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Histoire de Rome Livre XXI

Ammien Marcellin · 1860 · Free in the US

10,736 words · about 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Ammien Marcellin
Language
French
Published
1860
Length
10,736 words · about 45 min
Sections
16 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (16)
  1. Chapitre I about 4 min
  2. Chapitre II about 1 min
  3. Chapitre III about 2 min
  4. Chapitre IV about 2 min
  5. Chapitre V about 4 min
  6. Chapitre VI about 3 min
  7. Chapitre VII about 2 min
  8. Chapitre VIII about 1 min
  9. Chapitre IX about 2 min
  10. Chapitre X about 3 min
  11. Chapitre XI about 1 min
  12. Chapitre XII about 7 min
  13. Chapitre XIII about 5 min
  14. Chapitre XIV about 2 min
  15. Chapitre XV about 2 min
  16. Chapitre XVI about 6 min

Continue:

Chapitre I

(1) Tandis que cette résistance obstinée tenait Constance si fâcheusement arrêté sur l’autre rive de l’Euphrate, Julien, à Vienne, employait ses jours et ses nuits à former des plans pour l’avenir, et cherchait, dans la limite restreinte de ses ressources, à prendre l’attitude qui convenait à sa nouvelle fortune. Ses réflexions, cependant, ne lui offraient qu’incertitude. Devait-il épuiser d’abord les moyens de conciliation ? ou, prenant l’initiative des hostilités, agir sur son adversaire par la terreur ?

(2) L’alternative lui semblait pleine de périls. L’amitié avec Constance était souvent ensanglantée ; mais Constance, d’un autre côté, avait toujours conservé l’ascendant au milieu des guerres civiles. Julien avait surtout devant les yeux l’exemple de son frère Gallus, qui s’était perdu par l’inertie, et par son trop de confiance en des promesses parjures.

(3) Plus d’un acte de vigueur indiquait toutefois chez le nouvel Auguste le parti pris de se dessiner fièrement devant un rival capable, ainsi que le passé l’avait trop fait voir, de cacher la trahison sous un faux semblant de tendresse.

(4) C’est ainsi que, ne tenant compte de la lettre que Léonas lui avait remise de la part de Constance, il ne confirma des nominations qu’il avait faites que celle de Nébride, et que, de plus, il présida (ce qui était faire acte d’empereur) à la célébration des fêtes quinquennales. Il se montra dans cette cérémonie paré d’un magnifique diadème de pierreries, lui qu’on n’avait vu, dans les premiers jours de son avènement, que le front ceint d’une couronne des plus modestes, et telle qu’elle eût convenu au plus simple xystarque qui ait jamais revêtu la pourpre.

(5) Ce fut alors qu’il fit transporter à Rome les restes de sa femme Hélène, avec ordre de les déposer dans le faubourg de Nomente, où se trouvait déjà la sépulture de Constantine, sœur de cette dernière, et femme de Gallus.

(6) Un secret motif fortifiait encore chez Julien la résolution de prévenir l’attaque de Constance : il était adepte dans l’art de la divination, et tirait d’une suite de songes et de présages la certitude de la fin prochaine de cet empereur.

(7) Or, comme la malveillance n’a pas craint de jeter d’odieuses insinuations sur les pratiques divinatoires de Julien, prince si éclairé, et si curieux de tout ce qui peut étendre le domaine de l’intelligence, il est bon d’exposer en peu de mots comment se concilie avec une raison supérieure ce genre de spéculation, bien moins frivole qu’on ne pense communément.

(8) Il n’y a rien d’impossible à ce que, par un effort de l’étude, l’esprit qui préside aux éléments, principe d’activité de tout ce qui existe, et qui voit l’avenir parce qu’il est éternel, soit mis en rapport avec l’intelligence humaine, et lui fasse part de la faculté de prescience qui lui est propre. Conjurées suivant certaines formes sacramentelles, les essences intermédiaires entre nous et la Divinité peuvent prédire par une bouche mortelle, aussi bien que par l’organe d’une fontaine. Thémis, dit-on, préside à ces oracles ; Thémis, ainsi nommée parce qu’elle révèle au présent les immuables décrets des destins, que les Grecs appellent G-tetheimena. Et c’est comme symbole de ce pouvoir que les anciens théologiens assignent à cette déesse une place au lit et sur le trône de Jupiter, le principe créateur.

(9) Que les augures et les auspices dépendent de la fantaisie des oiseaux, à qui l’avenir est inconnu, cette idée ne saurait entrer dans l’esprit le plus inepte. Mais Dieu, qui a donné aux oiseaux leur vol et leur chant, a voulu qu’à ces attributs de leur être, au battement ou nonchalant ou précipité de l’aile, fût attachée une signification des choses futures. La Providence se plaît à donner de ces avertissements, soit comme récompense, soit purement par effet de sa sollicitude pour les intérêts humains.

(10) Les entrailles des victimes, dans leurs variétés infinies de conformation et d’aspect, sont encore pour l’œil attentif l’annonce de ce qui doit arriver. Cette science a pour inventeur Tagès,qui, suivant la tradition, sortit de terre tout à coup en Étrurie.

(11) Un certain degré d’exaltation rend aussi l’esprit prophétique ; une manifestation divine s’opère alors par le langage humain. Le soleil, en physique, étant l’âme du monde, dont les nôtres ne sont que des étincelles ; quand le foyer souffle sa chaleur dans une certaine mesure à ses émanations, il leur communique la connaissance de l’avenir. De là cette ardeur interne des sibylles, ces torrents de feu dont elles se disent pénétrées. Il y a encore les sons, les visions qui frappent soudainement les yeux et les oreilles, le tonnerre, les éclairs, le sillage des étoiles ; tous accidents qui sont autant de pronostics.

(12) Foi implicite serait due aux songes si l’interprétation n’était souvent en défaut. Les songes, dit Aristote, sont véridiques et irrécusables lorsqu’on dort profondément, la prunelle fixe, et sans déviation du rayon visuel.

(13) Mais le vulgaire ignorant va s’écrier : Si l’on peut lire dans l’avenir, comment ignore-t-on que l’on doit périr dans une bataille, ou que tel autre malheur vous attend ? Un mot suffit pour répondre. S’il arrive qu’un grammairien fasse une faute de langue, qu’un musicien joue faux, qu’un médecin se trompe de remède ; est-ce à la grammaire, est-ce à la musique, est-ce à la médecine qu’on va s’en prendre ?

(14) On peut encore citer cette parole de Cicéron, où, comme toujours, éclate sa raison supérieure : "Nous recevons d’en haut des signes de ce qui croit arriver. Si l’on s’y trompe, c’est la faute de l’intelligence humaine, et non celle des dieux." Mais toute digression doit être courte, sous peine d’être fastidieuse. Revenons au sujet.

Chapitre II

(1) À Paris, un jour, Julien, qui n’était encore que César, se livrait dans le champ de Mars à quelque exercice militaire. Son bouclier, sur lequel il frappait, se disloqua, et il ne lui en resta dans la main que la poignée, qu’il tint ferme. Les assistants paraissaient alarmés de cet incident, qu’ils prenaient comme un mauvais présage : "Rassurez-vous, leur dit Julien, je n’ai pas lâché prise."

(2) Plus tard, étant à Vienne, il venait, une nuit, de s’endormir, après un souper frugal, lorsqu’il crut voir au milieu des ténèbres un brillant fantôme, qui lui adressa et lui répéta plusieurs fois ces quatre vers grecs : "Lorsque Jupiter sera près de sortir du Verseau, et que Saturne sera monté au vingt-cinquième degré de la constellation de la Vierge, Constance, empereur d’Asie verra terminer ses jours par une mort triste et douloureuse."

(3) Cette allocution lui inspira une confiance à l’épreuve de tout ce que lui réservait l’avenir. Il résolut cependant de ne rien aventurer, mais de prendre avec calme et réflexion les mesures commandées par les circonstances, s’appliquant surtout à augmenter par degrés ses forces, et à mettre son état militaire au niveau de son nouveau rang.

(4) Il avait depuis longtemps renoncé au christianisme, et, comme tous les adorateurs des anciens dieux, se livrait aux pratiques des augures et des aruspices ; ce qui n’était su que d’un petit nombre de confidents intimes.

(5) Du secret effectivement dépendait sa popularité. Aussi feignait-il de rester attaché à ce culte ; et pour mieux dissimuler son changement il alla jusqu’à se montrer dans une église le jour de la fête appelée Épiphanie, que les chrétiens célèbrent dans le mois de janvier, et se joignit ostensiblement aux prières publiques.

Chapitre III

(1) Dans les premiers jours du printemps Julien reçut une affligeante nouvelle. On l’informait que des Alamans appartenant au canton de Vadomaire, dont il croyait, depuis le traité, n’avoir plus à redouter d’insulte, ravageaient les frontières de la Rhétie, et envoyaient des partis piller de tous côtés.

(2) Fermer l’œil sur ces déprédations, c’était amener le réveil de la guerre. Julien envoya sur ce point le comte Libinon avec les Pétulants et les Celtes, qui hivernaient autour de lui, chargeant cet officier de rétablir l’ordre.

(3) Libinon approchait de la ville de Sanction lorsque de loin il fut aperçu par les barbares, qui, dans le dessein de fondre à l’improviste sur lui, s’étaient embusqués dans une vallée. Libinon exhorte sa troupe, qui brûlait d’en venir aux mains malgré l’inégalité des forces, et attaque imprudemment les Germains. Il tomba le premier dès le début de l’action. Sa mort, en augmentant la confiance des barbares, enflamma les nôtres du désir de le venger. Mais, après un engagement très vif, ils se virent accablés par le nombre et mis en déroute, laissant des morts et des blessés sur le champ de bataille.

(4) C’était Constance, comme il est dit plus haut, qui avait traité avec ce Vadomaire et son frère Gondomade. Depuis, ce dernier était mort. Or Constance, qui comptait sur la bonne foi de Vadomaire, et sur une coopération efficace et discrète de sa part à ses secrets desseins, l’avait invité par lettre (s’il faut en croire les bruits) à commettre sur la frontière quelque hostilité, en signe de rupture. C’était un moyen d’inquiéter Julien, et de le contraindre à rester pour couvrir les Gaules.

(5) Il est donc vraisemblable que Vadomaire ne remuait en ce moment que par suite d’une impulsion donnée. Ce prince barbare avait déployé dès ses plus jeunes ans une astuce et une duplicité incroyables ; et ce caractère se montra chez lui non moins prononcé quand on l’eut nommé plus tard duc de Phénicie.

(6) Pris sur le fait en cette occasion, il crut devoir discontinuer. Mais un de ses secrétaires, porteur d’une lettre pour Constance, fut arrêté aux avant-postes de Julien. On le fouilla, et on trouva sur lui une lettre qui contenait, entre autres choses, ces mots : "Ton César devient insubordonné." Vadomaire cependant ne manquait jamais, en écrivant à Julien, de le qualifier de seigneur, d’Auguste et de dieu.

Chapitre IV

(1) La circonstance était critique. Julien prévit les embarras que pouvait lui causer cette intrigue, et, pour sa propre sécurité comme pour celle de la province, il ne songea plus qu’à s’emparer de la personne de Vadomaire. Voici quel moyen il employa.

(2) Il dépêcha de ce côté son secrétaire Philagre, qui fut depuis comte d’Orient, et dont la capacité lui était bien connue, avec diverses instructions ; y joignant une lettre cachetée, que celui-ci ne devait ouvrir que dans le cas où Vadomaire viendrait sur la rive gauche du Rhin.

(3) Philagre arrive au lieu désigné, et, tandis qu’il vaque aux soins de sa mission, Vadomaire traverse le Rhin comme en pleine paix, ayant l’air d’ignorer les atteintes qu’elle venait de recevoir. Il visite notre commandant militaire sur ce point, cause avec lui comme à l’ordinaire, et, pour mieux écarter tout soupçon, s’invite chez lui d’un dîner où devait se trouver Philagre.

(4) Ce dernier en entrant reconnaît Vadomaire. Sous prétexte de quelque affaire pressée, il retourne aussitôt à son logement, ouvre la lettre de Julien, qui lui prescrit ce qu’il avait à faire, et revient ensuite prendre place au milieu des convives.

(5) Le repas fini, Philagre saisit résolument Vadomaire au corps, et, justifiant de l’ordre supérieur qu’il a reçu, enjoint au commandant de conduire le captif au quartier, et de l’y tenir sous bonne garde. Les gens de la suite du roi, que l’ordre ne concernait pas, furent renvoyés chez eux.

(6) Vadomaire fut ensuite conduit au camp du prince, et se crut perdu, voyant le secret de sa correspondance éventé par l’arrestation de son secrétaire. Julien toutefois ne lui fit pas même de reproches, et se contenta de le reléguer en Espagne. Il n’avait eu d’autre intention, en effet, que d’empêcher qu’en son absence cet homme dangereux ne troublât de nouveau la tranquillité des Gaules.

(7) Rassuré, touchant ses projets ultérieurs, par cette capture, dont le succès avait passé son attente, Julien se disposa sans plus de retard à punir les barbares du désastre qu’avaient éprouvé le comte Libinon et sa poignée d’hommes.

(8) Afin de leur dérober sa marche, dont le bruit seul eût pu les renvoyer au loin, il passa le Rhin dans le silence de la nuit, avec les plus légères troupes auxiliaires, et entoura les ennemis, qui ne songeaient à rien. Pendant que, réveillés par le bruit des armes, ils cherchent leurs traits et leurs épées, le prince fond sur eux, en tue un grand nombre, fait grâce à ceux qui offrent en suppliants la restitution de leur butin, et accorde la paix au reste, sur l’assurance qu’ils ne la troubleront plus désormais.

Chapitre V

(1) L’esprit encore échauffé de sa réussite, Julien, dont la sagacité ne s’abusait pas sur la portée du mouvement politique dont il avait donné le signal, comprit à merveille que dans les résolutions de ce genre il faut aller droit au but, et qu’il y avait avantage à proclamer lui-même son indépendance. Voulant toutefois se bien assurer des dispositions du soldat, après un sacrifice secret à Bellone, il fait assembler l’armée au son des trompettes ; puis, se plaçant sur une estrade en pierre, il s’exprime, déjà plus sûr de lui-même, et donnant à sa voix plus d’éclat qu’à l’ordinaire, dans les termes que voici :

(2) "En présence d’événements aussi graves, illustres compagnons, sans doute chacun de vous forme des conjectures, et attend impatiemment que je m’ouvre enfin sur la situation et sur les mesures que commande la prudence. Écouter est plutôt le rôle du soldat que discourir. Mais aussi le caractère bien connu de votre chef vous est garant qu’il ne vous proposera rien qui ne soit convenable ; et digne de votre approbation. Prêtez donc une oreille attentive au simple exposé que je vais vous faire de mes vues et de mes plans.

(3) Placé bien jeune au milieu de vous par la volonté divine, j’ai su repousser les irruptions incessantes des Alamans et des Francs, et tenir en bride leur ardeur de pillage. J’ai pu, avec le secours de vos bras, ouvrir le Rhin dans tout son cours aux armes romaines. Ni les effroyables clameurs, ni le choc redouté des barbares, ne m’ont fait reculer d’un pas : je sentais derrière moi l’appui de votre courage.

(4) Voilà ce que la Gaule témoin de votre héroïque labeur, la Gaule renaissant de ses cendres après cette longue suite de désastres, redira, dans ses actions de grâce, jusqu’à la dernière postérité.

(5) Élevé aujourd’hui par vos suffrages, et par la force des choses, à la dignité d’Auguste, j’ose, avec l’aide de Dieu et la vôtre, tenter vers la fortune encore un pas de plus. Je puis dire à ma louange (et cette conscience me soutient) que cette armée si brillante par sa valeur, et non moins distinguée par son esprit de justice, m’a toujours accordé, avec le mérite de la modération et du désintéressement dans l’administration civile, celui de la prudence et du sang-froid dans nos rencontres si fréquentes avec les nations barbares.

(6) Or, c’est seulement par l’étroite union des volontés que nous pourrons faire face aux épreuves qui nous attendent. Suivez donc, tandis que les circonstances s’y prêtent encore, un conseil que je crois des plus salutaires : c’est de profiter du désarmement actuel de l’Illyrie pour en occuper la lisière du côté des Daces. Une fois établis sur cette ligne, nous aviserons à étendre nos succès.

(7) Promettez-moi sur la foi du serment, comme on le fait quand le chef inspire confiance, votre concours fidèle et persévérant. Vous savez que de mon côté vous n’avez à craindre ni témérité ni faiblesse, et que vous avez un chef prêt à justifier à chacun de vous d’intentions et de motifs qui n’ont que le bien public pour mobile et pour but.

(8) Mais, je vous en conjure, veillez sur l’entraînement de votre ardeur belliqueuse ; que l’intérêt privé n’en reçoive aucune atteinte. Souvenez-vous que moins de gloire a rejailli sur vous de cette multitude d’ennemis abattus sous l’effort de vos armes, que du bel exemple que vous avez donné en traitant avec humanité la province que vous avez sauvée par votre courage."

(9) Ce discours de leur empereur eut sur les soldats l’effet d’un oracle. Une émotion passionnée s’empara de tous les cœurs, et l’enthousiasme pour le règne nouveau se manifesta par un tonnerre d’acclamations, mêlées au retentissement des boucliers. De tous côtés on n’entendait que répéter les noms de grand capitaine, de chef sans égal, et le titre, mérité sous leurs yeux, d’heureux dompteur des nations.

(10) Tous, approchant de leur gorge la pointe de leur épée nue, jurèrent, suivant la formule consacrée, et sous les plus terribles exécrations, d’offrir, s’il le fallait, tout leur sang en sacrifice à leur empereur. Les chefs de l’armée, et les gens attachés à la personne du prince, en firent autant.

(11) Le préfet Nébride refusa seul, avec une loyauté plus courageuse que prudente, de s’engager par serment contre l’empereur Constance, qui l’avait, disait-il, comblé de bienfaits.

(12) Cette protestation exaspéra les soldats, qui l’auraient massacré si Julien, dont il embrassait les genoux, ne l’eût couvert d’un pan de sa robe. De retour au palais, Julien trouva Nébride prosterné, qui lui tendait la main, en le suppliant de le délivrer de son effroi : "Que ferais-je donc pour mes amis, lui dit Julien, si je permettais que ta main touchât la mienne ? Mais tu n’as rien à craindre : va où tu voudras." Nébride alors se retira chez lui, sain et sauf, en Toscane.

(13) Après ce préliminaire indispensable, et qui cadrait avec la grandeur de l’entreprise, Julien, connaissant toute la puissance de l’initiative en temps de révolution, donna le signal de marche, et se dirigea vers la Pannonie, avec le parti pris de tenter la fortune.

Chapitre VI

(1) L’intelligence des faits exige un coup d’œil rétrograde, et l’exposé succinct des actes militaires et civils de Constance à Antioche pendant les événements de la Gaule.

(2) À son retour de Mésopotamie, les premiers d’entre les tribuns, et d’autres personnes de rang, vinrent lui faire leur cour. Dans le nombre était un ex-tribun nommé Amphiloque, Paphlagonien de naissance, qui avait longtemps servi sous l’empereur Constant, et qu’on soupçonnait, avec grande vraisemblance, d’avoir jadis semé la discorde entre les deux frères. Cet homme, d’un air arrogant, attendait son tour. Mais on le reconnut, et il ne fut pas admis. Sur quoi plusieurs courtisans firent grand bruit de ce qu’ils appelaient indulgence excessive. Un rebelle aussi obstiné ne méritait même pas, disaient-ils, qu’on lui laissât voir le jour. Mais Constance, avec une mansuétude qui ne lui était pas ordinaire, leur dit : "Laissez vivre cet homme. Je ne le crois pas innocent, mais il n’est pas convaincu. Et s’il est en effet coupable, il trouvera sa punition dans mon regard et dans le cri de sa conscience." Tout se borna là.

(3) Le lendemain, au cirque, ce même homme assistait aux jeux, et s’était, suivant son habitude, placé en face de l’empereur. Au moment où commençait le spectacle, la balustrade sur laquelle il s’appuyait, avec quelques spectateurs, se rompit ; et tous furent précipités. Un certain nombre ne reçut que de légères blessures ; mais Amphiloque, qui s’était brisé les vertèbres, fut trouvé mort sur la place ; et Constance triompha de sa prophétie.

(4) Ce fut l’époque de son mariage avec Faustine. Depuis longtemps déjà il avait perdu Eusébie, sœur des consulaires Eusèbe et Hypace. Cette princesse, d’une beauté supérieure, rehaussée des qualités morales les plus rares, était restée accessible aux sentiments d’humanité au faîte des grandeurs. Nous avons dit que c’était à sa protection constante que Julien était redevable de la vie, et, subséquemment, de son élévation au rang de César.

(5) Constance songea vers le même temps à dédommager Florence, que la crainte des suites de la révolution avait chassé des Gaules. Anatole, préfet du prétoire en Illyrie, étant venu à mourir, on envoya Florence remplir sa place ; et il revêtit les insignes de sa haute dignité en même temps que Taurus, nommé aux mêmes fonctions en Italie.

(6) On pressait cependant à la fois les préparatifs de la guerre étrangère et de la guerre civile. La cavalerie se renforçait de nouveaux escadrons. Pour recruter les légions, on ordonna des levées dans les provinces. Chaque ordre de l’État, chaque profession fut taxée pour fournir des vêtements, des armes, des machines, soit en argent, soit en nature, ainsi que pour approvisionner l’armée de vivres de toute espèce, et la pourvoir de bêtes de somme.

(7) Le roi de Perse n’avait fait retraite qu’à contre-cœur devant l’impossibilité de tenir campagne en hiver ; et l’on s’attendait de sa part aux plus énergiques efforts dès que la température serait adoucie. Des députés avec de riches présents furent donc envoyés aux rois et aux satrapes des contrées transtigritaines, pour s’assurer de leur concours, ou du moins de leur neutralité franche et sincère.

(8) On s’efforça notamment de gagner à force de dons, et surtout par l’envoi de riches vêtements, les rois Arsace et Méribane, l’un d’Arménie, l’autre d’Ibérie, dont la défection en pareille circonstance eût porté à l’empire un coup fatal.

(9) Dans cette conjoncture Hermogène mourut, et sa préfecture fut donnée à Helpidius. Ce dernier, Paphlagonien de naissance, avait quelque chose de commun dans ses manières et son langage ; mais il était d’une simplicité de mœurs antique, et d’un caractère si inoffensif et si doux, que Constance lui ayant un jour donné l’ordre, en personne, de mettre un homme à la torture, il supplia le prince de recevoir sa démission, et de charger de cet office tel autre, qui s’en acquitterait mieux.

Chapitre VII

(1) Menacé de deux côtés, Constance ne savait quel parti prendre. Devait-il aller au loin chercher Julien, ou rester et faire tête aux Perses, que l’on jugeait au moment de passer l’Euphrate ? Après de longues délibérations avec ses principaux officiers, il s’arrêta à l’idée d’en finir d’abord, ou du moins de composer avec l’ennemi qui le pressait de plus près ; puis, une fois assuré sur ses derrières, de franchir ensuite l’Illyrie et l’Italie, pour venir traquer Julien (ainsi qu’il s’exprimait, cherchant à redonner du cœur à son monde), et étouffer dans leur germe les projets de son ambition.

(2) Ne voulant pas toutefois laisser sa propre surveillance s’endormir sur d’autres points, ni prêter le flanc d’aucun côté, il faisait partout répandre le bruit qu’il avait quitté l’Orient, et qu’il s’avançait en forces. Pour prévenir notamment une tentative sur l’Afrique, dont la possession est si précieuse à nos princes, il y envoya par mer le secrétaire d’État Gaudence, le même que l’on a vu dans les Gaules chargé d’espionner la conduite de Julien.

(3) L’obéissance de cet agent lui semblait assurée par deux motifs : les sujets de plainte qu’il avait donnés à l’un des deux partis, et l’empressement naturel de se faire bien voir de celui qui semblait avoir toute chance de triompher ; car c’était une conviction générale que Constance aurait le dessus.

(4) Gaudence, aussitôt arrivé, se mit à l’œuvre. Il transmit par lettres des instructions tant au comte Crétion qu’aux autres autorités, et se fit fournir par les deux Mauritanies une cavalerie légère excellente, avec laquelle il protégea très efficacement tout le littoral en regard des Gaules et de l’Italie.

(5) Constance avait bien choisi son homme ; car tant que Gaudence administra le pays, pas un soldat ennemi n’en approcha, bien que toute la côte de Sicile, depuis Pachyn jusqu’à Lilybée, fût bordée de troupes qui n’eussent pas manqué de passer la mer, voyant le moindre jour à opérer une descente.

(6) Au moment où Constance terminait ces dispositions, qu’il jugeait avec raison bien entendues, et donnait ordre à de moins importantes, il fut informé, par les lettres de ses généraux, que les forces réunies des Perses, leur fier monarque en tête, étaient en pleine marche vers le Tigre, mais qu’on ne pouvait prévoir sur quel point précisément le passage aurait lieu.

(7) Alarmé de cette nouvelle, et voulant être à portée de prévenir son adversaire sur le terrain, il quitta ses quartiers d’hiver au plus vite, rassemblant autour de lui l’élite de ses troupes en cavalerie et en infanterie, passa l’Euphrate sur un pont de bateaux, et se rendit par Capersane à Édesse, ville très forte et largement approvisionnée. Là il fit halte pour s’assurer, par ses coureurs ou par des transfuges, de la véritable direction de l’ennemi.

Chapitre VIII

(1) Sur ces entrefaites, Julien, qui se disposait à quitter Rauraque, après les mesures indiquées plus haut, envoya Salluste comme préfet dans les Gaules, et donna à Germanien le poste laissé vacant par Nébride. Il nomma aussi Névitte général de la cavalerie en remplacement de Guyomer, qui lui était suspect pour avoir, disait-on, lorsqu’il commandait les scutaires sous Vétranion sourdement travaillé à livrer son maître. Jove, dont il est question dans l’histoire de Magnence, fut investi de la questure, et Mamertin de la charge de trésorier. Le commandement de ses gardes fut confié à Dagalaif. Il fit encore plusieurs promotions d’officiers dans l’ordre de mérite personnel, et sans consulter que ses notes particulières.

(2) L’itinéraire que s’était tracé Julien lui faisait traverser la forêt Martienne et longer les deux rives du Danube. Il n’était rien moins que sûr du pays, et avait à craindre qu’on n’entreprît, le voyant si mal accompagné, de lui barrer le chemin.

(3) Une adroite manœuvre le tira de ce danger. Il divisa tout son monde en deux corps. Les uns, sous la conduite de Jove et de Jovin, prirent rapidement la route bien connue de l’Italie. Le reste chemina par le cœur de la Rhétie, ayant pour chef Névitte, général de la cavalerie. Cette diversion donna l’idée d’une masse de forces considérable, et tint en respect à la fois ces deux contrées. Alexandre le Grand, et d’autres capitaines après lui, avaient fait usage de la même tactique.

(4) On était déjà hors des mauvais pas, que Julien recommandait encore d’accélérer la marche, comme lorsqu’on s’attend à une attaque, et de conserver chaque nuit des postes sur pied en cas de surprise.

Chapitre IX

(1) Julien poursuivit ainsi sa route avec la confiance qu’inspire une suite continue de succès, mais en s’entourant de toutes les précautions stratégiques employées ordinairement dans ses expéditions contre les barbares.

(2) Arrivé sur un point où l’on disait le fleuve navigable, il profita de la rencontre fortuite de plusieurs petites embarcations pour descendre le courant, dérobant ainsi sa marche autant que possible. Il le pouvait d’autant mieux, qu’avec ses habitudes de frugalité et d’abstinence, les aliments les plus grossiers lui étaient bons ; ce qui le dispensait de toute communication avec les villes ou forteresses riveraines. Il aimait à s’appliquer cette belle parole de Cyrus l’ancien à son hôte, qui lui demandait ce qu’il voulait pour son dîner : "Rien que du pain, répondit-il ; car j’ai là près un ruisseau."

(3) Cependant les mille voix que l’on prête à la renommée ne tardèrent pas à répandre par toute l’Illyrie, avec la dose d’exagération ordinaire, le bruit de Julien vainqueur des peuples et des rois, s’avançant, fier de tant de succès, à la tête d’une formidable armée.

(4) À cette nouvelle, le préfet du prétoire Taurus s’enfuit comme devant une invasion étrangère, et franchit rapidement, à force de relais, les Alpes Juliennes, entraînant par son exemple son collègue Florence sur ses pas.

(5) Le comte Lucillien commandait à Sirmium la force armée des deux provinces. Au premier avis de l’approche de Julien, il tira tout ce qu’il put de troupes de leurs stations respectives, et se mit en devoir de résister.

(6) Mais la barque de Julien, prompte comme un trait, ou comme le brandon lancé d’une machine de guerre, arrive à Bononie, à dix milles de Sirmium ; et d’un saut le prince se trouve à terre. La lune était sur son déclin, et conséquemment les nuits étaient presque sans lumière. Julien dépêche aussitôt Dagalaif et quelques hommes armés à la légère, avec ordre de lui amener Lucillien de gré ou de force.

(7) Le comte était au lit. Tiré de son repos par le bruit des armes, et se voyant entouré d’inconnus, il comprit ce dont il s’agissait, et, tremblant au nom de Julien, obéit, bien qu’à contre-cœur. Le fier général de la cavalerie, contraint de s’humilier devant la force, fut placé sur le premier cheval qui se trouva, et amené à Julien comme un prisonnier de bas étage. La terreur semblait l’avoir privé de ses sens ;

(8) mais quand il vit qu’on lui donnait la pourpre à baiser, il revint à lui, et, déjà d’un ton plus assuré : "Le pays, dit-il, n’est pas pour vous, et c’est grandement vous aventurer que d’y venir avec si peu de monde." Julien répondit avec un sourire amer : "Gardez vos bons avis pour Constance. Je ne songeais pas à vous consulter, mais bien à vous tirer de crainte. N’interprétez pas autrement ma clémence."

Chapitre X

(1) Débarrassé d’un ennemi, Julien ne s’endormit pas sur le succès ; mais, toujours d’autant plus actif et plus résolu que la circonstance était plus grave, il marcha droit à Sirmium, qu’il jugeait disposée à se donner à lui. Comme il approchait des vastes faubourgs de la ville, habitants et soldats vinrent en foule au- devant de lui avec des flambeaux et des fleurs, le saluant des noms de seigneur et d’Auguste, et le conduisirent au palais au milieu d’un concert d’acclamations et de voeux.

(2) Cette réception remplit son cœur de joie, par l’heureux pronostic qu’il en tira. D’avance il voyait les autres villes suivant à l’envi l’exemple donné par la métropole (car Sirmium tenait ce rang par son étendue et par l’importance de sa population), et sa présence partout accueillie comme l’apparition d’un astre bienfaisant. Le lendemain il donna au peuple, qui en témoigna la joie la plus vive, le spectacle d’une course de chars, et le jour suivant gagna sans délai, par la voie publique, le pas de Sucques, qu’il occupa fortement sans coup férir, et dont il confia la défense à Névitte, sur la fidélité duquel il pouvait compter. Il est bon de donner une idée de cette position militaire.

(3) C’est un défilé formé par la jonction des deux chaînes du Rhodope et de l’Hémus, dont l’une s’appuie aux rives du Danube, et l’autre à celles du fleuve Axius. Ces montagnes élèvent entre la Thrace et l’Illyrie une forte barrière, laissant d’un côté le pays des Daces et la Serdique, et, de l’autre, les nobles cités de Thracie et de Philippopolis. La nature semble avoir à dessein configuré cette région dans l’intérêt à venir de la domination romaine. Jadis ce n’était qu’une gorge obscure, resserrée entre deux collines ; mais, se modifiant selon l’échelle de grandeur de l’empire, la gorge devint une large voie praticable aux voitures. En fermant ce passage, on a plusieurs fois arrêté les efforts des plus grands capitaines et des plus nombreuses armées.

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