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01
Lazare-Nicolas-Marguerite Carnot naquit à Nolay (Côte-d’Or), dans cet ancien duché de Bourgogne qui déjà avait été le berceau de trois des plus grandes illustrations dont les académies puissent se glorifier : Bossuet, Vauban, Buffon. Son père était avocat et exerçait cette noble profession avec beaucoup de talent (ce qui n’est pas rare), avec un très-grand désintéressement (ce qui, dit-on, est un peu moins commun). L’avocat Claude-Abraham Carnot avait dix-huit enfants : ainsi, d’après le vieil adage qui promet la prospérité aux familles nombreuses, il dut compter sur un avenir heureux pour chacun de ses enfants. En effet, à une certaine époque, il eût pu voir, dans cette nombreuse lignée, deux lieutenants généraux des armées françaises ; un conseiller à la cour de cassation ; un procureur général de cour royale ; la directrice de l’hospice de Nolay ; un magistrat municipal fort estimé pendant qu’il administrait sa commune, plus estimé encore, s’il est possible, lorsque après vingt-trois années d’exercice il se fut soumis à une destitution brutale, plutôt que de manquer à son devoir. Il faut dire que en père tendre et prévoyant, l’avocat de Nolay ne s’était pas fié sans réserve à la puissance du proverbe et qu’il présida toujours personnellement à la première éducation de ses fils. Lazare Carnot, le sujet de cette Biographie, ne quitta même le toit paternel que pour aller, comme on disait alors, faire sa rhétorique et sa philosophie.
L’enfance des hommes privilégiés qui, à des titres divers, ont joué un rôle éclatant sur la scène du monde, a de tout temps fixé l’attention de tous les biographes. Le connais-toi toi-même ! d’un ancien philosophe serait interprété, d’une façon par trop mesquine, si on se bornait à n’y voir qu’un conseil de prudence ; la maxime est susceptible d’une interprétation plus juste et plus large : elle nous présente, je crois, l’espèce humaine, envisagée dans son ensemble, comme le plus important sujet d’étude qu’en puisse se proposer. Ainsi, Messieurs, recherchons avec soin de quelle manière s’annoncent, naissent et grandissent ces intelligences extraordinaires qui, après leur entier développement, doivent se frayer des routes inconnues. Ces traits caractéristiques méritent d’être recueillis avec d’autant plus d’intérêt, qu’ils deviendront chaque jour plus rares. Dans nos écoles modernes, taillées, du nord au midi, de l’est à l’ouest, exactement sur le même patron ; soumises à des règles communes, à une discipline uniforme ; où les enfants d’ailleurs arrivent à l’âge de neuf à dix ans pour n’en sortir qu’à dix-huit ou vingt, les individualités s’effacent, disparaissent ou se couvrent d’un masque de convention. L’agronome se garde bien d’aller dans une serre chaude, quand il veut connaître la taille, la forme, le port de ces admirables plantes qui sont l’ornement des forêts séculaires. Ce n’est pas non plus dans nos régiments qu’on pourrait espérer de retrouver les vrais types des paysans bretons, normands, lorrains ou francs-comtois. Nos écoles-régiments (qu’on me passe l’expression) ne dérouteraient pas moins les moralistes. Là, il s’établit une sorte de moyenne autour de laquelle, avec de très-légers écarts, toute la jeunesse va aujourd’hui se grouper. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Dieu me garde d’aborder ici une semblable question ; je dis seulement que c’est un fait, et ce fait expliquera pourquoi j’ai recueilli diverses particularités de l’enfance de notre confrère qui, sans cela, auraient pu sembler trop minutieuses.
Carnot n’avait encore que dix ans lorsque sa mère, dans un voyage à Dijon, l’emmena avec elle et, pour le récompenser de la docilité réfléchie qu’il montrait en toute circonstance, le conduisit au spectacle. On donnait ce jour-là une pièce où des évolutions de troupes, où des combats se succédaient sans relâche. L’écolier suivait, avec une attention soutenue, la série d’événements qui se déroulaient devant lui ; mais tout à coup il se lève, il s’agite et, malgré les efforts de sa mère, il interpelle, en termes à peine polis, un personnage qui venait d’entrer en scène. Ce personnage était le général des troupes auxquelles le jeune Carnot s’intéressait ; par ses cris, l’enfant avertissait le chef inhabile que l’artillerie était mal placée, que les canonniers, vus à découvert, ne pouvaient manquer d’être tués par les premiers coups de fusil tirés du rempart de la forteresse qu’on allait attaquer ; qu’en établissant au contraire, la batterie derrière certain rocher qu’il désignait de la voix et du geste, les soldats seraient beaucoup moins exposés. Les acteurs interdits ne savaient que faire ; madame Carnot était désolée du désordre que son fils occasionnait ; la salle riait aux éclats ; chacun cherchait dans sa tête l’explication d’une espièglerie si peu ordinaire ; et la prétendue espièglerie n’était autre chose que la révélation d’une haute intelligence militaire, le premier symptôme de cet esprit supérieur qui, dédaignant les routes battues, créait quelques années plus tard une nouvelle tactique ; et proposait de remplacer les fortifications si artistement, si ingénieusement combinées de Vauban, par un tout autre système.
De douze à quinze ans, Carnot suivit les cours du collège d’Autun. Il s’y fit remarquer par une tournure d’esprit vive, originale, et par une rare intelligence. Ensuite il entra au petit séminaire de la même ville. À seize ans, Carnot avait achevé sa philosophie. La fermeté que nous trouverons en lui, dans le cours de la plus orageuse carrière, était déjà alors le trait dominant de son caractère. Les timides professeurs du séminaire d’Autun en firent la pénible expérience, le jour où leur écolier devait soutenir sa thèse.
Cette cérémonie se passait toujours en public. D’après des règlements dont la libéralité semblerait aujourd’hui excessive à nos autorités universitaires, chaque auditeur avait le droit de faire des objections. La critique pouvait s’exercer également sur le fond et sur la forme. L’amour-propre du maître courait donc autant de risques que celui de l’élève, et la réputation d’un grand établissement se trouvait, de cette manière, à la merci d’un jeune étourdi. De là l’habitude de lancer les concurrents dans l’arène, escortés d’un mentor qui venait au secours de leur mémoire infidèle, qui, par un mot dit à propos, les ramenait dans la bonne voie dès qu’ils commençaient à s’en écarter, qui souvent même était entraîné à combattre pour son propre compte. Suivant ces us et coutumes, le corps enseignant du séminaire d’Autun se dirigeait déjà vers la salle des exercices ou un public nombreux était assemblé, lorsque le jeune Carnot signifia qu’il entendait monter seul en chaire ; qu’il ne voulait pas être accompagné d’un souffleur ; qu’il ne tenait aucunement au rôle qu’on lui avait assigné, et qu’il le jouerait seul ou ne le jouerait pas du tout. Cette résolution fut tour à tour combattue par la prière et par la menace, mais inutilement : il fallut bon gré, mal gré, se soumettre au caprice, sans antécédents, de l’écolier. Au reste, le plus éclatant succès le justifia bientôt, même aux yeux des professeurs irrités. Un incident assez étrange devait signaler la séance ; une dame, la femme d’un docteur en médecine, devint l’adversaire le plus redoutable du jeune rhétoricien : elle argumenta contre lui, en latin, avec une puissance de dialectique, avec une facilité, une grâce, une élégance d’expressions dont Carnot et l’auditoire furent d’autant plus étonnés, qu’aucune indiscrétion, jusque-là, n’avait même fait soupçonner que madame l’Homme eût porté ses lectures plus loin que la Cuisinière bourgeoise, l’Almanach de Liége et le Petit Paroissien.
Carnot s’était tellement pénétré, je ne dis pas seulement du principe religieux, mais encore, ce qui n’est pas la même chose, des minutieuses pratiques de dévotion scrupuleusement suivies au petit séminaire d’Autun, que plusieurs de ses parents eurent un moment la pensée de le faire entrer dans les ordres. Ils étaient fortifiés dans cette idée par le souvenir d’un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques dont cette honorable famille pouvait se glorifier, et parmi lesquels figuraient des chanoines, des vicaires généraux du diocèse de Châlon, des docteurs en Sorbonne et un abbé de Cîteaux. La carrière du génie militaire prévalut cependant, et le jeune Carnot fut envoyé à Paris dans une école spéciale où il devait se préparer aux examens. Les camarades qu’il trouva dans cet établissement n’avaient certainement pas été élevés au séminaire ; car la piété profonde du nouvel écolier, et dont au reste il se serait bien gardé de faire mystère, devint le sujet de leurs continuels sarcasmes. Des sarcasmes ne sont pas des raisons : Carnot n’en fut donc point ébranlé ; mais il sentit le besoin de mûrir, par la réflexion et l’étude, des idées, des sentiments auxquels son âme candide et pure s’était jusque-là abandonnée avec charme et sans nulle défiance. La théologie devint ainsi, pendant quelques mois, l’unique occupation d’un apprenti-officier. Personne aujourd’hui ne pourrait dire quel fut l’effet de ces méditations ; car, à toutes les époques de sa vie, Carnot évitait soigneusement, même dans l’intimité du foyer domestique, les discussions, je dirai plus, les simples entretiens relatifs à la religion. Nous savons seulement qu’il professait des principes adoptés aujourd’hui par tous les esprits honnêtes et éclairés. « La tolérance universelle, » disait-il, lorsque, proscrit et errant sur une terre étrangère, il avait à repousser les traits acérés de la calomnie, « la tolérance universelle, voilà le dogme dont je fais hautement profession… J’abhorre le fanatisme, et je crois que le fanatisme de l’irréligion, mis à la mode par les Marat et les père Duchêne, est le plus funeste de tous. Il ne faut pas tuer les hommes pour les forcer à croire ; il ne faut pas les tuer pour les empêcher de croire ; compatissons aux faiblesses d’autrui, puisque chacun a les siennes, et laissons les préjugés s’user par le temps, quand on ne peut pas les guérir par la raison. »
Après la théologie, les études scientifiques, celles surtout de la géométrie et de l’algèbre, eurent leur tour, et comme à Nolay, comme à Autun, les succès furent rapides et éclatants. M. de Longpré, directeur de l’École préparatoire, connaissait d’Alembert. L’illustre géomètre ne dédaignait pas d’aller, parmi de très-jeunes écoliers, encourager de son suffrage le mérite naissant. Dans une de ses visites, il distingua particulièrement Carnot, et lui adressa de flatteuses, de prophétiques paroles, que notre confrère répétait avec émotion, même aux époques où la fortune l’avait rendu un des arbitres des destinées de l’Europe.
Ne serait-ce pas ici, Messieurs, le lieu de regretter que, dans notre société, telle qu’un demi-siècle de révolutions l’a faite, les relations personnelles qui jadis entre les professeurs et les élèves d’élite des grandes écoles aient totalement disparu, qu’elles soient même, en quelque sorte, devenues impossibles ? L’instant marqué par les programmes voit aujourd’hui arriver des savants, des littérateurs illustres, dans de spacieux amphithéâtres. La foule les y attend. Pendant des heures entières, tout ce que la science, tout ce que les lettres offrent de profond, de subtil, de nouveau, est développé avec méthode, avec clarté, avec éloquence ; mais la leçon finie, le professeur se retire, sans même savoir les noms de ceux qui l’ont écouté. Cependant, au milieu d’un semblable auditoire (je me bornerai, Messieurs, à une seule citation), Fourcroy trouvait, dans un jeune garçon apothicaire venu furtivement pour l’entendre, le collaborateur dévoué, exact, infatigable, ingénieux, qu’à ces traits-là chacun de vous a déjà nommé : il découvrait Vauquelin !
Texte entier
Lazare-Nicolas-Marguerite Carnot naquit à Nolay (Côte-d’Or), dans cet ancien duché de Bourgogne qui déjà avait été le berceau de trois des plus grandes illustrations dont les académies puissent se glorifier : Bossuet, Vauban, Buffon. Son père était avocat et exerçait cette noble profession avec beaucoup de talent (ce qui n’est pas rare), avec un très-grand désintéressement (ce qui, dit-on, est un peu moins commun). L’avocat Claude-Abraham Carnot avait dix-huit enfants : ainsi, d’après le vieil adage qui promet la prospérité aux familles nombreuses, il dut compter sur un avenir heureux pour chacun de ses enfants. En effet, à une certaine époque, il eût pu voir, dans cette nombreuse lignée, deux lieutenants généraux des armées françaises ; un conseiller à la cour de cassation ; un procureur général de cour royale ; la directrice de l’hospice de Nolay ; un magistrat municipal fort estimé pendant qu’il administrait sa commune, plus estimé encore, s’il est possible, lorsque après vingt-trois années d’exercice il se fut soumis à une destitution brutale, plutôt que de manquer à son devoir. Il faut dire que en père tendre et prévoyant, l’avocat de Nolay ne s’était pas fié sans réserve à la puissance du proverbe et qu’il présida toujours personnellement à la première éducation de ses fils. Lazare Carnot, le sujet de cette Biographie, ne quitta même le toit paternel que pour aller, comme on disait alors, faire sa rhétorique et sa philosophie.
L’enfance des hommes privilégiés qui, à des titres divers, ont joué un rôle éclatant sur la scène du monde, a de tout temps fixé l’attention de tous les biographes. Le connais-toi toi-même ! d’un ancien philosophe serait interprété, d’une façon par trop mesquine, si on se bornait à n’y voir qu’un conseil de prudence ; la maxime est susceptible d’une interprétation plus juste et plus large : elle nous présente, je crois, l’espèce humaine, envisagée dans son ensemble, comme le plus important sujet d’étude qu’en puisse se proposer. Ainsi, Messieurs, recherchons avec soin de quelle manière s’annoncent, naissent et grandissent ces intelligences extraordinaires qui, après leur entier développement, doivent se frayer des routes inconnues. Ces traits caractéristiques méritent d’être recueillis avec d’autant plus d’intérêt, qu’ils deviendront chaque jour plus rares. Dans nos écoles modernes, taillées, du nord au midi, de l’est à l’ouest, exactement sur le même patron ; soumises à des règles communes, à une discipline uniforme ; où les enfants d’ailleurs arrivent à l’âge de neuf à dix ans pour n’en sortir qu’à dix-huit ou vingt, les individualités s’effacent, disparaissent ou se couvrent d’un masque de convention. L’agronome se garde bien d’aller dans une serre chaude, quand il veut connaître la taille, la forme, le port de ces admirables plantes qui sont l’ornement des forêts séculaires. Ce n’est pas non plus dans nos régiments qu’on pourrait espérer de retrouver les vrais types des paysans bretons, normands, lorrains ou francs-comtois. Nos écoles-régiments (qu’on me passe l’expression) ne dérouteraient pas moins les moralistes. Là, il s’établit une sorte de moyenne autour de laquelle, avec de très-légers écarts, toute la jeunesse va aujourd’hui se grouper. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Dieu me garde d’aborder ici une semblable question ; je dis seulement que c’est un fait, et ce fait expliquera pourquoi j’ai recueilli diverses particularités de l’enfance de notre confrère qui, sans cela, auraient pu sembler trop minutieuses.
Carnot n’avait encore que dix ans lorsque sa mère, dans un voyage à Dijon, l’emmena avec elle et, pour le récompenser de la docilité réfléchie qu’il montrait en toute circonstance, le conduisit au spectacle. On donnait ce jour-là une pièce où des évolutions de troupes, où des combats se succédaient sans relâche. L’écolier suivait, avec une attention soutenue, la série d’événements qui se déroulaient devant lui ; mais tout à coup il se lève, il s’agite et, malgré les efforts de sa mère, il interpelle, en termes à peine polis, un personnage qui venait d’entrer en scène. Ce personnage était le général des troupes auxquelles le jeune Carnot s’intéressait ; par ses cris, l’enfant avertissait le chef inhabile que l’artillerie était mal placée, que les canonniers, vus à découvert, ne pouvaient manquer d’être tués par les premiers coups de fusil tirés du rempart de la forteresse qu’on allait attaquer ; qu’en établissant au contraire, la batterie derrière certain rocher qu’il désignait de la voix et du geste, les soldats seraient beaucoup moins exposés. Les acteurs interdits ne savaient que faire ; madame Carnot était désolée du désordre que son fils occasionnait ; la salle riait aux éclats ; chacun cherchait dans sa tête l’explication d’une espièglerie si peu ordinaire ; et la prétendue espièglerie n’était autre chose que la révélation d’une haute intelligence militaire, le premier symptôme de cet esprit supérieur qui, dédaignant les routes battues, créait quelques années plus tard une nouvelle tactique ; et proposait de remplacer les fortifications si artistement, si ingénieusement combinées de Vauban, par un tout autre système.
De douze à quinze ans, Carnot suivit les cours du collège d’Autun. Il s’y fit remarquer par une tournure d’esprit vive, originale, et par une rare intelligence. Ensuite il entra au petit séminaire de la même ville. À seize ans, Carnot avait achevé sa philosophie. La fermeté que nous trouverons en lui, dans le cours de la plus orageuse carrière, était déjà alors le trait dominant de son caractère. Les timides professeurs du séminaire d’Autun en firent la pénible expérience, le jour où leur écolier devait soutenir sa thèse.
Cette cérémonie se passait toujours en public. D’après des règlements dont la libéralité semblerait aujourd’hui excessive à nos autorités universitaires, chaque auditeur avait le droit de faire des objections. La critique pouvait s’exercer également sur le fond et sur la forme. L’amour-propre du maître courait donc autant de risques que celui de l’élève, et la réputation d’un grand établissement se trouvait, de cette manière, à la merci d’un jeune étourdi. De là l’habitude de lancer les concurrents dans l’arène, escortés d’un mentor qui venait au secours de leur mémoire infidèle, qui, par un mot dit à propos, les ramenait dans la bonne voie dès qu’ils commençaient à s’en écarter, qui souvent même était entraîné à combattre pour son propre compte. Suivant ces us et coutumes, le corps enseignant du séminaire d’Autun se dirigeait déjà vers la salle des exercices ou un public nombreux était assemblé, lorsque le jeune Carnot signifia qu’il entendait monter seul en chaire ; qu’il ne voulait pas être accompagné d’un souffleur ; qu’il ne tenait aucunement au rôle qu’on lui avait assigné, et qu’il le jouerait seul ou ne le jouerait pas du tout. Cette résolution fut tour à tour combattue par la prière et par la menace, mais inutilement : il fallut bon gré, mal gré, se soumettre au caprice, sans antécédents, de l’écolier. Au reste, le plus éclatant succès le justifia bientôt, même aux yeux des professeurs irrités. Un incident assez étrange devait signaler la séance ; une dame, la femme d’un docteur en médecine, devint l’adversaire le plus redoutable du jeune rhétoricien : elle argumenta contre lui, en latin, avec une puissance de dialectique, avec une facilité, une grâce, une élégance d’expressions dont Carnot et l’auditoire furent d’autant plus étonnés, qu’aucune indiscrétion, jusque-là, n’avait même fait soupçonner que madame l’Homme eût porté ses lectures plus loin que la Cuisinière bourgeoise, l’Almanach de Liége et le Petit Paroissien.
Carnot s’était tellement pénétré, je ne dis pas seulement du principe religieux, mais encore, ce qui n’est pas la même chose, des minutieuses pratiques de dévotion scrupuleusement suivies au petit séminaire d’Autun, que plusieurs de ses parents eurent un moment la pensée de le faire entrer dans les ordres. Ils étaient fortifiés dans cette idée par le souvenir d’un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques dont cette honorable famille pouvait se glorifier, et parmi lesquels figuraient des chanoines, des vicaires généraux du diocèse de Châlon, des docteurs en Sorbonne et un abbé de Cîteaux. La carrière du génie militaire prévalut cependant, et le jeune Carnot fut envoyé à Paris dans une école spéciale où il devait se préparer aux examens. Les camarades qu’il trouva dans cet établissement n’avaient certainement pas été élevés au séminaire ; car la piété profonde du nouvel écolier, et dont au reste il se serait bien gardé de faire mystère, devint le sujet de leurs continuels sarcasmes. Des sarcasmes ne sont pas des raisons : Carnot n’en fut donc point ébranlé ; mais il sentit le besoin de mûrir, par la réflexion et l’étude, des idées, des sentiments auxquels son âme candide et pure s’était jusque-là abandonnée avec charme et sans nulle défiance. La théologie devint ainsi, pendant quelques mois, l’unique occupation d’un apprenti-officier. Personne aujourd’hui ne pourrait dire quel fut l’effet de ces méditations ; car, à toutes les époques de sa vie, Carnot évitait soigneusement, même dans l’intimité du foyer domestique, les discussions, je dirai plus, les simples entretiens relatifs à la religion. Nous savons seulement qu’il professait des principes adoptés aujourd’hui par tous les esprits honnêtes et éclairés. « La tolérance universelle, » disait-il, lorsque, proscrit et errant sur une terre étrangère, il avait à repousser les traits acérés de la calomnie, « la tolérance universelle, voilà le dogme dont je fais hautement profession… J’abhorre le fanatisme, et je crois que le fanatisme de l’irréligion, mis à la mode par les Marat et les père Duchêne, est le plus funeste de tous. Il ne faut pas tuer les hommes pour les forcer à croire ; il ne faut pas les tuer pour les empêcher de croire ; compatissons aux faiblesses d’autrui, puisque chacun a les siennes, et laissons les préjugés s’user par le temps, quand on ne peut pas les guérir par la raison. »
Après la théologie, les études scientifiques, celles surtout de la géométrie et de l’algèbre, eurent leur tour, et comme à Nolay, comme à Autun, les succès furent rapides et éclatants. M. de Longpré, directeur de l’École préparatoire, connaissait d’Alembert. L’illustre géomètre ne dédaignait pas d’aller, parmi de très-jeunes écoliers, encourager de son suffrage le mérite naissant. Dans une de ses visites, il distingua particulièrement Carnot, et lui adressa de flatteuses, de prophétiques paroles, que notre confrère répétait avec émotion, même aux époques où la fortune l’avait rendu un des arbitres des destinées de l’Europe.
Ne serait-ce pas ici, Messieurs, le lieu de regretter que, dans notre société, telle qu’un demi-siècle de révolutions l’a faite, les relations personnelles qui jadis entre les professeurs et les élèves d’élite des grandes écoles aient totalement disparu, qu’elles soient même, en quelque sorte, devenues impossibles ? L’instant marqué par les programmes voit aujourd’hui arriver des savants, des littérateurs illustres, dans de spacieux amphithéâtres. La foule les y attend. Pendant des heures entières, tout ce que la science, tout ce que les lettres offrent de profond, de subtil, de nouveau, est développé avec méthode, avec clarté, avec éloquence ; mais la leçon finie, le professeur se retire, sans même savoir les noms de ceux qui l’ont écouté. Cependant, au milieu d’un semblable auditoire (je me bornerai, Messieurs, à une seule citation), Fourcroy trouvait, dans un jeune garçon apothicaire venu furtivement pour l’entendre, le collaborateur dévoué, exact, infatigable, ingénieux, qu’à ces traits-là chacun de vous a déjà nommé : il découvrait Vauquelin !
Lorsque Carnot quitta l’établissement de M. de Longpré, l’ordonnance en vertu de laquelle un généalogiste concourait avec un géomètre à l’examen des futurs officiers du génie n’était pas en vigueur. En 1771, tout Français pouvait encore, sans montrer de parchemins, être admis à l’École de Mézières, à la condition toutefois que ses père et mère n’eussent pas tenté d’enrichir leur famille et leur pays par le commerce ou par un travail manuel. Le jeune aspirant montra, devant l’examinateur Bossut, des connaissances mathématiques peu communes. Son père, suivant les tristes exigences de l’époque, prouva de son côté que jamais un de ses navires n’avait été en de lointains pays échanger les fruits du sol français, de l’industrie française contre des productions réservées par la nature à d’autres climats ; que ses mains n’avaient point combiné les caractères mobiles de Gutenberg, fût-ce même pour reproduire la Bible ou l’Évangile ; qu’il n’avait personnellement concouru à l’exécution d’aucun de ces instruments admirables qui mesurent le temps ou sondent les profondeurs de l’espace.
Après la preuve légale de tous ces mérites négatifs, le jeune Carnot fut déclaré d’assez bonne maison pour porter l’épaulette, et il reçut, sans retard, celle de lieutenant en second.
Décoré de cette épaulette tant désirée, Carnot, âgé alors de dix-huit ans, se rendit à l’École du génie. Là, sous les auspices de Monge, il cultiva sans doute la géométrie descriptive et les sciences physiques avec ses succès habituels ; mais, il faut l’avouer, nous en sommes réduits sur ce point à de simples conjectures ; car, en poussant à l’extrême le désir naturel de dérober aux étrangers la connaissance, alors peu répandue, de l’art d’élever et de détruire les fortifications, on avait fait de la célèbre École de Mézières une sorte de conclave dont nul profane ne pénétrait jamais les secrets.
Le 12 janvier 1773, Carnot, devenu lieutenant en premier, fut envoyé à Calais. Les travaux d’une place où les oscillations périodiques de l’Océan ajoutent une condition nouvelle et importante aux données, déjà très-compliquées par elles-mêmes, du problème de la fortification, intéressèrent vivement le jeune officier. Il franchit ainsi, sans encombre, le passage ordinairement si pénible des théories savantes à une pratique fastidieuse, des brillantes illusions dont on se berce dans les écoles aux tristes réalités de la vie.
Le Mémorial de Sainte-Hélène dit que, dans sa jeunesse, « Carnot passait parmi ses camarades pour un original. » Cette qualification, Napoléon l’avait empruntée à Carnot lui-même ; je la trouve dans la réponse à Bailleul, mais expliquée, mais commentée, mais dépouillée de ce vague qui permet de la considérer à volonté comme un compliment ou comme une injure. Carnot à vingt ans était, pour les officiers de la garnison de Calais, un original ou un philosophe (de ces deux mots l’un valait l’autre), parce qu’il ne s’associait ni à leur turbulence, ni à aucune de leurs fredaines ; parce qu’il vivait dans les bibliothèques plus qu’au café ; parce qu’il lisait Thucydide, Polybe, César, de préférence aux ouvrages licencieux de l’époque ; parce que, s’il avait d’intimes relations avec le commandant général de la Picardie, le prince de Croy, c’était non pour obtenir des permissions, des allégements de service, mais pour l’aider dans des recherches délicates, pour travailler à des cartes de l’hémisphère sud, où devaient figurer les dernières découvertes des navigateurs. Carnot, cependant, n’était rien moins qu’un censeur morose. Sévère envers lui-même, il avait pour les autres un fonds d’indulgence inépuisable. Ses moments de loisir ou de délassement, il les employait à composer de petits vers, empreints toujours d’une gaieté douce et de bonne compagnie. Citer des chansons dans la biographie d’un géomètre, c’eût été certainement une nouveauté ; ce faible mérite, tout à ma portée, a failli me séduire ; un peu de réflexion m’y a fait renoncer. Depuis qu’un grand poëte a mis, chez nous, son cachet immortel sur ce genre de composition, une chanson ne doit plus être citée à la légère.
La première communication directe entre Carnot et l’Académie des sciences (ce fait sera une nouveauté pour tout le monde) fut amenée par un problème qui non-seulement n’a pas encore été résolu, mais dont la solution paraît impossible à beaucoup de physiciens : le problème de la direction des aérostats.
Les découvertes scientifiques, celles même dont les hommes pouvaient espérer le plus d’avantage, les découvertes, par exemple, de la boussole et de la machine à vapeur, furent reçues, à leur apparition, avec une dédaigneuse indifférence. Les événements politiques, les hauts faits militaires, jouissent exclusivement du privilége d’émouvoir la masse du public. Il y a eu, cependant, deux exceptions à cette règle. Sur cette seule indication, chacun de vous a déjà nommé l’Amérique et les aérostats, Christophe Colomb et Montgolfier. Les découvertes de ces deux hommes de génie, si différentes, jusqu’ici, dans leurs résultats, eurent, en naissant, des fortunes pareilles. Recueillez, en effet, dans la Historia del Almirante, les marques de l’enthousiasme général que la découverte de quelques îles excita chez l’Andalous, le Catalan, l’Aragonais, le Castillan ; lisez le récit des honneurs inouïs qu’on s’empressait de rendre, depuis les plus grandes villes jusqu’aux plus petits hameaux, non-seulement au chef de l’entreprise, mais encore aux simples matelots des caravelles la Santa-Maria, la Pinta et la Niña, qui les premières touchèrent les rives occidentales de l’Atlantique, et dispensez-vous ensuite de chercher dans les écrits de l’époque quelle sensation les aérostats produisirent parmi nos compatriotes : les processions de Séville et de Barcelone sont l’image fidèle des fêtes de Lyon et de Paris. En 1783, comme deux siècles auparavant, les imaginations exaltées n’eurent garde de se renfermer dans les limites des faits et des probabilités. Là, il n’était pas d’Espagnols qui, sur les traces de Colomb, ne voulût, lui aussi, aller fouler de ses pieds des contrées où, dans l’espace de quelques jours, il devait recueillir autant d’or et de pierreries qu’en possédaient jadis les plus riches potentats. En France, chacun, suivant la direction habituelle de ses idées, faisait une application différente mais séduisante de la nouvelle faculté, j’ai presque dit des nouveaux organes, que l’homme venait de recevoir des mains de . Le physicien, transporté dans la région des météores, prenant la nature sur le fait, pénétrait enfin, d’un seul regard, le mystère de la formation de la foudre, de la neige, de la grêle. Le géographe, profitant d’un vent favorable, allait explorer, sans danger comme sans fatigue, et ces zones polaires que des glaces amoncelées depuis des siècles semblent vouloir dérober pour toujours à notre curiosité, et ces contrées centrales de l’Afrique, de la Nouvelle-Hollande, de Java, de Sumatra, de Bornéo, non moins défendues contre nos entreprises par un climat dévorant que par les animaux et les peuplades féroces qu’elles nourrissent. Certains généraux croyaient se livrer à un travail urgent en étudiant les systèmes de fortification d’artillerie qu’il conviendrait d’opposer à des ennemis voyageant en ballon ; d’autres élaboraient de nouveaux principes de tactique applicables à des batailles aériennes. De tels projets, qu’on dirait empruntés à l’Arioste, semblaient assurément devoir satisfaire les esprits les plus aventureux, les plus enthousiastes ; il n’en fut pas ainsi, cependant. La découverte des aérostats, malgré le brillant cortége dont chacun l’entourait à l’envi, ne parut que l’avant-coureur de découvertes plus grandes encore : rien désormais ne devait être impossible à qui venait de conquérir l’atmosphère ; cette pensée se reproduit sans cesse ; elle revêt toutes les formes ; la jeunesse s’en empare avec bonheur ; la vieillesse en fait le texte de mille regrets amers. Voyez la maréchale de Villeroi : octogénaire et malade, on la conduit presque de force à une des fenêtres des Tuileries, car elle ne croit pas aux ballons ; le ballon toutefois se détache de ses amarres ; notre confrère Charles, assis dans la nacelle, salue gaiement le public, et s’élance ensuite majestueusement dans les airs. Oh ! pour le coup, passant, et sans transition, de la plus complète incrédulité à une confiance sans bornes dans la puissance de l’esprit humain, la vieille maréchale tombe à genoux, et, les yeux baignés de larmes, laisse échapper ces tristes paroles : « Oui, c’est décidé, maintenant, c’est certain ; ils trouveront le secret de ne plus mourir, « et ce sera quand je serai morte ! »
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The end
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