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Histoire de la Champagne et de la Brie depuis les origines de la Gaule jusqu'à l'organisation du comté héréditaire avec Troyes pour capitale, en 1152

Étienne Georges · 1878 · Scanned text

208,110 words · about 14 h 34 min to read

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About this book

Author
Étienne Georges
Language
French
Published
1878
Length
208,110 words · about 14 h 34 min
Sections
18 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (18)
  1. Front matter under 1 min
  2. Preface about 31 min
  3. Chapitre II about 27 min
  4. Chapitre IV about 13 min
  5. Chapitre V about 1 h 45 min
  6. Chapitre I about 18 min
  7. Chapitre II about 1 h 38 min
  8. Chapitre III about 19 min
  9. Chapitre IV about 18 min
  10. Chapitre V about 26 min
  11. Chapitre VI about 38 min
  12. Chapitre VII about 19 min
  13. Chapitre I about 26 min
  14. Chapitre II about 24 min
  15. Chapitre III about 41 min
  16. Chapitre IV about 24 min
  17. Chapitre V about 33 min
  18. Chapitre VI about 5 h 14 min

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Front matter

HISTOIRE DE LA CHAMPAGNE ET DE LA BRIE DEPUIS LES ORIGINES DE LA GAULE JCSgu'A l'orsanisation ex comté héréditaire avbc trotïï pour capitale, en Arcis-sur-Aube. — Léon Fhémont , imprimeur breveté. HISTOIRE DE LA CHAMPAGNE El DE LA RRIE DBPriS LES ORIGINES DE LA GAULE jusqu'à l'organ'isation du comté héréditaire avec troyes pour capitale, en 1 1 02 PAn Labfoé ETIEIMVE GEORGES, de Troyes, i MEMBRE DE PLCSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES PARIS LIBRAIRIE DE H. MENU ÉDITEUR DE LA BEVUE DE CHAMPAGNE ET DE BRIE 7, quai Malaquais, 7

Preface

Le grand mouvement historique de la première moitié de ce siècle a produit les plus heureux fruits, surtout en ce qui concerne les annales particulières des villes et des villages de la Champagne et de la Brie. Les bibliothèques publiques, les archives départe mentales, toutes les sources originales ont été explorées avec patience et avec sagacité par des écrivains locaux ; il en est résulté de savantes et consciencieuses mono graphies oú se trouvent rectifiés par des éclaircissements authentiques et complétés par des documents inédits bien des récits antérieurs. Ce sont ces études partielles que nous avons essayé de condenser en un seul corps d'ouvrage pour les met tre à la portée de noc compatriotes qui désirent con naître les origines de la province où fut leur berceau, les luttes et ies souffrances, les gloires et les joies de leurs ancêtres, toutes les vicissitudes de leur existence, toutes les traverses, toutes les péripéties de leur marche vers la civilisation.

Voici les ouvrages, qu'a l'exemple de l'abeille, nous avons mis le plus largement à contribution pour composer le travail, non d'érudition, mais simplement de vulgarisation, que nous a inspiré l'amour du pays natal t 1. Recueil des historiens de France. 2. Histoire littéraire de la France. 3. Bibliothèque de l'école des Chartes. 4. Mémoires des Sociétés académiques de la Champagne. 5. Annuaires des départements formés de cette province. 6. Cartulaire de l' Yonne, par M. Quentin, archiviste. 7. Histoire des ducs et des comtes de Champagne et de Brie, par M. d'Arbois de Jubainville, archiviste. 8. Histoire de la ville de Troyes et de la Champagne méridionale, par M. Théophile Boutiot. 9. Histoire de la cité et université de Reims, par dom Marlot. 10. Histoire de Chàlons-sur-Marne, par M. de Bar thélemy. il.

Histoire de Provins, par Félix Bourquelot. 12. Guillaume de Champeaux, sa vie, ses écrits, par l'abbé Michaut. 13. Histoire de Sainte-Menehould, par Buirette. 14. Histoire de Langres, par Migneret, avocat. 15. Histoire de Chaumont, par Jolibois. 16. Histoire de Sens, par Lavernade. 17. Histoire de l'abbaye de Morimond, par l'abbé Dubois. 18. Histoire d'Attigny, par l'abbé Ploquet. Tels sont les principaux ouvrages qui, complétés par les travaux incessamment publiés de nos jours, renfer ment les éléments constitutifs d'une histoire générale de la Champagne et de la Brie. Cette histoire, divisée en trois grandes périodes, présenterait, pour ainsi dire. en trois tableaux, les événements dont fut le théâtre notre antique province. La première période que con tient ce volume s'étend depuis les origines de la Gaule jusqu'à l'organisationdu comté héréditaire avec Troyes pour capitale : la seconde période, depuis cette organisation jusqu'à la réunion définitive de la Champagne à la Couronne ; la troisième période depuis cette réunion jusqu'à la division de la France en départements. ■ 1.

Nota. D'après cette division de l'histoire géoérale de la Champagne et de la Brie, il faut modifier le sous-titre de la première période et le lire ainsi dans le corps de Touvrage : Depuiì les origines de la Gaule jusqu'à l'organisatíon du comté de Champagne et de Brie, avec Troyes pour ca pitale. PROLÉGOMÈNES La géographie de la Champagne et de la Rrie a subi de nombreuses modifications dans sa circonscription territo riale comme dans son organisation administrative. A son origine, le nom de Champagne désignait une région naturelle ; il a été ensuite employé pour désigner : 1° Un comté, 2° Une province ou grand gouvernement de France, 3° Une généralité ou une intendance. Les limites de ces trois grandes circonscriptions n'ayant pas été toujours les mêmes, il faut s'occuper séparément des unes et des autres'.

Région naturelle : Cette contrée renferme la formation secondaire connue sous le nom de craie, située au Sud-Est de Paris ; elle est bornée géologiquement au Nord, au Sud et à l'Est par la formation des grés verts, à l'Ouest par les terrains tertiaires du bassin de Paris. Les contrées régionales qui la limitent, sont : à l'Est, celles du Der et du Perthois ; au Midi, la contrée d'Othe ; à l'Ouest, la Rrie ; au Nord, les Ardennes et l'Argonne. Elle est divisée naturellement en deux bassins principaux, celui de la rivière d'Aube et de la Seine, et celui de la Marne. Le point de partage de l'Aube et de la Marne, véritablement désert, forme une limite naturelle et originaire des nations gauloises au nord d'Arcis-sur-Aube. Sur la Marne étaient les Rèmes, dépendant de la Relgique ; sur les versants de l'Aube, les Sénons comprenant la cité des Tricasses.

Les deux nations, la Rémoise et la Sénonaise ne paraissent pas avoir été liées par un intérêt commun. 1. Dictionnaire lopographique de l'Aube, par M. Théophile Bou tiot et M. Emile Soccard. A l'époque gallo-romaine, les versants de la Marne furent maintenus dans la Belgique ; et ceux de la Seine firent partie de la Celtique, d'abord de la première Lyonnaise, puis de la seconde, enfin de la quatrième ou province sénonaise. Sous les Mérovingiens, la partie de la région naturelle de Champagne comprise dans le département de l'Aube íìt partie du royaume d'Orléans ou de Bourgogne et de la Neustrie, tandis que celle qui se trouve dans le département île la Marne appartint à l'Austrasie. Troyes fit même un moment partie de ce dernier royaume. Aux vie, vn° et vme siècles, la Champagne eut des ducs, dont l'autorité paraît s'étendre sur toute la Champagne con sidérée comme région naturelle.

A la fin de la deuxième race, et sous les Capétiens, se constitua le comté héréditaire de Troyes qui, vers la fin du xie siècle, commença à porter le nom de comté de Champagne. La région septentrionale de Champagne a pour ville principale Châlons-sur-Marne. Troyes est la ville principale de la région méridionale. Comté de Champagne : Le comté héréditaire de Troyes fut créé vers 959 par Herbert ou Héribert de Vermandois qui se rendit maître de Troyes et de la contrée circonvoisine. Ce fut Hugues qui, le premier, prit en 1093 le titre de comte de Champagne. Le comté de Champagne s'augmenta par suite de conquêtes et de successions. II est fort difficile de suivre les limites de ce comté et de les circonscrire en raison de la mobilité avec laquelle s'opé raient soit des additions, soit des distractions territoriales, comme aussi de définir les droits des comtes dans leurs différentes possessions constituant le comté de Champagne.

Pendant les trois siècles et demi que ce comté forma l'un des grands fiefs du royaume, son étendue se porta à l'Est vers Langres et au-delà, tandis que les comtés de Bar-sur-Aube, de Bar-sur-Seine, de Brienne et autres, ne furent unis à celui de la Champagne, ainsi que d'autres seigneuries, qu'à différentes époques. Au Nord, les comtes de Champagne possédèrent, ou par eux-mêmes, ou à titre de suzeraineté, les bourgs de Donchery sur la Meuse, Aubenton, Rumigny sur l'Oise : ils eu rent des possessions vers Toul, vers Nancy, et les ducs de Lorraine leur devaient foi et hommage pour quelques-uns de leurs domaines, comme, de leur coté, les comtes de Champagne étaient tenus des mêmes devoirs envers l'évê que duc de Langres, l'évêque comte de Châlons, l'archevêque de Reims, le duc de Bourgogne, et autres.

Troyes fut la capitale du comté de Champagne, et ses droits íurent maintenus dans tous les cas où il s'agissait de représenter, non l'intendance ou la généralité, mais le comté de Champagne. Intendance ou généralité de Champagne : Les intendances furent créées sous Richelieu en I 635, tandis que les géné ralités remonteraient au moins au xvie siècle. Troyes aurait été de la généralité de Paris dès la fin du xve siècle, puis qu'à cette époque on trouve mention des généraux des finances du bureau de Paris dans ses archives. L'intendance ou la généralité de Champagne eut pour chef-lieu Châlons-sur-Marne. Elle fut divisée en un grand nombre d'élections. Quelques-unes furent supprimées dans le cours des siècles, telles que celles d'Arcis-sur-Aube, de Rar-sur-Seine, de Chaource, de Joinville, de Villemaur, et autres, qui comprenaient un certain nombre d'habitants appartenant au département de l'Aube.

En 1735, on comptait dans la généralité de Champagne douze élections, plus un département de la frontière de Champagne et la prévôté de Vaucouleurs ; ces élections étaient celles de Rar-sur-Aube, Châlons-sur-Marne, Chau mont-en-Bassigny, Epernay, Joinville, Langres, Reims, Re thel, Sainte-Menehould, Sézanne, Troyes et Vitry-le-François. Les annexes à ces élections étaient la prévôté de Vaucou leurs, le département de frontière de Champagne qui com prenait la ville et la souveraineté de Sedan, la souveraineté de Château-Regnauld, la ville et la prévôté de Mouzon. Au xvie siècle, Télection de Nemours s'étendait sur la seigneurie de Pont-sur-Seine, Nogent-sur-Seine, Soulaines, Reaufort ou Montmorency et autres. Parmi les élections de Champagne, celles de Bar-sur- Aube, de Joinville, de Troyes et de Vitry-le-François, éten daient leur ressort sur la plus grande partie du département de l'Aube.

Gouvernement de Champagne : Ce gouvernement paraît avoir été créé sous le règne du roi Jean, à cause des be soins de la guerre ; les limites de ce gouvernement n'avaient alors de bases que les nécessités du moment. En 1360 la Champagne forme un gouvernement isolé confié à l'un des principaux seigneurs du royaume. Plus tard, en 1415, un même officier réunit entre ses mains le gouvernement de Champagne à celui de Bourgogne. A dater de 1360, la Champagne eut ses gouverneurs jus qu'en 1789. Au xve siècle, le gouvernement de Champagne et de Brie parait embrasser la majeure partie de l'ancien comté ; il comprenait, en outre, des localités qui n'avaient point été renfermées dans le domaine des comtes, tels que les pays et villes de Sens, de Tonnerre et autres. Après la création des intendances, le gouvernement de Champagne et de Brie aurait gardé les anciennes limites territoriales du comté de Champagne et de Brie, puisque ce gouvernement conserva, outre le territoire compris dans l'intendance de Champagne, les élections de la Brie et de plus celles cle Joigny, de Nogent-sur-Seine, de Saint-Floren tin, de Tonnerre, comprises dans l'intendance de Paris ou de l'île de France.

Le gouvernement de Champagne se composait d'un gou verneur, de quatre lieutenants généraux, de quatre lieutenants du roi et de six baillis. Les quatre lieulenances générales étaient : celles de Troyes, de Reims, de Vitry et de Brie ; les quatre lieutenances du roi : celles de Rocroy, de Mézières, d'Epernay et de Vitry ; les six bailliages : ceux de Meaux, de Rethel, de Reims, de Vitry, de Châlons et de Troyes. La ville de Troyes fut maintenue capitale du gouvernement de Champagne et de Brie jusqu'en l'année 1789, et Châlons chef-lieu de l'intendance et de la généralité de Champagne1. La Champagne militaire n'était autre que le grand gouver nement de Champagne, avec Troyes pour capitale et les sub divisions suivantes : Basse-Champagne, Haute-Champagne et Brie-Champsnoise. 1. Dictionnaire topographique de l'Aube, par M. Théophile Bou tiot et M. Emile Soccard.

V La Basse-Champagne comprenait : La Champagne propre qui se composait des villes de Troyes, Arcis-sur-Aube, Méry-sur-Seine, Pont-sur-Seine, Nogent-sur-Seine, Aix en-Othe, Estissac, Vendeuvre, Pi ney; Le Sénonais qui se composait des villes de Sens, Joigny, Pont-sur- Yonne, Chablis, Tonnerre, Saint-Florentin, Ervy ; Le Voilage qui se composait des villes de Bar-sur-Aube, Brienne, Joinville, Wassy, Montier-en-Der ; Le Bassigny qui se composait des villes de Chaumont, Bourbonne-les-Bains, Montigny-le-Boi, Andelot, Vignory, Grand, Vaucouleurs, avec quelques cantons limitrophes du Rassigny, sans en faire précisément partie, Langres. le Moge et le Mont-Saugeonnais. La Haute-Champagne comprenait : Le Rémois qui se composait des villes de Reims, Châlons sur-Marne, Epernay, Ay, Vertus, Sainte-Menehould, Fismes, Braine-sur-Vesle, Château-Porcien ; Le Perthois qui se composait des villes de Vitry-le-Fran çois, Vitry-le-Brùlé, Perthes, Saint-Dizier ; Le Réthelois qui se composait des villes de Rethel, Mé zières, Charleville, Rocroy, Donchery, Attigny-sut-Aisne, Mouzon, Sedan.

La Brie-Charnpenoise comprenait : Meaux, Château-Thierry, Provins, Sézanne, Coulommiers, Bray-sur-Seine, Brie-Comte-Bobert, Montereau, Rosoy. Les petites provinces de la Reauce, chef-lieu Chartres, et du Rlaisois, chef-lieu Blois, qui dépendaient autrefois des Comtes de Champagne, furent enclavées dans le gouvernement de l'Orléanais. Malgré toutes les vicissitudes de sa délimitation, ce que tout le monde appelle Champagne, vaste contrée toute en plaines, sauf quelques hauteurs à l'Est et au Nord, mesurait une superficie d'environ deux cents kilomètres de large sur deux cent quatre-vingt de long ; elle était bornée au septentrion par la Hainaut et le pays de Liège ; à l'Orient, par le Luxembourg et la Lorraine ; à l'Occident par l'Ile-de-France et la Picardie ; au Midi, par la Bourgogne et la Franche-Comté ; elle forme aujourd'hui les départements de l'Aube, de la Haute-Marne, de la Marne, des VI Ardennes ; et, en partie, ceux de l'Yonne, de Seine-et- Marne, de l'Aisne et de la Meuse qui en contiennent quel ques démembrements.

Telles sont, en abrégé, les variations géographiques dé notre province natale qui a joué un rôle si glorieux dans les développements de la civilisation française. Aussi compte elle au nombre des plus importantes provinces de Fan cienne France ; les événements mémorables, dont elle a été le théâtre depuis l'époque gauloise jusqu'à sa réunion à la couronne de France, peuvent se partager en deux grandes périodes : la première s'étend depuis les origines de la Caule jusqu'à l'avénement des comtes héréditaires; la se conde, depuis l'avénement des comtes héréditaires de la Champagne jusqu'à la réunion définitive de cette province à la couronne de France, 1404. HISTOIRE DE LA CHAMPAGNE ET DE LA BRIE PREMIÈRE PÉRIODE DEPUIS LES ORIGINES DE LA GAULE JUSQU'A L'AVÉNEMENT DES COMTES HÉRÉDITAIRES. — 2000 AVANT J.-C. — 923 APRES JÉSUS-CHRIST SECTION PREMIÈRE Depuis les temps los plus recules jusqu'à lit conquête des Gaules par Jules Ccsur, iiooo avant J.-O. — 51 après J.-O. CHAPITBE I".

Description physique de la Champagne et de la Brie La Champagne tire son nom du latin Campania, pays de plaines. Au temps de la splendeur romaine, cette dénomina tion, empruntée à la haute latinité, désignait l'ancienne pro vince d'Italie qui passe pour avoir énervé, par les charmes de sa belle nature, le rude vainqueur de Trasimène ; de rares accidents de terrain entrecoupent cette délicieuse con trée qui s'étend le long de la mer Tyrrhénienne, depuis le mont Massicus jusqu'au promontoire de Minerve, au pied la chaîne latérale des Apennins ; de là son nom. La confi guration extérieure du sol présente les mêmes caractères dans la partie de la France où nos ancêtres bâtirent les villes manufacturières de Troyes, de Châlons-sur-Marne et de Pieims ; voilà pourquoi cette région, quoique moins riante et moins fertile, a reçu le nom de l'une des plus admirables plaines de l'Europe méridionale.

De quelle époque date cette usurpation ? Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle était consommée au sixième siècle de l'ère chrétienne ; depuis, elle a pris des racines si profondes, si vivaces, qu'aujourd'hui la province italienne a quitté son appellation primitive pour en adopter une nouvelle, tandis qu'au contraire, notre antique province, en dépit de la géographie officielle, garde son nom d'emprunt dans la géogra phie populaire de la France. Peut-être, à la vue de ce territoire si laborieusement fécondé par l'industrie locale, certains patriotes ne veulent ils pas croire qu'à la place de ces champs si fertiles, de ces prairies si grasses, de ces cours d'eau si puissamment en chaînés, de ces villes si nombreuses et si prospères, il n'y eut primitivement, si l'on en excepte quelques districts pri vilégiés, que peu de terres cultivées et de chétives cabanes éparses au milieu de marécages immenses et d'épaisses forêts !

Tel était cependant l'aspect physique de la Champa gne et de la Brie, bien antérieurement à la conquête des Gaules par Jules César. En ces temps reculés, la composition du sol contenait à peu près les mêmes éléments qu'aujourd'hui : les caractères géologiques, qui constituent la structure intime d'une con trée, y sont, pour ainsi dire, incrustés de manière à durer autant qu'elle ; ils restent invariables au milieu de toutes les révolutions politiques ; or, la Champagne et la Brie, malgré une apparente homogénéité, renferment des terrains de toutes les formations. Dans le département des Ardennes se développe, depuis Fumay jusqu'à Charleville, une large bande est-ouest du terrain ardoisier. Deux roches principales s'y rencontrent : la roche schiteuse et la roche quartzeuze. Dans la direction méridionale de ce département, les terrains jurassiques s'étendent, avec alternance de calcaires siliceux, de marnes argileuses et de dépôts ferrugineux, depuis Mézières et Sedan jusqu'à la vallée de l' Aisne.

Les terrains crétacés, mêlés de grès tendre verdâtre, connu sous le nom de gaise dans le pays de Vouziers, traversent le Bethelois et se pro longent dans la Champagne propre. La majeure partie du département de la Marne est formée par un vaste plateau crayeux légèrement ondulé qui se dé roule du sud au nord. Les terrains secondaires, inférieurs à la craie, viennent effleurer à l'est et au sud dans l'arrondissement de Vitry-le-François. La craie tuffau, mêlée ordinai rement de sable et de mica, et le gré vert, composé de grains plus ou moins volumineux de quartz arénacé, se présentent dans le Bocage, le Perthois et l'Argonne. Le sol, accidenté dans la partie orientale et au sud-ouest du département, appartient aux terrains tertiaires de la Neustrie, ou bassin de Paris, formé par des argiles sableuses en général peu épaisses.

Les terrains d'alluvion se remarquent princi palement dans la vallée de la Marne et dans les plaines qui en dépendent à droite et à gauche de son cour sinueux. L'alternance de toutes les espèces de terrains caractérise le département de la Haute-Marne. Le granitique d'origine ignée occupe, dans le canton de Fays-Billot, près de Bussières-les-Belmont, trois à quatre cents hectares. Le gré bigarré forme, dans les environs de Fresnes, le sol de quelques localités. Le calcaire coquillier , de couleur gris de fumée, mélangé d'argile et de marnes feuilletées, abonde dans le canton de Bourbonne-les-Bains. On suit les marnes irisées assez loin dans les vallées de l'Apance, du Saulon et de leurs affluents. Les roches de liais apparaissent dans l'arrondissement de Langres et dans le nord-est de celui de Chaumont.

L'oolithe à trois étages couvre presque tout le département de marnes brunes ou grises, de calcaires blancs ou jaunâtres et d'argiles ferrugineuses. Le gré vert, composé de sables siliceux colorés en vert par du silicate de fer, se trouve dans un tiers de l'arrondissement de Wassy. Les terrains d'alluvion sont peu étendus ; mais leur minerai, de qualité supérieure, apparaît en amas dans les cavités du calcaire postlandien. Les diverses assises du terrain crétacé inférieur succèdent au calcaire jurassique ; il n'est pas aussi facile de distinguer leurs lignes de démarcation que pour les formations précédentes1. Le département de l'Aube, compris dans la large ceinture qui entoure la région neustrienne ou bassin de Paris, renferme trois des grandes formations géologiques. La plus ancienne, composée de terrains jurassiques, embrasse la presque totalité des arrondissements de Bar-sur-Aube et de Bar-sur-Seine.

Le terrain crétacé, dont les stratifications peu ordonnées alternent capricieusement avec les argiles 1. Géographie de la Haute-Marne, par M. Carnandot. tégulines, constitue une étendue importante des arrondisse ments de Troyes, d'Arcis-sur-Aube et de Nogent-sur-Seine. II existe, dans la région occidentale, sur les confins de Seine-et-Marne, une petite zone de terrain tertiaire composé d'argile plastique avec des sables ferrugineux. Les dépôts d'alluvion occupent les plaines de Troyes et de Brienne ; ils enrichissent aussi la contrée qui environnent le confluent de l'Aube et de la Seine ; ils contiennent des éléments gré veux et calcaires entraînés, puis déposés par des cours d'eau d'une force bien supérieure à celle des rivières qui, aujourd'hui, fécondent ces vallées. Sous le rapport orographique, la Champagne et la Brie, dans leur ensemble, ne présentent pas un aspect grandiose.

Le système de leurs montagnes est peu considérable ; il ne se montre ni en longues chaînes, ni en vastes groupes; il s'étend et se ramifie de toutes parts ; soit en montagnes à formes douces et mamelonnées, soit en larges et fertiles coteaux, qui enceignent de riches vallées mollement acci dentées où les eaux coulent sans obstacles dans des lits peu profonds et quelquefois navigables. Le vaste plateau que forment les montagnes du départe ment des Ardennes est une des ramifications des monts Faucilles qui se rattachent à la chaîne des Vosges ; il occupe l'espace entre la Meuse et l' Aisne ; il reçoit, au-dessous cle Saint-Mihiel, la dénomination de plateau d'Argonne qu'il a conservé jusqu'à Mézières et se lie plus loin avec les hauts sommets de Bocroy et des Ardennes. Les points culminants de ces lignes de faîte s'élèvent à environ cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer ; ils se trouvent, pour la plupart, dans l'arrondissement de Bocroy.

II n'y a pas de hautes montagnes dans le département de la Marne ; les abords de quelques rivières présentent des coteaux et des revers escarpés dont on peut évaluer la pente à trois ou quatre cents mètres de hauteur. La partie occidentale, entre Beims, Epernay, Montmirail et Sézanne, offre seule une chaîne de collines très boisées, surtout vers les rives de la. Marne. La montagne de Verzy, sommet le plus élevé, n'excède pas trois cents mètres au-dessus de l'Océan. Dans le départemant de l'Aube, les bords de la réo-ion crayeuse, à l'aspect du sud-est, constituent des reliefs de terrains fort apparents de Saint-Florentin à Montgueux, puis de Saint-Parre-les-Tertres à Lesmont, ensuite de Magnicourt à Joncreuil. La contrée d'Othe est entrecoupée de collines d'une élévation relativement considérable, et les vallées y sont profondément encaissées.

Le nord-ouest comprend le versant oriental des hauts plateaux de la Brie. Le plateau de Langres, qui n'est qu'un appendice des Vosges, traverse le département de la Haute-Marne, dans toute sa longueur, obliquement, depuis Fresnoy jusqu'à Poinson-les-Grancey ; au sud et au nord, il se détache de cette chaîne un grand nombre de collines ; elles se déroulent dans la même direction et bordent d'étroites vallées parcourues par des rivières qui y prennent leur source. La partie méridionale, arrondissement de Langres, est celle où se dressent les cimes les plus élevées du célè bre plateau qui forme le point de partage des eaux entre les grands bassins de la mer du Nord, du détroit de la Manche et de la Méditerranée. Du flanc de ces montagnes descendent des sources nom breuses qui s'épandent en ruisseaux torrentiels ou en paisibles rivières, suivant la nature des terrains qu'elles arrosent et des alluvions qu'elles entraînent dans leur cours.

Tou tes se jettent directement ou indirectement dans la Seine ; la Champagne et la Brie appartiennent donc au bassin qui a pris le nom de ce fleuve ; il faut excepter toutefois la zone ardennaise où coule la Meuse. La Seine entre sur le terri toire champenois dans les environs de Mussy-l'Evèque, se dirige du sud-est au nord-est, serpente dans un étroit vallon sur le calcaire jurassique, pénètre dans la plaine du dilu vium de Troyes, traverse la région crayeuse entre cette ville et Méry, inonde les prairies tourbeuses qui la bordent jusqu'à Montereau, contourne les hauts plateaux de la Brie, et, après de longues sinuosités, se perd dans la Manche entre le Havre et Honfleur. Quatre principales rivières, affluents de la Seine, sillon nent, en vallées à peu près parallèles la Champagne et la Brie : l'Yonne, l'Aube, la Marne et l' Aisne ; elles ont leur pente du sud-est au nord-ouest, à l' exception de l'Yonne qui, coulant du sud au nord, coupe perpendiculairement les zones des diverses espèces de terrains qu'oUïe la constitu tion géognosique du sol icaunien.

L'Yonne prend naissance au mont Beuvray, dans le Morvan, et, grossie des eaux tributaires de la Cure, du Serain, de l'Armançon, de la Vanne, se jette dans la rive gauche de la Seine, à Montereau. L'Aube s'échappe du plateau de Langres ; elle est augmentée par le Cresson, leLandion, l'Amance, l'Auzon, la Barbuise, ses affluents de la rive gauche, et par le Maze, l'Aujon, la Bresse, l'Arlette, la Voire, le Bavet, le Meldan çon, le Puits, l'Huîtrelle, l'Herbisse, ses affluents de la rive droite; elle se perd dans la Seine, à Conílans. La Marne jaillit du revers oriental de la montagne de Langres ; elle reçoit successivement, à droite, la Trière, le Bognon, la Saulx, l'Ornel, le Flon, la Moivre, l'Ourc, la Thérouanne, et la Breuvonne ; à gauche, la Suize, la Biaise, la Coole, Somme-Soude, le Surmelin, le Petit-Morin et le Grand-Morin ; elle tombe clans la Seine à Charenton.

L'Aisne a ses sources dans l'Argonne, coule d'abord dans des ravins très-étroits; ensuite, elle est alimentée, à gauche, par l'Yèvre, la Bienne, la Tourbe, la B.etourne, la Suippe, la Vesle, la Crise, le Vendry ; à droite, par l'Aire, la Vaux, et plusieurs ruisseaux cle moindre importance ; elle va enfin grossir l'Oise, affluent de la Seine. La Meuse coule, du plateau de Langres, dans une vallée étroite, entre les doubles hauteurs de l'Argonne, dont les escarpements meurent sur ses rives ; elle baigne, dans la région champenoise, Mouzon, Sedan, Donchery, Mézières, Charleville, Monthermé, Bevin, Fumay, Givet, entre en Belgique, et va se réunir, en Hollaude, au Waal, l'un des bras inférieurs du Bhin. Tous ces cours d'eau convergent, par une disposition remarquable, vers le centre du bassin de Paris ; ils traver sent, dans des défilés que les révolutions du globe ont ouverts pour eux, une série de crêtes saillantes qui forment les lignes naturelles de défense de notre territoire.

Cette consù'ution physique a donné à la Champagne une grande importance militaire, surtout depuis que Paris, situé à proximité de cette immense circonvallation, préside aux destinées de l'Europe. Cette assertion n'a-t-elle pas été justifiée par les guerres qui, de siècle en siècle, ont ravagé, en tous sens, cette province où les opérations stratégiques de toutes les armées se sont toujours coordonnées par la force même des choses? Jamais cette vérité n'a été mise plus vivement en lumière que dans la mémorable campagne de 1814; alors, il n'est pas une butte, pas un ruisseau, pas un bouquet de bois, pas un obstacle naturel qui n'ait été l'objet de quelque combinaison ou le théâtre de quelque combat. Tels étaient, dans leur inaltérabilité, les grands traits de la physionomie territoriale de la Champagne et de la Brie.

Les productions naturelles y croissaient en liberté suivant les éléments constitutifs des divers terrains et les influences atmosphériques des différentes régions climatoriales. Elles ne sont parvenues à leur développement actuel qu'à force d'exploitations lentes et successives. Les ressources du territoire champenois, spécialement de ces plaines arides où Tintelligence et le labeur de l'homme semblent avoir, avec l'aide de Dieu, vaincu la nature, devaient être en harmonie avec la condition primitive et presque sauvage des habitants. Là, comme partout, la pratique a de beau coup précédé la science ; car les populations champenoises connaissaient les produits utiles, à quelque degré de la création qu'ils appartiennent, longtemps avant que les naturalistes songeassent à en déterminer méthodiquement les genres et à les classer en trois règnes.

Sous le rapport minéral, les premières exploitations en Champagne et en Brie remontent à une haute antiquité ; les commentaires cle César témoignent de l'habileté des mineurs gaulois, qui mirent à profit leur expérience des travaux souterrains pour la défense de leurs villes. Les Champenois s'adonnaient principalement à l'extraction du fer, de l'ardoise, de la houille et de la marne répandus avec une sorte de profusion dans la zone centrale des Ardennes, dans la Brie aux environs de Provins, dans la forêt d'Othe au sud-ouest de l'Aube et dans la Haute-Marne, depuis le centre de ce déparment jusqu'à son extrémité septentrionale. Aussi, rencontre-t-on, dans ces régions, d'incontestables preuves de nombreuses exploitations métallurgiques qui datent de l'époque gallo-romaine et même de l'ère celtique ; ce sont des dépôts de scories, de laitiers et de mâchefers, situés, les uns près des cours d'eau, les autres dans des lieux où ne coulèrent jamais de ruisseaux, d'autres sur les bords de petites rivières aujourd'hui disparues.

Près de ces masses de débris minéralurgiques, on ne découvre aucuns vestiges de constructions, point de ces matières qui servirent à Fédification des hauts fourneaux, point de sources vives qui aient pu les alimenter. L'industrie était donc, lors de la formation de ces dépôts, clans un état primitif. U n'y avait point de lavage pour la séparation des parties ferru gineuses ou pierreuses, point de ces tours qui surmontent les fourneaux pour favoriser le courant d'air et la combus tion, point de ventilateur pour augmenter l'intensité du calorique ; mais sans cloute, un trou creusé clans le sol pour servir de fourneau, et du bois brûlé en quantité considérable pour convertir en fonte les minerais d'une fusion facile ; tel était, dans toute sa simplicité, le système des forgerons gallo-champenois.

Les procédés, employés dans les forges catalanes ou les ateliers corses pour la préparation du fer, offrent encore la trace de cette méthode primitive différente seulement par la perfection du travail : le minerai mélangé avec du char bon de bois, est soumis, dans un foyer peu profond ouvert à la surface, à Faction d'un courant d'air forcé ; l'oxyde de fer est réduit par l'oxyde de carbone; la gangrue, amenée à l'état visqueux, se dégage en grande partie par liquidation ; elle permet aux particules de métal de se rassembler en loupe ou masse poreuse imprégnée de scories ; lorsque la réduction est complète, et la loupe agglomérée, celle-ci est cinglée sous un marteau pesant qui achève de souder le métal auquel on donne ensuite des chaudes successives, pour l'amener, sous Faction répétée du marteau, à l'état de fer en barres.

Ces fourneaux où Fart de forger s'exerçait dans sa plus simple expression n'ont fait place qu'à la lon gue aux ateliers actuels : on en signale des restes, çà et là dans les ferriers de la Champagne et de la Brie. Les carrières d'ardoises n'existaient guère que dans la partie la plus septentrionale qui offre sous le nom d'Ar dennes, un plateau presqu'entièrement constitué par des schistes de transition. Les vastes et riches ardoisières de Fumay, de Bevin, de Bimogne, remontent à une époque fort reculée; d'après une charte de Signy FAbbaye, elles étaient en pleine exploitation dès Fan 1230 ; on sait même d'après les archives municipales de Fumay, qu'il y avait alors dans cette petite ville une confrérie d'ardoisiers. L'extraction ct la fabrication des ardoises s'effectuaient, comme aujourd'hui, suivant la position des couches schi teuses, tantôt à ciel ouvert, tantôt par galeries souterraines.

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