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PARIS. — IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUK MIGNON, PAR H. STANLEY AUTEUR DE ■• COMMENT J Al RETROUVÉ UVINGSTONE . OUVRAGE TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L 'A UT 0 R IS AT 10 N DE L'AUTEUR Par J. LEVOISIN Et, illustré de 2 1 gravures dessinées sur bc*. PAR P. PHILIFPOTE AUX PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1873 Droits de reproduction réserves CHAPITRE PREMIER Amina, femme de Sheikh Amir. — Délibération des Arabes. — Le pays de Roua. — Le fils du consul. — On permet à Sélim et .à Isa de suivre l'expédition. — Douleur d'Amina. — La caravane s'embarque pour Bag.amoyo. A quatre milles environ au nord de la ville de Zanzibar, à un demi-mille d'une jolie baie, vivait, il y a quelques années, au milieu de ses parents et de ses amis, un noble Arabe de la tribu des Beni-Hassan, nommé Sheikh Amir ben Osman.
Sheikh Amir n'était pas seulement noble par le sang; il l'était encore par son caractère, par son inépuisable charité, par sa manière de traiter ses nombreux esclaves nègres. L'épouse d' Amir, son épouse favorite, était la belle Amina aux yeux de gazelle, fille d'Othman ben Glus, de la tribu des Beni-Abbas. Ce sera faire en deux mots son éloge que de dire : elle était digne en tout d'être la femme de Sheikh Amir. Les fidèles esclaves du maître ne manquaient aucune occasion de célébrer la vertu et les bontés d'Amina. La vaste demeure d' Amir s'élevait au milieu d'un bosquet d'orangers et de manguiers. Ses immenses propriétés, toujours bien cultivées, étaient plantées de cannelliers, de giro fliers, d'orangers, de manguiers, de grenadiers, de goyaviers et de beaucoup d'autres arbres fruitiers.
On y récoltait aussi toutes les céréales et tous les légumes connus à Zanzibar. Amir avait travaillé, il avait payé de sa personne, il avait tout surveillé lui-même, et sa propriété passait pour une des plus florissantes de l'île. II avait fait de grandes dépenses pour embellir sa maison; aussi les anciens du pays, qui l'avaient vue du temps d'Osman, déclaraient que c'était à ne pas la reconnaître. On remarquait surtout une grande cour dallée de marbre et ornée d'une belle fontaine et de bassins de marbre où les esclaves convertis à l'islamisme venaient se laver les mains et les pieds, pour assister aux prières, dans la mesdjid. On nomme ainsi la chapelle, ou mosquée particu lière qui se trouve dans les maisons riches. Amir n'avait qu'un fils, nommé Sélim, qu'il aimait beaucoup. Sélim était beau comme Amina sa mère; il avait, comme elle, les yeux grands, noirs et pleins de feu, et la peau blanche.
Chapitre II
Adieux. — Amina et Sélim. — Les tours de force de Simba. — Portrait de Motto. — Niani, le singe. — Motto et les éléphants. — Une histoire de guerre. — Kaloulou, le fils du roi. L'expédition avait été subdivisée en plusieurs caravanes. Les premières étaient déjà parties. Le quinzième jour du sixième mois, les membres de la dernière caravane, commandée par Amir, faisaient leurs derniers adieux à leurs amis qui, le matin même, étaient arrivés de Zanzibar. Les scènes d'adieux sont toujours émouvantes ; elles le sont bien plus lorsque pour la première fois des jeunes gens vont quitter leur famille ; lorsque des pères, des époux mettent sous la protection de Dieu ceux qu'ils vont laisser derrière eux, peut-être pour toujours. Combien en reviendra-t-il de ces robustes et hardis aventu riers? combien reverront les êtres aimés, dont ils se séparent sans pouvoir retenir leurs larmes?
Reviendra-t-il jamais ce brave et noble Amir qui se penche en ce moment pour dire les paroles d'adieu â la belle Amina ? II est robuste et vigou reux; deux cents serviteurs bien armés l'entourent. Ses amis Arabes, qui avec leur puissante escorte ont pris les devants pour gagner Simbamouéni, lui seront fidèles, nous en sommes sûrs. Et pourtant, qui peut affirmer qu'on le reverra jamais? .\ussi le doute, la crainte, l'anxiété se montrent dans les re gards d'Amina quand elle lève vers lui ses yeux remplis de prières et de regrets. « Oui, Amina, s'il plaît à Dieu, je reviendrai dans deux ans, avec tant d'esclaves et d'ivoire que je serai l'homme le plus riche de Zanzibar. » Voilà ce qu'il lui disait avec animation. « Amina, fais tes adieux à Sélim, l'orgueil des Beni-Hassan. II reviendra, il reviendra, et ce sera un chef riche et puissant.
Ne trouves-tu pas qu'il a Pair d'un guerrier dans son costume de voyage ? Fais vite, ou les femmes vont se mettre à pleurer, et nous serons noyés avant de partir ! » II la serra vivement dans ses bras, et se détourna. Amina jeta sur son fils un long regard, comme si elle voulait gravera jamais l'image de Sélim dans son cœur. « Sélim ! dit-elle, joie de mon cœur, joyau de mes yeux ! C'est donc vrai : tu vas partir ; tu vas livrer le cœur de ta mère au désespoir ! Quelle joie me reste-t-il, maintenant que mon fils et mon seigneur m'abandonncnt? Ne te laisseras-tu pas toucher, ne te laisseras-tu pas persuader? Pense à tout ce que tu quittes, pense aux dangers qui t'attendent. » La pauvre mère vit que les dangers, loin d'effrayer son enfant, ne faisaient qu'exciter son ardeur ; alors dans sa détresse, elle se rejeta sur la volonté de Dieu.
Elle avait consulté le Koran, elle y avait lu l'avenir ; le livre sacré prédisait « que la nation arabe serait en deuil ; que les fils pleureraient leurs pères massacrés, et que les pleurs des femmes arabes couleraient, aussi abondantes que la pluie. » « Resteras-tu, maintenant? ajouta-t-elle. Non! Orgueilleux enfant, évite les misères et la mort qui seront la fin de cette aventure ! Ne méprise pas les avertissements d'Allah ! Songe que « c'est écrit » . — Ma mère chérie, je ne puis rester. S'il est écrit que je dois endurer ces misères et souffrir la mort, pourquoi tente rais-je d'échapper à la fatalité inévitable, en restant ici? Si la mort attend mon père, ma place est à ses côtés ; j'y dois mourir comme il convient au fils d'un chef arabe. Mais toutes ces craintes sont vaines, ma mère.
Que peux-tu redouter pour moi? Ne suis-je pas avec le brave Amir, fils d'Osman? N'ai-je pas mon fusil, mon sabre? Que peuvent les chiens de païens contre nous, quand nous avons à notre tête Khamis ben Abdallah, et Amir fils d'Osman, Aie confiance en Allah; ma mère. Écoute, la corne du guide donne le signal du départ. Mon père s'impa tiente, il faut que je le rejoigne. Embrasse-moi, ma mère, et bénis-moi. » Amina bénit son enfant du plus profond de son cœur. II la serra dans ses bras, de toutes ses forces, mais elle sentait qu'il brûlait de partir. « Que Dieu t'accompagne, mon enfant, dit-elle. — Qu'il soit toujours avec toi, » répondit-il. Ils se quittèrent, lui pour rejoindre son père, elle pour .aller, dans la maison d'un ami, pleurer et sangloter, et songer aux êtres chéris qui s'enfonçaient dans les régions lointaines de l'occident.
Pendant longtemps le père et le fils gardèrent le silence. Amir marchait vite ; il était en apparence impassible ; sa physionomie n'exprimait que la fermeté et une sorte de déter mination pleine de fierté ! Sélim, digne fils de son père, le suivait, la tête baissée. En vain des oiseaux étranges partaient autour de lui, chantaient et s'envolaient : il n'y prenait pas garde ; le soleil allait se coucher, le crépuscule était proche, il n'y faisait pas attention. II pénétrait enfin dans cette immense Afrique, la terre des fables et des merveilles ; il n'avait pas seulement Pair de s'en aperce voir ; et pourtant, c'était depuis longtemps son vœu le plus cher. Quand on fit halte aux bords du Kingani, Sélim se mit à pleurer amèrement. C'était donc vrai? c'en était donc fait? il avait donc laissé la maison où il avait été si heureux, pour les sables menaçants, pour les forêts de cette terre où régnait un silence de mort, de l'autre côté de la rivière!
Amir lui posa doucement la main sur la tête. « Quoi, tu pleures, mon enfant ! tu es fâché d'avoir quitté la maison, hé ! Sélim ? — Non, mon père, mais le souvenir de la maison était si doux comparé à ce pays sombre qui s'étend devant nous. On ne voit au delà de la rivière que de noires forêts, le ciel lui-même est sombre et désolé : voilà ce qui pèse sur mon cœur ! » Amir reprit tendrement : « Si la forêt semble noire et som bre, c'est parce que la nuit approche. Quand nous aurons tra versé la rivière, nous camperons sous la tente, où tu te plairas bientôt autant qu'à la maison ; tu oublieras ton chagrin et ton an goisse. Demain matin, la terre endormie s'éveillera, le soleil bril lera dans toute sa gloire, les oiseaux quitteront leurs nids et se mettront à chanter; dans les clairières tu verras paître l'antilope rapide, et tu te demanderas avec étonnement pourquoi ton cœur était triste la veille. — Je ne pleurerai plus, dit Sélim; vois, mes yeux sont secs. » II avait un petit air brave en disant cela, et son père l'embrassa tendrement.
Quand la caravane eut traversé le Kingani, hommes et fem mes se mirent à couper des broussailles et des branchages pour en faire une palissade. C'est un soin que ne doit jamais négliger une caravane bien conduite. La palissade achevée, les gens se réunirent dans le campement pour le repas du soir. Les tentes étaient disposées en cercle, les ouvertures tournées du côté de la tente d' Amir qui formait le centre du cercle. Des deux côtés de la tente du maître, étaient deux ou trois des esclaves les plus fidèles, les fundis ou surveillants. Ils recevaient directement les ordres du chef pour la conduite de la caravane. Au-dessus des fundis, Amir avait placé les fidèles des fidèles: Simba (le Lion) et Motto (le Feu). Partout où allait Amir Ben Osman, Simba et Motto le suivaient. Amir leur était aussi cher que le sang de leur propre cœur, et Sélim était leur joie.
Son moindre désir était une loi pour ces deux créatures dévouées, qui voyaient en lui un être infiniment supérieur, appartenant à un monde dont ils pouvaient à peine concevoir l'idée. Par sa taille, Simba était un géant, par sa force et son cou rage, un vrai lion. II était originaire de l'Ouroundi, vaste pays qui touche à la partie nord-est du lac Tanganika. Fils d'un chef, il avait été pris tout enfant dans une bataille livrée par les Ouasiges et leur allié le père de Moeni Kheri contre Makala. Ce Makala était un roi batailleur qui vivait dans les districts du nord de l'Ouroundi. Étant fils d'un chef, il appartenait néces sairement à la race des Ouahumas. Cette race supérieure, qui a le teint bronzé, et qui est venue anciennement d'Éthiopie, a le privilège exclusif de fournir des chefs aux pays de l'Ouroundi, du Rouanda, de l'Ouganda et du Karagoua.
Simba était alors dans la fleur de l'âge. Depuis vingt ans il vivait dans la maison d' Amir, qui l'avait acheté Tannée même de son arrivée à Zanzibar. L'ayant toujours trouvé doux et docile malgré sa force extraordinaire, il le regardait presque comme un fils. Quelques-uns des tours de force de Simba touchaient au merveilleux. iVvec le sabre long et tranchant dAs Arabes, il fendait d'un seul coup une chèvre en deux, de la tète à la queue. Ses admirateurs nègres pensaient qu'il aurait tout aussi bien coupé un âne en deux ; mais il n'avait jamais essayé, parce qu'il n'était pas assez riche, et que les ânes coûtent trop cher. Avec un jeune bœuf de trois ans sur son dos, il avait fait la moitié du tour de la plantation. II lui était arrivé souvent de prendre par les oreilles un de ces grands ânes blancs de Mascate, et de le renverser sur le dos d'un croc en jambe.
Une fois, dans une circonstance extraordinaire, il avait porté douze hommes, sur son dos, sur ses épaules et sur sa poitrine, autour de la maison de son maître, aux applaudissements fré nétiques d'une nombreuse assistance. II lançait un homme de taille ordinaire à dix pieds en Pair, et le rattrapait aussi aisé ment qu'un autre homme rattraperait un petit enfant. II courait une foule de récits sur son compte. Sans chaussures, il avait six pieds cinq pouces, et il mesurait trente-deux pouces d'une épaule à l'autre. Motto ou le Feu était tout à fait digne de son nom par son caractère ardent et irascible. II était de l'Ourori. Petit, nerveux, agile comme un chat, il montrait beaucoup de force, et suppor tait admirablement les plus grandes fatigues. Lui aussi avait été pris tout jeune , et amené à Zanzibar par un marchand d'esclaves ; par pur caprice, Amir l'avait acheté vingt dollars.
II n'eut jamais à regretter son argent, et Motto était celui de ses esclaves qu'il aimait le plus après Simba. Pour rendre service à son maître, Motto se serait jeté au feu. C'était un grand chasseur : sur un rocher, il eût suivi à la piste le léopard aux pattes de velours; il vous eût dit quel animal avait brisé un brin d'herbe, pourvu que la bète y eût laissé un seul de ses poils ; il pouvait s'approcher d'un éléphant et lui chatouiller le ventre avec une paille, sans lui laisser deviner qu'il y avait là, tout près de lui, un ennemi mortel. Un témoin légèrement porté à l'exagération, et nullement recommandable pour sa véracité, a déclaré qu'un jour Motto, qui s'était mis à la poursuite d'un lion dans un fourré, trouva l'animal endormi, et par pure bravade, s'étant approché sans bruit, l' enjamba avant de lui casser la tête d'un coup de fusil.
Les amis de Motto le définissaient : un homme qui a la bra voure du lion, l'agilité du chat, la vue perçante de l'aigle pêcheur, la vivacité de la poudre, la patience de l'âne, et la fidélité du chien. Ajoutez à cela qu'il était un peu vain, et vous aurez tout le portrait de Motto. La première nuit d'une caravane n'est pas bien gaie : ou bien on pense aux joies et au bien-être que l'on a laissés derrière soi ; ou bien, l'on est méfiant, et l'on étudie ses com pagnons de route avant de leur faire des avances. Rien de pareil dans le camp d'Amir. On ne regrettait pas Zanzibar, puisque l'on était parti en compagnie du maître et de son fils ; on n'avait pas à s'étudier, puisque chacun des membres de la caravane connaissait tous les autres. Le départ n'avait pas rompu de liens d'amitié, ou de parenté.
Ceux qui étaient mariés avaient leurs femmes avec eux ; ceux qui étaient céli bataires avaient autour d'eux les visages bien connus de leurs amis. Tous étaient de la même famille. Cela ressemblait à l'émigration de toute une colonie. II suffisait de jeter un regard dans l'intérieur des huttes, pour voir que tout le monde était heureux, ou du moins content. Les bonnes figures de tous ces nègres exprimaient la joie. Ils s'intéressaient à des histoires qu'on leur avait déjà dix fois ra contées. Lorsqu'une explosion de rire plus bruyante que les autres éclatait dans le campement, et faisait résonner la forêt, on pouvait être sûr que Simba ou Motto venaient de raconter quelques-uns de leurs exploits. Le groupe d'où partaient ces bruyants éclats de rire était accroupiautour d'un feu de joie en miniature, que Simba et Motto avaient allumé à une trentaine de pieds de la tente du chef.
Sélim venait d'y faire son apparition. Aussitôt Simba avait roulé derrière son jeune maître un gros bloc de bois, en le priant de s'asseoir. Lui-même s'était accroupi à ses pieds, at tentif à ses moindres volontés. Motto, pour n'être pas en reste, tirait des profondeurs de sa mémoire ou des trésors de son imagination une de ses meilleures histoires, lorsqu'un incident comique mit Sélim en gaîté. Sélim s'étanl mis à rire, Simba tout naturellement se mit à rire aussi ; et comme rien n'est plus contagieux que le fou-rire , tout le groupe éclata ; le rire gagna ceux qui étaient en dehors du cercle, et toute la caravane se mit à sourire de confiance. Motto avait commencé ainsi une de ses histoires : « Un jour, à l'époque où j'étais dans la caravane de Kisesa (Abdallah-ben- Nasib, vous savez que Kisesa est un des bons amis de mon maître; c'est même dans sa caravane, étant fiindi, que j'ai achevé mon éducation de chasseur), voyageant à travers l'Ou conongo, je... — Vraiment, demanda Sélim, est-ce que vous avez été dans l'Ouconongo? — Oh oui, et même beaucoup plus loin.
Eh bien ! Je disais donc que je... — Mais, Motto, s'écria Sélim en lui coupant de nouveau la parole, l'Ouconongo est le meilleurpays de ch<asse, n'est-ce pas? - — Seulement dans certaines saisons. Dans la saison sèche, oui. Le gibier émigré en masse vers la rivière de La Vache, et alors on peut s'en donner; mais pour les éléphants, parlez-moi du Kaouendi. Je disais donc que je... — Mais, Motto, s'écria un jeune drôle absolument nu que l'on appelait Niani (le Singe) et qui était le neveu de Motto, est-ce qu'il y a des lions dans le Kaouendi? parce que... » n'acheva pas sa phrase. Motto, s'était levé furieux, bran dissant sa kurbash (fouet en cuir d'hippopotame). Niani vit le mouvement; avec l'agilité d'un véritable singe, il bondit par dessus le feu, et tomba au beau milieu d'un grand vase à moitié plein de riz qui mijotait sur les cendres chaudes.
II y eut un grand cri, des éclaboussures de riz chaud surent projetées dans toutes les directions. Comme ces éclaboussures tombaient sur des épaules nues, tout le monde fut sur pied cn un instant. Sélim se mit à rire de tout son cœur, Simba en fit autant, Motto s'arrêta en se tenant les côtes, et le groupe tout entier fut en joie. « Voilà, dit Motto, ce que l'on gagne à interrompre une bonne histoire! » — Ceci, en apparence, s'adressait à Niani, qui frottait ses pieds remplis de brûlures, avec des grimaces de douleur; mais c'est Sélim que l' orateur avait en vue. « Eh bien! Motto, continuez, dit Sélim : je ne vous inter romprai plus. — 0 cher maître, répondit Motto ; ce n'est pas pour vous que je disais cela. Vous pouvez m'interrompre Lant que vous voudrez, vous ! — C'est bon, c'est bon. Continuez votre histoire ; et surtout, qu'elle soit amusante. — Très-bien, maître.
Je disais donc que je faisais partie de la caravane de Kisesa, que nous traversions l'Oukonongo, quand ce petit singe de Niani m'a interrompu, pour... — Non, non, Motto; ce n'est pas lui, c'est moi. Continuez votre histoire et laissez le pauvre Niani tranquille ; il a eu son affaire; quanta moi, vous me punissez trop sévèrement en ne continuant pas votre histoire. — Oui, oui, Motto, continuez! dit la voix de basse-taille de Simba. N'entendez-vous pas le jeune maître qui vous en prie? Hé, qu'est-ce que vous avez donc ce soir? — Très-bien, dit Motto d'un air nonchalant; si tout le monde s'en mêle, l'histoire durera bien jusqu'au Roua. — Motto, reprit Sélim, je ne vous troublerai plus jamais... voici ma main, comme gage de ma promesse. » L'orgueil et la vanité de Motto furent également flattés de la promesse de Sélim.
II toussa pour s'éclaircir la voix, et com mença pour tout de bon, cette fois. « Nous voyagions à travers l'Oukonongo, et venions d'at teindre le village du Sultan Mréra, lorsque Kisesa me dit d'aller chasser dans la forêt qui borde la rivière. Si je rapportais une antilope, il me donnerait 4 mètres de cotonnade. Je partis vers midi ; le soleil était très-ardent, mais jecomptais avoir moins chaud sous bois. En peu de temps j'arrivai à la ri vière ; c'est un joli petit cours d'eau bien clair, qui fait toutes sortes de détours. Je suivis la rivière, regardant à droite et à gauche sans rien voir; cela durait depuis longtemps, lorsque, en viron deux heures avant le coucher du soleil, j'entendis un bruit sourd, comme celui d'un tremblement de terre. En prêtant l'o reille je reconnus que ce bruit était produit par une troupe d'é léphants.
Ils marchaient à la file sur la terre durcie et venaient boire à la rivière. En un instant je fus couché, sur le ventre, comme un mort. L'herbe était épaisse et haute d'environ deux pieds. Je n'avais rien à craindre, à condition de ne pas bouger. Je suis un trop vieux chasseur pour ne pas savoir comment il faut se conduire dans le voisinage d'une troupe d'éléphants. Quand ils défi lèrent, je levai la tète avec précaution et je les comptai. Deux, quatre, six, huit, dix animaux monstrueux, qui balançaient leurs trompes en Pair, et semblaient dire : « c'est nous qui sommes les maîtres ici, nous le savons bien. » Ils passèrent sans se douter de rien, et sans témoigner la moindre inquié tude. Quant à moi, je rampai dans les herbes jusqu'à un énorme baobab, qui était entre eux et moi. Si tous les éléphants avaient été en ligne pour boire dans la rivière, je n'aurais jamais pu m'approcher d'eux sans être découvert.
Mais un gros gaillard plus altéré que les autres se tenait au beau milieu du courant. Son flanc touchait presque au baobab. II me masquait complètement aux regards des autres. Voici le raisonnement que je me faisais : Kisesa ne m'a pas dit de tuer des éléphants ; niais il ne m'en voudra pas de lui rapporter deux défenses (qui à Zanzibar vaudront cinq cents dollars), puisqu'il est venu dans l'Oukonongo pour y chercher de l'ivoire ; or, il me promet 4 mètres d'étoffé pour une anti lope, donc il me donnera beaucoup de mètres pour deux défenses de cinq cents dollars. Cette idée me poussa en avant, et je fus bientôt tout près de l'éléphsant qui touchait au baobab. Au bout de quelques minutes qui me parurent des heures, je me levai debout, et je com mençai par serrer ma ceinture autour de mes reins, comme un homme dont la vie va dépendre de sa rapidité à la course.
Juste au moment où j'aurais dû faire feu, il me passa par la tète une idée folle. Cette bète se présentait à moi de dos, et je n'aurais eu qu'à étendre la main pour la toucher, je me dis : Quelle bonne charge à raconter! Je vais lui chatouiller la queue ! Je cueille un grand brin de paille, et je le promène à partir de la queue, tout le long de la cuisse jusqu'au ventre. C'était délicieux de voir le petit tronçon de queue se trémousser et décrire des cercles, pendant que l'animal s'appuyait contre l'arbre, et s'y grattait de toutes ses forces. Quand ce jeu eut duré quelques minutes, je pris mon fusil, et visant la bête à trois pouces en viron en arrière de la jambe gauche de devant (c'était le bon endroit à cause de la place que j'occupais), je fis feu. L'éléphant fit un bond en avant, et me démasqua aux regards étonnés des autres.
Quant à moi, je bondissais déjà par-dessus les buissons et les grandes herbes, avec la rapidité de l'antilope. Au bout d'une seconde, les éléphants, revenus de leur sur prise, se mirent à pousser d'horribles cris de rage, et je recon nus au craquement des arbustes et au clapotement de l'eau qu'ils étaient à mes trousses. Jamais, dans les plaines de l'Ou konongo, une antilope poursuivie par un lion n'a bondi comme je bondissais alors. II me parut un moment que cette rapidité ne me sauverait pas ; les sinistres craquements se rapprochaient de plus en plus ; cn tournant la tête pour voir à quelle distance se trouvait le plus avancé de la bande, je vis qu'il n'était plus qu'à trente pas. II me parut trois fois plus gros que nature ; ses grandes oreilles planaient comme des ailes immenses ; ses yeux brillaient comme des charbons ardents ; sa trompe était dressée comme un serpent qui va s'élancer sur sa victime ; il avait le cou tendu comme la girafe quand elle est poursuivie par quel que bête de proie.
Quant à ses deux défenses, longues, fortes, brillantes, oh ! qu'elles me parurent terribles en ce moment! Ses yeux rencontrèrent les miens, quand je me retournai : il poussa une espèce de ronflement aussi épouvantable que le son de la corne de guerre des Ouatoutas. Ce cri me donna des ailes ; auparavant je fuyais, maintenant je volais ; et le monstre se rapprochait de plus en plus. Je ne crois pas qu'il fût à plus de quinze pieds, quand les bons tours des chasseurs d'éléphants de l'Ourori me revinrent à l'esprit. Voici ce que j'avais remarqué. Ce gros animal qui était en tête de tous les autres se trouvait .aussi le plus cn dehors à ma droite ; les autres étaient à ma gauche ; leur soin principal semblait être surtout de suivre le guide de la bande. Aussitôt que j'eus fait cette remarque, je fis brusquement un crochet à droite et détalai aussi vite que mes jambes pouvaient me porter.
Les éléphants passèrent, empor tés par leur élan, avec un fracas de tempête et de tonnerre. Ce cri me donna des ailes. J'avais gagné une avance de 50 mètres quand les éléphants purent s'arrêter et se tourner de mon côté. Ils ne s'arrêtèrent qu'un instant. Dès qu'ils m'aperçurent, ils firent entendre encore cet horrible ronflement, et me chargèrent en masse. Je suis bon coureur, vous le savez tous ; mais le meilleur coureur semble ramper en comparaison de l'éléphant pendant les deux ou trois cents premiers mètres de sa course. Donc les éléphants, surtout deux ou trois, gagnaient rapidement du terrain. L'herbe sèche me fouettait rudement les jambes; les éléphants, avec leur peau épaisse, étaient à Fabri de cet inconvénient. A peu de distance sur la gauche, il y avait un massif de broussailles.
Si je pouvais le gagner, je serais relativement en sûreté, car j'y pourrais trouver quelque coin où me cacher. En quelques instants j'atteins ce massif, je regarde vivement de tous côtés, et je découvre à peu de distance, à demi caché dans l'herbe et les broussailles, un trou que je reconnais pour une bauge de sanglier. Excellent endroit pour se cacher, me dis-je, pourvu que le sanglier ne soit pas chez lui. En une se conde me voilà à plat ventre, et je m'introduis dans le trou à reculons. J'y suis à peine ; tout à coup, j'entends passer le ton nerre des éléphants sur ma tête, et immédiatement après quel que chose grogne derrière moi, un coup violent me projette hors du trou comme une balle hors d'un fusil, et je reste étendu sur le sol, comme un mort. Tout ce que je pus comprendre, c'est que j'avais été grièvement blessé à la cuisse par le pro priétaire du trou où j'avais cherché un refuge, et que le san glier était parti comme une flèche dans la même direction que les éléphants.
Puis je perdis connaissance. Quand je revins à moi, il faisait nuit ; j'entendis, dans l'éloi gnement, des coups de fusil tirés à intervalles réguliers. Pen sant que c'étaient mes compagnons, qui étaient à ma recherche, je tirai un coup de fusil, auquel un autre répondit immédiatement. En continuant de tirer à quelques minutes d'intervalle, je réussis à les amener à Pendroit où j'étais, étendu sur le sol, incapable de remuer. Mes camarades me prirent sur leurs épaules, et m'empor tèrent au camp, d'où je ne pus bouger pendant près de trois semaines. Je porte encore les marques du sanglier, et je les porterai jusqu'à ma mort. J'ai dit ! — El l'éléphant que vous aviez tué? demanda Sélim. — On le retrouva le lendemain, à deux heures de marche de l'endroit où je l'avais tiré. On put le suivre facilement à la trace de son sang.
Kisesa gagna une grosse somme d'argent; les dé fenses étaient extraordinairement grosses ; rarement on en a vu de pareilles. — Ah ! voyons maintenant, dit Simba ; racontez-nous la bataille de Kisesa contre les Ouaroris, vos compatriotes, et comment vous avez sauvé le fils du roi. — Oh oui! s'écria Sélim; racontez-nous cela ; comme ce doit être intéressant. Je ne dormirai pas bien cette nuit, si vous ne le racontez pas. — Bon, du moment où mon ami Simba désire une chose et où mon jeune maître me la commande, Motto est toujours prêt, o En prononçant ces paroles, Motto ajouta une grosse bûche au foyer brillant. « C'est assez près de nous pour que je me rappelle jusqu'au moindre détail. II y a de cela trois ou quatre ans; Kisesa était dans l'Ounyanyembé. II était l'ennemi mortel de Sayd ben Sélim, Wali ' du sultan de Zanzibar dans rOuiiyanyembé ; la plupart des.Vrabes prirent parti pour Kisesa, connu pour un chef brave, puissant et riche, capable, s'il le voulait, de tenir tète même au sultan de Zanzibar.
Quand Sayd ben Sélim requit les Arabes de l'assister dans sa 1. Gouverneur. lutte contre le chef nègre de Kahama, dans l'Ougolo, Kisesa refusa de marcher. Beaucoup d'autres Arabes l'imitèrent, di sant que Kahama n'est qu'un petit village, et que Sayd avait assez des soldats payés par Ic sultan de Zanzibar pour faire sa besogne lui-même. Or Sélim, qui s'entend assez bien à gou verner des Arabes, et à maintenir la paix parmi de paisibles marchands, n'a ni la tète ni le cœur qu'il faut pour faire la guerre. Parlez-moi de Kisesa pour cela. Aussi deux ou trois semaines après le départ de Sayd, nous ne lûmes pas sur pris du tout de le voir revenir, battu à plates coutures par Kahama; Kisesa et les autres Arabes se moquèrent bien de lui. Quelque temps après, la guerre éclata avec l'Ourori ; Sayd fut requis d'appeler tous les Arabes sous les armes.
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