PROLOGUE.
Il convient de remarquer d’abord, ô Chromatius, le plus savant des évêques, qu’on trouve chez les Grecs et chez les Latins le nom de ce Prophète corrompu en Ambacus, quand le nom hébreu est Habacuc, qui se traduit par « embrassement », ou plus expressivement en grec par périlepsis ; en second lieu, que le mot Massa de l’hébreu, traduit par « enlèvement » dans les Septante, dans Symmaque et dans Théodotion, est rendu par « fardeau » dans Aquila, différence d’interprétation que j’ai pleinement discutée au sujet de la prophétie de Nahum. Or, aucun préambule de prophétie ne porte ce mot de Massa, à moins que ce que voit le Prophète ne soit plein de lourds et écrasants travaux. La prophétie d’Habacuc a donc une allure sévère, propre à nous exhorter, comme le pesant fardeau que Nahum avait vu suspendu sur Ninive, la ville des Assyriens, à rechercher quelles têtes menacent le lourd fardeau qui est ici révélé à la vue du Prophète. Des douze Prophètes, il y en a quatre qui ont usé de ce mot d’« enlèvement » ou de « fardeau » en préambule : trois au commencement de leur livre, Nahum, Habacuc et Malachie, et l’autre, Zacharie, à deux reprises, au milieu : « Fardeau de la parole de Dieu contre la terre d’Hadrac et contre Damas, en qui elle met sa confiance », , et vers la fin : « Fardeau de la parole du Seigneur contre Israël. » . J’ai déjà édité, à votre prière, un livre sur Nahum ; je commenterai Zacharie et Malachie, si Dieu me prête vie. Maintenant, nous avons en mains Habacuc, qui est appelé « embrassement », soit parce qu’il aime le Seigneur qui l’aime, soit parce qu’il est au combat et à la lutte avec Dieu et le tient entrelacé, pour ainsi dire, dans ses bras, et alors « embrasseur » a le sens d’athlète. Nul, en effet, n’a osé, d’une voix aussi hardie, provoquer Dieu à la polémique sur sa justice : d’où vient que, dans les choses humaines et dans le gouvernement de ce monde, il y a tant d’iniquité ? « Jusques à quand pousserai-je mes cris vers vous dans la violence que je souffre, sans que vous me sauviez ? Pourquoi me réduisez-vous à ne voir devant mes yeux que des iniquités et des maux ? La loi est déchirée, et l’on ne rend jamais la justice, parce que le méchant l’emporte sur le juste, et que les jugements sont corrompus. » On le voit, il y a presque l’audace du blasphémateur dans cette manière d’entrer en jugement avec son Créateur, dans ce vase fragile qui demande raison au potier de ce qu’il l’a fait d’une façon ou d’une autre. . Il faut bien remarquer aussi que le Prophète voit réellement cet enlèvement ou ce fardeau, qui sont de grands maux, je l’ai déjà dit, et affirmer, contrairement à renseignement impie de Montanus, qu’il comprend ce qu’il voit, qu’il ne parle pas comme un insensé, qu’il ne profère pas des sons dont il n’a pas conscience, à la manière des femmes dans le délire. De là le précepte de l’Apôtre que, si, pendant que les uns prophétisent, quelque révélation est faite à un autre, ceux qui parlaient auparavant se taisent, et il ajoute aussitôt : « Car Dieu est un Dieu de paix, et non de désordre. » . On comprend par là que l’homme qui se tait volontairement pour laisser à un autre la liberté de parler, peut et parler et se taire quand il veut ; tandis que celui qui est en extase, c’est-à-dire parle malgré lui, n’a le pouvoir ni de se taire ni de prendre la parole. Sachez encore, puisque vous exigez rigoureusement que je vous interprète le sens historique, parce que vous vous efforcez de vous élever jusqu’aux sommets les plus hauts des Écritures, par degrés et comme en gravissant une échelle, que cette prophétie est dirigée contre Babylone et contre Nabuchodonosor,
roi des Chaldéens ; de même donc qu’un Prophète antérieur, Nahum, que suit Habacuc, eut le don de prédiction contre Ninive et les Assyriens, qui portèrent le ravage chez les dix tribus appelées Israël, même Habacuc eut la mission de prophétiser contre Babylone et Nabuchodonosor, qui détruisirent Juda et Jérusalem et le temple. Quant au temps où vivait Habacuc, c’était après que les deux tribus appelées Juda avaient été menées en captivité ; vous pourrez l’apprendre dans le livre de Daniel, à qui Habacuc fut envoyé avec des aliments pendant qu’il était dans la fosse aux lions. . Les livres hébreux toutefois ne rapportent pas cette histoire. Mais il est indifférent pour nous, dans ce cas, qu’on l’admette ou non : celui qui l’admet, en conclura que le livre d’Habacuc a été fait après l’événement ; celui qui ne l’admet pas dira qu’Habacuc écrit comme prophète les événements qu’il sait devoir arriver.
Livre I
« Jusques à quand, Seigneur, pousserai-je mes cris vers vous, sans que vous m’écoutiez ? jusques à quand élèverai-je mes cris vers vous, dans la violence que je souffre, sans que vous me sauviez ? Pourquoi me réduisez-vous à ne voir devant mes yeux que des iniquités et des maux, à ne voir que le rapt et l’injustice en face de moi ? » . Les Septante : « Jusques à quand, Seigneur, crierai-je vers vous, sans que vous m’écoutiez ? jusques à quand pousserai-je mes cris jusqu’à vous, dans la violence que je souffre, sans que vous me sauviez ? Pourquoi ne me montrez-vous que des épreuves et des douleurs, et me réduisez-vous à ne voir que des misères et l’impiété. » Selon la lettre, c’est une plainte amère du Prophète contre Dieu, de ce que Nabuchodonosor dévaste le temple et Juda. Pourquoi Jérusalem, autrefois la ville du Seigneur, est-elle détruite ? pourquoi les cris du peuple vers Dieu ne sont-ils pas entendus ? pourquoi, quand il élève vers lui sa voix contre l’oppression des Chaldéens, n’est-il pas sauvé ? pourquoi le Prophète lui-même, ou bien le peuple au nom duquel il parle ici, a-t-il vécu jusqu’à ce jour, pour être réduit à voir l’injustice des ennemis et ses propres souffrances ? pourquoi l’injustice prévaut-elle contre lui ? Il parle ainsi dans l’excès de sa douleur, ne considérant pas que l’or s’épure dans le feu, et que les trois enfants sortirent de la fournaise plus purs qu’ils n’y étaient entrés. Dan. ni. On peut encore entendre la chose en général, en ce sens que le Prophète, emporté par l’impatience naturelle à l’homme, en voyant les pécheurs dans l’abondance et possesseurs des richesses temporelles, leurs fils comme de nouvelles plantes dans leur jeunesse et leurs filles ornées comme des temples, leurs celliers si remplis qu’ils regorgent les uns dans les autres, leurs brebis fécondes et couvrant les chemins de leur multitude, et les autres richesses qu’énumère tout au long le psaume cent quarante-trois, éclate en cris plaintifs et pleins de douleur. Pourquoi, Seigneur, voyez-vous ces contempteurs de la justice, et gardez-vous le silence, pendant que l’impie foule aux pieds celui qui est plus juste que lui ? pourquoi rendez-vous les hommes semblables aux poissons de la mer et à des reptiles qui n’ont pas de chef ? Le psaume soixante-douze contient quelque chose d’approchant : « Mes pieds ont failli se dérober sous mon corps, et je suis presque tombé en marchant », , et la suite, avec ces paroles du même psaume : « Le Très-Haut a-t-il véritablement la connaissance de toutes choses ? Voilà les pécheurs dans l’abondance des biens de ce monde, ils ont acquis de grandes richesses », jusqu’à « mes mains », . C’est là le langage de ceux qui ne considèrent pas que les jugements de Dieu sont impénétrables, que l’abîme des trésors de sa sagesse et de sa science est insondable, que les vues de Dieu ne sont pas celles de l’homme, . L’homme ne voit que le présent, Dieu connaît l’avenir et l’éternité. C’est comme si un malade, dévoré des ardeurs de la fièvre, demandait de l’eau froide, et disait au médecin Je souffre la violence, on me crucifie, on me brûle, on m’arrache la vie ; jusques à quand, ô médecin, crierai-je vers vous sans que vous m’entendiez ? et que le médecin, plein de sagesse et de bonté, lui répondît : Je sais en quel temps il faudra vous accorder ce que vous demandez ; je n’ai pas compassion de vous en ce moment, parce que cette compassion serait de la cruauté, puisque votre volonté est l’ennemie de votre salut. C’est ainsi que le Seigneur notre Dieu, sachant le poids et la mesure de sa clémence, parfois n’écoute pas celui qui crie vers lui, pour l’éprouver, pour le pousser à le supplier davantage, pour le rendre plus juste et plus pur comme en le faisant passer par le feu. L’Apôtre, qui considère les épreuves comme des grâces obtenues de Dieu, s’écrie : « Ne faiblissons pas dans les tribulations ; » ; il bénit Dieu en tout temps ; ; il sait qu’il n’y aura de sauvé que celui qui persévérera jusqu’à la fin ; ; il se glorifie dans les travaux et la douleur ; et il dit avec Jérémie : « J’invoquerai l’affliction et les maux », en sorte que, comme un autre invoque Dieu, le saint et le guerrier invincible souhaite la venue de l’affliction et des maux, pour y trouver un exercice salutaire et y éprouver ses forces.
« Si l’on juge une affaire, c’est la passion qui la décide. De là vient N que la loi est déchirée, et que l’on ne rend jamais la justice, parce que le méchant l’emporte sur le juste, et que les jugements sont corrompus. » . Les Septante : « Le jugement a été décidé contre moi par les présents que le juge a reçus. De là vient que la loi est déchirée, et qu’on ne rend jamais la justice, parce que l’impie l’emporte sur le juste, et que les jugements sont corrompus. » C’est encore le Prophète où le peuple qui se plaint au Seigneur de ce que c’est la puissance et non la vérité qui a décidé des jugements contre lui, et que les sentences qui l’ont frappé n’ont rien de conforme à la loi et à la justice. De là vient que ces jugements n’ont pas abouti à leur fin, puisque la fin de tout jugement doit être une sentence juste. Comment il ose parler ainsi, il l’explique dans la suite : c’est parce que l’impie Nabuchodonosor a prévalu contre le juste Juda, que le jugement lui paraît n’avoir pas abouti à sa fin ; parce qu’il est inique et mauvais que le roi juste Josias soit mis à mort par le roi d’Égypte ; ; que Daniel, Ananias, Misaël et Azarias soient en esclavage ; ; que le tyran de Babylone ait l’empire ; que Balthasar boive dans les vases sacrés en compagnie de ses femmes et de ses courtisanes. . Voilà ce qu’a dit le Prophète au sujet des événements de son temps. – Je suis les traces d’une vile histoire, puisque telle est votre volonté.
D’autre part, d’après les Septante, ce sont les Saints se plaignant en commun à Dieu d’être victimes de jugements injustes, de verser leur sang dans les persécutions, et s’il leur arrive de paraître devant un tribunal séculier, de voir le juge, pour des présents reçus, condamner l’innocent et délivrer le coupable. Et ce n’est pas des seuls juges séculiers, mais parfois aussi aux princes des Églises qu’on peut dire qu’ils déchirent la loi pour des présents, qu’ils ne mènent pas le jugement à sa fin véritable, qu’ils font prévaloir l’impie contre le juste, et que, dans leurs jugements, ils défendent la faute du riche contre l’innocence du pauvre. De là cette plainte que du jugement sort une sentence corrompue. Mais cette inégalité ne doit point nous troubler, quand nous voyons, dès l’origine du monde, le juste Abel mis à mort par l’impie Caïn, et plus tard, Jacob en exil pendant qu’Esaü règne dans la maison paternelle, les enfants d’Israël écrasés en Égypte sous les fardeaux de terre et de briques, et Notre-Seigneur lui-même, contre qui on se plaint ici, crucifié par les Juifs, qui lui ont préféré le voleur Barabbas. . Un jour ne me suffirait pas, si je voulais énumérer en combien de manières les impies prévalent et oppriment les justes.
« Jetez les yeux sur les nations et soyez attentifs ; préparez-vous à être surpris et frappés d’étonnement ; car il s’est fait dans vos jours une œuvre que nul ne croira quand il l’entendra dire. » . Les Septante : « Ouvrez les yeux, contempteurs, et voyez ; admirez ces merveilles et soyez dans l’anéantissement ; car je vais faire dans vos jours une œuvre que vous ne croirez pas quand vous l’entendrez dire. » Symmaque, sur ce point où je dis : « Car il s’est fait dans vos jours une œuvre », met : « Il se fera ; » sa traduction est la même que la nôtre pour tout le reste. En tête du verset, j’ai traduit l’hébreu Rau Baggoim par : « Jetez les yeux sur les nations », et les Septante disent : « Voyez, contempteurs. » Aquila, Symmaque et Théodotion donnent la même interprétation que moi ; mais j’ai trouvé dans une certaine édition anonyme : « Vous verrez, calomniateurs », et dans une autre, également sans nom d’auteur : « Vous verrez, vous qui vous éloignez de moi. » Aux plaintes accusatrices du Prophète : « Jusques à quand, Seigneur, crierai-je, sans que vous m’entendiez ? » et le reste jusqu’à la fin de cet exorde, la voix du Seigneur répond que ce qu’il regarde comme une injustice faite au seul Israël, se passe aussi chez les autres peuples : ce ne sont pas seulement Juda et Jérusalem, comme le pensait le Prophète, qui ont été livrés aux Chaldéens, mais toutes les nations d’alentour, et Babylone doit être si puissante d’abord et faire une chute si terrible plus tard, que si quelqu’un prédisait ce qui doit arriver, la grandeur de l’événement le ferait paraître incroyable.
D’autre part, l’interprétation des Septante et des autres : « Voyez, contempteurs », ou bien : « Vous verrez, calomniateurs », et « hommes égarés », abonde dans le sens de ce passage ; d’après leur propre langage, Dieu accuse d’audace et de mépris à l’égard du Seigneur, ceux dont le Prophète a traduit les cris, et leur demande comment ils ont osé mépriser la majesté de Dieu, parler avec cette témérité, calomnier, autant qu’il était en leur pouvoir, la providence divine, et se séparer du Seigneur, en l’accusant d’injustice. Vous verrez donc, hommes dédaigneux, et vous serez frappés d’étonnement, et vous regarderez toute votre plainte comme sans aucune valeur, lorsque vous m’aurez vu faire dans vos jours, – pour que vous ne puissiez dire : Que nous importe l’avenir ? – Une œuvre si considérable et qui anéantira tellement toute votre accusation, que si quelqu’un vous prédisait maintenant qu’elle arrivera, vous y ajouteriez foi difficilement. Quelle est cette œuvre ? la suite de la prophétie le montre.
« Je vais susciter les Chaldéens, cette nation cruelle et d’une incroyable vitesse, qui court toutes les terres pour s’emparer des maisons des autres. Elle porte avec soi l’horreur et l’effroi, elle ne reconnaît point d’autre juge qu’elle-même, et c’est d’elle que le fardeau sortira. Ses chevaux sont plus légers que les léopards et plus vite que les loups qui courent le soir ; sa cavalerie se répandra de toutes parts, et ses cavaliers viendront de loin, et voleront comme un aigle qui fond sur sa proie. Ils viendront tous au butin, avec leur visage qui est comme un vent brûlant, et ils assembleront des captifs comme des monceaux de sable. Leur prince triomphera des rois et se rira des tyrans ; il se moquera de toutes les fortifications ; il leur opposera des levées de terre et il les prendra. Alors son esprit sera changé, il passera toutes bornes et il tombera enfin ; c’est à quoi se réduira la force de son dieu. » Les Septante : « Je vais susciter les Chaldéens, nation cruelle et rapide, qui court toutes les terres pour s’emparer des maisons des autres. Elle est terrible et illustre. Elle ne reconnaît point d’autre juge qu’elle-même, et c’est d’elle-même que sortira son propre enlèvement. Ses chevaux auront plus de vitesse que les léopards et devanceront à la course les loups d’Arabie. Leurs cavaliers chevaucheront, et venant de loin avec impétuosité, voleront comme un aigle qui fond sur sa proie. La ruine tombera sur les impies qui oseront leur résister en face, et ils assembleront des captifs comme des monceaux de sable. Leur prince se fera un passe-temps des rois, les tyrans seront ses jouets ; il se rira de toutes les fortifications, il leur opposera des levées de terre et il s’en emparera. Alors il changera d’esprit, il passera et il lui sera pardonné : telle est la force de mon Dieu. » Ce que je vous avais dit : Jetez attentivement les yeux sur les nations ; préparez-vous à l’étonnement et à la stupeur, parce qu’il se fera dans vos jours une œuvre que personne ne croira quand on la dira, c’est ce qu’annonce la suite du discours : « Voilà que je susciterai Nabuchodonosor et les Chaldéens », nation des plus belliqueuses et des plus agiles, dont la force et l’audace an combat est attestée par presque tous les historiens grecs qui ont écrit sur les peuples barbares. Ne sachant se contenir dans ses frontières, elle parcourt en tous sens la terre en nomade. Son œuvre n’est pas de retourner la terre avec la charrue, mais de vivre de rapine à main armée et de s’emparer des villes des autres. Avant qu’il porte la main sur son adversaire, avant qu’il s’élance dans la mêlée, l’aspect seul de son visage sème la terreur. Ce que dit le texte : « Son jugement et son fardeau sortira d’elle-même », et d’après Symmaque : « Elle sera elle-même son juge et sortira sur sa propre décision », peut s’entendre en ce sens qu’elle établira des princes de sa nation, et que sa puissance et son glaive n’auront pas des gardiens d’entre les autres peuples, ou en celui-ci, qu’elle sera traitée comme elle traite les autres, et ravagée comme elle a ravagé elle-même. Ses chevaux et ses cavaliers qui viendront de loin surpasseront en agilité pour la poursuite, et en promptitude à porter le ravage partout, les léopards et les loups qui rôdent le soir ; car les loups sont plus carnassiers, dit-on, à l’entrée de la nuit, la faim ayant tout le jour excité leur fureur. Ses cavaliers voleront, non pour combattre, puisque nul ne leur résistera, mais pour courir de toutes parts, comme l’aigle, à qui est assujetti tout ce qui vole, fond sur sa proie pour la dévorer. Le souffle d’un vent brûlant rend sèche toute verdure ; de même leur présence portera partout la dévastation. Le nombre des captifs et la quantité du butin seront si considérables, qu’on peut dire hyperboliquement qu’ils égaleront les grains de sable de la mer. Le prince lui-môme, Nabuchodonosor, régnera surtout l’univers, il poussera les rois au-devant de son char de triomphe en se riant d’eux, et il les regardera comme ses passe-temps. Sa puissance et son orgueil seront si grands, qu’il prétendra dompter la nature, et prendre parla force des armes les villes les mieux fortifiées. Ainsi, il viendra à Tyr, et jetant une levée de terre dans la mer, il fera d’une île une presqu’île ; 5 une langue de terre lui fournira à travers les flots l’entrée de la ville. C’est pourquoi il se rira de toute fortification ; il fera établir une levée, et il la prendra, ou la forteresse ou Tyr ; c’est ce qui est clairement attesté dans ce passage d’Ézéchiel : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, a assujetti toute son armée à un grand travail contre Tyr ; toutes les têtes sont devenues chauves, toutes les épaules ont été écorchées, et aucun salaire n’a été payé, ni à lui, ni à son armée pour sa fidélité à accomplir mon ordre contre Tyr. » . Or, lorsqu’il aura fait jeter ce mole et que rien ne pourra s’opposer à ses forces, son esprit sera changé en orgueil : il se croira Dieu, et il élèvera dans Ba bylone une statue d’or, qu’il obligera tous les peuples d’adorer. Après eet acte, il passera à la forme de la bête, et ensuite il tombera, ou d’après Aquila et Symmaque « il faillira », l’Écriture ayant coutume de mettre le mot Vasam, il faillira, dans le sens de « il cessera d’être. » Notre langue a quelque chose d’approchant dans : « L’armée a été battue », pour : « Passée au fil de l’épée et massacrée ; » et encore dans : « La vigne et le champ ont fait défaut », pour : « La vendange et les fruits de la terre n’ont pas eu un heureux accroissement. » Quant au trait de la fin : « Voilà la force de son Dieu », c’est une ironie qu’il faut lire avec ce sens : Voilà cette force que lui avait donnée Bel, son dieu, au culte de qui il contraignait tous les peuples, même par édit et en appuyant avec, cruauté son injonction de menaces de mort. Voilà pour Te texte hébreu ; venons maintenant aux Septante, et, après avoir cité chaque point, adoptons le sens figuré.
« Voilà que je vais susciter les Chaldéens, nation pleine d’amertume et très-agile, qui marche par toute la terre, pour s’emparer des demeures qui ne lui appartiennent pas. » Dieu menace de susciter contre ses contempteurs, qui calomnient sa providence, les Chaldéens, dont le nom veut dire « comme des démons. » Il désigne par là, soit les anges mauvais qui servent la colère divine et sont les ministres dé l’affliction qu’elle inflige aux pécheurs ; ou bien les fîmes des méchants, au moyen de qui Dieu punit ceux qui le méritent. Ces Chaldéens sont une nation pleine d’amertume et agile, sans pitié et accomplissent promptement ce qui lui a été ordonné. Elle marche sur la largeur de la terre ; « car elle est large et spacieuse, la voie qui mène à la mort. » . C’est par ce chemin que marchaient, ce riche de l’Évangile qui ôtait tout resplendissant de pourpre, et ceux dont il est dit : « Ils dorment sur des lits d’ivoire et ils consacrent le temps du repos aux satisfactions des sens ; ils mangent des veaux gras choisis sur tout le troupeau, ils boivent le vin le plus exquis, ils sont oints des parfums les plus rares. » . Parce que ces hommes marchent dans la voie large, ils sont désignés par la largeur de la terre, que les Chaldéens foulent aux pieds ; car ils n’ont pas voulu suivre la voie étroite et resserrée qui mène à la vie, et par où s’avançait Paul en glorifiant Dieu dans la tribulation et l’angoisse.. Les Chaldéens parcourent la largeur de la terre, afin de s’emparer des maisons qui ne leur appartiennent pas. Toute âme raisonnable, même si elle est devenue par sa faute le logis des Chaldéens, n’en est pas moins, par nature, la maison de Dieu. Bien que dans l’Évangile le démon dise : « J’irai dans ma maison d’où je suis sorti », , il ne faut pas ajouter foi à sa parole, puisque nulle créature raisonnable n’a été faite dans le but d’être la demeure du démon.
Suivons le texte : « Elle est terrible et illustre. Elle-même sera son juge, et c’est d’elle-même que sortira son enlèvement, Le Chaldéen est terrible à cause des maux nombreux et divers qu’il déchaîne sur les contempteurs de Dieu ; illustre, parce qu’il prétend se revêtir de la gloire divine, et auprès des ignorants et des contempteurs de Dieu, il paraît illustre, en effet, par ses oracles et leurs réponses mensongères, et par les guérisons de maladies qu’il avait engendrées lui-mème. Le jugement et le supplice du contempteur sortira de lui, soit du contempteur lui-même, soit du Chaldéen. Ils seront, enseigne l’Apôtre, livrés à Satan, afin qu’ils apprennent à ne plus blasphémer. . Mais celui qui fera pénitence et se convertira à Dieu, sortira du Chaldéen, après avoir été entre ses mains et la proie qu’il enlevait. S’il nous arrive de voir un homme qui, après un long temps passé au service du diable, retourne ensuite à Dieu, disons de lui : « Son enlèvement est sorti de lui. » Tous ceux qui feront pénitence et abandonneront les démons, à qui auparavant ils prêtaient comme des chevaux leurs flancs pour s’y asseoir ; tous ceux qui, avec la promptitude des léopards et des loups du soir, jetteront bas et briseront leurs cavaliers, et viendront présenter leur dos libre et léger à celui qui, pauvre et humble, se contenta du dos d’un ânon, ceux-là, dis-je, comme se hâtant de venir de loin et, non-contents de l’élan d’une course impétueuse, se prendront à voler et viendront comme l’aigle, pour se nourrir des chairs de la parole divine et rassasier une faim de si longue durée. Sur le point que les Septante rendent ainsi : « Leurs cavaliers chevaucheront », Symmaque abordant dans le sens figuré que nous avons donné, a ainsi traduit : « Ses cavaliers seront répandus » comme de beau, c’est-à-dire tomberont et se briseront contre terre. Le nom de loups de l’Arabie, c’est-à-dire du soir et de l’Occident, convient admirablement à ceux sur qui s’est appesantie une conduite perverse et qui, après avoir habité dans les ténèbres, abandonnent promptement les ombres du soir. C’est lorsqu’ils les auront quittées pour aller d’un vol rapide manger les chairs delà parole divine, que la ruine fondra sur les impies, c’est-à-dire sur les Chaldéens, qui résistaient face à face aux hommes repentants, pour les empêcher de retourner à leur Seigneur. C’est pourquoi la ruine fondra par-derrière sur les impies qui barrent le passage à l’âme repentante. Lorsqu’ils auront été anéantis et que la captivité aura été délivrée de leurs mains, la parole divine rassemblera comme du sable les captifs chaldéens, et le sort de leurs rois fera sa joie, et leurs tyrans seront ses jouets, parce qu’elle verra que sa venue a détruit la puissance du diable, autrefois si grande, avec ces royaumes qu’il avait montrés au Sauveur, en lui disant : « Je vous les donnerai tous, si vous vous prosternez pour m’adorer. » . Les délices de la prudence et le plus doux plaisir de la sagesse consistent à voir la folie détruite, et la puissance ancienne des tyrans vaincue, terrassée et tournée en dérision ; car ce n’est pas le dragon seul qui a été créé pour devenir le jouet du Seigneur ; celui qui était la première de ses créatures est devenu la risée des Anges. Et ce n’est pas lui seul que Dieu livrera, comme un passereau à un enfant ; s’il y a quelqu’autre prince cruel et d’un esprit tyrannique, il sera livré à la risée de la parole de Dieu, dont il est dit ici-même qu’elle se jouera de toute fortification. » Ces fortifications ne peuvent être autres que celles dont parle l’Apôtre : « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles, mais puissantes en Dieu pour détruire les forteresses ennemies, et renverser les raisonnements humains, et tout ce qui s’élève avec hauteur contre la science de Dieu. » . S’il existe donc des forteresses, comme sont les discours qui se flattent d’avoir une hauteur et une grandeur contraire à la vérité, ou comme est toute gloire, toute richesse et toute force que loue le monde, elles seront toutes détruites, et le Verbe de Dieu se jouera de toute fortification. Il jettera un môle, et il prendra la forteresse et les embellissements terrestres qu’elle a ; il lui prouvera sa fragilité dans les choses mêmes par où elle se flattait auparavant d’avoir quelque force. Lorsque tout cela sera accompli, l’esprit de Dieu changera ; il ne punira point comme il avait puni auparavant, et, passant outre aux pécheurs, il priera pour eux et les réconciliera avec leur Seigneur d’autrefois. Toutes ces merveilles montrent la force de notre Dieu, qui a pu faire de si grandes choses. De tels passages, on le voit, sont hérissés de difficultés, et le sens mystique est bien loin de la vérité historique : ce que nous avons interprété selon la lettre contre les Chaldéens, maintenant, au figuré, exprime la clémence divine et la liberté de ceux qui ont échappé aux mains des Chaldéens. L’histoire est étroitement bornée et n’a pas le droit de courir hors de son cadre ; la tropologie est libre et n’est circonscrite par d’autres lois que celles de suivre toujours le côté pieux du sens et le plan du discours, et de ne pas faire violence à l’interprétation, en réunissant des choses trop contraires.
« Seigneur, dès le commencement, n’est-ce point vous qui êtes mon Dieu et mon salut ? Ne mourrons-nous pas ? Seigneur, vous l’avez donc établi juge et assis sur les fondements de la force, pour être l’instrument de vos châtiments ? » . Les Septante : « Seigneur, dès le commencement, n’êtes-vous point mon Dieu et mon salut ? Ne mourrons-nous pas ? Seigneur, vous l’avez établi juge ; et il m’a formé, afin que je reprenne selon sa discipline. » La traduction de Symmaque est plus claire : « N’étiez – vous point dès le commencement, Seigneur mon Dieu, mon salut, afin que nous ne mourrions pas ? Seigneur, vous l’avez établi pour juger, vous l’avez affermi dans la force pour punir. » À la plainte du Prophète : « Jusques à quand, Seigneur, crierai-je vers vous, sans que vous m’écoutiez ? » Dieu avait répondu : « Jetez les yeux sur les nations », et, après un préambule, il avait ajouté : « Voilà que je vais susciter les Chaldéens, nation pleine d’amertume et très agile », et toute la description suivie de ces mots, soit au sujet de Nabuchodonosor, soit au sujet du diable : « Alors son esprit sera changé, il passera, puis il tombera, et voilà quelle est sa force qui lui vient de son Dieu. Ce qu’entendant le Prophète, et comprenant que Nabuchodonosor reçoit la puissance contre Juda, ou le diable contre les fidèles, pour les punir, et que, cette punition infligée, il sera puni lui-même enfin, il répond au Seigneur : Vous êtes donc, Seigneur mon Dieu, mon salut – il parle ainsi avec l’affection d’un fils caressant et repentant, — celui qui nous a créés au commencement ? par la miséricorde de qui nous existons jusqu’à présent ? car je ne savais pas que nos ennemis eussent tant de pouvoir, et j’ignorais que Nabuchodonosor ou le diable eût reçu l’empire sur ce monde et sur tous les peuples ? Eu égard à ses forces, nul de nous ne peut donc lui résister. Mais, eu égard à votre miséricorde, c’est uniquement par vous que nous vivons, qu’il ne nous a point mis à mort, que nous n’avons pas été entraînés aux œuvres de mort ; car c’est vous, Seigneur, qui l’avez établi pour juger, et qui en avez fait notre ennemi et l’instrument de votre vengeance, afin de châtier par lui quiconque aura péché contre vous.
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