Chapitre I
(1) L’hiver venait de finir, et le roi Sapor, enflé de ses précédents succès, après avoir comblé les vides de son armée et largement pourvu à son équipement et à sa subsistance, s’empressa d’ouvrir la campagne à la tête de ses cataphractes, de ses archers et d’autres troupes à sa solde.
(2) Le comte Trajan et Vadomaire, ex-roi des Alamans, conduisirent contre lui des forces imposantes ; mais leurs instructions leur prescrivaient, sur toute chose, de s’en tenir à la défensive.
(3) En conséquence, arrivés à Vagabanta, où ils furent vivement attaqués, ils durent refuser la bataille et manœuvrer en arrière, évitant avec soin l’effusion du sang ennemi, afin que la violation du traité ne pût leur être imputée. Mais, contraints finalement d’accepter le combat, ils firent beaucoup de mal aux Perses, et la victoire leur resta.
(4) Le reste de la saison se passa, de part et d’autre, à escarmoucher avec des succès divers. Une trêve fut enfin conclue d’un commun accord, et les deux rois, sans cesser de se considérer comme étant sur le pied de guerre, quittèrent chacun de son côté l’armée. Sapor alla hiverner à Ctésiphon, et Valens revint à Antioche. Là, tandis qu’il se reposait sans crainte du dehors, il fut au moment, comme on va le voir, de succomber sous les atteintes d’ennemis de l’intérieur.
(5) Fortunatien, trésorier du domaine privé, dirigeait, à ce titre, des répétitions très fondées contre les intendants Anatole et Spudase. Un nommé Procope, esprit inquiet et brouillon, leur mit en tête de chercher à se défaire de ce surveillant incommode. Fortunatien fut instruit de leurs menées. C’était un caractère violent, habitué à pousser les choses à l’extrême. Au lieu de se renfermer dans le cercle de son autorité, il livre aussitôt à la juridiction du préfet du prétoire un certain Pallade, homme de bas étage, soupçonné par lui d’être l’empoisonneur à gages de ses ennemis, et le tireur d’horoscope Héliodore. Il pensait arracher à ces deux individus, par la torture, l’aveu de quelque tentative contre ses jours.
(6) La question est donc appliquée à ceux-ci avec rigueur. Mais, au milieu des tourments, voilà tout à coup Pallade qui s’écrie : "Qu’il s’agit bien de ce qu’on a pu faire ou tenter contre le trésorier ! qu’on le tracasse sur des vétilles ; mais que si l’on veut suspendre et le laisser parler, il va dévoiler une trame d’une tout autre portée ; trame machinée de longue main, et qui, si l’on n’y met ordre, peut aboutir à une subversion générale." Invité à s’expliquer librement, cet homme se lance dans une déposition à perte de vue. Il affirme en premier lieu que l’ex-président Fiduste, de concert avec Pergame et Irénée, est parvenu, par des conjurations, à connaître le nom du successeur de Valens.
(7) Le hasard voulut que Fiduste se trouvât sous la main. Il est arrêté, et secrètement introduit. Confronté avec son accusateur, il n’essaya pas même de nier les faits articulés, et déchira complètement le voile de la plus déplorable intrigue. Il convint sans hésiter d’entretiens qu’il avait eus avec Hilaire et Patrice, versés tous deux dans la divination, et dont le premier avait servi dans les milices du palais, touchant l’héritier immédiat du trône. Le sort, interrogé par magie, leur avait révélé le nom d’un prince par excellence, et leur avait appris en même temps qu’ils étaient menacés d’une mort tragique.
(8) Ils s’étaient alors demandé quelle était, parmi les contemporains, l’âme d’élite à qui appartenait ce nom prédestiné ; et ils avaient cru trouver dans Théodore, alors arrivé au second degré du notariat, la personnification de leur idée. Théodore était en effet tel qu’ils l’avaient jugé. Issu d’une ancienne et illustre famille des Gaules, il avait reçu dès l’âge le plus tendre une éducation libérale et brillante. Doux, sage et modeste, éminemment doué des grâces de la personne et des lumières de l’esprit, il s’était montré constamment au-dessus de chaque nouvel emploi qu’on lui confiait, et s’était fait bien venir également de ses supérieurs et de ses subordonnés. C’était peut-être le seul homme dont on pût dire que sa langue, toujours gouvernée par la raison, n’était jamais enchaînée par aucune crainte.
(9) À cette déclaration, Fiduste, torturé presque jusqu’à la mort, ajouta qu’il avait fait part de la prédiction à Théodore par l’entremise d’Eusère, homme lettré et très haut placé dans le monde, car il avait récemment administré l’Asie comme lieutenant des préfets.
(10) Eusère est aussitôt jeté en prison. Au rapport qu’on fit à Valens de l’affaire, sa férocité naturelle, fomentée par les lâches complaisances de son entourage, s’enflamma soudain comme un météore destructeur. Le plus insigne flatteur de tous était Modeste, préfet du prétoire,
(11) que tourmentait jour et nuit l’appréhension de se voir donner un successeur. Ses compliments alambiqués, dont l’exagération touchait à l’ironie, n’en chatouillaient pas moins agréablement l’oreille peu délicate de Valens. Modeste qualifiait son informe élocution de faconde cicéronienne, et poussa un jour la fanfaronnade de l’adulation jusqu’à affirmer que l’empereur n’avait qu’à le vouloir pour faire comparaître les corps célestes devant lui.
(12) Théodore fut incontinent enlevé de Constantinople, où l’avaient appelé ses affaires privées. En attendant, l’instruction était suivie sans désemparer, et journellement les prévenus les plus distingués par leur rang ou leur naissance se voyaient arracher des points les plus éloignés de l’empire.
(13) Les cachots, que dis-je ? les demeures privées, converties en prisons, ne suffisaient plus à contenir la multitude qu’on y entassait. Personne alors qui ne fût dans les fers, ou n’eût à craindre d’y voir jeter lui ou les siens.
(14) Théodore arrive enfin, vêtu de deuil, et déjà demi-mort. Il est mis au secret sur un point écarté du territoire de la ville ; et tous les éléments du procès criminel étant réunis, le signal de ces sanglantes assises est enfin donné.
(15) L’infidélité est la même à dissimuler le vrai qu’à supposer le faux ; aussi ne tenterai-je pas de nier (c’est d’ailleurs un fait acquis à l’histoire) que les jours de Valens n’aient été menacés déjà, et qu’en ce moment même il ne courût un sérieux danger. Une fois il se vit mettre par ses propres soldats le fer presque sous la gorge ; mais il fut protégé par le sort, qui le réservait pour la catastrophe de Thrace.
(16) L’attentat du scutaire Salluste, qui faillit le tuer dans un bois où il faisait sa méridienne, entre Séleucie et Antioche, échoua comme les autres contre une vie que, dès la première heure, la fatalité avait marquée de son sceau.
(17) Sous Commode et sous Sévère on avait déjà vu plus d’un exemple de tentatives semblables et la vie du prince gravement mise en péril. Une fois, entre autres, Commode, en entrant dans sa loge au théâtre, reçut de l’ambitieux sénateur Quintien un coup de poignard presque mortel. Sévère, chargé d’années, se serait vu, sans le secours de son jeune fils, percé de coups dans sa propre chambre impériale. C’était le centurion Saturnin que le préfet Plautien avait poussé à ce crime.
(18) Voilà sans doute ce qui justifierait Valens de s’être, dans une juste mesure, armé contre la trahison qui en voulait à sa vie, mais ce qui n’excuse pas cependant cet orgueil intraitable du pouvoir, ce désir immodéré de vengeance, qui lui fit et confondre dans une procédure aveugle et frapper du même couteau les innocents et les coupables. La précipitation fut poussée à ce point, que souvent l’on délibérait encore sur la culpabilité, quand déjà te prince avait déterminé la peine ; et que tel apprenait qu’il était condamné, qui ne savait pas même que le soupçon l’eût atteint.
(19) La cruauté de Valens était encore exaltée par sa cupidité insatiable et par celle de ses courtisans, toujours à l’affût de la proie nouvelle qui se présentait, toujours prêts à crier à la faiblesse, lorsque, par grand hasard, une voix s’élevait en faveur de l’humanité. Cet homme qui d’un mot donnait la mort, leur adulation meurtrière ne s’attachait qu’à l’endurcir, dans la vue d’arriver, fût-ce par le bouleversement de l’État, à la ruine des plus hautes fortunes.
(20) Deux défauts chez cet empereur ne donnaient que trop de prise à leurs pernicieuses influences. D’abord, sa colère s’irritait par le sentiment de honte qu’elle lui faisait éprouver ; puis, accessible comme le moindre particulier à toute confidence, il eût rougi, comme prince, de descendre à rien examiner.
(21) De là cette foule d’innocents arrachés à leurs foyers, périssant dans l’exil, et dont le patrimoine allait grossir le trésor de l’État ou l’épargne impériale. Encore le monarque pensait-il être clément de ne les condamner qu’à mendier leur pain et à languir dans la misère ; extrémité telle cependant qu’il vaut mieux se jeter à la mer que la subir, si l’on en croit. le vieux et sage poète Théognis.
(22) Sa sévérité, eût-elle même été juste eu principe, devenait excessive dans l’application. On a dit très justement que la rigueur est bien plus amère quand elle frappe en ayant l’air de pardonner.
(23) Les commissaires donc étant réunis sous la présidence du préfet du prétoire, on fait provision de chevalets, de poids de plomb, d’estrapades. Au-dessus même du bruit des chaînes dominait la voix des ministres de torture, et la répétition incessante de ces mots : "Saisisses, serrez, comprimez ; à un autre".
(24) Nous avons vu nombre de ces malheureux passer de la question au dernier supplice. Mais les faits se confondent, les détails m’échappent ; je ne puis que résumer rapidement mes souvenirs.
(25) Le premier entendu fut Pergame, qui, comme je l’ai dit plus haut, accusait Pallade d’avoir lu dans l’avenir par le secours de la magie. Pergame était beau parleur, et se livrait volontiers à son intempérance de langue. Voyant, après quelques questions insignifiantes, ses juges hésiter sur l’ordre à suivre dans son interrogatoire, il prit hardiment l’initiative, et se mit à dérouler une série interminable de soi-disant complices, sur lesquels il faisait peser les charges les plus graves, et qu’il fallait aller chercher jusque par-delà l’Atlas. Comme sa déposition compliquait démesurément l’affaire, il fut mis à mort pour en finir. Quelques autres furent expédiés avec lui dans la même journée. C’était pour en venir plus vite à Théodore, la borne olympique de toute l’information.
(26) Déjà ce jour avait été marqué par un incident sinistre. Salia, ex-trésorier de Thrace, que l’on venait chercher dans sa prison pour subir son interrogatoire, était tombé mort dans les bras des geôliers, au moment où il mettait le pied dans sa chaussure. La terreur l’avait foudroyé sans doute.
(27) En effet, un tribunal était bien constitué ; des juges y siégeaient, pour conserver un simulacre de formes juridiques ; mais aucune décision n’émanait que de la volonté du maître, et l’effroi était dans tous les coeurs. Valens, consommé désormais dans le crime, avait fait plein divorce avec l’équité ; et si une seule victime lui eût échappé, sa rage eût été celle d’une bête du cirque qui voit disparaître le gardien qui vient d’ouvrir sa loge, au moment où elle croit déjà saisir cette proie et la déchirer.
(28) Patrice et Hilaire furent ensuite introduits, et sommés de répondre sur faits et articles. Comme ils se coupèrent dès le début, on leur déchiqueta les flancs avec des tenailles. Enfin on leur représenta le trépied même dont ils s’étaient servis pour leurs opérations magiques. Confondus alors et poussés à bout, ils promirent une confession sans réserve.
(29) Hilaire parla ainsi le premier : "Il est trop vrai, magnifiques juges, que nous avons, sous une inspiration funeste, construit avec des baguettes de laurier le malheureux trépied que voilà, pour figurer celui de Delphes, et que, après avoir récité dessus des paroles mystiques, et à grand appareil accompli les rites du cérémonial de consécration, nous nous en sommes plusieurs fois servis pour découvrir les choses cachées. Voici comme on procède dans cette espèce de divination :
(30) On commence par purifier la maison par les émanations des parfums d’Arabie, puis on place le trépied au point central, et dessus on dépose un plateau en métal composé, de figure circulaire, sur le bord duquel sont gravées circulairement, à égales distances et en caractères lisibles, les vingt-quatre lettres de l’alphabet.
(31) Une personne vêtue et chaussée de lin, le front ceint d’une bandelette, et tenant à la main un propice rameau de verveine, est là debout, invoquant, suivant les termes du formulaire, le dieu qui préside à la science divinatoire. Cette personne tient suspendue par un cordon, au-dessus du plateau, un anneau de fil de lin, le plus délié possible, et consacré suivant des rites mystérieux, lequel, en se balançant, s’arrête successivement sur quelques-unes des lettres. La réunion de ces lettres forme des réponses aux questions proposées ; réponses en vers réguliers de rythme et de mesure, tels qu’en prononce l’oracle Pythien ou celui de Branchis.
(32) Sur notre question ’Quel est le nom du successeur immédiat à l’empire, composé de toutes les vertus ? ’, l’anneau forma le dissyllabe ’theo’, avec l’addition d’une quatrième lettre. Aussitôt l’un de nous s’écria : ’C'est Théodore que désigne le destin’. Nous ne poussâmes pas plus loin l’opération, certains que c’était bien sur ce nom que se portaient les voeux."
(33) À cette déposition circonstanciée, Hilaire s’empressa d’ajouter, à la décharge de Théodore, que tout s’était fait à son insu. On demanda ensuite aux prévenus si le sort leur avait révélé quel malheur les menaçait eux-mêmes. À quoi ils répondirent par des vers bien connus, dont le sens était, que pour eux ils payeraient leur curiosité de leur vie ; mais que le trépas et l’incendie n’en étaient pas moins dénoncés par les furies vengeresses au prince et à ses informateurs. II suffira de citer les trois derniers vers : "Ton sang n’aura pas coulé sans vengeance. Le courroux de Tisiphone prépare dans les pleines de Mimas une rétribution terrible à ceux dont le cœur brûle du désir du mal." On les laissa déclamer jusqu’au bout ; puis les ongles de fer recommencèrent leur office.
(34) Ensuite, et pour hâter le dénoûment, on introduisit en masse un certain nombre d’accusés, tous du rang d’honorables, et formant le noyau de la conspiration. Chacun d’eux, ne songeant qu’à sauver sa tête, s’efforçait de détourner le coup sur celle de son voisin. On permit enfin à Théodore de s’expliquer à son tour. Il commença par se prosterner et demander grâce. Sommé de répondre aux questions, il fit l’aveu des confidences d’Eusère, ajouta que maintes fois il avait été sur le point de tout révéler à l’empereur ; mais qu’Eusère l’en avait toujours détourné, en lui affirmant que la révolution attendue s’accomplirait naturellement par l’arrêt irrésistible des destins, et sans usurpation violente du trône.
(35) Eusère, cruellement déchiré par les bourreaux, ne fit que confirmer cet aveu. Mais on produisit des lettres écrites par Théodore à Hilaire, qui déposaient contre le premier. Elles démontraient clairement, malgré l’ambiguïté des termes, qu’il avait une confiance entière dans la prédiction, et que, loin d’être arrêté par aucun scrupule, il était plutôt impatient de la réalisation.
(36) On passa immédiatement à d’autres interrogatoires. Europe, en ce moment proconsul d’Asie, comparut comme ayant eu connaissance du complot, et ne dut son salut qu’au dévouement du philosophe Pasiphile, qui, torturé jusqu’à la mort pour le charger par un mensonge, persista dans une héroïque dénégation.
(37) Vint ensuite un autre philosophe, Simonide, bien jeune encore ; mais quels principes austères ! On l’accusait d’avoir reçu des confidences de Fiduste. Il vit que la passion, et non l’intérêt de la vérité, était l’âme des débats : dès lors il déclara qu’effectivement on lui avait tout dit, mais en se fiant à sa discrétion, et qu’il s’était tu.
(38) L’empereur, qui avait suivi pas à pas l’instruction, confirma la délibération des juges, en réunissant tous les accusés dans une même sentence de mort. Ils eurent tous la tête tranchée, en présence d’une multitude immense qui manifesta son horreur pour ce spectacle, et qui ne put contenir ses gémissements ; tant le malheur de chacun des condamnés était regardé comme un malheur public ! II y eut une exception pour Simonide. Son intrépide constance avait exaspéré la cruauté de son juge, qui le condamna au feu.
(39) Simonide quitta la vie comme on se sépare d’une tyrannique maîtresse, impassible, et souriant au milieu des flammes. Sa fin ressemble à celle du célèbre philosophe Pérégrin, surnommé Protée, qui, décidé à sortir de ce monde, se jeta, en présence de toute la Grèce assemblée aux jeux Olympiques, dans un bûcher élevé de ses propres mains.
(40) Les jours d’après, la multitude de tous rangs (le nombre et les noms m’échappent), englobée dans le filet de l’accusation, fatigua le bras du bourreau, pour le peu qui leur restait de vie après le fouet et la torture. Il y en eut d’exécutés pendant qu’on discutait encore s’ils iraient au supplice ; c’était une véritable boucherie.
(41) On s’avisa, mais après coup, pour donner une couleur moins odieuse aux massacres, de rassembler en monceau des livres et des cahiers trouvés dans diverses maisons, et de les brûler sous les yeux des juges, comme traitant de sujets illicites. C’était, en presque totalité, des ouvrages sur le droit ou sur les arts libéraux.
(42) Peu de temps après, le savant et célèbre Maxime, dont les leçons avaient tant contribué à l’éducation scientifique de l’empereur Julien, fut accusé d’avoir eu connaissance de la prédiction. Il convint du fait, s’excusant, sur son caractère de philosophe, du silence qu’il avait gardé. Il affirma même avoir dit que tous ceux qui avaient interrogé le sort périraient du dernier supplice. Il n’en fut pas moins conduit à Éphèse, sa patrie, pour y avoir la tête tranchée, montrant ainsi que le sort du prévenu dépend moins de la gravité des charges que de la disposition du juge.
(43) Une accusation mensongère vint également enlacer Diogène, rejeton d’une famille illustre, et personnellement distingué par son esprit, par son éloquence, par l’agrément de son commerce. Il avait été longtemps correcteur de Bithynie. On le fit mourir pour s’emparer de son riche patrimoine.
(44) Il n’y eut pas jusqu’au lieutenant honoraire de Bretagne, Alypius, le plus inoffensif des hommes, que l’odieuse tyrannie ne vînt chercher dans sa retraite, changeant en jours de deuil ses paisibles loisirs. On l’accusa de magie, sur l’unique déposition d’un nommé Diogène, rebut de la lie du peuple, que la torture fit parler comme il plaisait à l’accusateur, c’est-à-dire au prince, et qu’on fit brûler vif quand les tourments ne purent plus rien tirer de lui. Alypius, dépouillé de ses biens, fut envoyé en exil, et son fils, sans raison aucune, condamné à mort. Un heureux hasard le sauva.
Chapitre II
(1) Ainsi un homme livré par Fortunatien à la rigueur des lois, ce Pallade, premier auteur de tout le mal, homme de rien, et partant moins capable de scrupule, allait accumulant ruines sur ruines, et semant partout le deuil et les larmes.
(2) Exploitant à son gré, sans faire acception de fortune et de rang, un genre d’accusation d’une portée indéfinie, il savait, en habile chasseur, étendre ses filets mortels à la fois sur plusieurs tètes ; signalant les uns pour fait de sortilège, les autres comme complices d’attentat à la majesté au trône.
(3) Les femmes n’avaient pas le temps de pleurer sur leurs maris. Dès qu’une dénonciation était lancée, arrivaient aussitôt des agents qui, sous prétexte de mettre les scellés, glissaient parmi les effets des prévenus quelque sort, quelque amulette de vieille femme, quelque recette pour préparer des philtres. Autant de pièces de conviction devant des tribunaux où lois, conscience ni équité n’étaient jamais appliquées à distinguer la réalité de la fraude. Sans qu’il y eût de défense écoutée, de charge même articulée, on prononçait la confiscation et la mort, et alors jeunes, vieux, dispos ou perclus, marchaient ou étaient portés au supplice.
(4) Pour éluder les perquisitions, partout, dans les provinces d’Orient, on prenait le parti de jeter au feu ses livres ; tant la terreur s’était emparée de toutes les âmes ! Pour tout dire en un mot, nous étions alors comme errants à tâtons au milieu des ténèbres cimmériennes, et tremblants tous de cet effroi qu’éprouvait le convive de Denys, lorsque, assis devant un banquet plus redoutable que la faim même, il voyait sans cesse ce glaive suspendu à un fil au-dessus de sa tête.
(5) Le notaire Bassien, officier de mérite, et du sang le plus noble, fut aussi accusé d’avoir fait servir la divination à ses vues ambitieuses. Il eut beau prouver que le sort n’avait été consulté par lui que touchant le sexe de l’enfant dont sa femme était grosse, il vit confisquer son ample patrimoine, et n’échappa même à la mort que grâce au crédit et aux instances de sa famille.
(6) Au milieu de ce fracas de nobles maisons qui s’écroulaient, l’infernal associé de Pallade et son émule en scélératesse, Héliodore le mathématicien, comme l’appelait le vulgaire, désormais initié aux plus mystérieux colloques du palais, dirigeait sûrement ses mortelles atteintes. II n’est caresses ni séductions qu’on ne mît en œuvre pour faire dire à cet homme ce qu’il savait, ou plutôt ce que lui suggérait sa fantaisie.
(7) Nulle table n’était plus délicatement servie que la sienne, et l’argent lui était prodigué pour ses voluptés mercenaires. Quand on le voyait promener dans les rues un visage refrogné, chacun cherchait à éviter son regard. Son effronterie redoubla lorsque le titre de chambellan lui ouvrit l’accès du gynécée. Il allait disant tout haut que les sentences du Père commun feraient tomber bien des têtes.
(8) En sa qualité d’avocat, il stylait Valens à tourner ses phrases, et lui enseignait à employer des figures, et à placer des mots à effet dans ses discours.
(9) Il serait trop long de retracer tout le mal que causa ce misérable ; je ne veux que rappeler avec quelle insolence il osa porter la main sur les deux colonnes du patriciat. Cette audace incroyable que lui donnaient, comme je l’ai dit, les confidences du palais, et sa vénalité qui ne reculait devant aucune infamie, allèrent jusqu’à intenter aux deux respectables frères Eusèbe et Hypace, alliés autrefois de l’empereur Constance, l’accusation de viser à l’empire, et d’employer de sourdes menées pour y parvenir. Héliodore ajoutait, pour donner couleur à cette fiction, qu’Eusèbe s’était déjà fait faire un costume impérial.
(10) Écoutée avec avidité, cette déposition excita une espèce de rage chez un despote si peu fait pour commander, puisqu’il se croyait tout permis, même d’être injuste. Aussitôt sont mandés des points les plus éloignés tous ceux que désigna le caprice d’un accusateur supérieur aux lois mêmes, et que la citation alla troubler dans leur sécurité profonde. Le procès criminel fut aussitôt entamé ;
(11) et lorsqu’après avoir torturé de mille manières et l’équité et les règles de la procédure, les efforts acharnés de l’accusation n’eurent abouti qu’à mettre en lumière l’innocence des illustres accusés, le calomniateur n’en fut pas moins honorablement traité par la cour. Quant à ses victimes, elles eurent d’abord à subir l’exil et le séquestre ; mais leur rappel ne se fit guère attendre, ainsi que leur réintégration dans leurs honneurs et dans leurs biens.
(12) Le mécompte d’un tel dénouement n’éveilla pas le moindre sentiment de circonspection ou de pudeur. Dans l’éblouissement de la toute-puissance, l’empereur ne se doutait même pas qu’un grand caractère s’abaisse en faisant le mal, fût-ce pour nuire à ses ennemis ; et qu’il n’y a rien de plus odieux que la dureté de cour s’ajoutant aux rigueurs officielles du pouvoir.
(13) Quand Héliodore mourut, soit que sa fin eût été amenée par la maladie ou précipitée par la vengeance (et plût aux dieux qu’il n’eût pas donné tant de raisons de le croire !), une multitude d’honorables en grand deuil, parmi lesquels il faut compter les consulaires Eusèbe et Hypace, marchèrent, par ordre exprès, en tête de son convoi.
(14) L’absurde engouement du prince en cette occasion se manifesta jusqu’au scandale. D’abord ce fut longtemps en vain qu’on le conjura de s’abstenir d’être en personne à la lugubre cérémonie. Il restait inflexible et sourd, comme s’il se fût bouché les oreilles avec de la cire pour passer devant l’écueil des sirènes.
(15) Cédant enfin à des prières réitérées, il exigea du moins que ce fût nu-tête, les uns pieds nus, les autres les mains jointes, que l’on escorterait jusqu’au lieu de sépulture le cercueil de ce misérable. On frémit d’indignation aujourd’hui, rien qu’au souvenir de l’humiliation de tant de sénateurs et d’hommes illustres marchant dans cet équipage, précédés du bâton d’ivoire, des ornements et du registre des fastes consulaires.
(16) On distinguait dans cette procession notre jeune Hypace, si remarquable à cet âge par ses vertus ; âme douce et paisible, soumettant sa conduite à la règle d’honnêteté la plus sévère. II a soutenu dignement l’illustration de sa famille, et les actes de sa double préfecture seront des titres de gloire pour sa postérité.
(17) Encore un trait pour achever le caractère de Valens. Au moment même où il portait la cruauté contre ses victimes jusqu’à regretter que leur mort y mît des limites, un homme d’une atroce barbarie, le tribun Numérius fut convaincu (lui-même en convint) d’avoir éventré vive une femme enceinte, et d’avoir arraché son fruit de ses entrailles, afin d’évoquer les mânes de l’enfer, et de surprendre par des conjurations le secret de la succession à l’empire. Or, l’empereur n’eut pour lui que des regards de bienveillance ; et ce monstre, au milieu des murmures du sénat, put se retirer absous, en possession tranquille de son grade et de sa fortune ; fortune assez considérable cependant pour être convoitée.
(18) Ô sublimes lumières de la philosophie, don céleste départi seulement à quelques âmes privilégiées, et qui peut transformer les plus ingrates natures ! que de maux épargnés à cette époque de ténèbres, si Valens eût appris de vous que posséder le pouvoir, suivant la définition des sages, c’est avoir charge du bonheur de tous ; qu’il est du devoir d’un souverain de restreindre son autorité, de combattre ses désirs, de maîtriser ses colères ; qu’il doit avoir toujours présent a l’esprit ce mot du dictateur César : "Souvenir de sang versé est mauvais compagnon de vieillesse ; " que la vie d’un homme étant quelque chose au monde, et formant partie intégrante de la somme de l’existence humaine, on ne saurait avec trop de lenteur et de circonspection délibérer sur son retranchement, ni trop s’abstenir de presser la consommation d’un acte irrévocable ! témoin ce fait si connu de l’antiquité :
(19) Une femme de Smyrne avait fait à Dolabella, proconsul d’Asie, l’aveu d’avoir empoisonné son mari et le fils qu’elle avait eu de lui, parce qu’elle avait découvert qu’ils avaient de concert fait périr un enfant qu’elle avait eu d’un premier lit. Le proconsul déclina le jugement, et saisit de l’affaire un autre tribunal. Même hésitation chez les nouveaux juges. Y avait-il crime dans l’acte, ou seulement justes représailles ? Le procès est attribué en dernier ressort à la juridiction de l’aréopage, choisie quelquefois, dit-on, pour arbitre entre les dieux. L’aréopage, la cause entendue, assigna l’accusateur et la prévenue à comparaître au bout de cent ans, ne voulant ni absoudre une empoisonneuse ni condamner une mère qui avait vengé son fils. On n’est jamais trop tard à faire ce qui, de sa nature, est sans retour.
(20) Mais l’œil de la justice ne s’était pas fermé sur les attentats que nous venons de décrire, sur cette violation de personnes libres, dont le corps restait empreint pour la vie des stigmates de la torture. Le cri du sang versé, s’élevant vers le ciel, fut écouté du Dieu vengeur, et déjà s’allumait le flambeau de la guerre ; l’oracle allait s’accomplir ; aucun de ces actes ne devait rester impuni.
(21) Tandis que les hostilités, assoupies du côté de la Perse, laissaient ainsi le champ libre aux atrocités dont Antioche était devenue le théâtre, l’horrible essaim des furies prenait son vol au-dessus des murs de cette ville, et allait s’abattre sur l’Asie.
(22) La fatalité amena en Orient un certain Festus de Trente, de naissance basse et obscure, camarade autrefois de barreau avec Maximin, et que ce dernier aimait en frère. Cet homme fut d’abord administrateur en Syrie, puis secrétaire des commandements, et se fit dans ces deux postes une réputation de douceur et de respect pour les lois. Il devint ensuite proconsul d’Asie, et jusque-là semblait destiné à n’attacher à son nom que d’honorables souvenirs.
(23) Le bruit des persécutions exercées par Maximin était venu jusqu’à lui, et il blâmait sans ménagements cette conduite comme odieuse et funeste ; mais il vit que c’était par du sang versé que ce monstre s’était acquis des titres à la place de préfet du prétoire. Dès lors Festus n’eut plus qu’un désir, celui d’obtenir le même avancement par les mêmes voies : un comédien ne change pas plus lestement de rôle. Le voilà promenant de tous côtés un œil attentif à saisir les occasions de nuire, et ne doutant pas que la préfecture ne tombât dans ses mains dès qu’elles seraient teintes du sang de l’innocence.
(24) Sa méchanceté, pour me servir de l’expression la plus adoucie, s’est diversement signalée. Il suffira d’en citer quelques traits bien connus, et remarquables surtout par une intention évidente de singer ce qui se passait dans le même temps à Rome. Dans des proportions plus restreintes, il fit relativement autant de mal.
(25) Il condamna impitoyablement à mourir du plus cruel supplice un philosophe nommé Coeranius, qui n’était pas sans mérite. L’unique crime de cet homme était d’avoir écrit à sa femme une lettre qui finissait par ces mots en grec : "Ayez soin de couronner la porte," expression proverbiale, où l’on donne à entendre qu’il doit vous arriver quelque chose d’important.
(26) Il fit périr comme magicienne une pauvre vieille femme qui prétendait avoir le secret de charmer par le chant la fièvre intermittente, et que lui-même avait fait venir, à ce titre, pour donner des soins à sa fille.
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