Chapitre I
(1) Tandis que le roi de Perse remuait tout en Orient, et y ressuscitait ainsi la guerre par ses intrigues, les massacres du temps de Népotien recommençaient, plus de seize ans après sa mort tragique, à ensanglanter la ville éternelle. Une étincelle suffit pour allumer cet incendie ; et mieux vaudrait peut-être pour empêcher le retour d’atrocités semblables les ensevelir dans un éternel oubli. La contagion de l’exemple est plus à redouter que le mal lui-même.
(2) Mais, bien que j’aperçoive plus d’un danger à m’arrêter trop longtemps sur ces scènes d’horreur, d’un autre côté le bon sens de l’époque actuelle me rassure. Je me crois donc autorisé à extraire de la masse des faits ceux du moins qui méritent une place dans l’histoire. On me permettra cependant de montrer par une anecdote à quoi s’exposait un auteur dans les temps anciens en retraçant des peintures de ce genre.
(3) Les Perses dans la première période de leur grande lutte contre la Grèce, avaient réuni toutes leurs forces pour accabler la ville de Milet. Les habitants, réduits au désespoir, et n’ayant pour perspective que la mort au milieu des supplices, réunirent en monceau leurs effets mobiliers, y mirent le feu, après avoir égorgé tout ce qui leur était cher, et finalement se précipitèrent tous à l’envi dans ce bûcher de la patrie expirante.
(4) Le poète Phrynicus composa sur ce sujet une tragédie qui fut représentée sur le théâtre d’Athènes, et d’abord écoutée avec faveur. Mais le drame devenant de plus en plus lamentable, l’exposé de pareilles douleurs parut dépasser la mesure des convenances de la scène. Au lieu d’un hommage à la mémoire de cette charmante cité, on n’y vit plus, sous les voiles de l’allusion, qu’une satire insultante de l’abandon où l’avait laissée la métropole. Milet effectivement, était une colonie d’Athènes, fondée en Ionie par Nilée, fils de ce Codrus qui se dévoua pour sa patrie dans la guerre dorique.
(5) Revenons à notre sujet. Maximin, qu’on a vu investi de la vice-préfecture à Rome, naquit obscurément à Sopiana, dans la Valérie. Son père y était greffier de l’office présidial, et tirait son origine de la nation des Carpis, à qui Dioclétien fit quitter le sol natal pour les transporter dans la Pannonie.
(6) Maximin, après avoir reçu une éducation médiocre, et s’être essayé sans succès au barreau, fut successivement administrateur de la Corse et de la Sardaigne, et enfin correcteur de la Toscane. De là il fut appelé aux fonctions de préfet des subsistances à Rome, et pendant un intérim géra concurremment la préfecture de la ville et celle de la province. Trois motifs contribuèrent à le tenir en bride à son début.
(7) D’abord il se souvenait que son père, homme très versé dans la science des haruspices et des augures, lui avait autrefois prédit qu’il parviendrait au poste le plus élevé, mais qu’il mourrait de la main du bourreau. En second lieu, il avait contracté certaine liaison avec un magicien sarde qui savait évoquer les mânes des suppliciés, conjurer les larves, en tirer la révélation de l’avenir ; et la crainte de quelque indiscrétion de cet homme, dont plus tard on l’accusa de s’être traîtreusement défait, le força tant que celui-ci vécut à se montrer humain et traitable. Enfin il tenait du serpent, et, comme lui, savait ramper jusqu’au moment de s’élancer sur ses victimes.
(8) Voici quelle fut pour Maximin l’occasion de lever le masque : Une plainte d’empoisonnement avait été portée devant Olybrius, alors préfet de Rome, par Chilon, ex-lieutenant d’Afrique, et Maxima, sa femme, contre le luthier Séricus, Asbolius, maître d’escrime, et l’haruspice Campensis. Elle avait eu pour effet l’arrestation immédiate des prévenus.
(9) Mais l’état d’infirmité du préfet faisant traîner l’affaire en longueur, les plaignants, impatientés, obtinrent par requête que la connaissance en fût attribuée au préfet des subsistances.
(10) Maximin allait avoir enfin du mal à faire, et, comme chez les animaux du cirque dont la loge vient de s’ouvrir, sa férocité, jusque-là contenue, tout à coup prit l’essor. L’affaire se compliqua dès le prélude. Dans les révélations arrachées par la torture, quelques noms illustres se trouvèrent compromis, comme ayant employé leurs clients à des pratiques criminelles ; mais en général il ne s’agissait que de gens sans aveu, délinquants ou délateurs d’habitude. Le juge d’enfer saisit ce prétexte pour étendre sa mission. Un rapport envenimé sur ces incidents fut aussitôt mis sous les yeux du prince, exposant que le débordement des crimes à Rome réclamait une extension des rigueurs d’information et de pénalité, dans l’intérêt de la morale et de la vindicte publique.
(11) Valentinien, esprit plus emporté, qu’ami de la justice, rugit de fureur à la lecture de la dépêche, et s’empressa de décréter, par une assimilation tout à fait arbitraire au crime de lèse-majesté, que par exception la torture serait au besoin appliquée à toutes les classes de personnes qui ont à cet égard privilège d’exemption, d’après le droit ancien et les décisions impériales.
(12) En même temps, pour grandir Maximin et doubler en lui la puissance du mal, on lui donna l’intérim de la préfecture, et, qui plus est, on lui adjoignit pour ces informations, qui devaient être fatales à tant de têtes, le notaire Léon, depuis maître des offices, un brigand pannonien, spoliateur de tombeaux, qui portait écrite la soif du sang sur son museau de bête fauve.
(13) L’arrivée d’un si digne auxiliaire, et les termes flatteurs dans lesquels était notifiée à Maximin cette augmentation de son pouvoir, exaltèrent encore chez lui le génie du mal. Dans l’ivresse de sa joie, il ne pouvait tenir en place, et se croyait sans doute la faculté des brahmanes pour marcher en l’air, car il semblait que la terre ne fût plus digne de le porter.
(14) Le signal des meurtres judiciaires était donné ; une profonde terreur glaçait toutes les âmes. Parmi les condamnations, dont le nom et la variété sont infinis, il y en eut de cruelles et d’atroces : celle de l’avocat Marin en première ligne, contre qui fut prononcée la peine de mort à peu près sans débats, pour avoir usé de pratiques illicites afin d’obtenir la main d’une femme nommée Hispanilla.
(15) Il se peut que des témoins oculaires, annotateurs scrupuleux, m’accusent ici d’omission ou d’interversion des faits et des dates. À cet égard je ne me pique pas d’une rigoureuse exactitude, et ne vois aucun intérêt à enregistrer par ordre les souffrances et les noms inconnus de toutes les victimes. Les documents d’ailleurs feraient défaut même à qui compulserait les archives publiques tant la fureur des bourreaux, la perturbation des principes de justice et des formes légales ont été poussées au-delà de toute mesure. Ce qu’on avait le plus à craindre, en effet, n’était pas d’être mis en jugement, mais bien de n’être pas jugé.
(16) Le sénateur Céthégus, sur la simple prévention d’adultère, eut la tête tranchée. Alypius, jeune homme de noble famille, paya de l’exil je ne sais quelle peccadille. D’autres moins distingués passèrent en foule par les mains du bourreau. Chacun, dans leur sort, croyait voir celui qui lui était réservé ; on ne rêvait plus que chaînes, cachots, exécution capitale.
(17) Ce même temps vit le procès de l’honnête Hymétius. Voici ce que j’ai pu savoir de cette affaire : cette fois les formes juridiques ne furent pas épargnées. Durant son proconsulat en Afrique, une disette s’étant fait sentir à Carthage, Hymétius avait fait ouvrir aux habitants les greniers affectés à l’approvisionnement de Rome, et avait profité d’une bonne récolte subséquente pour rétablir en magasin une quantité de grains égale à celle qu’il avait fait sortir.
(18) Comme le froment avait été livré à la consommation locale sur le pied d’un écu d’or les dix boisseaux, et racheté au taux d’un écu d’or les trente, l’opération présentait au profit du trésor une différence qu’il y fit verser. Hymétius fut toutefois soupçonné par Valentinien d’un détournement sur le bénéfice, et il subit la confiscation d’une partie de ses biens.
(19) Sa position fut encore aggravée par une funeste coïncidence. En même temps que lui, Amantius, l’haruspice le plus en réputation de l’époque, était traduit en justice sur une délation anonyme, comme ayant été appelé en Afrique par Hymétius pour faire un sacrifice dans des vues criminelles. La torture ne put tirer de lui que des dénégations.
(20) Une perquisition dans ses papiers fit alors découvrir un écrit de la main d’Hymétius, où l’haruspice était invité à employer les formes religieuses de supplications, pour adoucir à son égard les deux empereurs. Mais l’écrit se terminait par d’amères récriminations sur l’avarice et la dureté de Valentinien.
(21) Les juges en référèrent au prince, ne manquant pas d’exagérer la portée de la découverte, et reçurent bientôt, en retour, l’ordre de pousser avec vigueur l’information. En conséquence, Frontin, conseiller d’Hymétius, convaincu par son propre aveu d’avoir prêté son ministère pour la rédaction de la pièce, fut, pour ce fait seul, battu de verges et relégué en Bretagne. Les charges contre Amantius parurent motiver une condamnation capitale, et il y succomba.
(22) De ce moment le vice-préfet Maximin cessa de connaître de l’affaire, qui fut évoquée par le préfet Ampélius ; et l’accusé principal, transféré à Otricoli, eut à répondre devant la juridiction supérieure. On le regardait comme un homme perdu ; mais le droit qu’il fit valoir d’être jugé par l’empereur lui-même devint son salut.
(23) Valentinien le renvoya devant le sénat, qui examina l’affaire sans passion, et ne prononça contre lui qu’un simple exil à Boas en Dalmatie. Cet adoucissement de sentence, en faveur d’un homme dont il avait juré la mort, jeta le prince dans un accès de fureur.
(24) Chacun put voir par cet échantillon le sort qui l’attendait lui-même. L’alarme devint générale. Le mal ne faisait encore que couver ; mais, protégé par le silence public, il allait s’étendre, et menaçait d’une conflagration universelle. Le sénat arrêta qu’une députation composée de Prétextat, ex-préfet de Rome, Vénuste, ex-lieutenant, et de Minervius,ex-consulaire, irait supplier l’empereur de rétablir la juste proportion entre les délits et les peines, et de révoquer la faculté illégale et inouïe d’appliquer les sénateurs à la torture.
(25) Le premier mouvement de Valentinien, lorsque ces doléances lui furent apportées en plein conseil, fut de crier à la calomnie, prétendant n’avoir jamais autorisé de telles mesures. En quoi il fut respectueusement contredit par Eupraxe, dont la liberté courageuse fit revenir le prince sur cette énormité sans exemple.
(26) Maximin pendant ce temps faisait sérieusement le procès à un véritable enfant, le jeune Lollien, fils de l’ex-préfet Lampade, dont tout le crime était d’avoir copié, sans discernement, un recueil de formules magiques. Personne ne doutait que Lollien n’en fût quitte pour un exil ; mais il fit la faute, par le conseil de son père, d’en appeler à l’empereur, et fut transféré à la cour. C’était, comme on dit, se mettre au feu, de peur de la fumée. Effectivement il est livré au jugement du consulaire Phalange, et sa tête tombe sous le fer.
(27) Tarracius Bassus, qui fut depuis préfet de Rome, son frère Caménius, Marcien et Eusaphe, tous quatre clarissimes, se virent enveloppés dans une même accusation, celle d’avoir favorisé le cocher Auchénius au moyen de sortilège. Mais l’insuffisance des preuves et, si l’on en croit le bruit public, le crédit de Victorin, tout ami qu’il était de Maximin, procurèrent leur acquittement.
(28) Le sexe même n’était pas épargné dans ce débordement d’assassinats juridiques. Plus d’une femme de noble maison périt sous l’imputation d’adultère ou d’inceste. Les plus notables sont Claritas et Flaviana, dont la première fut conduite au supplice dépouillée de ses vêtements, dans une nudité complète. Mais le bourreau coupable de cette indignité fut par la suite brûlé vif.
(29) Deux sénateurs, Paphius et Cornélius, qui firent l’aveu de s’être mêlés de maléfices, furent exécutés, sur un ordre seulement de Maximin. Le procurateur de la monnaie eut le même sort. Séricus et Asbolius, précédemment cités, furent assommés à coups de balles de plomb attachées à des lanières. Maximin, pour obtenir d’eux des révélations, leur avait garanti que le fer ni le feu ne serait contre eux mis en usage. Mais il livra aux flammes l’haruspice Campensis, à qui il n’avait rien promis.
(30) C’est ici le lieu, je pense, d’indiquer ce qui amena l’exécution précipitée d’Aginace, dont l’opinion s’est entêtée à faire un noble, sans que les preuves de son origine aient jamais paru au grand jour.
(31) L’ambition effrénée de Maximin s’était de bonne heure décelée. Il n’était encore que préfet des subsistances, que déjà son audace, trop sûre d’une haute protection, allait jusqu’à braver l’autorité de Probus, à qui sa position de préfet du prétoire donnait la haute main sur les provinces.
(32) Aginace était déjà piqué de s’être vu, lui, lieutenant de préfet, préférer Maximin par Olybrius pour la direction des enquêtes. Il s’avisa en cette occasion de prendre pour Probus fait et cause, et d’insinuer dans les lettres à ce dernier que pour réprimer un subalterne insolent il n’avait qu’à le vouloir.
(33) Mais Probus eut peur de se compromettre contre un scélérat consommé qui s’appuyait sur la faveur du prince ; et l’on assure qu’il envoya secrètement par un exprès cette correspondance à Maximin. La rage de celui-ci fut extrême ; et dès lors, semblable au serpent qui connaît la main qui l’a blessé, il mit tout en œuvre contre le signataire.
(34) Une excellente occasion se présentait pour le perdre ; il en profita. Après la mort de Victorin, Aginace, que ce dernier avait fort avantagé dans son testament, ne laissait pas d’attaquer sa mémoire, prétendant qu’il avait trafiqué des sentences de Maximin. Il fut même assez inconsidéré pour menacer d’un procès Anepsia, sa veuve.
(35) Celle-ci, pour s’assurer la protection de Maximin, lui fit croire que son mari avait fait en sa faveur un legs de trois mille livres d’argent par codicille. La cupidité de Maximin (c’était encore un de ses vices) prend feu tout aussitôt, et le voilà réclamant la moitié de l’héritage. Mais c’était trop peu pour le satisfaire. Il s’avisa d’un expédient, honnête à son avis autant que sûr, pour s’approprier la plus grosse part de ce riche patrimoine : ce fut de demander en mariage pour son fils une fille qu’Anepsia avait eue d’un premier lit ; et la mère s’y montrant disposée, l’affaire fut bientôt conclue.
(36) Voilà quel ignoble spectacle donnait à la ville éternelle cet homme, dont le nom seul fait frémir, et qui procédait par de telles manœuvres au renversement de toutes les fortunes. Comme juge, Maximin ne s’en tenait jamais aux voies légales. À certaine fenêtre écartée du prétoire était constamment suspendue une ficelle, qui lui servait à recueillir de toutes mains les délations. Si dénuées qu’elles fussent de preuves, c’était toujours de quoi perdre quelqu’un. Il imagina un jour de chasser ostensiblement ses appariteurs Mucien et Barbarus, deux fourbes consommés,
(37) qui, tout en faisant grand bruit de l’injustice et de la dureté de leur maître, disaient et répétaient partout que les accusés ne pouvaient sauver leur tête qu’en compromettant beaucoup de grands noms. Multiplier les délations, disaient-ils, c’était pour les prévenus se créer des chances d’acquittement.
(38) Le régime de terreur continuait ; on ne comptait plus les arrestations. Tout ce qui était noble montrait dans son extérieur abattu son anxiété profonde, ou s’inclinait jusqu’à terre devant l’oppresseur. Et véritablement il serait dur de taxer en cela de bassesse des gens qui sans cesse entendaient un brigand, au cœur de tigre, crier à leurs oreilles qu’il n’y avait d’innocents qu’autant qu’il le voulait bien.
(39) Des Numas, des Catons auraient tremblé. Quel temps que celui où nul n’avait l’œil sec, n’eût-il pas à pleurer pour son propre compte !
(40) Cette âme atroce avait cependant son bon côté. Il lui arrivait parfois de se laisser toucher par les prières. D’après Cicéron, ce penchant même à s’attendrir serait encore un sujet de blâme. Il a dit quelque part : "Colère implacable est dureté ; colère qui se laisse fléchir, inconséquence ; mais il vaut mieux être inconséquent qu’impitoyable."
(41) Un successeur était arrivé à Maximin. Il était appelé à la cour, où déjà Léon l’avait devancé, et où l’attendait la nomination de préfet du prétoire. Ses victimes n’y gagnaient rien : il tuait comme le basilic, à distance.
(42) Vers cette époque, ou peu de temps avant, on vit fleurir les balais qui servent à nettoyer la salle des séances du sénat ; ce qui présageait l’arrivée aux honneurs de gens de la plus basse extraction.
(43) Il serait bien temps sans doute d’en finir avec cette digression. Mais je crois devoir m’y arrêter un moment encore, afin de compléter cette série d’iniquités par le récit des actes du même genre qui même après le départ de Maximin, et sous son influence, ont signalé la gestion des lieutenants, ses délégués et les exécuteurs de ses ordres.
(44) Ursicin, son successeur immédiat, inclinait à la douceur. Scrupuleux observateur des formes légales, il avait voulu en référer à l’empereur touchant l’affaire d’Esaias et de plusieurs autres, accusés d’adultère sur la personne de Rufina, et qui, de leur côté, intentaient contre Marcellus, ex-intendant, mari de cette dernière, une accusation de lèse-majesté. La circonspection d’Ursicin fut traitée de pusillanime ; il fut privé de sa charge, comme manquant de nerf pour l’exercer.
(45) On mit à sa place Simplicius d’Emona, de professeur de grammaire devenu conseiller de Maximin. L’élévation de ce dernier ne changea rien à ses manières. Il n’était ni fier ni insolent, mais son regard oblique avait une expression effroyable, et la modération qu’il affectait dans son langage cachait les plus homicides intentions. Il débuta par faire mourir au préalable Rufina et tous ceux qu’atteignait avec elle l’accusation d’adultère au premier chef, ou comme complices, et touchant la culpabilité desquels Ursicin s’était abstenu. On le vit ensuite procéder non moins sommairement contre une infinité d’autres prévenus, sans acception d’innocents ou de coupables.
(46) Il se faisait un point d’honneur sanglant d’aller plus loin encore que son chef de file Maximin dans la destruction des familles patriciennes. Émule, en un mot, des Busiris et des Antée, c’était, au taureau près, un Phalaris d’Agrigente.
(47) La répétition de pareilles scènes répandait un tel effroi, qu’une dame noble nommée Hésychia, pour se dérober aux suites d’une accusation, s’étouffa, en comprimant sa respiration sur un lit de plumes, dans la maison d’un appariteur où elle était provisoirement détenue.
(48) Le fait qui suit n’est pas moins révoltant. Du temps où Maximin exerçait encore la préfecture, l’opinion désignait déjà deux hommes du rang le plus distingué, Eumène et Abiénus, comme ayant entretenu un commerce illicite avec Fausiana, femme d’une condition élevée. Tous deux cependant, protégés par Victorin, vivaient dans une sécurité complète. Mais, Victorin mort, ils commencèrent à trembler en voyant arriver Simplicius, qui s’annonçait hautement comme continuateur de son devancier.
(49) Ils cherchèrent d’abord une retraite, puis une autre plus cachée, en apprenant qu’on avait condamné Fausiana, et que des mandats d’amener étaient aussi décernés contre eux. Abiénus trouva quelque temps un asile chez Anepsia. Mais, par un de ces incidents qui viennent empirer les positions les plus fâcheuses, un esclave d’Anepsia, nommé Sapaudulus, irrité d’une correction corporelle infligée à sa femme, s’en vint, une nuit, tout révéler à Simplicius. Des appariteurs vont aussitôt arracher ces infortunés de leurs retraites,
(50) et Abiénus, sous l’imputation aggravante d’un nouvel adultère avec Anepsia, est envoyé à la mort. Celle-ci, qui espérait sauver sa vie en faisant ajourner son supplice, déclara que c’était par l’emploi de sortilèges, et dans la maison d’Aginace, que son déshonneur avait été consommé.
(51) Aussitôt rapport fulminant fait par Simplicius à l’empereur. Près de lui se trouvait Maximin, et l’élévation de son rang n’avait fait qu’aigrir sa haine contre le malheureux Aginace. Le tout puissant favori n’eut pas de peine à obtenir du prince une réponse, qui était ordre de mort.
(52) Mais comme Simplicius avait été conseiller de Maximin et son intime, la crainte que l’opinion ne fît remonter jusqu’au patron la responsabilité d’une condamnation prononcée par son protégé contre une tête patricienne, empêcha quelque temps Maximin de se dessaisir du rescrit impérial : il ne voulait en confier l’exécution qu’à des mains sûres, et que rien n’arrêtât.
(53) Un pervers manque rarement à trouver qui lui ressemble. Il se rencontra un certain Doryphorien, Gaulois de nation, hardi jusqu’à la démence, qui prit tout sur lui par commission spéciale. Maximin confie le rescrit à cet intermédiaire, non moins ignorant que cruel, lui donnant pour instruction d’aller droit au fait nonobstant toute opposition dilatoire, attendu qu’Aginace était homme, s’il lui laissait le temps d’aviser, à lui glisser entre les mains.
(54) Doryphorien gagne Rome en toute hâte, pour mettre à exécution son mandat ; et le voilà qui s’évertue à imaginer comment ôter la vie à un sénateur éminent, sans recourir à l’autorité locale. Aginace avait été arrêté dans sa maison de campagne, et y était resté gardé à vue. Doryphorien décide brusquement que l’accusé principal et Anepsia comparaîtront en sa présence la nuit, temps où l’esprit se trouble plus aisément, sous l’impression de la terreur : témoin, entre mille autres exemples, l’Ajax d’Homère, qui veut la mort an grand jour, et sans le surcroît d’horreur dont l’environnent les ténèbres.
(55) Uniquement préoccupé d’accomplir sa tâche, le juge, ou plutôt le brigand détestable, dès qu’Aginace est amené devant lui, fait entrer une troupe de bourreaux ; et la torture, au milieu du cliquetis lugubre des chaînes, déchire sans pitié les esclaves du prévenu, exténués déjà par une détention prolongée, seulement pour tirer de leur bouche la condamnation de leur maître.
(56) Vaincue par l’excès des tourments, une servante laisse échapper quelques mots équivoques. Ce fut assez pour motiver, sans plus d’éclaircissements, l’ordre de traîner Aginace au supplice, nonobstant ses clameurs répétées : "J’en appelle au jugement des empereurs". Anepsia eut le même sort. Présent ou absent, par lui-même ou par ses délégués, voilà de quel deuil Maximin remplissait la ville éternelle.
(57) Mais satisfaction prompte fut donnée aux mânes de ses victimes. Ainsi que nous le dirons en son lieu, ce même Maximin paya de sa tête, sous le règne de Gratien, l’insolence de sa conduite. Simplicius fut massacré en Illyrie. Quant à Doryphorien, condamné à mort et jeté dans le Tullianum, il en fut d’abord tiré et rendu à ses foyers par les sollicitations de la mère de l’empereur ; mais le prince ne tarda pas cependant à le faire périr du plus affreux supplice.
Chapitre II
(1) Valentinien, dont le cerveau mûrissait des plans aussi vastes qu’utiles, fortifia d’une levée tout le cours du Rhin depuis la frontière de Rhétie jusqu’à l’océan Germanique, exhaussa les forts et les châteaux qui le bordaient du côté de la Gaule, et y ajouta, partout où les localités s’y prêtaient, une suite de tours liées entre elles, jetant même çà et là sur l’autre rive des ouvrages avancés qui rasaient le territoire barbare.
(2) Un de ces forts, situé sur les bords du Nicer, lui paraissant exposé à être un jour emporté par les eaux, il voulut détourner la rivière. Aussitôt les ingénieurs les plus habiles en hydraulique sont appelés, et une partie des bras de l’armée est employée à cette rude entreprise.
(3) On tenta vainement, plusieurs jours de suite, d’établir un batardeau au moyen de formes ou moules construits en pilotis serrés, et garnis dans les interstices de madriers de chêne : toujours la force du courant parvenait à délayer les matériaux, à surmonter et emporter les ouvrages.
(4) Cependant la forte volonté de l’empereur, bien secondée par le dévouement ou l’obéissance passive des soldats, qui souvent travaillaient dans l’eau jusqu’au menton, finit par triompher des obstacles. On y perdit quelques hommes ; mais le fort est maintenant debout, et préservé à toujours des insultes du fleuve.
(5) Enchanté de ce succès, Valentinien distribua l’armée dans ses quartiers d’hiver, et revint se livrer aux soins intérieurs du gouvernement. Convaincu toutefois que son système de défense, pour être complet, devait comprendre dans son développement le mont Pirus, situé sur le territoire barbare, il prit le parti d’y construire encore un fort. Et comme la célérité était pour beaucoup dans la réussite, il fit donner par le notaire Syagrius, depuis préfet et consul, l’ordre au duc Arator de s’emparer de ce point avant que le projet fût éventé.
(6) Le duc se transporte immédiatement sur le terrain, accompagné de Syagrius. Mais au moment où il faisait commencer les terrassements par les soldats qu’il avait amenés, arrive Hermogène qui le remplace. Au même instant parurent quelques Alamans de distinction, les pères des otages que nous avions reçus comme gages les plus sûrs de la durée de la paix.
(7) Ceux-ci supplièrent à deux genoux les nôtres par ce respect des traités, gloire immortelle du nom romain, de ne pas se laisser entraîner si imprudemment à fouler aux pieds la foi jurée ; mais leur protestation fut vaine.
(8) Voyant qu’on ne les écoutait pas, et perdant tout espoir d’une réponse favorable, ils se retirèrent, pleurant d’avance la mort de leurs enfants. À peine avaient-ils disparu, qu’un corps de barbares, qui apparemment attendait le résultat de la conférence, s’élança d’un pli caché de la montagne, tomba sur nos soldats, qui s’étaient dépouillés de leurs armes pour travailler plus à l’aise, et les massacra jusqu’au dernier, y compris les deux chefs.
(9) Il ne resta pour porter la nouvelle que Syagrius. Mais le prince furieux, le voyant revenir seul à la cour, le destitua de sa charge et le renvoya dans ses foyers, sans doute pour le punir d’avoir pu survivre au désastre commun,
(10) La Gaule à cette époque fourmillait de bandits qui faisaient un mal affreux. Ils se portaient sur les routes les plus fréquentées, attaquant sans hésiter quiconque promettait une riche dépouille. Parmi leurs nombreuses victimes je citerai le grand écuyer Constancien, qu’ils firent tomber dans un guet-apens, où il fut massacré, Il était parent de l’empereur, et cousin de Céréalis et de Justine.
(11) Bien loin de la Gaule, et comme si un brigandage universel eût été organisé par les Furies, les gens du bourg de Maratocypre près d’Apamée, les plus actifs des voleurs, et non moins redoutables par leur nombre que par l’intelligence qui dirigeait leurs entreprises, désolaient la Syrie par leurs déprédations. Sous l’habit de marchands ou d’officiers de l’armée, ils s’introduisaient un à un et sans bruit dans les maisons de ville et de campagne, et même dans les places fortes.
(12) Nul moyen de se prémunir contre leurs expéditions, qui jamais n’avaient de but fixe et arrêté d’avance. Ils partaient au hasard, et allaient s’abattre au loin comme un essaim porté par le vent. C’est ce même imprévu qui rend les irruptions des Saxons si dangereuses. Ces bandes ravissaient sans mesure et massacraient avec même fureur, n’ayant pas moins soif de sang que de butin. Je ne m’amuserai pas à détailler leurs nombreux stratagèmes : un exemple suffira pour en juger.
(13) Une troupe de ces scélérats, déguisés en officiers du fisc, un faux magistrat en tête, entre un soir, se faisant annoncer par la voix lugubre du crieur public, dans la magnifique demeure d’un citoyen de marque, et se jette, l’épée à la main, sur le propriétaire, comme s’il eût été proscrit et que sa tête fût dévouée. Surpris, atterrés, les domestiques ne songent même pas à se mettre en défense. Les brigands profitent de leur stupeur, en tuent un certain nombre, et disparaissent avant le jour, emportant du logis ce qu’il contenait de plus précieux.
(14) Enfin, gorgés de dépouilles, ils en étaient venus à voler sans faire grâce à rien, et seulement par esprit de rapine, quand, sur un ordre de l’empereur, ils furent enveloppés par la force armée, et détruits jusqu’au dernier. On n’épargna pas même leurs enfants en bas âge, de peur qu’ils ne suivissent un jour les exemples de leurs pères ; et l’on rasa leurs maisons, toutes somptueusement construites aux dépens des malheureux qu’ils avaient dépouillés. Reprenons le fil des événements politiques.
Chapitre III
(1) L’illustre Théodose, après quelque séjour à Augusta, autrefois Lundinium, en repartit animé d’une vigueur nouvelle, à la tête d’un corps d’élite. Partout sa présence relevait notre fortune chancelante en Bretagne. Il savait toujours s’assurer l’avantage du terrain, y prévenir les barbares ou les surprendre. Toujours le premier à donner l’exemple,
(2) il se montrait intrépide soldat autant que capitaine habile. Partout il battit ou dispersa les barbares, dont l’insolence, accrue par l’impunité, un moment menaça la domination romaine ; et il eut bientôt rétabli ou réparé les places et les forts construits en d’autres temps pour assurer la tranquillité de l’île, mais que des assauts multipliés avaient mis hors d’état d’y contribuer.
(3) Il se tramait pendant ce temps contre Théodose un complot dont l’explosion eût été des plus funestes, s’il n’eût réussi à l’étouffer dans son germe.
(4) Un certain Valentin, né dans la Pannonie Valérienne, et beau-frère du cruel Maximin, depuis préfet du prétoire, avait été banni en Bretagne pour crime grave. Cette bête malfaisante, à qui le repos de l’exil était insupportable, cherchait à exciter un mouvement contre l’autorité de Théodose, qu’il regardait avec raison comme le seul obstacle à ses désastreux projets.
(5) Il y mit quelque circonspection d’abord ; puis, cédant à la violence de son ambition, il essaya, tant sous main que publiquement, de séduire les exilés et les soldats par des promesses proportionnées aux dangers de la tentative.
(6) Mais, au moment où la conspiration allait éclater, l’actif Théodose, secrètement instruit par ses intelligences de ces menées, résolut de les briser d’un seul coup. Il donna l’ordre au duc Dulcitius de mettre à mort Valentin et quelques-uns de ses plus intimes complices. Mais, avec ce coup d’œil militaire qui lui assurait la supériorité sur tous les capitaines de son temps, il comprit que pousser plus avant les recherches serait jeter l’alarme dans les provinces et réveiller les troubles assoupis. Il défendit donc toute recherche sur les ramifications du complot.
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The end
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