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Dix ans de l'Histoire d'Allemagne. Origines du nouvel Empire d'après la correspondance de Frédéric-Guillaume IV. et du Baron de Bunsen. 1847-1857

René Gaspard Ernest Taillandier · 1875 · Scanned text

109,196 words · about 7 h 39 min to read

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About this book

Author
René Gaspard Ernest Taillandier
Language
French
Published
1875
Length
109,196 words · about 7 h 39 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (10)
  1. Front matter about 5 min
  2. Preface about 17 min
  3. Introduction about 50 min
  4. Chapitre II about 15 min
  5. Livre II Les Origines about 1 h 8 min
  6. Chapitre III about 10 min
  7. Livre III Les Humiliations De La Prusse Chapitre Premier about 1 h 27 min
  8. Chapitre IV about 16 min
  9. Livre IV about 38 min
  10. Livre V La Guerre De about 2 h 32 min

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Front matter

DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Béatrice, poëme. i vol. in-8°, 1840. Les Écrivains sacrés du XVHe siècle, discours prononcé à la Faculté des lettres de Strasbourg. In-8Û, 1844. Scot Érigène et la philosophie scolastique. 1 vol. in-8", 1843. Tableau du siècle de Louis XIV, discours prononcé à la Faculté des lettres de Montpellier. In-S°, 1843. Novalis, sa vie et ses écrits. ln-4°, 1847. (Extrait des Mémoires de l'Académie des sciences et lettres de Montpellier.) Histoire de la jeune Allemagne, éludes littéraires. 1 vol. in-8°, 1848. Études sur la révolution en Allemagne. 2 vol. in-8", 1853. Allemagne et Russie. 1 vol. in-18, 1856. Histoire et philosophie religieuse. 1 vol. in-18, 1859. Écrivains et poètes modernes. 1 vol. in-18, 1860. La Comtesse d'Albany. 1 vol. in-18, 1862.

Lettres inédites de Sismondi, de M. de Bonstetten, de M"! de Staël. de M»" de Souza. 1 v.l. in-Ì8, 1363. Correspondance entre Gœthe et Schiller. 2 vol. in-18, 1863. Corneille et ses contemporains, discours prononcé à la Faculté des lettres de Paris. In 8°, 1.63. Maurice de Saxe, d'après les documents des archives de Dresde. I volin-8», 1864. La Chaire d'éloquence française à la Faculté des lettres de Paris. discours d'ouverture. In-S°, IS-S Bohème et Hongrie. 1 vol. in-S°, 1869. Drames et romans de la vie littéraire, I vol. in-18, 1870. Souvenirs de province pendant le siège de Paris. In-S°, octobre 1870. La Serbie. Kara-George et Milosch. 1 vol. in-S", 1872. Discours de réception à l' Académie française. Iu-4° et in-8», 1874. Sceaux. Imp. M. et P.-E. Charaire DIX ANS D K LÏI8TII1I IÌLL1IMU, ORIGINES DU NOUVEL EMPIRE D'APRÈS LA CORRESPONDANCE DE FRÉ DERIC -GU I L L AU M E IV ET DU BARON DE BUNSEN 1847-1857 PAR SAINT-RENÉ TAILLANDIER DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE Professeur à la Faculté des lettres.

PARIS LIBRAIRIE ACADÉ MIQUE DIDIER ET Cic, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGLSTIKS, 35 1875 Tous droits réservés A MON CHER MAITRE ET CONFRÈRE M. DÉSIRÉ NISARD DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE PRÉFACE I «Pavais terminé une partie de ce qu'on appelle les hautes études : j'étais licencié en droit et licencié ès lettres. Mème, tout en me préparant à ces épreuves, j'avais composé un poëme qui venait de paraître, et un maître-chanteur amoureux de la forme, M. Théophile Gautier, que je n'avais pas l'avantage de connaître alors personnellement, en avait parlé avec sympathie, dans la Presse d'abord, ensuite dans la Revue des Deux- Mondes *. O les belles années d'inspiration poétique et de curiosité studieuse ! Un grand nombre d'écrivains venus des quatre points de l'horizon, les uns spirituels autant que sérieux, les autres éloquents et enthousiastes, nous signalaient, d'après madame de Staël, les richesses de la littérature alle mande, ses ressources de savoir, d'érudition, de cri- 1.

Preface

V avait excité des ressentiments terribles, et je devais croire que la France nouvelle, par sa générosité, sa cordialitê, ses expiations douloureuses, avait effacé depuis un quart de siècle ces souvenirs des jours de haine. II n'en était rien. Chaque jour, dans la salle du Muséum, des gazettes venues de toutes les villes d'Al lemagne nous apportaient des invectives sans nom. Les strophes du poëte Bekker, auxquelles notre Mus set avait trop spirituellement répondu, n'étaient qu'un point de départ. Défis, insultes, calomnies, se succé daient comme des feux de pelotons. L'odieux crescendo allait s'exaltant d'heure en heure. Un autre symptôme me frappait au milieu de cette crise. C'était le moment où la philosophie de Hegel, officiellement protégée à Berlin, admise et honorée dans les universités les plus célèbres, était attaquée avec rage par cette espèce de radicalisme qui prenait le nom de Jeune école hégélienne.

Ainsi, en politique, la haine implacable de la France ; dans le domaine de la pensée, une ardeur de destruc tion inouïe : voilà les deux traits les plus saillants de cette Allemagne qui m'était si brusquement révélée en 1840. Après une année d'études à Heidelberg, je passai plusieurs mois à visiter les principaux centres intel lectuels et je revins à Paris. Dès mon retour, je résu mai mes impressions dans un travail que j'offris â la Revue des Deux-Mondes. J'avais vu surtout une Allema gne haineuse et fiévreuse; c'est cette Allemagne si différente de celle dont notre littérature s'était gé- VI PRÉFACE néreusement éprise que je voulais dénoncer à nos compatriotes. Ce me fut une excellente occasion d'ap précier le ferme bon sens du directeur de la Revue des Deux-Mondes : « Vous vous êtes trompé, me dit-il, on n'écrit pas de ces choses-là.

Êtes-vous sûr de connaître la véritable opinion allemande? Vous avez assisté à un accès de fièvre, vous avez recueilli des clabauderies de journaux, des déclamations d'étudiants; que diriez vous si un Allemand notait chez nous des fanfaron nades de caserne et les donnait comme la pensée de la France ? Si vous voulez vous occuper de TAllemagne, il faut le faire dans un esprit de haute justice et de bienveillance réfléchie. Ces haines qui perpétuent les haines ne sont pas une inspiration digne de nous. Travaillons plutôt à l'union intelligente des deux peuples. » Ces paroles me frappèrent; j'en fis la règle de ma conduite. II m'était difficile pourtant d'oublier, je ne dis pas les défiances risibles du vieux professeur de Heidelberg, mais ces deux symptômes sinistres, d'une part TAllemagne montrant à décom^ert ce qu'elle gardait contre nous de ressentiments implacables, de l'autre la jeunesse des universités niant Dieu, niant le droit, rejetant tout principe, ne reconnaissant que la nature et la force.

Sans méconnaître dans les lettres allemandes ce qui méritait la sympathie d'un esprit impartial, je ne négligeais aucune occasion de signaler les passions ténébreuses. On m'a reproché souvent de peindre une Germanie trop sombre, trop noire. Am père, qui en était resté à TAllemagne de Gœthe et aux PRÉFACE VII fêtes de Weimar, était tout troublé par ces révéla tions. Qu etaient-ce que ces gens-là, un Arnold Ruge, un Feuerbach, un Max Stirner? fallait-il attacher tant d'importance à leurs systèmes? Pourquoi ne pas parler plutôt des poètes ou des historiens? Je parlais des his toriens, je parlais des poètes, sans perdre de vue les chefs révolutionnaires, et même en des sujets de simple littérature je retrouvais souvent les deux symptô mes de 1840, la haine de la France et la haine de Dieu. M. Edouard Laboulaye, mieux informé pourtant, trouvait aussi que je peignais TAllemagne sous un aspect trop sinistre.

Les violences de la jeune école hégélienne, « dont les imaginations, disait-il, ont fait tant de bruit, » lui semblaient alors une agitation insi gnifiante qui ne méritait pas d'être signalée comme un symptôme. II ne commettrait pas aujourd'hui la mème erreur; esprit philosophique habitué à voir les questions de haut, il a certainement découvert entre les idées de ce temps-là et les derniers événements des rapports qui lui avaient échappé dans une première étude» ' . 1. Quant aux esprits superficiels, peu importe ce qu'ils ont pensé autrefois et ce qu'ils peuvent penser aujourd'hui. Un de ceux-là écrivait eu 1861 : « Les tableaux de M. Saint-René Taillan dier tendraient à faire croire que l'Allemagne est le pays de la ré volution par excellence. Je l'ai cru longtemps moi-même sur la foi de l'auteur, avant d'avoir pu en juger par ma propre expé rience ; mais après un séjour de q-uelques mois j'ai fini par com prendre que les combats acharnés que se livrent les partis eu Allemagne, dans les ouvrages de M. Saint-René Taillandier, res semblaient à la grande fresque de Kaulbach représentant le coia- PRÉFACE L'Allemagne libérale me savait gré des batailles que je livrais pour la défense du spiritualisme et des principes sociaux.

C'est dans cette mesure que je travaillais à l'union des deux peuples. Je m'appli quais à soutenir toute œuvre juste, toute pensée honnête, persuadé que sur ce terrain seulement pouvait se préparer Talliance morale de TAllemagne et de la France: j'attaquais les doctrines de Tathéisme, de Y humanisme, de Y égoïsme, comme si j'avais deviné que les théories révolutionnaires, exploitées un jour par une politique sans scrupules, serviraient à nous séparer pour des siècles. Dans les études consacrées aux affaires politiques, mon programme était le mème. Quel était le grand danger qui menaçait la France du côté du Rhiu ? Ce n'était pas l'unité de TAllemagne, c'était la manière dont s'accomplirait cette unité. L'Allemagne ne voulait plus vivre morcelée; il fallait bien que la France, comme l'Angleterre, comme la Russie, comme toute l'Europe, se résignât à cette transformation inévitable.

De quel droit la France, après avoir travaillé si longbat des Huns, c'est-à-dire que c'est dans les nuages et nmi sur le sol qu'ont lieu ces terribles batailles. M. Saint-René, en véri table doctrinaire, se plaît à ces luttes de la pensée qui ont sans doute le grand avantage de ne luer personne, mais qui ne me paraissent pas susceptibles d'amener des résultats bien posi tifs. » Voilà ce qui s'appelle un voyageur attentif! Un lui parle de révolutions dans les idées: il les cherche dans la rue, et, iu les trouvant pas. il dit qu'ou l'a trompé. A-t-il reconnu depui- 1870 que ces batailles intellectuelles, où personne n'est tué. préparent quelquefois d'horribles catastrophes ? Vraiment, je ne l'affirme rais pas. PRÉFACE IX temps à constituer son unité nationale, pouvait-elle empêcher TAllemagne de constituer la sienne?

II est temps que sur ce point toute la vérité soit dite ; ceux qui n'ont cessé de répéter, à la tribune ou ailleurs, que la France avait besoin pour vivre de maintenir TAllemagne divisée, ont préparé toutes les horreurs de la guerre de 1870. A ces assertions étour dies, TAllemagne répondait tout bas : « Vous ne pou vez vivre, dites-vous, si nous vivons nous-mêmes. II faut donc que l'un des deux périsse. Le jour où nous serons vainqueurs, nous vous tuerons. » Et c'est ce qu'ils ont fait ; ils ont voulu nous tuer, ils le veulent encore. L'histoire dira un jour à qui incombe la res ponsabilité, non pas de la guerre de 1870 (ceci se rat tache à bien d'autres causes), mais du caractère d'ex termination que les Allemands lui ont donnée. Pour ma part, j'ai toujours compris loyalement, et cette loyauté était une sage politique, que la France ne pouvait contester à TAllemagne le droit d'organi ser son existence comme nation.

Seulement il était permis, il était possible à une politique vigilante d'ai der TAllemagne à se transformer libéralement; le but de tous nos efforts, le dernier mot de nos con seils et de nos encouragements devait être que TAlle magne cherchât en elle-même son point d'appui au lieu de se livrer à la Prusse. En suivant cette ligne, nous ne commettions pas la faute d'irriter la passion de l'unité, passion intraitable chez les Allemands quand on la contrarie, et nous défendions les intérêts de la civilisation universelle. L'Allemagne aurait PRÉFACE X organisé son unité sans Tacheter au prix de son indépendance, et Ton eût vu se développer un grand peuple pacifique au lieu du despotisme militaire qui menace Téquilibre du monde. C'était la vraie poli tique française. Je ne crois pas avoir jamais oublié ces grands principes.

Signaler le mouvement qui poussait TAlle magne libérale entre les bras de la Prusse, n'était-ce pas réveiller les autres États allemands, leur faire sentir Taiguillon, les avertir au moins de ne pas se laisser devancer? n'était-ce pas aussi fournir à notre diplomatie française des renseignements utiles? Pour agir efficacement, la première condition est de con naître la vérité tout entière, dyt-elle nous être désa gréable. Mème après Sadowa , sans méconnaître Tentraînement de Topinion allemande vers les vain queurs, nous disions que TAllemagne, si elle voulait rester libre, devait encore faire ses conditions à la Prusse. Cette politique toute française était en mème temps, ou le verra plus tard, la politique la plus con forme à la dignité des Allemands. Je trouvais d'ailleurs Tindication de ces idées dans les traditions mêmes du recueil où j'ai Thonneur d'écrire depuis plus de trente ans.

A la date où je pu bliai mes premiers travaux dans la Revue des Deux- Mondes, en 1843, l'auteur des Lettresà un Berlinois était un de ses principaux rédacteurs: c'est lui qui avait signé, une dizaine d'années auparavant, ces prophéti ques paroles, si curieuses à relire aujourd'hui : » Déjà la Prusse acommencé de tramer la solidarité des inté- PRÉFACE XI rets matériels ; elle impose à TAllemagne, qu'elle isole de l'Autriche, la législation de ses douanes et de son commerce... Que serait-ce si la guerre éclatait ? Elle ferait de l'unité despotique le prix, non pas mème de la victoire, mais de la lutte... Si donc les Allemands veulent arriver à l'unité par le despotisme, la chose est facile. Le joug est préparé : il sera de fer et de gloire, il sera brillant et dur ; ils peuvent passer la tète.

Mais si, avec plus de confiance dans son génie et dans la volonté de Dieu, TAllemagne demande au temps le développement d'elle-même et de ses destinées ; si, fidèle à sa propre nature, elle ne veut arri ver à l'unité que parla liberté, elle méritera d'être un exemple au monde '. » Les événements n'ont que trop prouvé combien ces vues étaient justes; je ne regrette donc pas d'a voir toujours apprécié à cette lumière la politique intérieure des États germaniques. Si TAllemagne n'a pas voulu devenir un exemple au monde, si les Allemands ont passé la tète dans le joug de fer et de gloire, si le noble historien national, Georges Gott fried Gervinus, en est mort de douleur et de honte, nous ne sommes pas complices des fautes qui ont ame né ces catastrophes. A part mème toute visée politique, des études sur TAllemagne contemporaine pouvaient offrir une uti lité manifeste, ne fût-ce qu'à titre d'informations. Aux heures claires, T observateur est une vigie; aux heures 1. Lerminier, Au delà du Rhin, lev vol., p. 245-246.

PREFACE.

XII sombres, il est le gardien du phare. Son rôle est d'an noncer ce qui parait ou de fournir les signaux qui préservent de recueil. A d'autres le soin de mettre ses renseignements à profit et de sauver la chose publique. Ceux-là ont Faction, le commandement, la responsa bilité ; à eux Thonneur ou la peine. Simple écrivain, dans bien des cas je ne faisais qu'observer, livrant mes observations à qui de droit par Tentremise de la Revue des Deux- Mondes. Ce rôle modeste me plaisait pour beaucoup de rai sons : d'abord je le croyais utile à mon pays, en suite il exigeait surtout de Tattention, et je me rappelais à ce propos les engageantes paroles de M. Désiré Nisard, nobles appels, conseils virils, que mon éminent confrère, dans sa modestie, aurait grand tort d'oublier aujourd'hui : « L'attention, disait le spirituel moraliste, qu'y a-t-il que vous soyez plus intéressés à cultiver ?

Nous n'avons rien en nous de plus original ni qui nous appartienne plus en propre... L'attention, c'est véritablement la personne. Quand je lis un travail dont elle a tracé le plan, lié les parties, pesé les mots, ce ne sont plus des pages, c'est quel qu'un que je vois ; je ferais son portrait : je me prends à envier un tel fils à ses parents, et je félicite la so ciété de ce qu'il lui est né un homme... Sans doute il ne suffit pas de Tattention pour devenir un esprit su périeur, mais c'est assez pour n'être pas médiocre. II n'y a pas de couronnes pour tout le monde; mais il n'est personne qui ne puisse conquérir par Tattention quelque chose qui n'est au-dessous d'aucune couronne. PRÉFACE XIII la connaissance de ses forces, et cet art d'en user par lequel on tient une place utile dans le monde et on y laisse un vide quand on en sort.

Je sais bien que Tépo que où nous vivons n'est guère propice à Tattention, et je ne crois pas en faire une censure injuste en disant que cette faculté y a fléchi "... » Oui, cette faculté a fléchi de nosjours, elle fléchirait surtout si on allait s'imaginer, sous prétexte de pa triotisme, que la France doit s'enfermer de plus en plus en elle-même et ignorer le genre humain. Ce ne sont pas là des doctrines françaises, ce sont des doc trines chinoises. Revenons donc aux enseignements que M. Nisard nous donnait autrefois : soyons atten tifs, soyons attentifs ! Et si Texhortation de Tingé nieux critique ne suffisait pas, j'en sais une bien autrement forte qui s'applique à nos malheurs présents avec une effrayante précision. M, Nisard n'y contredira point ; nos grands maîtres, occupés surtout d'exprimer les choses qui durent, ont travaillé pour tous les siècles.

Voici une page tracée il y a deux cents ans ; on la dirait écrite au lendemain de nos désastres. II est vrai que c'est Bossuet qui parle : « On a beau avoir la vérité devant les yeux, qui ne les ouvre pas, ne la voit pas. Ouvrir les yeux, à lame, c'est être attentif. L'attention, en tout, c'est ce qui nous sauve. Au milieu des déguisements et des arti fices qui règnent parmi les hommes, il n'y a que Tat- I. Désiré Nisard, Discours prononcé à la distribution des prix du Igcèe Charlemagne, aoùt 1854. PRÉFACE XIV tention et la vigilance qui nous puissent sauver des surprises... Qui ne veille pas est toujours surpris. Quelle erreur au prince qui veut autour de lui des sen tinelles qui veillent et qui laisse dormir en lui-même son attention, sans laquelle il n'y a nulle garde qui soit sûre! Le prince est lui-même une sentinelle établie pour garder son État.

II doit veiller plus que tous les autres. Peuple malheureux ! tes sentinelles sont aveugles ; chiens muets qui ne savent pas japper! ils ne voient que des choses vaines, ils dorment, ils aiment les songes... chacun songe à son intérêt, chacun suit sonavarice, depuis le premier jusqu'au dernier. — «Ve nez, disent-ils. buvons, enivrons-nous, il sera demain comme aujourd'hui et cela durera longtemps. » « Voilà le langage de ceux qui croient que les affaires se font toutes seules et que ce qui a duré de meurera de lui-même sans qu'on y pense. Vient ce pendant tout à couple moment fatal : » Mané, Thécel, Phares, Dieu a compté les jours de ton règne et le nombre en est complet. Tu as été mis dans la balance et tu as été trouvé léger. Ton royaume a été divisé et il a été donné aux Mèdes et aux Perses ' . » 1.

Bossuet, Politique tirée de V Écriture sainte, liv. V, art. n. 2e proposition. PRÉFACE XV II Nous ne voulons pas être « des sentinelles aveugles, des chiens muets qui ne savent pas japper; » nous continuons donc notre tâche patriotique, faisant tour atour ce que les circonstances réclament, tantôt l'un des servants de la vigie, tantôt l'un des gardiens du phare. Cette fois, c'est une étude rétrospective qui nous attire, mais une étude qui éclaire bien des parties obscures des derniers événements. On y verra grandir toutes les passions qui ont préparé rétablissement du nouvel empire d'Allemagne et bouleversé l'Europe. Un célèbre historien allemand, M. Léopoldde Ranke, vient de publier la correspondance du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV avec le baron de Bunsen, son ambassadeur auprès de la reine d'Angleterre.

On sait quelle réputation a laissée le roi de Prusse Frédéric- Guillaume IV ; esprit d'élite, âme profondément chrétienne, intelligence initiée à tous les secrets des lettres et des arts, il passait pour le caractère le plus irrésolu. Cette imagination enrichie par une culture si savante convenait peu, disait-on, au gouvernement d'un État comme la Prusse clans un temps de révolutions vio lentes et de problèmes hasardeux. Les Prussiens de la Prusse et les Prussiens de TAllemagne, je veux dire les partisans de l'unité germanique dansious les États de Tancienne Confédération, lui reprochaient amère ment d'avoir manqué par timidité les occasions les plus PRÉFACE XVI favorables à leur cause. On aimait à le représenter comme un rêveur, bien plus, comme une sorte de mystique, artiste et docteur illuminé, qui ne songeait qu'à la restauration d'un moyen âge théocratique au moment où la révolution, frappant aux portes de son palais, lui offrait la couronne d'un nouvel empire.

Les lettres qui viennent d'être mises au jour modifient sin gulièrement ce portrait. Artiste, savant, chrétien, Frédéric-Guillaume était tout cela ; il n'avait garde pourtant de se perdre dans ses rêves. Ce chimérique appréciait très-nettement les choses réelles. La révolution de 1848, qui Ta* si fort tourmenté, ne Ta point surpris. Sur ce point et sur d'autres, ses lettres nous fournissent les preuves d'une clairvoyance singulière. Quant à cette passion de l'unité, qui agite TAllemagne entière depuis plus de soixante ans et dont nos poli tiques n'ont jamais voulu tenir compte, il la ressentait à sa manière aussi vivement que personne, n'ayant de scrupules qu'au sujet des voies et moyens. On sait aussi quelle a été, dans l'histoire intellec tuelle de notre siècle, la physionomie du baron de Bunsen.

Comme historien et théologien, il a marqué sa place au premier rang. Disciple et collaborateur de Niebuhr, il est devenu maitre à son tour dans la science profane comme dans la science sacrée. Soit par les découvertes qui demeurent attachées à son nom, soit par les discussions fécondes qu'il a provo quées, il a éclairé des périodes importantes du chris tianisme primitif. On a de lui une Philosophie de l'his toire que TAllemagne n'a pas craint de comparer à la PRÉFACE XVII fois aux Pensées de Pascal et au Cosmos d'Alexandre de Humboldt, — aux Pensées de Pascal parce qu'elle ren ferme une apologie du christianisme aussi neuve que hardie, au Cosmos de Humboldt parce que l'auteur y déroule un large tableau du cosmos intellectuel et moral. Enfin son grand ouvrage sur la Bible est un mo nument de science et de foi qui semble défier les assauts de Texégèse contentieuse.

On connaissait les services que M. de Bunsen a rendus à la science, on connaissait aussi le rôle qu'il a joué dans la politique ; on n'ignorait pas que, lié d'amitié avec Frédéric-Guillaume IV, il avait été, en face de M. Stahl et des conseillers abso lutistes du souverain, le conseiller ardemment libéral, on se rappelait que, pendant de longues années, am bassadeur du roi de Prusse auprès de la reine d'An gleterre, il avait presque toujours soutenu les causes auxquelles s'intéressaient les puissances occidentales de l'Europe. Ce que nous n'avons pas su jusqu'en ces derniers temps, c'est que cet esprit si mesuré avait servi avec une passion impétueuse le dessein de livrer TAllemagne aux Hohenzollern, c'est que cet esprit si libéral avait gardé contre la France toutes les haines de 1813. Ces lettres, si intéressantes pour TAllemagne, le sont plus encore pour nous par les révélations qu'elles nous apportent.

II ne suffirait pas toutefois de lire iso lément le curieux volume de M. Léopold de Ranke ; il faut le rapprocher des Mémoires de Bunsen ou plutôt de la vie de Tillustre diplomate racontée par sa veuve. Mmc: de Bunsen était Anglaise ; elle a donné, à la mai, PRÉFACE XVIII nière anglaise, une ample biographie de son mari tirée de ses papiers de famille, où abondent les pièces de tout genre, lettres, rapports, documents officiels et confidences intimes *. Quelques années après, un écri vain allemand a traduit ces Mémoires et les a enrichis de documents nouveaux 2. Grâce à la correspondance mise au jour par M. Léopold de Ranke, rien ne manque plus au dossier. On peut dire en effet que ce livre est le complément indispensable de la biographie de Bunsen. Frédéric-Guillaume IV tient certainement une grande place dans les Mémoires de son ami ; sa fi gure ne pouvait pas y apparaître aussi vive, aussi ori ginale, aussi passionnée que dans les lettres tracées de sa main.

Les convenances n'avaient pas permis à Bunsen de donner ces lettres du roi à côté des siennes ; il lui était même interdit d'en indiquer les vivacités, j'allais dire les violences. On voyait dans les Mémoires certaines émotions poignantes de l'ami du roi, on ne connaissait pas les paroles qui les avaient produites. Les voici dans le texte même, voici les demandes et les réponses : chacun peut suivre tous les incidents du dialogue. La personne du roi et celle du ministre, un peu effacées juqu'ici sur la scène politique, prennent 1. A Memoir os baron Bunsen, late minister plenipotentiarg and envoij extraordinaig os his Mnjesty Frédéric William IV al the court os Saint James, draun chiefly from familij papers by his widow Francess baroness Bunsen, in two volumes. London, 1868. 2. Christian Cari Josias Freiherr von Bunsen, aus seinen Briefen und nach eigener Erinnerung geschildert von seiner Wittwe.

Deutsche Ausgabe, durch neue Mittheilungen vcnnehrt von Fried rich Nippold. 3 vol. in-8", Leipzig, 1868-1871. PRÉFACE XIX tout à coup dans ces disputes secrètes un relief ex traordinaire. Écoutons-les parler, et, puisque nous entrons dans un monde qui n'est pas le nôtre, rési gnons-nous à entendre plus d'une fois un cruel langage. II n'est pas inutile de découvrir à nu, même chez les meilleurs, chez les plus nobles représentants de TAllemagne, les sentiments de haine qui, persistant après un demi-siècle malgré la transformation de toutes choses, ont préparé nos catastrophes. La correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec Bunsen embrasse des sujets très-divers. Elle commence en 1830; Frédéric-Guillaume n'était encore que le prince royal de Prusse, et c'est seulement dix années plus tard qu'il devait monter sur le trône.

La dernière lettre, datée du mois de septembre 1857, a été écrite presqu'à la veille de la maladie qui Ta obligé de confier la régence à son frère. Parmi tant de sujets qui ont occupé les deux amis, il convient de choisir les plus importants, ceux qui ont fait éclater leurs dissentiments, leurs contradictions, leurs colères, sans jamais nuire à leur amitié, — ceux-là aussi qui nous permettent de voir le fond de leur pensée à Tégard de la France. L'affaire du Sonder bund et des cantons radicaux de la Suisse en 1847, affaire qui passionna si vivement Frédéric-Guillaume IV comme prince de Neuf châtel, — le parlement de Francfort et la constitution d'un empire d'Allemagne offert à la Prusse par la démocratie germanique, — les humiliations de la Prusse en 1850, — Tavénement de l'empereur Napoléon III, — enfin la guerre de Crimée, Tabstention de la Prusse, XX PRÉFACE et la démission de Bunsen qui eût voulu soutenir comme ambassadeur à Londres une politique tout op posée à celle du roi, voilà les événements décisifs dans cette histoire.

Je raconterai d'abord comment le jeune prince et le jeune savant se prirent l'un pour l'autre d'une affec tion si tendre; je dirai ensuite la longue bataille, toujours si amicale, quoique si vive, du souverain et de son ministre. Ce sont dix années de l'histoire d'Alle magne; de 1847 à 1857, on aperçoit en germe tous les événements de 1866 et de 1870. Nous joignons à cette histoire un appendice composé de fragments d'études publiées dans la Revue des Deux-Mondes et qui se rap portent à la mème période. Le lecteur qui voudra bien faire avec nous cet examen du passé verra que tous les problèmes, tous les symptômes si vivement accusés au jourd'hui dans la correspondance du roi de Prusse et de son ami ont été signalés de notre poste d'observateur, à mesure que le mouvement continu des courants européens les proposait à Tattention publique. Octobre 1874. DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE

Introduction

FRÉDÉRIC-GUILLAUME, PRINCE ROYAL DE PRUSSE, ET M. DE BUNSEN. HEURES D'AMITIÉ JUVÉNILE. Voyage de Frédérie-Guillanme III à Rome (1822). — Niebuhr et Bunsen ciceroni du roi et de ses fils. — La Madona Colonna. — Bunsen à Berlin (1827). — Le prince royal à Rome (1828). — Effet produit sur l'Allemagne par la révolution de 1830. — Mort de Niebuhr. — Inquiétudes du roi et du priuce royal. — Les princes d'Orléans à Berlin (1836J. — .Maladie du prince royal (1837). — Le poëme d'Astrée. — Conflit enlre la Prusse et le Vatican. — Emprisonnement de l'archevèque de Cologne. — Attitude libérale du prince royal et de Bunsen. — Le prince défend Bunsen contre les faiseurs du ministère. — Disgrâce de Bunsen. — II est forcé de quitter Rome. — Avènement de Frédéric-Guillaume IV (1840). — Bunsen ambassadeur de Prusse à Londres (1841).

Au mois de décembre 1822, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, accompagné de deux de ses fils, était venu visiter à Rome le pape Pie VII. C'était le moment où la politique de la sainte-alliance triomphait par toute l'Europe. Les puissances non catholiques étaient dans les meilleurs termes avec le saint-siége. Si le souverain pontife avait recouvré ses États après la chute de Napoléon, il le devait à la Russie, à la Prusse, à l'Angleterre, autant qu'à la France et à l'Autriche. L'année pré cédente, à la suite de négociations très-attentives avec Tambassade prussienne à Rome, Pie VII avait réglé par une bulle la situation des catholiques dans le royaume de Prusse. Ce n'était pas, à pro prement parler, un concordat entre Rome et Berlin, c'était du moins une première ouverture qui pro mettait des relations plus étroites.

Le roi Frédéric- Guillaume III s'était empressé de donner sa sanction à la bulle de Pie VII. II ne s'en tint pas là ; bien sûr de Taccueil qu'il trouverait auprès du pape, il désira lui rendre visite et s'entretenir directement avec lui des affaires ecclésiastiques de son royaume. C'est ainsi que Frédéric-! ìuillaume III se trouvait à Rome, au mois de décembre 1822. avec deux de ses fils, le prince Guillaume et le prince Charles. Quand des souverains ou des princes venaient visiter Rome au temps où les papes y régnaient, il était d'usage que la cour du Vatican mit à leur disposition les plus habiles ciceroni, les meilleurs juges en matière d'art, les maîtres de Tarchéologie païenne et chrétienne. Cette fois on n'eut pas besoin de s'adresser aux savants italiens; les deux ciceroni compétents entre tous se trouvaient au palais Caffa relli, à Tambassade prussienne.

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