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LES
BIGARRURES
ET
Avant-Propos
AVANT-PROPOS DE L’AUTHEUR
Sur les impressions de ce livre.
E fus fort estonné quand je vy la première impression de ce livre, duquel je pensois que la mémoire fut esteinte, Mais le relisant, quasi comme chose nouvelle, que je n’avoy veu y avoit quatorze ans, je cogneu incontinent & mon genie, & mon style du temps que je l’avois basty pour me chatoüiller moy-mesme, à fin de me faire rire le premier, & puis apres les autres, tellement que je n’avois observé autre ordre, sinon d’entasser pelle-mesle les exemples, selon qu’ils me venoient en fantasie. N’estoit ce livre que pieces rapportees, sans aucune curiosité, & fait seulement par petits papiers, à diverses fois adjoustez, desquels je recogneu toutesfois qu’une grand partie avoit esté perduë. Tellement que comme chacun est amateur de son ouvrage, je me delibereray lors d’envoyer le surplus des adjonctions, qui estoient cruës depuis ce temps-là avec celles que l’on avoit obmises. Mais le mal-heur a voulu que l’Imprimeur, auquel je l’avois envoyé par ces petits paperats, ne les a pas tous receu : ou, comme je croy, les mit entre les mains de quelqu’un, que j’eusse bien voulu ne m’estre pas si familier en cest endroit, lequel les a retranché, & au lieu d’icelles, y a subrogé des Adjonctions de son style, si peu correspondantes au mieux, & esloignees de ma conception, qu’il est aisé à voir, à quiconque aura tant soit peu de jugement, que cela n’est du mesme autheur. Je me veux pour preuve que ces deux exemples. Au chap. des Entends-trois fol. 71. a de l’impression de l’an 1582. j’avoy faict un conte d’une Damoiselle de Lyon bossuë, qui est tombée malade d’une grande fiévre, laquelle estonna tous les voisins, sous ombre qu’un bon compagnon alla dire qu’elle avoit la fiévre avec une bosse tres-apparente. Et puis, comme je mets sur la fin, qu’enfin on trouva que ceste bosse n’estoit point contagieuse (voulant entendre de la bosse qu’elle porte sur l’espaule) l’Adjoustent a mis (ains advenuë par accident & fortune de coulis spermatique.) en quoy l’on peut voir qu’il a voulu estre ingénieux mal à propos. Item fueiller 58. a. l’Adjoustent fait un conte d’un Conseiller & d’un mulet : lequel est au fueillet 59. a selon le stile de l’autheur. C’est huissier de Sale du Roy, qui eft au fueillet 28. l’Adjonction faicte au fueillet 34. a. qui commence, Quoy qu’aucuns tiennent. Ce Prevost des Mareschaux rapporté. fol. 36. b. & ce Gaillard, fol. 37. le Cordelier Chartrain, au fueillet 75. b. Et autres infinis montrent assez la diversité de mon stile au sien, & toutesfois je ne nieray pas qu’ils ne soient, peut-estre, au goust de quelques uns, aussi bons que les miens. Tellement, que pour ceste raison & comme aussi j’ay sçeu que c’est quelque docte personnage, qui n’a point fait de malice en ces Adjonctions, je ne les ay pas voulu oster ny m’estomaquer à l’encontre de luy : je me contente de le prier & tous autres, à l’advenir d’estre plus religieux à traiter les escrits d’autruy. Car encor que ce mot de Bigarrures, soit une excuse suffisante, pour y faire entrejecter quelque chose, il a mal pris ma conception : Car je voulois que les adjonctions fussent à la fin de chasque chapitre, avec ce mot Adjonctions, d’autant que les Bigarrures ressemblent aux tapis Turquois, qui le font à points contez, & avec un ordre, sans ordre : mais non pas si rapetassé, que ce soit une robbe de cinq cens pièces. Il est bon que l’autheur soit tousjours semblable à soy, & ne me plais point qu’on me donne les choses d’autruy pour les miennes, comme aussi je ne veux pas qu’aucun s’empare de ce qui est à moy. Occasion de quoy j’ay releu ce folastre livre de bout, à autre, ce que jamais auparavant je n’avois faict, à fin de le remettre en lumiere, ma vraye conception. Et pour ce que depuis ce temps là quelques petites curiositez me sont venuës en mémoire & autres m’ont esté amiablement par un des plus doctes de nostre France, sur le mesme subiet, je les ay adjoustées par forme d’Adjoction de l’Autheur, à fin que l’on voye mesme à prefent, si je suis dissemblable à celuy que j’estois alors, & qu’à mon exemple, ceux qui voudront faire des Adjonctions, les mettent, en ceste façon. J’eusse volontiers retranché mes Fescennines libertez de ceste aage-là, mais puis que la pierre est jettée, il n’y a plus de remède : je m’excuseray par ce Distique, que j’ay donné à un docte & severe Senateur, de nostre Parlement de Dijon avec le livre.
Putidulum scriptoris opus ne despice, namque silasciua leges ingeniosa leges.
Et à la vérité, c’est chose vraye, que je ne me suis jamais pleu d’estre veu ingenieux, pour estre lascif, mais j’ay esté lascif seulement, pour estre ingénieux, Quant est des autres traits que l’on m’a voulu donner sur ce subject, je n’ay pas entrepris, ny ne veux respondre, de peur que quelque sot se glorifie que je me sois amusé de l’attaquer. Au surplus, j’ay voulu estre plus courtois envers mon faiseur d’Ajonctions, qu’il n’a esté envers moy : car j’ay separé se Adjonctions que j’ay trouvees passables, & les ay mises à la fin des miennes : Comme pourra faire l’Imprimeur avec toute liberté, celles qu’il recoura. Toutesfois s’il a moyen de me les envoyer je prendray bien la peine en m’esbatant de les revoir, pour les renvoyer proprement chacun à leur rendez-vous, & à fin que rien ne soie entremeslé parmy mon texte, Reçoy cependant de bonne part, ce premier livre, selon qu’à prefent il vient naïfuement de l’autheur, & me sçaches gré si par mon moyen tu te descharges quelquesfois des fascheries. À Dieu. De Veronney ce quinziéme de Septembre 1584.
ANDRÉ PASQUET AU
Lecteur Salut.
L y a environ huict ans que ce livre intitulé Bigarrures, que l’on envoyoit à Paris pour imprimer, tomba entre mes mains : duquel je fis faire à la haste une coppie assez mal escrite, encore plus mal orthographiee, presageant a peu pres ce qui est advenu depuis d’iceluy. Car il fut aussi tost retiré par l’autheur, sous une bonne excuse, qu’il y vouloit changer, adjouster & diminuer, encor que ce fust, comme j’ay certainement cogneu pour en frustrer le public, & en jouyr seul en sa maison. Car depuis il n’en a jamais escrit, sinon par deffaictes & longueurs affectees, jusques dernierement, qu’il declara au Libraire tout ouvertement, que l’aage, le temps, & sa profession luy avoient faic changer d’humeur & la volonté, & qu’il luy seroit mal-seant d’advoüer ce qu’il avoit fait en ses premiers ans, & verdeurs de folastre jeunesse, ayant à grand peine accomply dix-huict ans, & qu’apres qu’il avoit donné preuve de sa suffisance en quelque brave & docte subjet, il adviseroit de ne point estouffer ses petits enfans naturels & illégitimes conceus hors mariage : car ainsi nommoit-il ses trois premiers livres. De sorte que j’ay cogneu apertement, que c’estoit une excuse recherchee, pour nous entretenir, ce qui ma occasionné de mettre en lumiere, ce que j’en avois de copie, avec les libres Adjonctions de mots, tant sales & lubriques que vous pourriez dire, pourveu qu’ils soyent ingénieux : car encor que l’autheur ayt voulu avoir esgard aux chastes aureilles, & sciemment obmestre plusieurs propos, si est-ce que luy ayant ouy dire à luy mesme, que c’estoit ipsum evitare Priapum & qu’il avoit, infinis beaux trait, qui perdoient leur grâce sans ceste liberté : j’ay en fin mieux aymé suivre sa conception, que son conseil. Il me pardonnera si je sonde si avant ce qu’il a dans le cœur, & prendray pour ma defence envers luy, ces vers de Catulle : Caftum esse decet pium Poëtam Ipsum, versiculos nihil necesse est, Qui tum denique habent salem & leporem, Si sunt molliculi & parum pudici.
Et oseray bien dire, que tant s’en faut que cela offence personne (hors-mis quelques hypocrites) qui au contraire cela serviroit a la jeunesse l’advertissement de ne se pas tant amuser à ces recherches curieuses, puis qu’elle les verra icy toutes aprestées & en telle quantité, que l’abondance leur engendrera un desgoust, qui les occasionnera de mettre le nez au bons livres, & lire chose dont ils pourront retirer du fruict : Car je suis ferme en ceste opinion, que la multitude & facilicté grande des livres que nous avons aujourd’huy, abastardissent les esprits de rechercher & lire curieusement les bons livres mesmes quand ils s’estiment asseurez d’avoir des Recueils, qui leur enseignent où gist le lievre, & où sont les viandes toutes mascheés prestes à avaler, quand ils en ont affaire. Quant à la lasciveté, je ne puis penser quelle les puisse tant offenser, que les Priapees de Virgile, Epigrammes de Catulle, de Martial, Amours d’Ovide, Comedies de Terence, Petronius Arbiter : & bref tout ce qui est de plus beau & rare en l’Antiquité, qu’on leur propose, comme choses serieuses & à inviter, devant les yeux ; au lieu que les lascivetez ici rapportées, representent folastrement ce qui y est comme une chose legere & de peu d’effect. Du surplus il n’y a rien plus curieux, gentil, & ingenieux en ce livre. Et ne se devroit pas, à mon advis, l’autheur cacher, sous ombre qu'il estime le subject, si leger, car les plus grands personnages se sont bien amusez à traicter des frivoles & legeres matieres : Comme Homere la guerre des Rais & des Grenoüilles.
Hesiode la Malue & l’Aphodile.
Virgile les Mouches, le Moucheron, & les Priapes, encor qu’aucuns facent un autre autheur.
Ovide la Puce & le Noyer.
Lucian la Mousche.
Phavorin les Fieures quartes.
Synesius la Chevauté.
Erasme la folie.
Pikmerus l’injustice.
Gardan les loüanges de Neron.
L’autheur des Macaroniques son œuvre Italien.
Lacin, sous le nom de Merline Coccayo.
L’inimitable Rabelais son Gargantua & Pantagruel.
Je pourray mettre en general toutes les Amours de nos Poëtes François, mais je me reffraindray de dire que ce grand Ronsard s’est bien amusé aux louanges de la Fourmy, de la Grenoüille, & du Frelon :
En Belleau sur la cerise, la Tortuë, & autres, voire un peu avant son decez, il fit ce gentil Macaronique De Pigliamine Reistrorum. D’avantage il ny a que deux jours que plusieurs sçauants Advocats ont recherché, les Puces de mes Damoiselles de Roches, sur lesquelles pour m’estre si bien rencontré je me reposeray, & donneray audience au Seigneur des Accords.
Préface
PRÉFACE DU SEIGNEUR,
des Accords.
Ncor que ce soit une façon ordinaire presque à tous ceux qui exposent quelque œuvre en lumière, de choisir un certain personnage, à fin de luy dedier, & soubs sa faveur, comme ils dient, marcher plus hardiment en public : Ou d’addresser quelque advertissement au Lecteur, qu’ils amadoüent d’infinis Épithetes flatereaux, le priant qu’il reçoive gracieusement & d’un bon œil, les matières selon qu’elles sont par eux traictées, avec excuse que s’il y a quelques fautes, elles sont surue à cause de la grandeur & difficulté de subject par eux traicté, ou bien par inadvertance : Et qu’il y en ait d’autres plus tendres de cerveau, qui previennent avec injures & menaces, ceux qui voudroient reprendre leurs escrits : Ou tien se bastissent par imagination, de vaines raisons qu’on leur peut, ce leur semble, objecter ? & puis les ayans rabatues, selon leurs fantasies, chantent eux mesmes le triomphe de leur victoire, Estimans comme ils se persuadent, que l’authorité des premiers empeschera que on les ose attaquer, que les lecteurs, ainsi emmillez de leurs flateries, excuseront leurs fautes, & que, intimidez de leurs grosses menaces, ils craindront de les offenser. Je n’ay voulu toutesfois estre imitateur de telles façons de faire, que j’ay de tout temps estimé vaines & ridicules, & croy que plusieurs, s’ils veulent prendre la peine de les considerer, seront de mon advis Car (pour parler librement) quelle asseurance peut estre de bon recueil, & de faveur envers la plus part de ceux ausquels tels livres sont dediez ; veu que, s’ils sont grands Seigneurs, ils n’auront seulement le loisir d’en voir le tiltre, & ne daigneront les regarder que par la couverture si elle est belle & bien dorée ; car la plus part d’iceux prend bien plus grand plaisir d’oüyr discourir de leurs affaires & entendre quelque moyen pour rechauffer leur revenu que de voir tels Discours qu’ils estiment entre-eux des brigue-faveurs ou attrape-deniers : encore que la faveur ne soit que d’un branslement de testes, & de l’austres poinct, rien du tout. Quand à la protection dont ils se veulent prevaloir ; je ne sçay sur quoy ils la fondent : que la plus-part notoirement sont ignares, n’ayans autre doctrine que leurs richesses. Mais quand bien ils seroient sçavans, comme il advient quelquefois, que se soucient ils de se rompre la teste, pour deffendre iceluy qui sans consideration les en prie. J’ay beaucoup veu de reprehensions sur des livres, mais je n’ay point de souvenance d’avoir veu aucuns, auquels ils fussent dediez qui s’en soient remués ne souciés. Quand aux flateurs, estiment ils les personnes si gruës, que de se laisser corrompre par leur langage macquereau & sottes excuses ? Rien moins les bons esprits veulent estre payez en monnoye de bon aloy, & ne laissent pour tout cel, si l’autheur le merite, de luy donner un atteinte. Car quelle excuse merite celuy, qui de certaine science & propos deliberé, commet un acte duquel il peut recevoir honte : Qui est-ce qui le contraint de jetter en public son erreur, puis qu’il estoit en la puissance : celant l’imperfection de son labeur, d’oster toute occasion de mocquerie : Moins sert ceste façon d’user d’injures à l’encontre de ceux qu’ils presument devoir estre reprehenseurs de leurs escrits : Car outre ce que cela sent sa cervelle esventee, & trop grande persomption de soy-mesme, pour se vouloir rendre exempt de reprehension, l’on se mocque de tels injurieurs qu’on laisse trier avec l’Anguille de Melun, avant qu’on les escorche : Et Dieu sçait de qu’elle sorte on leur lave les teftes, quand on voit leurs belles raisons si bien rabatuës qu’ils est aisé à voir que se sont fantosmes, si drolatiques, qu’autres qu’eux mesmes ne voudroient prendre la peine de les objecter & refondres. D’autres y a encores qui se plaisent par un long discours, de faire ostentation de leur bien dire, & monstrer comme ils sçavent Amadigauliser, remplisans une page entiere de ce qui se pourroit escrire en deux lignes, qui fait que le Lecteur impatient de telles longueurs, apres avoir baillé trois ou quatre fois ; jetté en fin par terre le livre, & baille au Diable un si grand babillard d’autheur. Mais j’ay grand peur que cependant que je parle des autres, je ne tombe moy-mesme en faute, & qu’on ne die que je vueille faire le Roy des Reprenards : sans adviser à ce livre, si suject à reprehension, qu’il n’y aura pas jusques aux petits grimelins, qui ne se mellent d’en faire un affige au College que en un mot, je fais declaration que je mets ce livre hors de ma maison, & l’expose en public, selon la loy de ceux qui vont en masque : sçavoir pour recevoir patiamment tous brocards, injures, & risees, sans repliquer, ny me faite cognoistre. Tasseurant de ma part que je ne trouveray point estrange, si quelqu’un daigne prendre la peine de taxer & reprendre mes escrits : Veu que c’est, & doit estre, un hazard commun à tous ceux qui mettent leurs œuvres en lumiere. Car sans autre infinies fautes, qui se trouveront par adventure à reprendre, je ne fay point de doute que la plus part des matieres contenuës en divers Chapitres, ne soient agreables aux uns, & desagreables aux autres. Mais je conseille à chacun de choisir seulement ce qui luy viendra à gré, & laisser le surplus, se persuadant, que je luy dedie seulement cela : Que s’il le formalisent pour le surplus, & alleguent que c’est autant de temps perdu, que de le lire : sans me fonder plus avant en raison, & pour les contenter, je veux bien qu’ils croyent que je suis de mesme opinion. Aussi n’y ay je employé autres heures, que celles que plusieurs de mon aage ordinairement employent à la paume, cartes, & dez, sans entendre de ceux qui y employent le jour & la nuit. Et en un mot, ce livre n’est autre chose qu’une superfluité de mon esprit que j’ay autresfois permis s’esgayer en ces folattres Discours. Si tu me crois, tu feras de mesme, & n’employeras à la lecture d’iceluy, que les heures à demy perduës & faite de meilleure occupation. La parade du tiltre n’est pas telle, que tu ne puisses aisément descouvrir par iceluy, le merite du suject. Il est baptisé par ce nom de Bigarrures, qui donne assez à cognoistre, que ce sont diverses matieres, & sans grande curiosité ramassée. Je l’ay mieux aymé surnommer ainsi, que de pescher un autre nom plus superbe, entre les Grecs & Latins, Comme font plusieurs, qui veulent acquerir reputation d’estre bien sages en Grecs & Latins & grands sots en François : pour aller comme coquins, emprunter des bribes estrangeres & ne sçavoir de quoy trouver à vivre en leur pays. Aussi advient-il souvent, que quand on void ces superbes titres, façonnez de mots enflez du tout inusitez, excogites, & qui feroient peur aux petits enfans, l'on demande ordinairement, Ou sont les livres de ces tiltres ? Je ne me suis non plus affecté à rechercher curieusement les authoritez de beaucoup d’autheurs & moins de ces abstrus & loups garoux ; comme font les Docteurs d’Espagne, d’Italie, & du Comté de Bourgongne, qui negligent le beau texte des Pandectes, pour alleguer en une page vingt ou trente des plus enfumez Docteurs de leurs estudes. Encor que pour ce regard, je ne seray gueres aggreable à nos mordernes, qui pour le moindre axiome qui se presente, debagoulent dix ou douze authoritez, & les jurisconsultes, pour une vulgaire reigle de Droict, sept ou huict Loix, comme chiens courant, tesmoin l’epistre que j’enteray cy-apres d’un estudiant à son Pere : Car je me contente d’une bonne & solide raison, je la troque, & ne me soucie point par qui elle soit alleguee : À cette occasion, je n’ay point fait quelquefois de difficulté d’alleguer une bonne commere, si elle a parlé bien à propos, comme Mere Pinetté Tente Choppine, Dame Jacquette, Caquillon, la Sage femme qui racoultre le pucelage & autres : À l’exempie du divin Socrates, peres des Philosophes, qui disoit n’avoir point de honte d’estre enseigné par une vieille. Or il suffira pour cette heure. Car je voy bien que tu t’ennuyes d’un si long Prologue, aussi fay je bien moy, de plus avant contester. Adieu donc, si tu le merites, & te contente de ce salut : Car c’est la vraye priere que tu pourrois faire pour toy-mesme, comme dit le Philosophe Appollonius dans Philostrate.
Quiconque void icy le Seigneur des Accords, Encor qu’il ne soit pas nayfuement pourtraict, Qu’il juge seulement à voir le simple traict, Qu’il est entier & rond, dedans comme dehors.
Chapitre 1
PREMIER
LIVRE DES
BIGARRURES
DU SEIUR DES
ACCORDS.
DE L’INVENTION ET
utilité des lettres
Ntre les plus belles & necessaires inventions que les hommes ayent jamais trouvé, je croy que personne ne niera que les Lettres n’obtiennent l’un des premiers lieux. Et n’estoit l’usage frequent, qui nous en oste l’admiration, nous estimerions ses effects de grands miracles ? N’est-ce pas une chose estrange, & quasi hors de la conception des hommes, De ma part y ayant bien pensé, je ne trouve rien qui que par les caracteres des lettres un homme seul a pouvoir de faire entendre ses conceptions à plus de cent mille personnes esloigneés & absentes les unes des autres ? que par icelle nous voyons representez, comme en un miroir, tous les gestes des anciens Capitaines, & doctrine des sçavans personnages ? Bref quelles nous donnent la cognoissance de tous les arts, qui font l’homme devenir vray homme. Je n’allegueray la necessité des contrats, à cause de l’imbecilité de nostre mémoire, & l’infidelité des hommes, ny tout ce qu’un homme de loisir en pourroit dechiffrer. Car c’est chose trop notoire que les Lettres d’elle mesme se loüent assez, & ne peut personne ignorer ses louanges, sinon les ignares, qui sont indignes de les sçavoir. Pour ceste rison je ne mespancheray pas plus avant sur icelles, & me contenteray de toucher ses inventeurs, afin de remercier ceux, par le moyen desquels je parleray avec toy, quiconque tu sois, qui voudras prendre la peine de lire icy dedans. Leur origne donc est attribuée par les Autheurs Etniques diversement. Les uns disent, que Memnon les trouva premièrement en Égypte ; autres accordent du lieu, mais asseurent que Mercure en fut l’autheur. Platon encor en attribuë l’invention à un nommé Thetase : autres disent qu’elles furent trouveés en Ethiopie : Plusieurs encor maintiennent que les Phœniciens furent les vrays inventeurs : tantost les Phrygiens, Syriens, & Assyriens. Esquelles diversitez il est impossible de recognoistre la verité. Il est beaucoup plus vraysemblable, selon l’opinion de Josephe, que Loth en ait esté l’inventeur, & pense qu’il faut faire doute que les premières Lettres, comme aussi le premier langage, ne fussent Hebraïques. Dequoy nous rend un tres-certain & asseuré tesmoignage la continuation de leur histoire és sacrez livres de la Bible. Et mesme les Payens se confondans de leurs propres raisons, semblent le confirmer. Cartouchant les Phœniciens, Syriens, Assyriens, ce sont nations de langages Hebraïque, qui fait presumer qu’ils ayent receu leur caractères des Hebrieux, de sorte que par leur mutuelle communication, ils ont peu apprendre d’eux la façon d’escrire ; & apres les Phœniciens l’ont appris des Égyptiens. Puis Cadmus prit l’usage des Phœniciens, & le transporta aux Grecs, avec diversité de caracteres, en apres elles sont venues aux Latins, & consecutivement aux autres nations. Ce qui confirme encor l’authorité des lettres Hebraïques, c’est une raison amenée par Postel : Sçavoir que quasi tous les caracteres des autres nations sont pris des vrayes lettres Hebraïques, que d’un nom particulier il appelle Samaritaines, Comme on peut voir aperrement qui les voudra exposer devant un miroir, n’y ayant autre difference (ou ses caracteres sont menteurs) sinon que la pluspart d’icelles lettres sont escrites de la d’extre à la gauche, & comme seulement renverseés des autres, qui s’escrivent de la gauche tirant à la d’extre. Sur ce propos il me souvient d’une dispute survenuë en Avignon, entre certains doctes personnages, & un Juif Medecin, couchant la vraye & naïve escriture, Ce Juif maintenoit que leur escriture, comme plus approchant du mouvement naturel de l’homme, estoit plus excellente que les nostres, Grecques, n’y Lastines, & prenoit sa consideration sur toutes les actions de la main, qui se font dans la concavité, quasi pour la defense du corps : Ce que l’on apperçoit en un qui mange, veut donner un proffit, frappe d’un baston, tire un coup d’espee : & que nostre façon, contre le mouvement ordinaire de l’homme, ressembloit à un revers nous favorise que l’usage. Tellement que les Hebrieux pour prenne de leur antiquité, ont l’usage, la persomption, l’authorité, & la raison, je n’obmettray ce que Josephe rapporte de deux Colonnes d’excessive grosseur, qui se trouvoient de son temps insculpees de lettres Hebraïques, que l’on tenoit generallement avoir esté avant le general Cataclisme, advenu du temps de Noé. Il faut donc conclurre que les Hebrieux sont les vrays & seuls autheurs. Et combien que la diversité des carracteres des autres nations ne seroit pas tiree des leurs, si ne donné-je pas grand’loüange à ceux qui les ont inventeés, veu qu’un homme de loisir, sans grand travail, peut composer un, voire plusieurs Alphabets à sa fantasie. Ceux qui se meslent de faire des Chiffres, dont je parleray cy apres, le mostrent evidemment de sorte que je ne me puis tenir de rire d’un certain, qui disoit vouloir rendre raison de la forme des lettres, voulant epiloguer sur ce que curieusement Matrianus Campellain Philologia a voulu tenter, apres quelques anciens, comme Terentianus, Mautus, & apres luy Ramus, & disoit que A. estoit large au dessus pource que le prononçant on eslargissoit la bouche. O, tout rond, pource que le nommant, on la mettoit quasi de ceste façon, Q, pource qu’il ressemble au cul, duquel sort de l’ordure. Il devoit dire L, apres enforme d’un nez. Je te laisse à penser combien de grimaces il luy falloit faire pour trouver le reste. Il se faut donc contenter, que telle a esté la fantasie de ceux qui premièrement ont donné nos caracteres, qu’ils les ont faits à plaisir : Mais qu’estans une fois passez par l’usage d’une nation, ils doivent servir de loy inviolable, sans qu’il soit loisible de les changer. Toute la difficulté des Lettres a consisté, selon mon advis, de reduire & asservir tous les mots du monde en si petit nombre de lettres, comme les Latins & nations de la Chrestienté, en dix sept seulement user, on se pourroit servir, sçavoir cinq voyeles, a, e, i, o, u, & douze consones, b, c, d, f, g, l, m, n, p, r, s, t. Car quand à H, ce n’est qu’une aspiration : K, se peut resoudre C, le prononçant devant E, & I, comme l’on fait devant A, O, U, à la forme du Coph des Hebrieux. De Q, tu en peu dire de mesme. Touchant X, & Z, sont plustost abbreviations de lettres que lettres : X, vaut es, Z, vaut ss. Y, qu’on nomme y Grec, porte sa marque & enseigne, & le fait cognoistre ne fervir en Latin, que pour un mot de son pays, non plus qu’en François. Il est vray que la trop grande obscurité que pourroit engendrer I, commun en l’escriture courante, a esté cause que nos praticiens François en usent à la fin de chacune diction qui se devroit finir par i, Conforme diction qui se deuroit finir par i, Conformement à ce que dessus Aristote asseure qu’il n’y avoit jamais entre les Grecs que dix sept lettres. Pline dit que seize. Mais comme c’est la beauté d’une langue, que la diversité des idiomes & caracteres, chacun s’est efforcé de l’embellir, comme Palamedes qui y adjousta trois lettres θ, φ, χ, & Appius Claudius qui trouva R, Latine, comme dit Caius Jurisconsulte. De nostre temps quelques uns se sont voulu efforcer de innover en l’escriture Françoise, l’authorité desquels est trop petite, & les raisons trop foibles pour se faire croire. Et quand cela se pourroit faire, ce que je n’accorderay jamais, si est-ce pour l’interest du public il ne se devroit souffrir, car il adviendroit que d’icy à cent ans il ne se trouveroit plus personne qui peust lire toutes nos escritures, ny protocoles des Notaires : & par une pernicieuse consequence on leur feroit accroire qu’ils auroient escrit des mots où jamais n’avoient pensé. Mais je suis hors de peine de combatre ces noveos écriturs, puis que leurs conceptions sont seulement par Ipees, comme songes de malades.
Pour mettre fin à ce chapitre, j’avoy deliberé de rapporter la diversité de plusieurs caracteres qui sont aujourd’huy en usage, mais craignant d’estre trop long, je te r’envoye au petit livret de Postel De Phœnicum literis, & à ses tables De diversis caracteribus : comme aussi tu pourras voir Olauus Gothus in historia Septentrionali. Et ce afin que tu ne sois deceu de mesme erreur que Volaterran, lequel ayant trouvé des vieilles lettres Gothiques en des ruines, estimoit que c’estoient des anciennes Toscanes, desquelles on escrivoit du temps de la mere d’Evander. Mais s’il eust veu l’Alphabet des Goths, il ne les eust pas rapportées à la loüange d’Italie, & d’iceux fit si grand’ parade, encor qu’il ne se soit gueres equivoqué. Car il est certain que les Italiens d’aujourd’huy sont race de Goths & Barbares, & leur langage n’est autre chose que la corruption Latinogottisee du langage Romain. Non point que pour cela je vueille revoquer en doute la beauté de leur langue : que pleust à Dieu qu’ils eussent les âmes belles & nettes ! Or revenant à nos moutons, je vay conclurre par ce beau vers trouvé en la Bibliothèque Septimane :
Moses primus Hebraicas exarauit literas. Mente Phœnices sagaci condiderunt atticas, Quas Latini scripseramus, dedit Nicostrata, Abraham, Syras, & idem reperit Chaldaicas, Isis arte non minore protulit Ægyptias, Uvaphila prompsit Getarum quas vidimus ultimas.
Lesquels vers j’ay ainsi mis en François, afin que chacun les peust facilement entendre.
Moyse fut autheur des lettres Hebraïques, Et les Pheniciens trouverent les Attiques, Nicostrate forma la lettre Italienne, Abraham la Chaldee, aussi la Syrienne, Isis celle d’Egypte, & à la fin Waphile Trouva parmy les Goths sa lettre difficile.
Je n’ay point fait mention expressement des Hieroglyphiques, pource que je les reserve en un autre lieu à part, non comme simples lettres, mais comme emblèmes & devises : encore que je sçache bien que plusieurs sçavans personnages estiment que ce soient les premieres & plus anciennes lettres.
Chapitre 2
DES REBUS DE
PICARDIE.
Ur toutes les folastres inventions du temps passé j’entends depuis environ trois ou quatre ans en çà, on avoit trouvé une façon de devise par seules peinctures, qu’en souloit appeller des Rebus : laquelle se pourroit ainsi definir, Que ce sont peinctures de diverses choses ordinairement, lesquelles profereés de suitte sans article, font un certain langage : ou plus briefvement, Que ce sont equivoques de la peincture à la parole. Est-ce pas dommage d’avoir surnommé une si spirituelle invention de mot, Rebus ? qui est general à toutes choses, & lequel signifie des choses ? Encor pensay-je qu’on les a nommeés en Latin, faute de meilleur terme, & a fin que les nommant selon le mot François, Des choses, cela me semblast trop general en nostre langue. Quand au surnom qu’on leur a donné de Picardie, c’est à raison de ce que les Picards, sur tous les François, s’y sont infiniment plus & delectez. Ce que tesmoigne Maros en son Coq à l’asne.
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