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L’HISTOIRE
DE MERLIN L’ENCHANTEUR
Très grande fut la colère de l’Ennemi quand Jésus Notre Sire fut venu en enfer et en eut fait sortir Ève et Adam, et tous ceux qu’il lui plut.
— Quel est Celui-ci, qui nous surpasse tant que notre force ne peut rien contre lui ? se demandaient les démons, étonnés.
— Rappelez-vous, dit l’un d’eux, que les prophètes avaient annoncé depuis longtemps que le Fils de Dieu descendrait sur la terre pour sauver les enfants d’Ève et d’Adam. Et maintenant Il est venu et nous a arraché ce que nous avions conquis. Désormais il suffit que les hommes se lavent en une eau au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit pour que nous n’ayons plus aucun droit sur eux, à moins que leurs œuvres ne nous les ramènent. Encore le Fils de Dieu a-t-il laissé des ministres qui ont pouvoir de les sauver de nous, quels que soient leurs péchés, pourvu qu’ils s’en repentent. De la sorte, nous avons tout perdu.
Alors un des Ennemis reprit :
— S’il y avait sur la terre un homme qui fût dévoué à nos intérêts autant que s’il était des nôtres, et qui fût doué de notre science des choses faites, dites et passées, il nous aiderait beaucoup à tromper les fils d’Ève et d’Adam, car il gagnerait sur eux une grande autorité. Or, n’est-il pas l’un de nous qui peut prendre semblance d’homme et féconder une femme ? Qu’il le fasse, et l’être engendré de lui, participant de notre nature, nous secondera puissamment.
Ainsi parlait l’Ennemi. Mais il était bien fol quand il croyait que Notre Sire lui permettrait d’engeigner à ce point l’homme de Jésus-Christ.
Or, dit le conte, il était en ce monde une pucelle qui n’avait plus ni père ni mère ; mais elle avait un confesseur et elle croyait tous les conseils que lui donnait ce prud’homme : aussi allait-elle dans la droite voie. C’est elle pourtant que l’Ennemi choisit.
Il lui envoya une vieille femme qui obéissait toujours à ses ordres.
— Qu’il est triste de penser que votre beau corps engendré n’aura jamais de joie ! dit-elle à la pucelle. Ah ! si vous saviez le plaisir que nous avons quand nous sommes en compagnie de nos amis ! N’eussions-nous que du pain à manger, nous serions plus aises que vous avec tout l’or du monde. Elle est à plaindre, la femme qui n’a commerce d’homme !
Quand la nuit fut venue et qu’elle fut se coucher, la pucelle regarda son beau corps et elle pensa que la vieille avait peut-être raison. Mais le lendemain elle conta tout au prud’homme, qui lui montra que l’Ennemi était autour d’elle. « Garde-toi surtout de te mettre en colère et de te désespérer, lui dit-il ; fais le signe de la croix en te levant et en te couchant, et prends garde d’avoir toujours de la lumière, la nuit, dans la chambre où tu dors, car le diable ne vient pas volontiers où il y a de la clarté. » Et quand l’Ennemi sut les avis que le prud’homme donnait à la pucelle, il eut grand’peur de la perdre et il songea comment il pourrait la gagner.
Elle avait une sœur cadette qui vivait mal et qui s’abandonnait à tous les hommes. Un samedi soir, la pucelle vit entrer cette fille dans son logis avec une troupe de garçons : elle se mit en colère et la voulut jeter à la porte, mais la cadette lui répondit qu’on voyait bien que son prud’homme l’aimait de fol amour, et qu’au reste la maison était à la plus jeune autant qu’à l’aînée, et qu’elle n’en sortirait pas. Ce qu’entendant, la pucelle prit sa sœur par les épaules pour la pousser dehors, mais les garçons la battirent cruellement. Quand elle put leur échapper, elle se réfugia dans sa chambre et se mit à pleurer de tout son cœur dans l’obscurité. Alors l’Ennemi lui remémora la mort de son père et de sa mère, si bien qu’elle désespéra tout à fait, et finit par s’endormir de chagrin sur son lit, sans lumière. Le diable vit ainsi qu’elle avait oublié tous les avis du prud’homme, et il fut bien content. Il revêtit sa forme humaine, et, tandis qu’elle sommeillait, il s’approcha d’elle et il la posséda charnellement.
Lorsqu’elle se réveilla, elle connut bien ce qui lui était arrivé et elle se signa en disant : « Sainte Marie Notre Dame, que m’est-il advenu ! » Puis elle se leva et chercha qui lui avait fait ce qu’elle pensait, mais elle ne vit personne, et elle trouva sa porte fermée comme elle l’avait fermée : ainsi sut-elle que le diable l’avait engeignée.
Alors elle alla conter au prud’homme comment elle s’était trouvée honnie. Il ne la voulut tout d’abord point croire, disant que c’était merveille et que jamais femme ne fut dépucelée sans savoir par qui. Mais, frappé par ses protestations, il lui prescrivit pour pénitence de ne manger jusqu’à sa mort qu’une seule fois le vendredi et de s’abstenir à toujours de luxure, hors celle qui vient en dormant, dont nul ne se peut garder. Et elle le lui promit. Si bien que le diable comprit qu’il l’avait perdue et il en fut très courroucé.
Cependant, le temps vint où sa grossesse ne se put plus cacher. Et les autres femmes, en regardant ses flancs, lui demandaient qui l’avait ainsi engrossée.
— Que Dieu me refuse une heureuse délivrance, si je le sais !
— Avez-vous donc connu tant d’hommes ?
— Que Dieu ne m’accorde jamais d’être délivrée, si un homme, à ma connaissance, m’a approchée !
— Belle amie, disaient les femmes en se signant, sans doute vous aimez mieux que vous-même celui qui vous a fait cela, puisque vous ne le voulez accuser. Mais c’est grand dommage pour vous, car, lorsque les juges le sauront, il vous faudra mourir.
En ce temps-là, en effet, quand une femme était convaincue de débauche, si elle ne consentait à devenir fille commune, on en faisait justice. Aussi fut-elle bientôt appelée devant les juges. Mais, comme ils pensèrent que l’enfant n’avait commis nulle faute et qu’il ne devait pas être puni pour le péché de la mère, ils résolurent qu’elle ne serait pas jugée avant qu’il fût né.
Ils l’enfermèrent dans une forte tour en compagnie de deux femmes, les plus sages qu’on put trouver, pour l’aider le moment venu, et toutes les ouvertures furent murées, sauf une petite fenêtre au sommet, par où elles tiraient au moyen d’une corde ce dont il était besoin. Et c’est là que la demoiselle eut son enfant quand il plut à Dieu.
En le recevant les commères eurent grand’peur parce qu’il était plus velu que jamais nouveau-né n’a été. Et lorsqu’elle le vit ainsi la mère se signa et leur commanda de le descendre sur-le-champ pour qu’il fût baptisé.
— Et quel nom voulez-vous lui donner ?
— Celui de son aïeul maternel.
C’est ainsi qu’il fut appelé Merlin. Après quoi on le rendit à sa mère pour qu’elle le nourrît, car nulle autre femme n’eût osé allaiter un enfant si poilu et qui, à neuf mois, semblait déjà âgé de deux ans.
Or, quand il fut sevré, les deux femmes déclarèrent à sa mère qu’elles ne pouvaient demeurer dans la tour davantage.
— Hélas ! sitôt que vous serez sorties, on fera justice de moi !
— Nous n’en pouvons mais, répondirent-elles.
Sur quoi la mère se mit à pleurer amèrement et à se lamenter.
— Beau fils, disait-elle en prenant son enfant dans ses bras, je recevrai la mort à cause de vous, et pourtant je ne l’ai pas méritée, mais qui voudrait croire la vérité ?
À ces mots, le poupon la regarda en riant et lui répondit :
— Tu ne mourras pas de mon fait.
En entendant parler son enfant au maillot, la mère fut si ébahie, qu’elle ouvrit les mains et le laissa choir. Il se mit à vagir et à hurler, et les commères accoururent, croyant qu’elle avait voulu le tuer. Mais elle les détrompa en leur expliquant la merveille. Alors elles prirent le poupon ; pourtant elles eurent beau l’interroger : elles n’en tirèrent mot. À la fin, sur le conseil de la mère, elles feignirent de la rudoyer et elles lui dirent durement :
— Quel malheur que votre beau corps doive être brûlé pour cette créature ! Il vaudrait bien mieux que cet enfant ne fut jamais né !
— Vous mentez, cria tout à coup le nourrisson, et dites ce que ma mère vous fait dire. Laissez-la en paix ; vous êtes plus folles et plus pécheresses qu’elle. Nul ne sera assez hardi, tant que je vivrai, pour faire justice d’elle, hors Dieu.
Voilà les commères, émerveillées à leur tour, qui s’empressent de courir à la fenêtre et d’annoncer aux gens du dehors la nouvelle du poupon qui parlait. Le bruit en vint tôt aux oreilles du juge qui fit amener la mère pour la juger. Naturellement, elle eut beau lui répéter que nul homme ne l’avait approchée, il n’en voulut rien croire, et il allait la condamner, lorsqu’on entendit le petit Merlin, qu’elle tenait dans ses bras, s’écrier :
— Ce n’est pas de si tôt qu’elle sera brûlée ! Car si l’on condamnait au feu tous ceux et celles qui se sont abandonnés à d’autres que leurs femmes et leurs maris, il ne serait guère de gens ici qui n’y dussent aller ! Je le ferais bien voir, si je voulais. Et je connais mieux mon père que vous le vôtre, et votre mère sait mieux de qui elle vous a conçu, que la mienne ne sait qui m’a engendré.
À ces mots, le juge fut tout ébahi, mais en même temps fort courroucé, et il envoya quérir sa propre mère sur-le-champ, déclarant que, si Merlin ne prouvait ce qu’il osait avancer, il serait brûlé avec la sienne.
— Si vous m’en croyiez, dit l’enfant, vous laisseriez aller ma mère et ne feriez aucune enquête sur la vôtre.
— Tu ne te sauveras pas si facilement ! répliqua le juge. Mère, demanda-t-il quand la dame fut arrivée, ne suis-je le fils de votre loyal époux ?
— Par Dieu, beau fils, de qui seriez-vous donc né, sinon de mon seigneur qui est mort ?
— Dame, dame, reprit l’enfant, il faut confesser la vérité.
— Diable ! Satan ! fit la dame en se signant, est-ce que je ne la dis pas ?
— Non, car vous savez bien que votre fils est né d’un prêtre, à telles enseignes que la première fois que vous vous unîtes à celui-ci, vous lui dîtes que vous craigniez beaucoup d’être engrossée, parce que votre mari était loin de vous à cette époque. Est-ce vrai ?
— Beau fils, dit la dame, vas-tu croire ce que raconte ce diable ?
— Si cela ne suffit pas, reprit l’enfant, je vous dirai encore ceci. Lorsque vous vous sentîtes grosse, le prêtre courut le pays à la recherche de votre époux et fit tant et si bien qu’il le décida à coucher avec vous. Grâce à quoi votre seigneur ne douta point que l’enfant ne fut de son sang.
En entendant cela, la dame fut si troublée qu’elle dut s’asseoir. Son fils alors la regarda :
— Quel que soit mon père, lui dit-il, je suis votre fils et vous traiterai comme tel. Avouez donc la vérité.
— Pour Dieu, beau fils, grâce ! Je ne le puis celer : il en a été comme cet enfant dit.
— Il avait donc raison de prétendre qu’il savait mieux quel était son père que moi quel était le mien, et il ne serait pas juste que je condamnasse sa mère quand je ne condamne pas la mienne. Mais, dit le juge à Merlin, au nom de Dieu et pour ton honneur, et afin que je puisse disculper devant le peuple celle dont tu es né, déclare-moi qui t’a engendré.
— Eh bien, je suis le fils d’un Ennemi qui trompa ma mère. Et sache que ces Ennemis ont nom incubes et habitent dans les airs. Dieu a permis que j’eusse leur science infuse et leur mémoire, et je sais comme eux les choses faites et dites et passées ; mais, de plus, à cause de la bonté de ma mère, de son repentir et de sa pénitence, Notre Sire a permis que je connusse également les choses à venir. Ainsi puis-je te révéler que ta mère, en s’en allant, contera au prêtre qui t’engendra ce que je t’ai dit. Et, en apprenant que tu sais tout, il aura si grande peur qu’il s’enfuira, et le diable le conduira à un étang où il se noiera.
Ainsi en advint-il. Cependant la mère de Merlin se retira dans un monastère éloigné où elle vécut très saintement, et l’enfant grandit tranquillement auprès d’elle jusqu’à l’âge de sept ans.
En ce temps-là, il y avait en Bretagne un roi du nom de Constant, qui avait deux jeunes enfants, appelés Moine et Uter Pendragon. Lorsqu’il mourut, son sénéchal fit traîtreusement mettre à mort le petit Moine et se fit couronner roi à sa place. Mais il gouvernait si méchamment que son peuple le haïssait, et, comme il n’avait pu s’emparer du plus jeune fils du roi Constant, qu’un prud’homme avait emmené en une ville étrangère, nommée Bourges en Berry, il avait grand’peur que l’enfant ne revint un jour le détrôner. Aussi résolut-il de faire bâtir une tour si haute et si forte qu’elle ne pût jamais être prise. On se mit à l’œuvre, mais, à peine la tour commençait-elle de s’élever à trois ou quatre toises au-dessus du sol, elle s’écroula. Vortiger manda ses maîtres maçons et leur recommanda d’employer la meilleure chaux et le meilleur ciment qu’ils pourraient trouver. Ainsi firent-ils, mais une seconde fois la tour tomba ; puis une troisième et une quatrième : si bien que tout le monde était ébahi et le roi très irrité.
Il appela les plus sages clercs et astronomes de sa terre, et il leur proposa le cas. Après en avoir délibéré durant onze jours, ils prétendirent que la tour ne tiendrait jamais si l’on ne mélangeait au mortier le sang d’un enfant de sept ans né sans père. Aussitôt le roi envoya douze messagers par le monde qu’il chargea de ramener cet enfant.
Un jour, deux d’entre eux passèrent en un grand champ à l’entrée d’une ville, ou une foule de jeunes garçons jouaient à la crosse. Or parmi ceux-ci était le petit Merlin qui, sachant toutes choses, connut bien ce que venaient chercher les messagers. Dès qu’il les vit, il s’approcha du fils de l’un des plus riches hommes de la ville et le frappa rudement de sa crosse à la jambe. L’enfant se mit à pleurer et à injurier Merlin en l’appelant : né sans père. Aussitôt les messagers s’approchèrent pour l’interroger. Mais, sans leur en laisser le temps, Merlin vint à eux en riant et leur dit :
— Je suis celui que vous quérez et dont vous devez rapporter le sang au roi Vortiger.
— Qui t’a dit cela ? demandèrent les messagers stupéfaits.
— Si vous me jurez que vous ne me ferez aucun mal, j’irai avec vous et je vous dirai pourquoi la tour ne tient pas. Mais, d’abord, je vais vous prouver que je sais bien d’autres choses.
Et il leur conta sans manquer d’un mot comment le roi Vortiger avait voulu bâtir une tour, et comment elle s’écroulait toujours, et ce qu’avaient dit les astronomes, puis comment eux-mêmes avaient été envoyés, et tout le reste, si bien que les messagers pensaient : « Cet enfant nous dit merveilles, et nous aimerions mieux être parjures tous les jours de nos vies et risquer de perdre nos biens, que de le tuer. » Aussi Merlin, qui lisait dans leur pensée, fut prendre congé de sa mère, et partit de bonne grâce avec eux.
Ils chevauchèrent de compagnie jusqu’à ce qu’ils arrivassent en une ville et, comme ils en sortaient, ils virent un vilain qui portait de gros souliers et une pièce de cuir à la main. En passant près de lui, Merlin se mit à rire, et comme ses compagnons lui demandaient pourquoi, il leur dit :
— Parce que ce vilain qui pense avoir à réparer ses chaussures en faisant son pèlerinage sera mort avant que d’arriver à sa maison.
Les messagers interrogèrent l’homme qui leur répondit qu’il venait d’acheter ses souliers au marché, et le cuir pour les raccommoder quand ils seraient usés, car il voulait aller en Terre sainte. Étonnés, les messagers le suivirent, et ils n’avaient pas fait une lieue qu’ils le virent tomber mort. Alors ils songèrent, chacun à part soi : « Il nous vaudrait mieux souffrir mille supplices que d’occire un si sage enfant. » Et Merlin, qui sut leur pensée dans le même instant, les remercia de leurs bonnes résolutions.
Cependant ils approchaient de la cour du roi Vortiger. Quand ils n’en furent plus qu’à une heure de route, ils demandèrent à Merlin ce qu’ils diraient au roi.
— Contez-lui ce que vous avez vu, leur conseilla-t-il, et assurez-lui que je lui enseignerai pourquoi sa tour s’écroule toujours.
Ce qu’ils firent ; et le roi émerveillé commanda qu’on lui amenât Merlin. Celui-ci le salua le plus poliment du monde :
— Roi Vortiger, tu veux savoir pourquoi ta tour ne peut tenir ? C’est qu’il y a dessous la terre, à l’endroit où elle s’appuie, deux dragons qui ne voient goutte, l’un roux et l’autre blanc, qui dorment sous deux grandes pierres. Quand ils sentent le poids de la tour, ils se tournent, et elle croule. Si ce que je dis est faux, condamne-moi au feu ; si c’est vrai, accuse tes clercs et tes astronomes qui prétendent connaître tout et ne savent rien.
Aussitôt le roi fit rassembler les ouvriers du pays pour creuser la terre, lesquels travaillèrent si bien qu’on mit à jour les deux grandes pierres qu’avait annoncées Merlin. Et dès qu’on en eut soulevé la première, un dragon blanc apparut, si grand, si fier et si hideux, que tout le monde se hâta de reculer. Puis, sous la seconde, on découvrit un dragon roux, qui sembla encore plus grand et plus sauvage. Et tous deux ne tardèrent pas à s’éveiller et à se jeter l’un sur l’autre, en se déchirant horriblement des dents et des griffes. La bataille dura tout le jour, toute la nuit et le lendemain jusqu’à l’heure de midi. Longtemps le blanc eut le dessous ; mais, à la fin, il lui sortit une flamme de la bouche et des narines qui consuma le roux ; après quoi le vainqueur se coucha et mourut à son tour. Et Merlin dit au roi que maintenant il pouvait faire bâtir sa tour.
— Mais, demanda celui-ci, il faut que tu nous apprennes ce que signifie la lutte des deux dragons.
— Promets-moi donc, sur ta foi, qu’il ne me sera fait aucun mal.
Le roi promit.
— Je te dirai que le dragon roux signifie toi, et le blanc le fils du roi Constant, auquel tu as volé son héritage. Et si les deux dragons luttèrent longtemps, c’est que tu tiens depuis longtemps le royaume que tu as pris. Et si le blanc a brûlé le roux, c’est qu’Uter Pendragon, le fils du roi, te fera brûler toi-même. Dans trois jours il débarquera au port de Winchester.
À ces mots le roi fut très effrayé. Il s’empressa d’envoyer une armée à Winchester. Mais lorsque ses gens virent les gonfanons d’Uter Pendragon sur la nef qui l’amenait, ils s’empressèrent de le reconnaître pour leur droit seigneur, de sorte que Vortiger n’eut que le temps de gagner un de ses châteaux avec un petit nombre de serviteurs. Il résista là quelque temps ; mais, en donnant l’assaut, Uter Pendragon mit le feu à la forteresse, et Vortiger périt dans les flammes. Ainsi en soit-il de tous les déloyaux.
Le conte dit ici que Merlin s’était retiré dans la forêt de Northumberland. Or, le roi Uter Pendragon, à qui l’on narra les merveilles qu’il avait faites, eut naturellement grand désir de le voir : aussi envoya-t-il des messagers par toute la terre à la recherche du devin.
Un jour qu’ils se reposaient dans une ville du Northumberland, ils virent venir à eux un bûcheron portant une grande cognée sur l’épaule, les cheveux hirsutes, la barbe longue, vêtu d’une courte blouse déchirée, bref assez semblable à un homme sauvage, qui leur dit :
— Vous ne faites guère la besogne de votre seigneur.
— De quoi se mêle ce vilain !
— Si j’étais chargé de chercher Merlin, reprit le bûcheron, je l’aurais plus tôt trouvé que vous. Sachez qu’il m’a commandé de vous dire que jamais personne ne l’amènera, à moins que votre roi ne vienne lui-même le quérir dans la forêt.
Là-dessus, l’homme leur tourna le dos et disparut, bien avant que les messagers fussent revenus de leur surprise.
Ils retournèrent en grande hâte à la cour et contèrent au roi ce que le vilain leur avait dit.
« J’irai donc chercher le devin », décida Uter Pendragon. Ainsi vint-il avec eux dans la forêt de Northumberland. Elle était grande, haute et délicieuse à y errer. Le roi et ses gens chevauchèrent longtemps à travers feuilles et buissons. Enfin ils parvinrent à une clairière où un pauvre berger contrefait gardait un troupeau de moutons.
— Qui es-tu ? lui demandèrent-ils.
— Je suis à un homme qui m’a dit qu’un roi le viendrait aujourd’hui chercher au bois. Et, si le roi venait, je saurais bien le mener à celui qu’il va quérant.
— Et ne nous pourrais-tu conduire à lui ?
— Nenni, répondit le berger, ni pour or ni pour argent, car on ne le trouve que lorsque lui-même, il y consent.
— Je suis le roi, dit Uter Pendragon.
— Et moi, je suis Merlin, dit le berger.
Le roi demanda à ses compagnons s’ils reconnaissaient Merlin, bien qu’ils ne l’eussent pas vu depuis longtemps. Pour toute réponse, ils se mirent à rire ; mais, dans le même instant, ils trouvèrent devant eux le jeune enfant qui avait expliqué au roi Vortiger la signification du combat des dragons. Et ainsi l’on connut que Merlin avait le pouvoir de prendre telle semblance qui lui plût.
Le roi lui fit de grandes amitiés et voulut l’emmener à sa cour ; mais il refusa pour ce qu’il savait bien que les barons seraient tôt jaloux de son crédit : car il était très sage. Pourtant il assura le roi qu’il l’aimait tendrement et qu’il veillerait toujours sur son honneur et ses intérêts. En effet, grâce à lui, Uter vainquit les Saines, païens très méchants qui ne croyaient pas à la Trinité ni à Jésus Christ qui pour nous souffrit. Après la bataille, on enterra les corps des chrétiens, et Merlin fit venir d’Irlande, par son art, certaines longues et grosses pierres que nul homme n’aurait pu soulever par force ni par engin, et qu’il dressa parce qu’elles étaient plus belles droites que gisant. Ainsi fut fait le cimetière de Salisbury que l’on voit encore et que l’on verra tant que le monde durera.
Après sa victoire, le roi fit annoncer dans tout son royaume qu’il tiendrait régulièrement sa cour à Carduel en Galles, tous les ans, à la Noël, à la Pentecôte et à la Toussaint, et que ses barons étaient invités à s’y rendre sans autre avertissement.
Il y vint ainsi une grande quantité de dames, de chevaliers et de demoiselles, et le roi y remarqua Ygerne, la femme du duc Hoël de Tintagel. Il n’en fit d’abord nul semblant, si ce n’est qu’il la regarda plus longtemps que les autres ; mais elle s’en aperçut bien. Comme elle était aussi fidèle que belle, elle garda du mieux qu’elle put de paraître devant lui. Mais le roi envoya des joyaux en présent à toutes les dames afin d’avoir prétexte à lui en donner, de manière qu’elle ne put les refuser. Enfin, quand la cour se sépara, il accompagna le duc de Tintagel et trouva moyen de murmurer à Ygerne qu’elle emportait son cœur ; elle feignit de n’avoir pas entendu.
Aux cours suivantes, le roi ne fut pas plus heureux. Durant un an, il souffrit : quand il était loin de la duchesse, il était triste à mourir ; quand il la voyait, sa douleur s’allégeait un peu ; mais il lui semblait qu’il ne pourrait vivre s’il n’avait réconfort d’amour.
— Sire, lui dit Ulfin, un de ses familiers, vous êtes bien naïf quand vous pensez mourir pour le désir d’une femme. Moi qui suis un pauvre homme au prix de vous, si j’aimais comme vous faites, je ne songerais pas à trépasser : qui entendit jamais parler d’une femme qui se put défendre si elle était bien priée et honorée de beaux joyaux ? Laissez-moi faire.
Et il commença de porter à la duchesse maints présents magnifiques de par le roi. Mais elle se défendait d’en rien prendre, si bien qu’un jour, il lui dit :
— Dame, ces joyaux que vous refusez sont peu de chose, quand tous les biens du royaume de Logres sont à votre volonté et tous les corps de ses habitants à votre plaisir.
— Comment ? fit-elle.
— Parce que vous avez le cœur de celui à qui tous les autres obéissent.
— De quel cœur parlez-vous ?
— De celui du roi.
Ygerne leva la main et se signa.
— Dieu ! que le roi est traître de faire semblant d’aimer mon seigneur le duc et moi, et cependant de me vouloir honnir ! Garde-toi de me redire de telles paroles ou j’avertirai le duc et il te fera mourir.
— Ce serait mon honneur que de mourir pour mon roi, répondit Ulfin. Dame, pour Dieu, ayez merci du roi et de vous-même, sinon il adviendra grand mal de cela : ni vous ni le duc ne vous pourriez défendre contre sa volonté.
— S’il plaît à Dieu, répliqua Ygerne en pleurant, je n’irai plus jamais en lieu où il me puisse voir.
Ainsi fit-elle, tant qu’elle le put. Mais, le onzième jour après la Pentecôte, le roi prit le duc par la main et le fit asseoir à table auprès de lui ; puis il lui dit, en lui montrant une coupe d’or :
— Beau sire, mandez à Ygerne votre femme qu’elle accepte cette coupe que je lui envoie pleine de bon vin, et qu’elle la vide pour l’amour de moi.
— Sire, grand merci ! répondit le duc qui ne pensait pas à mal.
Et l’un de ses chevaliers, nommé Bretel, se rendit par son ordre en la chambre où Ygerne mangeait avec les autres dames et, s’agenouillant devant la duchesse, il lui fit le message de son seigneur. Elle rougit ; pourtant, n’osant refuser, elle but et voulut renvoyer la coupe.
— Madame, lui dit Bretel, messire a commandé que vous là gardiez : le roi l’en a prié.
Puis il revint au roi et lui rendit grâce de la part de la duchesse, qui pourtant n’avait sonné mot de remerciement.
Le soir, lorsque le duc rentra à son hôtel, il trouva Ygerne qui pleurait. Étonné, il la prit dans ses bras.
— Ha ! dit-elle, je voudrais être morte !
— Dame, pourquoi ?
— Je ne vous le célerai point, car il n’est rien que je chérisse comme vous. Le roi dit qu’il m’aime, et toutes ces fêtes, il ne les donne que pour l’amour de moi. Pourtant, des présents qu’il m’a envoyés, je n’en ai accepté aucun, hormis cette coupe que vous m’avez fait prendre. Je vous prie et requiers comme mon seigneur de me ramener à Tintagel.
En entendant cela, le duc irrité manda sur-le-champ à ses chevaliers de se préparer sans bruit et de quitter la ville dans la nuit même, quitte à laisser tout leur bagage, qui les suivrait le lendemain.
Au matin, le roi apprit le départ d’Ygerne à grand chagrin. Il réunit ses barons en conseil et se plaignit amèrement de l’insulte que lui faisait son vassal. Il fut décidé qu’on enverrait au duc deux prud’hommes chargés de lui remontrer son insolence et de l’inviter à revenir à la cour. Mais le duc s’y refusa, disant seulement que le roi lui avait forfait. Aussitôt Uter Pendragon requit ses barons de l’aider à venger son honneur et à punir la folie de son homme lige. De son côté, le duc avait révélé aux siens la honte que le roi voulait lui infliger, et ils étaient venus s’enfermer avec leur seigneur dans le plus fort de ses châteaux. La place était si bien défendue, qu’Uter Pendragon ne put s’en emparer d’assaut. D’ailleurs, il apprit qu’Ygerne ne s’y trouvait pas : car elle était demeurée à Tintagel sous la garde de quelques chevaliers dévoués. Que faire ? Lever le siège, il n’y fallait pas songer : ses barons n’eussent pas compris qu’il renonçât à saisir le rebelle… Un jour que le roi se lamentait sous sa tente, Ulfin lui dit :
— Sire, que ne mandez-vous Merlin ?
— Hélas ! répondit le roi, il sait bien que j’ai perdu le boire et le manger, et le dormir, et le repos, et qu’il me faudra mourir d’amour. Pourtant il ne vient pas. Sans doute ne me pardonne-t-il point de vouloir prendre la femme de mon homme lige ; est-ce ma faute, pourtant, si mon cœur ne peut s’arracher d’Ygerne ?
Comme il disait ces mots, Merlin lui-même entra dans la tente. Le roi, plus content qu’on ne saurait dire, le prit dans ses bras et l’accola très doucement.
— Doux ami, dit-il, jamais je ne souhaitai la venue de nul homme autant que la vôtre. Vous savez bien ce que mon cœur désire, puisque je ne vous pourrais mentir que vous ne le connussiez aussitôt.
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The end
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