Chapitre I
(1) Pendant cette rapide succession d’événements sur divers points de la terre, Julien, au milieu des préoccupations qui l’assiégeaient en Illyrie, ne cessait de fouiller dans les entrailles des victimes et d’interroger le vol des oiseaux, pour connaître ce que le sort lui préparait. Mais il ne recueillait de la divination qu’ambiguïté et qu’incertitude.
(2) Enfin l’orateur Aprunculus Gallus, qui fut depuis gouverneur de la Gaule Narbonnaise, lui prédit quel serait le dénouement, d’après l’inspection, disait-il, d’un foie à double tégument. Mais Julien soupçonnait quelque supercherie de complaisance, et continuait d’être inquiet ; lorsqu’il eut lui-même un présage bien autrement significatif, et qui était une manifestation non douteuse de la mort de Constance. Au moment même où l’empereur expirait en Cilicie, Julien montait à cheval, entouré d’un cercle nombreux. Le soldat qui venait de l’aider à se mettre en selle fit une chute ; et Julien de s’écrier : "L’auteur de mon élévation est tombé."
(3) Il n’en persista pas moins, pour plus d’une raison, à ne pas dépasser la frontière de la Dacie, jugeant qu’il n’était pas de la prudence de s’aventurer sur des conjectures que l’événement pouvait démentir.
Chapitre II
(1) Au plus fort de cette incertitude, arrivent Théolaiphe et Aligulde, députés vers lui pour lui annoncer que Constance n’était plus, et que sa dernière volonté avait été que Julien fût son successeur.
(2) Cette nouvelle, qui mettait fin à son anxiété, et le débarrassait des soucis et des agitations d’une guerre imminente, emplit son cœur de joie, en lui inspirant pour la science divinatoire une confiance sans bornes. Se rappelant alors combien la célérité l’avait servi dans ses entreprises, il donne aussitôt l’ordre de marche, franchit rapidement le versant du pas de Sucques qui regarde la Thrace, et arrive à Philippopolis, l’ancienne Eumolpiade. Tout ce qu’il y avait de soldats réunis autour de lui volait joyeusement sur ses traces,
(3) chacun d’eux comprenant à merveille qu’au lieu d’une lutte désespérée pour l’empire, il ne s’agissait plus que d’une prise de possession légitime et non contestée. La renommée, qui exalte toujours ce qui est nouveau, prêtait à Julien son prestige. Sa marche semblait celle de Triptolème, que la fabuleuse antiquité nous montre traversant les airs sur un char tiré par des dragons ailés. Armées, flottes, remparts, tout cède devant lui, et déjà il est dans Périnthe, la ville d’Hercule.
(4) Aussitôt la nouvelle parvenue à Constantinople, la population de tout âge et de tout sexe se répandit hors des murs, avec l’empressement qu’on aurait de voir un homme descendu des cieux. Il fit son entrée le 3 des ides de décembre, salué de l’hommage respectueux du sénat, et des acclamations unanimes du peuple. Un concours prodigieux de troupes et de citoyens l’escortait, avec l’ordre d’une marche militaire, tandis que sur lui seul se portaient les regards et l’admiration de cette multitude.
(5) Et en effet, ce prince homme à peine, cette petite taille, ces gigantesques exploits, ces sanglantes leçons données à tant de rois et de peuples, ces soudaines apparitions de ville en ville, où sa présence devançait toute attente, entraînant partout l’adhésion ; où sans cesse il se recrutait de forces nouvelles ; cette domination s’étendant comme la flamme, et ce trône enfin occupé comme par grâce divine, sans qu’il en coûtât une larme au pays ; tout cela semblait l’illusion d’un songe.
Chapitre III
(1) Le premier acte du nouveau règne fut d’ouvrir une série d’informations judiciaires, dont la direction fut donnée à Secundus Salustius, récemment nommé préfet du prétoire, et investi de toute la confiance de Julien. Le prince lui donna pour assesseurs Mamertin, Arbétion, Agilon et Névitte, auxquels il adjoignit encore Jovin, qu’il venait de créer maître de la cavalerie, lors de son passage en Illyrie.
(2) La commission, réunie à Chalcédoine, fit assister à ses actes les princes et tribuns des légions Jovienne et Herculienne. Si l’on excepte quelques grands coupables, punis avec justice, elle procéda généralement avec une rigueur outrée.
(3) Elle exila d’abord en Bretagne Pallade, ex-maître des offices, soupçonné seulement d’avoir, pendant sa charge, desservi par ses rapports Gallus près de Constance.
(4) Taurus, ex-préfet du prétoire, fut rélégué à Verceil pour un fait qui eût commandé l’indulgence à tout juge impartial ; car où est le crime, en temps de révolution, de chercher refuge près du souverain légitime ? Aussi personne ne put-il sans indignation lire ce préambule du jugement qui le condamnait : "Sous le consulat de Taurus et de Florence, Taurus, par la voix du crieur public, etc."
(5) Le même sort était réservé à Pentade, prévenu d’avoir rédigé, par mission expresse de Constance, le procès-verbal du dernier interrogatoire de Gallus. Mais une défense habile le tira d’affaire.
(6) On envoya, non moins arbitrairement, dans l’île de Boas en Dalmatie, le maître des offices Florence, fils de Nigrinien. L’autre Florence, préfet du prétoire, réussit à se cacher avec sa femme, et ne reparut qu’après la mort de Julien. On le condamna à mort par contumace.
(7) Le bannissement fut aussi prononcé contre Évagre, trésorier du domaine privé ; Saturnin, ex-intendant du palais ; et Cyrine, ex-notaire. La justice elle-même, j’ose le dire, a pleuré la mort d’Ursule, trésorier de l’épargne, et a taxé l’empereur d’ingratitude ; car au temps où Julien, envoyé comme César en Occident, s’y trouvait limité dans ses ressources au point de ne pouvoir rien donner aux soldats (ce qui était un calcul de la cour pour lui rendre l’armée moins maniable), ce même Ursule avait écrit au trésorier des Gaules de remettre à César, sur sa demande, tout ce qu’il exigerait d’argent.
(8) Julien sentit lui-même que cette mort devait lui susciter des malédictions et des haines, et chercha plus tard à pallier un acte inexcusable, en prétextant qu’il s’était consommé sans son aveu, et que c’était l’effet des rancunes de l’armée pour le propos tenu devant les ruines d’Amida.
(9) On ne manqua pas non plus de voir un contre-sens, ou un acte de faiblesse, dans le choix d’Arbétion, qui présidait de fait les enquêtes. Ses collègues n’étaient là que de nom. Il était impossible, en effet, que cet ambitieux hypocrite ne fût pas suspect à Julien, et qu’il pût le considérer autrement que comme ennemi, d’après le rôle actif qu’il avait joué dans les guerres civiles.
(10) Après ces actes, désapprouvés même par les partisans de Julien, citons quelques exemples d’une sévérité qui ne fut que justice.
(11) Cet Apodème, autrefois intendant, que nous avons vu s’acharner avec tant de rage à la perte de Gallus et de Sylvain ; ce notaire Paul, surnommé la Chaîne, dont le nom seul fait frémir, trouvèrent sur le bûcher un supplice trop mérité par leurs crimes.
(12) La peine de mort fut également décernée contre l’insolent et cruel Eusèbe, grand chambellan de l’empereur Constance. Ce misérable, qui de la condition la plus basse était arrivé presque au point de faire obéir son maître, avait contracté une arrogance intolérable. Plus d’un avertissement lui était venu d’Adrastie, dont l’œil est toujours ouvert sur les fautes des hommes. Il n’en tint compte ; et, comme d’un roc élevé, il se vit précipité de sa grandeur.
Chapitre IV
(1) Les yeux du nouvel empereur se tournèrent ensuite sur la population intérieure du palais ; il y fit une espèce de main basse, et sans distinction. Ce n’était pas ce qu’on avait droit d’attendre d’un philosophe ami de la vérité.
(2) L’épuration n’aurait eu rien que de louable si elle eût fait grâce au très petit nombre, dont la conduite était pure et l’intégrité notoire. Le palais, il faut l’avouer, était devenu un séminaire de vices, dont les germes s’étaient propagés au dehors. Le désordre eût été moins grave sans la contagion de l’exemple.
(3) Certains commensaux de cette demeure, engraissés de la dépouille des temples, s’étaient fait de la spoliation une habitude, et flairaient, pour ainsi dire, toute occasion de lucre. Parvenus sans transition de l’extrême pénurie au dernier degré de l’opulence, ils pillaient, dépensaient, prodiguaient sans frein et sans mesure.
(4) L’infection gagna de proche en proche les mœurs publiques. De là le mépris si commun de la foi jurée et de l’estime des autres ; cette passion du gain qui veut se satisfaire, même au prix de toute souillure ;
(5) ces sommes prodigieuses englouties, engouffrées dans le luxe des festins. La table eut ses triomphateurs, comme autrefois la victoire. À cette époque appartient l’usage immodéré des tissus de soie ; les primes décernées à la perfection d’une étoffe, aux raffinements de la science culinaire ; et le faste des ameublements, et les vastes proportions des demeures. Si le champ de Cincinnatus eût égalé en superficie le sol d’une seule de ces habitations, où serait l’honneur de cette noble pauvreté après la dictature ?
(6) À ce tableau de corruption ajoutez la dissolution de la discipline militaire, les airs lascifs répétés au lieu de chants guerriers, la pierre servant jadis d’oreiller au soldat échangée contre le duvet de la couche la plus molle, sa coupe à boire plus pesante que son épée ; des vases de terre il n’en voulait plus, il lui fallait des palais de marbre. Et nous lisons dans l’histoire qu’un Spartiate fut vivement réprimandé seulement pour avoir mis le pied sous un toit en temps de guerre.
(7) Féroce et rapace envers ses concitoyens, le Romain était devenu lâche et mou devant l’ennemi. Gâté par le loisir, perverti par les largesses, en revanche il était grand connaisseur en fait d’or et de pierreries.
(8) Et cependant le temps n’était pas loin où un simple soldat de César Maximien, trouvant, dans le pillage du camp des Perses, un petit sac de peau rempli de perles, fut assez simple pour en jeter le contenu, se contentant de l’enveloppe, dont la fourrure l’avait séduit.
(9) L’empereur un jour voulait se faire couper les cheveux. Il voit entrer un personnage somptueusement vêtu. Julien s étonne, "C’est un barbier, dit-il, que j’ai demandé, et non un homme de finance." Il questionne toutefois cet individu sur ce que lui valait son emploi : "Vingt rations de table par jour, répondit celui-ci ; autant de rations de fourrage ; un bon traitement annuel, sans compter plus d’un accessoire assez lucratif."
(10) Julien prit de l’humeur, et chassa toute cette clique, aussi bien que tous les cuisiniers et autres, qui s’étaient mis sur le même pied, et dont il n’avait que faire ; leur disant de chercher fortune ailleurs.
Chapitre V
(1) Dès son enfance il avait eu pour le culte des dieux un penchant qui ne fit que s’accroître avec l’âge. Tant qu’il eut des ménagements à garder, il ne s’y livra qu’en s’entourant du plus grand mystère.
(2) Mais une fois débarrassé de cette contrainte, et libre enfin d’en agir à sa volonté, il mit au grand jour le secret de sa conscience. Par des édits clairs et formels il enjoignit de rouvrir les temples, et d’offrir de nouveau des victimes aux autels abandonnés.
(3) Pour assurer l’effet de ces dispositions, il convoqua au palais tous les évêques divisés entre eux de doctrine, et les représentants des diverses sectes qui partageaient le peuple, et leur signifia, bien qu’avec douceur, qu’il fallait que les disputes cessassent, et que chacun pût sans crainte professer le culte de son choix.
(4) S’il se montrait si tolérant sur ce point, c’est qu’il comptait bien que la liberté multiplierait les schismes, et que de la sorte il n’aurait pas l’unanimité contre lui, sachant par expérience que divisés sur le dogme les chrétiens sont les pires des bêtes féroces les uns pour les autres. Il leur disait souvent : "Écoutez-moi ; les Alamans et les Francs m’ont bien écouté." C’était parodier le mot de Marc Aurèle ; et Julien ne s’apercevait pas que les circonstances étaient tout autres.
(5) Marc Aurèle traversait la Palestine pour se rendre en Égypte. Excédé de l’horrible malpropreté des Juifs et de leur humeur turbulente, il s’était écrié, d’un ton de doléance : "Ô Marcomans ! ô Quades ! ô Sarmates ! j’ai donc rencontré de plus brutes que vous."
Chapitre VI
(1) Vers ce temps-là une nuée d’Égyptiens, sur la foi de vagues espérances, vint s’abattre sur Constantinople. Race processive, chicanière, ne payant que par contrainte, infatigable dans ses répétitions, toujours exagérées, et qui pour obtenir décharge, remise ou délai, a toujours quelque plainte en concussion toute prête.
(2) Ils assiégeaient en masse les audiences du prince et des préfets du prétoire, parlant tous à la fois comme autant de geais, et les étourdissant de demandes fondées ou non, dont l’origine pouvait remonter jusqu’à soixante-dix ans, plus ou moins.
(3) Il devenait impossible de vaquer à d’autres affaires. Julien leur donna par un édit rendez-vous à Chalcédoine, avec promesse de s’y transporter en personne pour statuer sur leurs prétentions.
(4) Aussitôt qu’ils furent partis, défense absolue fut faite aux navires en retour de donner passage à des Égyptiens ; ce qui fut exécuté à la lettre. Toute cette ardeur de réclamation s’évanouit aussitôt que l’inutilité en fut démontrée, et chacun s’en retourna chez soi.
(5) On prit occasion de là pour rendre une loi qui semble dictée par l’équité même, et qui déclare bien acquis tout argent donné en vue d’obtenir un avantage, et en interdit la répétition.
Chapitre VII
(1) Aux calendes de janvier les registres consulaires s’ouvrirent aux noms de Mamertin et de Névitte. Le prince daigna se mêler à pied aux personnes de distinction qui assistaient à la cérémonie ; ce qui fut approuvé par les uns, et taxé par les autres d’affectation dégradante.
(2) Mamertin donna ensuite des jeux au cirque ; et les esclaves qui devaient être rendus à la liberté suivant la coutume étant introduits, Julien prononça lui-même la formule d’affranchissement. Mais, averti que ce jour-là le droit d’affranchir appartenait à un autre, il se condamna lui-même, pour cette erreur, à une amende de dix livres d’or.
(3) Il allait fréquemment au sénat décider les questions litigieuses. Un jour qu’il prêtait l’oreille à la discussion, on vint lui annoncer que le philosophe Maxime venait d’arriver d’Asie. Il ne fit qu’un saut de son siège, s’oublia même jusqu’ à courir à sa rencontre fort en avant du vestibule, l’embrassa, et l’introduisit avec une sorte de respect dans la salle des séances. Démonstration déplacée, et qui dénotait en lui la recherche d’une fausse gloire. Apparemment Il avait oublié le mot de Cicéron sur ce travers d’esprit :
(4) "Ces mêmes philosophes ne laissent pas de mettre leur nom à leurs traités du mépris de la gloire, voulant être loués et glorifiés de leurs efforts même pour inspirer ce mépris."
(5) Peu de jours après, deux intendants, compris dans l’expulsion des officiers du palais, vinrent en secret proposer à Julien de lui révéler la retraite de Florence, pourvu qu’il consentît à les réintégrer dans leurs fonctions. Il repoussa l’offre avec mépris, et les traita de vils délateurs, ajoutant qu’il serait indigne d’un empereur d’user de pareils moyens pour s’assurer d’un homme qui ne se cachait que par peur de la mort, et que l’espoir de trouver grâce engagerait peut-être à ne pas se cacher plus longtemps.
(6) Julien avait alors près de lui Prétextat, beau caractère, sénateur de l’ancienne Rome. Le hasard le lui avait présenté à Constantinople, où l’appelaient ses affaires privées ; et le prince l’avait, de son propre choix, nommé proconsul d’Achaïe.
(7) L’attention que Julien apportait à ses réformes dans l’administration civile ne lui faisait pas perdre de vue les intérêts militaires. Il ne confiait les commandements qu’à des chefs éprouvés par de longs services, relevait par toute la Thrace les fortifications en ruines, et veillait avec la plus active sollicitude à ce que les postes distribués sur la rive droite de l’Ister, et qu’il savait faire bonne et sûre garde contre les entreprises des barbares, ne manquassent ni d’armes, ni d’habits, ni de solde, ni de vivres.
(8) Tandis qu’il se multipliait pour suffire à tant de soins, et imprimait l’activité de son esprit à tous les ressorts de l’État, on lui conseilla une expédition contre les Goths de la frontière, qui nous avaient donné tant de preuves de leur mauvaise foi et de leur perfidie. Mais il voulait, répondit-il, des adversaires d’une autre trempe. À l’égard de ceux-ci, on n’avait qu’à laisser faire les marchands galates, qui les vendaient à tant par tête, sans regarder à la condition des individus.
(9) La renommée cependant proclamait à l’étranger son courage, sa tempérance, ses talents militaires ; et de proche en proche son nom, éveillant l’idée de toutes les vertus, faisait le tour du monde.
(10) Un sentiment de crainte respectueuse se communiqua des peuples voisins aux nations les plus éloignées. De tous côtés, et coup sur coup, arrivaient des ambassades. Il en vint pour négocier la paix avec lui, de l’Arménie et des contrées au- delà du Tigre. Des extrémités de l’Inde, jusqu’à Dib et Serendib, partirent à l’envi des députations chargées d’offrandes. Les plages australes de la Mauritanie sollicitèrent la faveur d’être reconnues dépendances de l’empire. Enfin au nord et au levant, les peuples riverains du Bosphore, et de la mer qui reçoit les eaux du Phase, offrirent en suppliants un tribut annuel, pour acheter la permission de continuer à vivre sur le sol qui les avait vus naître.
Chapitre VIII
(1) Le récit des événements où se trouve mêlé le nom de ce grand prince nous ayant amené à faire mention des régions éloignées de la Thrace et des rives du Pont-Euxin, il n’est pas hors de propos de donner sur ces contrées des notions qui nous sont personnelles, ou que nous avons recueillies de nos lectures.
(2) La crête élevée du mont Athos en Macédoine, qui jadis s’ouvrit pour laisser passage à la flotte de Xerxès, et l’abrupte promontoire de Capharée dans l’île d’Eubée, où vint se heurter la flotte des Grecs, par l’artifice de Nauplius, père de Palamède, malgré la distance qui les sépare, marquent la limite réciproque de la mer Égée et de celle de Thessalie. L’Égée, à partir de ce dernier point, va s’élargissant, surtout vers la droite, où les Sporades d’un côté, et de l’autre les Cyclades (ainsi nommées parce qu’elles forment cercle autour de Délos, berceau de deux divinités), lui donnent l’aspect d’un vaste archipel. Ses flots baignent à gauche Imbros et Ténédos, Lemnos et Thasos, et, quand le vent les soulève, se brisent avec fureur contre les rochers de Lesbos.
(3) Repoussés par cet obstacle, ils se rejettent sur la côte de Troade, vers le temple d’Apollon Sminthien et l’héroïque plaine d’Ilion. Plus au nord, l’Égée forme le golfe de Mélas, d’où l’on découvre dès l’entrée, ici Abdère, patrie de Protagoras et de Démocrite, là le repaire sanglant du cruel Diomède de Thrace, et l’étroite vallée où l’on voit le cours de l’Hèbre se replier sur lui-même, et remonter vers sa source ; puis Maronée et Aenos, cette plage qu’Énée aborda sous de funestes auspices, et dont il se hâta de fuir, guidé par les dieux, vers les bords de l’antique Ausonie.
(4) L’Égée ensuite se resserre, et, obéissant à une impulsion naturelle, court se joindre au Pont, dont elle s’adjoint une partie, en figurant la lettre grecque g-ph. De là, ouvrant l’Hellespont, et laissant de côté le Rhodope, elle baigne successivement Cynossème, où la tradition place les cendres d’Hécube, Coelos, Sestos et Callipolis, et sur la rive opposée, les tombeaux d’Achille et d’Ajax, Dardanie et Abydos, où Xerxès jeta un pont pour la traverser. Plus loin sont Lampsaque, présent du roi des Perses à Thémistocle, et Paros, fondée par Parius, fils de Jason.
(5) S’évasant alors des deux côtés en demi-cercle, elle repousse au loin ses rivages, et, prenant le nom de Propontide, arrose à l’est Cyzique et Dindyme, sanctuaire révéré de la mère des dieux ; puis Apamée, Cius et Astecus, dont un de ses rois, par la suite des temps, changea le nom en celui de Nicomédie. Elle rase au couchant la Chersonèse, Aegos-Potamos, où Anaxagore prédit qu’il pleuvrait des pierres, Lysimachie, et la ville fondée par Hercule en mémoire de son compagnon Périnthe.
(6) Enfin, et comme pour rendre la ressemblance du g-ph complète, au milieu de sa circonférence s’allongent les îles de Proconèse et de Besbique.
(7) Dès que ses eaux ont doublé la pointe de cette dernière, cette mer se resserre de nouveau en détroit entre l’Europe et la Bithynie, et baigne à droite Chalcédoine, Chrysopolis, et autres lieux moins connus.
(8) À gauche elle visite les ports d’Athyras, de Sélymbrie et de Constantinople, l’ancienne Byzance, colonie athénienne, et le promontoire de Céras, que surmonte un phare élevé ; ce qui a fait donner le nom de Cératas au vent froid qui souffle ordinairement de cette côte.
(9) Là s’arrête le courant, et se trouve accomplie la communication des deux mers. Alors les deux rives de nouveau s’écartent, embrassant une nappe d’eau sans limites auxquelles la vue puisse atteindre,
(10) et dont le circuit forme une navigation de vingt-trois mille stades, au rapport d’Ératosthène, d’Hécatée, de Ptolémée, et d’autres auteurs qui se piquent d’exactitude dans l’indication des distances. La forme de cette mer, au dire de tous les géographes, est celle d’un arc scythe avec sa corde.
(11) Elle a pour bornes, au levant, le Palus-Méotide ; au couchant, l’empire romain. Ses côtés septentrionales sont habitées par des peuples différents de mœurs et de langage. Sa rive au midi décrit en rentrant une légère courbure.
(12) Son vaste littoral est parsemé de villes grecques, toutes, un très petit nombre excepté, fondées par les Milésiens, colonie d’Athènes, et dès longtemps établies dans l’Asie Mineure par Niléus, fils de ce Codrus qui se dévoua, dit-on, pour sa patrie dans la guerre contre les Doriens.
(13) Les deux extrémités de l’arc sont figurées par les deux Bosphores, l’un Thrace, l’autre Cimmérien. Le nom de Bosphore vient de ce que la fille d’Inachus, transformée en génisse, suivant les poètes, traversa les deux mers intérieures à la nage, pour se rendre dans celle d’Ionie.
(14) À droite de la courbure, au sortir du Bosphore, se montre la côte de Bithynie, que les anciens nommaient Mygdonie. Ce royaume comprend les provinces de Thynia, de Mariandéna, les Bébryces, jadis délivrés par Pollux de la tyrannie d’Amycus, et la contrée lointaine où le devin Phinée tremblait au seul battement de l’aile des harpies. Sur cette plage sinueuse, et fréquemment interrompue par des renfoncements profonds, sont les embouchures du Sangare, du Psyllis, du Bizes et du Rhebas. On voit, à l’opposite, surgir du sein des eaux les Symplégades, double roc escarpé sur toutes ses faces, et dont on dit qu’autrefois, avec un fracas épouvantable, les deux parties se heurtaient, reculaient, renouvelant ce conflit sans cesse. Si rapide que fût le vol d’un oiseau, il n’eût pas évité d’être broyé entre ces deux masses au moment où elles se ruaient avec furie l’une contre l’autre.
(15) Le premier navire Argo, lorsqu’il voguait à la conquête de la toison d’or, put cependant passer entre elles, sans subir leur étreinte. De ce jour l’antagonisme cessa ; les deux parties s’incorporèrent l’une à l’autre, à tel point qu’aujourd’hui nul ne croirait à leur ancien divorce ; si toutes les traditions de l’antique poésie n’étaient là pour en porter témoignage.
(16) Après la Bithynie viennent les États du Pont et de la Paphlagonie, où l’on remarque Héraclée et Sinope, Polémonion et Amisos, villes considérables, toutes créations de l’actif génie des Grecs ; et Cérasonte, dont Lucullus importa le doux fruit dans nos contrées. Du sein d’îles altières s’élèvent les villes importantes de Trapézonte et de Pityunte.
(17) Plus loin vous rencontrez la caverne d’Achéruse, que les habitants du pays appellent G-Mychopontion, le port d’Acon, et divers fleuves, l’Achéron, l’Arcadius, l’Iris, le Tibre, et plus loin le Parthénius ; tous se précipitant d’un cours rapide vers la mer. Non loin de là est le Thermodon, qui descend du mont Armonius, et coule entre les bois de Thémiscire, où jadis les Amazones vinrent chercher un refuge, par le motif que je vais exposer.
(18) Ces guerrières des temps passés, après avoir anéanti par leurs continuelles et sanglantes incursions tous les États leurs voisins, aspiraient encore à frapper de plus grands coups. Confiantes dans leurs forces, et entraînées par une ardeur de conquête, elles allèrent, passant sur le corps d’une multitude de peuples, chercher dans les Athéniens de plus redoutables adversaires. La lutte fut opiniâtre ; mais enfin leur armée plia, par la déroute de la cavalerie, qui garnissait les ailes ; et toutes les Amazones mordirent la poussière.
(19) À la nouvelle de ce désastre, celles qui, moins propres à porter les armes, étaient restées dans leurs foyers, se voyant réduites à l’extrémité, et redoutant les représailles de voisins irrités des maux qu’elles leur avaient fait souffrir, se retirèrent sur les bords plus tranquilles du Thermodon. Leur postérité y multiplia, et plus tard, rentrée en force dans son ancienne patrie, redevint la terreur de toutes les nations étrangères.
(20) Non loin de là le mont Carambe s’élève en pente douce vers le septentrion, séparé par deux mille cinq cents stades de mer du promontoire de Crioumétopon, en Tauride. À partir du fleuve Halys, tout le littoral s’étend en ligne aussi directe que la corde tendue entre les deux extrémités de l’arc.
(21) À ses confins l’on trouve les Dahas, le plus belliqueux peuple de la terre, et les Chalybes, qui, les premiers, arrachèrent. le fer de la mine. Les vastes contrées qu’on rencontre ensuite sont occupées par les Byzares, les Sapires, les Tibarènes, les Mossynèques, les Macrons et les Philyres ; peuples sans communication avec nous jusqu’à ce jour.
(22) Mais à peu de distance sont les tombes de trois héros, Sthénélus, Idmon et Tiphys ; le premier, compagnon d’Hercule, et blessé mortellement en combattant avec lui les Amazones ; le second, devin des Argonautes ; et le troisième, leur habile pilote.
(23) Au-delà de cette contrée se trouve l’antre d’Aulion et le fleuve Callichore, ainsi nommé parce que Bacchus, après avoir en trois ans accompli la conquête des Indes, célébra son retour, sur ses bords ombragés et fleuris, par des chœurs de danse et des orgies ; mystères que quelques-uns appellent Triétériques.
(24) On arrive ensuite aux célèbres demeures des Camarites et au Phase, dont les eaux murmurantes baignent les peuples de Colchide, race issue anciennement de l’Égypte. Au nombre de ces villes il faut citer Phase, qui prend son nom du fleuve, et Dioscure, encore importante de nos jours, dont la fondation est attribuée à Amphitus et Cercius, cochers de Castor et de Pollux.
(25) Tout auprès sont les Achéens, qui, suivant quelques auteurs, après une guerre antérieure à celle dont Hélène fut le sujet, rejetés sur les rives du Pont par la tempête, trouvant des ennemis partout et ne pouvant s’établir nulle part, finirent par occuper la cime de montagnes couvertes de neiges éternelles. L’âpreté du climat fit contracter à ces émigrés l’habitude de vivre de rapine, et les rendit bientôt les plus féroces des brigands. Touchant les Cercètes leurs voisins, on ne sait rien qui soit digne de remarque.
(26) Derrière ces derniers sont les Cimmériens, habitants du Bosphore. Là se trouvent plusieurs villes milésiennes, et Panticapée leur métropole, qu’arrose l’Hypanis, alors grossi des tributs de nombreux affluents.
(27) Au-delà, mais à de grandes distances, des tribus d’Amazones habitent les deux rives du Tanaïs, et s’étendent jusqu’à la mer Caspienne. Ce fleuve prend sa source dans les rochers du Caucase, et vient se perdre dans le Palus- Méotide, formant, par son cours sinueux, la limite réciproque de l’Europe et de l’Asie.
(28) Non loin de là coule la rivière de Ra, sur les bords de laquelle croît une racine du même nom, d’un emploi fréquent en médecine.
(29) Au-delà du Tanaïs s’étend indéfiniment la contrée des Sarmates, arrosée de fleuves sans nombre, tels que le Maracque, le Rhombite, le Théophane, et le Totordane. Quoique séparée de cette région par une énorme distance, une autre nation prend également le nom de Sarmate. Celle-ci habite les bords de la mer, où le Corax décharge ses eaux.
(30) Bientôt l’on découvre l’ample contour du Palus-Méotide, qui tire de ses veines abondantes et verse dans l’Euxin, par le détroit de Patare, une masse d’eau considérable. Sur la droite du lac sont les îles Phanagore et Hermonasse, civilisées par les soins des Grecs.
(31) Plus loin, et sur ses rives les plus reculées, habitent une foule de tribus, différentes de mœurs et de langage ; les Ixomates, les Méotes, les Iazyges, les Roxolans, les Gélons et les Agathyrses, chez lesquels abonde le diamant. On rencontre encore des peuplades au-delà, mais en s’enfonçant tout à fait dans les terres.
(32) La Chersonèse est sur la gauche du Palus-Méotide. Elle est remplie de colonies grecques. Aussi les habitants en sont-ils doux et pacifiques ; ils s’adonnent à l’agriculture, et vivent de ses produits.
(33) Une faible distance les sépare de la Tauride, partagée entre les diverses tribus des Ariques, des Sinques et des Napéens, toutes également redoutables par la barbarie invétérée de leurs mœurs. C’est au point que la mer qui les baigne en a reçu l’épithète d’inhospitalière. Mais les Grecs, par antiphrase, l’ont nommée le Pont-Euxin ; de même qu’ils appellent G-euêthês un fou, G-euphronê la nuit, et G-eumenides les Furies.
(34) Ces peuples immolent des victimes humaines. Ils sacrifient les étrangers à Diane, qu’ils appellent Orsilochè, et suspendent les crânes de leurs victimes aux parois des temples, comme le plus glorieux des trophées.
(35) Leucé, île inhabitée et consacrée à Achille, est une dépendance de la Tauride. Les voyageurs que le hasard y jette visitent ses temples, et contemplent les offrandes faites en l’honneur du héros, mais regagnent vers le soir leurs navires ; car c’est risquer sa vie, dit-on, que d’y passer la nuit. Il y a dans l’intérieur des lacs peuplés d’oiseaux blancs, du genre des alcyons. Nous parlerons plus tard de leur origine, et des combats qu’ils se livrent sur l’Hellespont.
(36) La Tauride possède aussi des cités, parmi lesquelles on distingue Eupatorie, Dandace, Théodosie, et autres de moindre importance, qui ne furent jamais souillées de sacrifices humains.
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The end
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