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LA COLLÉGIALE DE SA1MTTH0MASLEMARTYRLESCRESPV LA COLLÉGIALE DE SAINT - THOMAS • LE - MARTYR - LES ■ CRESPY COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU VALOIS ET PRINCIPALEMENT DE CRÉPY, SA CAPITALE PENDANT LE RÈGNE DES VALOIS SUIVI DU MÉMOIRE HISTORIQUE SUR LE VAUOIS PAR M. MINET Président au Bailliage et Siège présidial de Crespv en 1743. In Labore Requies. SENLIS TYPOGRAPHIE ET LITHOG I! A P II IE E. PAYEN 0-11, Place de l'Hòlel-de- Ville, 9-11 18 A Monsieur l'Abbé Eugène Mûller, qui a bien voulu « aider à mes besongnes par les eschanges très libérales de son esprit. » Marquis P. de FLEURY.
Chapitre I
" Avan< -Propos. La France n'a guère eu de temps plus malheureux que celui où a régné la branche des Valois. Tel est le jugement porté par le président Flénault, sur cette période de l'histoire de France qui commence avec le règne de Philippe VI, en 1328, et se termine en 1589, par la mort tragique d'Henri III. La Guerre de Cent-Ans, la Jacquerie, les guerres de religion, qui ne durèrent pas moins de trente ans, et furent aussi atroces que la Guerre de Cent-Ans ; tels sont, avec quelques expéditions en Italie et les luttes contre Charles- Quint, les évènements qui ont donné à cette période une teinte si sombre, et provoqué le jugement que je viens de relater. Mais si, après avoir envisagé ces évènements dans leurs rapports avec l'ensemble de la monarchie française, nous les considérons au regard de la province dont les Valois portaient le nom et surtout de sa capitale, oh ! alors Pappréciation que nous devons en faire sera bien plus triste encore.
Une circonstance imprévue, la décou verte d'une inscription ancienne qu'aucun historien du Valois n'avait signalée, et que j'ai pris à tâche d'interpréter, m'a porté à faire, à ce point de vue restreint, une étude sommaire et rapide de ces évènements. Elle a démontré, pour moi, que l'avènement de cette branche souveraine au trône de France, avait ouvert, pour le pays du Valois et pour sa capitale, une ère de calamités et de ruines; que cette ère désastreuse avait pris Pin seulement au moment où celte branche souveraine avait disparu ; que cette province et sa capitale ne s'en sont jamais relevées. Celte espèce de solida rité entre la destinée des Valois et celle de la province dont ils portaient le nom, va ressortir, avec éclat, à chaque ligne de cette étude. Qu'on ne s'attende pas, d'ailleurs, à trouver dans cet écrit rien qui, de près ou de loin, ait la prétention de ressembler à une histoire détaillée, méthodique du Valois, ou seulement de Crépy, durant cette période.
D'autres, avant moi, se sont appliqués à réunir et à classer les matériaux de cette histoire ; d'autres, après moi et mieux que moi, les compléteront. Le champ que la décou verte de cette inscription a ouvert devant mes yeux est plus cir conscrit, et bien mieux en rapport, par conséquent, avec mes aspirations et mes forces. Je n'ai pas prétendu, je n'aurais pas pu faire œuvre d'historien. Tout au plus, en saisissant à leur passage quelques-uns des faits spéciaux et des évènements dont la succes sion devait servir à Pinterprétation de cette inscription, me suis-je attaché á les approfondir, á les fouiller dans leurs replis, aPin d'en dégager une pelite partie de celle chose précieuse, respectable, que tout écrivain qui touche à l'histoire, fut-ce, comme moi, d'une main inexpérimentée, et pour un objet en apparence futile, doit envisager comme le but unique de ses efforts : la vérité.
Quelques mots encore avant de commencer celte élude. Peu d'années avant l'avènement cle Philippe VI au trône, son père Charles de France, pour qui Philippe-le-Hardi avail érigé en comté les quatre châtellenies de Crépy, La Ferté-Milon, Pierrefonds et Réthisy- Verberie, et qui devait en retenir le nom de Valois, avait accompli un acte considérable en faveur des habitanls de son apanage. Le 19 avril 1311, par un élan spontané de sa volonlé, inspiré par les plus nobles sentiments, il avait aboli la servitude dans toule Pétendue du ressort de sa souveraineté. Troisième fils cle Philippe-le-Hardi, et chef de la branche collaté rale de Valois, Charles mourut le 16 décembre I325, trois ans avant le moment où cette branche devait parvenir à la couronne dans la personne de son Pils. II avait été mêlé aux plus grands évènements politiques et militaires de son temps; il passait pour le plus grand capitaine cle son siècle; on a. dit de lui qu'il avait été Pils de roi, frère de roi, oncle de trois rois, et père de roi, sans être roi.
A ces litres divers, je me complais á ajouter celui qui aurait dû rendre sa mémoire bien chère dans le pays du Valois : il a été le bienfaiteur d'une population nombreuse dont il a reconnu et consacré le droit naturel (ce sont ses expressions) à la liberté. Au moment où je vais me trouver amené à exposer les vicissitudes que le Valois a traversées pendant le temps où ses descendants ont régné, je me sens obligé de rendre, toul d'abord, cel hommage á la mémoire du prince qui a été la tige de cette famille, el qui, devançant les idées de ses contemporains, a joint, á Pillustralion que sa supériorité et sa valeur lui avaient acquise, le mérite plus grand d'avoir proclamé des premiers que la servitude était hai neuse ; d'avoir exposé, en lermes éloquents et émus, la douloureuse et chétive vie qu'elle imposait à des êtres formés à l: 'image de Dieu, et de l'avoir proscrite autour de lui.
Chapitre II
Découverte de l'inscription. Après la Révolution de février 1848, la ville de Crépy-en-Valois se vit dans la nécessité d'organiser des ateliers de charité. Au nombre des travaux que ces ateliers devaient exécuter se trouvait le chemin qui longe, en contre-bas, le mur de soutènement du cours Minet, et qui a porté depuis le nom de chemin de la Répu blique. Plusieurs membres du Conseil municipal, désignés par leurs collègues, étaient chargés de la direction de ces ateliers. J'étais du nombre de ces surveillants, ce qui m'amenait souvent à séjournera l'extrêmité nord du grand chemin vert. Par sa surélé vation, ce point formait une sorte d'observatoire, d'où l'œil dominait à la fois l'ensemble du cours Minet et le parcours dli chemin en construction, depuis son point de jonction avec la descente de Compiègne, jusqu'à plusieurs centaines de mètres dans la direction de Geresme; mais de ce point, également, en se retournant vers le sud, on apercevait à l'extrêmité du chemin vert, et dans la direc tion exacte de: son axe, le clocher de Saint-Thomas, dont la cloche, alors unique à Crépy, se faisait, comme aujourd'hui, entendre à cinq heures du matin, à midi et à huit heures du soir.
Cette cloche servait, en outre, aux principales sonneries de la paroisse de Saint- Denis, laquelle, à cette époque, était, dépourvue de do.clier.et de cloches. C'est, en effet, en 1852 seulement, qu'à l'aide d'une sous cription et d'offrandes de la ville, dont le produit s'éleva à 1 1 ,000 fr., et d'une subvention de l'Etat de 4,000 fr., que le petit clocher de Saint-Denis a été édifié ; c'est encore avec une somme de 6,307 fr. 95 c, produite également par des quêles ou des offrandes, qu'il a été pourvu de trois cloches. Mais en 1848, ce fait singulier d'une église paroissiale manquant de clocher et de cloches, desservie, pour les besoins du culte, par un clocher et une cloche situés à l'autre extrémité de la commune, exislait encore. Ce fait sur lequel mon attention était attirée, plusieurs fois par jour, excitait, au plus haut point, mon intérêt.
En ce qui concer nait l'église de Saint-Thomas, les anciens du pays que j'interrogeais et qui, pour la plupart, Pavaient vue encore debout dans toute sa splendeur, me racontaient les légendes relatives à son édiPication ; surtout au vocable sous lequel elle avait été consacrée et à sa des truction ; légendes qui ajoutaient singulièrement à la poésie de ses ruines. Quant à la cloche, ils savaient seulement que la destruction de l'église et la suppression du culte, pendant la Révolution, Pavaient réduite au rôle de beffroi de la commune, et que le réta blissement du culte à Saint-Denis, lui avait restitué une parlie de ses attributions religieuses primitives. En dehors de cela ils ne pouvaient rien me dire, si ce n'est qu'elle deyait être très an cienne. Piqué par la curiosité, impatienté par cet oubli, par cette obscu rité qui s'était produite dans les traditions locales, je résolus d'aller interroger la cloche elle-même, et de lui demander par une inspection minutieuse, si elle ne pouvait pas me révéler, avec son âge, le secret de son origine, sur laquelle le temps avait jeté un voile d'indifférence, qu'aucun document ne me permettait de déchirer.
En conséquence, aidé de quelques personnes, plus aptes que moi à tenter cette escalade, je me hissai, un jour, jusqu'auprès de la cloche de Saint-Thomas, et je recueillis l'inscription suivante, en roulée, en lettres gothiques, à sa partie supérieure : 4528. — Et tout mon premier être. 4590. — Par guerre et feu pérye. 4597. — Thomasse a fait renaître. Et la troupe endormie. Au-dessous de cette inscription on lisait les mots suivants, en lettres capitales ordinaires : CRESPY EN VALLOIS J'avais fait, non sans quelque danger, un grand effort pour aller demander à celle cloche quel était son nom, quelle était la date de son baptême, quels avaient été son parrain et sa marraine. A la place de ces renseignements que j'étais allé chercher au milieu de la charpente compliquée qui la soutenait, elle me répondait par une sorte de quatrain accompagné de dates.
Par son texte et par ces dates, ce quatrain ouvrait un vaste champ à mes conjectures; mais ce que je ne pouvais pas ne pas comprendre tout d'abord, c'était que ce métal sonore que je voyais de près, que ma main louchait avec respect, avait été témoin et victime d'évènements bien graves. Ce métal me disait que la guerre et le feu lui avait fait subir les plus cruelles atteintes; que sorti, une première fois du creuset, pour jeter au loin, à la gloire de Dieu, ses notes harmonieuses, il avait du y être précipité de nouveau à Pétat de débris, pour en sortir encore avec la même mission, celle cle répandre ces notes à travers les siècles, comme pour témoigner de Pimpuissance des hommes qui , dans leurs luttes misérables , auraient prétendu le détruire. Et cette inscription n'était pas Punique témoignage que la cloche me fournissait des sévices qu'elle avait subis.
Sur sa surface, un grand médaillon irrégulier, de forme triangulaire, s'offrait à mes regards, et provoquait, par sa disposition singulière, mon attention; mais, après une inspection rapide, j'étais amené à reconnaître que ce médaillon étrange avait été formé par le surmoulage de quatre fragments, dont il était aisé de reconnaître les brisures, el qui, par leur rapprochement, présentaient un sujet religieux, celui de l An nonciation. II était, dès lors, évident, pour moi, que ce surmoulage avait été fait à l'aide de quelques-uns des débris du premier être de la cloche détruit par la guerre et le feu, et placé là pour conPir mer le sens de l'inscription. au centre du triangle se trouvait une branche de lys dont la cise lure n'avait souffert du temps que de légères atteintes. A gauche de cette branche, et lui faisant face, je voyais une femme en prière, tenant un livre ; à droite, je relevais un archange, tenant une harpe.
Au sommet du triangle, je distinguais un groupe de nuages, desquels sortait le Saint-Esprit, projetant des rayons et se dirigeant vers la femme. Le sens de ce médaillon, la façon dont il avait été composé, les cassures qui entouraient les fragments dont il était formé, ne pou vaient me laisser aucun doute sur Pintention qu'avait eue le fondeur en l'appliquanl à la surface de la cloche. II Pavait évidemment placé là comme un commentaire conslrmatif du sens de l'inscription. J'avais donc sous les yeux quatre échantillons des ciselures répandues à la surface de la cloche primitive, qui semblait avoir été richement ornée. Mais ce n'était pas tout. En jetant mes regards sur les murs for mant au-dessous de la flèche, la cage dans laquelle la cloche élait suspendue, je constatais aussitôt des traces d'incendie ; c'était une continuation nouvelle du sens général de l'inscription.
Je courais à ces murs pour m'assurer que mes yeux ne me trompaient pas ; des fragments de pierre cédaient sous ma main; elles étaient calcinées. C'était bien là, oui, c'était là, dans ce cadre où je me trouvais, que le premier être de la cloche avait péri en 1590, par la guerre et le feu, comme le disait l'inscription ; tout ce qui m'entourail portait, de ces sinistres évènements, le plus éclatant et le plus irrécusable des témoignages. Mais quels étaient ces évènements auxquels faisait allusion cette inscription, dont je n'avais trouvé les traces dans aucun document historique, et qui s'offrait à moi tout à coup, comme une sorte de problème sinistre posé, depuis plusieurs siècles, aux générations oublieuses de Pavenir? Les Archives de Crépy, si pauvres, ne me fournissaient aucun moyen de tenter la solution de ce problème.
Le temps, d'ailleurs, me manquait alors pour les rechercher ; mais voilà plus de trente ans que le souvenir de cette découverte a fait sur mon esprit une empreinte profonde. Je cède donc aujourd'hui aux préoccupations qu'elle a fait naître, en essayant de donner de cette inscription une interprétation suffisante pour mellre en lumière les circonstances qui ont présidé, en 1528, à la première pose de la cloche de Saint-Thomas, celles qui ont donné lieu, en 1590, aux sévices qu'elle a subis, et enfin celles qui ont amené, en 1597, son rétablissement (1). Mais avant d'aborder celte étude, il me paraît intéressant de rappeler les légendes relatives à la destruclion de l'église de Saint- Thomas, et surtout à celle du vocable sous lequel elle avait été consacrée. Cette légende se rattache à l'un des faits les plus drama tiques de l'histoire religieuse de l 'Angle terre.
(1) En 1878 j'ai signale cette inscription à M. l'abbé Gross, curé de Lévignen, qui préparait alors une histoire du pays, et qui est mort sans l'avoir publiée ; mais, depuis peu, j'ai appris qu'un des habitants de Crépy, M. Dupas, Tavait relevée, de son côté, et Pavait relatée dans un manuscrit où il consigne, avec un soin religieux, tous les faits importants qui s'accom plissent sous ses yeux. Ce manuscrit offrira plus tard un vif intérêt pour l'histoire de Crépy, depuis la fin du siècle dernier jusqu'à ce jour.
Chapitre III
Fondation de la Collégiale de Saint-Thomas le Martyr. — Origine du vocable sous lequel elle fut consacrée. En 1162, l'archevêque de Cantorbéry étant mort, Henri II, qui régnait alors en Angleterre, usa de toute son influence sur le chapitre de Cantorbéry pour faire nommer à ce siège important le précepteur de ses enfants, qu'il avait déjà élevé aux fonctions de grand chancelier. Ce précepteur, qui jusqu'alors avait eu les manières d'un courtisan, et déployé un grand faste, n'était autre que Thomas Recket. Ses origines étaient des plus romanesques ; dans un pèleri nage qu'il avait fait à Jérusalem, son père, ancien schériff de Londres, ayant été enlevé el fait esclave par une bande de Sarra sins, la Pille de son maître s'était éprise de lui, et après l'avoir aidé à briser ses fers, Pavait accompagné dans sa fuite.
Amenée à Londres, convertie à la religion catholique, baptisée sous le nom de Mathilde, cette femme était devenue bientôt l'épouse de celui qu'elle avait arraché à la captivité. Thomas Becket était né de celte union. A cette époque la serveur religieuse régnait, avec une grande in tensité, non-seulement en Angleterre, mais dans l'Europe entière, et, partout, le pouvoir séculier en était réduit à résister aux empié tements de PEglise. Les causes de conflits entre le Sacerdoce et l'Empire étaient nombreuses; les occasions ôtaient incassantes. Aussi Becket, appréhendant, pour lui-même, les conséquences de son élévation à ces hautes fonctions, les refusa-t-il, tout d'abord, en suppliant le roi de ne pas les lui imposer. « Les droits dela « Couronne et ceux de PEglise ne sont pas toujours d'accord, « disait-il à Henri ; vous aimez le chancelier, peut-être vous « haïriez le primat.
Le premier n'a d'autre devoir que de vous « servir, le second serait quelques fois forcé de vous « résister. » Mais ce refus apparut aux yeux du roi comme un nouveau titre à son estime, et il força Becket à accepter l'archevêché de Cantorbéry (1). A peine intronisé sur ce siège, auquel était joint le titre et les droits de primat d'Angleterre, Becket se démit des fonctions de grand chancelier, et substitua, tout à coup, les pratiques les plus austères aux habitudes fastueuses qu'il avait déployées jusqu'alors. A partir de cc jour, les privilèges de l'Eglise n'eurent pas de défenseur plus ardent que lui, et la lutte ne tarda pas à éclater enlre le nouveau primat et le pouvoir royal. Un concile récemment rassemblé à Tours ayant condamné les usurpations des biens ecclésiastiques faites par des laïcs, quelque anciennes qu'elles fussent, le primat revendiqua des biens qui avaient appartenu, anciennement, à l'archevêché de Cantorbéry.
Les détenteurs de ces biens s'alarmèrent; le roi intervint. Becket persista. Des vassaux militaires de la couronne ayant tenté de mellre obstacle à l'exercice de quelques prérogatives de son siège, le primat les frappa d'exconimunication. C'était une infraction for melle à une loi de Guillaume-le-Conquérant, qui déclarait coupable de haute trahison quiconque frappait d'excommunication aucun vassal militaire sans l'aveu du roi. Henri demanda que l'excom munication fut levée; le primat refusa. Un laïque ayant dérobé un calice dans la cathédrale de Londres, le roi réclama son justiciable; mais le vol ayant été commis dans une église, l'archevêque déclara qu'il ne devait pas être soustrait à sa juridiction, et refusa de-s'en dessaisir. (1) C'était la première fois, depuis la conquête, 'que des fonctions aussi élevées étaient dévolues à un homme qûì n'était pas d'origine normande.
Un clerc ayant séduit la Pille d'un gentilhomme du comté de Worcester et assassiné ensuite son père, la question s'éleva de savoir devant quelle juridiction serait traduit le meurtrier; l'offi cialité s'étant emparée de la cause, le clerc ne fut condamné qu'à la dégradation. A tout instant et sur tous les points, ainsi que Thomas Becket Pavait prévu, les deux juridictions se trouvaient en contact, et, par là même, en conflit. Poussé par l'indignation publique que cet acquittement déguisé avait soulevée, le roi convoqua un conseil général des nobles et des prélats, à l'effet d'examiner les immunités de l'Eglise et d'en mar quer les limites. Celte haute cour statua que les clercs accusés d'un crime seraient, à l'avenir, jugés par les tribunaux civils. En présence de celte décision, Becket se soumit ; mais celte soumission fut de courte durée.
De son côté, le clergé, fler des privilèges qu'il avait jusqu'alors revendiqués, ne vit dans la sentence du conseil général qu'une atteinte portée à ses droits, et qu'une criminelle faiblesse dans la soumission de l'archevêque de Cantorbéry. Un de ses membres les plus jeunes, le clerc qui avait coutume de porter devant lui la croix épiscopale, se Pit, dans une cérémonie publique, Porgane de cette indignation : « Je ne porterai plus, lui dit-il, la croix devant vous, « car vous avez trahi l'Eglise! (4) ». II n'en fallait pas tant pour exciter, pour réveiller Pénergie d'un prélat dans lès veines duquel coulaient entremêlés le sang des Sar rasins et celui de la race anglo-saxonne. Le pape d'ailleurs, à qui la sentence du conseil général avait été déférée, ne Pavait pas approuvée. Becket rétracta dope hautement l'acquiescement qu'il lui avait donné, et la lutte, un moment assoupie, se réveilla plus ardente que jamais; en 1165, le roi, considérant l'archevêque de Cantorbéry comme ayant été parjure, le dénonça au Parlement, qui le condamna à la conPiscalion de tous ses biens personnels et des revenus de l'archevêché, pour avoir violé le serment d'allé geance qu'il avait prêté au souverain.
(1) Lacordaire. Conférences de Notre-Dame. Sous le coup de celte condamnation, Becket ne crut trouver de sûreté que dans la fuite, et se réfugia en France. Mais le bruit de sa lutte avec le pouvoir séculier, l'y avait précédé, et, la ferveur religieuse aidant, les plus grands seigneurs et Louis-le-Jeune lui même, le considérant comme le martyr d'une sainte cause, l'accueil lirent avec respect, et lui prêtèrent assistance, malgré les protesta tions du roi d'Angleterre. Pendant son séjour en France, Becket reçut souvent ['hospitalité dans la capitale du Valois, et devint Pami de Philippe d'Alsace, qui avait hérité de ce comté par la mort de Raoul V, son beau-frère. Un jour que Philippe avait amené l'archevêque visiter une église qu'il faisait bâtir dans le faubourg, à la place d'une chapelle ancienne consacrée à saint Etienne, Thomas lui demanda à quel saint il comptait dédier cet édifice : « Au premier martyr, » répondit Phi lippe. « Est-ce à celui qui a été, ou à celui qui sera? » reprit en souriant l'archevêque.
Cette parole, échappée aux préoccupations du prélat, devait être prophétique, et son souvenir devait laisser dans l'esprit de Philippe d'Alsace une empreinte profonde. Peu de temps après, par Pintervenlion de Louis-le-Jeune, un rapprochement entre le roi d'Angleterre et l'archevêquefut pré paré; une entrevue leur fut ménagée sur les frontières de la Nor mandie, dans laquelle Henri II lui prodigua les marques de la plus grande déférence, et Becket retourna en Angleterre, où il ne tarda pas à se montrer tout aussi absolu et tout aussi indépendant, sinon plus qu'auparavant, de l'autorité royale. Une attitude aussi orgueilleuse, aussi contraire à celle qu'après ce rapprochement, le roi croyait devoir attendre de lui, exaspéra Henri qui, dans un mouvement de colère, s'écria, devant ses cour tisans : « Quand donc serai-je débarrassé de ce brouillon ! » C'est alors que quatre officiers de la maison de Henri, regardant ces paroles comme un reproche indirect fait à leur dévouement, s'engagèrent par serment à donner salisfaction aux désirs secrets du roi.
Guillaume de Traci, Hugues de Morville, Réginald Fitz-Urse, et Richard Brito, — l'histoire nous a conservé les noms de ces hommes, comme* pour les flétrir, — s'embarquèrent pour PAngleterre. Averti de leur dessein, Henri, qui était demeuré en Normandie, où les héritiers de Guillaume-le-Conquérant faisaient leur séjour de prédilection (1), leur dépêcha un messager, avec mission expresse de ne rien entreprendre contre le primai; mais il était trop tard. Le 29 décembre 1170, ils se présentaient au palais archiépiscopal de Cantorbéry où ils pénétraient sans armes, soi-disant pour remplir une mission du roi auprès du primat; mais aussitôt enlrés, ils s'empressaient d'ouvrir les portes à une troupe de soldats qui les accompagnaient. En présence de cet appareil et ne pouvant se mé prendre sur le danger qui le menaçait, l'archevêque se rendit à l'église où l'on commençait l'office du soir, en défendant à ceux qui l'entouraient d'en fermer les portes ni de faire aucune résistance, et il se plaça, haut et ferme, sur les marches du chœur.
A ce moment les assassins entrèrent dans l'église : « Où est l'archevêque ? » s'écria Réginald. — « Le voici, » dit Becket, d'un ton calme, et aussitôt Béginald le frappa d'une massue ; mais le prélal n'étant pas tombé : « O mon Dieu, dit-il encore, je vous recom « mande le salut de mon âme et celui de l'Eglise, » et il expirait aussitôt sous les coups redoublés des meurtriers (2). La nouvelle de cet attentat produisit, non-seulement en Angle terre, mais dans toule la chrétienté, un effet immense. Attentive aux péripéties de la lutte qui s'était poursuivie, depuis quelques années, enlre le prélat et le roi, l'opinion del'Europe, alors fervente catholique, s'émut. Dans le prélat qu'elle avait, par moments, été portée à juger comme un rebelle envers son souverain légitime, elle se montra disposée à ne plus envisager que le champion des immunités de l'Eglise, que le défenseur intrépide des intérêts de la religion, que la victime de son dévouement à ces intérêts, et elle l'érigea aussitôt en martyr d'une cause sacrée.
Dès que cette nouvelle lui parvint, le roi d'Angleterre donna les marques de l'afíliction et de Pindignalion les puis profondes. II envoya des ambassadeurs au pape pour désavouer solennellement, en son nom, toute participation à cet attentat; il prescrivit pour le prélat des funérailles pompeuses ; mais cela ne lui suffit pas. Revenu (1) Henri II était alors en Normandie, dans son château de Bures, près de Caen. (2) Suard. — Biographie universelle, t. IV, pages 22 et suiv. — Beau lieu, 1674-1679. peu de temps après en Angleterre, il se rendit, sans retard, à Cantor béry ; et, dés qu'il fut en vue de l'église, il descendit de cheval, et pieds nus, vêtu en pèlerin, il s'approcha de la tombe de Recket, se prosterna et voulut recevoir, de la main d'un moine, une sévère flagellation. Enfin il passa ce jour-là et la nuit entière à genoux sur la pierre, sans prendre aucune nourriture.
A partir de ce moment, les pèlerins accoururent cle tous côtés, de tous les points de PEurope, vers le tombeau de Thomas Becket qui, deux ans après, était canonisé. En une seule année les registres de l'église de Cantorbéry enregistrèrent les noms de plus décent mille. Dans les provinces françaises, où le prélat avait été accueilli pendant son exil, et où, par suite d'une similitude de nom avec une famille française, on lui attribuait des origines autres que les siennes, le culte pour sa mémoire se développa promptement, et l'entraînement, vers son tombeau, fut presque aussi grand qu'en Angleterre. Neuf années après sa mort, Louis VII lui-même, accompagné de Philippe d'Alsace, alla s'agenouiller auprès de ce tombeau sur lequel le roi de France déposa un joyau estimé le plus riche de la chrétienté.
Ils en revinrent frappés de respect, convain cus que le martyr avait opéré des miracles, et à leur retour, le comte de Flandres, s'étant rappelé les paroles que le prélat lui avait adressées en 1169, alors qu'ils examinaient ensemble les travaux de l'église en construction, dans le faubourg de Crépy, décida qu'elle n'aurait pas d'autre patron que le martyr de Cantor béry. Deux ans après ce pèlerinage, avant même que la Collégiale fut terminée, cette résolution fut exécutée ; sa dédicace fut faite par Pévêque de Senlis, en présence du légat du pape et du comte de Flandres; et, pour mieux affirmer sa volonté de voir cette mémoire honorée dans cette église, ce dernier envoya en Angleterre un sculpteur français chargé de faire sa statue, que l'on disait très belle et très ressemblante, et que l'on voyait encore au moment de la destruction de l'église, entre les deux impostes du portail collatéral qui regardait le midi.
Telles furent les circonstances singulières et très exceptionnelles qui présidèrent au choix du vocable sous lequel l'église de Saint- Thomas devait être consacrée. Telles furent les origines, la vie et la mort de l'homme qui é'ait appelé à lui donner son nom. Des ju gements divers ont pu être portés sur son compte ; mais nul ne peut nier que Becket ait été une des personnalités les plus éminenles de son temps, et sa mort si tragique, ainsi que le courage qu'il dé ploya en face de ses meurtriers, ont jeté sur sa mémoire une sorte d'auréole, qui ajoute à sa grandeur. Et comme si ce n'était pas assez de celte mort et des vicissitudes de la vie qui Pavait ' précédée, pour imprimer à cette grande per sonnalité un caractère exceptionnellement étrange, voilà que quatre siècles après son assassinat, surgit, tout à coup, un roi d'Angleterre qui, se portant comme le vengeur des droits de la couronne, mé connus par Becket, conçoit le ridicule et odieux projet de faire le procès de sa mémoire.
Après s'être emparé du riche trésor amassé depuis quatre cents ans, sur l'autel de Becket, Henri VIII sit som mer le saint de comparaître devant sa cour de justice. Le saint n'ayant pas obtempéré à cette sommation, et pour caus<% il fut jugé solennellement et condamné comme traître; son nom fut rayé du calendrier; l'office de sa fête fut effacé de tous les bréviaires; ses os furent brûlés, et leurs cendres jetées auvent. Sa mémoire fut proscrite de sa patrie, et qui sait si la Collégiale de Saint-Thomas de Crépy ne demeura pas son dernier asile. Quel esprit ne serait pas attristé à la pensée de cette fatalité qui, après quatre siècles d'un culte et d'une vénération, qu'aucun autre culte, qu'aucune autre vénération n'avaient surpassés, venait arra cher à son tombeau et détruire les restes de ce grand homme; mais, surtout, quel cœur ne serait pas indigné au spectacle de ce roi qui, dans son orgueil, ne craignait pas d'abaisser à ce degré d'insanité, la majesté royale, et ce qui est plus grave encore, la majesté de la justice.
Mais je reviens à la Collégiale de Saint-Thomas qui, à son tour, devait, près de trois siècles plus tard, recueillir sa part de cette fatalité. « A droite, en enlrant auchœur, à côté de la chapelle parois « siale, dit Carlier, se trouvait un pilier plus mince que les autres, « sur lequel les sculpteurs avaient représenté une danse de per « sonnes se tenant par la main. C'était, dit-on, l'emblème de la joie « que David sit paraître lorsqu'il dansa devant l'arche. » Après quoi Carlier ajoute qu'une tradition fabuleuse porte « que ce pilier « est creux, et qu'il contient dans sa capacité, une lampe qui « brûle depuis la fondation de l'église, et qu'au moment où cette « lampe finira, tout l'édifice s'écroulera. » Carlier écrivait vers le milieu du XVIIIe siècle. Moins de trente ans après la publication de son histoire, la fatale tradition semblait se vérifier.
Les voûtes de la chapelle de Saint-Antoine et de Saint- Jean qui formaient l'extrêmité nord du transept s'écroulaient; et, bientôt après, le culte étant supprimé, l'église élait vendue à un entrepreneur de démolitions de Compiègne et était détruite. Mais quelle qu'ait pu être la cause immédiate de ce désastre, n'y a-t-il pas dans ce rapprochement quelque chose de singulier, bien fait pour ramener la pensée vers la fatalité qui avait pesé sur le saint dont elle portait le nom, et qui avait poursuivi sa mémoire. Commencée vers 1165; — dédiée à saint Thomas en 1181 ou 1182; — terminée vers 1371 ; — détruite une première fois en 1431 (I), et rétablie en 1470; — cette magnifique église devait disparaître dans un épouvantable désastre, aux premiers jours de la Révolution. La statue du saint, comme celles de Pierre Barbette et d'Agnès, sa femme, qui avaient contribué à son achèvement, par tagèrent le sort de l'église.
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