Front matter
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression “appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.
Préface
Au mois de juin 1904, au moment où les démêlés mémorables de M gr Le Nordez, évêque de Dijon, avec ses Séminaristes, occupaient toute la Presse, j’eus l’occasion de donner à/ 1 Action Française deux articles dans lesquels je m’attachais à démontrer que les hommes étaient bien moins responsables que les institutions, de l’état lamentable dans lequel se trouvait le catholicisme en France. Il est en progrès dans tous les autres pays; il est en recul, incontestablement, dans le nôtre ! Cela ne peu t s’expliquer, selon moi, que par l’organisation que le Concordat impose à notre clergé. C’est pourquoi je concluais que les catholiques devaient désirer l’abrogation du Concordat, qui seule nous permettrait d’avoir des prêtres aussi efficaces'que ceux des États-Unis, de
VI
PRÉFACE l’Angleterre et de l’Allemagne, pour ne parler que de ceux-là que j’ai vus à l’œuvre; etj’exposais la série des réformes au moyen desquelles nous pourrions arriver à ce résultat.
Ces articles firent beaucoup de bruit dans le monde catholique. Les idées que j’émettais furent vivement blâmées par quelques-uns ; fort approuvées, au contraire, par beaucoup. Parmi les premiers se trouvait l’un de nos évêques les plus en vue. 11 m’adressa une lettre un peu vive. Je lui répondis par un nouvel article dans lequel je précisais le sens des réformes que je demandais; en indiquant, par des exemples, les motifs qui me les faisaient juger nécessaires.
Ma lettre eut pour effet de mettre le feu aux poudres. De tous les coins de la France, on m’écrivit. Le nombre de ces correspondants était si grand que je ne pouvais pas leur répondre à tous individuellement. Je pris donc le parti de les classer par catégories; et puis de répondre successivement à tous ceux dont les objections ou les critiques procédaient du même ordre d’idées, par une nouvelle série d’articles, dans lesquels je défendais les miennes.
PRÉFACE
VII
Ce sont tous ces articles que je publie aujourd’hui en volume. J’ai eu un instant envie de refondre mon travail, de manière à consacrer un chapitre à chaque réforme que je propose et à la réfutation des objections qu’elle a soulevées. C’eût été évidemment une manière de procéder plus régulière. Je ne l’ai cependant pas adoptée, et voici pourquoi! Les lettres que je recevais à la suite de chaque article me posaient souvent des objections auxquelles je m’efforçais de répondre, dans le suivant, par des arguments qui provoquaient quelquefois de nouvelles correspondances! Mes correspondants devenaient donc pour moi de véritables collaborateurs : les uns me fournissant des arguments nouveaux ; les autres m’obligeant à présenter mes idées sous une nouvelle forme, quand je voyais qu’elles avaient été mal comprises : ou même quelquefois m’amenant à les modifier! Or, si j’avais refondu tout l’ouvrage, il ne serait pas resté de traces de cette collaboration! Le lecteur n’aurait pas pu se rendre compte de la mentalité particulière du clergé qu’elle m’a révélée; ni des courants d’opinions qu’elle m’a
VIII
PRÉFACE indiqués ! Toutes choses qu’il est très intéressant de savoir si on veut arriver à comprendre les graves problèmes que va poser la séparation : car il est manifeste que l’attitude du clergé, après cet événement, sera un facteur très important de la solution de ces problèmes! C’est pour cela que j’ai laissé à l’ouvrage sa forme primitive, malgré les défauts et notamment les redites qu’elle comporte nécessairement; redites pour lesquelles je réclame l’indulgence du lecteur.
LE CLERGÉ FRANÇAIS
ET LE CONCORDAT
I
A PROPOS DE L’INCIDENT DE M* r LE NORDEZ
J’ai eu, autrefois, un ami qui.n’a pas trop bien tourné. Il est devenu préfet! Cela avait mis beaucoup de froid entre nous, et j’avais meme fini par ne plus le voir. Mais comme il se rendait très bien compte que la carrière de préfet n’est pas bien honorable à l’heure actuelle, et qu’il ne l’avait prise qu’à cause de l’encombrement des autres, il ne m’en voulait pas. C’est ce qu’il m’expliqua un jour que nous nous retrouvâmes par hasard assis, l’un à côté de l’autre, à une table d’hôte dans une petite ville d’Allemagne. Et il me le dit avec tant d’abandon et de bonhomie que je me sentis désarmé et qu’à partir de ce moment-là, nous passions ensemble à peu près tout le temps que nous laissaient libre les soins à donner aux vagues rhumatismes que nous étions venus soigner : et notamment toutes nos soirées.
â le clergé français ët le concordat
N’étant pas, comme la verbeuse Shéhérazade, obligé de parler toute la nuit, mais seulement les deux ou trois heures qui séparaient le dîner du coucher, il put ne pas me raconter les aventures des quarante voleurs. 11 se contenta de me parler de ses souvenirs de préfectures; et je pris un plaisir extrême à l’entendre, d’abord parce qu’il racontait fort bien, et puis parce que ses récits étaient très instructifs. C’est ainsi que j’appris comment se recrutaient les évêques, dans ce joyeux pays de France, à l’heure actuelle. Nous venions de lire dans le Temps le récit d’un voyage du président de la République.dans la région du Sud-Ouest : et il était question d’un évêque qui lui avait souhaité la bienvenue.
« Celui-là, dit-il, c’est moi qui l’ai fait nommer! Il était curé de la cathédrale à X... quand j’y étais préfet et avait la réputation d’être l’homme le plus bête du pays, sans conteste! Excellent d’ailleurs, et d’une honorabilité parfaite. Je le voyais quelquefois, parce que, de temps en temps, il venait faire des visites à ma femme qui l’aimait beaucoup. Un jour, en le plaisantant, je lui fis avouer qu’il mourait d’envie de devenir évêque ! Quelque temps après, étant à Paris, j’eus l'occasion de voir Dumav qui est un vieux camarade. Je lui parlai en riant de mon bonhomme. Il me dit : Amenez-moi-le donc la première fois que vous viendrez à Paris! Je n’y manquai pas. El je me souviendrai longtemps de cette
A PROPOS DE L'iNCIDENT DE M Kr LE NORDEZ 3
séance-là! Le pauvre curé était assis sur le boni de sa chaise, suant à grosses gouttes et répondant à tort et à travers aux questions de Dumay. Jamais il ne m’avait paru si bête! Je me disais : Bien sur, il va revenir bredouille! Mais quand nous sommes sortis, Dumay m’a fait signe de rester un instant en arrière, et il m’a dit à l’oreille : Au moins, en voilà un qui, j’en suis sûr, ne fera jamais de tort à la réputation de Bossuet ni de Fénelon! C’est mon homme! Vous pouvez lui dire qu’il sera évêque. Et il l’est! ajouta-t-il. Très peu de temps après, il était nommé. »
L’histoire est-elle vraie? Je n’en doute pas, parce qu’elle ne peut pas ne pas être vraie. Supposez les catholiques au pouvoir. Admettez qu’ils se soient réservé la nomination des dignitaires de la franc-maçonnerie. Est-ce qu’ils iront choisir, pour en faire des vénérables, ceux des francs-maçons qui leur sembleront les plus actifs, les plus intelligents, les plus dévoués? Il est bien évident que non! Ils choisiront les plus bornés, les plus tièdes, et, de temps en temps, il ne leur déplaira pas de nommer quelques brebis galeuses, dans l’espoir qu’elles causeront du scandale. Pourquoi voulez-vous que M. Dumay, qui, depuis quinze ans, est chargé de choisir les évêques, agisse différemment? Il aurait trahi la confiance de ceux qui l’emploient et volé leur argent, s’il avait été chercher les prêtres les plus pieux, les plus actifs, les plus intelligents, pour en faire des évêques ! Il a pu se tromper quelquefois, mais il est très certain que tous ceux qu’il a choisis, il les a choisis parce qu’il les jugeait très bornés, et par conséquent incapables de prendre une influence quelconque : ou bien d’allures très suspectes, dans l’espoir qu’ils compromettront l’Eglise par quelque scandale.
Dans laquelle de ces deux catégories rangeait-il M. l’abbé Le Nordez lorsqu’il songea à faire de lui un évêque de Dijon? Dans la seconde ! cela n’est pas douteux. Et il a dû éprouver un plaisir délicat quand il a vu son protégé obligé d'aller sonner à la porte de douze ou quinze de ses nouveaux collègues avant d’en trouver un qui consentit à le consacrer. Mais il aurait dû se rappeler qu’en dépassant le but on manque souvent la chose. Et il n’est pas impossible que cette nomination qui, dans son esprit, devait certainement donner un nouveau coup à la malheureuse Eglise de France, ne soit un jour, un grand bien pour elle! Il n’avait pas prévu le scandale du Séminaire de Dijon, et c’est peut-être de ce scandale que va naître une ère nouvelle!
Rappelons les faits en deux mots. Vers la fin du mois de février, il devait y avoir une ordination au grand Séminaire. Quelques séminaristes devaient recevoir la prêtrise ; d’autres, les ordres mineurs. Rien ne faisait présager que celte cérémonie dût
A PROPOS DE i/lNCIüENT DE M Kr LE NOItDLZ être l'occasion d un incident quelconque, lorsque, peu de jours avant la date fixée, le supérieur du grand Séminaire arriva un beau matin chez l'évêque, et, tout ému, lui apprit que les ordinants venaient de l'informer que, pour des raisons de conscience, ils ne pourraient pas, ce jour-là, prononcer les vœux qu’on allait leur demander. Ils ne donnaient pas ces raisons; et il faut noler qu'ils n'avaient pas à les donner, puisque c'était une affaire à régler uniquement entre eux et leurs confesseurs.
L’évêque se rendit alors au grand Séminaire, réunit tous les jeunes gens, leur parla et essaya de les faire revenir sur leur détermination. Il n’obtint rien. Alors, cédant à un mouvement de colère, il en expulsa cinq : les cinq titulaires des bourses de la mense épiscopale, c'est-à-dire ceux dont les études étaient payées sur des fonds mis à la disposition de l’évêque, par des personnes pieuses, pour faciliter le recrutement du clergé diocésain. Mais alors, les autres, se solidarisant avec leurs camarades, quittèrent également le Séminaire et rentrèrent dans leurs familles.
Le lendemain même intervenait le ministre de la Guerre. Comme l'a fait remarquer M. Clemenceau en commentant cette histoire, lorsque le général André apprit que les séminaristes de Dijon avaient gagné la campagne, il en conçut presque autant de douleur que M KT Le Nordoz. Et comme
Digitized by CnOOQle le ministre a, sur l’évêque, l'avantage de pouvoir faire marcher la gendarmerie, il lança ses brigades aux trousses des échappés du Séminaire pour leur rappeler que, du moment où ils se dérobaient au service de Dieu, ils devaient encore à la patrie deux années de service militaire.
Ils furent donc invités à revenir tous au Séminaire pour être mis à la disposition du recrutement et recevoir leurs feuilles de route. Mais en y arrivant, ils apprirent que l'évêque consentait a laisser rentrer les cinq expulsés, et que si les autres réintégraient également leurs cellules, il ne serait plus question de service militaire.
Les séminaristes, qui n'étaient partis que par esprit de solidarité, ne pouvaient qu’accepter cette combinaison qui, en définitive, leur donnait gain de cause: d'autant plus qu’ils étaient informés officieusement qu’il ne serait plus question, jusqu'à nouvel ordre, de l'ordination. Ils reprirent donc le cours de leurs pieux exercices, s’étonnant seulement que l'autorité militaire, si prompte à intervenir, eût été également si prompte à revenir sur ses décisions. Et leur étonnement fut partagé par quelques personnes peu habituées à voir, dans les temps actuels, le pouvoir militaire, représenté par M. le général André, aussi déférant à l'égard du pouvoir religieux! Mais tout le monde croyait l’affaire terminée, et on ne s’en occupait plus.
Et voici (ju'elle revjent sur l’eau, Les jouraau*
A PROPOS DE L'iNCIDENT DE M* P LE NORDEZ 7
avaient parlé d’une visite faite à l'évêque dans la matinée du 27 par un certain nombre de curés et de professeurs du Séminaire. On ne savait pas trop quel était le but de cette démarche. Mais maintenant on le sait ! Il paraît qu’il existe une bulle, la bulle Apostoliscæ Sedis , qui met sous le coup d’une excommunication majeure, spécialement réservée au Pape, tout évêque ou prêtre qui a recours à la force civile ou militaire pour violenter des consciences. La visite des curés et des professeurs avait pour but de donner à l’évêque lecture de ce document, au cas où il en eût oublié l’existence, et de l’informer qu’ils croyaient de leur devoir de le prévenir qu’ils avaient signalé sa conduite à Rome, parce qu’ils estimaient qu’il avait encouru les peines édictées par la bulle en question.
Naturellement l’évêque se récria. Il nia avoir provoqué les mesures prises par l’autorité militaire contre les séminaristes. Maison lui répondit tranquillement que, s'il niait, bien des propos recueillis dans son entourage autorisaient à penser qu'il n’avait peut-être pas tort de nier, parce que tout mauvais cas est niable, mais qu’il ne serait pas impossible de fournir la preuve, qu’au contraire, c’était bien lui qui avait fait appel au général André et qu'au surplus, on se réservait d’apporter ces preuves devant le seul tribunal compétent pour juger la cause, c’est-à-dire à Rome !
Et il paraît que Rome a prononcé, et que M gr Le Nordez est déposé ! J’ai demandé au théologien qui veut bien m’expliquer le dessous de cette affaire, quelle était au juste la situation d’un évêque déposé. Il m’a dit que la déposition d’un évêque correspond à peu près à l’interdiction d’un prêtre ! Alors j’ai fait observer que, si l’évêque de Dijon était déposé, il était bien extraordinaire qu’en ce moment même, il fût en train de donner la confirmation dans les villages de son diocèse. Il m’a répondu que l’arrêt, bien que rendu, peut très bien ne pas avoir été encore notifié à l’intéressé : auquel cas il peut continuer à administrer les sacrements. Et il a ajouté que cet état de choses peut se prolonger pendant un certain temps.
Mais, enfin, si M gr Le Nordez est déposé, c’està-dire s’il ne peut plus remplir les fonctions qui incombent à un évêque, il faudra bien que sa déposition soit portée à la connaissance du public, un jour ou l’autre ! Et ce jour-là, qu’arrivera-t-il ? Si M gp Le Nordez a été envoyé à Dijon par M. Dumay, c’est pour y rendre aux catholiques bourguignons les services qu’ils attendent d'un évêque. 11 n’est là que pour les catholiques. Les autres sont tout à fait désintéressés de la question, puisqu’ils n’ont pas affaire à l’évêque. Or, lorsque les catholiques bourguignons sauront que le Pape a retiré à M gr Le Nordez le droit d’exercer son
A PROPOS DK l'jNCIDEINT DE M ,;r LE NOHDKZ 9
ministère, il est bien clair qu'ils ne voudront plus s’adresser à lui et qu'il ne pourra plus leur rendre aucun service. La logique voudrait donc que M* r Le Nordez quittât Dijon. Mais M. Dumay, et son chef, M. Combes, viennent justement de soutenir cette thèse que le Pape n’a meme pas à être consulté quand il s’agit de la nomination d’un évêque ! On ne peut donc pas leur demander d’admettre qu'il ait le droit de le déposer une fois qu’il est nommé, car ce serait lui reconnaître un pouvoir plus grand que celui qu'ils lui contestent. Tandis que le Pape ne peut pas ne pas maintenir ce droit, puisqu’il ne peut pas admettre que le jour où, par exemple, un évêque deviendrait protestant ou juif, il ne pourrait pas l’exclure de l’Eglise. La doctrine de M. Combes et celle du Pape sont donc inconciliables : et le bon sens indique que c’est celle du Pape qui est la vraie! Des difficultés de ce genre ont été souvent soulevées. On s'est toujours, jusqu’à présent, arrangé pour trouver des combinaisons qui sauvegardaient les principes. En trouvera-t-on dans les circonstances présentes? Il est permis d’en douter, car l’heure actuelle n’est pas favorable aux transactions.
Ce qui peut et ce qui doit sortir de cet incident, c’est la dénonciation du Concordat, car c’est la seule solution logique. Je sais bien que beaucoup de catholiques sont hostiles à cette idée. Il y en a, dans le nombre, qui, tout en se rendant très bien compte de l’état lamentable où le Concordat amis le Catholicisme en France, trouvent commode de profiter de ses avantages matériels tant que cela sera possible, se disant que les choses dureront bien autant qu’eux ! C’est la théorie d’ « Après moi le Déluge ». Avec ceux-là, il est bien inutile de discuter. Mais les autres, ceux qui ont souci de l’avenir du Catholicisme en France, ne pourront jamais pardonner au Concordat l'influence néfaste qu’il a eue sur la mentalité de notre clergé.
Il y a des religions, le Mahométisme, par exemple, ou le Protestantisme, où le rôle des prêtres est très effacé. Dans la nôtre, au contraire,
11 a une importance extrême. Or, notre clergé, comme je le faisais remarquer tout à l’heure, est soumis depuis quelques années à un régime de sélection à rebours. Tout prêtre zélé et intelligent est condamné à passer sa vie dans l’oisiveté d’une petite cure de campagne. Et encore, s’il a le malheur de s’y faire trop aimer de ses paroissiens, il a de grosses chances d’être déplacé. Ce sont les autres qui ont tous les postes importants. Il n’y a pas un corps constitué qui résiste longtemps à un pareil régime. Notre clergé n’y a pas plus résisté que n’y résistera l’armée! On ne veut pas voir les choses telles qu’elles sont ! Nous partons toujours de ce principe que le clergé français est le premier clergé du monde, et, quand nous le voyons persécuté, nous nous répandons en récri-
A PROPOS DE L’INCIDENT DE M* r LE NORDEZ il
minations contre ceux qui le persécutent: sans réfléchir, qu'en somme, ceux qui le persécutent font leur métier en le persécutant, puisqu'ils lui font la guerre ; et que c'est lui qui ne fait pas le sien en ne se défendant pas, ou en se défendant aussi mal. Et nous ne nous demandons pas comment il se fait que les clergés des autres pays, que nous proclamons si inférieurs au nôtre, résistent cependant si bien à ceux qui cherchent à les persécuter, et qui sont tout aussi nombreux chez eux que chez nous.
La vérité est que, malheureusement, il ne faut pas se le dissimuler, si notre clergé tient peut-être le premier rang sous le rapport de la pureté des mœurs (ce qui est déjà beaucoup, je suis le premier à le reconnaître), je ne sais pas quel rang il tient sous les autres, mais celui qu’il tient est assurément très bas. En tout cas, ce que je peux dire, c’est qu’ayant vu à l'œuvre les clergés américain, canadien, irlandais, anglais, belge et allemand, j'ai malheureusement acquis la conviction qu'ils étaient infiniment supérieurs au nôtre; au point de vue de l’activité d’abord, du dévouement et de la culture ensuite.
Cette infériorité, qui ne me paraît pas contestable, car elle saute aux yeux de tous ceux qui ont un peu étudié cette question, et qui seule peut expliquer ce fait, que, partant, le catholicisme est en progrès, tandis que chez nous il décline, je l’attribue uniquement au Concordat, mais surtout à cause de l’organisation qu’il impose à notre clergé. Cette organisation est ce qu’on peut voir de plus lamentable. Pour faire comprendre ma pensée, comparons par exemple le régime du clergé en Irlande et en France.
En Irlande, il y a environ quatre millions de catholiques et un seul grand Séminaire : celui de Maynooth ! A ce compte, en France, où il y a trentesix millions de catholiques, huit ou neuf grands Séminaires devraient nous suffire. Or nous en avons quatre-vingt six! un par département. Comment expliquer cette différence? Cest la question que j’ai posée à un évêque irlandais. Voici ce qu’il m’a répondu :
« Nous estimons qu’il ne faut reculer devant aucun sacrifice pour faire de nos prêtres des hommes aussi instruits, aussi cultivés que possible. Ils sont recrutés généralement dans des milieux très pauvres. Nous voulons qu’à leur sortie du Séminaire ils aient un bagage intellectuel qui leur permette de se trouver à leur place n’importe où. Pour arriver à ce résultat, il nous faut un corps de professeurs de premier ordre : ce qui, naturellement, nous coûte très cher. C’est pour cela que nous n’avons qu'un Séminaire. Mais même en mettant à part la question financière, je ne serais d’ailleurs pas du tout d’avis d’en avoir davantage! Dans mon esprit, un Séminaire
A PROPOS DE L’iNCIDEKT DE M gr LE NORDEZ 13
doit être une espèce d’Lniversité où se crée une atmosphère morale dont les étudiants puissent s’imprégner. Or, il faut qu’ils soient suffisamment nombreux pour que ces conditions se trouvent remplies. »
Voilà ce que m'a dit un évêque irlandais : et j’ai de bonnes raisons de croire que, si j’avais pu consulter les autres, je les aurais tous trouvés du même avis. En France, au contraire, chaque évêque veut avoir son grand Séminaire! Dans certains départements ils sont presque vides. On m’en a cité un notamment où il n’y a que dix-huit séminaristes. Dans tous, ou presque tous, le corps de professeurs est lamentable ! Résultats : le jeune prêtre irlandais qui sort du Séminaire à vingt-cinq ans est un jeune homme ayant à peu près la somme de connaissances qu’a un bachelier français. Il a, en tous cas, une instruction et une éducation très supérieures à la moyenne! Tandis que, neuf fois sur dix, le jeune prêtre français est un paysan mal dégrossi, ayant une éducation nulle et une instruction le plus souvent inférieure à celle du maître d’école qui, dans sa paroisse, est chargé de lui faire la guerre. Voyons maintenant ce que deviennent ces deux jeunes gens, en sortant du Séminaire.
L’Irlande est un pays dont la population rurale, de beaucoup la plus nombreuse, vit dans des fermes isolées ou groupées en hameaux. Les agglo-* mérations sont assez rares : et les paroisses le sont encore plus ; car il y en a très peu qui comptent moins de quatre ou cinq mille paroissiens. Au centre du territoire qu’elle comprend, il y a une église, le plus souvent très belle, où réside le curé ayant autour de lui quelquefois sept ou huit vicaires, vivant comme ils veulent, soit isolément 1 , soit deux par deux ; mais qui se réunissent très souvent chez leur curé pour lui rendre compte des tournées continuelles qu’ils font à pied, à cheval, ou à bicyclette dans la paroisse. Il y a généralement une ou deux chapelles qui sont de simples locaux sans aucune prétention h l’architecture, où l’un des vicaires vient dire la messe le dimanche pour ceux qui vivent très loin de la paroisse. Mais, très souvent aussi, ils la disent dans des granges de fermes. Chaque dimanche, on annonce au prône où elle sera dite, le dimanche suivant. En définitive, sous ce régime, un prêtre n’arrive guère à être curé avant quarante ou quarante-cinq ans. Mais les curés sont de vrais personnages, dirigeant les choses de haut, et le gros de la besogne paroissiale est fait, sous leur direction et leur surveillance, par des jeunes gens qui apprennent ainsi leur métier.
1. J’engage vivement ceux qui voudraient se rendre bien compte de la manière dont fonctionne le service paroissial en Irlande, à lire un roman d'un curé irlandais. Mon Nouveau Vicaire, du l\ Sheeijan (traduction française). C'est un chef-d’œuvre.
A PltOPOS DE L’iNCIDENT DE M* r LE N0KDLZ 15
Chez nous, les choses se passent d’une façon toute différente. Comme les paroisses sont très multipliées et qu'on veut absolument avoir un prêtre résidant dans la moindre, fût-elle de cent cinquante âmes, les séminaristes sitôt ordonnés reçoivent, le plus souvent, une cure : ou s’ils restent vicaires, ce n’est que pour très peu de temps ! Voilà donc un garçon de 25 ans, qui a passé toute sa jeunesse enfermé entre les quatre murs d’un Séminaire, ignorant par conséquent tout de la vie, chargé de l’administration d une paroisse ! Il est condamné à vivre tout seul dans un village où, neuf fois sur dix, il n’y a pas une personne avec laquelle il puisse échanger une idée ! Que voulez-vous qu’il fasse? Il est trop pauvre pour avoir des livres. D’ailleurs, en aurait-il, qu'il ne les lirait généralement pas! Pour aimer la lecture et surtout pour pouvoir travailler à soi tout seul, il faut avoir un fonds de culture que malheureusement ce jeune prêtre n’a que bien rarement. Au Séminaire, on leur apprend un peu de latin, un peu de théologie ; quelquefois, pas toujours, on leur donne des leçons sommaires de physique et de chimie. Et voilà en quoi consiste le bagage intellectuel de l’immense majorité! Des questions sociales qui agitent l’humanité, d'économie politique, on ne leur dit jamais un mot. Il est bien facile de s’en rendre compte, car, dès qu’on aborde ces sujets en leur présence, leur gene et leur embarras sont manifestes ! Ils n’ont aucune idée sur rien ! Ce jeune prêtre, placé dans une situation aussi fausse, n’a personne à qui il puisse se confier : personne n’est là pour le consoler dans ses moments de découragement. 11 ne voit autour de lui que des gens indifférents ou hostiles! Il est dans un état d’isolement intellectuel absolu ! 11 n’a absolument rien à faire en dehors de sa messe et de son bréviaire! A quoi peut-il passer son temps?
J’en ai connu un, dans l’arrondissement de Château-Thierry, qui avait résolu ce problème d’une façon très ingénieuse. Il avait la conduite la plus régulière. Elle ne l’était même que trop, car il ne sortait jamais de son presbytère, où il passait tout son temps à coudre à la machine des chemises de femme que lui envoyait le Bon Marché . A faire ce métier il gagnait trois francs par jour! Les ouvrières mécaniciennes qui se livrent à ce genre de travail, ne gagnent généralement pas autant, m’a-t-on dit. Mais il paraît qu’il avait acquis une habileté extraordinaire dans la confection des chemises dites « à pince », qui sont plus difficiles à coudre que les autres. Seulement cette occupation l’absorbait tellement qu’il ne faisait même pas le catéchisme ! Et son évêque a mis trois ou quatre ans à s’apercevoir de ce qui se passait!
Celui-là était une exception, cela est vrai. Mais combien y a-t-il de curés de campagne dont la
A PROPOS DE i/lNCIDENT DE M* r LE NORDEZ 17
seule occupation, six jours par semaine, consiste à se réunir chez un collègue pour y faire d'interminables parties de cartes ! D'autres passent leur vie chez quelques vieilles dévotes, h commenter tous les cancans du village. 11 y en a aussi d'autres qui sont admirables! et heureusement leur nombre est encore assez considérable ! Mais il est bien étonnant qu'ils soient aussi nombreux, car il est bien certain qu'avec le système employé, il faut presque un miracle pour qu'un jeune prêtre, sorti du Séminaire plein de zèle et d'enthousiasme, ne soit pas devenu, au bout de dix ans, un pauvra être découragé, qui ne songe plus à rien qu'à mener une petite vie bien tranquille, au fond de son presbytère : à moins qu’il ne se décide à entrer dans une congrégation, ce qui arrive, ou du moins arrivait très souvent; ou à jeter le manche après la cognée et à quitter le ministère, ce qui arrive malheureusement aussi quelquefois ! En somme, avec le système français, rien n’est fait pour apprendre à un jeune prêtre sortant du Séminaire, tout ce qu’il ne sait pas, et tout ce qu’il devrait savoir pour devenir un bon ouvrier de la vigne du Seigneur ! On les laisse s’instruire comme ils peuvent et où ils peuvent. Mais on ne fait rien pour les engager à s’instruire ! Bien au contraire. Tandis que, dans le système irlandais, pendant les douze ou quinze ans qui s’écoulent avant qu'un jeune prêtre ne soit curé, il est soumis à un entraînement méthodique et rationnel, grâce auquel toutes ses facultés sont mises en valeur.
Il est bien évident que ce système est infiniment meilleur que le nôtre! Du reste, la chose n’est que trop prouvée par les résultats. Car, je le répète, le recrutement est identique. Les jeunes gens qui entrent à Maynooth y arrivent assez souvent, m’a-t-on dit, en guenilles et même nu pieds ! En tous cas, ils sont, pour l’immense majorité, fils de petits fermiers très pauvres ou d’ouvriers : tout comme nos séminaristes. Et, quand ils en sortent, s’ils ont d’aussi bonnes façons, s’ils sont en état de tenir leur place n’importe où et de se mêler à n’importe quelles conversations, alors que nos pauvres curés de campagne sont le plus souvent si gênés et si timides d'allures, parce qu’ils ont conscience de leur insuffisance, c’est qu’on a tout fait pour relever les uns et rien pour relever les autres. J’entends souvent soutenir cette thèse que cela serait rendre un très mauvais service aux séminaristes que de leur donner trop d’instruction et d’éducation, parce qu’ils souffriraient d’autant plus de l’isolement intellectuel dans lequel la plupart sont appelés h passer leur vie, dans un hameau sans ressources! On me dit aussi que, chez nous, les vocations sont rares : que si on ne prenait pas à peu près tout ce qui se présente, on n’aurait pas assez de prêtres! et que, parmi ceux qui se présentent,
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le clergé français et le concordat.
