Notice
NOTICE.
Les frères Parfait, cherchant à déterminer la date de la première représentation dHéraclius, rapportent l’extrait suivant d’une lettre adressée par Conrart à Félibien le 16 août 1647 : « Nous n’avons à présent aucune nouveauté que deux volumes de Lettres de et l’Héraclius de . » Les frères Parfait s’arrêtent ici ; mais en continuant la lecture de la lettre de Conrart, on s’aperçoit que la conséquence qu’on en a tirée est complètement fausse ; en effet, il ajoute : « Si vous voulez que je vous les envoie, ou quelque autre chose, vous n’aurez qu’à me donner une adresse et je vous les ferai tenir aussitôt. » C’est donc de la publication de la pièce qu’il s’agit, et non de sa première représentation. Elle remonte beaucoup plus haut, car une phrase de Corneille, trop peu remarquée jusqu’ici, prouve qu’elle est antérieure au 31 janvier 1647. Dans l’Avertissement de Rodogune, dont l’achevé d’imprimer porte cette date, notre poëte, après avoir parlé de la liberté qu’il a prise de modifier l’histoire dans cet ouvrage, ajoute : « Je l’ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre. »
Si l’on songe qu’il a fallu quelque temps pour imprimer Rodogune, et que ce n’est pas sans doute la veille du jour où Corneille en écrivait l’Avertissement qu’Héraclius a été représenté, on se convaincra qu’on serait très-fondé à considérer cette dernière tragédie comme ayant été donnée à la fin de 1646 ; cependant nous n’avons pas cru devoir changer la date, généralement adoptée, de 1647, puisque la première représentation pourrait, à la rigueur, être des premiers jours de l’année.
La pièce fut jouée à l’hôtel de Bourgogne, mais on ignore par quels acteurs. Corneille nous expose en ces termes, avec sa sincérité habituelle, et le succès qu’a obtenu cet ouvrage, et le genre de défauts qu’on lui a reprochés : « Le poëme est si embarrassé qu’il demande une merveilleuse attention. J’ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l’esprit qu’une étude sérieuse. Elle n’a pas laissé de plaire ; mais je crois qu’il l’a fallu voir plus d’une fois pour en remporter une entière intelligence ; » et ailleurs : « Il y a des intriques qui commencent dès la naissance du héros, comme celui d’Héraclius ; mais ces grands efforts d’imagination en demandent un extraordinaire à l’attention du spectateur et l’empêchent souvent de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent. »
Boileau ne faisait guère que mettre en vers ces critiques de Corneille lorsqu’il disait dans l’Art poétique :
Le succès d’Héraclius, quoique fort grand, n’approcha pas de celui du Thémistocle de du Ryer, représenté vers la même époque au théâtre du Marais. Dans une scène du Déniaisé, comédie de Gillet de la Tessonnerie, dont le privilége est daté du 9 mars 1647, deux amants qui se disputent à qui a le mieux régalé sa belle et lui a fait le plus de présents, s’expriment de la sorte :
Héraclius fut publié peu de temps après la première représentation : le privilége, accordé à Toussaint Quinet, est « donné à Paris le dix-septième jour d’avril 1647 ; » l’achevé d’imprimer porte la date du 28 de juin. Voici le titre exact de l’ouvrage :
Heraclius, empereur d’Orient, tragedie. — Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Cuurbé, au Palais, M.DC.XLVII. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format , se compose de 6 feuillets, de 126 pages, et d’un feuillet de privilége.
Il y eut pour cette pièce, comme pour beaucoup de celles dont nous avons déjà parlé, une édition qui parut en même temps que l’édition . C’est un exemplaire de cette édition plus portative que Conrart devait faire parvenir à Félibien : « Je tiendrai le petit Héraclius tout prêt pour vous l’envoyer par la première commodité d’ami qui se présentera, » lui dit-il dans une lettre du 10 octobre 1647. Les libraires associés pour la publication de l’ouvrage eurent un procès dont nous ignorons les détails, mais dont Scarron nous a conservé le souvenir dans les vers suivants :
Héraclius est une des pièces qui furent reprises par la troupe de Molière ; le témoignage suivant, qu’on trouve dans une ancienne clef des caractères de la Bruyère, imprimée en 1731 dans l’édition de Coste, ne permet point d’en douter : « Il (Molière) réussit si mal la première fois qu’il parut à la tragédie d’Héraclius, dont il faisoit le principal personnage, qu’on lui jeta des pommes cuites qui se vendoient à la porte, et il l’ut obligé de quitter. »
La reprise de cette pièce en 1724 donna lieu à une dissertation intitulée : Lettre aux auteurs du Mercure au sujet de la tragédie d’Héraclius. Cette lettre, qui est anonyme, mais que les frères Parfait attribuent à l’abbé Pellegrin, a paru en deux parties (février et mars 1 724). On y trouve l’extrait de la pièce de Calderon intitulée : En esta vida todo es verdad y todo mentira (« en cette vie tout est vérité et tout mensonge »), qui présente des rapports évidents avec l’Héraclius de Corneille, et elle se termine par la promesse de l’examen approfondi de la question de priorité entre les deux auteurs. Le numéro du mois de mai contient une nouvelle Lettre écrite aux auteurs du Mercure sur la tragédie d’Héraclius ; elle est datée du 23 avril 1724 ; on y lit ce qui suit : « L’auteur de la dissertation ne nous tient pas… la promesse qu’il fait de décider si le sujet de cette tragédie a été bien traité par Calderon avant Corneille ou au contraire, pendant que la manière dont les deux tragédies espagnole et françoise sont traitées, ne laisse aucun lieu de douter que l’un des deux auteurs a pris quelque chose de l’autre.
« Cette question me semble facile à décider, et je suis persuadé que Calderon a fait paroître sa pièce avant celle de Corneille ; que ce dernier doit à l’Espagnol, sinon le plan entier de sa tragédie, au moins l’idée de son sujet ; enfin que Corneille a imité des morceaux entiers de Calderon, lorsqu’il a trouvé lieu de les accommoder à son sujet.
« Ce tissu de puérilités dont la pièce espagnole est remplie (comme notre critique l’a fort bien dit) sont des preuves manifestes de sa priorité en ordre de date. Il n’est pas vraisemblable que Calderon eût défiguré de la sorte un sujet aussi beau, s’il avoit eu devant les yeux l’ouvrage de notre poëte françois. Au contraire, il est naturel que Corneille, frappé des grandes beautés que faisoit naître un sujet susceptible par lui-même du pathétique sublime qui caractérise la tragédie, s’en est emparé, l’a purgé de ce merveilleux surnaturel qui révolte l’esprit, a retenu le fonds principal avec les noms de Phocas, d’Héraclius, de Léonce, et de Maurice, a écarté les événements qui tiennent plus du songe que de la réalité, pour en substituer d’autres plus vraisemblables, et former en un mot une idée régulière, sinon en toutes ses parties, au moins dans le plus grand nombre.
« Je trouve, dans l’une et l’autre pièce, des morceaux brillants, absolument semblables. Il paroît impossible même que des pensées si conformes soient venues en même temps à deux auteurs différents, et qu’ils se soient exprimés en des termes si semblables sans que l’un ait vu l’ouvrage de l’autre. Je me contenterai d’en rapporter deux exemples.
« Dans la pièce espagnole, c’est Astolphe qui seul a connoissance du destin des deux princes dont la confusion fait le nœud de la pièce. Phocas cherche a les connoître, et pour y parvenir, menace Astolphe de le faire mourir s’il ne lui révèle quel est le véritable fils de Maurice. Astolphe, se moquant de ses vaines menaces, répond :
« Dans la pièce françoise, Léontine, qui se trouve dans une situation pareille à celle d’Astolphe, dans la scène quatrième du quatrième acte, s’exprime ainsi :
« Je ne sais si Calderon n’emporte pas ici le prix pour la vivacité et l’étendue de l’expression, pendant que Corneille a l’avantage d’avoir placé ces vers plus heureusement dans la bouche de Léontine, qui produit cette pensée d’elle-même, sans y être forcée par les menaces du tyran.
« Venons à un autre morceau : Phocas, outré de l’incertitude où il se trouve pour reconnoître son fils, et piqué au vif de l’empressement des deux princes à se dire fils de Maurice, fait cette exclamation chez Calderon :
« La même situation se trouve scène troisième de l’acte quatrième de Corneille, où Phocas dit :
« Malgré la beauté des vers de notre poëte, je ne puis m’empêcher de reconnoître encore plus d’élévation et de noblesse dans la pensée, plus de précision dans l’expression de l’étranger. Corneille a paraphrasé Calderon ; d’où je conclus que Calderon a écrit le premier, et que Corneille a travaillé après lui. Je m’imagine que vous penserez de même. Je suis, etc. »
On voit bien par cette lettre qu’il y a du rapport entre l’Héraclius de Corneille et celui de Calderon, mais rien n’établit la priorité de ce dernier.
Le P. Tournemine, jésuite français fort au courant des moindres détails de notre histoire littéraire, s’efforça d’éclaircir ce point, et communiqua ses renseignements à Jolly, qui en profita dans l’Avertissement des Œuvres de Corneille. publiées par lui en 1738.
« Il y a plusieurs années, dit le P. Tournemine, que j’ai cherché à détruire la fausse accusation qui rendoit copiste de Calderon dans les plus beaux endroits de son Héraclius. J’ai écrit en Espagne à un de mes amis, et je lui ai demandé deux choses : l’une, en quelle année la pièce de Calderon avoit été représentée ; et l’autre si cet auteur n’étoit pas venu en France. On ne me fit point une réponse positive sur la première : on m’assura seulement que son édition avoit été faite après 1647 ; mais on me marqua bien positivement que Calderon étoit venu en France, même à Paris, et qu’il y avoit fait des vers espagnols à la louange de la reine régente Anne d’Autriche. »
Les frères Parfait trouvent à bon droit ces allégations en faveur de Corneille presque aussi vagues que l’accusation dirigée contre lui. Mieux inspirés, ils invoquent le témoignage du poëte même, qui a dit dans l’Examen d’Héraclius : « Cette tragédie a encore plus d’effort d’invention que celle de Rodogune, et je puis dire que c’est un heureux original, dont il s’est fait beaucoup de belles copies sitôt qu’il a paru. »
« Tout le monde sait, disent les frères Parfait, quel étoit le caractère de . Pourra-t-on s’imaginer qu’il eût osé parler en ces termes, sans être l’inventeur de ce sujet, qu’il élève même au-dessus de celui de Rodogune ? On a trop de preuves de sa bonne foi et de sa délicatesse à cet égard. Il suffit de remarquer ce qu’il dit au sujet du Cid, du Menteur, de la Suite du Menteur et de Don Sanche d’Aragon. Et si par une dissimulation, dont il n’est pas possible de le soupçonner, il avoit voulu s’attribuer injustement cette gloire, croira-t-on que ses ennemis et ses rivaux, qui ne cherchoient que les occasions pour diminuer sa réputation, n’eussent pas aussitôt saisi celle-ci ? »
C’est aussi à Corneille lui-même que a emprunté des arguments sans réplique pour juger en dernier ressort cet important débat, et il nous a raconté ainsi, dans ses intéres- santes Anecdotes littéraires, comment notre grand tragique trouvait une tragédie :
« C’est à l’histoire, comme on sait, qu’il voulait, autant que possible, être redevable de ses sujets, sauf à se l’accommoder selon ses vues, avec infiniment de scrupule et infiniment de hardiesse respectueuse.
« Or il lisait en ce temps-là les nombreux latins du cardinal Baronius, Annales ecclesiastici, qui ne fatiguaient pas beaucoup, je pense, l’attention du capellan mayor Calderon de la Barca. Arrivé à l’an 602, treizième du pontificat de Grégoire le Grand, dix-septième du règne de l’empereur Maurice, il voit ce malheureux prince égorgé par Phocas après avoir assisté au massacre de quatre de ses fils ; plus loin, sa veuve et ses filles immolées également, ainsi que son fils aîné, qui s’est trouvé absent lors du premier massacre ; mais cette dernière mort fut révoquée en doute par l’affection des peuples, et le bruit de l’existence du prince inquiéta plus d’une fois le tyran…
« Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est frappé de celle-ci : la nourrice du dernier de ces princes, encore à la mamelle, s’avise, par un rare dévouement (a chose n’est pas si improbable qu’on l’a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson impérial, en leur présentant son propre enfant. Mais, dit Baronius, Maurice, qui était présent, reconnut à temps cette fraude, et se résignant devant Dieu à toute l’étendue de son malheur, il ne voulut point la laisser consommer ; il réclama son véritable enfant pour le livrer à la mort. Tout finit là dans l’histoire. Mais le poëte qui rêve en lisant, que pense-t-il ?… Si la substitution de cette nourrice avait eu son effet ! Si le prince avait été réservé par cette femme pour l’heure de la justice ! Il y aurait là de la tragédie ! Mais il faut lui donner le temps de grandir : c’est dommage que l’usurpateur Phocas n’ait régné que huit ans encore. S’il ne tient qu’à cela, nous le ferons régner une douzaine d’années de plus… Mais ce n’est pas tout. Cette nourrice, c’est une femme forte qu’il faut garder pour notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignité : c’est convenable. Son action, dit Corneille, est « assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire. » Je ferai de cette nourrice une gouvernante. » Elle s’appellera Léontine, c’est un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette histoire ; quant au vrai nom impérial de ce fils de Maurice réservé au trône, nous ne pouvons pas l’inventer, ce sera Héraclius, car il vaut mieux supposer à l’Héraclius de l’histoire, qui venait d’Afrique, une telle naissance, que de changer la succession authentique des empereurs de Constantinople.
« L’action n’est pas encore suffisamment implexe, mais les vues lointaines et mystérieuses dont cette gouvernante est capable peuvent la compliquer beaucoup ; puisqu’elle a paru à Phocas empressée de livrer le petit Héraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran lui aura donné à élever Martian, son propre fils. Je sais bien qu’il n’avait qu’une fille, mariée à Crispus, dont je puis faire un confident ; mais attribuons-lui ce fils, et voilà les héritiers des deux empereurs confiés aux mêmes mains ! Et qui empêche Léontine, lorsque Phocas revient de ses longues campagnes, de lui rendre pour prince impérial, non pas son nouveau pupille, mais l’ancien, mais le fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de Phocas, Martian, qu’elle appelle Léonce, du nom de cet enfant secrètement sacrifié par elle à la place d’Héraclius ?…
« Cependant il nous faut des rôles de femmes ; il faut bien que ces princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacré les trois filles avec leur mère Constantine, aussi bien que les cinq fils et le père ; mais il est bien simple de ne supposer qu’une princesse au lieu de trois, et d’admettre qu’au lieu de l’immoler, Phocas, en profond politique, a recueilli soigneusement à sa cour cette jeune Pulchérie, pour la faire épouser un jour à celui qu’il prend pour son fils, afin de légitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne pouvait oublier ces conseils de la raison d’État. La veuve de Maurice, Constantine, n’aura pas été égorgée non plus ; elle aura vécu quelques années encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui transmettre la fierté de sa race, et de laisser un écrit fort utile pour le dénoûment. La jeune Pulchérie, digne fille de Corneille, brave le tyran ; elle estime le prince qu’on veut lui faire épouser, sans savoir qu’il est son frère ; mais elle aime l’ami de ce dernier, le vrai fils de Phocas, celui qui passe pour le fils de Léontine. De son côté, le prince héritier de Maurice devra, au dénoûment, faire impératrice une fille de Léontine, confidente du grand secret de sa mère, et moins forte dans son silence. Il faut l’appeler Eudoxie, puisque, d’après Baronius, ce fut le nom de l’impératrice, femme d’Héraclius Quelque indiscrétion d’Eudoxie éveillera la rage du tyran ; mais Léontine, qui le voit impatient de verser le sang d’un fils de Maurice, est en mesure de lui dire que c’est l’un des deux princes, et que l’autre est son fils à lui-même :
« Le reste est le résultat de ces mêmes données puissamment méditées et retournées sur elles-mêmes. Mais il n’y a pas jusqu’au sénateur Exupère que certains traits du texte historique n’aient pu suggérer comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment d’étouffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglément…
« Donc, quant à l’Héraclius, depuis l’invention semi-historique du personnage de Léontine, ce premier germe de la tragédie, jusqu’au moindre détail, jusqu’à cet enfant dont la plaie dégoutta de lait au lieu de sang, Corneille a tout trouvé par les seules voies qui pussent amener une pensée à de telles combinaisons…
« Après avoir démontré qu’il est nécessaire que l’auteur de la combinaison principale de cette pièce soit Corneille, on pourrait démontrer par l’absurde comme en géométrie, qu’il est impossible que ce soit Calderon…
« Nous ferons, le moins que nous pourrons, un récit de la pièce (espagnole) ; mais nous ne promettons pas de ne pas éprouver un peu le courage du lecteur qui veut s’instruire.
« La vie sauvage d’enfants allaités par les bêtes, nourris de leur chair et couverts de leurs peaux, est une fantaisie dont on s’est avisé dans une multitude de ballets et d’arlequinades. Telle a été la vie de Phocas, délaissé parmi les serpents et les loups jusqu’à sa jeunesse ; puis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est aussi la vie d’Héraclius et de son frère de lait, que Phocas vient chercher, en Sicile, dans les cavernes de l’Etna, à vingt ans de distance de leur naissance et de leur enlèvement. Dans ces contrées, l’Empereur reconnaît un sauvage tout hérissé (description gongoresque) pour être le vieux seigneur qui a dérobé jadis à sa vengeance le petit Héraclius ; il veut frapper les deux pupilles de ce vieillard, mais celui-ci l’embarrasse, en déclarant que l’un des deux est son fils, fils naturel de la jeunesse de Phocas.
« C’est encore une fantaisie amusante, et à laquelle Shakspeare avait donné bien du charme dans la Tempête de représenter le jeune sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la première fois, une jeune figure de l’autre sexe, et de faire naître ainsi des instincts naïfs et délicats. Sans faire beaucoup de psychologie, Calderon s’y était pris plus heureusement dans La vie est un songe. Mais ici les deux sauvages, en partie carrée avec la princesse de Sicile et une autre jeune fille, font l’amour avec des madrigaux tout musqués du plus fin marinisme, dès les premiers mots jusqu’aux mariages du dénoûment…
« Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insignifiant, sans intérêt à l’action, et surtout très-maladroit, est chargé de prolonger la situation indécise fournie par Corneille ; il improvise un tremblement de terre mêlé de tonnerres et de ténèbres, pour disperser tous les personnages au moment où il voit Phocas furieux, sans aucun scrupule paternel, prêt à massacrer les trois sauvages à la fois. (Première journée.)
« Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde ; sa férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui allègue l’indulgence du droit romain dans les cas douteux de personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que pour l’amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la cour ; mais Cintia, par deux mots de menaces très vagues, l’oblige à se taire ; le puissant Lisipo s’ingénie alors pour créer un prestige au moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas ; peu importe que ce prestige n’aboutisse à rien, après qu’on y aura trouvé de l’amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les deux jeunes sauvages en princes très-élégants ; là se prononce quelque différence native entre les deux caractères : l’un, doux et modéré, c’est le fils de Maurice ; l’autre, arrogant et dur, c’est le vrai sang de Phocas : mais le bon tyran est aussi charmé de l’un que de l’autre, et sa curiosité n’est pas satisfaite après qu’il a longtemps feint de dormir pour les mieux observer.
« À la fin de la seconde journée, on sépare les princes en train de se battre, parce que l’ingrat Léonide veut maltraiter le vieux tuteur défendu par Héraclius. Mais l’analyse risque de trop accuser ces nuances morales, auxquelles l’auteur n’attache pas une grande importance. Héraclius se montre, à son tour, très-dur dans l’acte suivant.
« Bientôt, au terme fatal d’une année écoulée en quelques quarts d’heure, le palais de vérité-mensonge s’évanouit. Cette chimère est la partie amusante et ingénieuse de l’ouvrage, mais rien n’explique si c’est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis, resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.
« Quand le palais a disparu, Héraclius et son compagnon se retrouvent dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien à leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d’expédients, en revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il tâche de faire courir cette parole à l’oreille des uns et des autres, de manière qu’on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son analyse-traduction, n’a rien compris à ces obscures manœuvres…
« Passons au dénoûment ; j’y reconnais des moyens déjà employés dans la fameuse Fuerza lastimosa de Lope, et qui depuis avaient pu être reproduits je ne sais combien de fois.
Un duc de Calabre, cousin germain d’Héraclius, est venu, sous l’apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol), réclamer de Phocas la couronne impériale, comme héritier légitime, à défaut du fils de Maurice. Repoussé, ainsi qu’on peut le croire, il prépare une grande expédition pour débarquer en Sicile. Pendant ce temps, l’identité d’Héraclius est reconnue ; Phocas l’invite à rester près de lui comme l’un des siens ; mais le jeune homme, par un accès inattendu de philosophie, s’y refuse obstinément ; il veut vivre dans la retraite pour n’être plus exposé aux déceptions de la vérité-mensonge. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre ; alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se contente de faire embarquer Héraclius et son vieux tuteur dans une nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans réclamation de la part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine mer, nagent de leur mieux, et sont repêchés, près du rivage, par le duc de Calabre, qui vient de débarquer avec son armée. Dès qu’il se nomme, Héraclius reçoit l’hommage de ce généreux cousin, qui combat dès lors pour sa cause. Phocas périt ; on proclame le nouvel empereur, et l’on se marie. Respirons ; toutefois, rappelons encore que deux paysans graciosos viennent de temps en temps nuancer les scènes par d’insipides quolibets…
« Je m’aperçois que j’aurais tort de quitter cette analyse sans recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux, le passage où Calderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les prémunir contre de notables faux sens de Voltaire à cet endroit. Ils remarqueront d’abord la valeur des motifs prêtés aux jeunes princes, pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être bâtard de Phocas et d’une paysanne (nulle considération de la justice, de la tyrannie, d’amitié héroïque, etc. : cet ordre d’idées serait trop sérieux) ; quant à Léonide, il pourrait s’accommoder de cette origine, mais il ne veut pas être moins qu’Héraclius. « Maurice est donc le plus noble (lo mas) ? dit le tyran. — Tous deux ensemble : Oui ! — Et Phocas ! — Ensemble : Non ! (Rien ! dans Voltaire est un contre-sens.) — Ah, fortuné Maurice ! ah, malheureux Phocas !… etc. » C’est ainsi qu’est amené le mot sublime de Corneille. Phocas alors veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret. « Qu’on l’arrête. — Les jeunes gens ensemble : Tu nous verras d’abord acharnés à le défendre. (Restados en su favor. Voltaire : « Tu nous verras auparavant morts sur la place. ») — Phocas : C’est vouloir que, renonçant à l’amour paternel, qui m’a fait chercher l’un de vous deux, ma colère se venge sur l’un et l’autre. Qu’on les arrête tous les trois. »
« Ici le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu’il est triple), parce qu’il introduit un mouvement tragique dans une pièce où il n’y en a pas trace, si ce n’est le seul trait, si rapetissé, qui vient d’être emprunté tout à l’heure à Corneille. Voltaire fait donc dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire : « Ah ! c’est là aimer, Hélas ! je cherchais aussi à aimer l’un des deux. Que mon indignation se venge sur l’un et sur l’autre, et quelle s’en prenne à tous trois. »
« Ceux qui lisent un peu l’espagnol nous en voudraient de ne pas rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en contient trois ou quatre.
Du reste le peu de connaissance qu’il avait de la langue espagnole n’est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire ; malgré quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu’il n’en fallait pour décider en faveur de Corneille, s’il eût apporté dans son examen plus de bonne foi et de sincérité ; mais il est bien évident au contraire que son parti est pris d’avance contre son illustre prédécesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la suite de la curieuse étude de , qui reste pour nous le dernier mot de la discussion, il ne néglige aucun moyen de combattre l’effet du témoignage de son ancien maître, le .
« Il fait passer à Madrid, par l’entremise de ses amis, mais avec mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point conservées. Le consul général de France à Madrid remit ces questions aux bibliothécaires de la cour, notamment à la Huerta, poëte estimé, critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l’école française, déclina le soin d’y répondre. On les transmit alors à l’ex-bibliothécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation européenne en fait d’érudition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans doute d’avoir à satisfaire , et il devait se montrer fort enclin à y metre de la complaisance, en suivant la direction et la pente des questions, quand même il eût été possible à un Espagnol de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorités imaginables d’invention littéraire. Du reste, je ne pense pas qu’il fût bien fanatique de poésie espagnole, ni qu’il eût eu beaucoup de temps à donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidèle extrait de cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation finale ou dans la préface que Voltaire ajouta à sa traduction d’Héraclius : de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à peu près. Point du tout : l’érudition espagnole de Voltaire se para du nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressément tout ce qu’elle voulait faire croire au public, et la Huerta s’abstient très-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces absurdos comme il les appelle dans l’écrit déjà indiqué.
« Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure, selon l’occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants divers : il est curieux de voir la manière dont il distribue ses renseignements sur l’Héradius de Calderon. Avec Duclos, dans ses communications semi-officielles à l’Académie, il sait imperturbablement la date de cette pièce, et il la donne presque comme s’il l’avait vue : c’est qu’il était bien aise de mater ces Messieurs, et qu’avec une date rondement articulée, il a de quoi fermer la bouche à toute l’Académie française sur l’originalité de Corneille, qui y trouvait sans doute quelques défenseurs ; en face du public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle part. Avec le docte Mayans il convient tout net qu’on l’ignore. Comparez les textes de la même époque. Tout serait piquant dans ces citations : le concours de tant de petites faussetés inégalement réparties mériterait un examen détaillé ; bornons-nous à quelques lignes : « Je me suis mis, » dit-il à Duclos, le 23 avril 1762, « je me suis mis à traduire l’Héraclius espagnol, imprimé à Madrid, en 1643, sous ce titre : La Famosa Comedia En esta vida todo es verdad y todo es (sic) mentira, fiesta que se représentó á sus Magestades en el salon real del Palacio. Le savant qui m’a déterré cette édition prodigieusement rare prétend quee sus Magestades veut dire Philippe et Elisabeth, fille de , qui aimait passionnément la comédie, et qui y menait son grave mari. Elle s’en repentit, continue-t-il, car devint amoureux d’une comédienne, et en eut don Juan d’Autriche. Il devint dévot et n’alla plus au spectacle après la mort d’Élisabeth. Or Élisabeth mourut en 1644, et mon savant prétend que la Famosa Comedia, jouée en 1640, fut imprimée en 1643 ; mais comme mon exemplaire est sans date, il faut en croire mon savant sur sa parole. Le fait est que cette tragédie est à faire mourir de rire d’un bout à l’autre… etc. »
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The end
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