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L'Histoire d'Angleterre depuis les temps les plus reculés ... racontée à mes petits-enfants ... recueillie par Madame de Witt. ... Ouvrage illustré, etc

François Pierre Guillaume Guizot · 1877 · Scanned text

276,183 words · about 19 h 20 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
François Pierre Guillaume Guizot
Language
French
Published
1877
Length
276,183 words · about 19 h 20 min
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Contents (18)

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L'HISTOIRE D ANGLETERRE RACONTÉE A MES PETITS-ENFANTS Les gravures contenues dans ce volume ont été exécutées d'après les dessins de : EMILE BAYARD, SIDNEY HALL, P. LE YEN DEC K ET, , F. LIX, D. MAILLART A. MARIE, O. MATTHIEU, E. RONJXT, TAYLOR, ET TH. WERER Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris Droits de traduction et de reproduction L'HISTOIRE D'ANGLETERRE DEPUIS LES TEMPS LES PLIS RECULÉS JUSQU'A. L'AVÉMEMENT DE LA REINE VICTORIA RACONTÉE A MES PETITS- ENFANT S PAR M. GUIZOT ET RECUEILLIE PAR MADAME DE WITT, NÉE GUIZOT TOME DEUXIÈME ILLUSTRÉ DE 116 GRAVURES DESSINÉES SUR BOIS PARIS LIRRAIRIE HACHETTE ET C" BIl'LEVARD SAINT-GERMAIN, N° 79 CHAPITRE PREMIER JACQUES I"' (1603-1625) A peine l'âme de la reine Élisabeth avait-elle dit adieu à son corps, qu'un cousin éloigné de la grande souveraine, sir Robert Carey, prenait la poste pour se rendre en Écosse, averti de sa mort par sa sœur, lady Scrope, qui faisait partie de la maison royale.

Cécil et les membres du conseil, distancés par Tempressement du courtisan, eurent au moins cet avantage, en dépêchant leurs émissaires à Edimbourg, de pouvoir annoncer au roi qu'il avait été solennellement proclamé à Londres quelques heures après la mort d'Élisabeth. La sage prompti tude de Cécil prévint toute prétention étrangère ; la seule personne qui pût faire valoir ses droits au trône, lady Arabella Stuart, cousine germaine du roi d'Écosse par son père et descendant comme lui d'Henri VII, était sous bonne garde. Nul ne pensa à stipuler quelques garanties en faveur des libertés du pays ou pour la réforme des abus vieillis avec le pouvoir royal ; les grands du conseil attendaient la n. - i récompense de leurs intrigues en faveur du nouveau roi, et le sentiment populaire entrevoyait avec satisfaction la perspective d'une union avec l'Écosse, qui promettait de mettre lin aux guerres continuelles entre les deux royaumes.

Les Écossais espéraient s'enrichir en Angle terre. Nul n'en avait plus grand besoin que le roi. Sa Majesté Jacques VI d'Écosse, Jacques Ier d'Angleterre, était si pauvre, qu'il ne put prendre le chemin de son nouveau royaume tant que Cécil ne lui eut pas envoyé d'argent. II n'avait d'ailleurs aucun désir de retrouver morte celle qu'il avait si fort redoutée pendant sa vie, et le voyage, com mencé le 6 avril, procéda si lentement, qu'Élisabeth dormait depuis trois semaines dans son tombeau lorsque son successeur arriva enfin, le 5 mai, à Théobalds, 'maison de campagne de sir Robert Cécil, où l'attendaient tous les membres du conseil. II avait prodigué sur son chemin les honneurs de la chevalerie à tous ceux qui l'avaient demandée; depuis son départ d'Écosse, il avait fait cent quarante-huit chevaliers.

Chapitre II Charles

I1' ET SON GOUVERNEMENT (1625-1642) Le roi Jacques Ier avait lassé son peuple, qui en était venu à le mépri ser; le roi Charles Pr monta sur le trône au milieu des espérances populaires, on le respectait d'avance et on était disposé à avoir con fiance en lui. II convoqua sur-le-champ un Parlement. Lorsque, le 18 juin 1625, les deux Chambres se réunirent à Westminster, le Par lement, comme le roi, ignorait encore Phostilité profonde qui sépa rait un souverain imbu de toutes les notions du pouvoir absolu qui s'était développé depuis un demi-siècle sur le continent, et un peuple qui s'était développé de son côté et qui prétendait prendre part à ses affaires et à son gouvernement. La lutte ne tarda pas à s'engager. C'était au roi que s'adressaient toutes les pétitions et les remontrances de la Chambre des communes, mais elle regardait à tout et prétendait réformer tous les abus.

Les subsides nécessaires pour soutenir la guerre contre l'Espagne avaient été retardés par P examen des griefs; ils n'étaient votés qu'en partie, lorsque le roi, jeune et impatient, lassé par les délais et par les plain tes, prononça la dissolution du Parlement et eut recours à un emprunt pour se procurer de l'argent. L'emprunt réussit mal, et l'entreprise contre Cadix qui Pavait rendu nécessaire ayant échoué, le roi se vit contraint de convoquer un autre Parlement qu'on espérait trouver plus docile ; mais auprès de Charles, et dans son intimité la plus étroite, vivait un homme, favori du fils comme du père, auquel le peuple anglais attribuait les dissentiments qui le séparaient de son souverain. Les Communes arrivèrent à Londres résolues à renverser Buckingham. Le roi le protégea et repoussa avec colère les accusations qui lui étaient présentées; deux des commissaires chargés de poursuivre le procès, sir John Eliot et sir Dudley Diggs, furent mis à la Tour pour paroles insolentes.

Le 15 juin 1626, le second Parlement du règne de Charles Ier était dissous comme le premier, et le monarque se sentait roi. II était résolu à gouverner seul, mais il n'avait point d'argent. La guerre avec l'Espagne et lAutriche pesait lourdement sur ses finances. Buckingham, animé d'un dépit personnel contre le cardinal de Riche lieu, engagea son maître dans une guerre contre la France, au nom des intérêts du protestantisme menacé. On crut regagner le cœur du peuple anglais et ouvrir partout sa bourse en annonçant une expédi tion pour délivrer la Rochelle assiégée; Buckingham lui-même devait la commander. On se méfiait du favori et de son zèle pour la cause protestante : le nouvel emprunt fournit peu d'argent, la taxe des vaisseaux imposée pour la première fois aux ports et aux districts maritimes produisit inoins de bâtiments armés et équipés qu'on n'avait espéré, et l'expédition envoyée au secours de la Rochelle échoua misérablement.

Buckin gham, qui avait opéré une descente dans Pile de Bé, ne sut pas s'en emparer; il perdit beaucoup de monde et revint en Angleterre après ce sanglant échec, plus odieux et plus méprisé que jamais. « On avait épuisé ce qu'on savait ou ce qu'on pouvait en fait de tyrannie1. » Le roi et le favori, tout hautains qu'ils étaient, sentaient le besoin de se récon cilier avec le peuple. On convoqua un nouveau Parlement, sur l'avis de Buckingham, annonça-t-on partout. 1 M. Guizot, Histoire de la révolution d'Angleterre. CHARLES Ie" ET SON GOUVERNEMENT. 29 Le Parlement s'assembla le 17 mars 1628; il comptait dans son sein presque tous les hommes qui dans leurs comtés avaient résisté à la tyrannie ou aux exactions royales. Le langage du roi, en ouvrant la session, fut fier et menaçant; il avait fléchi, mais il voulait se relever à ses propres yeux comme à ceux du monde par une attitude toute royale.

Les Chambres ne s'inquiétèrent point des menaces ; elles aussi étaient animées d'une résolution passionnée et fière, elles voulaient proclamer hautement leurs libertés et les faire reconnaître par le pouvoir. Le vieux Coke, le jeune Wentworth, destiné à servir bientôt le pouvoir absolu sous le nom de lord Strafford, Denzil, Hollis, Pym et beaucoup d'autres, de mœurs et de sentiments divers, mais unis dans un même désir patriotique, marchaient à la tête de la coalition parle mentaire. Moins de deux mois après sa réunion, le 8 mai 1628, la Chambre des communes avait voté la fameuse déclaration politique connue sous le nom de Pétition des Droits; après quelques hésitations, la Chambre haute l'accepta aussi. La pétition fut aussitôt présentée au roi, qui luttait en vain depuis plusieurs semaines et qui avait fini par promettre son assentiment.

Ce fut un des malheurs, peut-être le plus grand malheur du roi Charles Pr, de ne jamais admettre qu'un monarque dût à ses sujets, même récalcitrants, la vérité et la fidélité ; il éluda de répondre à la Pétition des Droits, se contentant de protester de son attachement à la grande Charte, et il fit interdire à la Chambre de se mêler désormais des affaires d'État. L'irritation fut violente; Charles et Buckingham prirent peur, ils cédèrent ; on traitait déjà d'égal à égal avec ce Parlement qu'on n'avait cru bon naguère qu'à voter des subsides. La Pétition des Droits fut de nouveau présentée au roi, et il y répondit par la formule usitée, toujours prononcée en français : « Soit droit fait comme il est désiré. » Mais les abus n'étaient pas réformés, il s'agissait d'appliquer les principes: le roi percevait les droits de douane sans l'autorisation du Par lement, les conflits recommencèrent, le roi voulut se donner quelque relâche sans dissoudre le Parlement.

II prorogea les Chambres jusqu'au mois de janvier 1629. Avant cette époque, le 25 août 1628, le duc de Buckingham était assassiné par un officier mécontent, nommé Felton, et on trouvait dans le chapeau de celui-ci un écrit qui rappelait la dernière remontrance de la Chambre. Le roi, indigné et désolé, rentra sans bruit dans les voies du despotisme, dont il avait, un moment, paru s'éloigner. II avait perdu un favori odieux au Parlement, il détacha de la coalition des Communes un de ses chefs les plus hardis et les plus estimés : sir Thomas Wentworth, bientôt lord Strafford, entra dans le conseil du roi, malgré les prières de ses amis. « Lorsque la Chambre se réunit de nouveau, le 20 janvier 1629, elle apprit que la réponse éva sive du roi à la Pétition des Droits avait seule été apposée au bas du bill.

L'imprimeur avait reçu l'ordre de modifier ainsi le texte légal. Les commissaires des Communes, chargés de vérifier le fait, n'en par lèrent pas1, comme rougissant de dévoiler un tel manque de foi, mais leur silence ne promettait pas l'oubli. » Toutes les attaques recommencèrent contre les abus toujours sub sistants; le roi, de son côté, poursuivait la concession des droits de douane, qu'il prétendait obtenir d'avance et pour toute la durée de son règne, comme la plupart de ses prédécesseurs; les Communes restaient inébranlables, le vote des subsides était la seule arme efficace qui leur restât pour lutter contre le pouvoir absolu. Le roi parlait de proroger de nouveau les Chambres ; les Communes firent fermer leurs portes pour délibérer sans inquiétude. Comme on se préparait à les enfoncer, on apprit au Conseil que les membres s'étaient retirés après avoir voté que la perception des droits de douane était illégale et que ceux qui les lèveraient ou consentiraient seulement à les payer étaient traîtres à la patrie.

Le 16 mars 1629, le Parlement fut dissous; quelques jours après, le roi publia une déclaration qui se terminait en ces termes : « On répand dans de mauvais desseins qu'un Parlement sera bientôt réuni. Sa Majesté a bien prouvé qu'elle n'avait pour les Parlements aucune aversion, mais leurs derniers excès Pont décidée malgré Elle à changer de conduite ; Elle tiendra désormais pour une insolence tout discours, toute démarche qui tendrait à lui prescrire une époque quelconque pour la convocation d'un Parlement nouveau. » Le roi allait tenter de gouverner seul, après. avoir vainement tenté de gouverner avec son Parlement. Le peuple anglais ne se révolta pas. II était irrité et méfiant, préoccupé des procès politiques qui atteignirent partout les chefs de la résistance parlementaire, mais il ne sortit nulle part de la légalité.

Au début de son absolu pouvoir, Charles Ier ne rencontra aucun obstacle 1 M. Guizot, Histoire de la rèvoTuiion d'Angleterre. ASSASSINAT DU I) L C líE bUCKINGlIAM de la part de. ses sujets. Ce furent ses amis qui vinrent bientôt entraver le gouvernement. La frivolité capricieuse de la reine Henriette-Marie, son attachement pour ses favoris, ambitieux et frivoles comme elle, les intrigues de cour et la scission qui s'opérait de plus en plus entre ce monde absorbé par les plaisirs et la nation sérieuse, ardente, occupée avec passion des affaires de la terre et de celles de la vie éternelle, tels furent les premiers obstacles auxquels vinrent se heurter le roi Charles et les deux ministres auxquels il avait donné sa confiance, lord Went worth et l'évêque Laud. En quittant le parti national, auquel il appartenait, par haine pour Buckingham plutôt que par des principes personnels bien arrêtés, Wentworth avait embrassé de toute son âme la cause royale. « D'un esprit trop étendu pour s'enfermer dans les intrigues domestiques et d'un orgueil trop emporté pour se plier aux convenances du palais, il s'adonnait aux affaires avec passion, bravant toutes les rivalités comme il brisait toutes les résistances, ardent à étendre et à affermir l'autorité royale, devenue la sienne, mais appliqué en même temps à rétablir l'ordre, à réprimer les abus, à dompter les intérêts privés qu'il jugeaitillégitimes, à servir les intérêts généraux qu'il ne redoutait pas1.» Ami de Wentworth, Laud, bientôt nommé archevêque de Cantorbéry, avec des passions moins mondaines et une piété sincère, portait dans le Conseil les mêmes dispositions et les mêmes desseins.

II avait moins d'esprit que son collègue, et « poursuivait sans cesse avec une activité infatigable, mais étroite, violente et dure, quelque idée fixe qui le dominait, avec l'emportement de la passion et l'autorité du devoir2. » De tels conseillers devaient nécessairement entrer bientôt en lutte avec la cour. Strafford (nous lui donnons le titre sous lequel il est connu dans l'histoire, bien qu'il ne le portât pas encore) alla en Irlande, où il rétablit l'ordre dans le pays et dans les finances, si bien que ce royaume, naguère source de grandes dépenses, fournit au contraire des revenus au roi. Laud était commissaire de la trésorerie et s'efforçait d'appliquer les mêmes règles aux ressources du trésor royal en a^ngleterre ; mais la prodigalité de la reine, la générosité un peu dédaigneuse du roi qui accordait facilement des pensions, la vie fastueuse qu'on menait à la cour épuisaient les ressources du gouvernement arbitraire mais régulier des deux ministres.

Le pouvoir central était faible et 1 M. Guizot, Histoire de la révolution d'Angleterre. '- Ibid. II. —5 impuissant, la politique extérieure était mal dirigée et le roi d'Angle terre peu considéré sur le continent. Les pirates barbaresques s'aven turaient dans la Manche et jusque dans le canal Saint-Georges, des cendant à terre, pillant les maisons et faisant des prisonniers. La marine marchande réclamait en vain une protection, la flotte royale était désarmée et mal équipée. Partout on manquait d'argent, on le demandait à des exactions toujours croissantes. Strafford avait convo qué le Parlement d'Irlande et avait su l'enchaìner à ses pieds comme un esclave docile; le roi lui défendit de le réunir de nouveau; la reine et lui-même tremblaient au seul nom de Parlement ; là, comme ail leurs, le ministre capable, habile et prévoyant subit le joug d'une faiblesse malhabile.

Les monopoles reparaissaient pour le commerce de toutes les denrées, la justice se vendait, et tout faisait matière à procès dont on ne se tirait qu'à prix d'argent. Le pouvoir absolu restait sans force, mais sa tyrannie mesquine et ses abus administratifs pesaient sur toutes les classes de la nation. Les gentilshommes de comté surtout étaient sans cesse en butte aux rigueurs de l'autorité et voyaient grandir à côté d'eux, dans chaque village, une puissance nouvelle. Laud avait enrôlé l'Église anglicane au service de son roi; il lui avait amené ainsi une milice fidèle et nombreuse. Charles, sincèrement pieux et protestant, malgré les faiblesses qu'on lui reprochait à l'égard des catholiques, se confia avec ardeur à cette armée qui venait à son aide. L'alliance fut bientôt étroite et sans retour entre le roi et l'Église.

Ce furent les Puritains, comme on appelait alors les sectes dissi dentes, qui payèrent les frais de cette alliance. Laud insista pour établir partout une conformité absolue des rites et des cérémonies, qu'il modifia sans scrupule dans le sens catholique; partout où la conscience des ministres anglicans s'opposait à ces innovations, ils furent chassés de leurs cures ; les églises qu'ils allaient fonder en France, en Hol lande, en Allemagne ne leur assuraient mème pas la liberté de leur foi : Laud prétendait étendre sa juridiction sur le continent et les pour suivait de sa tyrannie sur le sol étranger où ils cherchaient à s'établir. Les réfugiés nombreux, chassés de leur patrie par la persécution reli gieuse et qui avaient obtenu des chartes pour le libre exercice de leur culte national en Angleterre, les virent abolies; partout la conformité absolue au rite anglican était exigée par Parchevêque soutenu du pouvoir royal ; la prison et l'exil atteignaient partout les délinquants.

La colère et P effroi du peuple anglais devenaient grands. La réforme religieuse avait été, en Angleterre, d'une double nature. Intéressée et mondaine de la part du roi et des grands seigneurs, elle avait été sérieuse, sincère, profonde dans la nation proprement dite, et elle avait partout penché du côté des Puritains. Les nouveautés introduites par Laud dans le culte troublaient les esprits et les consciences, les catholiques se réjouissaient et le pape se crut en mesure de faire offrir un chapeau de cardinal à l'archevêque; mais celui-ci ne voulait qu'as surer la suprématie de l'Église anglicane et des évêques dans l'Église anglicane. Lorsqu'il eut fait donner la charge de grand trésorier à Juxon, évêque de Londres, Laud s'écria dans l'excès de sa joie : «Main tenant que l'Église subsiste et se soutienne par elle-même : tout est consommé, je ne puis rien de plus. » II en avait fait assez, car il avait amené l'Église anglicane sur le bord de l'abîme et lui avait préparé les plus douloureuses épreuves.

Depuis quelque temps déjà, le mécontentement allait croissant dans toutes les classes de la société ; la faiblesse et Pincapacité du gouver nement général, en dépit des efforts de Strafford et de Laud, les exac tions pécuniaires et la tyrannie religieuse atteignaient et exaspéraient tous les citoyens; des émigrations nombreuses avaient commencé, des hommes passionnément attachés à leur foi allaient chercher sur le continent et bientôt jusqu'en Amérique la liberté religieuse qui leur était refusée dans leur patrie. Les sectaires obscurs et inconnus avaient pris les premiers la voie de l'exil ; peu à peu des hommes plus considérables suivirent leur exemple. Lorsqu'un ordre du conseil royal vint interdire l'émigration, un navire à l'ancre dans la Tamise portait déjà les héros futurs de la révolution d'Angleterre, près de s'expatrier pour échapper à un gouvernement odieux.

Ce fut la main du roi lui-même qui retint en Angleterre Pym, Haslerig, Hampden et Olivier Cromwell. La colère n'éclatait pas encore, mais elle commençait à gronder sourdement; les assemblées des non-conformistes se multipliaient partout, sous des noms divers. Les indépendants ou brownistes étaient les plus nombreux parmi ceux qui se séparaient franchement de l'Église anglicane, et toute la surveillance de Laud ne suffisait pas à disperser les fidèles, ni sa sévérité à les punir. Des pamphlets nom breux circulaient parmi le peuple, insultants et habiles. On les ache tait avec empressement, et les rigueurs de la chambre étoilée ne réus sissaient pas à arrêter les contrebandiers qui les apportaient de Hollande et les colporteurs qui les répandaient dans le pays. On résolut de faire un grand exemple : un jurisconsulte, un théologien et un médecin, Prynne, Burton et Bastwick, furent arrêtés en même temps, et, après un procès inique, ils surent condamnés au pilori, à perdre les oreilles et à payer une amende énorme; leur emprisonnement devait être perpétuel.

Tout le peuple de Londres se pressait autour du pilori, lorsque les trois condamnés, pâles et sanglants, y furent attachés. Leur courage n'avait pas faibli lin seul instant, et leurs souffrances servaient leur cause mieux que tous leurs écrits. Un libelliste de profession, John Lilburne, condamné à un supplice du même genre, rencontra chez la nation la même sympathie passionnée, quoique encore silencieuse. Le pays tout entier était ému, mais il attendait un chef qui donnât le signal de la résistance légale, un nom autour duquel pussent se grou per les forces éparses. Ce fut John Hampden qui eut cet honneur. Grave et vertueux, Hampden était riche, il vivait en paix dans le comté de Buckingham, estimé et honoré de tous; on le savait contraire au gouvernement, mais sans violence, et lorsque, en 1656, le roi voulut percevoir la taxe des vaisseaux, illégale sans l'autorisation du Parle ment, Hampden fut imposé à vingt shillings seulement.

II refusa de payer, décidé à porter, en sa personne, la question devant les tribunaux. Le procès fut modéré, de la part de l'accusé comme des avocats et des juges; nulle insulte au gouvernement du roi, nulle violence envers Hampden ; mais la justice lit défaut à la légalité, et Hampden fut condamné. La cour se félicita du jugement qui sanctionnait le pouvoir arbitraire; elle n'avait pas prévu que le nom d:Hampden allait servir de point de ralliement à tous les mécontentements et à toutes les menées. Le parti de la résistance commençait à se former en Angle terre. L'éclatvint plus tôt et avec plus de violence en Écosse. Le roi Jacques avait réussi à y fonder l'épiscopat contre le gré et malgré les habitudes traditionnelles de la population, passionnément attachée au svstème presbytérien ; mais les nouveaux évêques avaient été prudents et n'avaient rien entrepris, ni contre les ecclésiastiques que le peuple aimait, ni contre le culte auquel il était accoutumé.

Charles Ier et Laud furent plus hardis. Peu à peu les évêques avaient relevé la tête ; assurés d'être avoués et soutenus, ils s'étaient imbus de la doctrine du droit divin de l'épiscopat, et ils avaient pris place dans les conseils politiques. L'archevêque de Saint-André était chancelier d'Écosse, l'évêque de Boss allait devenir trésorier, neuf évêques siégeaient dans le conseil privé. Le 25 juillet 1657, la liturgie anglicane fut tout à coup mise en vigueur dans la cathédrale d'Edimbourg. Lorsque le peuple étonné entendit ces accents étrangers à ses oreilles et qu'il accusait de se rapprocher du catholicisme, une émo tion profonde et spontanée s'empara de toute Passemblée ; une vieille femme jeta son tabouret à la tête de Pofficiant, une sédition populaire éclata dans les rues. La répression ne calma pas l'agitation : d'Edim bourg, elle s'étendit dans tous les comtés d'Écosse; chaque jour le conseil privé, le conseil municipal étaient assiégés par une foule nom breuse, grave, ardente, des gentilshommes, des fermiers, des bour geois, des artisans, des paysans, qui réclamaient contre les innovations introduites dans leur culte.

Aux injonctions de se retirer, on cédait sans violence, mais les pétitionnaires revenaient le lendemain plus nombreux. Partout la résistance s'organisait, et lorsqu'une ordonnance royale vint enfin interdire toute assemblée sous peine de trahison, sur les pas du héraut qui lisait la proclamation du roi, lord Hume et lord Lindsay, tous deux pairs du royaume, faisaient afficher une protesta tion qu'ils avaient signée au nom de leurs concitoyens. Le même soin fut pris partout où fut portée la proclamation royale; six semaines après l'acte imprudent et arbitraire de Charles, l'Écosse tout entière était confédérée sous un engagement solennel, appelé le Covenant, pro fession de foi religieuse et protestation nationale contre la nouvelle liturgie que le gouvernement voulait imposer au public. Le roi et Laud avaient soulevé contre eux la nation écossaise.

Charles fut à la fois étonné et indigné. Imbu de tous les principes du continent sur la majesté et l'autorité royales, il regardait la résis tance comme un crime de bas étage, et s'émerveillait de voir les grands seigneurs et les gentilshommes unis dans le même sentiment pour ser vir la même cause. II résolut aussitôt de recourir à la force pour châ tier les rebelles, mais il lui fallait le temps de lever une armée ; le marquis de Hamilton, envoyé en Écosse pour traiter avec les covenantaires, promit tout ce qu'on voulut et autorisa la réunion d'un synode général où l'on pourrait discuter toutes les questions controversées. L'assemblée se réunit à Glasgow; mais les Écossais, se méfiant à bon droit de tant de condescendance, s'aperçurent bientôt qu'Hamilton ne cherchait qu'à faire traîner les choses en longueur.

Au moment où le synode se préparait à accuser les évêques, le marquis prononça tout à coup sa dissolution. En même temps, on apprit que la guerre était imminente et qu'un corps de troupes levé en Irlande par Strafford allait débarquer en Écosse. Le roi se préparait à châtier ses sujets rebelles. Hamilton repartit précipitament pour Londres pendant que le synode, sans s'inquiéter de sa dissolution, continuait ses délibérations et abolissait l'épiscopat. Les covenantaires écossais ne s'en tenaient pas aux paroles, même sérieuses et passionnées; on leva des troupes, les Écossais qui servaient sur le continent et un de leurs meilleurs officiers, Alexandre Lesley, naguère au service de Gustave-.\dolphe, furent engagés à venir défen dre leur patrie; le peuple écossais adressa aux .anglais, ses frères, une déclaration destinée à lui exposer ses griefs.

La vieille haine nationale entre l'Angleterre et l'Écosse disparaissait devant les croyances et les sentiments communs qui unissaient maintenant les deux peuples. Lors que le roi arriva à York avec toute sa cour, et que son général, le comte d'Essex, entra en Écosse, les deux armées communiquèrent fraternelle ment ensemble : les soldats étaient plus disposés à s'embrasser qu'à se battre. Les troupes royales n'engagèrent pas la lutte; lord Holland, qui commandait le premier corps, se replia sans combattre. On en vint bientôt aux négociations, et la paix fut conclue à Berwick le 18 juin 1659, sans qu'on eût tiré un coup de mousquet. Le licenciement des deux armées fut résolu, ainsi que la convocation d'un synode et d'un Parlement écossais; mais le traité ne touchait pas au fond des choses, la situation restait la mème.

C'était une suspension d'armes et non une paix. *■ Les deux partis en avaient le sentiment. Les Écossais licencièrent leurs troupes, mais en conservant les cadres des officiers. Charles appela d'Irlande lord Strafford à son aide : c'était annoncer qu'il renon çait d'avance à la conciliation. « II faut, dit le comte, faire rentrer tous ces gens-là dans leur bon sens à coups de fouet. » Les conditions de la paix avec les Écossais, mal définies et à peine écrites, donnaient lieu à d'interminables discussions; le Parlement et le synode réunis à Edim bourg élevaient chaque jour de nouvelles prétentions. La guerre était résolue dans le conseil royal, mais il y fallait un prétexte. Une lettre adressée par les chefs écossais à Louis XIIÍ, avec ce simple titre : au roi, tomba entre les mains de Strafford; on invoquait l'appui d'un monarque étranger.

Charles I", indigné lui-même, crut que son indignation serait partagée par tout son peuple. II avait besoin d'argent pour combattre les Écossais, ses coffres étaient vides et il avait épuisé tous les moyens, légaux ou non, pour obtenir des ressources; il prit son parti et convoqua un Parlement. L'étonnement fut grand en .4ngleterre ; le temps avait calmé les colè res; le roi avait mal gouverné seul, mais on se rappelait les entraves que le dernier Parlement avait apportées à Fadministration royale : on voulait plus de prudence et de douceur chez les nouveaux élus. Les anciens meneurs du parti libéral rentrèrent dans la Chambre ; mais ils se trouvèrent entourés d'une armée sensée, modérée, résolue à abolir les abus, sans violence et sans injures; on ne voulait ni aliéner le roi, ni troubler le repos du pays.

Charles lui-même était animé des mêmes intentions à l'égard du Parlement qu'il avait été contraint d'appeler. La force des choses triomphe aisément des bonnes intentions : la Chambre resta froide à la lecture de la lettre des Écossais au roi de France, et cette arme, sur laquelle le roi avait compté, lui manqua entre les mains. Charles avait annoncé la guerre et demandait des sub sides, mais la Chambre était décidée à faire passer le redressement des griefs avant le vote des impôts. Les pourparlers restaient inutiles; le roi commençait à s'irriter, le Parlement restait calme encore, pressant ses discussions, mais sans se départir de ses résolutions paci fiques. Charles lit enfin dire à la Chambre des communes que si elle voulait voter douze subsides, payables en trois ans, il renoncerait à percevoir la taxe des vaisseaux sans Paveu du Parlement.

La somme était énorme, on s'effraya, on s'irrita, mais la Chambre ne voulait pas rompre avec le roi; elle allait passer au vote de quelques subsides sans en fixer le montant, lorsque sir Henry Vane, favori de la reine Hen riette-Marie, élevé contre le gré de Strafford au poste de secrétaire d'État, se leva de sa place et annonça qu'à moins d'admettre le mes sage tout entier, le vote était inutile : le roi n'accepterait pas une réduc tion sur ses demandes. La colère et Fétonnement des Communes étaient à leur comble, lorsque le lendemain, au moment d'ouvrir la séance, le roi les fit mander à la Chambre haute et annonça la dissolution du Parlement; c'était le 5 mai 1640, les Chambres s'étaient réunies le 15 avril. Strafford avait mieux réussi que son maître : il avait obtenu du Par lement d'Irlande tout ce qu'il avait demandé, et les souscriptions volontaires qu'il provoqua amenèrent dans le trésor royal près de trois cent mille livres sterling (7,500,000 francs).

Les vexations de tout genre reprirent leur cours, on voulait de l'argent à tout prix. Strafford poussait le roi sur la pente du despotisme ; il fallait vaincre ou mourir. Deux fois, le comte tomba gravement malade; mais il se releva de son lit à peine guéri et partit avec le roi pour l'armée d'Écosse qu'il devait commander. Les Écossais n'avaient pas attendu son arrivée; ils étaient entrés en Angleterre et avaient battu à Newburne le premier corps anglais qu'ils avaient rencontré. C'était chose facile : la guerre était encore moins popu laire parmi le peuple anglais qu'elle ne Pétait dans le Parlement, et les menées qui existaient entre les généraux écossais et les chefs des mécontents en Angleterre avaient leur écho parmi les soldats. Lorsque Strafford prit le commandement de l'armée, il la trouva indisciplinée et mécontente; les deux camps en présence l'un de l'autre étaient au fond animés des mêmes sentiments, comme des mêmes croyances.

Une action insignifiante s'engagea au bord de la Tyne, mais les Écossais passèrent la rivière et Strafford fut obligé de se replier jusqu'à York, laissant l'ennemi maître du nord de l'Angleterre. La passion royale était vaincue par la passion populaire. Toute l'autorité et l'ardeur du général ne pouvaient faire combattre les soldats contre ceux qu'ils appelaient leurs frères, et Charles en était venu à redouter Fénergie des conseils de Strafford. Les négociations entre les deux armées con tinuaient en dehors du roi, malgré les protestations de loyauté des Ecos sais. Au mot de paix commençait à se joindre celui de Parlement. Le roi avait peur des parlements; il essaya d'échapper à la nécessité en convoquant à York le grand conseil des pairs du royaume, assemblée féodale tombée en désuétude depuis quatre siècles.

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