignoble taudis et son regard brilla de convoitise lorsque, pour en acquitter le prix infime, Hyde tira de sa poche une liasse de billets de banque. Il aurait pu aisément se procurer ailleurs un asile propre et convenable. Il semblait se délecter, au contraire, de l’abjection de ce repaire. Il repartit aussitôt, et à grands pas maintenant, vers l’établissement où il avait vu Dolorès. Elle était là, encore sur la scène. Comme il l’avait vu faire à John Utterson, il alla au tenancier, lui dit quelques mots à voix basse. L’homme le regarda, et, quelque cynique, quelque cuirassé qu’il fût devant tous les vices, il sembla hésiter. Mais quelques guinées glissées dans sa main le décidèrent. Il fit un signe affirmatif et bientôt Hyde, installé au fond d’une loge, une expression de convoitise bestiale sur la face, attendait impatiemment l’Espagnole.
Elle eut un mouvement de recul lorsqu’elle ouvrit la porte et qu’elle se vit en face du monstre qui l’avait fait appeler. Elle allait fuir. Mais déjà Hyde, grimaçant un sourire qui le rendait plus hideux encore, lui avait saisi le poignet, la retenait, la forçait à s’asseoir. Elle frissonna à ce contact, au frôlement de cette main horrible qui se glissait le long de son bras ; elle pensa défaillir lorsqu’elle sentit s’y appuyer cette bouche effroyable… Mais, de loin, les yeux du tenancier la fixaient impérieusement… Elle resta, elle but à la coupe que lui tendait Hyde, elle subit, en se raidissant contre sa répulsion, le voisinage de cet être de cauchemar. Et comme à certain moment ses yeux se portaient avec une singulière fixité sur une grosse bague qu’elle portait au doigt, il demanda :
— Qu’est-ce que ce curieux bijou ?
— Rien, dit-elle comme sortant d’un rêve. Il n’a pas d’intérêt pour vous.
— Mais encore ?
— C’est un vieil anneau de la Renaissance italienne ; il contient dans son chaton un poison foudroyant. Je le tiens de ma grand’mère qui était gitane, donc quelque peu sorcière, et qui m’en a bien souvent raconté l’histoire.
— Quelle histoire ? reprit Hyde en retirant la bague du doigt de la jeune femme afin de l’examiner de plus près.
— Un tragique drame de jalousie, de haine et d’amour dans lequel, il y a bien, bien des années, une parcelle de la poudre qui est cachée là-dedans a suffi à faire mourir, au milieu d’un festin, deux amants qui s’adoraient.
— Mais qui prouve, depuis le temps, que cette poudre que j’aperçois, en effet, à travers la transparence de la pierre, soit toujours le fameux poison ?
— Ma grand’mère a voulu s’en convaincre. Elle en a essayé l’effet sur un malheureux chien.
Il a été immédiat. Et J’ai conservé précieusement cette poudre, pensant qu’à certains moments de trop grande détresse il est bon d’avoir un moyen facile de s’évader de la vie.
Il ricana :
— Une belle fille comme toi ne songe pas à mourir. Je t’achète cet anneau. Tiens…
Elle allait protester. Mais la somme qu’il lui tendait était, pour elle, tellement considérable qu’elle ne pouvait la refuser.
— Et maintenant, partons conclut Hyde.
Il passa son bras sous celui de Dolorès, pencha vers elle son visage plus effrayant que jamais et l’entraîna comme une proie.
Pendant une semaine entière, Jekyll, sous le masque diabolique de son identité nouvelle, se laissa aller à toute la série des débauches auxquelles il avait jusqu’alors si complètement répugné. Oublieux de tout ce qui avait été l’objet naguère de ses généreuses aspirations, oublieux de son amour, il ne revint pas une fois pendant cette période à sa véritable personnalité. C’est sous l’aspect de Hyde qu’il habitait sa maison, affolant Jack par son masque repoussant, par ses excentricités et ses brutalités. Il dormait d’ailleurs presque tout le long de la journée, et, dès le soir venu, il sortait et, se glissant, sinistre, le long des murs, il allait vers tous les endroits où le poussaient ses passions déchaînées.
Il tenait Dolorès quasi prisonnière dans la misérable chambre qu’il avait louée, et la malheureuse, terrorisée par les menaces qu’il proférait avec une froide cruauté pour lui interdire de sortir, de retourner à son music-hall, n’osait se soustraire à sa domination en fuyant et devait se soumettre, frémissante d’horreur.
Puis il redevint, pour quelques jours aussi, le Jekyll, et ce fut avec une vive allégresse que Jack le vit de nouveau au logis ; il ne manqua pas de parler de la visite qu’y avait faite M. Hyde :
— Je ne l’ai pas vu depuis hier, ajouta le vieux domestique, formulant in petto le vœu de ne le revoir jamais. Mais il fut vite désabusé :
— Il reviendra bien un jour prochain, dit Jekyll.
Il reprit pendant cette courte période ses occupations, alléguant auprès de Maud et de Lanlyon une absence inopinée qu’il avait dû faire, puis ce furent de nouvelles alternatives pendant lesquelles, Hyde la nuit, il redevenait Jekyll le jour, mais un Jekyll déprimé chez qui s’émoussaient l’activité et les brillantes qualités de naguère, et qui demeurait de plus en plus à l’écart de ses amis et de Maud.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Docteur Jekyll et M. Hyde.
