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Souvenirs de l'Hôtel de Ville de Paris. 1848-1852

Ch Merruau · 1875 · Scanned text

156,717 words · about 10 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Ch Merruau
Language
French
Published
1875
Length
156,717 words · about 10 h 58 min
Sections
9 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (9)
  1. Front matter about 8 min
  2. Preface about 2 min
  3. Introduction about 15 min
  4. Chapitre II about 7 min
  5. Chapitre III about 11 min
  6. Chapitre IV about 17 min
  7. Chapitre V about 20 min
  8. Chapitre VI about 31 min
  9. Chapitre VII about 9 h 8 min

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Front matter

SOUVENIRS m. L'HOTEL DE VILLE DE PARIS L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger. Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en janvier 1875. l'ARTS. — TYPOGRAPHIE DE E. l'LON ET C'1*, RUE GARANClÉRE , 8. SOUVENIRS DE LHOTEL DE VILLE DE PARIS 1848-1852 PAR Ch. merruau ANCIEN SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA PRÉFECTURE DE LA SEINE ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARI ANCIEN CONSEILLER d'ÉTAT Nnnc licet Esfftiiliis habitare salttbribns, (Hon.) PARIS E. PLON et C;S IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 1875 Tous droits réserves PRÉFACE Le présent ouvrage diffère en plusieurs points essentiels de ceux qui ont été publiés depuis quelque temps sur la Ville de Paris ; ce n'est ni un tableau descriptif de la grande cité, telle quelle existe aujourd'hui, ni un exposé complet du mécanisme de l' administration municipale, ni une série de documents statistiques condensés et com parés, ni un traité de droit administratif à l'usage de la première commune de France, ni un pamphlet, ni un mémoire apologétique.

C'est un simple récit, une esquisse de 1 histoire de Paris durant une période que déterminent les années 1848 et 1852. Beaucoup de souvenirs personnels de l'auteur sont mêlés au rappel des grands événe ments publics. Le but qu'on s'est proposé est de reporter le lecteur à un quart de siècle en arrière, de le faire assis ter aux travaux des anciens administrateurs municipaux et du ci-devant Conseil de la Ville, replacés dans leur PRÉFACE. VI cadre historique , et de l'intéresser , s'il se peut , à ce qui se passait dans la Maison commune pendant les années agitées qui ont vu s'accomplir la révolution de Février et le coup d'Etat de Décembre. II est malaisé, pour un écrivain épris de la vérité, de toucher à un point quelconque de l'histoire contempo raine. Il rencontre bien des écueils : s'il loue quelque personne vivante, on l'accuse de flatterie; s'il la blâme, ou dénonce son inimitié; s'il raconte des faits peu connus, on le taxe d'indiscrétion; s'il remet en lumière ce qui n'est oublié qu'à demi, on lui reproche ses lieux communs et ses redites.

U a d'ailleurs tous les journaux, non-»seulement pour juges, mais pour concurrents. Dans les trois cent soixante chapitres que publie chaque journal par an , l'histoire récente est passée en revue comme l'histoire courante; presque rien de vrai n'échappe à l'intuition, à l'induction des plus habiles; aucune erreur, aucun préjugé, aucun paradoxe n'est négligé par les plus passionnés. Tous les personnages historiques sont remis en scène et discutés chaque matin ; presque tous les documents sont périodi quement exhumés et de nouveau commentés. L'historien patient qui, de son côté, travaille avec une inévitable lenteur pour arriver à la certitude, se trouve tous les jours devancé dans sa publication et trahi dans ses décou- PRÉFACE. VII vertes. Ce qu'il croit avoir pensé le premier, il le lit au bout de peu de temps affirmé sous une forme excessive mais saisissante, ou contredit avec amertume et véhémence; ce qu'il se félicite d'avoir constaté par beaucoup d'étude, il le voit deviné, embelli ou travesti, enveloppé d'enthousiasme ou de dénigrement.

Preface

. XIII des finances, à la Cour des comptes et au Conseil d'Etat. J'avais, pour y suppléer, beaucoup de souvenirs, un grand nombre de notes recueillies par moi pour d'anciens travaux administratifs et heureusement conservées, des conversations et des communications précieuses, laide de quelques anciens employés de la Ville, dont j'ai interrogé la mémoire et que je remercie de leur obligeant concours '. La collection des budgets et des comptes de la Ville renferme, pour qui les sait lire, d'innombrables renseignements'. J'ai également retrouvé un grand nombre de délibérations du Conseil municipal. On les pourrait rassembler presque toutes en les recherchant dans les journaux, dans les archives de Fancien Corps législatif et du Sénat, dans les études des officiers ministériels, dans les cabinets des entrepreneurs, des industriels, des personnes qui ont eu à traiter avec la Ville, partout où des copies de ces délibérations ont été annexées à d'autres pièces pour constater et délimiter un droit.

J'aurais même désiré que Fadministration municipale s'occupât promptement de reconstituer cette collection qui contiendrait à elle seule presque toute Fhistoire de la Ville. J'espère que ce travail sera entrepris avant la mise au rebut et la perte complète de beaucoup de ces utiles documents. I Je citerai entre autres, outre ceux dont je rappelle le nom au cours de ce livre, MM. Deschamps, Judicis, Levavasseur, Tisserand, Charbon. PRÉFACE. XIV Un plan de Paris est joint à ce volume. C'est la reproduction, dans un cadre restreint, par les soins de M. Ehrard, Fhabile graveur, des teintes faites, à ma prière, par la main même de l' Empereur, peu de temps avant sa mort, sur un plan contenant le réseau complet des nouvelles voies publiques. Je conserve F original comme un dernier et cher témoignage de la bienveil lance de F Empereur.

La copie exacte cpie j'en donne fera clairement comprendre F ensemble des grands travaux de la Ville et la pensée qui les' a inspirés. Peut-être me resterait-il à ajouter quelques mots sur les divisions que j'ai adoptées, sur les retours que j'ai faits dans le passé de 1 histoire de Paris, à mesure que j'abor dais quelque matière nouvelle. Peut-être devrais-je aussi me défendre par avance contre quelques objections, par exemple , contre celle d'avoir modifié mes opinions sur plusieurs points de la politique depuis mes anciens articles de journaux, grave reproche à coup sûr dans un pays où les individus se piquent par-dessus tout de ne varier jamais, d'être absolument conséquents avec eux-mêmes, quoique la nation qu'ils composent change de gouvernements comme de modes, et de principes comme de fantaisies.

Mais je veux clore cette préface. C'est déjà trop long* PRÉFACE. XV temps parler de moi-même. Je n'en ai point fait autant durant toute ma vie. Je n'y reviendrai désormais que le moins possible, et, quant à mon livre, les lecteurs, s'il en a, le jugeront.

Introduction

Cadre de ces souvenirs. — Variétés des services municipaux. — Difficulté de suppléer aux documents incendiés. J'entreprends de fixer les souvenirs que j'ai gardés des faits qui se sont passés à l'Hôtel de ville de Paris, de Fan née 1848 à l'année 1852, c'est-à-dire de la seconde révolution républicaine au second Empire. Les archives de la Ville ont péri dans l'incendie; j'apporte une certaine part de ren seignements pour réparer cette perte. J'écris ce que j'ai appris, ce que j'ai vu, ce que j'ai contribué à faire, durant les premières années que j'ai passées à la Préfecture de la Seine dans les fonctions de secrétaire général. C'est une étude attachante que celle qui a pour objet l'Hôtel de ville de Paris , quelle que soit la page de ses an nales que l'on s'applique à bien connaître. Tout ce qui s'ac complit de travaux ou d'événements dans cette antique mai son commune de la capitale de la France nous touche de près.

En temps ordinaire , c'est là que tout habitant de Paris voit traiter ses intérêts les plus personnels. A la différence des autres administrations publiques qui, chacune, ne s'occupent de nous que par un point de notre vie ou de notre profession, ou qui, placées à distance, dirigent d'une ma nière générale les fonctionnaires pour l'exécution des lois , l'administration municipale fait l'application des lois sur le vif; elle agit directement sur les individus; elle nous suit depuis notre naissance jusqu'à notre mort; elle est, pour ainsi dire, notre tutrice, notre compagne, notre ménagère à tous les instants de notre existence. Par le service de l'état civil,

INTRODUCTION.

. elle veille, avant que nous ayons pris possession de nous mêmes, après que nous ne sommes plus , en notre présence , en notre absence, à la garde comme à l'authenticité des actes essentiels qui déterminent notre place au milieu de la société et qui sont le lien constitutif de notre famille. Elle s'occupe de nos enfants dès le jour de leur naissance; elle leur cherche des nourrices et nous donne, pour surveiller leur santé, le concours de ses inspecteurs et de ses médecins , qui n'est insuffisant, le plus souvent, que par les défaillances de la sollicitude paternelle ; elle les recueille dans ses asiles , elle les instruit et les élève , à notre défaut , dans ses écoles , en s'y prêtant aux exigences de notre conscience, par le choix de ses instituteurs laïques ou congréganistes , catholiques ou dissidents ; elle vient en aide aux plus méritants en les introduisant, par ses bourses, comme apprentis dans les ateliers , comme élèves dans les écoles spéciales, dans les col lèges , dans les lycées; elle reprend et répare, dans ses cours d'adultes , l'instruction incomplète de ceux qui ont négligé ou manqué ses leçons primaires.

C'est surtout pour les citoyens peu aisés, qu'elle multiplie ses soins et ses services : malades, elle leur offre ses hôpitaux, dans lesquels d'ailleurs elle prépare des médecins pour tous, en ménageant à la science et aux étudiants l'école pra tique la plus étendue; infirmes et âgés, elle les reçoit dans ses hospices; tout à fait indigents, elle vient à leur secours par l'organisation de ses bureaux de bienfaisance. Nous la retrouvons partout : dans nos marchés, pour y appeler et y abriter les denrées ; chez les marchands , pour y veiller à ce que les objets vendus soient exactement pesés et mesurés, qu'ils ne soient ni malsains , ni altérés , ni falsifiés ; autour de nos maisons , pour en marquer les alignements, en fixer la hauteur, en surveiller la solidité, en exiger raménagement salubre; dans nos rues, pour les tracer, les niveler, les paver, les assainir; dans nos promenades, pour les couvrir

INTRODUCTION.

. 3 d'ombre et de fleurs; dans tous les quartiers, pour contri buer à y faire une exacte police et à poursuivre les malfai teurs; sous nos pas, pour creuser le sol par un réseau d'in nombrables égouts , pour faire circuler partout l'eau et le gaz et les mettre à notre portée , en même temps qu'elle les distribue sur toute la surface de la Ville. Elle concourt au recrutement légal des jeunes soldats; elle inscrit les élec teurs et procure la facilité et la liberté de leurs votes ; elle prend en main la cause des contribuables par ses répartiteurs, pour établir entre eux une proportion équitable, pour alléger leurs charges et exempter les plus pauvres de tout impôt; elle bâtit nos églises, et, dans ses cimetières, elle garde pieusement nos derniers restes, bien longtemps parfois après que nos familles les ont oubliés.

Ce tableau, bien que fort incomplet, montre quels bien faits résultent pour le public d'une administration municipale impartiale, prévoyante; et quelle affreuse tyrannie , au contraire, pèse sur chaque individu, le suit, l'enveloppe et le torture , si la commune est entre les mains d'un parti exclusif, intolérant, inquisiteur, je ne veux pas dire meur trier et incendiaire ! Tous les services municipaux fonctionnent à Paris sur une échelle gigantesque : chaque détail, quand il s'agit d'une po pulation de 1,800,000 âmes , devient une grande et difficile affaire ; le seul spectacle du mécanisme et du mouvement de cette immense édilité est aussi curieux qu'instructif pour ceux mêmes qui habitent loin de la capitale. D'ailleurs cet Hôtel de ville , monument consacré dès l'origine au travail administratif, n'est jamais resté étranger aux destinées de la Nation.

Avant sa destruction récente, il était tout plein d'étonnants souvenirs. C'est là qu'étaient venus pour ainsi dire éclater les plus étranges événements de notre histoire. L 'Hôtel de ville de Paris a partagé le sort du pays tout I.

INTRODUCTION.

. entier : il a vu toutes ses révolutions et toutes ses fêtes; il a brillé de ses splendeurs et s'est décoré de ses succès; il a souffert de ses commotions et a été complice de ses fautes; il s'est dernièrement abîmé au milieu d'une insur rection qui a été le plus grand de nos malheurs. Les faits qui s'y accomplissaient durant l'Empire n'a vaient rien de tumultueux; il ne s'agissait que de travaux d'édilité , de combinaisons financières, de questions administratives, le tout entremêlé de fêtes. Ce temps est déjà bien loin de nous; nous en sommes séparés par des événements terribles qui ont interrompu une fois de plus le cours des destinées régulières de la ville de Paris et qui ont changé la face des choses. D'ailleurs, la destruction par le feu de tous les documents que contenaient les archives et les bu reaux de l'Hôtel de ville augmente le lointain de cette his toire.

Elle est d'hier; nous en avons été les témoins et nous sommes obligés d'en rechercher les éléments épars et incomplets, comme on le ferait pour reconstruire un passé datant de quelques siècles. Il semble, quand nous repassons dans notre mémoire les choses auxquelles nous avons pris part nous-mêmes avant nos récents désastres , que ces souvenirs nous soient à la fois personnels et étrangers , tant est différent le milieu où nous sommes placés , tant s'est modifiée la série de nos sensations et de nos idées ! 1848-1852 LIVRE PREMIER L'HOTEL DE VILLE AVANT ET PENDANT L'ANNÉE 1848. CHAPITRE PREMIER L'Hôtel de ville construit aux seizième et dix-septième siècles. — Données imposées à l'architecte Dominique de Cortone, dit le Boccador, et à ses successeurs. — Quelques défauts de la façade. — Élégance de la cour d'honneur. — Heureuse contrainte.

Le monument même n'existe plus. Je dois donc rappeler d'abord, avec quelques détails, ce qu'il était; car les nouveaux bâtiments, que l'on s'occupe d'élever aujourd'hui , ne ressembleront qu'à demi aux anciens, surtout dans leurs dispositions intérieures. Il se composait de deux parties principales : 1° l'ancienne maison commune, commencée au seizième siècle, achevée au commencement du dix-septième, et qui s'était conservée jusqu'à nos jours ; 2° les bâtiments nouveaux qu'on y avait ajoutés de 1837 à J847, pour donner place à tous les ser vices municipaux dans le palais de la Ville. L'Hôtel de ville couvrait une surface rectangulaire d'un hectare environ, dont le grand côté, dans le sens de la façade sur la place de Grève, mesurait 180 mètres, et le petit, 120 mètres. Si, de la place, on regardait l'ensemble du monument, on voyait d'abord la vieille maison de ville qui en occupait la partie centrale, et qui se développait sur une longueur de 60 mètres.

Cet ancien palais, dans ses parties principales, avait été soigneusement conservé; il avait été dessiné, en grande partie, et commencé par Dominique de Cortone, dit le Boccador, en 1533, sous le règne de François Ier. Divers architectes l'avaient continué , à peu près sur les mêmes dessins, jusqu'en 1541. Puis, le travail, inter rompu , pendant la seconde moitié du seizième siècle , par les guerres de religion et les troubles civils, avait été repris, en 1605, sous Henri IV, et terminé seulement en 1628, sous Louis XIII. La construction en avait été faite dans des conditions par ticulières qu'il importe de se rappeler, si l'on veut se rendre un compte exact de la conception et du travail de l'architecte. Il existait jadis, sur ce point, un monticule qu'on appelait le Monceau ' , lequel descendait du nord-est vers la place de 1 Par une charte de l'an 1141, le roi Louis le Jeune vendit aux bourgeois de Paris la place de Grève et du Monceau, voisine de la Seine, ladite place appelée Grève, et ayant été occupée autrefois par un marché : » De Grevia et » de Montcello planitiem illam prope Secanam, que Grevia dicitur, ubi vêtus » forum extitit », mais à la condition qu'elle demeurât entièrement libre, et qu'on n'y élevât aucune construction : ..

Totam ab omni edifîcio vacuam, nul » lisque occupationibus impeditam vel impedimentis occupatam, sic in per » petuum manere concessimus. » Cette concession est faite , moyennant une somme de soixante-douze livres, aux bourgeois, c'est-à-dire aux représentants de la marchandise de l'eau, qui exerçaient à Paris le pouvoir municipal. La place de la Grève et du Monceau était contiguë à la porte Baudoyer, qui était l'une des grandes entrées de la ville, et voisine de I'enceinte qui a précédé celle de Philippe- Auguste. En l'acquérant, au moment où cette première enceinte, ruinée sur plusieurs points, allait disparaître, les bourgeois de Paris assuraient tout à la fois la perception de leurs droits dans le présent tant sur la Seine qu'à la porte Baudoyer, et l'extension de la ville vers la campagne, dans un avenir peu éloigné.

Le Monceau Saint-Gervais était, selon toute probabilité, un point fortifié, Grève et la Seine, et dont il reste encore des vestiges sen sibles , après les opérations de voirie qui ont nivelé les abords de l'Hôtel de ville. L'église Saint-Gervais, dont le portail était au niveau du sol, dépasse de la hauteur d'une quinzaine de marches la chaussée de la place Lobau , qui est aune altitude supérieure à celle de la place de Grève. Des emmarchements se remarquent encore le long des rues François Miron, de Rivoli, du Marché Saint- Jean, des Deux -Portes et des Mauvais -Garçons. Au commencement du seizième siècle, ce monticule, qui avait été une entrée de Paris, était couvert de bâtiments, parmi lesquels se distinguait la Maison aux Piliers, servant alors d'Hôtel de ville. Ils furent démolis en partie, pour re cevoir la construction du Boccador.

L'espace qui lui était livré était circonscrit, à l'ouest, par la place de Grève; au sud, par la petite rue du Martroi, qui n'était pas tout à fait perpendiculaire à la place, mais s'inclinait obliquement vers la Seine; à l'est, par le portail de l'église de Saint-Jean en Grève, et d'une chapelle qui y était contiguë ; au nord, par les bâtiments du petit hospice du Saint-Esprit, et spécialement par la chapelle de cet établissement dont Taxe n'était pas non plus perpendiculaire à la place de Grève, mais, s'infléchissait formant à l'est de Paris, le pendant du Châtelet, et défendant les approches de la porte. L'enceinte à laquelle appartenaient ces deux « bastilles » formait un demi-cercle. Sous le règne de Charles V, Raoul de Prestes constate qu'il en existait encore un fragment : c'était le fameux « archet Saint-Merry » .

Le traducteur de la Cité de Dieu, s'exprime en ces termes : „ Depuis su habitée et fermée Paris jusques au lieu que len dit à l'archet » Saint-Merri, où il appert encore le costé d'une porte... Ceste porte aloit » tout droit sans tourner à la rivière, au lieu que leu dit les planches de Mibrai. » Avec les trois points que nous venons d'indiquer, on peut se rendre compte du tracé de la première fortification parisienne. Devenue propriété des bourgeois de Paris, la place de Grève devait tôt ou tard être le siège de leur juridiction. En y construisant ou en y achetant la Maison aux Piliers, que l'on voit encore sur le Plan de la tapisserie, ils étaient tout à fait chez eux. SOUVENIES DE L'HOTEL DE VILLE. 8 un peu vers le nord dans une direction contraire à celle que suivait la rue du Martroi.

L'espace n'était pas très-considérable; il convenait plutôt d'y ajouter quelque chose que d'en rien retrancher. D'ailleurs, le terrain, moins large sur la place de Grève que dans le fond, le long de l'église Saint-Jean, ajoutait aux difficultés du plan; enfin, le sol était en pente, et il n'était possible, ni de l'exhausser sur la place, ni d'abaisser soit le niveau de la ruelle qui devait être réservée entre l'Hôtel de ville et l'église , soit même celui de la rue du Martroi. C'est en partant de ces données, que le Boccador a conçu son œuvre. D'abord, pour agrandir sa façade, il a jeté une arcade et élevé un pavillon au-dessus de la rue du Martroi; ses successeurs en ont fait autant sur l'entrée de la chapelle du Saint-Esprit, et le corps principal de logis a trouvé place entre les deux. Cet expédient a dû être suggéré à l'architecte par un arrêt du Parlement, rendu le 26 juillet 1533, Tannée même où fut posée la première pierre de l' édifice.

Cet arrêt, tout en autorisant la Ville à acquérir et à démolir une maison dépendant de l'hôpital, y mettait la con dition qu'un arc de 27 à 28 pieds de haut sur 28 de large, serait construit pour servir à l'entrée et à l'agrandissement de la -chapelle. C'est donc par autorité de justice qu'ont été arrêtées les dimensions des deux arcs qui, depuis, ont servi de portes latérales au palais municipal. La forme de la cour intérieure était commandée par celle du terrain, dont il convenait de tirer tout le parti possible. Au lieu de figurer un rectangle, elle était plus étroite à l'en trée, et allait s'élargissant vers le fond; en outre, comme il fallait racheter une pente, le sol en fut élevé de 4 mètres en viron au-dessus du niveau de la place. Il en résultait, d'ail leurs, cet avantage qu'on avait un vaste sous-sol sans qu'il fût besoin de creuser des caves dans un terrain ordinairement humide, et qu'on mettait ainsi l'intérieur de l'édifice à l'abri des inondations.

En effet, à chaque crue de la Seine, l'eau envahissait les maisons et les rues voisines. Nous l 'avons vue parfois, au commencement de ce siècle, avant l'achèvement des quais sur cette rive, baigner le perron même du monument et en couvrir quelques marches, aussi bien qu'une notable partie de la place de Grève. La façade principale se composait d'un corps de bâtiment central, ayant un rez-de-chaussée au niveau de la place et deux étages, avec une porte principale, six fenêtres au pre mier étage ou entre-sol, sept à l'étage supérieur ou grand étage, deux lucarnes aux combles, et, au milieu, un attique et un fronton avec horloge, surmontés d'un campanile en forme de lanterne, à deux étages et à jour. Des deux côtés de ce corps de bâtiment, s'élevaient les pavillons dont il vient d'être parlé, et qui le dépassaient d'un étage.

Mais ces pa villons, bâtis au-dessus des arcades Saint-Jean et du Saint- Esprit, et nécessairement dans leur axe, ne pouvaient avoir une largeur suffisante qu'aux dépens du corps de logis central dont ils eussent alors dérangé les proportions. L'architecte y avait pourvu en les élargissant seulement l'un du côté droit, l'autre du côté gauche, aux extrémités de la façade, par des appendices en saillie, sorte de tourelles carrées, ou d'échauguettes, formant un encorbellement à la hauteur del'entre-sol. Au-dessus des arcades, trois croisées, dont une dans la tourelle, éclairaient cliaque étage; dans le comble s'ouvrait une lucarne. Tout le premier étage était orné de colonnes cannelées avec chapiteaux corinthiens. Les fenêtres étaient à meneaux avec frontons. Au second étage, les croisées étaient séparées par des niches sur consoles, portant des statues.

A l'étage supérieur des pavillons et des tourelles, des croi sées à arcade étaient également accompagnées de niches. Les lucarnes étaient élégantes et ornées de sculptures. Un ba lustre régnait le long de la corniche. Deux statues étaient L'HOÏEL DE VILLE. 10 couchées sur les rampans de l'attique; l'horloge était aussi ornée de figures. Au-dessus de cet ensemble était sculptée en ronde bosse l'image de la Ville de Paris, dont les armes cou ronnaient le tout. La porte principale, assez étroite et carrée, ne s'ouvrant que jusqu'à la hauteur du soubassement des fenêtres , était surmontée, comme chacun se le rappelle, d'un tympan cintré atteignant, par son archivolte surbaissée en anse de panier, la corniche du premier étage, et portant la statue équestre du roi Henri IV. Voici quel avait été le motif de cette disposi tion.

La cour étant élevée de plusieurs mètres au-dessus de place, on y accédait par un escalier droit de seize marches. La porte qui s'ouvrait directement sur cet escalier , n'avait pu s'élever à la hauteur qu'aurait demandée naturellement l'en trée d'un édifice tel que l'Hôtel de ville. Elle aurait, en effet, donné aux passants la vue disgracieuse et peu intelligible de cet escalier encadré de deux murs, laissant apercevoir le bas des piliers d'un portique et d'une cour à la hauteur d'un étage, c'est-à-dire, la vue qu'au fond d'une cave on peut avoir par l'ouverture d'un soupirail. Cependant, pour donner à cette porte, à ('extérieur, une hauteur qui fût égale à celle des deux arcades latérales, on l'avait surmontée du tympan qui vient d'être décrit, et qui avait d'abord été rempli par une table de marbre noir, por tant une inscription.

Plus tard, en 1608, on y substitua une statue équestre en marbre blanc, représentant le roi Henri IV ; le fond, sur lequel elle se détachait, était en marbre noir. La statue fort remarquable était de Pierre Biard ; l'inscription fut reportée à l'intérieur. Enfin, la statue ayant été détruite dans la première Révolution , une autre fut faite en bronze par Lemaire, sur un fond de marbre blanc ; disposition beau coup moins heureuse. Le cadre de la porte ainsi exhaussée la laissait alors un peu trop étroite , surtout en comparaison des deux larges arcades au milieu desquelles elle était placée. Toute la façade ne manquait pas d'élégance. On y critiquait seulement, outre le défaut d'ampleur signalé dans la porte principale, l'expédient des tourelles empruntées à l'ancienne architecture militaire, qui faisait gauchir les deux pavillons, et la multiplicité des niches et des consoles dont la façade était autant surchargée que décorée.

La cour, au contraire, ne méritait que l'admiration. Au rez-de-chaussée , régnait une galerie en arcades avec des colonnes engagées; au-dessus, était un étage d'une disposi tion analogue, mais dont les baies étaient fermées par des croisées. Le second étage se dessinait par des lucarnes lar gement ouvertes dans les combles. L'ensemble offrait un aspect charmant et original. La forme donnée à cette cour, les lignes d'architecture qui s'y accusaient, la délicatesse et la variété des sculptures des galeries , le dessin plein de fantaisie et les riches ornements des lucarnes , en faisaient une œuvre exquise. Elle était désignée sous le nom de cour de Louis XIV, parce qu'une statue de ce roi, sculptée par Coysevox, et divers emblèmes et inscriptions se rapportant aux événements de son règne, y avaient été placés au dix-septième siècle.

La statue, retrouvée et rétablie après la première Révolution, avait d'abord repris son ancienne place, en face de l'entrée, sous un des arcs de la galerie , qui était revêtu de marbre , et dont les colonnes également de marbre, avaient leurs soubassements et leurs cha piteaux en bronze relevés de dorure. Plus tard, pour ménager une facilité de circulation intérieure, cette statue avait été portée au milieu de la cour. Comme on le voit, l'architecte, qui avait laissé apparaître un peu de gène dans sa façade, n'avait été, à l'intérieur, nullement embarrassé par la singulière disposition des lieux ; il en avait au contraire tiré parti pour élever une construction qui semblait aussi fibre et dégagée que pleine de caprice et de grâce. En général, il est à remarquer que les gênes imposées à l'architecte par la disposition du terrain et les nécessités du programme, loin de paralyser l'esprit d'invention, lui im priment souvent, par une contrainte féconde, un plus vif essor; elles lui interdisent l'imitation paresseuse et lui com mandent l'originalité.

Le succès n'est pas toujours égal : l'ar tiste se laisse quelquefois vaincre par la difficulté ; mais , somme toute, le Boccador et ses successeurs avaient réussi dans leur œuvre, et la ruine en est à jamais regrettable.

Chapitre II

Exiguïté de l'ancien palais. — L'IIùtel de ville agrandi, de 1837 à 1847. — Mérite et défauts des constructions nouvelles. — L'œuvre de MM. Godde et Lesueur aurait dû figuier au concours de 1873. Les dimensions de cet ancien palais ont été trop restreintes de tout temps pour les services administratifs qui devaient y trouver place. Elles étaient absolument insuffisantes, en 1836, au moment où M. le comte de Rambuteau, alors préfet de la Seine, mit à l'étude de l'édifice. L'Hótel de ville avait, sous l'empire de la nécessité, reçu plusieurs annexes fort importantes. Sur le terrain de l'église Saint-Jean, démolie pendant la pre mière révolution, en exécution du décret du 1 1 février 1791, on avait élevé, en 1823, une fort grande salle provisoire, pour donner une fête au duc d'Angoulême, à son retour de l'expédition d'Espagne.

On en voyait les murs en moellons et en plâtre, à gauche de la rue du Martroi, derrière l'Hòtel de ville, et, en retour, sur une petite place, dont le terrain avait été occupé autrefois par le chevet de l'église Saint-Jean. On l'avait conservée sous le nom de salle d'Angoulême ou du Trocadéro. Plus tard, on y avait donné une fête à l'occasion du mariage du duc d'Orléans. Elle était construite à la hauteur du premier étage du palais. Une autre salle plus petite, quoique vaste encore, était réunie à l' Hôtel de ville : c'était une ancienne chapelle de l'église Saint-Jean épargnée par les démolisseurs de 1792. Elle servait aux opérations administratives exigeant un grand local, à des réunions de sociétés autorisées, ou à des concerts de charité. On la connaissait dans Paris sous le nom de salle Saint-Jean.

Une partie notable des bâtiments du Saint- Esprit avaient été, dès le commencement du dix-neuvième siècle, appropriés aux appartements du Préfet ; on y avait joint, comme galerie d'accès, l'aucieniie chapelle du Saint- Esprit, enlevée au culte depuis 1793. A l'est de ces bâti ments, un jardin avait pris la place d'un îlot de maisons jadis existant entre les rues des Vieilles-Garnisons, du Tourniquet- Saint-Jean et de la Tixeranderie. Enfin, derrière la salle Saint-Jean, entre le jardin et la salle d'Angoulême, en bor dure sur la rue du Tourniquet, s'élevait une maison appar tenant à la Ville, dans laquelle était installée la Biblio thèque. Cet ensemble de bâtiments juxtaposés couvrait un espace fort considérable, qui aurait suffi peut-être à loger toute l'administration municipale, si tout y avait été disposé selon un plan bien conçu.

Mais le hasard seul avait présidé à cette agglomération de maisons annexées, de chapelles détournées de leur destination, de constructions provisoires. Il avait fallu acquérir d'autres immeubles pour y établir des services refoulés du palais principal. Une maison con tiguë à l'Iiòtel du préfet et formant au nord la limite de la place de Grève jusqu'à la rue du Mouton, où elle portait le n° 8, avait été achetée et disposée pour recevoir les bureaux des contributions directes. Cette maison était d'ailleurs ouverte par un passage qui communiquait de la place à la rue de la Tixeranderie, en face de la rue des Coquilles. Les comptes de la Ville mentionnent, en outre, une rede vance qui était payée à la fabrique de Saint-Gervais pour une maison située rue du Martroi, dont l'affectation n'est point indiquée.

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