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ANDROMÈDE
TRAGÉDIE
1650
Notice
NOTICE.
Les reproches et les invectives dont les pamphlétaires de la Fronde poursuivaient Mazarin à cause de son goût pour les pièces à grand spectacle et des prodigalités auxquelles cette passion l’entraînait, sont un des lieux communs qui reparaissent le plus souvent dans leurs écrits.
« Qui ne sait, lit-on dans la Lettre d’un religieux envoyée à Monseigneur le prince de Condé, ce que coûtent à la France les comédiens chanteurs qu’il a fait venir d’Italie ? »
s’écrie l’auteur de la pièce intitulée le Passe-port et l’Adieu de Mazarin.
Dans le Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui déclarée en une lettre qu’il écrit à un sien confident pour se purger de l’arrêt du Parlement, le Cardinal est censé se proposer de répondre, comme on va le voir, à la question qu’il prévoit au sujet de ces folles dépenses :
« Interrogatoire. Si je n’ai pas diverti le fonds des finances du Roi et employé plus d’argent aux machines de théâtres et ballets qu’à celles de la guerre ?
« Réponse. Que ce fait ne consiste qu’en interprétation, et que ces profusions ne me seront pas imputées à crime, quand on saura qu’il ne coûtoit chose quelconque au Roi des ballets et des comédies qui lui ont donné tant de plaisir, parce que les avances se prenoient véritablement dans les coffres de Sa Majesté ; mais ayant eu soin de les faire représenter au public après que le Roi et sa cour y avoient pris leur satisfaction, je retirois par mes gens beaucoup plus que les avances n’avoient coûté : ce que j’employois aux récompenses que la Reine me permettoit de prendre pour mes services, dont les finances de Sa Majesté se trouvoient d’autant déchargées. »
Ces reproches s’appliquent principalement à
Non content du « superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait bâtir, » Mazarin l’avait fait « rompre en partie pour donner place aux immenses machines de cette ennuyeuse comédie. »
L’opéra d’Orphée avait été représenté au carnaval de 1647. Renaudot en fait un pompeux éloge dans l’Extraordinaire de la Gazette du 8 mars intitulé : La représentation naguères faite devant Leurs Majestés dans le Palais-Royal de la tragi-comédie d’Orphée, en musique et vers italiens. Avec les merveilleux changements de Théâtre, les machines et autres inventions jusques à présent inconnues en France.
Le journaliste officiel s’efforce de prouver qu’un tel spectacle est indispensable à la gloire de la nation : « La France, dit-il, sembloit avoir élevé en nos jours la dignité du théâtre au dernier point, ayant fait honte à l’antiquité par la force et la beauté de ses vers, et par la grâce et la naïveté de ses acteurs ; mais il faut confesser qu’elle se laissoit vaincre à la pompe et décoration des scènes étrangères. Il n’étoit pas raisonnable que cet État, qui ne le cède en rien aux autres, leur fût inférieur en ce regard. Il peut aujourd’hui se vanter à juste titre qu’il ne l’emporte pas moins au-dessus de toutes les autres nations aux exercices de la paix qu’en ceux de la guerre. »
Renaudot s’attache surtout à établir que la pièce a paru parfaitement intelligible et n’a causé aucun ennui ; mais son insistance même prouve que rien ne devait être plus contestable. « Voilà…, dit-il, le fidèle rapport de ce qui s’est passé en cette action, mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet animé par l’organe de ses acteurs et par leurs gestes, qui l’exprimoient si parfaitement qu’ils se pouvoient faire entendre à ceux qui n’avoient aucune connoissance de leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d’attention qu’encore que Sa Majesté l’eût déjà vue deux fois, elle y voulut encore assister cette troisième, n’ayant donné aucun témoignage de s’y ennuyer, bien qu’elle dût être fatiguée du bal du jour précédent. »
Si en voyant pour la troisième fois un ouvrage de ce genre le Roi ne bâilla pas par trop fort, car c’est là en fin de compte ce que semblent signifier les euphémismes de Renaudot, cela était dû sans doute à la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines très-belles ; mais on eût souhaité un poëme plus intéressant. On songea à en commander un à Corneille, et l’on se mit en mesure de tout disposer pour le carnaval de 1648 ; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez gravement atteint de la petite vérole et Vincent de Paul profita de cette circonstance pour tâcher de faire perdre à la Reine le goût des amusements profanes. C’est un contemporain qui nous l’apprend en ces termes, dans une lettre du 20 décembre 1647 :
« On préparoit force machines au palais Cardinal pour représenter à ce carnaval une comédie en musique dont a fait les paroles. Il avoit pris Andromède pour sujet, et je crois qu’il l’eût mieux traité à notre mode que les Italiens ; mais depuis la guérison du Roi, a dégoûté la Reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé. »
Ce témoignage est corroboré et complété par celui de Dubuisson Aubenay, qui y ajoute des détails plus précis : « L’af- faire de la comédie françoise d’Andromède, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l’avancement de laquelle le sieur Corneille avoit reçu deux mille quatre cents livres, et le sieur Torelli, gouverneur des machines de la pièce d’Orphée, ajustandes (sic) à celle-ci, plus de douze mille livres, a été derechef rompue ou intermise, après avoir été naguère remise sus. » Un peu plus loin, vers le 21 janvier, on trouve encore sur le même sujet quelques renseignements nouveaux : « La comédie d’Orphée et Eurydice, jouée au Palais-Royal tout l’hiver passé, avec machines, se fait françoise par le sieur Corneille, qui, pour cela, a reçu deux mille quatre cents livres d’avance, et Torelli, conducteur des machines, plus de treize à quatorze mille livres pour les raccommoder. La maladie du Roi survenant a rompu tout le dessein qui en est demeuré d’en par là (sic). Mais les petits comédiens du Marais ont joué la pièce d’Andromède et Persée la délivrant, un mois ou plus à présent expirant, avec machines imitées de celles de d’Orphée des Italiens. »
Cette dernière phrase, assez obscure, ne paraît toutefois pouvoir en aucune manière s’appliquer à l’Andromède de Corneille. Il est probable que les comédiens du Marais, espérant profiter de l’intérêt qu’avait excité l’annonce du nouvel ouvrage, en demandèrent un sur le même sujet à quelque autre auteur. C’est ce qui arrive encore de notre temps, et ce genre de spéculation réussit presque toujours.
Au carnaval de l’année suivante, il n’était guère question d’opéra. Mazarin avait bien d’autres affaires : on était au plus fort de la Fronde ; le Roi avait quitté Paris, les théâtres étaient fermés, les comédiens sous les armes.
Une curieuse mazarinade intitulée : Imprécation comique, ou la plainte des comédiens sur la guerre passée, contient à ce sujet des détails intéressants et peu connus. Le poëte burlesque nous apprend d’abord en son style que les pièces manquaient aux acteurs :
Il nous peint ensuite le triste état des comédiens, dont une autre mazarinade, que nous avons eu occasion de citer, nous a déjà instruits.
Encore faut-il bien remarquer que ces « quatre ou cinq mois » ne s’appliquent qu’à la plus extrême misère des comédiens, qui depuis longtemps déjà ne jouaient pas ; car on lit à la fin de la même pièce :
Ceux qui formaient d’ordinaire le public des théâtres, loin, dit l’orateur des comédiens,
Ce n’est pas la seule pièce de ce temps qui nous montre Jodelet, le Cliton du Menteur, déployant dans ces troubles une vaillance dont il n’avait pas eu occasion de donner l’idée sur le théâtre ; il s’était fait, à ce qu’il paraît, le capitaine des comédiens :
Enfin le 18 août le Roi revint à Paris ; une tranquillité momentanée s’établit, les théâtres se rouvrirent :
Deux mois à peine après la rentrée du Roi, le 12 d’octobre 1649, Corneille obtint un privilége de cinq années pour le Dessein d’Andromède, c’est-à-dire le libretto de la pièce promise depuis si longtemps.
Ces desseins étaient rédigés par les auteurs pour faciliter l’intelligence de leurs ouvrages ; on les vendait sans doute au théâtre, et même, lorsque la représentation avait lieu à la cour ou chez quelque riche particulier, on les donnait aux personnages de distinction. La première entrée du divertissement qui suit le Bourgeois gentilhomme nous fait assister à une distribution de ce genre ; un des personnages s’écrie :
On peut voir du reste à la fin du Dessein d’Andromède, signalé par nous à l’attention des curieux en 1861, et publié pour la première fois dans la présente édition, les motifs qui ont porté Corneille à faire paraître cet opuscule, aujourd’hui si rare.
Nous trouvons enfin le compte rendu de la pièce dans un Extraordinaire de la Gazette de 1650 ; mais cette analyse fort étendue, que nous reproduisons plus loin, n’indique pas le jour de la première représentation. Toutefois, comme elle est datée du 18 février, que Renaudot y dit qu’il a assisté à ce spectacle « il y a trois jours, » qu’il parle de personnes qui ont vu jouer l’ouvrage dix ou douze fois, et qu’il ajoute : « Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d’où nous les attendons de jour à autre, leur bonté l’a voulu communiquer à ses peuples, » et comme enfin nous voyons par un autre numéro de la Gazette que le Roi était parti de Paris le 1 février, il paraît certain qu’Andromède a été jouée pour la première fois dans le courant de janvier 1650. C’est, comme nous l’avons raconté, pendant ce voyage du Roi en Normandie que Corneille fut nommé procureur des états de cette province, en remplacement du sieur Baudry, créature du duc de Longueville. Le 11 février, la cour revint à Paris, et s’empressa de retourner le 26 applaudir Andromède. Dubuisson Aubenay le remarque dans son Journal en février 1650 : « Samedi, 26… Le soir, Leurs Majestés vont voir la comédie d’Andromède, jouée avec machines très-belles dans la salle du Petit-Bourbon. »
On a cru longtemps que Boesset, nommé à tort Boissette par Voltaire, était l’auteur de la musique d’Andromède. C’est une erreur : ce compositeur si vanté n’est autre que le poëte burlesque d’Assoucy. Dans un fragment de recueil paginé 91 à 130, qui vient à la suite d’un exemplaire de ses Rimes redoublées, que possède la bibliothèque de l’Arsenal, et qui, oublié longtemps, a été, il y a peu d’années, remis en lumière par Lacroix, il dit en propres termes : « C’est moi qui ai donné l’âme au vers d’Andromède de . » M. Édouard Fournier, qui cite à son tour ce passage dans ses Notes sur la vie de Corneille, en rapproche avec beaucoup d’à-propos un sonnet adressé par Corneille à d’Assoucy pour être placé en tête de son Ovide en belle humeur, publié en 1650, l’année même où ils faisaient représenter leur Andromède. Ce sonnet, qui prouve leur intimité passagère, se trouvera à sa date parmi les Poésies diverses de notre édition.
Dans une pièce de ce genre, le véritable auteur n’est ni le poëte, ni le musicien : c’est le machiniste. Aussi les contemporains ne tarissent-ils pas sur les merveilles dont Torelli a enrichi cet ouvrage. Nous n’avons pas du reste à insister ici sur ce point ; nous renvoyons le lecteur au Dessein d’Andromède de Corneille, et à la relation fort élogieuse que Renaudot a faite de cet ouvrage dans sa Gazette, suivant notre poëte, « avec beaucoup d’éloquence et de doctrine. » On trouvera ces deux morceaux à la suite de la présente notice. Remarquons seulement qu’on lit dans un article de de Visé, inséré dans le Mercure de juillet 1682, et sur lequel nous aurons tout à l’heure à revenir, que les machines d’Andromède « parurent si belles, aussi bien que les décorations, qu’elles furent gravées en taille-douce. »
Ces planches, de format petit , sont au nombre de six, et représentent chacune des décorations de la pièce au moment où les Dieux apparaissent, et où par conséquent les machines occupent la scène. Elles ont été gravées par Chauveau, et semblent avoir été publiées isolément. Quand on les considère avec attention, on est frappé de la beauté des points de vue, de l’harmonie de l’ensemble, de l’étendue de la perspective ; mais la disposition générale offre une régularité fatigante, qu’on retrouverait tout au plus aujourd’hui dans les théâtres de marionnettes : toutes les coulisses se répètent symétriquement à droite et à gauche, et aboutissent à une toile de fond qui continue à l’infini la perspective. On ne trouve ni dans ces décorations, ni dans aucune de celles de ce temps, rien d’analogue aux ingénieux artifices qui de nos jours permettent aux machinistes et aux décorateurs de varier à l’infini les sites et d’échapper, par la disposition savante des premiers plans, à la monotonie que semble imposer la construction même de la scène. Torelli d’ailleurs se trouvait sans doute gêné par le mécanisme de son invention, qui faisait changer la scène entière en même temps par un système de contre-poids habilement mis en œuvre. Il était difficile de se soustraire à la nécessité d’une construction uniforme pour des décors destinés à se remplacer successivement à l’aide d’un procédé mécanique.
Quoique nous possédions sur cet ouvrage des renseignements forts abondants et provenant de sources très-diverses, nous ne trouvons l’indication d’aucun des acteurs qui y ont joué d’original. Il semble hors de doute que la pièce a dû être représentée par la troupe royale. On a supposé sans preuves qu’elle s’était peut-être adjoint quelques comédiens de l’illustre théâtre ; mais si la troupe de Molière ne prit pas part aux premières représentations d’Andromède, il paraît du moins assuré que plus tard elle représenta cet ouvrage. On trouve dans le catalogue de la Bibliothèque dramatique de , la description d’un exemplaire de l’Andromède , de 1651, qui provenait de la bibliothèque de Pont-de-Vesle, et fut adjugé au prix, alors assez élevé, de cinq cent vingt-neuf francs, à cause des particularités curieuses qu’il présentait. Sur la liste placée en tête de la pièce, Molière, lui-même,
suivant toute apparence, avait écrit en regard du nom de chaque personnage celui de l’acteur qui le représentait. Voici la distribution de rôles que ces renseignements nous font connaître :
Du Parc, Jupiter ; , Junon et Andromède ; de Brie, Neptune ; l’Éguisé, Mercure et un page de Phinée ; Béjart, le Soleil et Timante ; , Vénus, Cymodoce et Aglante ; , Melpomène et Céphalie ; Vauselle, Éole et Ammon ; , Éphyre ; , Cydippe et Lipotrope ; valets, huit Vents ; Dufresne, Céphée ; , Cassiope ; Chasteauneuf, Phinée ; Molière, Persée ; l’Estang, Chœur de peuple.
Le rôle de Phinée était d’abord donné à Molière et celui de Persée à Chasteauneuf, mais cette distribution a été remplacée par celle que nous indiquons. Le nom de Phorbas, qui ne figure pas dans la liste imprimée des personnages, y a été ajouté, et ce rôle a été attribué à , déchargée sans doute de celui de Céphalie, dont le nom a été remplacé à la main dans le courant de l’ouvrage par celui d’Aglante ; dans la dernière scène Jupiter a été substitué à Junon. Ces arrangements ont été sans doute pratiqués par Molière lorsqu’il parcourait la province ; mais il est difficile d’en préciser l’époque.
L’Andromède de Corneille semblait oubliée lorsqu’on joua sur le théâtre de l’Académie royale de musique, le samedi 18 avril 1682, le Persée de Quinault, avec musique de Lully. Le grand concours de monde qu’attirac et ouvrage engagea les comédiens de l’hôtel de Bourgogne, réunis depuis le 25 août 1680 à ceux de la rue Mazarine, à remettre au théâtre la pièce de Corneille. Elle fut jouée avec un grand succès le dimanche 19 juillet 1682. Voici en quels termes de Visé rend compte de la première représentation :
« Les grands applaudissements que reçut cette belle tragédie portèrent les comédiens du Marais à la remettre sur pied après qu’on eut abattu le Petit-Bourbon. Ils réussirent dans cette dépense, qu’ils ont faite trois ou quatre fois, et elle vient d’être renouvelée par la grande troupe avec beaucoup de succès. Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on a représenté le cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n’avoit jamais été vu en France. Il joue admirablement son rôle et fait en l’air tous les mouvements qu’il pourroit faire sur terre. Je sais que l’on voit souvent des chevaux vivants dans les opéras d’Italie ; mais si nous voulons croire ceux qui les ont vus, ils y paroissent liés d’une manière qui ne leur laissant aucune action, produit un effet peu agréable à la vue. »
Les frères Parfait, qui rapportent ce passage du Mercure, ajoutent ici en note : « Une personne qui a vu la représentation de cette remise nous a instruits de la façon dont on s’étoit pris pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière. Un jeûne austère auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit ; et lorsqu’on le faisoit paroître, un gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l’avoine. Ce cheval, pressé par la faim, hennissoit, trépignoit des pieds, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu’on avoit. On ajoute que c’est le sieur Dauvilliers qui joua le rôle de Persée. Ce jeu de théâtre du cheval contribua fort au succès qu’eut alors cette tragédie. Tout le monde s’empressoit de voir les mouvements singuliers de cet animal, qui remplissoit de mieux en mieux ses devoirs. »
Nous lisons dans la Gazette de 1682 :
« Le Dauphin va le 18 août 1682 à la foire Saint-Laurent, et ensuite au faubourg S. Germain, voir représenter la Tragédie d’Andromède, du S Corneille. » De leur côté les frères Parfait complètent ainsi la relation de de Visé : « Andromède fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu’au quatrième jour d’octobre suivant : on la continua le vendredi 22 janvier 1683 jusqu’au 3 février de la même année, jour de la trente-neuvième représentation. La quarantième est du samedi 20 mars, et la quarante-cinquième et dernière, le 4 avril. » Enfin Jolly parle ainsi, dans l’Avertissement de son édition de Corneille, d’une sorte de programme publié pour ces représentations : « Suivant un imprimé (Paris, 1682), les comédiens du Roi, entretenus par Sa Majesté, remirent en 1682 la tragédie d’Andromède sur leur théâtre, rue de Guénégaud ; cette entreprise fut conduite par le sieur Dufort, ingénieur et machiniste des comédiens ; le titre en parle ainsi. fit alors quelques augmentations dans les vers que des comédiens et des comédiennes chantaient ; ils y sont nommés. Cette pièce eut un grand succès. »
Nous ne connaissons point d’édition d’Andromède antérieure à 1651 ; celle qu’on a toujours regardée comme la première est intitulée :
Andromede, tragedie. Représentée avec les machines sur le théâtre royal de Bourbon. — A. Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais, avec priuilége du Roy, M. DC.LI, et se vend à Paris, chez Charles de Sercy, au Palais…
Le volume, de format , se compose de 5 feuillets et de 123 pages. En tête se trouve un frontispice de Chauveau représentant la fête des fiançailles de Phinée et d’Andromède, au moment où les Néréides sortent des eaux pour y assister, et où Cassiope déclare la beauté de sa fille supérieure à celle de ces nymphes, ainsi que cela est raconté dans la première scène de l’ouvrage. Le privilége, commun à Andromède et à Nicomède, ainsi qu’au Feint Astrologue et aux Engagements du hasard, les deux premières comédies de Thomas Corneille, est du 12 mars 1651, et l’Achevé d’imprimer du 13 août de la même année.
Dans l’édition originale de Don Sanche, on trouve un autre privilége, daté « du jour d’avril de l’an de grâce mil six cent cinquante, » et commun à Don Sanche et à Andromède ; mais il est probable que ce privilége antérieur n’a pas été employé pour la seconde de ces pièces, et cela explique pourquoi Corneille a fait figurer de nouveau cette tragédie lyrique dans le privilège de Nicomède. Il est vrai que, dans l’édition collective de 1654, Andromède est suivie du privilège de 1650, au bas duquel est un Achevé d’imprimer du 13 août 1650 ; mais si l’on songe que l’Achevé d’imprimer de est du même mois et du même jour, on sera porté à ne voir qu’une confusion ou une faute typographique dans cette date du 13 août 1650 (pour 1651).
Dessein de la tragédie d’Andromède
DESSEIN
DE LA TRAGÉDIE D’ANDROMÈDE,
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE ROYAL DE BOURBON ; CONTENANT L’ORDRE DES SCÈNES, LA DESCRIPTION DES THÉÂTRES ET DES MACHINES, ET LES PAROLES QUI SE CHANTENT EN MUSIQUE.
PROLOGUE.
… En haut paroît d’un côté le Soleil naissant, dans un char tout lumineux tiré par les quatre chevaux qu’Ovide lui donne ; et de l’autre, sur un des sommets de la montagne, Melpomène, la muse de la tragédie, qui lui emprunte ses rayons pour éclairer le théâtre qu’elle a préparé pour divertir le Roi. C’est ce qui fait tomber leur discours sur les louanges de notre jeune monarque, par le commandement duquel cet ouvrage a été entrepris. Après que l’un et l’autre en ont fait quelques éloges, le Soleil invite Melpomène à voler dans son char, pour apprendre en un seul jour à toute la terre les rares qualités que le ciel a départies à ce jeune prince. Cette muse y vole, et avant pris place auprès du Soleil, ils commencent un air à sa louange, dont les derniers vers sont répétés par le chœur de musique. En voici les paroles :
Cet air chanté, le Soleil part avec rapidité, enlevant Melpomène avec lui, pour aller publier la même chose au reste de l’univers.
ACTE I.
… C’est sur ce pompeux théâtre que
SCÈNE I.
La reine Cassiope paroît conduite par Persée, chevalier inconnu, comme passant par cette place pour aller au temple jeter le sort pour la sixième fois ; et en attendant que le Roi la joigne, elle raconte à ce héros l’histoire de ses malheurs. Persée l’ayant apprise de sa bouche, en attribue la cause, non pas à ce qu’elle a préféré la beauté d’Andromède à celle des Néréides, mais à ce qu’elle l’a promise à Phinée, qui n’est qu’un homme mortel. Il ajoute que les Dieux, amoureux de cette princesse, vengent l’injustice qu’on lui a rendue, et que sans doute Jupiter même, épris d’une beauté si merveilleuse, la réserve pour lui, ou du moins la destine à quelqu’un de ses fils, parlant obscurément de lui-même ; sur quoi
SCÈNE II.
Le Roi sort, contestant avec Phinée sur le sujet d’Andromède, que cet amant prétend ne devoir plus être ex- posée au sort. Persée même se joint avec lui, et soutient qu’il suffit de différer son mariage jusques à la fin des malheurs publics ; mais le Roi persiste toujours à leur maintenir que l’oracle n’ayant point excepté sa fille, ce n’est pas à eux à lui donner ce privilége, qui seroit un attentat contre la volonté des Dieux. Sur leur dispute, le ciel s’ouvre, et fait voir un éloignement où paroît une déité dans une étoile, que la Reine reconnoît incontinent pour Vénus, à qui elle avoit offert un sacrifice pour la Princesse, dont tous les auspices avoient été favorables. Cette déesse s’avance peu à peu jusques au milieu du théâtre, sans que les veux découvrent à quoi est suspendue cette étoile qui la porte, et cependant qu’elle s’avance, le chœur de la musique chante cet hymne :
SCÈNE III.
Vénus, au milieu de l’air, apprend à ces princes que leurs malheurs vont finir, qu’on ne jettera plus le sort que cette fois, qu’Andromède aura dans ce jour-là même l’époux digne d’elle, et leur ordonne d’aller préparer les noces, où les Dieux veulent assister. Phinée, qui prend cet oracle pour lui, va tout impatient porter cette bonne nouvelle à sa maîtresse, et cependant que Vénus remonte dans le ciel, le chœur chante encore cet hymne de réjouissance :
Vénus disparue, le Roi s’en va faire jeter le sort, et donne ordre à la Reine de faire préparer la pompe des noces.
SCÈNE IV.
Persée, demeuré seul avec la Reine et ses filles, lui témoigne sa passion pour Andromède, et ses déplaisirs de la voir si près d’être possédée par un autre. Il lui avoue qu’il est de haute naissance, et même au-dessus de Phinée, sans se déclarer toutefois. La Reine tâche à le consoler, et s’étant retirés ensemble, l’acte finit.
ACTE II.
… Du milieu d’une de ces allées
SCÈNE I.
Andromède sort toute enjouée et ravie des bonnes nouvelles que Phinée lui vient d’apporter. Attendant qu’il la revienne voir, elle demande aux nymphes qui l’accompagnent qui d’entre elles oblige cet illustre inconnu (c’est Persée dont elle entend parler) à demeurer si longtemps dans la cour de son père. Elle en montre dès lors une si haute estime, qu’elle avoue même que si son cœur n’eût point été donné avant sa venue, elle eût eu peine à le défendre des mérites de ce cavalier. Comme toutes ses nymphes l’assurent qu’il n’a fait aucune offre de service à pas une d’elles, elle se persuade que quelqu’une en fait la fine, et qu’infailliblement ce héros est amoureux. Elle dit qu’elle le remarque assez par les inquiétudes qui paroissent dans son discours quand il l’entrelient, qu’il rêve, qu’il s’égare, qu’il soupire à tous moments. Elle en diroit davantage si ce discours n’étoit interrompu par une voix qui chante derrière un de ces arbres. Cette princesse la reconnoît incontinent pour celle d’un page de Phinée. On lui fait silence, et il poursuit à faire entendre la passion qu’a son maître pour Andromède, et son impatience de la posséder, qu’il explique en ces termes :
SCÈNE II.
Phinée se montre avec le même page qui vient de chanter pour lui ; et après les premières civilités, Andromède lui fait rendre le change de sa galanterie par une de ses filles, qui lui témoigne par ces paroles que son amour pour ce prince n’est pas moindre que celui qu’il a pour elle :
Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique sur le bonheur de ces deux amants, dont chaque couplet a pour refrain l’oracle que Vénus a prononcé en leur faveur, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique, en cette forme :
le page.
Heureux amant !
la nymphe.
Heureuse amante !…
SCÈNE III.
La joie de ces amants est troublée par une fâcheuse nouvelle que Timante leur apporte, que le sort est tombé sur Andrromède. Phinée d’abord n’en veut rien croire ; mais après que ce funeste messager l’a assuré que le Roi va bientôt venir pour livrer lui-même cette précieuse victime aux ministres des Dieux, il proteste qu’il ne le souffrira jamais, et s’emporte avec beaucoup de violence. Andromède montre assez de résolution, accompagnée toutefois de beaucoup de déplaisir de se voir séparée d’un amant si cher, dans le même temps que l’oracle de Vénus lui avoit fait espérer d’être unie avec lui par un illustre hyménée.
SCÈNE IV.
Le Roi entre, suivi de Persée.
Cette princesse lui témoigne beaucoup de générosité : dans sa douleur, elle lui avoue qu’il est juste que la cause des malheurs les fasse finir, et que tout son regret est que la tranquillité publique dont il va jouir lui a coûté d’autre sang que le sien, et qu’elle n’a pas été la seule que le ciel ait choisie pour rendre le calme à ses États par sa mort. Le Roi l’exhorte à obéir aux Dieux avec courage. Phinée s’y oppose ; et plus le Roi lui représente la nécessité de céder aux arrêts du ciel, plus il s’emporte dans les impiétés et dans les blasphèmes. Il passe jusques à protester qu’il ne connoît ni rois ni Dieux qu’Andromède, et quoiqu’il entende rouler le tonnerre, il défie ces mêmes Dieux de le lancer sur lui. Cependant
SCÈNE V.
Au milieu de ce tonnerre qui gronde et des éclairs qui brillent continuellement, Éole descend dans un nuage avec huit vents qui l’accompagnent. Quatre de ces vents sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l’air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux, au milieu de l’air, sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite. Éole demeure à la même hauteur sans descendre plus bas, et c’est de là qu’il interrompt les blasphèmes de Phinée, et que lui ayant dit impérieusement que les Dieux savent bien se faire obéir, il commande à ces vents d’exécuter les ordres de Neptune, dont il est le premier ministre. Ce commandement produit aussitôt un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble : les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l’air s’envolent, l’un à gauche et l’autre à droite ; deux autres remontent avec lui vers le ciel sur le même nuage qui les vient d’apporter ; deux autres qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre s’avancent au milieu de l’air, où avant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d’où les deux derniers fondent sur Andromède, et l’ayant saisie chacun par un bras, l’enlèvent de l’autre côté jusque dans les nues. Le Roi s’écrie d’étonnement ; Phinée court après cette princesse, que les vents emportent, et
SCÈNE VI.
Persée, demeuré seul avec ce déplorable père, l’assure qu’il la va secourir. Ce monarque l’en veut détourner sur l’impossibilité de l’entreprise, en laquelle vingt amants avoient succombé pour Nérée il n’y avoit qu’un mois ; mais ce héros, loin de s’étonner, lui dit hautement qu’il trouvera des chemins inconnus aux hommes, pour faire en sorte que l’oracle de Vénus ait son effet, et l’expliquant à son avantage, il ajoute que les vents n’arrachent point Andromède à Phinée pour la perdre, mais seulement pour la rendre à un époux plus digne d’elle. Après cela, il quitte le Roi sans se faire connoître davantage, et ce monarque se retire pour aller faire des vœux qu’il ne croit pas qu’on veuille exaucer.
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The end
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