Chapitre I
(1) Je passe sous silence quelques détails de peu d’intérêt pour arriver au quatrième consulat de Julien, qui se donna pour collègue Salluste, préfet des Gaules. On trouva singulier qu’il s’adjoignît un homme de condition privée. C’était en effet le seul exemple qu’on pût citer de pareille circonstance depuis le consulat de Dioclétien et d’Aristobule.
(2) Julien continuait de presser ses armements avec ardeur ; son impatience allait au-devant des obstacles ; et ce génie, qui embrassait tout, concevait au même moment la pensée d’une œuvre monumentale capable d’éterniser le souvenir de son règne. Il voulait relever, sur le plan le plus extraordinairement somptueux, ce magnifique temple de Jérusalem, qu’après une série de combats meurtriers livrés par Vespasien, Titus avait enfin enlevé de vive force. Il chargea de ce soin Alypius d’Antioche, qui avait administré la Bretagne comme lieutenant des préfets.
(3) Alypius, bien secondé par le correcteur de la province, poussait en conséquence les travaux avec vigueur ; quand soudain une éruption formidable de globes de feu, qui s’élancèrent presque coup sur coup des fondements même de l’édifice, rendit la place inaccessible aux travailleurs, après avoir été fatale à plusieurs d’entre eux ; et ce prodige se renouvelant chaque fois qu’on revint à la charge, il fallut renoncer à l’entreprise.
(4) Julien reçut vers le même temps une députation de la ville éternelle. On avait choisi des hommes de haute naissance et du mérite le plus recommandable. Tous reçurent de lui l’investiture de quelque dignité importante : il fit Apronien préfet de Rome, Octavien proconsul d’Asie, confia la lieutenance d’Espagne à Vénuste ; et la succession à la charge de son oncle Julien, comte d’Orient, fut dévolue à Aradius Rufin.
(5) Ces promotions furent marquées de deux circonstances de funeste présage, que l’événement ne vérifia que trop : Félix, trésorier des largesses, mourut subitement d’une hémorragie, et le comte Julien l’avait suivi de près ; ce qui donnait lieu à de sinistres remarques quand on lisait cette inscription sur les effigies du prince : "Felix, Julianus Augustusque".
(6) Ce pronostic avait été précédé d’un autre non moins funeste. Le jour des calendes de janvier, au moment où le prince montait les degrés du temple, le doyen des prêtres tomba sans avoir reçu de choc visible, et frappé de mort subite. Les assistants, par ignorance, ou pour faire leur cour, appliquaient le présage au plus âgé des deux consuls, c’est- à-dire à Salluste. Mais la suite fit trop voir que c’était, non le plus avancé en âge, mais le plus élevé en rang, que le fatal avertissement concernait.
(7) D’autres signes, bien que moins caractéristiques, confirmaient encore ce funeste présage. Au moment même où l’ouverture de la campagne fut déclarée, arriva la nouvelle d’un tremblement de terre qu’on avait ressenti à Constantinople ; et les adeptes en divination en tiraient un triste augure pour le chef de l’armée qui allait entrer en pays ennemi. On tâcha de persuader à Julien que le moment était mal choisi, et que s’il est permis de se mettre au-dessus des présages, c’est seulement dans le cas où, devant la menace d’une invasion étrangère, le salut commun devient la loi suprême, et ne comporte aucun ajournement. Dans le même temps, des lettres de Rome lui annonçaient que les livres sibyllins, consultés par son ordre, défendaient manifestement de passer la frontière cette année.
Chapitre II
(1) De tous côtés cependant lui arrivaient des ambassades, avec offres de secours. Julien leur faisait à toutes un gracieux accueil ; mais, dans sa généreuse confiance en ses propres ressources, il répondait uniformément que Rome savait venir en aide à ses amis et à ses alliés quand son intervention leur était nécessaire ; mais qu’il n’était pas de sa dignité d’employer leur assistance pour venger ses injures.
(2) Il avait cependant signifié à Arsace, roi d’Arménie, qu’il eût à tenir prêt un corps de troupes considérable, pour opérer de la manière et dans la direction qui lui seraient ultérieurement indiquées. Ses dispositions prises, il fit, dès les premiers jours du printemps, notifier à tous les corps l’ordre de départ, et, jaloux de devancer le bruit de sa marche, leur prescrivit de passer immédiatement l’Euphrate.
(3) Tout fut aussitôt en mouvement dans les différents quartiers ; et le fleuve franchi, les diverses positions occupées suivant les instructions, on attendit l’arrivée du chef. Julien, au moment de quitter Antioche, nomma au gouvernement de Syrie un certain Alexandre d’Héliopolis, esprit brouillon et caractère méchant : "L’homme, disait-il, n’est pas digne de la place ; mais les habitants d’Antioche méritent bien un tel gouverneur par leur insolence et leur cupidité."
(4) La foule l’entourait au moment de son départ, lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, et le suppliant de s’adoucir pour eux,et de se montrer à l’avenir plus bienveillant pour leur ville. Mais lui, dont le cœur était encore ulcéré de leurs sarcasmes, leur répondit très aigrement qu’ils le voyaient pour la dernière fois.
(5) Il s’était arrangé, disait-il, pour prendre à Tarse son quartier d’hiver après la campagne, et il y reviendrait par le plus court chemin. Mémorius, président de Cilicie, avait déjà reçu ses ordres pour les dispositions nécessaires. La parole de Julien ne s’accomplit que trop. C’est à Tarse, en effet, que son corps fut rapporté, et inhumé sans pompe dans un faubourg, en exécution de ses volontés dernières.
(6) La belle saison approchait. Il partit le 3 des nones de mars, et ne mit que le temps nécessaire au trajet pour arriver à Hiérapolis. Au moment où il passait sous les portes de cette grande ville, un portique, en s’écroulant à sa gauche, écrasa de ses débris cinquante soldats qui se trouvèrent dessous, et en blessa un plus grand nombre.
(7) Là il réunit son armée, et se porta sur la Mésopotamie avec une telle célérité (ce qui entrait dans ses plans), que l’Assyrie était déjà occupée avant même que le bruit de sa marche eût circulé. Renforcé d’un corps de Scythes, il passa lui-même l’Euphrate sur un pont de bateaux, et arriva à Batné, ville municipale de l’Osrhoène, où un accident funeste vint ajouter encore aux sinistres pressentiments.
(8) On a l’habitude en ce pays d’élever des amas de paille à une hauteur extraordinaire. Des valets de l’armée se hasardèrent en foule, et sans précaution, à entamer par la base. une de ces réserves ; et toute la masse, venant à s’ébouler, étouffa sous son poids une cinquantaine d’entre eux.
Chapitre III
(1) De tous côtés cependant lui arrivaient des ambassades, avec offres de secours. Julien leur faisait à toutes un gracieux accueil ; mais, dans sa généreuse confiance en ses propres ressources, il répondait uniformément que Rome savait venir en aide à ses amis et à ses alliés quand son intervention leur était nécessaire ; mais qu’il n’était pas de sa dignité d’employer leur assistance pour venger ses injures.
(2) Il avait cependant signifié à Arsace, roi d’Arménie, qu’il eût à tenir prêt un corps de troupes considérable, pour opérer de la manière et dans la direction qui lui seraient ultérieurement indiquées. Ses dispositions prises, il fit, dès les premiers jours du printemps, notifier à tous les corps l’ordre de départ, et, jaloux de devancer le bruit de sa marche, leur prescrivit de passer immédiatement l’Euphrate.
(3) Tout fut aussitôt en mouvement dans les différents quartiers ; et le fleuve franchi, les diverses positions occupées suivant les instructions, on attendit l’arrivée du chef. Julien, au moment de quitter Antioche, nomma au gouvernement de Syrie un certain Alexandre d’Héliopolis, esprit brouillon et caractère méchant : "L’homme, disait-il, n’est pas digne de la place ; mais les habitants d’Antioche méritent bien un tel gouverneur par leur insolence et leur cupidité."
(4) La foule l’entourait au moment de son départ, lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, et le suppliant de s’adoucir pour eux,et de se montrer à l’avenir plus bienveillant pour leur ville. Mais lui, dont le cœur était encore ulcéré de leurs sarcasmes, leur répondit très aigrement qu’ils le voyaient pour la dernière fois.
(5) Il s’était arrangé, disait-il, pour prendre à Tarse son quartier d’hiver après la campagne, et il y reviendrait par le plus court chemin. Mémorius, président de Cilicie, avait déjà reçu ses ordres pour les dispositions nécessaires. La parole de Julien ne s’accomplit que trop. C’est à Tarse, en effet, que son corps fut rapporté, et inhumé sans pompe dans un faubourg, en exécution de ses volontés dernières.
(6) La belle saison approchait. Il partit le 3 des nones de mars, et ne mit que le temps nécessaire au trajet pour arriver à Hiérapolis. Au moment où il passait sous les portes de cette grande ville, un portique, en s’écroulant à sa gauche, écrasa de ses débris cinquante soldats qui se trouvèrent dessous, et en blessa un plus grand nombre.
(7) Là il réunit son armée, et se porta sur la Mésopotamie avec une telle célérité (ce qui entrait dans ses plans), que l’Assyrie était déjà occupée avant même que le bruit de sa marche eût circulé. Renforcé d’un corps de Scythes, il passa lui-même l’Euphrate sur un pont de bateaux, et arriva à Batné, ville municipale de l’Osrhoène, où un accident funeste vint ajouter encore aux sinistres pressentiments.
(8) On a l’habitude en ce pays d’élever des amas de paille à une hauteur extraordinaire. Des valets de l’armée se hasardèrent en foule, et sans précaution, à entamer par la base. une de ces réserves ; et toute la masse, venant à s’ébouler, étouffa sous son poids une cinquantaine d’entre eux.
Chapitre IV
(1) Je me vois naturellement amené à décrire aussi exactement qu’il me sera possible, pour l’instruction de mes lecteurs, la forme et les effets des instruments de guerre dont je viens de parler. Commençons par la baliste.
(2) Un bâti solide maintient, fixe entre deux montants, une plaque d’une certaine largeur, dont la ligne médiane, parfaitement polie, se prolonge en un style carré, formant une sorte de timon. À la base de ce style, sillonné dans toute sa longueur d’une étroite rainure, se trouve assujetti un tortis composé d’un grand nombre de cordes à boyaux, et qui va être tendu par deux fortes vis en bois, dont chacune a une grosse tête saillante, et croisée d’un moulinet. Près de l’une de ces vis se tient le pointeur, qui surveille la manœuvre, et qui engage lestement dans la rainure une flèche de bois armée d’un fer pointu, de grande dimension. Placés à droite et à gauche de la baliste, des hommes vigoureux tournent aussitôt et vivement le double moulinet,
(3) dont le jeu donne une tension énorme au tortil, qui tire la flèche en arrière jusqu’à ce que le sommet de la pointe ferrée ait atteint, en reculant, les attaches du tortis fixé à la base du style. À ce moment précis l’action des moulinets a lâché la détente ; le tortis, brusquement débandé, chasse à travers de la rainure la flèche, que fait quelquefois étinceler la rapidité de son mouvement ; et presque toujours on est frappé à mort avant d’avoir vu le trait.
(4) Voici comment s’établit le scorpion, qu’on appelle aujourd’hui onagre. On façonne à la plane deux ail de rouvre ou de chêne vert, auxquels on donne une légère courbure. Puis on les assemble comme pour une scie de long, de façon à ce qu’ils portent l’un contre l’autre par leurs extrémités, dont chacune a été percée d’avance de deux trous assez grands pour recevoir de fortes cordes destinées à consolider l’assemblage qu’elles traversent près des deux bouts, et qu’elles serrent puissamment.
(5) Entre ces cordes immobiles s’élève obliquement un style de bois, qui, à l’aide d’autres cordes, se hausse et se baisse à volonté, comme un timon de voiture, la base de ce style tournant autour d’un fort boulon : son sommet, garni d’un crochet de fer où se trouve solidement suspendue une fronde dont la cuiller est en fer ou simplement en cordes, peut parcourir une demi- circonférence. Quand le style s’abat sur le devant de l’appareil, il frappe un gros coussin rembourré de paille hachée menu, solidement attaché, et posé lui-même sur un tertre de gazon ou de briques ; car si l’appareil était soutenu par un mur de pierres, il en disjoindrait les assises non par son poids, mais par la violence des secousses.
(6) Quand le scorpion doit fonctionner, on charge la fronde d’un boulet de pierre : quatre hommes placés des deux côtés de la machine compriment, à l’aide de treuils et de cordes, d’énormes ressorts, et ramènent ainsi le style en arrière jusqu’à une position presque horizontale ; une clavette tient alors le tout en arrêt. Debout derrière le scorpion, le pointeur prend sa mire, puis, d’un coup de marteau bien appliqué, fait sauter la clavette ; le style s’échappe avec une violence qu’amortit le coussin ; mais la fronde a lancé son boulet, qui va tout briser sur sa route.
(7) Cette machine s’appelle tantôt "tormentum", de "torquere", "tordre", parce que l’effet qu’elle produit est en raison de la torsion qui fait la force des cordes ; et tantôt scorpion, parce que le style se termine en forme de dard. Enfin, de nos jours, on lui a donné le nom d’onagre, c’est-à-dire âne sauvage, parce que cet animal, quand il est poursuivi, lance de ses pieds de derrière des cailloux avec assez de force pour briser la poitrine ou fracasser le crâne des chasseurs.
(8) Passons au bélier. On choisit soit un grand sapin, soit un orne, que l’on arme par un bout du fer le plus dur, façonné en tête de bélier, ce qui a fait donner à la machine le nom de cet animal. Le bélier est horizontalement suspendu par des chaînes à une grosse poulie placée au-dessus, et soutenue elle-même en l’air par de longues jambes de force. Tout l’appareil est recouvert de madriers, revêtus de lames de fer. Les chaînes de suspension sont assez longues pour donner beaucoup de ballant à l’arbre, suspendu en équilibre. Le mouvement de va-et-vient est imprimé par un nombre d’hommes proportionné à la longueur totale du bélier. Cette multitude de bras, par une manœuvre incessante, après avoir poussé la masse en arrière, la ramène vivement en avant. Dès que le branle parcourt assez de champ pour que la tète du bélier atteigne le mur, elle y imprime des chocs répétés dont la violence s’accroît sans cesse, à l’imitation de l’animal, qui se dresse pour donner plus de force à son coup de tête. Par ses coups redoublés, pareils à ceux de la foudre, elle disjoint les pierres et entrouvre les murailles.
(9) Devant son action, quand elle a toute son énergie, point de rempart qui ne fléchisse, de défense qui ne disparaisse, de forteresse qui ne perde son nom.
(10) Le bélier, devenu d’un usage trop commun, a été remplacé par une autre machine souvent mentionnée par les historiens, et que nous appelons en grec hélépole. C’est à l’emploi constant qu’il fit de cette machine, tant au siège de Rhodes que devant d’autres places, que Démétrius, fils d’Antigone, est redevable de son surnom de Poliorcète.
(11) En voici la structure : Sur une vaste tortue, formée de grosses et longues poutres liées ensemble par de forts crampons de fer, on étend des cuirs de bœufs recouverts d’un tissu d’osier fraîchement coupé et d’un enduit de mortier, pour la mettre à l’épreuve des projectiles à la fois et des flammes.
(12) Le front de l’engin est hérissé d’énormes éperons de fer à triple pointe, imitant la forme donnée aux foudres par les sculpteurs et par les peintres, et qui en rendent le choc destructif au dernier degré.
(13) Cet appareil, porté sur des roues, est mû à l’intérieur par un certain nombre de soldats, qui le lancent, à grand renfort de câbles et de poulies, contre les points les plus faibles des remparts, où il ne tarde pas à faire brèche, à moins que du haut de ses murs la garnison ne parvienne à en neutraliser l’effet.
(14) Voici en quoi consiste le projectile appelé malléole. C’est une flèche de roseau, garnie tout autour de bandes de fer qui se renflent par le milieu, en laissant ouverts leurs interstices, ce qui lui donne l’apparence extérieure d’un fuseau à filer. La concavité se remplit de matières inflammables, auxquelles on met le feu ;
(15) et ce trait, lancé par un arc à la corde lâche (une vibration vigoureuse l’éteindrait), brûle avec opiniâtreté tout corps auquel il s’attache. L’eau même ne fait qu’accroître l’intensité de l’embrasement ; et ce n’est qu’en jetant dessus de la poussière qu’on parvient à le maîtriser. Ces divers mécanismes sont peu connus ; ce qui motive les explications. où je suis entré. Reprenons notre récit.
Chapitre V
(1) L’empereur, renforcé du contingent offert avec empressement par les Sarrasins, hâta sa marche, et entra dans Cercusium. C’est une place très forte, et admirablement située au confluent de l’Aboras et de l’Euphrate, qui l’environnent presque complètement de leurs eaux.
(2) Elle n’offrait précédemment que peu d’importance et de sécurité. Dioclétien l’entoura de hautes murailles flanquées de tours. Il entrait dans ses plans, en effet, que la ligne de nos places frontières anticipât plutôt sur le sol ennemi, afin de mieux tenir en bride les Perses, dont les incursions avaient naguère désolé toute la Syrie.
(3) Un jour, par exemple, au milieu d’une parfaite sécurité, un acteur qui était en scène avec sa femme au théâtre d’Antioche, et dont le jeu charmait le public, s’écria, comme si ces mots eussent fait partie de son rôle : "Ou je rêve, ou voici les Perses." On se retourne, et au même instant une volée de traits vint pleuvoir dans l’enceinte. Ce fut un sauve-qui-peut général. Les ennemis, après avoir mis le feu à la ville, massacré nombre d’habitants, qui se trouvaient dans les rues comme on est en pleine paix, porté dans les environs la dévastation et la flamme, firent impunément retraite, chargés de butin. Mais auparavant ils brûlèrent vif Maréade, qui, sans le savoir, les avait conduits au massacre de ses compatriotes. Ce fait s’était passé sous le règne de Gallien.
(4) La construction d’un pont de bateaux sur l’Aboras retint quelques jours l’empereur à Cercusium. Il y reçut de Salluste, préfet des Gaules, une lettre décourageante. Cet officier le conjurait de suspendre son expédition contre les Parthes. Les dieux, disait-il, s’y montraient défavorables ; et persister sans avoir désarmé leur courroux, c’était courir à sa perte.
(5) Ce sage conseil ne fit aucune impression sur Julien, qui n’en poursuivit pas moins résolument sa marche : tant il est vrai que ni vertu ni prudence ne peuvent conjurer un arrêt du destin ! Le passage opéré, Julien fit rompre le pont, pour ôter à l’armée toute idée de retraite.
(6) Il eut encore en cet endroit une rencontre de mauvais présage. On avait exposé le cadavre d’un appariteur, mort de la main du bourreau. Ce pauvre homme avait été exécuté sur l’ordre du préfet Salluste, celui qui se trouvait à l’armée, parce qu’une livraison de vivres qu’il s’était engagé à opérer à jour fixe avait manqué par quelque circonstance imprévue. Le lendemain de son supplice arriva par eau le convoi qu’il avait promis.
(7) De là nous gagnâmes Zaïthan, mot qui se traduit par celui d’olivier. De fort loin nous apercevions le magnifique tombeau de l’empereur Gordien. Les détails de la vie de ce prince depuis son enfance, ses brillants succès militaires, et sa fin tragique, ont été racontés en leur lieu.
(8) Julien rendit, avec sa piété ordinaire, les honneurs dus à la mémoire de l’illustre défunt, et s’achemina vers Doura. En approchant de cette ville déserte, il vit venir à lui un groupe de soldats, et fit halte, ne sachant ce qu’ils lui voulaient. Ceux-ci lui présentèrent le corps d’un énorme lion qui, venant fondre sur l’armée, était tombé criblé de coups. On tira un heureux présage de cette aventure, et la route se continua joyeusement. Le fait toutefois pouvait s’interpréter de deux manières, et le sort en décida contrairement aux conjectures. Un souverain devait succomber ; mais lequel ?
(9) Les oracles sont souvent équivoques, et ne s’expliquent que par l’événement. Témoin cette réponse de l’oracle de Delphes à Crésus : "Qu’en passant l’Halys il causerait la chute d’un empire". Témoin la mer désignée si obscurément aux Athéniens comme unique voie de salut dans la guerre contre les Perses ; et enfin cet autre oracle plus récent, mais non moins ambigu : "Aio te Aeacida Romanos vincere posse".
(10) Les haruspices étrusques à la suite de l’armée, arbitres éclairés en matière divinatoire, voyant qu’ils n’avaient obtenu aucun crédit par leurs dénonciations contre cette guerre, produisirent dans cette circonstance les livres dépositaires de leur doctrine, comme preuve du sens prohibitif de ce présage, lequel, disaient-ils, était contraire au prince assaillant, quelque juste que fût sa cause.
(11) Mais leur science était traitée avec mépris par les philosophes, dont les avis faisaient alors autorité, tout sujets qu’ils soient à l’erreur, et enclins à s’entêter sur les points qu’ils entendent le moins. Ils alléguaient dans ce cas, à l’appui de leur opinion, que précédemment, lors de l’expédition du César Maximien contre Narsès, roi des Perses, il lui avait été fait hommage d’un lion et d’un sanglier tués avec les mêmes circonstances, et qu’il n’en était pas moins revenu victorieux. Ils ne songeaient pas que c’était l’assaillant qu’un malheur menaçait, suivant le présage ; et que Narsès avait pris l’initiative des hostilités contre l’Arménie, qui obéissait alors aux Romains.
(12) Le jour suivant, qui était le 7 des ides d’avril, vers le coucher du soleil, un léger nuage, qui se montrait à l’horizon, tout à coup se condensa et s’étendit au point de produire une obscurité complète. Les éclairs, le tonnerre se succédaient avec la rapidité la plus effrayante ; et un soldat, nommé Jovin, fut frappé de la foudre avec deux chevaux qu’il menait boire dans le fleuve.
(13) Les interprètes consultés déclarèrent que c’était un nouvel avertissement de renoncer à l’entreprise ; que le signe était conseiller (ils qualifient de signes conseillers ceux dont on tire une décision positive ou négative), et digne surtout d’attention en ce que l’individu frappé était porteur d’un grand nom, et que les chevaux étaient bêtes de combat. Ils ajoutaient que les mêmes livres prononcent l’interdiction des lieux où la foudre est tombée une fois.
(14) Les philosophes, de leur côté, soutenaient que cette combustion spontanée n’avait rien que de naturel ; que c’était simplement une émanation du feu céleste se précipitant sur la terre ; et que l’unique induction à en tirer, si l’on voulait y attacher une signification de choses futures, était qu’un prochain accroissement de gloire dériverait pour l’empereur de son entreprise, attendu la tendance connue de la flamme à s’élever, en dépit de tout obstacle.
(15) Après avoir vu terminer le pont et défiler ensuite ses troupes, Julien n’eut rien de plus pressé que de haranguer cette armée, dont l’allure intrépide annonçait toute sa confiance dans son chef. À l’appel du clairon se rassemblent aussitôt centuries, cohortes et manipules. Lui, monté sur un tertre et entouré de ses principaux officiers, d’un visage serein qui répondait aux sympathies de la multitude, leur adresse à peu près ce discours :
(16) "Braves guerriers, votre général, en contemplant avec orgueil ces corps vigoureux, ces mines fières et résolues, ne peut se défendre de vous adresser quelques mots de satisfaction. On a voulu vous persuader que jamais jusqu’ici armée romaine n’avait pénétré en Perse : des faits nombreux donnent le démenti à ces suppositions malveillantes. Sans parler de Lucullus, sans parler de Pompée, dont les armes, victorieuses de l’Albanie, ont forcé le pays des Massagètes que nous appelons les Alains, et visité la mer Caspienne, un lieutenant d’Antoine, Ventidius, a plus tard versé des flots de sang ennemi dans toutes ces contrées.
(17) Mais laissons là l’antiquité : ce sont des faits reçus que je vais remettre sous vos yeux. Trajan, Vérus et Sévère ont rapporté de ces régions des palmes et des trophées. Un retour non moins éclatant était réservé au jeune Gordien, dont nous voyons d’ici le mausolée. Il battit et mit en fuite le roi de Perse près de Resaine. Mais la trahison impie du préfet du prétoire Philippe, secondé par une poignée de scélérats, mit fin à ses jours au lieu même où s’élève aujourd’hui son tombeau. Ses mânes n’ont pas longtemps erré sans vengeance. Comme si la justice elle-même fût intervenue pour les punir, tous les conjurés ont expié leur crime au milieu des tortures.
(18) Les grands noms que je viens de citer n’ont eu pour leurs exploits d’autre mobile que la gloire : nous avons à venger, nous, le sac de nos cités, le massacre de nos armées, la destruction de nos forteresses, le désastre de nos provinces. La patrie en deuil nous crie de fermer ses plaies, de relever son honneur, et d’assurer la paix de nos provinces en portant la gloire de notre nom jusqu’à la dernière postérité.
(19) S’il plaît à l’éternelle volonté, vous me verrez à votre tête ou dans vos rangs, à cheval ou à pied, partager vos périls, et, je l’espère, vos succès. Si le sort capricieux de la guerre veut que je succombe, eh bien ! je mourrai content de m’être dévoué pour la patrie, à l’exemple des Curtius, des Scévola, et de l’illustre génération des Décius. Effaçons du rang des nations une race ennemie, dont les glaives fument encore du sang de nos concitoyens.
(20) Nos ancêtres aussi employèrent bien des années à se défaire d’adversaires trop dangereux. Que de temps, que d’efforts pour abattre Carthage ! Encore son vainqueur a-t-il craint qu’elle ne se relevât de ses ruines. Scipion ne détruisit Numance de fond en comble qu’après avoir passé par toutes les vicissitudes d’un long siège. Rome renversa Fidènes, pour n’avoir point de rivale : elle écrasa les Véiens et les Falisques. Si bien qu’il faut l’attestation de nos annales pour croire qu’autant de cités puissantes aient existé sous chacun de ces noms.
(21) Voilà quelles leçons le passé nous offre. Une recommandation me reste à vous faire. Trop souvent l’ardeur du pillage fut la perte du soldat romain. Mettez-vous au-dessus d’un entraînement si peu digne de vous. Que nul ne quitte son bataillon, afin que tous, si l’on en vient aux mains, soient prêts à combattre sous le drapeau. Sachez-le bien ; il y va pour les traîneurs d’avoir les jarrets coupés, et de périr sans secours possible ; car nos ennemis sont rusés, et je ne crains d’eux que leurs surprises.
(22) Le succès de cette expédition donnera la paix à l’empire. Alors, je le promets, déposant la prérogative, et renonçant à l’irresponsabilité du pouvoir, je me tiendrai comptable envers chacun du bien opéré comme des fautes.
(23) Courage, mes amis, courage ! Espérez le mieux, mais acceptez avec moi une communauté d’efforts et de périls, forts de cette conviction, qu’au bon droit reste toujours la victoire."
(24) La conclusion était heureuse. Transportés à la fois d’enthousiasme pour leur chef, de ferveur guerrière et d’espoir, les soldats, d’un même mouvement, élèvent en l’air leurs boucliers, et s’écrient que ni périls ni travaux ne les étonnent avec un général qui en prend une part plus forte que le dernier des soldats.
(25) L’exaltation était surtout extrême parmi les légions gauloises, chez qui était encore présent le souvenir de Julien marchant à leur tête ou parcourant leurs lignes, et qui sous ses ordres n’avaient abordé l’ennemi que pour l’anéantir ou l’entendre crier merci.
Chapitre VI
(1) Ici l’intelligence du récit exige encore une digression. Je vais donner une notice abrégée de la Perse, sujet qui a particulièrement occupé les géographes, mais où très peu d’entre eux ont rencontré la vérité. Si je lui donne quelque étendue, c’est afin de la rendre plus instructive. La recherche de la précision fait souvent qu’on se préoccupe moins de la clarté que de la brièveté ; grave inconvénient dans les matières peu connues.
(2) Le royaume de Perse n’eut d’abord qu’un territoire très circonscrit. Il a souvent changé de noms, pour des causes précédemment rapportées. Lorsque Alexandre le Grand eut fermé les yeux à Babylone, les Perses reçurent le nom de Parthes d’Arsace, homme obscur, qui de chef de brigands devint, par une suite d’exploits, le glorieux fondateur d’une dynastie.
(3) Sa valeur triompha du successeur d’Alexandre, Séleucus Nicator, ainsi nommé de la multitude de ses victoires. Arsace expulsa les forces macédoniennes, et sut ensuite, dans une possession paisible, gouverner avec douceur des sujets obéissants.
(4) Enfin, après avoir subjugué les peuples voisins, ceux-ci par la force, ceux-là par la crainte même de ses armes, d’autres par la seule influence de son équité, il s’éteignit dans la maturité de l’âge, laissant la Perse remplie de cités, de forteresses et de châteaux, et redoutée de tous ceux qui la faisaient trembler naguère. Le premier de tous les monarques, Arsace obtint les honneurs de l’apothéose ; et elle lui fut décernée par le vœu unanime des grands et du peuple. Une consécration conforme aux rites du pays le plaça, suivant la croyance nationale, dans le ciel, au rang des astres.
(5) De là le titre de frère du Soleil et de la Lune, que se laissent donner les superbes souverains de cette contrée. Par un prestige semblable à celui dont le surnom chéri et désiré d’Auguste environne nos empereurs, le nom d’Arsace est devenu pour les rois parthes, si obscurs et si méprisés jusque-là, une auréole de prospérité comme de gloire.
(6) Non seulement les contemporains l’ont divinisé, mais ce culte d’un nom s’est transmis aux âges suivants. Si bien que, de nos jours encore, s’il s’agit de choisir un roi, un Arsacide obtient de droit la préférence, et que même dans les discordes civiles, qui sont très fréquentes chez ce peuple, on se ferait un scrupule, on regarderait comme un sacrilège de porter la main sur un homme de cette race, fût-il simple particulier.
(7) Il est assez connu que les vastes conquêtes de ce peuple ont étendu sa domination jusqu’à la Propontide et la Thrace ; et l’on sait aussi quels échecs éprouvèrent parfois ses monarques dans leurs orgueilleux projets d’envahissement. Cyrus, passant le Bosphore avec une armée dont le dénombrement paraît fabuleux, fut exterminé par Thomyris, reine des Scythes, qui vengea cruellement sur lui la mort de ses enfants.
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