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L'Histoire de France depuis 1789 jusqu'en 1848, racontée à mes petits-enfants, par M. Guizot. Leçons recueillies par Madame de Witt, etc

François Pierre Guillaume Guizot · 1878 · Scanned text

254,554 words · about 17 h 50 min to read

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About this book

Author
François Pierre Guillaume Guizot
Language
French
Published
1878
Length
254,554 words · about 17 h 50 min
Sections
8 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (8)
  1. Front matter under 1 min
  2. Preface about 1 h 49 min
  3. Chapitre II Louis XVI Et Les about 1 h 22 min
  4. Chapitre III La Convention Nationale about 4 h 1 min
  5. Chapitre IV La Guerre Civile about 1 h 11 min
  6. Chapitre V La about 51 min
  7. Chapitre VI Le Directoire about 2 h 42 min
  8. Chapitre VII Le Consulat about 5 h 54 min

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Front matter

L HISTOIRE DE FRANCE RACONTÉE A MES PETITS-ENFANTS Les gravures contenues dans ce volume ont été exécutées d'après les dessins de : t.MILE BAVARD, C DELORT, F. LIX, D. MAILLART, O. MATHIEU, E. RO.XJAT T. TAÏLOR ET TU. WEBER 1 7220. — Typographie Lahure, rue de Fleurus, O, á Tal'is. Droits de trarluc.ion et de repro'iuc-ion réservés L'HISTOIRE DE FRANCE DEPUIS 1789 JUSQU'EN 1848 RACONTÉE A MES PETITS-ENFANTS PAR M. GUIZOT I_£_Ç01.S lltCU-ILLILS PAR MADAME DE WITT, NÉE GUIZOT TOME PREMIER ILLUSTRÉ DE 104 GRAVURES DESSINÉES SUR BOIS PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAIKT-GERMAIK, 70 NAPOLÉON I"

Preface

L'HlSTOIRE DE FrANCE RACOSTÉE A MES PETITS-ENF.\NTS, paf M. GuÌZOt, s'arrête en 1789, à cetle époque solennelle où les destinées de notre patrie ont subi une transformation si profonde qu'on a cru pouvoir l'appeler la France nouvelle. En racontant l'histoire du passé, mon père n'avait jamais perdu de vue l'histoire du présent, au mi lieu duquel il avait grandi. Quelques-uns des témoins et des premiers acteurs de la Révolution avaient été intimement liés à sa vie; l'expérience du gouvernement lui avait appris à juger les hommes et les événements qu'il n'avait pas connus. En continuant ses récits, il avait peu à peu substitué l'accenl personnel et de vivants souvenirs à la simple appréciation des faits historiques. Au moment d'entrer dans la vie, nos enfants ont besoin d'apprendre à bien connaître et à bien juger les grandes secousses qui ont agité depuis plus de quatre-vingts ans noire patrie et qui l'agitent encore aujourd'hui.

Mon père avail le projet de consacrer un ouvrage séparé à cette période nouvelle de la vie de notre France; il le regardait comme un com plément nécessaire à l'histoire de la France ancienne. Son cours était sans cesse commenté et complété par ses conversations. PRÉFACE. J'ai recueilli et conservé ces enseignements destinés d'abord à sa famille, utiles, je le crois, pour tous. J'ose espérer que d'au tres y trouveront le vif intérêt et les grandes leçons que nous y avons constamment puisés, et que ces dernières instructions ne seront pas sans fruit pour la génération nouvelle, à laquelle nous souhaitons cet honneur de terminer enfin l'ère de la Révolution Française. GUIZOT DE WITT. Paris, mars 1878. CHAPITRE PREMIER L ASSEMBLEE CONSTITUANTE (1789 1791) L'histoire de la Révolution française reste encore un champ de bataille, et ce n'est pas sans émotion qu'on y met le pied.

Depuis plus de quatre-vingts ans, avec des intervalles de calme ou de torpeur, notre patrie est agitée par une même tempête. Jamais peuple, en moins de temps, n'a fait de si grandes expériences politiques; jamais nation ne s'est ainsi précipitée d'aventure en aventure, cherchant toujours, sans jamais trouver, le repos. De 1789 à 1792, la France, enthousiaste et inexpérimentée, a porté contre la monarchie ancienne des coups imprévoyants; cette monarchie a succombé pour .toujours avec ses grandeurs, ses abus et ses fautes. La République Fa remplacée, entraînant de grands mécomptes, créant un enivrement qui a été jusqu'au crime. De 1792 à 1804, le Directoire a succédé à la Terreur, le Consu lat au Directoire, et l'Empire au Consulat. Un moment, notre pays a joui de l'ordre avec la gloire : de 1804 à 1814, le succès a créé des i — i entraînements insensés et des ambitions effrénées; l'Empire a abouti à la coalition européenne, à l'invasion étrangère, enfin à la restaura tion de l'antique race des Bourbons.

Ce n'était pas assez encore : de 1814 à 1815, l'aventure des Cent-Jours rappela l'étranger en France et renouvela plus cruellement nos douleurs. La noble tentative du gou vernement constitutionnel, sous les deux branches de la maison royale, de 1815 à 1850, de 1850 à 1848, put faire croire à la nation qu'elle touchait au but de ses espérances; une secousse nouvelle la précipita dans une République nouvelle, et de là dans un Empire nouveau; pour la troisième fois, l'Empire nous a ramené la guerre et l'invasion. Nous nous relevons à peine, et nous cherchons autour de nous la vérité historique dans le passé et la voie à suivre dans l'avenir, au bruit d'un combat qui retentit encore à nos oreilles, à travers une fumée que le temps n'a pas encore complètement dissipée. II faut pourtant raconter à nos enfants l'histoire de la Révolution française ; il faut chercher à démêler le bien du mal, le vrai du faux, et à faire la part des hommes et des circonstances; car c'est à nos enfants qu'il appartient, sous la main de Dieu, de terminer enfin cette tragique histoire et de trouver pour notre France la paix, Tordre et la sécurité dans la liberté, qu'elle demande et qu'elle cherche obstinément depuis tant de siècles à travers les irrégularités et les incon séquences de sa longue carrière.

Au début des États généraux de 1789, l'espérance remplissait la plupart des cœurs, et les esprits les plus clairvoyants devinaient à peine les abîmes d'agitations et de douleurs qui s'entr'ouvraient devant nous. Depuis son avènement au trône et malgré la faiblesse inconstante de son caractère, le roi Louis XVI n'avait pas cessé de vouloir et de chercher le bien de son peuple. II avait eu ce malheur de se lasser bientôt de ses meilleurs serviteurs : à M. Turgot et à .M. de Malesherbes il avait substitué M. Necker, bientôt M. de Calonne et M. de Brienne. Pressé par l'opinion publique, il avait rappelé M. Nec ker, écrasé d'avance sous le poids imprévu des événements qu'il ne pouvait ni ne savait diriger. L'autorité avait déjà passé dans d'autres mains; forte de l'opinion publique dans le pays comme de sa prépondérance numérique dans les États généraux, la représentation du tiers état avait hardiment arboré un nom nouveau, puissant par sa signification naturelle et par l'im porlance qu'on y attacha dès le début ; le 17 juin 1789, elle était deve- L'ASSEMRLÉE CONSTITUANTE. 3 nue FAssemblée nationale, détrônant à la fois l'autorité royale et celle des deux premiers ordres dans les États généraux.

Déjà la victoire lui était irrévocablement assurée. L'imprévoyante timidité du roi et des ministres avait contribué à ce résultat. Douze cents députés arrivaient de tous les coins de la France, portés au pouvoir par le suffrage de leurs concitoyens, animés d'espérances nouvelles ou d'inquiétudes profondes, chargés de faire préva loir des idées généreuses, mais encore mal digérées, de présenter des requêtes imprudentes, de faire cesser des abus anciens et cruels; 285 membres de la noblesse, 501 délégués du clergé el 021 représentants du tiers état se pressaient dans les bâtiments des Menus-Plaisirs, à Versailles. Aucun règlement n'avait été adopté pour la vérification de leurs pouvoirs ; la grave question de la délibération séparée ou en commun n'était pas résolue dans l'esprit des chefs du gouvernement eux-mêmes. « Ce que je crains, avait dit M. Malouet à MM.

Necker et de Montmorin avant les élections, ce ne sont pas les résistances des deux premiers ordres, c'est l'exagération des Communes. Mais, dans la direction très-décidée et très-impêtueuse qu'ont prise les opinions, s'il arrivait que le roi hésitât, si le clergé et la noblesse résistent, malheur à nous! tout est perdu. » Le roi hésitait, lc clergé et la noblesse avaient refusé d'accéder à la vérification commune des pouvoirs, les ministres se présentaient devant les représentants de la nation sans plan préparé, sans projets de concessions pesées et mesurées d'avance, sans ligne de conduite résolue et ferme; tous se laissaient emporter par le courant des événements et des passions excitées, l'enthousiasme et l'ardente espérance d'une part, les illusions et la timidité indécise de l'autre; le tiers état marchait résolument en avant : depuis le 12 juin, il siégeait seul dans la grande salle des États généraux.

Des invitations avaient été adressées aux deux premiers ordres; elles étaient restées sans réponse. A l'appel des bailliages, les secrétaires du tiers état avaient répété à haute voix : « Messieurs du clergé? Nul ne s'est présenté ! Messieurs de la noblesse ? Nul ne s'est présenté ! » On délibérait cependant dans l'assemblée de la noblesse, comme dans celle du clergé; le roi avait tenté d'amener une conciliation, mais ses efforts avaient échoué : à une grande majorité,Ta noblesse avait refusé la vérification en commun. Le 19 juin, le clergé discutait encore; enfin les voix des curés Femportèrent : ils étaient favorables au mouvement national. Le premier ordre prit le parti d'accepter les avances du tiers état et la vérification commune des pouvoirs; on n'abandonnait cependant pas la distinction des ordres; la noblesse venait de voter une adresse de protestation au roi.

Louis XVI avait résolu de tenir une séance royale; M. Necker rédigeait son discours; quelques préparatifs étaient nécessaires dans la salle des États généraux, qu'occupait le tiers état. Lorsque les députés se présentèrent, le 20 juin, ils trouvèrent un poste de gardes françai ses établi devant les portes de l'hôtel . les séances étaient suspendues jusqu'au 22. Une grande agitation se répandit parmi les représentants; le bruit courait d'une dissolution des États généraux projetée par le roi. En vain le tiers état, fier de son nom d'Assemblée nationale, avait hardiment voté la perception des impôts pendant toute la durée de la session et pris sous sa sauvegarde les intérêts des créanciers de l'État; l'inquiétude allait entraîner quelques esprits ardents à violer la consigne pour pénétrer dans la salle des séances; le savant astronome Bailly, naguère élu président de Fassemblée du tiers, parvint à les entraîner : un mouvement spontané porta les députés vers la salle du Jeu de Paume, seule assez vaste pour les recevoir.

Debout et sans autre protection que la garde de deux représentants placés à la porte, les membres de FAssemblée se pressaient autour du bureau; le pré sident siégeait sur un banc. L'excitation allait croissant, nourrie par la foule qui entourait la salle, les voix devenaient plus vibrantes, l'accent plus passionné, les propositions plus violentes. « A Paris! criait-on; il faut que FAssem blée se rende à Paris! » Le président ne pouvait plus se faire entendre; M. Mounier, l'un des plus sages amis de la liberté, naguère tout puissant dans les états du Dauphine, proposa une résolution appuyée par l'abbé Siéyes : « L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à lixer la Constitution du royaume, à opérer la régénération de Fordre public et à maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin partout où ses membres sont réunis, là est FAssemblée nationale; « Arrête que tous les membres de cette Assemblée prêteront à l'instant le serment de" ne se jamais séparer et de se rassembler par tout où les circonstances Fexigeront, jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des bases solides, et que, le dit serment étant prêté, tous les membres et chacun d'eux en L'ASSEMRLÉE CONSTITUANTE. 5 particulier confirmeront par leur signature cette résolution iné branlable. » A cette lecture, les députés crièrent : « Vive le roi ! » On se pous sait, on se pressait autour du banc qui servait de bureau; Bailly et les secrétaires de FAssemblée, le bras tendu, prêtèrent les premiers le serment que répétèrent toutes les voix.

Malouet tenta quelques loyales restrictions; Martin d'Auch ajouta à sa signature ce mot courageux : Opposant. « Je refuse, dit-il, de prendre un engagement qui n'a pas la sanction du roi. » On chercha d'abord à le dissuader; le respect de la liberté décida bientôt ses collègues à laisser subsister la protestation ; qu'était-ce qu'une voix en présence de l'unanimité des députés? Le ser ment du Jeu de Paume confirmait la décision qui avait attribué au tiers état le titre hardi d'Assemblée nationale. Déjà le pouvoir s'élevait contre le pouvoir. La séance royale avait été retardée d'un jour; la majorité du clergé ne voulut pas attendre plus longtemps pour déclarer sa résolution. Le comte d'Artois avait fait retenir la salle du Jeu de Paume. L'église Saint-Louis fut ouverte aux députés; le 22 juin, le tiers état y attendit le premier ordre.

Lorsque les portes s'ouvrirent et que cent quarante neuf ecclésiastiques, l'archevèque de Vienne, Lefranc de Pompignan, en tête, défilèrent dans le chœur, une émotion générale saisit FAssem blée; le même attendrissement se communiqua à la foule qui se pressait autour de l'église : tous les cœurs semblaient unis. Pendant ce temps, la minorité du clergé, conduite par l'archevèque de Paris, et la grande majorité de la noblesse pressaient le roi de se mettre en garde contre les empiétements du tiers état, en proclamant hautement son autorité souveraine. Trois fois le projet de discours de M. Necker fut modifié; lassé enfin, le ministre avait quitté Marly, où se tenait le conseil; il était rentré à Versailles. Lorsque la séance royale s'ouvrit enfin, le 25 juin, M. Necker n'y assistait pas, Le roi entra.

Seuls les cris de la noblesse et d'une partie du clergé le saluèrent; le tiers état restait morne; Fimpertinence ou la mala dresse du grand maître des cérémonies avait contraint les députés d'attendre sous la pluie l'ouverture des portes, tandis que les deux premiers ordres avaient déjà pris place dans la salle; íeur humeur s'en était accrue, les tribunes étaient vides. L'anxiété était peinte sur tous les visages; le roi se plaignit d'abord des retards que la division apportait au bonheur de son peuple , le garde des sceaux tenait en main la Déclaration concernant la présente tenue des Etuis généraux: c'était ce qu'on attendait. Lorsqu'il annonça l'intention du roi de maintenir les délibérations séparées, à moins que les trois ordres ne demandassent eux-mêmes à se réunir, et seulement alors sur les questions d'un intérêt général, lorsqu'il déclara les déli bérations du tiers état nulles et inconstitutionnelles, le méconten tement devint si vif, que lc discours du roi, tout rempli de promesses et d'importantes concessions, ne put suffire à l'apaiscr.

Louis XVI par lait de ses bienfaits, et la nation réclamait des droits; les privilèges que le roi voulait sauvegarder étaient précisément ceux contre les quels s'élevait le sentiment public. L'appareil militaire, la hauteur inaccoutumée du langage, Fordre intimé à FAssemblée de se séparer sur-le-champ, tout irritait les passions déjà allumées. Lorsque le rci sortit, suivi de la noblesse et d'une partie du clergé, les députés du tiers état demeurèrent immobiles à leur place; un grand nombre d'ecclésiasaques suivivent leur exemple. M. de Brézé, grand maître des cérémonies, rentra dans la salle. «Messieurs, dit-il, vous avez entendu les ordres du roi. » Bailly hésitait. « Je vais demander les ordres de FAssemblée,» dit-il. Mirabeau se leva, toujours ardent à parler et à agir. « Nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, monsieur, s'écria-t-il ; mais vous, qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'ètes pas fait pour nous rappeler son discours.

Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes! » La retraite de M. de Brézé fut saluée par des applaudissements unanimes. L'Assemblée déclara qu'elle persistait sans réserve dans les arrêtés cassés par le roi. « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, dit l'abbé Siéyes, délibérons. » Sur la proposition de Mirabeau, la Chambre déclara tous ses membres inviolables. La foule était restée réunie autour de l'hôtel des États; à leur sortie elle salua les députés de ses acclamations, puis se porta chez le con trôleur général, aux cris de : « Vive Necker, vive le tiers, à bas les aristocrates ! » Pendant que les courtisans félicitaient la reine du discours qu'avait prononcé le roi, M. Necker était porté en triomphe par la populace.

Louis XVI, ému de la résistance du tiers état comme du tumulte qu'il entendait au dehors, avait prié le ministre de retirer sa démission, celui-ci y consentit; comptant toujours sur la popularité que son absence de la séance rovale lui avait un moment rendue, il L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 7 encourageait ses amis à la modération et répondait des bonnes intentions du roi. Des cris de joie retentissaient, dans la rue; la foule comme la cour s'attribuait la victoire. Évidemment le tiers état l'em portàit; la séance royale, maladroitement conçue et mal dirigée, avait mis le sceau à la défaite de l'autorité royale qu'elle aurait pu relever. Dès le lendemain, la majorité du clergé se réunit au tiers en séance ordinaire, dans la Chambre de la noblesse, M. de Clermont-Tonnerrc proposa de tenir la même conduite.

M. de Lally-Tolendal l'appuya vivement. Connu dès sa première jeunesse par l'ardeur avec laquelle il avait poursuivi la réhabilitation de son père, il était doué d'une éloquence émue et sympathique qui lui faisait espérer d'entraîner les cœurs à sa suite. « On parle de l'intérêt de la noblesse, messieurs, s'écria-t-il, et quel gentilhomme est capable de le trahir, de ne pas défendre, au péril de sa vie, les vrais, les justes intérêts de la noblesse? Mais ce sont ces intérêts mêmes que je vous conjure de ne pas méconnaître; étudiez-les bien; songez que dans la marche des révolutions politiques il est une force des choses qui l'emporte sur celle des hommes, et si cette marche était trop rapide, le seul moyen de la ralentir serait de s'y prêter. II a été une époque où il a fallu que la servitude fût abolie, et elle Fa été; une autre où il a fallu que le tiers état entrât dans les assemblées nationales, et il y est entré.

En voici une où les progrès de la raison, où les droits de l'humanité trop longtemps méconnus, où le respect que doit inspirer cette masse imposante de vingt-quatre millions d'hommes, vont donner à ce même tiers l'égalité d'influence, la juste proportion de droits qui doivent lui appartenir. Cette troisième révolution est commencée, rien ne Fempèchera. Je crois fermement qu'il ne tient qu'à la noblesse de s'y assigner une place d'honneur et de s'y inscrire pour jamais comme bienfaitrice de la nation. » Le tumulte s'éleva dans FAssemblée. « Vous l'avez entendu, s'écria M. d'Eprémesnil, toujours aussi fougueux qu'il l'avait été naguère au Parlement de Paris, une révolution est commencée, et c'est dans la Chambre même de la noblesse qu'on ose nous l'annoncer, qu'on nous presse de nousy joindre!

Non, messieurs, notre devoir est de conserver la monarchie que des factieux veulent détruire! » Le bruit circulait que la minorité avait résolu de se réunir au tiers; M. de Cazalès, éloquent et jeune, ardemment dévoué aux passions de son ordre, défia ses collègues d'accomplir leur projet; la confusion devint générale, le duc de Caylus mit la main sur son épée. Le lendemain, quarante-cinq membres de la Chambre de la noblesse, lc duc d'Orléans en tête, se rendirent à FAssemblée nationale. Deux gentilshommes du Dauphine, le marquis de Blacons et le comte d'Agoult, les avaient devancés, en soumettant leurs pouvoirs à la vérification commune, le même jour que la majorité du clergé. Le trouble régnait dans les deux premiers ordres ; l'effervescence était grande dans la populace ; des députations venaient féliciter FAs semblée nationale ; en même temps, l'archevèque de Paris était attaqué dans sa voiture par des furieux, qui l'obligèrent de promettre qu'il se réunirait au tiers; lorsqu'il parut à FAssemblée, ce fut pour y déposer sa démission.

Déjà Mirabeau s'inquiétait du déchaînement qu'il entrevoyait dans l'avenir. « Les agitations et le tumulte ne servent que les ennemis de la liberté, s'écriait-il le 27 juin ; calmons le peuple, sauvons-le des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieux. » 11 proposa même une adresse au roi, destinée à rassurer les bons esprits. Le roi cependant flottait entre les partis divers, tour à tour per suadé et agité par tous. La cour commençait à s'effrayer; M. Necker décida enfin Louis XVI à conseiller personnellement la réunion des trois ordres. Le roi voulut lui-même dire son avis au duc de Luxem bourg qui présidait la Chambre de la noblesse; le duc se défendait au nom des intérêts de la couronne : « La noblesse n'a rien à perdre à la réunion que Votre Majesté désire; elle sera reçue dans FAssemblée nationale avec transport; mais a-t-on fait observer à Votre Majesté les suites que cette réunion peut avoir pour elle?

Le pouvoir des représentants de la nation est sans bornes, l'autorité souveraine dont vous êtes revêtu demeure elle-même comme muette en sa présence. De quelque manière qu'il soit composé, ce pouvoir existe, avec toute sa plénitude, dans les États généraux, mais la division en trois Chambres enchaîne leur action et conserve la vôtre. Réunis, ils ne connaissent point de maître; divisés, ils sont vos sujets.... Votre fidèle noblesse a, dans ce moment, le choix d'aller, comme Votre Majesté l'y invite, par tager avec ses codéputés l'exercice de la puissance législative ou de mourir pour défendre les prérogatives du trône. Son choix n'est pas douteux, elle mourra, et elle n'en demande aucune recon naissance : c'est son devoir. Mais, en mourant, elle sauvera Fin dépendance de la couronne et frappera de nullité les opéra- L'ASGEMBLÉE CONSTITUANTE. 9 tions de FAssemblée nationale, qui certainement ne pourra être réputée complète, quand un tiers de ses membres aura été livré à la fureur de la populace et au fer des assassins.

Je conjure Votre Majesté de réfléchir à ces considérations. » Le cœur du roi Louis XVI éclata tout entier dans sa réponse. «Monsieur de Luxembourg, mes réflexions sont faites, dit-il; je suis déterminé à tous les sacrifices, je ne veux pas qu'il périsse un seul homme pour ma querelle. Dites donc à Tordre de la noblesse que je le prie de se réunir aux deux autres; si ce n'est pas assez, je le lui ordonne comme son roi ; je le veux. » Ni le souverain, ni le grand seigneur, n'avaient compris les devoirs que leur imposait la Révolution naissante; le roi cédait au torrent, au lieu de diriger ses flots impétueux; la noblesse française, dans son ensemble, n'avait pas su s'inspirer de la généreuse ardeur qui animait quelques-uns de ses membres, destinés à devenir les premières vic times des fautes de la cour et des fureurs populaires.

Le duc de Liancourt l'avait dit dans la Chambre de la noblesse : « Se refuser à Finvitation du roi, c'est se charger d'une immense responsabilité; s'y rendre, c'est faire un acte dont l'honneur ne pourra jamais murmurer. » Le roi fut obligé d'insister de nouveau et de faire intervenir le comte d'Artois, afin d'emporter Tassentiment des gentilshommes. Cazalès soutenait qu'on devait servir les intérêts de la monarchie avant ceux du monarque. « Messieurs, s'écria le duc de Luxembourg, il ne s'agit plus de délibérer, il s'agit de sauver le roi et la patrie. La per sonne du roi est en danger, qui de nous oserait hésiter uìi seul instant? » La minorité du clergé n'avait pas hésité à accéder aux invitations royales; lc 27 juin, les trois ordres se trouvaient réunis dans la salle des États, siège ordinaire de TAssemblée nationale. « Nous venons ici, dit le duc de Luxembourg, pour donner au roi une marque de respect, et à la nation une preuve de patriotisme. » L'humcur perçait sous ces paroles.

Bailly répondit par quelques phrases empressées. « La famille est complète, » dit-il. Un certain nombre de députés voulaient encore se retrancher derrière les man dats qu'ils avaient reçus de leurs électeurs. La tranchante logique de Siéyes fit bon marché de cet argument. « Ceux qui se croient obligés par leurs cahiers seront regardés comme absents, dit-il, tout comme ceux qui avaient refusé de faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale. » A travers leurs vœux confus et souvent chimériques, tous les cahiers demandaient une Constitution; c'était la Constitution que I. — FAssemblée s'était engagée à donner à la France; un comité fut aussitôt formé pour y travailler. « La révolution est finie, » disait-on. Le peuple se pressait devant le château, criant: « Vive la reine! » Elle parut au balcon avec le Dauphin, inquiète et troublée au fond de Fâme, déjà emportée par ses craintes et par les conseils de ses amis dans la voie fatale des violences impuissantes et imprudentes.

Pendant que la foule se livrait à Versailles aux transports de sa joie, des troupes nombreuses s'avançaient, destinées à soutenir par la force l'autorité royale; et, dans Paris, trois cents soldats des gardes françaises, désobéissant à Fordre qui les consignait dans leur caserne, se mêlaient aux réjouis sances de la foule. Onze d'entre eux, arrêtés et envoyés à FAbbaye, furent délivrés par une émeute et ramenés en triomphe au Palaiís- Boyal. La cour ne comptait plus que sur l'armée, et déjà l'armée com mençait à s'ébranler sous sa main. C'était au vieux maréchal de Broglie qu'avait été confié le périlleux devoir d'occuper les environs de Paris et de Versailles; il y avait ras semblé une trentaine de mille hommes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs régiments étrangers; l'agitation croissait dans Paris et la grâce accordée par le roi aux gardes françaises rebelles n'avait pas suffi à la calmer.

Les électeurs du tiers état s'étaient constitué en une assemblée permanente, dont les séances se tenaient à FHôtel de Ville; les membres de cette réunion étaient presque tous modérés et cherchaient à lutter contre Finfluence du club du Palais-Royal. Une intrigue, dans laquelle on avait momentanément attiré Mirabeau, tendait à faire nommer le duc d'Orléans lieutenant général du royaume. Partout en France on pressentait une crise imminente; la nation s'irritait d'avance contre les conseillers secrets dont on redoutait Tinfluence auprès du roi.

Pour la masse cependant, une garantie demeurait encore : c'était la présence de M. Necker, dont la popularité avait survécu à la puissance; cette garantie allait disparaître; depuis plusieurs jours, le ministre avait offert sa démission au roi. « Je prends votre parole, avait dit le monarque, mais restez. » Mirabeau avait hautement demandé qu'on fît retirer la force armée. « La représentation nationale est investie de plus de troupes qu'une invasion de l'ennemi n'en rencontrerait peut-être, avait-il dit, mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir pour remplir nos engagements les plus sacrés, pour conserver notre considération politique et cette alliance des Hollandais si précieuse, si chèrement conquise et surtout si hon- L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 11 teusemertt perdue....» Une adresse au roi, proposée par lui, fui votée par TAssembléc; ce fut lc dernier témoignage de la confiance et de rattachement personnel qu'inspirait le roi. « Nous vous conjurons, au nom de la patrie, au nom de votre bonheur el de votre gloire, Sire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés ; renvoyez cette artillerie destinée à couvrir vos frontières, renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés de la nation, que nous payons pour défendre et non pour troubler nos foyers; Votre Majesté n'en a pas besoin.

Et pourquoi un monarque adoré de vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir autour du trône quelques milliers d'étrangers? Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour. » Louis XVI répondit à Fadresse de FAssemblée en proposant de trans férer les États à Noyon ou à Soissons. « A Versailles, à la porte de Paris, les. troupes, disait-il, étaient nécessaires pour maintenir Tordre et pour protéger les délibérations des États généraux. » M. Necker n'avait pas été consulté sur la conduite à tenir; lc même jour, il recevait une lettre du roi, lui ordonnant de quitter Paris et la France; son départ devait être tenu secret. M. de Breteuil avait proposé de faire arrêter .M. Necker. « Je suis assuré qu'il tiendra sa promesse, » avait dit le roi. Une grande compagnie se pressait chez le ministre congédié; on se mit à table sans que personne soupçonnât les préoccupations du maître et de la maîtresse de la maison ; tous deux montèrent en voiture comme pour une promenade; Mme de Staèl n'apprit le départ de son père que par un billet écrit en route.

En prenant le chemin de la Suisse, le grand financier avait fait prévenir des négociants de Bru xelles, chargés d'un achat de grains, qu'il maintenait la caution offerte sur sa fortune personnelle, bien qu'il n'eût plus l'honneur d'être le ministre du roi. Ce fut la gloire de M. Necker que la consternation causée dans Paris et dans la France entière par la nouvelle de son départ. Une fois déjà il avait pu jouir de cette satisfaction orgueilleuse; elle était, en 1789, mêlée d'une amère inquiétude; Fincendie était imminent, une étincelle suffisait à le faire éclater, les conseillers de cour, imprévoyants et aveuglés qui entouraient la reine et qui pesaient sur la faible volonté du roi Louis XVI, donnèrent ce prétexte aux passions qui couvaient encore. Le dimanche 12 juillet, au milieu du jour, pendant que M. Necker courait la poste pour se rendre à Genève, le tumulte éclata dans Paris, et le sang coula dans les rues.

Camille Desmoulins, jeune journaliste ardemment engagé dans les clubs, s'était élancé sur une table à la porte du café de Foy au Palais-Boyal; il tenait un pistolet à la main. « L'exil de Necker est le signal d'une Saint- Barthélemi des patriotes, s'était-il écrié, les régiments étrangers vont marcher sur nous pour nous égorger. Aux armes! Voici le signe de ralliement ! » et, arrachant une feuille d'arbre, il la mit à son cha peau. Partout la foule suivit son exemple; les théâtres surent fermés, les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker étaient promenés sur les places voilés de crêpe. Le peuple se pressait dans les rues, revenant de la campagne, facilement excité par les récits qui Faccueillaient au retour, fuyant devant les soldats que le prince de Lambesc avait fait entrer dans les Tuileries, par le Pont-Tournant.

Un vieillard tomba, il fut foulé aux pieds. Cependant les troupes s'étaient déjà repliées sur Versailles. « Donnez les ordres les plus précis et les plus modérés, avait écrit le maréchal de Broglie au baron de Besenval, afin que les soldats ne soient que protecteurs et qu'ils évitent avec le plus grand soin de se compromettre et d'engager aucun combat avec le peuple, à moins qu'on ne se porte à mettre le feu ou à commettre des excès ou pillages qui menaceraient la sûreté des citoyens. » La maladroite charge du Pont-Tournant avait inutilement irrité la populace; lorsque les gardes françaises, entraînés par le mouvement insurrectionnel, allèrent attaquer un détache ment de Royal-Allemand, les soldats ne ripostèrent pas, et Fémeute trouva les Champs-Élysées évacués lorsqu'elle se précipita sur la place Louis XV pour en chasser les troupes.

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