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GALEHAUT
SIRE DES ÎLES LOINTAINES
Le roi Artus séjournait tour à tour dans ses bonnes villes, menant sage vie entre la reine et la dame de Malehaut, qui étaient toujours ensemble (car amour les tenait liées de court), honorant ses chevaliers, donnant tout ce qu’il pouvait et bien accompagné de barons, de valets, d’écuyers et de sergents qui conduisaient ses sommiers chargés de riches draps, de robes, d’armes, d’écuelles, de hanaps, de cuillers, de pots d’argent et de tout ce qui convient à des prud’hommes. Il faisait beau temps et l’été était bon et doux, car il avait plu longuement ; sur toute la terre le soleil resplendissait, et la rose fleurissait, le loriot chantait avec le merle et la pie, toute chose vivante avait recouvré beauté, force et vertu, si bien que chacun en avait le cœur gai. Au matin, les chevaliers et les dames se paraient de robes parfumées en satin, drap d’outremer ou soie brochée, puis ils allaient s’enjouer au bois : alors on décousait les grandes manches flottantes que les pucelles savaient bien recoudre, pour le retour, avec le fil qu’elles emportaient dans leurs aumônières ; on se baignait aux fontaines les mains, les yeux, le visage ; on chantait des chansons nouvelles :
Hier, je sortis d’Angers : Ah ! que l’air était léger ! Je trouvai dame au cœur gai, Au corps bien joli, Belle et blonde, je le sais, Qui chantait ainsi :
« Amour, amour, amour, Me démène, démène, Tout ainsi démène Mon cœuret joli.
« Ah ! celui qui m’épousa Soit de Dieu honni ! Jamais mon cœur n’aimera Ce vilain failli !
Amour, amour, amour, Me démène, démène, Tout ainsi démène Mon cœuret joli.
« Dieu ! pourquoi demeure tant Mon beau doux ami Que j’aime si joliment ? Mon cœur y ai mis.
Amour, amour, amour, Me démène, démène, Tout ainsi démène Mon cœuret joli. »
La dame cria plus haut : « Certes aucun bien ne vaut Celui d’aimer de cœur beau Dame son ami. Aussi ferai-je le saut Et j’irai à lui.
Amour, amour, amour, Me démène, démène, Tout ainsi démène Mon cœuret joli. »
Ah ! que de plaisirs ! Au soir, en rentrant au logis, les dames et les chevaliers chantaient encore des sonnets.
Étoilette, je te vois, Que la lune attire à soi ; Nicolette est avec toi : Notre Sire veut l’avoir Pour la lumière du soir…
Que ne suis-je auprès de toi ! Ah ! si j’étais fils de roi, Nicolette, Nicolette, Je te baiserais étroit !
La reine Guenièvre, cependant, toujours songeait à monseigneur Lancelot.
Un jour, à Carduel, que le roi était assis à son haut manger entre ses barons, il tomba tout à coup dans une rêverie profonde, la main appuyée sur un couteau dont la lame pliait sans qu’il s’en aperçût, et bientôt des larmes lui coulèrent le long du visage, de sorte qu’il n’y avait personne dans la salle qui ne fût ébahi de le voir ainsi. Au bout d’un moment, messire Gauvain dit à Keu le sénéchal :
— Que faire ? Je crains que, si nous le tirons de son penser, il ne nous en sache mauvais gré. Il me faut pourtant l’en ôter, doive-t-il m’en vouloir à jamais.
Il allait s’avancer lorsque Keu l’arrêta par le bras :
— Sire, attendez, dit-il.
Et avisant un cor qui était pendu à un de cerf, il l’emboucha et en sonna à faire trembler toute la salle et jusqu’aux chambres de la reine. Le roi tressaillit légèrement.
— Qu’est-ce ?
— C’est, lui dit messire Gauvain, que vous êtes perdu en votre penser, quand vous devriez festoyer tout ce monde qui est venu à votre cour pour se réjouir. Les larmes vous couvrent la face : ce serait une triste chose si l’on vous comparait à un enfant, vous que l’on tient pour un des hommes les plus sages qui soient.
— Gauvain, Gauvain, répondit le roi, personne ne pourrait me blâmer de mon penser, car je songe au meilleur des chevaliers, celui qui fit ma paix avec Galehaut. J’ai connu un temps où les compagnons de la Table ronde s’efforçaient de s’adjoindre tous les plus preux du monde. Mais il n’en va plus de la sorte, et c’est à votre honte !
— Sire, sachez que je ne vous ferai plus honte !
Et messire Gauvain, s’approchant de la fenêtre, leva la main vers une église dont on apercevait le clocher et s’écria de manière à être entendu de toute la salle :
— Par Dieu et par tous les saints, je n’entrerai plus dans aucune des maisons de monseigneur le roi avant que d’avoir trouvé le chevalier aux armes noires de l’assemblée de Galore ! Seigneurs, que ceux qui veulent faire la plus haute quête qui puisse être après celle du Graal s’en viennent avec moi !
Là-dessus, il sortit de la salle, et les tables commencèrent de se vider, car presque tous les chevaliers se levèrent et le suivirent. Si bien que le roi, fort courroucé, fit rappeler son neveu qui n’était pas encore parti du palais.
— Voulez-vous emmener toute ma compagnie ? lui dit-il. Me voilà réduit à tenir ma cour tout seul ! Prenez-en vingt seulement : c’est assez pour la quête d’un seul homme.
À quoi messire Gauvain consentit : il choisit monseigneur Yvain le grand, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Giflet fils de Do, Dodinel le sauvage et ceux qu’il aimait le plus. Et tandis qu’ils couraient s’armer, avant de quitter lui-même l’hôtel du roi, il fut prendre congé de la reine.
— Beau neveu, lui dit-elle en le tirant à part, je vous donnerai le moyen de retrouver celui que vous cherchez, si vous jurez sur votre foi de ne le révéler à personne.
Et quand il en eut fait le serment :
— Sachez qu’il est en compagnie de Galehaut et qu’il se nomme Lancelot du Lac.
Ayant dit, elle détourna les yeux et passa dans une autre chambre.
Arrivés à une pierre nommée le perron de Merlin, messire Gauvain et ses vingt compagnons se séparèrent pour avoir plus de chances de trouver celui qu’ils cherchaient. Ils convinrent de porter leur écu à l’envers pour se reconnaître. Et chacun tira de son côté.
Un soir, messire Gauvain parvint à l’orée d’une forêt, où, à la clarté de la lune qui commençait de luire, il découvrit une pucelle assise sous un arbre, laquelle, en le voyant, se leva et lui dit :
— Ha, sire, il y a longtemps que je vous attends !
— Dieu vous donne bonne aventure ! répliqua-t-il.
Il mit pied à terre et attacha son cheval ; puis il ôta son heaume, s’allégea de ses armes et la pria d’amour. Mais elle lui répondit qu’elle était pauvre et peu belle, et qu’elle était envoyée pour le conduire à une dame beaucoup plus avenante qu’elle. Messire Gauvain se mit à rire et, la prenant dans ses bras, il la baisa le plus doucement qu’il put, puis voulut davantage ; mais elle résista, disant encore qu’elle devait le mener à la plus belle qui fût : si bien qu’il lui promit sur sa foi de ne faire que ce qu’elle voudrait.
Après avoir un peu marché, ils parvinrent à une maison si bien entourée de chênes serrés et de buissons de ronces et d’épines que nul passant n’eût pu la découvrir. La pucelle ouvrit sans bruit une fausse poterne et fit entrer monseigneur Gauvain, puis elle lui dit :
— Sire, maintenant il convient que je vous apprenne que votre amie est la fille du roi de Norgalles : elle a juré qu’elle ne serait jamais qu’à vous, parce qu’elle vous prise comme le meilleur chevalier du monde. Mais, par ma foi, elle est fort bien gardée !
Elle prit plein poing de chandelles et mena monseigneur Gauvain dans une étable où il vit jusqu’à vingt destriers aussi grands et forts qu’on les avait pu trouver, et vingt beaux palefrois tout noirs ; puis dans une volière où elle lui montra vingt faucons sur leurs perches ; et elle lui dit que tout cela appartenait à vingt chevaliers qui toutes les nuits gardaient la pucelle ; mais durant le jour ils s’allaient divertir où ils voulaient.
— Voici, ajouta-t-elle, la chambre où ils se tiennent et dans celle qui suit dort la plus belle du monde. Faites maintenant ce que le cœur vous dira.
Là-dessus elle s’en fut, et messire Gauvain tira son épée ; puis il vint prêter l’oreille à la porte : n’entendant rien que la respiration de vingt dormeurs, il traversa légèrement, au clair de la lune, la chambre aux chevaliers, et il entra dans celle de la pucelle dont il referma l’huis.
Dessus un des plus riches lits qu’il eût jamais vus, sous une couverture d’hermine, reposait une demoiselle de grande beauté. Messire Gauvain ôta son heaume, baissa sa ventaille et commença de la baiser tout doucement, si bien qu’elle s’éveilla en se plaignant un peu, comme femme qui sommeille.
— Sainte Marie Dame ! fit-elle en le voyant.
— Taisez-vous, douce amie, au nom de ce que vous aimez le plus au monde !
— Êtes-vous un des chevaliers de mon père ?
— Belle douce amie, je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.
— Ha, fit-elle en souriant, vous m’avez causé la plus belle peur que j’aie jamais eue. Pourtant vous n’êtes pas fait d’une sorte à effrayer les pucelles.
Là-dessus, elle le baisa en le serrant dans ses bras, tout armé comme il était.
— Ôtez ce haubert, dit-elle encore : c’est un habit trop froid.
Alors il se dévêtit et se coucha ; et ils firent l’un de l’autre tout leur plaisir jusqu’à ce que le sommeil le vainquît ; et elle à son tour, qui était jeune et grasse, s’endormit dans la douceur de son ami.
Cependant le roi de Norgalles, qui s’était levé pour quelque affaire, ouvrit en revenant une petite fenêtre qui donnait dans la chambre de sa fille, et il la vit qui reposait aux bras d’un chevalier. Il courut chercher son épée ; mais en refermant la lucarne, il fit quelque bruit, de façon que messire Gauvain et la demoiselle s’éveillèrent. Le chevalier saisit ses armes que son amie l’aida à revêtir, et, comme il n’avait point son écu, il prit un échiquier en guise de bouclier.
— Savez-vous ce que vous ferez ? lui dit-elle. Voyez cette fenêtre : durant que vous sauterez, la porte tiendra bien, car elle est épaisse.
Déjà les vingt chevaliers criaient à la demoiselle d’ouvrir, tandis qu’on entendait le roi les injurier. Mais messire Gauvain craignait d’abandonner la belle au courroux de son père.
— Je n’ai garde de ce que j’ai fait, lui dit-elle, car messire le roi et madame la reine m’aiment plus qu’eux-mêmes, pour ce qu’ils n’ont plus auprès d’eux d’autre enfant que moi.
Alors messire Gauvain lui baisa les yeux et la bouche tendrement, et il sauta par la fenêtre. Dans la cour, un destrier l’attendait, que tenait la pucelle qui lui avait servi de guide.
— Sire, lui dit-elle, il faut que vous me meniez en sûreté, car tout l’or du monde ne me sauverait pas, si je restais ici.
Alors il lui dit de monter sur son palefroi et de chevaucher à ses côtés ; ce qu’elle fit. Et tous deux s’en furent, non sans que messire Gauvain occît quelques sergents qui voulaient l’arrêter.
Ils chevauchèrent tout, le reste de la nuit à travers la forêt, qui appartenait au roi de Norgalles et qu’on nommait la forêt Bleue. Au matin, ils débuchèrent dans une grande lande où ils aperçurent un chevalier en grand péril, car il était aux prises avec deux autres fer-vêtus et dix sergents ; mais il se défendait si roidement que ses assaillants n’en pouvaient venir à bout.
— Sire, dit la pucelle à monseigneur Gauvain, je crois bien que ceux-là sont de la maison du roi de Norgalles. Détournons-nous un peu afin qu’ils ne me reconnaissent pas.
— Par Dieu, demoiselle, il me faut aider ce chevalier qui est seul et qu’ils ont fort malmené.
— Certes, vous n’avez jamais rien dit dont je vous sache si bon gré. Je ne sais quel est ce chevalier, mais il est si preux que je lui donnerais mon amour volontiers.
Là-dessus, messire Gauvain heurta son cheval des éperons et reconnut en approchant Sagremor le desréé. Il renversa du premier coup l’un des deux chevaliers de Norgalles ; puis, comme un sergent haussait sa hache pour l’en frapper, il lui coupa le bras ; fendit à un autre, d’un seul revers, la tête en deux morceaux, comme une pomme ; et heurta le troisième du poitrail de son destrier. Cependant Sagremor faisait voler le chef du deuxième chevalier. Ce que voyant le reste des sergents prit du champ.
Les deux compagnons s’embrassèrent sans daigner poursuivre ces gens de pied ; après quoi ils s’en revinrent vers la pucelle qui était demeurée sous le couvert du bois afin de n’être pas reconnue.
— Qui est-ce ? demanda Sagremor.
— En nom Dieu, répondit messire Gauvain, c’est une demoiselle, belle à merveille.
— Qu’elle soit donc la bienvenue ! reprit Sagremor.
Et il se hâta de saluer la pucelle.
— Demoiselle, dit messire Gauvain, ne disiez-vous pas que vous accorderiez votre amour à ce chevalier ?
— Certes, sire !
— Dévoilez-vous donc.
— Comment ? Ne m’a-t-il pas lui-même donné son cœur ?
— Il veut vous voir auparavant, car un chevalier ne saurait aimer sans connaître ce qu’il aime.
— Sire, dit la pucelle à Sagremor, c’est donc que j’ai de vous meilleure opinion que vous de moi, car je vous donnai mon amour d’abord que je vous aperçus. Je me dévoilerai, mais vous ôterez votre heaume. Si je vous plais, vous le direz ; mais si vous n’êtes à mon gré, quitte et quitte !
— Soit ! dit Sagremor en riant.
Là-dessus, la pucelle de baisser son voile et de rire à son tour.
— Ha ! dame, s’écria Sagremor aussitôt, je veux être vôtre et me tiens pour assez payé !
— En nom Dieu, répondit la demoiselle en regardant monseigneur Gauvain, un chevalier aussi preux que vous me priait d’amour hier soir !
— Demoiselle, vous allez donc me trouver bien laid, bien noir et bien marqué des coups que j’ai reçus.
Ce disant il ôta son heaume, et elle vit qu’il avait le visage le plus bel et le plus avenant malgré les meurtrissures du combat.
— Demoiselle, que vous en semble ? demanda messire Gauvain.
— Sire, mieux encore que devant !
Là-dessus Sagremor lui donna un baiser, et elle le lui rendit très volontiers.
— Dame, dit messire Gauvain, vous n’avez pas fait trop indigne ami : c’est Sagremor le desréé, neveu de l’empereur de Constantinople et compagnon de la Table ronde.
La demoiselle fut très contente, et Sagremor et elle se mirent à se regarder ; or, tant plus ils se regardaient, tant plus ils s’aimaient. Mais le desréé avait une maladie : c’est que, lorsqu’il s’était bien échauffé à combattre, il lui fallait trouver à manger ; sinon, en se refroidissant, il enrageait tout vif de faim et s’affaiblissait jusqu’à mourir. Et, à cause de cela, Keu le sénéchal l’avait un jour surnommé Mort de Jeûne. Messire Gauvain dut faire mener en laisse par la pucelle son propre destrier et monter en croupe derrière son compagnon pour le soutenir ; mais, de la sorte, ils parvinrent à la maison d’un vavasseur, où Sagremor eut à manger et reprit toute sa force. Et, le lendemain, les deux chevaliers se remirent en route, en compagnie de la pucelle.
Le ciel était nuageux et le temps sombre ; mais on était en juillet, et l’herbe était si haute que les chevaux y entraient jusqu’à mi-jambe. Comme la demoiselle et ses compagnons traversaient un vaste pré, ils virent passer au loin, à la corne d’un bois, trois chevaliers tout armés, les écus au col, les heaumes lacés, prêts à se défendre comme à assaillir, suivis de leurs écuyers. Ils s’arrêtèrent, se montrant monseigneur Gauvain et Sagremor, et l’un d’eux ne tarda pas à se détacher et s’approcha au grand galop. Aussitôt, le desréé de s’élancer, lance sur feutre ; mais, au moment qu’il allait heurter l’inconnu, il leva son arme et tira si rudement sur le frein qu’il pensa renverser son destrier : il avait reconnu monseigneur Yvain. Celui-ci arrêta son cheval à son tour, et tous deux se firent de grandes amitiés. Keu le sénéchal et Giflet accouraient, étonnés : ils firent fête à monseigneur Gauvain et à Sagremor. Tous cinq résolurent de ne plus se séparer avant que d’avoir trouvé une aventure. Et ils continuèrent leur chemin, devisant et riant entre eux le plus gaiement du monde.
Le jour s’était peu à peu éclairci, le soleil rayonnait, chaud et vermeil, les oiselets gazouillaient doux et clair sous la feuillée, les rameaux des arbres heurtaient parfois les écus et les hauberts et les faisaient tinter à grande joie : si bien que Sagremor, qui chevauchait un peu en arrière, en causant avec sa mie qu’il tenait par le col, se prit à chanter une chanson de croisade qu’il avait apprise en son enfance. Et sachez qu’il chantait bien et plaisamment, en sorte que la pucelle l’écoutait sans mot dire et que ses compagnons, qui allaient devant, ralentirent leur allure.
Le temps nouveau, le mai, la violette, Les rossignols m’invitent à chanter, Et mon fin cœur me fait d’une amourette Le doux présent que n’ose refuser. Ah ! Dieu me laisse à tel honneur monter Que celle où j’ai mon cœur et mon penser Je tienne un jour entre mes bras, nuette, Avant que j’aille outre-mer !
— Je ne sais pas un chevalier à la cour du roi mon oncle, qui soit aussi agréable que Sagremor, dit messire Gauvain.
— Non, fit messire Yvain, ni qui soit plus preux et entreprenant.
— Attendons-les, et nous chanterons avec eux.
— Ha ! ils ont bien plus de plaisir entre eux deux qu’en notre compagnie ! s’écria Giflet.
Comme il disait ces mots, la demoiselle se prit à chanter à son tour, et il n’y avait femme en tout le pays de Logres qui si bien le fit, de manière que les compagnons l’écoutèrent volontiers, oubliant leurs gais propos et leurs rires.
Lorsque je vois l’aube venir Je ne sais rien si fort haïr : Elle fait loin de moi partir Mon ami que j’aime d’amour. Je ne hais rien tant que le jour, Ami, qui me départ de vous !
Quand je gis seulette en mon lit Et regarde alentour de mi Sans plus y trouver mon ami, Que je regrette mes amours ! Je ne hais rien tant que le jour, Ami, qui me départ de vous !
Doux ami, vous vous en irez… À Dieu soyez recommandé ! Mais qui aura de moi pitié ? Ha, mon cœur est étreint d’amour ! Je ne hais rien tant que le jour, Ami, qui me départ de vous.
Je prie tous les vrais amants D’aller cette chanson chantant Quoi qu’en disent les médisants : Tant pis pour les maris jaloux ! Je ne hais rien tant que le jour, Ami, qui me départ de vous !
Quand elle eut fini, Sagremor reprit, et cette fois Giflet chanta avec lui, et messire Yvain leur bourdonna doucement par-dessus ; puis ils se mirent tous à rire et à causer : et tel fut ce beau matin envoyé par Dieu.
Les compagnons parvinrent ainsi au bord d’un val semé de fleurs. Au milieu, l’on voyait sourdre une fontaine dont l’eau semblait fraîche comme glace et dont le mince ruisseau courait si clair sur du menu gravier qu’il brillait au soleil plus qu’une épée d’argent. Un grand pin ombrageait la source et, pour cette raison, on la nommait la fontaine du Pin.
Comme les chevaliers et la pucelle allaient entrer dans la vallée, ils virent un écuyer sortir au grand galop de la forêt voisine, traverser la prairie, appuyer contre l’arbre une liasse de lances, suspendre rapidement à une branche un écu noir semé de gouttes d’argent, et regagner à toute bride le couvert des arbres. Intrigués, ils se dissimulèrent dans le bois. Ils n’attendaient pas depuis bien longtemps, lorsque surgit de la forêt un chevalier monté sur un fort destrier. Il approche de l’arbre, regarde les lances en riant, descend de son cheval, ôte son heaume et, penché sur la source, boit à longs traits. Comme il se relevait, il aperçoit l’écu, et tout soudain fond en larmes. Mais bientôt il arrête de pleurer, et se reprend à rire aux éclats et à mener la plus grande joie du monde. À nouveau, il repart à gémir ; puis à rire ; et ainsi de suite sept ou huit fois.
— En nom Dieu, s’écria Keu, si ce n’est là un fol, c’est qu’il n’en est plus en ce monde. Tantôt il pleure, tantôt il rit ! J’irai lui demander pourquoi.
Mais Sagremor courut à la tête de son cheval.
— Par mon chef, vous n’irez point ! Vous savez bien que les reconnaissances me reviennent de droit. C’est pour cela que madame m’a surnommé le desréé.
En effet, la reine l’avait un jour appelé ainsi parce qu’il était toujours le premier à se détacher, à quitter les rangs et à courir à l’ennemi. À lui toujours la première lance ; à lui de combattre à l’extrême pointe, en enfant perdu. Donc, il piqua des deux vers le chevalier inconnu, mais il n’obtint d’autre réponse à sa question qu’un regard de travers et ces mots :
— Beau sire, laissez-moi en paix ; je n’ai cure de votre compagnie.
— Par Dieu, répliqua Sagremor, il vous faudra donc me répondre de force !
Là-dessus, l’inconnu de lacer son heaume et de changer son écu blanc au quartier de sable pour celui qui était suspendu à la branche, le tout en pleurant et lamentant à croire qu’il allait rendre l’ame ; puis il prend une des lances appuyées à l’arbre et, tout riant, laisse courre à Sagremor. Du premier coup, il le fait voler à terre ; après quoi il attrape son cheval, le débride, le chasse dans la foret à coups de bois de lance, et se reprend à gémir de toutes ses forces.
À son tour, Keu s’adresse au chevalier qui pleure et rit, et se voit traité tout de même ; puis Giflet, puis messire Yvain ; et messire Gauvain allait jouter, lui cinquième, lorsqu’il vit sortir du bois un gros nain, tout bossu, monté sur un palefroi à selle dorée et portant sur l’épaule un bâton de chêne fraîchement coupé. L’affreux petit homme pique vers le pin, et arrivé à côté du chevalier qui pleure et rit, il se dresse sur ses étriers et commence de le battre à grands coups de sa gaule ; enfin, las de le frapper, il saisit son destrier par le frein, et l’emmène sans que le battu ait fait seulement mine de résister.
À voir cela, messire Gauvain et les quatre compagnons démontés étaient stupéfaits au point qu’ils semblaient hors de sens.
— Par ma foi, dit enfin messire Gauvain, c’est là une des plus grandes merveilles que j’aie jamais connues ! À tout prix, il faut que je sache quel est ce chevalier, et pourquoi il a tant pleuré et tant ri, et pourquoi le nain l’a battu.
Là-dessus, il recommanda ses compagnons à Dieu, en leur disant de le suivre quand leurs écuyers auraient rattrapé leurs chevaux, et il se mit sans tarder sur les traces du nain et de son prisonnier.
Vers l’heure de tierce, il parvint à un pavillon dont la porte ouverte laissait voir une demoiselle d’une grande beauté, assise sur une riche couche : une pucelle à genoux peignait ses cheveux qui étaient blonds comme de l’or fin, tandis qu’une autre lui présentait un miroir et une couronne de fleurs. Messire Gauvain lui souhaita le bonjour.
— Dieu vous bénisse, sire chevalier, répondit-elle, si vous n’êtes pas de ces mauvais mécréants qui virent battre et injurier le bon chevalier sans l’aider.
— Ha, demoiselle, pour Dieu, dites-moi quel est ce chevalier et pourquoi il menait ainsi deuil et joie !
Mais, à ces mots, il sentit son destrier bondir sous lui et retomber mort, et comme il se remettait debout lui-même, tout irrité, il vit le nain tenant dans sa main une épée sanglante dont il venait d’occire le cheval. Alors il se jeta sur lui et il l’empoignait déjà, prêt à l’écraser, lorsque le petit bossu, qui avait nom Groadain, se mit à crier :
— Ha ! ma mère me l’avait bien dit, que je mourrais de la main du pire homme du monde !
— Certes, vous êtes mort, répliqua messire Gauvain, si vous ne me dites pourquoi le chevalier riait et pleurait sur la fontaine, et pourquoi il a changé d’écu, et pourquoi vous l’avez battu et emmené sans qu’il se défendît.
— Je te le dirai pourvu que tu m’octroies un don : c’est de combattre le chevalier que je te désignerai.
Messire Gauvain ayant juré, le nain parla à la pucelle au miroir, qui sortit et revint bientôt, accompagnée du chevalier de la fontaine, jeune, blond et beau, quoiqu’il eût le visage tout meurtri, tant les mailles de son haubert lui avaient gâté la peau sous les coups de bâton du nain.
— Sache que ce chevalier a nom Hector des Mares et que cette pucelle est ma nièce et pupille, et que tous deux s’aiment plus que leur vie. Or, Hector voudrait combattre Ségurade, qui est de si grande prouesse qu’on l’a surnommé le chevalier Fée, car si nul ne vainc Ségurade avant la fin de l’année, il pourra prendre pour femme la dame de Roestoc, qui le déteste ; mais elle a dû s’accorder à cela avec lui. Ma nièce, cependant, tant elle redoute le péril pour son ami, lui a fait jurer de ne défier nul chevalier sans qu’elle le lui ait permis, et de ne pas jouter sans avoir un écu noir à gouttes d’argent qu’elle lui a fait faire. Hector souffre cruellement de se voir ainsi empêché ; il rêva, l’autre nuit, qu’il était provoqué par le chevalier Fée à la fontaine du Pin ; aussi, quoique ma nièce l’eût averti que songe n’est que mensonge, il s’est empressé d’y courir ce matin. Mais elle m’avait conté ce rêve, et j’ai fait porter à la fontaine ces lances qu’Hector croyait celles de Ségurade, et l’écu qui lui rappelait son serment, afin qu’il crût le songe réalisé. Et il riait ou pleurait, selon qu’il regardait les unes qui signifiaient bataille et gloire, ou l’autre qui signifiait paix et obscurité. S’il s’est laissé corriger comme il le méritait, c’est qu’il me redoute, pour ce que de mon vouloir dépend son mariage avec ma nièce. Maintenant, tu sais ce que tu voulais savoir. À toi de tenir ta promesse en combattant le chevalier Fée, car c’est contre lui que je compte t’employer. La dame de Roestoc, qui est ma dame lige, m’a mandé par lettre que le terme de son année approche et que j’aille à la cour du roi Artus, à force de chevaux, pour en ramener monseigneur Gauvain, comme si c’était chose aisée que de le trouver, lui qui est toujours errant ! Maudits soient les femmes et ceux qui les aiment ! Je t’amènerai au lieu de monseigneur Gauvain, quoique tu ne vailles pas une chambrière. Je crains seulement que tu ne t’enfuies, car tu es le pire chevalier qui ait jamais porté écu.
Messire Gauvain ne répondit mot : il était trop dolent de la mort de son bon cheval. Et quand Hector vint lui dire, tout honteux, de ne point se blesser des propos du nain, il répliqua qu’il ne s’en souciait point. Au reste, il ne tarda pas à faire paraître ce qu’il valait : car, à quelques jours de là, il vainquit le chevalier Fée ; il n’y a pas d’utilité à raconter comment.
Pour le faire court, le conte dit seulement que, lorsque Ségurade eut crié merci, le sénéchal de la dame de Roestoc et Hector se hâtèrent de le relever, blessé comme il était, et de l’emporter au château, et la dame courut à leur suite, ainsi qu’une grande partie du peuple qui voulait voir ce qu’on ferait du vaincu : de manière qu’il ne resta que très peu de gens sur le champ autour de monseigneur Gauvain. Un valet, du pays qui tenait son cheval le lui amena et l’aida à monter. Et, se voyant oublié, il piqua des deux et s’enfonça dans le bois.
Cependant la dame de Roestoc rejoignait le cortège qui emportait Ségurade. Hector lui demanda avec surprise ce qu’elle avait fait de son champion. Elle tourna la tête et, ne l’apercevant point, changea de couleur et revint en toute hâte sur ses pas. Mais les gens qui étaient restés sur le terrain lui apprirent que le chevalier vainqueur s’en était allé tout seul. Aussitôt elle commença de mener le plus grand deuil qu’on eût jamais vu, pleurant, frappant ses poings l’un sur l’autre et criant qu’elle était déshonorée. Et vainement Hector, avec tous les chevaliers et les sergents de Roestoc, explora la forêt : on ne sut retrouver aucunes traces de monseigneur Gauvain. Là-dessus, la dame jura que jamais elle n’aurait repos avant de savoir le nom du chevalier qui l’avait délivrée, et elle partit avec Hector et son amie pour la cour du roi Artus où elle espérait en avoir nouvelles. Et en punition des outrages que le nain Groadain avait faits au vainqueur du chevalier Fée, elle le condamna à traverser toutes les villes par où l’on passerait, attaché par un licou à la queue de son palefroi.
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The end
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