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Voyage en Italie (Chateaubriand) — éd. Garnier, 1861

François-René de Chateaubriand · 1861 · Free in the US

23,709 words · about 1 h 40 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François-René de Chateaubriand
Language
French
Published
1861
Length
23,709 words · about 1 h 40 min
Sections
18 reader sections
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Public domain in the United States

 

Contents (18)

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TEXTE ENTIER SUR UNE SEULE PAGE.

TABLE DES MATIÈRES

Annexes

Première lettre à M. Joubert

Je n’ai pu vous écrire de Lyon, mon cher ami, comme je vous l’avois promis. Vous savez combien j’aime cette excellente ville, où j’ai été si bien accueilli l’année dernière, et encore mieux cette année. J’ai revu les vieilles murailles des Romains, défendues par les braves Lyonnois de nos jours, lorsque les bombes des conventionnels obligeoient notre ami Fontanes à changer de place le berceau de sa fille ; j’ai revu l’abbaye des Deux-Amants et la fontaine de J.-J.Rousseau. Les coteaux de la Saône sont plus riants et plus pittoresques que jamais ; les barques qui traversent cette douce rivière, mitis Arar, couvertes d’une toile, éclairées d’une lumière pendant la nuit, et conduites par de jeunes femmes, amusent agréablement les yeux. Vous aimez les cloches : venez à Lyon ; tous ces couvents épars sur les collines semblent avoir retrouvé leurs solitaires.

Vous savez déjà que l’Académie de Lyon m’a fait l’honneur de m’admettre au nombre de ses membres. Voici un aveu : si le malin esprit

y est pour quelque chose, ne cherchez dans mon orgueil que ce qu’il y a de bon, vous savez que vous voulez voir l’enfer du beau côté. Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé dans ma vie, c’est d’avoir été honoré, en France et chez l’étranger, des marques d’un intérêt inattendu. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposois dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenoient, me disoient-ils, leur enfant pour me remercier. Étoit-ce l’amour-propre qui me donnoit alors ce plaisir vif dont je parle ? Qu’importoit à ma vanité que ces obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendoit ? Ce qui me touchoit, c’étoit, du moins j’ose le croire, c’étoit d’avoir produit un peu de bien, d’avoir consolé quelques cœurs affligés, d’avoir fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon ouvrage ; mais aurois-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit avec tout le talent imaginable un livre qui auroit blessé les mœurs et la religion ?

Dites à notre petite société, mon cher ami, combien je la regrette : elle a un charme inexprimable, parce qu’on sent que ces personnes qui causent si naturellement de matières communes peuvent traiter les plus hauts sujets, et que cette simplicité de discours ne vient pas d’indigence, mais de choix.

Je quittai Lyon le… à cinq heures du matin. Je ne vous ferai pas l’éloge de cette ville ; ses ruines sont là ; elles parleront à la postérité : tandis que le courage, la loyauté et la religion seront en honneur parmi les hommes, Lyon ne sera pas oublié.

Nos amis m’ont fait promettre de leur écrire de la route. J’ai marché trop vite et le temps m’a manqué pour tenir parole. J’ai seulement barbouillé au crayon, sur un portefeuille, le petit journal que je vous envoie. Vous pourriez trouver dans le livre de postes les noms des pays inconnus que j’ai découverts, comme, par exemple, Pont-de-Beauvoisin et Chambéry ; mais vous m’avez tant répété qu’il falloit des notes, et toujours des notes, que nos amis ne pourront se plaindre si je vous prends au mot.

journal.

La route est assez triste en sortant de Lyon. Depuis la Tour-du-Pin jusqu’à Pont-de-Beauvoisin le pays est frais et bocager. On découvre en approchant de la Savoie trois rangs de montagnes à peu près parallèles, et s’élevant les unes au-dessus des autres. La plaine au pied de ces montagnes est arrosée par la petite rivière le Gué. Cette plaine vue de loin paroît unie ; quand on y entre on s’aperçoit qu’elle est semée de collines irrégulières : on y trouve quelques futaies, des champs de blé et des vignes. Les montagnes qui forment le fond du paysage sont ou verdoyantes et moussues, ou terminées par des roches en forme de cristaux. Le Gué coule dans un encaissement si profond, qu’on peut appeler son lit une vallée. En effet, les bords intérieurs en sont ombragés d’arbres. Je n’avois remarqué cela que dans certaines rivières de l’Amérique, particulièrement à Niagara.

Dans un endroit on côtoie le Gué d’assez près ; le rivage opposé du torrent est formé de pierres qui ressemblent à de hautes murailles romaines, d’une architecture pareille à celle des arènes de Nîmes.

Quand vous êtes arrivé aux Échelles, le pays devient plus sauvage. Vous suivez, pour trouver une issue, des gorges tortueuses dans des rochers plus ou moins horizontaux, inclinés ou perpendiculaires. Sur ces rochers fumoient des nuages blancs, comme les brouillards du matin qui sortent de la terre dans les lieux bas. Ces nuages s’élevoient au-dessus ou s’abaissoient au-dessous des masses de granit, de manière à laisser voir la cime des monts ou à remplir l’intervalle qui se trouvoit entre cette cime et le ciel. Le tout formoit un chaos dont les limites indéfinies sembloient n’appartenir à aucun élément déterminé.

Le plus haut sommet de ces montagnes est occupé par la Grande-Chartreuse, et au pied de ces montagnes se trouve le chemin d’Emmanuel : la religion a placé ses bienfaits près de celui qui est dans les cieux ; le prince a rapproché les siens de la demeure des hommes.

Il y avoit autrefois dans ce lieu une inscription annonçant qu’Emmanuel, pour le bien public, avoit fait percer la montagne. Sous le règne révolutionnaire, l’inscription fut effacée ; Buonaparte l’a fait rétablir : on y doit seulement ajouter son nom : que n’agit-on toujours avec autant de noblesse !

On passoit anciennement dans l’intérieur même du rocher par une galerie souterraine. Cette galerie est abandonnée. Je n’ai vu dans ce lieu que de petits oiseaux de montagne qui voltigeoient en silence à l’ouverture de la caverne, comme ces songes placés à l’entrée de l’enfer de Virgile :

Chambéry est situé dans un bassin dont les bords, rehaussés, sont assez nus ; mais on y arrive par un défilé charmant, et on en sort par une belle vallée. Les montagnes qui resserrent cette vallée étoient en partie revêtues de neige ; elles se cachoient et se découvroient sans cesse sous un ciel mobile, formé de vapeurs et de nuages.

C’est à Chambéry qu’un homme fut accueilli par une femme, et que pour prix de l’hospitalité qu’il en reçut, de l’amitié qu’elle lui porta, il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Ou Jean-Jacques Rousseau a pensé que la conduite de Warens étoit une chose ordinaire, et alors que deviennent les prétentions du citoyen de Genève à la vertu ? ou il a été d’opinion que cette conduite étoit répréhensible, et alors il a sacrifié la mémoire de sa bienfaitrice à la vanité d’écrire quelques pages éloquentes ; ou, enfin, Rousseau s’est persuadé que ses éloges et le charme de son style feroient passer par-dessus les torts qu’il impute à Warens, et alors c’est le plus odieux des amours-propres. Tel est le danger des lettres : le désir de faire du bruit l’emporte quelquefois sur des sentiments nobles et généreux. Si Rousseau ne fût jamais devenu un homme célèbre, il auroit enseveli dans les vallées de la Savoie les foiblesses de la femme qui l’avoit nourri ; il se seroit sacrifié aux défauts même de son amie ; il l’auroit soulagée dans ses vieux ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière d’or et de s’enfuir. Maintenant que tout est fini pour Rousseau, qu’importe à l’auteur des Confessions que sa poussière soit ignorée ou fameuse ? Ah ! que la voix de l’amitié trahie ne s’élève jamais contre mon tombeau !

Les souvenirs historiques entrent pour beaucoup dans le plaisir ou dans le déplaisir du voyageur. Les princes de la maison de Savoie, aventureux et chevaleresques, marient bien leur mémoire aux montagnes qui couvrent leur petit empire.

Après avoir passé Chambéry, le cours de l’Isère mérite d’être remarqué au pont de Montmélian. Les Savoyards sont agiles, assez bien faits, d’une complexion pâle, d’une figure régulière ; ils tiennent de l’Italien et du François : ils ont l’air pauvre sans indigence, comme leurs vallées. On rencontre partout dans leur pays des croix sur les chemins et des madones dans le tronc des pins et des noyers ; annonce du caractère religieux de ces peuples. Leurs petites églises, environ- nées d’arbres, font un contraste touchant avec leurs grandes montagnes. Quand les tourbillons de l’hiver descendent de ces sommets chargés de glaces éternelles, le Savoyard vient se mettre à l’abri dans son temple champêtre, et prier sous un toit de chaume celui qui commande aux éléments.

Les vallées où l’on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt revêtus de forêts. Le fond de ces vallées représente assez pour la culture les mouvements du terrain et les anfractuosités de Marly, en y mêlant de plus des eaux abondantes et un fleuve. Le chemin a moins l’air d’une route publique que de l’allée d’un parc. Les noyers dont cette allée est ombragée m’ont rappelé ceux que nous admirions dans nos promenades de Savigny. Ces arbres nous rassembleront-ils encore sous leur ombre ? Le poëte s’est écrié dans un mouvement de mélancolie :

Ceux qui meurent à l’ombre des arbres qui les ont vus naître sont-ils donc si à plaindre !

Les vallées dont je vous parle se terminent au village qui porte le joli nom d’Aigue-Belle. Lorsque je passai dans ce village, la hauteur qui le domine étoit couronnée de neige : cette neige, fondant au soleil, avoit descendu en longs rayons tortueux dans les concavités noires et vertes du rocher : vous eussiez dit d’une gerbe de fusées, ou d’un essaim de beaux serpents blancs qui s’élançoient de la cime des monts dans la vallée.

Aigue-Belle semble clore les Alpes ; mais bientôt en tournant un gros rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées qui s’enfoncent dans la chaîne des monts attachés au cours de l’Arche. Ces vallées prennent un caractère plus sévère et plus sauvage.

Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets, stériles, commencent à présenter quelques glaciers : des torrents, se précipitant de toutes parts, vont grossir l’Arche, qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux j’ai remarqué une cascade légère et silencieuse, qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie humide, agitée par le vent, auroit pu représenter aux poëtes la robe ondoyante de la Naïade, assise sur une roche élevée. Les anciens n’auroient pas manqué de consacrer un autel aux Nymphes dans ce lieu.

Bientôt le paysage atteint toute sa grandeur : les forêts de pins, jusque alors assez jeunes, vieillissent ; le chemin s’escarpe, se plie et se replie sur des abîmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres où vous voyez bouillonner l’onde, où vous l’entendez mugir.

Ayant passé Saint-Jean-de-Maurienne, et étant arrivé vers le coucher du soleil à Saint-André, je ne trouvai pas de chevaux, et fus obligé de m’arrêter. J’allai me promener hors du village. L’air devint transparent à la crête des monts ; leurs dentelures se traçoient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu’une grande nuit sortoit peu à peu du pied de ces monts, et s’élevoit vers leur cime.

J’entendois la voix du rossignol et le cri de l’aigle ; je voyois les aliziers fleuris dans la vallée et les neiges sur la montagne : un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition populaire, montroit ses débris sur la pointe d’un roc. Tout ce qui vient de l’homme dans ces lieux est chétif et fragile ; des parcs de brebis formés de joncs entrelacés, des maisons de terre bâties en deux jours : comme si le chevrier de la Savoie, à l’aspect des masses éternelles qui l’environnent, n’avoit pas cru devoir se fatiguer pour les besoins passagers de sa courte vie ! comme si la tour d’Annibal en ruine l’eût averti du peu de durée et de la vanité des monuments !

Je ne pouvois cependant m’empêcher, en considérant ce désert, d’admirer avec effroi la haine d’un homme, plus puissante que tous les obstacles, d’un homme qui du détroit de Cadix s’étoit frayé une route à travers les Pyrénées et les Alpes pour venir chercher les Romains. Que les récits de l’antiquité ne nous indiquent pas l’endroit précis du passage d’Annibal, peu importe ; il est certain que ce grand capitaine a franchi ces monts alors sans chemins, plus sauvages encore par leurs habitants que par leurs torrents, leurs rochers et leurs forêts. On dit que je comprendrai mieux à Rome cette haine terrible que ne purent assouvir les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes : on m’assure qu’aux bains de Caracalla, les murs, jusqu’à hauteur d’homme, sont percés de coups de pique. Est-ce le Germain, le Gaulois, le Cantabre, le Goth, le Vandale, le Lombard, qui s’est acharné contre ces murs ? La vengeance de l’espèce humaine devoit peser sur ce peuple libre qui ne pouvoit bâtir sa grandeur qu’avec l’esclavage et le sang du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour de Saint-André, et j’arrivai vers les deux heures après midi à Lans-le-Bourg, au pied du mont Cenis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenoit un aiglon par les pieds, tandis qu’une troupe impitoyable frappoit le jeune roi, insultoit à la foiblesse de l’âge et à la majesté tombée : le père et la mère du noble orphelin avoient été tués. On me proposa de me le vendre, mais il mourut des mauvais traitements qu’on lui avoit fait subir avant que je le pusse délivrer. N’est-ce pas là le petit , son père et sa mère ?

Ici on commence à gravir le mont Cenis, et l’on quitte la petite rivière d’Arche qui vous a conduit au pied de la montagne : de l’autre côté du mont Cenis, la Doria vous ouvre l’entrée de l’Italie. J’ai eu souvent occasion d’observer cette utilité des fleuves dans mes voyages. Non-seulement ils sont eux-mêmes des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes et leur facilitent le passage des montagnes. C’est en côtoyant leurs rives que les nations se sont trouvées ; les premiers habitants de la terre pénétrèrent, à l’aide de leur cours, dans les solitudes du monde. Les Grecs et les Romains offroient des sacrifices aux fleuves ; la Fable faisoit les fleuves enfants de Neptune, parce qu’ils sont formés des vapeurs de l’Océan et qu’ils mènent à la découverte des lacs et des mers ; fils voyageurs, ils retournent au sein et au tombeau paternels.

Le mont Cenis du côté de la France n’a rien de remarquable. Le lac du plateau ne m’a paru qu’un petit étang. Je fus désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m’attendois, je ne sais pourquoi, à découvrir les plaines de l’Italie : je ne vis qu’un gouffre noir et profond, qu’un chaos de torrents et de précipices.

En général les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l’Amérique septentrionale, ne m’ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site que l’on remarque dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d’un Siminole sous un magnolia, ou d’un Chipowois sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d’un Savoyard sous un noyer.

Deuxième lettre à M. Joubert

Je vais toujours commencer ma lettre, mon cher ami, sans savoir quand j’aurai le temps de la finir.

Réparation complète à l’Italie. Vous aurez vu, par mon petit journal daté de Turin, que je n’avois pas été très-flatté de la première vue. L’effet des environs de Turin est beau, mais ils sentent encore la Gaule : on peut se croire en Normandie, aux montagnes près. Turin est une ville nouvelle, propre, régulière, fort ornée de palais, mais d’un aspect un peu triste.

Mes jugements se sont rectifiés en traversant la Lombardie : l’effet ne se produit pourtant sur le voyageur qu’à la longue. Vous voyez d’abord un pays fort riche dans l’ensemble, et vous dites : « C’est bien ; » mais quand vous venez à détailler les objets, l’enchantement arrive. Des prairies dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglois se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d’un échalas à l’autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons ; le tout est semé de mûriers, de noyers, d’ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des barques sur les courants d’eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse jusqu’à Milan, centre du tableau. À droite on aperçoit l’Apennin, à gauche les Alpes.

On voyage très-vite : les chemins sont excellents ; les auberges, supérieures à celles de France, valent presque celles de l’Angleterre. Je commence à croire que cette France si policée est un peu barbare.

Je ne m’étonne plus du dédain que les Italiens ont conservé pour nous autres Transalpins, Visigoths, Gaulois, Germains, Scandinaves, Slaves, Anglo-Normands : notre ciel de plomb, nos villes enfumées, nos villages boueux, doivent leur faire horreur. Les villes et villages ont ici une tout autre apparence : les maisons sont grandes et d’une blancheur éclatante au dehors ; les rues sont larges et souvent traversées de ruisseaux d’eau vive où les femmes lavent leur linge et baignent leurs enfants. Turin et Milan ont la régularité, la propreté, les trottoirs de Londres et l’architecture des plus beaux quartiers de Paris : il y a même des raffinements particuliers ; au milieu des rues, afin que le mouvement de la voiture soit plus doux, on a placé deux rangs de pierres plates sur lesquelles roulent les deux roues : on évite ainsi les inégalités du pavé.

La température est charmante ; encore me dit-on que je ne trouverai le ciel de l’Italie qu’au delà de l’Apennin : la grandeur et l’élévation des appartements empêche de souffrir de la chaleur.

J’ai vu le général Murat : il m’a reçu avec empressement et obligeance ; je lui ai remis la lettre de l’excellente . J’ai passé ma journée avec des aides de camp et de jeunes militaires ; on ne peut être plus courtois : l’armée françoise est toujours la même ; l’honneur est là tout entier.

J’ai dîné en grand gala chez Melzi : il s’agissoit d’une fête donnée à l’occasion du baptême de l’enfant du général Murat. Melzi a connu mon malheureux frère : nous en avons parlé longtemps. Le vice-président a des manières fort nobles ; sa maison est celle d’un prince, et d’un prince qui l’auroit toujours été. Il m’a traité poliment et froidement, et m’a tout juste trouvé dans des dispositions pareilles aux siennes.

Je ne vous parle point, mon cher ami, des monuments de Milan, et surtout de la cathédrale, qu’on achève ; le gothique, même le marbre, me semble jurer avec le soleil et les mœurs de l’Italie. Je pars à l’instant ; je vous écrirai de Florence et de Rome.

Troisième lettre à M. Joubert

M’y voilà enfin ! toute ma froideur s’est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j’ai vu ; j’ai vu, je crois, ce que personne n’a vu, ce qu’aucun voyageur n’a peint : les sots ! les âmes glacées ! les barbares ! Quand ils viennent ici, n’ont-ils pas traversé la Toscane, jardin anglois au milieu duquel il y a un temple, c’est-à-dire Florence ? n’ont-ils pas passé en caravane, avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie appelée l’État romain ? Pourquoi ces créatures voyagent-elles ? Arrivé comme le soleil se couchoit, j’ai trouvé toute la population allant se promener dans l’Arabie déserte à la porte de Rome : quelle ville ! quels souvenirs !

J’ai couru tout ce jour, veille de la fête de saint Pierre. J’ai déjà vu le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane, le château Saint-Ange, Saint-Pierre ; que sais-je ! j’ai vu l’illumination et le feu d’artifice qui annoncent pour demain la grande cérémonie consacrée au prince des apôtres : tandis qu’on prétendoit me faire admirer un feu placé au haut du Vatican, je regardois l’effet de la lune sur le Tibre ; sur ces maisons romaines, sur ces ruines qui pendent ici de toutes parts.

Je sors de l’office à Saint-Pierre. Le pape a une figure admirable : pâle, triste, religieux, toutes les tribulations de l’Église sont sur son front. La cérémonie étoit superbe ; dans quelques moments surtout elle étoit étonnante ; mais chant médiocre, église déserte ; point de peuple.

Je ne sais si tous ces bouts de ligne finiront par faire une lettre. Je serois honteux, mon cher ami, de vous dire si peu de chose, si je ne voulois, avant d’essayer de peindre les objets, y voir un peu plus clair. Malheureusement j’entrevois déjà que la seconde Rome tombe à son tour : tout finit.

Sa Sainteté m’a reçu hier ; elle m’a fait asseoir auprès d’elle de la manière la plus affectueuse. Elle m’a montré obligeamment qu’elle lisoit le Génie du Christianisme, dont elle avoit un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat et un prince plus simple ; ne me prenez pas pour Sévigné. Le secrétaire d’État, le cardinal Gonsalvi, est un homme d’un esprit fin et d’un caractère modéré. Adieu ! Il faut pourtant mettre tous ces petits papiers à la poste.

Tivoli et la villa Adriana

Je suis peut-être le premier étranger qui ait fait la course de Tivoli dans une disposition d’âme qu’on ne porte guère en voyage. Me voilà seul arrivé à sept heures du soir, le 10décembre, à l’auberge du Temple de la Sibylle. J’occupe une petite chambre à l’extrémité de l’auberge, en face de la cascade, que j’entends mugir. J’ai essayé d’y jeter un regard : je n’ai découvert dans la profondeur de l’obscurité que quelques lueurs blanches produites par le mouvement des eaux. Il m’a semblé apercevoir au loin une enceinte formée d’arbres et de maisons, et autour de cette enceinte un cercle de montagnes. Je ne sais ce que le jour changera demain à ce paysage de nuit.

Le lieu est propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée ; je sens le poids du présent, et je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai-je, que ferai-je, et que serai-je dans vingt ans d’ici ? Toutes les fois que l’on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l’on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle, cette certitude est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe vous ou les autres.

Est-ce un ami que vous avez perdu ? En vain avez-vous mille choses à lui dire : malheureux, isolé, errant sur la terre, ne pouvant confier vos peines ou vos plaisirs à personne, vous appelez votre ami, et il ne viendra plus soulager vos maux, partager vos joies ; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d’agir ainsi. » Maintenant il vous faut marcher seul. Devenez riche, puissant, célèbre, que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami ? Une chose a tout détruit, la mort. Flots qui vous précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder, disparoissez-vous plus vite que les jours de l’homme,

ou pouvez-vous me dire ce que c’est que l’homme, vous qui avez vu passer tant de générations sur ces bords ?

Aussitôt que le jour a paru, j’ai ouvert mes fenêtres. Ma première vue de Tivoli dans les ténèbres étoit assez exacte ; mais la cascade m’a paru petite, et les arbres que j’avois cru apercevoir n’existoient point. Un amas de vilaines maisons s’élevoit de l’autre côté de la rivière ; le tout étoit enclos de montagnes dépouillées. Une vive aurore derrière ces montagnes, le temple de Vesta, à quatre pas de moi, dominant la grotte de Neptune, m’ont consolé. Immédiatement au-dessus de la chute, un troupeau de bœufs, d’ânes et de chevaux s’est rangé le long d’un banc de sable : toutes ces bêtes se sont avancées d’un pas dans le Teverone, ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de l’eau qui passoit comme un éclair devant elles, pour se précipiter. Un paysan sabin, vêtu d’une peau de chèvre et portant une espèce de chlamyde roulée au bras gauche, s’est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau, scène qui contrastoit par son immobilité et son silence avec le mouvement et le bruit des flots.

Mon déjeûner fini, on m’a amené un guide, et je suis allé me placer avec lui sur le pont de la cascade : j’avois vu la cataracte du Niagara. Du pont de la cascade nous sommes descendus à la grotte de Neptune, ainsi nommée, je crois, par Vernet. L’Anio, après sa première chute sous le pont, s’engouffre parmi des roches et reparoît dans cette grotte de Neptune, pour aller faire une seconde chute à la grotte des Sirènes.

Le bassin de la grotte de Neptune a la forme d’une coupe : j’y ai vu boire des colombes. Un colombier creusé dans le roc, et ressemblant à l’aire d’un aigle plutôt qu’à l’abri d’un pigeon, présente à ces pauvres oiseaux une hospitalité trompeuse ; ils se croient en sûreté dans ce lieu en apparence inaccessible ; ils y font leur nid ; mais une route secrète y mène : pendant les ténèbres, un ravisseur enlève les petits qui dormoient sans crainte au bruit des eaux sous l’aile de leur mère : Observans nido implumes detraxit.

De la grotte de Neptune remontant à Tivoli, et sortant par la porte Angelo ou de l’Abruzze, mon cicérone m’a conduit dans le pays des Sabins, pubemque sabellum. J’ai marché à l’aval de l’Anio jusqu’à un champ d’oliviers, où s’ouvre une vue pittoresque sur cette célèbre solitude. On aperçoit à la fois le temple de Vesta, les grottes de Neptune et des Sirènes, et les cascatelles qui sortent d’un des portiques de la villa de Mécène. Une vapeur bleuâtre répandue à travers le paysage en adoucissoit les plans.

On a une grande idée de l’architecture romaine lorsqu’on songe que ces masses bâties depuis tant de siècles ont passé du service des hommes à celui des éléments, qu’elles soutiennent aujourd’hui le poids et le mouvement des eaux, et sont devenues les inébranlables rochers de ces tumultueuses cascades.

Ma promenade a duré six heures. Je suis entré, en revenant à mon auberge, dans une cour délabrée, aux murs de laquelle sont appliquées des pierres sépulcrales chargées d’inscriptions mutilées. J’ai copié quelques-unes de ces inscriptions :

DIS. MAN.

ULIÆ PAULIN.

VIXIT ANN. X.

MENSIBUS DIEB. S.

SEI. DEUS.

SEI. DEA.

D. M.

VICTORIÆ.

FILIÆ QUÆ

VIXIT ANN. XV

PEREGRINA,

MATER. B. M. F.

D. M.

LICINIA

ASELERIO

TENIS.

Que peut-il y avoir de plus vain que tout ceci ? Je lis sur une pierre les regrets qu’un vivant donnoit à un mort ; ce vivant est mort à son tour, et après deux mille ans je viens, moi barbare des Gaules, parmi les ruines de Rome, étudier ces épitaphes dans une retraite abandonnée, moi indifférent à celui qui pleura comme à celui qui fut pleuré, moi qui demain m’éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparoîtrai bientôt de la terre.

Tous ces poëtes de Rome qui passèrent à Tibur se plurent à retracer la rapidité de nos jours : Carpe diem, disoit Horace ; Te spectem suprema mihi cum venerit hora, disoit Tibulle ; Virgile peignoit cette dernière heure : Invalidasque tibi tendens, heu ! non tua, palmas. Qui n’a perdu quelque objet de son affection ? Qui n’a vu se lever vers lui des bras défaillants ? Un ami mourant a souvent voulu que son ami lui prît la main pour le retenir dans la vie, tandis qu’il se sentoit entraîné par la mort. Heu ! non tua ! Ce vers de Virgile est admirable de tendresse et de douleur. Malheur à qui n’aime pas les poëtes ! je dirois presque d’eux ce que dit Shakespeare des hommes insensibles à l’harmonie.

Je retrouvai en rentrant chez moi la solitude que j’avois laissée au dehors. La petite terrasse de l’auberge conduit au temple de Vesta. Les peintres connoissent cette couleur des siècles que le temps applique aux vieux monuments, et qui varie selon les climats : elle se retrouve au temple de Vesta. On fait le tour du petit édifice entre le péristyle et la cella en une soixantaine de pas. Le véritable temple de la Sibylle contraste avec celui-ci par la forme carrée et le style sévère de son ordre d’architecture. Lorsque la chute de l’Anio étoit placée un peu plus à droite, comme on le suppose, le temple devoit être immédiatement suspendu sur la cascade : le lieu étoit propre à l’inspiration de la prêtresse et à l’émotion religieuse de la foule.

J’ai jeté un dernier regard sur les montagnes du nord que les brouillards du soir couvroient d’un rideau blanc, sur la vallée du midi, sur l’ensemble du paysage, et je suis retourné à ma chambre solitaire. À une heure du matin, le vent soufflant avec violence, je me suis levé, et j’ai passé le reste de la nuit sur la terrasse. Le ciel étoit chargé de nuages, la tempête mêloit ses gémissements, dans les colonnes du temple, au bruit de la cascade : on eût cru entendre des voix tristes sortir des soupiraux de l’ de la Sibylle. La vapeur de la chute de l’eau remontoit vers moi du fond du gouffre comme une ombre blanche : c’étoit une véritable apparition. Je me croyois transporté au bord des grèves ou dans les bruyères de mon Armorique, au milieu d’une nuit d’automne ; les souvenirs du toit paternel effaçoiont pour moi ceux des foyers de César : chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu’il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu’il parcourt et semble habiter un monde étranger.

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