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LA MORT D’ARTUS
Sachez qu’à la cour du roi Artus, Lancelot tint longtemps le serment de chasteté qu’il avait fait au prud’homme qui l’avait confessé durant la quête du Saint Graal. Mais l’Ennemi l’attaquait chaque jour par les yeux et les douces paroles de la reine au corps gent et le frappait si fort qu’un jour il chancela et quitta la droite voie : aussi bien, quoiqu’elle eût alors près de soixante-dix ans, la reine Guenièvre était encore si belle qu’on n’eût pas trouvé sa pareille au monde. Et Lancelot s’était jusque-là conduit avec assez de prudence pour que personne ne s’aperçût de son fol amour ; mais, il se fut renflammé pour elle, il brûla si fort qu’il ne sut plus s’en cacher aussi bien que naguère : de façon qu’Agravain, le frère de monseigneur Gauvain, surprit le secret. Dont il fut très content, ce félon, non point qu’il espérât de venger la honte du roi son oncle, mais parce qu’il comptait causer quelque dommage à Lancelot, qu’il n’avait jamais aimé clairement.
Or, les aventures merveilleuses de la Bretagne étaient achevées ; pourtant le roi Artus ne voulait point que ses chevaliers s’amollissent et laissassent de porter les armes : aussi fit-il crier par ses hérauts qu’un tournoi aurait lieu dans la plaine de Winchester. Lancelot souhaita de s’y rendre sans qu’on le sût : feignant d’être malade, il laissa Hector, Lionel et sa parenté partir sans lui. Si bien qu’Agravain crut qu’il demeurait afin de voir la reine en toute liberté.
— Sire, vint-il dire au roi, si je pensais ne vous chagriner point, je vous apprendrais quelque chose qui vous sauverait de la honte
— La honte ? C’est donc une chose telle que ma honte y puisse être ?
— Sire, sachez que madame la reine et Lancelot s’aiment de fol amour. Et comme ils ne peuvent se rencontrer à leur volonté quand vous êtes là, Lancelot annonce qu’il n’ira pas au tournoi et y envoie ceux de sa maison : de la sorte, cette nuit même ou demain, il pourra voir madame tout à loisir.
— Beau neveu, ne dites pas de telles paroles, car je ne vous crois point : Lancelot ne pense pas à cela.
— Comment, sire, c’est là tout ? Au moins, faites-les épier : ainsi connaîtrez-vous la vérité.
— Agissez à votre guise ; je ne vous empêcherai pas.
— Sire, je n’en demande pas davantage.
Malgré qu’il en eût, le roi songea, cette nuit-là, à ce que lui avait dit Agravain ; et certes il ne s’en tourmenta guère dans son cœur, car il ne croyait pas que ce fût vrai ; pourtant, au matin, quand la reine vint lui déclarer qu’elle irait volontiers avec lui à Winchester parce qu’elle avait ouï dire qu’on y verrait de grandes chevaleries, il ne le voulut point et lui commanda de rester : car ainsi comptait-il vérifier les propos d’Agravain.
Or, dès qu’il connut le départ du roi, Lancelot fut prendre congé de sa dame ; puis il fit tout préparer par son écuyer, et il se mit en route secrètement, à la tombée du jour.
Il chevaucha toute la nuit à grande hâte, parce qu’il craignait d’arriver en retard aux joutes, si bien qu’au matin il atteignit au village où le roi Artus avait couché et où il se trouvait encore. Lancelot portait des armes déguisées, mais son écuyer menait en main un très beau destrier, taché comme une pie, blanc comme fleur des prés d’un côté, plus rouge que braise de l’autre. Et le roi, qui était justement
à la fenêtre en compagnie de Giflet fils de Do, reconnut le cheval d’abord : c’était lui-même, en effet, qui en avait fait don à Lancelot.
— Giflet, dit-il, voyez donc Lancelot qui nous mandait hier qu’il était malade ! Sans doute se propose-t-il d’aller au tournoi secrètement : c’est pourquoi il ne chemine que de nuit. Puisqu’il se veut cacher, gardons de dire à personne que nous l’avons reconnu.
Lancelot s’hébergea chez un riche vavasseur, nommé le sire d’Escalot, dont les deux fils étaient chevaliers depuis peu. Et, en entrant dans la salle, il avisa leurs écus qui étaient vermeils et sans emblèmes, car telle était la coutume en ce temps : tout nouveau chevalier portait durant une année un écu peint d’une seule couleur ; s’ faisait autrement, c’était contre l’ordre de chevalerie.
— Sire, dit Lancelot à son hôte, je vous prie par amour et courtoisie de me prêter un de ces écus avec le haubert et l’armure du cheval. Car, si je portais les miens au tournoi de Winchester, il se pourrait que je fusse plus tôt reconnu que je ne voudrais.
— Sire chevalier, répondit le vavasseur, justement mon fils aîné est malade et ne pourra se rendre à l’assemblée. Prenez ses armes en échange des vôtres si le cœur vous en dit. Or le vavasseur avait une fille, nommée Passerose, qui était la demoiselle la plus curieuse du monde, et sachez que tant plus elle regardait Lancelot, tant plus elle le trouvait beau et le jugeait prud’homme. Durant qu’il causait avec son père, elle s’approcha de l’écuyer et lui demanda le nom de son seigneur. Le valet ne l’éconduisit pas tout à fait : elle était si avenante que toute dureté envers elle eût semblé une vilenie.
— Demoiselle, lui répondit-il, sachez que messire est le meilleur chevalier du siècle : c’est tout ce que je puis vous apprendre sans lui désobéir.
— C’est assez, valet : me voilà satisfaite.
Et aussitôt elle fut s’agenouiller devant Lancelot.
— Gentilhomme, par ce que vous aimez le plus au monde, octroyez-moi un don !
— Ha, demoiselle, levez-vous ! Il n’est rien que je ne fasse pour vous.
— Cent mille mercis, sire ! Je vous requiers donc de porter ma manche à votre heaume ou à votre lance en guise de pennon, et de faire beaucoup d’armes pour l’amour de moi. Et sachez que vous êtes le premier chevalier à qui j’aie réclamé un don ; je ne l’eusse pas fait, ne fût la grande valeur qui est en vous.
Lancelot fut dolent de cette demande, car il savait bien que, si jamais la reine apprenait cela, elle lui en saurait mauvais gré. Toutefois, il lui fallait tenir sa promesse, quoi qu’il advînt : il dit a la pucelle qu’il porterait sa manche. Et elle lui fit, ainsi que son père et son frère, très belle chère tout le jour.
À la nuit tombante, il partit en compagnie du fils cadet du vavasseur, qui lui avait demandé d’aller avec lui, et tous deux chevauchèrent jusqu’à l’aube. Comme il ne voulait point s’héberger à Winchester où il eût risqué d’être reconnu, le nouveau chevalier d’Escalot le mena chez sa tante dont le manoir était à une lieue de la ville. Et là ils se reposèrent et rafraîchirent très bien. Vers le soir, les écuyers examinèrent les armes de leurs seigneurs et veillèrent que rien n’y manquat. Puis tout le monde se coucha dans de bons et riches lits et dormit jusqu’au matin.
Sitôt que Dieu eut fait lever le soleil et que le jour prit vie, Lancelot et son compagnon furent entendre la messe dans une chapelle voisine ; après quoi ils déjeunèrent très bien, car le manger du matin apporte grande santé. Et sur ces entrefaites un écuyer, qu’ils avaient envoyé à Winchester pour avoir des nouvelles, rentra au logis.
— Seigneurs, il y a grande abondance de chevaliers des deux parts, dit le valet. Mais ceux de la Table ronde se sont rangés du côté des défenseurs de la ville. En face, il y a les rois d’Écosse, de Cornouailles et de Norgalles et beaucoup de hauts hommes ; mais ils ne semblent pas aussi preux que ceux de l’autre part.
— Nous combattrons donc pour les gens du dehors, dit Lancelot au chevalier d’Escalot, car il ne serait pas à notre honneur de nous ranger parmi les plus forts.
Il vêtit ses armes et attacha la manche de Passerose à son heaume ; mais, craignant que son écuyer ne le fît reconnaître, il lui défendit de le suivre (dont le valet eut grand deuil), et il partit en compagnie du fils du vavasseur.
Lorsqu’ils arrivèrent, la prairie de Winchester était déjà toute couverte de fer-vêtus qui joutaient : Lancelot s’affermit sur ses étriers, se couvrit de son écu vermeil, baissa sa lance peinte et laissa courre son destrier pie. Le premier qu’il heurta, il le porta à terre ; puis, poussant sa pointe, car sa lance n’était point brisée, il en culbuta un second, homme et cheval à la fois, et, à voir cela, beaucoup de barons arrêtèrent de combattre pour demander quel était cet étranger portant une manche de dame à son heaume, qui venait de faire le plus beau coup de la journée. Cependant le fils du vavasseur, de son côté, s’adressait à Hector des Mares dont il fendit l’écu ; mais Hector le fit passer par-dessus la croupe de son destrier, après quoi il changea de bouclier. Et Lancelot, qui, à cause de cela, ne reconnaissait pas son frère, lui courut sus et l’abattit. Ah ! Lionel au cœur sans frein fut bien marri de ce coup-là ! Il voulut venger son cousin : et de fendre la presse, frappant comme dix hommes, arrachant les écus des bras et les heaumes des ; puis, quand il fut proche du chevalier à la manche, il prit de son écuyer une lance courte, roide et grosse, et fondit sur lui comme un émerillon. Si rude fut le choc que les deux destriers plièrent, et sachez que l’acier de Lionel traversa l’écu et le haubert, et perça la chair tendre, mais dans le même temps les sangles et le poitrail de son cheval rompaient, tant Lancelot avait appuyé son coup, si bien qu’il vola à terre, la selle entre les cuisses.
Telle fut la prouesse du chevalier à la manche et messire Gauvain la vit de la grande tour de la ville où il était auprès du roi, car son oncle lui avait défendu de prendre les armes ce jour-là : il savait bien, en effet, que Lancelot viendrait au tournoi et il craignait, si tous deux joutaient, que le vaincu ne rancune au vainqueur.
— Par mon chef, s’écria messire Gauvain, ce nouveau chevalier aux armes vermeilles, qui porte une manche de dame sur son heaume, n’est pas un des frères d’Escalot : jamais aucun d’eux ne frappa de tels coups ! Dieu m’aide ! si nous n’avions laissé Lancelot malade à Camaaloth, je jurerais que c’est lui !
Cependant le chevalier à la manche, dont le sang luisait sur le haubert, continuait de faire tant d’armes, en dépit de sa blessure, que ceux de la cité furent bientôt repoussés et battus. Et quand Lancelot vit qu’ils avaient tout perdu, il dit à son compagnon :
— Beau sire, allons-nous-en d’ici : nous n’y avons plus rien à gagner.
Car il pensait bien que plusieurs barons de la maison du roi Artus tâcheraient de le reconnaître. Il se jeta dans les bois avec son compagnon et tous deux, suivis d’un seul écuyer, car l’autre avait été tué par un maladroit, retournèrent chez la tante du chevalier d’Escalot. Là, Lancelot demeura plus de six semaines couché, tant sa blessure était grande et dangereuse. Mais le conte suivra ce propos quand il en sera temps ; maintenant il va deviser du roi Artus et de monseigneur Gauvain.
Le tournoi terminé, messire Gauvain s’était fait amener son cheval et il était allé à la recherche de l’étranger ; mais il ne put le trouver.
Et, cette nuit-là, les compagnons de la Table ronde parlèrent beaucoup du nouveau chevalier qui avait tout vaincu.
— Par ma foi, j’ignore son nom ! s’écria Galegantin le Gallois. Mais ce que je sais, c’est qu’il partit du tournoi si mal en point et si sanglant de la blessure que lui avait faite Lionel, qu’on eût bien pu le suivre à la trace.
Le lendemain, le roi Artus quitta Winchester avec ses barons, et il alla coucher au lieu où il avait naguère reconnu Lancelot. Il s’hébergea au château ; mais messire Gauvain avec ses frères et ses gens descendit chez le vavasseur d’Escalot. Et, comme il y resta pour souper au lieu d’aller manger avec le roi, il fut servi par Passerose : car sachez qu’en ce temps-là les chevaliers errants étaient toujours servis par quelque gentille femme, s’il en était au logis, et qui jamais ne s’asseyait à table devant qu’ils eussent achevé de manger ; telle était la coutume au royaume de Logres. Or la demoiselle d’Escalot était l’une des plus belles pucelles et des mieux faites du siècle : les cheveux plus luisants qu’un hanap d’or, tressés avec des galons d’or et de soie, la chair aussi blanche et tendre que la neige qui tombe, les yeux brillants comme ceux d’un faucon de montagne, mais riants ; de sa beauté, la salle était tout illuminée ! Et messire Gauvain la regardait avec tant de plaisir qu’il oubliait presque de souper.
— Sire, lui demanda-t-elle, le tournoi a-t-il été bon ? Qui en a mérité le prix ?
— Demoiselle, c’est un chevalier nouveau dont je souhaiterais d’avoir la prouesse, le plus prud’homme que j’aie vu depuis longtemps. Mais tant y a que je ne sais comment il se nomme.
— Quelles armes portait-il ?
— Rouges, et sur son heaume une manche de dame ou de demoiselle. Si j’étais femme, je voudrais que cette manche eût été mienne, et que celui qui la porte m’aimât d’amour ; jamais on ne vit de manche mieux employée !
Après souper, le sire d’Escalot mena ses hôtes s’ébattre au verger qui était derrière la maison. Là, messire Gauvain le fit asseoir à sa droite, entre lui et Gaheriet, et Passerose à sa gauche ; et Gaheriet, qui voyait bien que son frère souhaitait de parler seul à seule à la pucelle, prit le vavasseur à part, de manière que messire Gauvain mit en paroles la belle et ne tarda guère à la requérir d’amour.
— Ha, messire Gauvain, ne vous moquez pas de moi ! répondit-elle ; vous êtes un trop haut et riche homme pour aimer une pauvre demoiselle comme je suis. Et, d’ailleurs, m’aimassiez-vous au point que le cœur vous en crevât, ce serait peine perdue, car j’ai donné le mien à un chevalier ; dès que je le vis, mon âme s’enfuit vers lui, et, par Dieu ! il n’est pas moins vaillant ni moins prisé que vous : c’est l’un des plus prud’hommes du monde !
Messire Gauvain fut très chagriné de se voir si fermement éconduit.
— Par courtoisie, demoiselle, faites que l’on puisse savoir s’il est meilleur que moi aux armes. Et, du moins, dites-moi son nom.
— Sire, pensez-vous que je risquerai de faire mourir l’un des deux meilleurs chevaliers du siècle en vous laissant combattre corps à corps ? Quant à son nom, je ne le sais point, mais vous pourrez voir son écu, car il est pendu dans la chambre où vous coucherez.
Aussitôt messire Gauvain se leva et, prenant Passerose par la main, il rentra au logis, suivi des autres, qui s’étaient mis debout en même temps que lui, par déférence. Et, dès qu’il eut jeté les yeux sur l’écu pendu à la muraille de sa chambre, il reconnut que c’était celui de Lancelot. Aussi dormit-il peu, tant il pensait aux amours de son ami. « J’aurais cru, se disait-il, que Lancelot eût mis son cœur en quelque lieu plus haut. Mais on ne peut le blâmer d’aimer cette demoiselle, car elle est si belle et avenante que le cœur le plus noble est avec elle bien employé. »
Au matin, quand le roi lui eut mandé qu’il était temps de partir, il alla prendre congé du vavasseur, puis il vint trouver la pucelle.
— Demoiselle, ne vous souciez de rien que je vous aie dit hier. Celui que vous aimez est meilleur chevalier que moi et beaucoup plus beau et avenant, et, si j’avais pensé que ce fût lui, certes je n’eusse point entrepris de vous parler d’amour, quoique vous soyez la demoiselle dont je préférerais d’ aimé. Pour Dieu, si j’ai dit quelque chose qui vous déplaise, je vous prie de me le pardonner et de ne parler de rien à votre ami ! D’ aimée de lui, vous valez davantage. Il s’est toujours si bien celé à tout le monde que nul n’a jamais pu connaître le nom de sa dame.
— Cela vaut mieux, sire : amour découvert ne peut monter à grand prix.
— Demoiselle, je vous recommande à Dieu. Saluez de par moi votre ami, car je pense que vous le verrez avant longtemps.
Là-dessus, il descendit dans la rue avec ses gens et rejoignit le roi son oncle.
Tout en cheminant, il lui demanda s’il savait le nom du prud’homme qui avait vaincu à Winchester.
— Gauvain, beau neveu, répondit le roi, je l’ai deviné, et vous auriez bien dû le aux merveilles d’armes qu’il fit, car nul, hors lui, n’aurait pu tant faire. Nommez-le : je verrai si vous dites vrai.
— C’est Lancelot du Lac.
— Oui, et sachez qu’il est venu secrètement parce qu’il ne voulait pas que personne refusât de jouter avec lui, le connaissant. Et si j’en eusse cru Agravain, je l’aurais fait tuer. Votre frère vint me demander, l’autre jour, comment j’avais le cœur de tenir Lancelot auprès de moi, qui aimait ma femme de fol amour et l’avait connue charnellement. Il voulait me faire accroire que Lancelot refusait d’aller au tournoi afin de voir la reine seul à seule tandis que je serais à Winchester. Et en effet, si Lancelot aimait la reine, il n’aurait pas quitté Camaaloth ! D’ailleurs, fût-il épris d’elle, je ne puis croire qu’il me ferait une si grande déloyauté que de me honnir : dans un cœur où gît tant de prouesse la trahison ne peut entrer, ou bien c’est la plus grande diablerie du monde !
— Certes, sire, jamais Lancelot n’aima la reine de fol amour ! Personne n’ignore qu’il a eu pour amie la fille du roi Pellès, dont est né Galaad, le bon chevalier qui a mis fin aux aventures du Saint Graal. Et je sais qu’à cette heure il est épris de l’une des plus belles demoiselles du royaume de Logres, et elle de lui.
À ces mots le roi Artus se mit à rire et il requit plusieurs fois son neveu de lui apprendre le nom de cette demoiselle. Messire Gauvain s’en défendit quelque temps, mais enfin il confessa que c’était Passerose, la fille du vavasseur d’Escalot.
— Hier, ajouta-t-il, à cause de sa grande beauté, je la priai d’amour ; mais elle m’éconduisit très bien, disant que son cœur était à Lancelot.
Et il conta ce qui s’était passé chez le vavasseur. Ainsi causant de ces choses et de beaucoup d’autres, le roi et messire Gauvain arrivèrent à Gamaaloth.
Après le souper, la reine Guenièvre les tira tous les deux dans l’embrasure d’une fenêtre et leur demanda s’ils savaient le nom du chevalier qui avait vaincu au tournoi.
— Dame, répondit messire Gauvain, c’est peut-être un étranger. Il avait un écu vermeil comme un nouveau chevalier et sur son heaume une manche de dame ou de demoiselle.
— Lancelot n’était donc pas au tournoi ? Je sais pourtant qu’il y est allé en secret.
— Dame, s’il y est venu, il faut qu’il ait vaincu. Et le chevalier à la manche, c’était donc lui.
— Que dites-vous, beau neveu ! Lancelot n’e’st pas si attaché à aucune dame ou demoiselle qu’il en porte l’enseigne à son heaume !
Là-dessus, le roi commença de mener grande joie.
— Dame, s’écria-t-il, sachez que le vainqueur du tournoi, c’est Lancelot ! À cette heure, sans doute séjourne-t-il à Escalot auprès d’une demoiselle qu’il aime d’amour et qui est des plus belles du monde. Beau neveu, répétez ce que vous m’avez dit.
— Mais de quelle façon était l’écu que vous vîtes dans la chambre ? demanda la reine quand messire Gauvain eut achevé.
— Dame, il était blanc à deux lions d’azur couronnés.
— C’est bien l’écu que Lancelot emporta !
Elle causa quelques moments encore avec le roi et monseigneur Gauvain, puis elle se leva et se retira dans sa chambre où, dolente comme jamais femme ne le fut davantage, elle se mit à pleurer. « Dieu, pensait-elle, comme il m’a trompée vilainement, celui en qui je croyais que fût toute loyauté ! Ha, je me vengerai de lui et de la demoiselle si je puis ! » Toute la nuit les larmes coulèrent sur son clair visage ; enfin, au matin, elle manda Lionel et l’interrogea.
— Lionel, -vous allé au tournoi ?
— Oui, dame.
— Et y avez-vous vu votre cousin ?
— Nenni, car il n’y est pas venu. Il nous aurait parlé !
— Sachez pourtant qu’il y est allé. C’est lui qui a vaincu : il avait des armes rouges et sur son heaume une manche de dame ou de demoiselle.
— Sauve votre grâce, je ne le voudrais pour rien au monde, car celui que vous dites quitta le tournoi navré d’une blessure que je lui fis au côté.
— Maudite soit l’heure où vous avez failli à l’occire ! Ha, jamais je n’aurais pensé qu’il fît ce qu’il a fait ! À cette heure, il est à Escalot auprès d’une demoiselle qu’il aime d’amour et qui sans doute l’aura surpris par quelque philtre ou charme. Nous pouvons bien dire que nous l’avons perdu, moi et vous, car elle l’a si bien arrangé qu’il ne pourrait s’éloigner d’elle si il le voulait !
Et elle lui dit ce qu’elle savait.
— Dame, fit Lionel, ne croyez pas tout cela. Dieu m’aide ! je ne puis penser que Lancelot ait ainsi faussé envers vous !
— Celui qui m’a conté ces choses est le chevalier du monde le plus vrai. Et si Lancelot venait demain à la cour, je lui défendrais de mettre le pied chez moi.
— Je vous dis, dame, que jamais messire ne fit ce dont vous l’accusez.
— Ha, la preuve de son méfait est trop sûre ! Sachez que jamais, tant que je vivrai, je ne laisserai Lancelot du Lac en paix !
— Dame, puis donc que vous vous êtes si fort éprise de haine et de félonie envers notre seigneur et cousin, nous, les siens, nous n’avons plus rien à faire ici. Et c’est pourquoi je prends congé de vous. Demain matin, nous partirons en quête de monseigneur Lancelot, et, quand nous l’aurons trouvé, nous nous en irons avec lui dans la Petite Bretagne, notre pays, auprès de nos hommes que nous n’avons pas vus depuis longtemps. Là, s’il plaît à Dieu, nous nous tiendrons en joie, car sachez-le, dame : nous n’eussions pas demeuré ici comme nous avons fait, si ce n’eût été pour l’amour de notre seigneur ; et lui-, depuis la quête du Saint Graal, n’y est resté que pour vous, qu’il a plus loyalement aimée que jamais chevalier n’aima son amie.
À ces mots, les larmes montèrent aux yeux de la reine. Mais Lionel était déjà sorti. Il alla conter à Hector des Mares ce qu’elle lui avait dit, et tous deux maudirent l’heure où Lancelot avait connu la reine Guenièvre. Puis ils furent prendre congé du roi, qui le leur donna à regret, et dès le lendemain tout le lignage du roi Ban de Benoïc et du roi Bohor de Gannes quitta la cour. Mais le conte laisse à cet endroit de parler d’eux et retourne à Lancelot qui gisait, blessé, chez la tante du chevalier d’Escalot.
Aussitôt après le départ de messire Gauvain, Passerose s’était rendue auprès de lui, au manoir de sa tante, et, quand elle vit sa plaie si profonde et dangereuse, elle ne sut que devenir. Un mois, Lancelot demeura entre la vie et la mort. Enfin il commença de se sentir mieux et bientôt il retrouva toute sa beauté : tant que la pucelle, qui le veillait jour et nuit, n’y put bientôt plus durer.
Un jour, elle vint à lui, aussi bien atournée qu’elle avait pu.
— Sire, dit-elle, ne serait-il pas bien vilain le chevalier que je prierais d’amour et qui me refuserait ?
— Demoiselle, il le serait s’il avait le cœur libre ; mais, sinon, nul ne devrait le blâmer de vous éconduire. Et je vous dis cela pour moi, car, si vous étiez telle que vous fussiez éprise de moi et que je fusse mon maître comme le sont d’eux-mêmes maints chevaliers, certes je me tiendrais pour heureux : je n’ai jamais vu une demoiselle plus aimable que vous.
— Comment, sire ? Ne pouvez-vous disposer de votre cœur à votre volonté ?
— J’en fais bien mon vouloir, demoiselle, puisqu’il est où je veux qu’il soit. Et en nul lieu il ne pourrait être mieux placé qu’en celui où je l’ai mis. À Dieu ne plaise qu’il s’en échappe : je ne saurais plus vivre un seul jour !
— Las, sire, c’est assez ! Que ne m’avez-vous parlé moins ouvertement ! Vous m’eussiez mise en une langueur douce encore, et l’espérance m’eût laissé quelque joie. Sachez que, du jour que je vous vis, je vous aimai plus que femme ne fit jamais. Je ne puis plus boire, ni manger, ni dormir, ni reposer ; je ne sais plus que souffrir nuit et jour. C’est par la mort seulement que mon cœur s’arrachera de vous !
Là-dessus, elle fut trouver son frère et lui confia qu’elle aimait le blessé à en trépasser.
— Sœur, lui dit-il tout dolent, encore que vous soyez une des pucelles les plus belles du monde, il faut que vous mettiez votre cœur plus bas, car vous ne pourriez cueillir le fruit d’un si haut arbre.
Mais elle fut se coucher dans son lit, dont elle ne sortit que morte, comme le conte en devisera plus loin.
Or, il est dit en cette partie qu’en quittant Camaaloth, Hector et Lionel allèrent droit à Escalot où ils pensaient avoir des nouvelles de leur seigneur. Le vavasseur les hébergea et, quand ils entrèrent dans la chambre où était pendu l’écu de Lancelot, ils le reconnurent très bien : c’était le dernier qu’on lui eût fait faire.
— Bel hôte, dit Lionel, je vous conjure par ce que vous aimez le mieux de nous apprendre où se trouve présentement le chevalier qui laissa céans cet écu. Et si vous ne voulez nous le dire pour nos prières, assurez-vous que nous vous combattrons et nuirons autant que nous pourrons.
— Si c’est pour son bien que vous le cherchez, je vous enseignerai où il est. Autrement, nulle menace ne m’y contraindra.
— Par tout ce que je tiens de Dieu, je vous jure que nous sommes ceux qui l’aiment le plus au monde !
Alors le vavasseur leur apprit qu’il était chez sa sœur, non loin de Winchester. Et le lendemain il leur donna pour les conduire son fils aîné, de manière que le soir même ils arrivèrent au manoir de la dame.
Quand il les vit entrer dans la cour, ne demandez pas si Lancelot fut joyeux ! Il courut les accoler, car il pouvait marcher assez bien, mais non pas encore chevaucher. Et ils lui demandèrent s’il serait bientôt rétabli.
— Prochainement, répondit-il, s’il plaît à Dieu. Mais la plaie était si profonde que j’ai été longtemps en péril de mort ; et si je puis connaître le chevalier qui me la fit et le retrouver en quelque tournoi, il sentira que mon épée est capable de trancher un haubert d’acier !
À ces mots, Hector se mit à rire et à battre des mains, et il dit à Lionel :
— On verra donc comment vous vous comporterez, car celui à qui vous aurez affaire n’est pas le plus couard du monde !
— Hélas ! beau sire, dit à son cousin Lionel tout dolent, vous étiez déguisé en nouveau chevalier, vous qui avez porté les armes durant plus de vingt-cinq ans, de sorte que je ne vous avais pas reconnu !
Lancelot répondit à Lionel que, du moment qu’il en était ainsi, il ne lui savait pas mauvais gré de la blessure qu’il avait reçue.
— Beau sire, fit alors Hector, sachez que vous m’avez fait éprouver l’acier de votre lance à un moment où je ne le désirais nullement !
Ainsi causant à grande joie du tournoi de Winchester et d’autres choses, ils demeurèrent chez la tante des deux chevaliers d’Escalot toute la semaine, tant qu’enfin Lancelot se trouva guéri. Alors il voulut regagner la cour, car Lionel n’avait pas osé lui répéter les cruelles paroles que la reine avait dites de lui. Mais le conte retourne maintenant au roi Artus.
En revenant de Tannebourg où il était allé visiter le duc de Cambenic, il s’égara avec ses chevaliers dans la foret Perdue. La nuit tombait : on commençait de dresser les tentes et pavillons, lorsqu’on entendit, au loin, sonner du cor. Sagremor le desréé avait déjà sauté à cheval ; et, au bout de peu de temps, il revint dire qu’un petit château très bien crénelé et clos de bons murs, hauts et épais, se dressait à quelque distance. En effet, le roi et ses gens furent émerveillés de la beauté de la forteresse. Le pont était baissé, la porte grande ouverte ; dans la cour brillaient mille torches et cierges, et il n’y avait pas un mur qui ne fût tendu de soie : jamais aucune église ne fut pareillement encourtinée. La dame du château attendait dans la salle, entourée de ses chevaliers et de ses demoiselles qui étaient vêtus à merveille. Et au moment que le roi entra, tous et toutes crièrent d’une seule voix :
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