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Il ne faut pas jouer avec la douleur

Delphine de Girardin · 1860 · Free in the US

24,937 words · about 1 h 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Delphine de Girardin
Language
French
Published
1860
Length
24,937 words · about 1 h 45 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Ch. 1 about 10 min
  2. Ch. 2 about 10 min
  3. Ch. 3 about 10 min
  4. Ch. 4 about 12 min
  5. Ch. 5 about 10 min
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  9. Ch. 9 about 18 min

Continue:

Ch. 1

Il était une fois un séducteur qui cherchait de l’ouvrage. L’hiver s’était pour lui joyeusement passé en brillantes conquêtes ; mais le printemps était arrivé, et si le printemps est la saison des amours, ce n’est pas celle des séductions. Lusigny était resté seul et désœuvré à Paris ; aux premiers rayons du soleil, toutes ses heureuses victimes s’étaient envolées, emportant le trait qui les avait blessées, et il lui fallait attendre que l’été, le véritable été, fût venu pour aller les rejoindre aux eaux, ou pour les visiter dans leurs châteaux. Les correspondances étaient actives ; les petites lettres parfumées arrivaient chaque matin des provinces inquiètes ; mais que sont les joies de la correspondance pour un séducteur ? un embarras flatteur, et voilà tout. L’ennui de ranger par ordre de dates et de couleurs ( Lusigny avait le tiroir des blondes et l’armoire des brunes ; il prétendait que les blondes sont en général méchantes et coquettes, tandis que les brunes, au contraire, sont bonnes et sensibles), l’ennui de ranger par ordre tous ces amoureux reproches était à peine compensé par le plaisir de les mériter. D’ailleurs, ces cœurs qui lui appartenaient, ces orgueils qu’il avait soumis, ces imaginations qu’il avait troublées, ne pouvaient plus l’intéresser. Tous les conquérants se ressemblent, le passé ne compte pas pour eux. Il leur faut chaque jour des victoires nouvelles ; ils ne savent garder leur prestige qu’à ce prix. Attacher est plus difficile que séduire, triompher est plus facile que régner ; usurper n’est rien, conserver est tout. L’empereur Napoléon lui-même nous a dévoilé la triste nécessité de ses batailles continuelles ; il serait plaisant qu’en nous donnant le secret des conquérants, il nous eût aussi donné celui des séducteurs.

En fait d’hommes à bonnes fortunes, vous ne devineriez jamais quel modèle Lusigny s’était proposé. — Le duc de Lauzun ? direz-vous, qui, le premier, a fait de l’insolence un moyen de plaire ? — le maréchal de Richelieu, qui professait pour les femmes tant de culte et tant de mépris ? — le marquis de Létorière, d’autant plus dangereux qu’il était sincère et qu’on pouvait l’aimer quand on cessait de l’adorer ? — le comte de ***, célèbre séducteur de l’Empire, qu’on n’ose nommer parce qu’il n’a pas encore fini de séduire ? — Non, non, non.

Ce n’était aucun de ces grands maîtres. C’était un personnage beaucoup plus ancien, beaucoup plus respectable, beaucoup plus habile que tout cela, auprès duquel ces héros n’étaient que des ingénus ; un professeur qui a fait de la séduction un art immortel, une étude psychologique des plus profondes ; ceux-là séduisaient par instinct, mais lui séduisait par principe, et il a laissé le plus beau code de séduction que la perfidie humaine puisse imaginer. C’est une collection de recettes infaillibles, c’est tout un système ; mais il faut avoir la clef de ce système, il faut avoir le secret de ce langage. Heureusement, peu de trompeurs ont eu l’idée de l’étudier. Le personnage que Lusigny s’était offert pour modèle était un séducteur de l’antiquité très-célèbre par l’habileté, la variété de ses moyens, tous plus ingénieux les uns que les autres. — Un séducteur de l’antiquité ? allez-vous dire encore, c’est sans doute Thésée, qui ne s’effraya point d’une rivalité avec le dieu des enfers, Thésée qui séduisit Ariane et l’abandonna pour séduire sa sœur Phèdre, qui du reste ne paraissait pas très-difficile à séduire ? Non, ce n’est pas Thésée ; c’est un séducteur bien plus terrible encore : c’est Jupiter enfin, puisqu’il faut le dire… le doyen des séducteurs, le père de toute la race ingannatrice, Jupiter, le Lovelace de l’antiquité, le don Juan olympien dont la science était si redoutable et qui connaissait si parfaitement le cœur des femmes, qu’il savait prendre tour à tour la forme, la qualité, le défaut qui devaient plaire à chacune d’elles.

Lusigny avait étudié son Jupiter à fond, il l’avait suivi dans toutes ses entreprises et il s’était rendu ingénieusement compte de tous les secrets employés par le maître du tonnerre dans l’art de se faire aimer. Il savait le pourquoi de toutes ses métamorphoses, et il se les était expliquées, non pas comme tant de commentateurs l’ont fait, en historiens et en naturalistes, mais en moraliste et en séducteur. Il ne pensait point, par exemple, que Danaé fût une princesse prisonnière dont Jupiter avait corrompu les geôliers ; il pensait que la pluie d’or était un symbole, et que Danaé était le type de la femme cupide et vaine, qui ne comprend aucun des sacrifices du cœur, mais qui connaît tous les calculs de l’intérêt ; qu’on ne peut toucher, mais qu’on peut éblouir ; qui ne se laisse pas entraîner par de tendres serments, mais qui cède tout de suite à de brillantes promesses… Et quand Lusigny rencontrait dans le monde une de ces femmes pour qui la jeunesse, la beauté, l’esprit ne sont rien en amour, qui ne voient que la fortune, il se disait tout bas en lui-même : « Danaé ! Danaé !… » et la femme était aussitôt rangée, classée dans la catégorie des Danaés. Alors, pour cette conquête, il ne déployait ni soins ni esprit ; il laissait reposer son imagination et son cœur ; il hypothéquait une de ses terres, empruntait une somme considérable, et déployait pendant quelques mois un luxe fabuleux ; on ne parlait plus à Paris que de ses chevaux pur sang, de sa table somptueusement servie, de ses laquais poudrés, de ses meubles, de ses tapis, de ses rideaux et de son argenterie. Pour les Danaé, une superbe argenterie est une séduction irrésistible ; c’est la plus belle goutte de la pluie d’or. Quand toutes ces merveilles avaient bien produit leur effet, quand il était bien avéré que Lusigny était l’homme le plus magnifique de tout Paris, que personne ne pouvait lutter d’opulence avec lui, quand Danaé était séduite, Lusigny redevenait tout à coup un simple élégant, et il se disait, qualifiant ce genre de conquêtes : « Ce sont les plus faciles, elles ne coûtent que de l’argent. »

Si, au contraire, il s’agissait de se faire aimer d’une de ces femmes dont l’exquise délicatesse s’effarouche de trop d’éclat, romanesques beautés que la vanité ne saurait éblouir, mais qu’un sentiment généreux doit toucher, qui vivent de rêves et d’harmonie, qui chérissent les arts et la gloire ; pour qui les heureux de ce monde, les riches, les princes, les rois, ne sont point des hommes dangereux, mais qui tremblent d’émotion à la voix sonore d’un illustre poëte, mais qui versent de tendres larmes aux accents d’un Mozart inspiré ; que la vue d’un beau tableau, que la lecture d’un bon livre transportent d’un brûlant enthousiasme, dont l’existence est tout idéale et que l’idéalité seule peut séduire… alors Lusigny appelait à son aide toutes les richesses de son imagination, toute la poésie de son cœur ; il se faisait vaporeux et romanesque, il relisait les Méditations de Lamartine, dont il citait des vers à propos ; il se remettait à chanter Rossini et Bellini ; tous ses soupirs étaient harmonieux. Il était tout amour et mélancolie ; il se faisait plaintif pour être écouté et malheureux pour être aimé ; et pendant qu’il jouait ce rôle, il invoquait son maître Jupiter… Oui, Jupiter, qui s’était métamorphosé en cygne pour séduire Léda par sa candeur, par ses plaintes mélodieuses ; et Lusigny disait, à l’honneur des femmes, que la catégorie des Lédas était une des plus nombreuses ; il rangeait dans cette classe plusieurs héroïnes connues par leur dévouement à de grands artistes : Marie Stuart qui aima l’infortuné Rizzio ; Éléonore d’Este, qui eut pitié de la folie du Tasse ; et de nos jours mesdames , , , qui permettent à nos fameux peintres, a nos grands compositeurs, à nos brillants poëtes, de les célébrer, de les chanter, de les aimer.

Si, au contraire encore, il lui fallait entraîner quelque beauté positive, sans imagination, sans esprit et sans cœur, une de ces créatures banales qui ne vivent point par la pensée, dont l’existence est toute matérielle et qui n’entendent rien aux délicates susceptibilités de l’amour, Lusigny se rappelait l’enlèvement d’Europe.

Était-ce une prude qu’il fallait tenter ? Lusigny se faisait tout de suite humble et hypocrite ; il se rappelait que pour séduire Junon la prude, le maître du tonnerre avait pris la forme du plus chétif et du plus triste des oiseaux, qu’il s’était changé en coucou ! Quelle leçon ! quelle mordante épigramme il y avait, dans cette métamorphose ! En effet, pour qu’une prude ose vous aimer, il faut que vous soyez laid, pauvre et inconnu ; jamais une prude ne se permettrait de distinguer, — les gens communs qui ont des prétentions à la délicatesse du langage emploient volontiers cette expression, — de distinguer un beau jeune homme, riche et à la mode ; il lui faut des amours subalternes et voilés, si improbables qu’ils ne puissent jamais être soupçonnés : un vieux médecin, un précepteur timide, un voisin de campagne obscur, voilà les séducteurs des prudes ! Ah ! vous en conviendrez. Jupiter était un observateur bien profond !

Nous n’en voudrions pas d’autre preuve que cette métamorphose, peut-être encore plus spirituellement moqueuse. La Fable dit : « Jupiter se changea en flamme pour séduire Égine, princesse de Béotie,… » Comprenez-vous l’ingénieuse méchanceté de cette allégorie ? Que nous enseigne ce mythe ? Il signifie : Avec les femmes sottes, avec les princesses de Béotie, il faut jouer la passion.

Lusigny voyait aussi le type de la femme ambitieuse dans l’imprudente Sémélé, qui périt victime de son orgueil. Un jour, elle supplia Jupiter d’apparaître à ses yeux dans tout l’éclat de sa gloire, et le feu du ciel, qu’elle osa regarder, la consuma. Ainsi périssent les femmes qui ont la passion du pouvoir. Elles règnent un jour, mais dans les alarmes ; elles s’élèvent par la faveur, mais pour retomber par la calomnie ; elles arrivent jusqu’au maître, elles touchent le sceptre, elles essayent la couronne ; mais, dans le délire qui s’empare d’elles, elles ne voient pas au pied du trône l’abîme où elles doivent s’engloutir. Que de Sémélés dans notre histoire ! Agnès Sorel morte de chagrin, Gabrielle d’Estrées morte empoisonnée, la duchesse de Châteauroux indignement persécutée, la princesse des Ursins cruellement exilée, et tant d’autres célèbres ambitieuses, reines éphémères dont la fin tragique fait pitié, sans compter toutes les Sémélés bourgeoises de nos jours !

Enfin, dans la vertueuse Alcmène, que Jupiter ne peut séduire qu’en prenant les traits d’Amphitryon, son époux, Lusigny voyait le type de la femme honnête, qu’on ne peut tromper qu’au nom du devoir ; aussi, lorsqu’il voulait séduire une femme honnête, il se dévouait généreusement à son mari : c’est le devoir lui-même qu’il rendait complice de ses projets. Il connaissait à fond ces nobles cœurs pleins de courage et de loyauté qu’on ne captive qu’à force de loyauté et de courage, chez qui l’amour commence par la reconnaissance et l’admiration, que l’idée d’un beau sacrifice peut seule flatter, et qui trouvent dans leur besoin d’héroïsme leur unique danger. Il avait le secret de ces caractères sublimes ; il savait qu’il est une circonstance où ils peuvent être entraînés à compromettre leur honneur… c’est pour sauver celui d’un autre.

Lusigny, comme on le voit, a pris au sérieux Jupiter. Ces explications folles que nous vous donnons comme des plaisanteries, sont pour lui choses très-graves ; il a fait de ces métamorphoses un travail consciencieux, dont il parle même avec un peu de pédanterie. Il a, dit-il, des preuves de tout ce qu’il avance ; et quand il est en confiance avec vous, il vous montre un tableau comparatif et explicatif qu’il a dressé à ce sujet, et qui nous a paru fort amusant : car la traduction de ces allégories ne s’arrête pas aux moyens de séduction employés par Jupiter, elle explique aussi les conséquences de ces séductions ; et c’est là que Lusigny devient pédant tout à fait.

— Voyez, s’écrie-t-il, quel admirable enchaînement dans ces idées :

Léda, séduite par Jupiter, métamorphosé en cygne, a pour enfants les deux célestes frères, Castor et Pollux, et la plus belle des femmes, Hélène. Sens allégorique : De l’harmonie naît l’union et la beauté.

Europe a pour fils Minos, Éaque et Rhadamanthe, les trois juges de l’enfer. Sens allégorique : La justice naît de la force.

Sémélé donne le jour à Bacchus. Sens allégorique : De la puissance naît l’ivresse.

Junon, la prude, séduite par Jupiter changé en coucou, a pour fils Vulcain : De la faiblesse et de l’hypocrisie naissent la laideur et l’envie.

Alcmène a pour fils Hercule : Le devoir enfante le travail.

Mais voici l’explication la plus étrange : Danaé, séduite par la pluie d’or, donne le jour à Persée, le paladin par excellence, qui détruit les monstres, qui délivre les jeunes filles enchaînées ; Persée, le don Quichotte de l’antiquité ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que le désintéressement naît de la cupidité ; que du trésor amassé par l’avare viennent les secours et les bienfaits.

Tel est le système de Lusigny, et rien n’est plus divertissant que de l’entendre appliquer à chacune de nos élégantes ces mythologiques dénominations.

— Auriez-vous jamais cru cela ! lui dit-on, la belle Clémentine de C…, si spirituelle et si riche, épouse ce vilain petit avocat R…, qui vient d’être nommé député…

— Cela ne m’étonne pas, répond Lusigny ; les avocats sont vite ministres, et mademoiselle de C… est une Sémélé.

— On dit que madame H… a la tête tournée de ce bel Espagnol qui chante si bien.

— Bon ! répond Lusigny, encore une Léda.

— On prétend que le banquier D… était au moment de manquer, mais que Frédéric G… est venu à son secours.

— Je devine pourquoi, répond Lusigny : il veut séduire Alcmène, mais il ne réussira pas.

— Vous savez ce qu’on a découvert dans la maison de l’orgueilleuse baronne ? dans sa maison, au cinquième étage au-dessus de l’entre-sol, demeure un jeune étudiant qui…

— Silence ! je sais à quoi m’en tenir sur la fierté de Junon.

Si quelqu’un s’écrie :

— Comprenez-vous qu’un grand imbécile comme Victor de P… puisse être aimé d’une femme ?

— Oui, sans doute, répond-il enfin, tous les hommes peuvent être aimés, puisque ce n’est pas le cœur qui choisit, puisqu’il est permis à l’orgueil, à la cupidité, à l’ambition, au mensonge, de venir en aide à l’amour.

Ch. 2

Lusigny, outre ce système étrange, avait une manie plus étrange encore : non-seulement il s’amusait à se métamorphoser pour plaire à une femme, mais il s’amusait aussi à la métamorphoser elle-même après lui avoir plu. Et c’est pour cela que, malgré son extrême discrétion, ses soins étaient si compromettants. Les femmes qui l’aimaient se trahissaient elles-mêmes par leur subit changement. Oh ! Lusigny n’avait pas besoin de publier ses victoires ; il n’avait pas grand mérite à dédaigner le charlatanisme de la fatuité : on n’avait qu’à observer un moment la femme dont il s’occupait pour deviner le jour et l’heure où elle commençait à l’aimer. Quelle différence ! comme toutes les paroles de cette femme, toutes ses manières, toute sa personne étaient changées ! Ce n’était plus la même voix, plus le même regard, le même maintien. Naguère, elle était nonchalante, son air était froid, tout l’ennuyait ; aujourd’hui elle est vive, enjouée, presque folâtre, tout la fait rire ; c’est merveilleux. Elle passait sa vie étendue sur un canapé, elle ne sortait jamais que le dimanche pour aller à l’église, elle n’aimait ni la musique ni la danse… maintenant elle court toute la journée à pied, en voiture, à cheval ; elle ne manque pas une fête, elle a une loge à l’Opéra, et elle apprend à nager. Quelle activité ! la métamorphose est complète ; et ce qu’il y a de plus plaisant, c’est qu’elle ne s’aperçoit pas du tout de la métamorphose ; elle s’imagine avoir toujours été ainsi. Quand on lui démontre pourtant à quel point ses habitudes nouvelles sont différentes de celles d’autrefois, elle répond naïvement :

— Autrefois je ne pouvais jamais sortir, j’étais obligée de tenir compagnie à ma mère.

On est au moment de lui objecter :

— Mais madame votre mère demeure toujours avec vous…

Et puis on se rappelle qu’il faut respecter son erreur, et l’on dit :

— C’est vrai, autrefois vous faisiez semblant d’être pour rester toujours chez vous ; cela devait bien vous coûter !

Quand la femme qui commence à aimer Lusigny, de coquette mondaine passe à l’état de femme sensible, le changement est beaucoup plus facile à motiver. Pour rester chez soi, on a mille prétextes. On acquiert tout à coup une santé très-délicate qui demande les plus grands soins : on a une petite toux nerveuse et l’on craint le froid ; on a mal aux yeux et l’on redoute l’éclat des lumières. D’ailleurs, on n’a jamais, dit-on, beaucoup aimé le monde ; on y allait par complaisance, cela se comprend.

— Quand on a un mari dans les affaires, il ne faut pas négliger ses relations.

Quelque amie perfide pourrait répondre :

— Mais, ma chère, vous avez toujours un mari, et il est toujours dans les affaires, et il a toujours besoin de ses relations.

Mais elle se contente de dire :

— Vous avez raison de fuir le monde, il devient bien ennuyeux.

Puis, comme elle tient à prouver qu’elle n’est pas dupe de ces mensonges, et qu’elle connaît parfaitement la cause de cette réclusion volontaire, l’amie perfide se tourne vers Lusigny, occupé à dessiner dans un coin du salon, et s’écrie avec l’étonnement le plus malin :

— Ah ! vous voilà, monsieur de Lusigny ! Que devenez-vous donc ? On ne vous voit plus nulle part !…

Cette aimable exclamation veut dire : « Je sais que vous passez la vie ici. »

Mais ces deux métamorphoses n’ont rien de triste. Aller tous les soirs dans le monde pour y rencontrer une personne qui vous plaît, ou rester tous les soirs chez soi pour y attendre une personne qu’on aime, cela n’a rien de rigoureux ; changer ses goûts pendant quelque temps, c’est un bien faible sacrifice en amour… Mais changer son caractère, changer son cœur et toutes ses idées, et toutes ses croyances ; vaincre ses antipathies, étouffer ses haines, dévorer ses craintes, se démentir soi-même à tout moment, c’est un effort bien pénible, et c’est précisément le sacrifice que Lusigny trouvait le plus de plaisir à exiger. Vous souvient-il de cette belle comtesse de S…, si dédaigneuse, si capricieuse, si impérieuse, et quelquefois si furieuse, devant laquelle Charles de S… tremblait comme un esclave tremble devant son maître ; cette impératrice manquée, qui se mourait de dépit de ne pouvoir régner que dans un salon, cette femme bel esprit qui n’avait pas d’esprit, dont la conversation était si fatigante qui ne permettait aucune objection, et qui cessait de vous prier à dîner chez elle quand par malheur, un jour à table, vous aviez eu l’audace de n’être pas de son avis ; cette protectrice officieuse qui vous protégeait malgré vous, et pour vous humilier qui vous adressait tout haut, devant tout le monde, les questions les plus embarrassantes que madame de V… appelait spirituellement des questions de princesse ; qui disait, par exemple, à une femme veuve : « Madame une telle, votre douaire est-il considérable ? » ou bien demandait à une étrangère établie en France depuis longtemps : « Madame B…, à quel âge êtes-vous venue à Paris ? » ou bien encore, interrogeant avec indiscrétion un jeune homme qui avait eu quelques différends avec sa famille, lui disait : « Monsieur T…, êtes-vous bien avec votre père maintenant ? » Toutes questions très-pénibles à entendre, et que les rois ont seuls le droit de vous adresser, parce qu’eux seuls ont le pouvoir de vous les rendre agréables, car ils peuvent doubler le douaire des veuves, naturaliser les étrangers et réconcilier les familles. Cette orgueilleuse personne, vous vous la rappelez, n’est-ce pas ? eh bien, Lusigny, en moins de trois semaines, l’avait changée complètement ! C’était une soumission, une douceur, une complaisance, une humilité dont tout le monde était émerveillé. Elle, auprès de qui ce pauvre Charles de S… était si tremblant, devenait tremblante à son tour auprès de Lusigny. À peine osait-elle lever les yeux quand il était là ; bien loin de chercher à le dominer dans ses opinions, elle attendait qu’il eût parlé pour avoir un avis elle-même. La crainte de déplaire rend si timide, et l’amour guérit si vite de l’orgueil !

Par quelle ruse Lusigny avait-il obtenu ce triomphe ? qu’avait-il su dire à cette impérieuse beauté pour la rendre tout à coup docile ? Eh ! mon Dieu ! il avait employé une ruse bien simple, et qui ne manque jamais son effet : il l’avait accablée de flatteries, et c’est dans l’excès même de son orgueil qu’il avait trouvé le moyen de la corriger. S’il l’entendait discuter avec trop de vivacité, et décider une question d’une façon par trop arbitraire :

— En vérité, madame, lui disait-il tout bas, j’admire avec quelle générosité vous dépensez votre esprit. Vous êtes bien bonne de prendre la peine de persuader ces gens-là ; est-ce qu’ils peuvent vous comprendre ? Est-ce qu’un vieux sot comme Saint-A… et une petite niaise comme madame de D… sont en état de soutenir une conversation avec une femme supérieure comme vous ?…

Ces mots étaient magiques. À dater de ce jour, le vieux sot de Saint-A… et la petite niaise madame de D… pouvaient contredire tant qu’ils voulaient ; on ne se donnait plus la peine de les persuader.

Lusigny avait aussi un mode d’admiration qui était très-habile ; il savait faire éclore les qualités qu’il vantait en feignant de les reconnaître. « Ce qui me plaît en vous, disait-il encore à cette femme hautaine, c’est qu’avec beaucoup de noblesse dans les traits vous avez parfois aussi une très-grande douceur dans le regard. » Cela n’était pas vrai, mais cela ne tardait pas à le devenir. La qualité naissait de l’éloge.

— Avant de vous connaître, ajoutait Lusigny, je vous croyais un caractère impérieux, une volonté de fer.

— Ah ! vous aviez cette idée ?

— Oui, pendant longtemps elle m’a éloigné de vous.

Qu’il y avait d’adresse dans ce mot ! quelle menace terrible ! Comment une femme pourrait-elle garder un défaut que l’homme qu’elle aime n’a pas encore remarqué, et qui l’éloignerait d’elle s’il venait à le découvrir ? Ainsi le paon orgueilleux se métamorphosait en colombe.

De toutes les métamorphoses opérées par l’amour de Lusigny, la plus merveilleuse, sans contredit, est celle de la pauvre Stéphanie Meunier, qu’il avait rendue si triste et si ennuyeuse, sous prétexte de conversion, car Lusigny mettait les conversions au nombre de ses plus belles métamorphoses. La malheureuse femme faisait pitié. Grâce aux de Lusigny, sa vie était un long supplice. Fille d’une portière ambitieuse, et l’on sait jusqu’où l’ambition peut entraîner une portière sans principes, Stéphanie, dès son enfance, avait été destinée à embellir de sa présence les ballets et les coulisses de l’Opéra. Elle était jolie, coquette, gourmande, et d’une vanité à toute épreuve, c’est-à-dire qui ne résistait à aucune tentation. Elle était célèbre dans le monde par ses succès infiniment variés ; on l’accusait d’avoir dévoré plusieurs patrimoines et compromis plusieurs majorats. Elle aimait les diamants avec passion, comme on aime les fleurs et les châles de l’Inde avec caprice, comme on aime les rubans ; elle aimait les dentelles, elle aimait les chapeaux à plumes, elle aimait les riches étoffes, les montres de Bréguet, les bijoux ciselés, les chaînes d’or, les dîners fins, les brillantes fêtes, elle aimait tout… excepté cependant ceux qui lui offraient ces richesses et ces plaisirs pour être aimés. Telle était cette heureuse femme. Mais il faut lui rendre justice : du jour où Lusigny s’est occupé d’elle, elle n’a plus rien aimé que lui. C’est alors que le supplice de la conversion a commencé. Un mot de lui a suffi pour changer cette existence folle en une austère vie. D’abord elle s’est mise à pleurer tous ses péchés en détail les uns après les autres : elle a longtemps pleuré ; ensuite, elle a renoncé aux vanités du monde, elle a vendu ses bijoux, ses châles et toutes ses parures, et elle en a donné le prix aux pauvres, c’est-à-dire à ses dignes parents. Ce qui ne les empêchai pas de s’écrier avec amertume, en parlant de Lusigny : « Ah ! cet homme-là nous a ruinés ! » Ils ignoraient alors la généreuse donation qu’il avait faite à leur fille pour consolider, disait-il, sa conversion. Après avoir ainsi courageusement anéanti les preuves accusatrices d’un passé coupable, Stéphanie avait voulu élever son âme à la hauteur des pensées de celui qu’elle aimait. Elle avait appris l’orthographe ; elle copiait des pages entières de Massillon, pour se familiariser avec les secrets d’un beau style. Les plaisirs de Paris lui étaient devenus odieux. Elle se plaisait à voir le coucher du soleil dans la plaine Saint-Denis, ou sur la montagne du Calvaire ; elle ne savourait plus ni vin de Champagne, ni vin du Rhin, ni truffes, ni écrevisses, ni pâtés de foie gras. Elle se nourrissait d’un lait pur et d’un pain modeste ; sa tête humiliée ne portait plus ni panaches ni fleurs. Son front, coiffé d’une simple capote, enveloppé des voiles du repentir, s’abritait sous le parapluie de la pénitence… Aspasie s’était changée en la Vallière.

Un seul mot avait suffi pour opérer ce prodige, mais, il faut en convenir, il était admirable, ce mot-là ! Un jour qu’il pleuvait horriblement et qu’une charmante partie de campagne venait d’être bouleversée, Lusigny était venu voir Stéphanie ; elle était alors dans tout l’éclat de son luxe et de ses fautes. Il la trouva de fort mauvaise humeur. Il lui persuada qu’elle était triste, que le rôle qu’elle jouait dans ce monde n’était pas celui qui lui convenait. Il la contempla longtemps en silence, puis il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur indicible ; enfin, après un profond soupir, il laissa tomber ce mot : « Pauvre ange déchu !… » et tout fut dit.

Il eut plus de peine à métamorphoser en perfide coquette la bonne et candide Mélina de B…, cette gracieuse jeune femme si naïve, si voilée, qu’elle avait l’air, disait-on, de poser pour la statue de la Modestie. Mélina était l’idéal de la femme aimante, celle que l’on rêve à dix-huit ans, mais qu’on ne cherche qu’à cinquante. Pas trop vive, pas trop spirituelle, mais animée par la tendresse, mais intelligente par le cœur ; point rêveuse, mais recueillie ; sensible et non passionnée ; ne sachant rien imaginer, mais sachant tout croire à propos ; n’ayant aucune idée à elle, mais adoptant toutes les vôtres avec amour ; n’ayant point de gaieté native, mais souriant quand vous riez ; n’ayant point de mélancolie personnelle, mais s’attristant avec complaisance quand vous avez des ennuis ; incapable de rien cacher, et d’avoir rien à cacher ; naïve et imprévoyante comme un enfant, mais raisonnable et résignée comme une mère de famille ; pure… non pas comme le lis, d’une pureté orgueilleuse, enivrante et royale, mais pure comme la marguerite, d’une pureté mystérieuse et modeste qui s’ignore elle-même, qui ne sait pas qu’on peut l’admirer. Hélas ! hélas ! qui pourrait aujourd’hui la reconnaître ? Comme ce jeune cœur s’est vite corrompu ! Quelle admirable fausseté ! quelle piquante moquerie ! comme elle ment bien aujourd’hui, cette voix si douce qui jusqu’alors n’avait jamais menti ! Admirez avec quel aplomb la perfide médit de ceux-là même qu’elle préfère ; avec quelle franchise elle tend la main à la jeune femme dont elle captive le mari ; avez-vous vu le regard qu’elle a jeté à l’heureux Ernest en répondant à Jules : « Non, ce soir je ne serai pas chez moi ! » manière ingénieuse de dire à Ernest : « J’y serai. » Savez-vous pourquoi elle a loué à Paris l’hôtel de ***, c’est pour demeurer en face de madame C…, qui est jalouse d’elle et qu’elle fait mourir de chagrin. Lusigny est enchanté de tous ces manèges. Il appelle cela de l’esprit, il est tout fier d’avoir métamorphosé l’innocente pâquerette en jusquiame, et la pudique Virginie en Célimène.

Quoi ! direz-vous, cet homme-là existe ? Mais c’est un monstre affreux ! un don Juan ! un Méphistophélès ! — Rassurez-vous, ce n’est ni un don Juan, ni un Méphistophélès, ni un monstre affreux : c’est tout simplement un légitimiste qui s’ennuie et qui s’est fait séducteur, parce qu’il avait bien trop d’esprit pour se faire conspirateur.

Maintenant que vous le connaissez, peut-être vous intéresserez-vous à sa dernière aventure arrivée il y a deux mois. Nous étions ensemble chez madame la duchesse de ***. Il y avait chez elle ce soir-là presque tous les hommes aimables qui composent sa société habituelle : , Salvandy, Pastoret, Sue, , le prince G…, lord L…, le marquis de L… B… et le comte Alfred de M… Les conversations étaient fort animées, et Lusigny, pour sa part, était occupé à médire fort gaiement lorsqu’on annonça madame…

Ch. 3

On annonça madame la comtesse Albert de Viremont et madame la comtesse Charles de Viremont. Les deux belles-sœurs se faisaient appeler ainsi. C’est la mode aujourd’hui. Les titres ne sont plus partagés, comme autrefois, par droit d’aînesse. Les cadets de famille n’en sont plus réduits aux modestes titres de vicomtes et de barons. Si leur frère aîné est comte, ils sont tous comtes ; s’il est marquis, ils sont tous marquis ; même s’il est prince, ils sont princes. Ne sommes-nous pas sous le régime de l’égalité ? La loi d’aînesse n’a-t-elle pas été repoussée avec horreur ? Selon les principes de la politique nouvelle, tous les hommes sont frères… et tous les frères sont égaux… donc, les frères d’un comte doivent être comtes comme lui… Voilà du moins ce que la noblesse aura gagné à la révolution de juillet.

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