Front matter
LE DÉPARTEMENT des AFFAIRES ÉTRANGÈRES PENDANT LA RÉVOLUTION 1787-1804. L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à Tétranger. Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section de la librairie) en mai 1877. PARIS. - TYPOGRAPHIE DE E. PI.ON ET a\ 8 RUE fiARANCIÈRE. LE DÉPARTEMENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES PENDANT LA RÉVOLUTION 1787-1804 PAR FRÉDÉRIC MASSON BIBLIOTHECAIRE DU MINISTERE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES PARIS li, PLON et Glp, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 1877 Tous droits réservés
Introduction
Le livre que je présente au public, résultat de trois années de recherches el d'éludés, ne contient qu'une monographie bien incomplète encore et bien superficielle. J'ai tenté de raconter, d'après les documents les plus authentiques, d'après les imprimés que j'ai pu me procurer, d'après les pièces manus crites qu'il m'a élé permis de consulter, Thistoire du ministère des Affaires étrangères pendant ces quelque vingt années qui, de 1787 a 1804, forment la première période de la Révolution française. J'ai voulu disséquer chacune des fonctions, examiner chacun des hommes, retrouver jusqu'au moindre fait qui a inté ressé le Département, croyant que Thistoire de la France était toute à faire, et plus particulièrement Thistoire de la France révolutionnaire; que, pour étudier celte histoire, il était nécessaire tout d'abord de reconnaître et de préciser les rouages de la machine gouvernementale ; que jusqu'ici l'on n'avait voulu voir dans Tancien régime que le Roi, dans le nouveau que les Assemblées, el, en définitive, que ces rois et ces assemblées n'avaient gouverné et régné que par Tadministration. C'est donc une contribution que j'apporte a Thistoire, à faire,
INTRODUCTION.
. VIII de l'administration en France. Je n'ai envisagé qu'une période fort courte; je n'ai étudié que le ministère le moins adminis tratif, si Ton peut dire, le moins chargé de détails et d'employés; je n'ai même point étendu mes visées jusqu'à chercher quels avaient été, a Textérieur, pendant celte période, les agents du Département. II m'a semblé que Thistoire des ambassadeurs exigeait un travail spécial, soit qu'on prît chaque légation pour en examiner les divers titulaires, soit qu'on tentât des vues d'ensemble sur chaque époque, soit qu'on se déterminât à classer simplement les agents par ordre alphabétique. Je me suis borné uniquement a Tadministration centrale; T œuvre, déjà, était assez grande, assez compliquée, et je crains bien que le lecteur ne s'aperçoive que le fardeau était trop lourd pour un débutant.
Obligé de pénétrer dans le détail des événements et de raconter par le menu la carrière de chacun des hommes qui passaient dans le ministère, pénétré de Tidée que je ne pouvais que par ce procédé donner une notion juste du mode de recru tement adopté par Tancien régime, et du système de désorgani sation favorisé par le nouveau, il est probable que, plus d'une fois, j'aurai fatigué le lecteur et diminué un intérêt qu'en un tel sujet il m'était impossible d'éveiller par des généralisations sans preuves exactes. Mes conclusions ne pouvaient sortir utilement que de Texposé d'une infinité de faits extrêmement ténus et minces, dont chacun pourtant avait sa place nécessaire dans le raisonnement. Ce livre pourra ennuyer; mais nul du moins ne pourra contester la bonne foi de Tauteur. L'objet de cette étude était si nouveau, c'est Ta une excuse que Tauteur a le droit d'invoquer, que je ne pouvais suivre aucune trace, que je ne rencontrais aucun maître, que je ne trouvais point un seul modèle.
Pour Thistoire d'une ville, d'une province, d'une époque, que de cadres tout tracés par les anciens et par les modernes! que de beaux et bons livres sur qui se conformer! Ici, rien de pareil. La vie des ministres, leur généalogie, leur armoriai a tenté quelques curieux de jadis. Les
INTRODUCTION.
. IX actes particuliers d'un secrétaire d'État, sa conduite, les orages qu'il a traversés, ont été encore matière à livres; mais le Minis tère, considéré comme personne morale, existante, vivante, nul n'y a pensé, hors peut-être ce brave et honnête homme, M. Tétot, un des meilleurs esprits qui se soient rencontrés aux archives de notre Déparlement, et dont la bienveillance guida mes premières années d'apprentissage. D'autres travaux, le Répertoire des traités de paix particulièrement, avaient long temps absorbé son temps, et lorsque, ce premier livre paru, il put songer â Thistoire du Ministère, Tâge était venu, et le vieillard ne fut pas de force a résister aux souffrances du siège, aux douleurs bien autrement âpres de la défaite. A quoi attribuer un pareil oubli, en ce temps où tout événe ment trouve son narrateur?
Au manque d'intérêt du sujet ou â la difficulté de la mise en œuvre? Peut-être à l'un comme à l'autre. La narration sèche et précise des événements était en effet tout ce qu'il était permis de chercher. L'histoire générale échappait parfois, et parfois venait se confondre avec le récit. Les personnages, tantôt n'avaient point de rôle dans le drame révolutionnaire, et tantôt devenaient les acteurs principaux. Eux-mêmes, ces acteurs, changeaient a chaque instant, paraissaient et disparaissaient. Hors de la scène, il élait interdit de les suivre. Sur la scène, il fallait rapporter toutes leurs actions et toutes leurs paroles. Comment relier ces monologues, comment rattacher les uns aux autres ces hommes, sans lien historique, sans unité politique, ballottés à la vérité par le même Ilot, mais n'ayant de pareil que le titre qu'ils portaient?
Comment envi sager d'ensemble des événements dont les uns appartenaient au Ministère et dont les autres étaient du domaine général? Où trouver Tunilé d'une telle histoire? Ce lien, la diplomatie française aurait pu peut-être le fournir; mais ce n'élait point Thistoire de la diplomatie que je tentais d'écrire. D'autres l'ont fait. Pour cette période seulement, M. de Rourgoing ne travaillet-il pas aux derniers volumes de son ouvrage? Sybel n'a-t-il pas dévoilé certains des secrets des
INTRODUCTION.
. X cabinets européens? L'auleur des Mémoires d'un homme d'Etat n'a-t-il pas fourni des lumières sur quelques points particuliers? Ailleurs encore, en Prusse, en Angleterre, en Autriche, en Russie, n'apporte-t-on point des documents a Tœuvre encore confuse, difficile, presque impossible tant que certains mystères ne seront point éclaircis, a Tœuvre qu'essayera d'écrire peut-être, dans vingt ans, un historien consciencieux et patriote? Mais pour la France même, avant d'étudier les résultats, ne faut-il pas découvrir qui a conçu, préparé, amené ces résultats? Avant de raconter des faits, n'est-il pas nécessaire de dire un mot des acteurs? C'est lâ Tobjet même de ce livre. Je n'avais donc pas le moyen de chercher constamment dans les actes diplomatiques le lien de Tadministration des Affaires étrangères : c'eût été étudier la cause par Teffet, tandis que je prétendais exposer la cause, pour qu'il fût possible a d'autres plus heureux et plus habiles de déterminer les effets.
La seule unité que pût avoir cette histoire, la seule que j'aie tenté de lui donner, c'est Tunilé même de ce Département des Affaires étrangères , de cetle maison où depuis plus de dix années j'ai fourni ma lâche quotidienne, où je n'ai trouvé que la passion du bien public et du bonheur de la patrie, où ceux qui servent se considèrent, â bon droit, comme les gardiens de la tradition, de Thonneur, de Tintérêt de la France. Quiconque a été grand en France, quiconque a laissé dans Thistoire une trace lumineuse, quiconque a voulu la gloire de la patrie, quiconque a cherché son agrandissement territorial ou moral, quiconque a, dans les jours de victoire, arrêté les entraî nements, et, dans les jours de défaite, calmé les désespoirs, a passé parce ministère, le ministère politique, comme on disait sous Tancien régime.
Nul n'a été homme d'État sans avoir tenu ce portefeuille, sans s'être particulièrement inquiété de la diplomatie, sans avoir tra vaillé, et j'entends de sa plume et de sa sueur, aux choses diplomatiques. Nul n'a un nom dans le monde, dont un autographe ne soit venu se joindre â ces volumes conservés dans les Ar-
INTRODUCTION.
. XI chives. La est non-seulement la politique de la France, mais sa tradition même, parfois interrompue, parfois oubliée, a ce qu'il semble, mais reprise dès qu'un homme se dresse et se révèle, poursuivie alors et reliée au passé par un chaînon que rien ne peut briser, telle alors que nulle au monde n'est plus grande, ni plus glorieuse. Or, cetle tradition, qui donc en a été le gardien? qui Ta bâtie de toutes pièces et peu à peu accumulée? qui nous Ta transmise? quels en ont été les soldats et les martyrs? Ne méritent-ils pas enfin une place dans Thistoire de leur pays, ces serviteurs modestes de la France, qui ont défendu sa politique comme on défend un drapeau, et qui sont tombés plutôt que de la trahir? Ne valent-ils pas qu'on parle d'eux, ces vieillards blanchis sous le harnais administratif, ces « bouleux », comme on disait, qui, traînant la charrue de la France, ont tracé si droit son sillon à travers les peuples?
N'ont-ils pas droit à Testime de leurs concitoyens, ces hommes qui ont pensé, qui ont rédigé, qui ont écrit ces traités que le Roi signait et qui faisaient la France? Est-ce qu'un peu de la gloire de la patrie ne leur revient point, à eux obscurs qui ont fait cetle gloire? Ministres, premiers commis, commis de tout grade et de toute race, les uns sortis de la plus haute noblesse du royaume, les aulres issus d'infimes familles bourgeoises, tous, quelle que fût Torigine, n'avaient qu'une passion : bien servir la France. Des ministres, on a déjâ parlé et Ton parlera encore. J'ai tenté moi-même de raconter leur vie d'après les documents imprimés ou manuscrits que j'ai pu trouver; mais des autres, qui a fait mention? qui s'est inquiété de ces premiers commis et de ces employés, nos prédécesseurs et nos maîtres?
Exposer quelle était, en 1787, à Tépoque où la royauté subsistait encore tout entière et telle que les siècles Tavaient constituée, Torganisation du Ministère, dire quels étaient les hommes qui conduisaient alors la politique du pays, montrer d'où ils étaient sortis, raconter quelle était leur existence, quels étaient leurs travaux et quelles leurs récompenses, prouver
INTRODUCTION.
. XII par leur exemple que Tadministration de Tancien régime était tout entière entre les mains du tiers étal, reconstruire la vie de ces ignorés avec les confidences qu'ils onl laissées, avec des états de service plus éloquents que toutes les apologies, avec des lettres familières et des placets officiels, ne rien cacher, ne rien omettre, ni des sautes s'il s'en trouvait, ni des hontes s'il s'en rencontrait, donner toute la vérité comme un témoin impartial ou un greffier consciencieux, tel était le pre mier but que devait se proposer Tauteur, et ce premier but, on le reconnaîtra, ne manquait pas d'intérêt. A coup sûr, il eût été instructif et curieux de rechercher Torigine de toutes les charges, d'en signaler les accroissements successifs, de raconter Thistoire de tous les ministres et de tous les premiers commis, de dire comment leur nombre, leur importance, leur travail et leur place avaient peu a peu grandi avec les relations politiques de la France et la monarchie même.
II eût fallu remonter jusqu'à Henri II, jusqu'à l'institution des charges de secrétaires d'État pour écrire Thistoire com plète de ce Minislère-, il eût fallu essayer même de retrouver dans la Chancellerie des premiers rois le mode adopté pour les négociations diplomatiques. C'eût été Ta un beau et noble tra vail, et je ne renonce point à Tentreprendre; plus lard, peut être essayerai-je de remonler le cours des siècles, d'écrire This toire du Ministère politique et de la relier â ce premier volume. C'est dans ce but même que j'ai pris pour date initiale cette année 1787, où, avec la mort de M. de Vergennes, commence pour le Déparlement une phase nouvelle ; mais aux jours où nous vivons, il est nécessaire de se hâter, et, redoutant pour les archives les incendies des nouveaux barbares, Técrivain se presse de livrer immédiatement, et trop vite peut-être, son tra vail au public.
En mai 1871, il eût sulfi d'un écart d'un mètre pour qu'un obus entrât dans les .archives des Affaires élran gères et réduisît en cendres tous les papiers qu'elles ren fermaient. Mais cet essai ne contient pas seulement l'état de Torgani-
INTRODUCTION.
. XIII sation du Département dans les dernières années de la monarchie. II est plutôt encore consacré à cette période de destruc tion qui de 1789 s'étend presque sans intervalle jusqu'en 1799. C'était là le point qui m'avait attiré tout d'abord , celui que m' avaient fait rechercher mes études antérieures, celui que je voulais éclaircir avec celte passion qu'apportent de toutes parts, sur tous les points de la France, les rédacteurs de ces monographies locales dont Tensemble constituera la grande enquête, l'enquète décisive sur la Révolution. Les systèmes qu'adoptent les révolutionnaires, les persécutions qu'ils font subir, le contre-coup des luttes des partis sur les relations politiques de la France, sur le Ministère particulièrement, Tintrusion graduelle des assemblées dans les fonctions du pouvoir exécutif, la diminution de celui-ci, enfin, sa suppression devant la dictature législative, voilà ce que j'ai dû raconter.
Puis j'ai dû dire comment ìe Ministère et le pouvoir avaient été reconstitués, comment la France n'avait trouvé une politique à suivre et des hommes pour exécuter ses desseins que le jour où elle était nettement retournée à la tradition de Tancien régime. J'ai, non pas défendu, mais exposé simplement les bases de celte tradi tion. J'ai, le plus souvent, cédé la parole à ceux qui l'ont retrouvée et qui nous l'ont transmise, et quand ce ne sont pas leurs paroles que j'ai citées, c'est leur esprit qui m'a inspiré. J'avais à me défendre de toute colère, à me garder de toute déclamation, à exposer uniquement des faits, à donner des preuves, à m'abstenir du rôle de juge. Lorsque j'avais com mencé ce livre, rien de ce qu'il pouvait contenir n'avait ce suprême ragoût, si désiré des auteurs contemporains : Tactualité.
Si j'avais pu penser qu'un jour, de telles questions pourraient devenir des sujels de débat, je me serais abstenu. En tout cas, les circonstances présentes m'obligeaient à plus de réserve encore et plus de modération. Ai-je réussi à conserver Tune et l'autre? Je ne sais. Je ne suis point encore si blasé sur certaines horreurs, si habitué à certaines infamies, je ne suis point si vieux
INTRODUCTION.
. XIV que ma plume ne tremble pas en racontant certains faits. Un jour, devant moi, s'est dressé le spectre des journées de septembre, celte conclusion effroyable de Thistoire du ministère sous la monarchie. J'ai eu à raconter les massacres, a dire ensuite les guillotinades. L'ai-je fait avec assez de calme? Me suis-je suffi samment abstrait de moi-même, pour qu'on ne s'aperçût ni de mes sentiments, ni de mes aspirations personnelles? Si, malgré tous mes efforts, quelques hors-d'œuvre se rencontrent dans ce livre, j'en demande pardon au lecteur, et je le supplie de retenir seulement Tensemble des fails dont j'aurai pu tirer des con clusions. Au reste, je ne me dissimule point combien est restreint le public auquel cet essai peut s'adresser. Qui, hors les gens de la maison, pourra s'intéresser au récit détaillé des vicissitudes du Ministère; qui, hors ceux qui y onl passé de longs jours, Tai mera assez pour parcourir sans ennui ces cinq cents pages uniquement remplies par son histoire?
Ceux-là seuls qui ont usé leur vie au service de la France; qui, entrés tout jeunes dans les bureaux, en sont sortis pleins d'années, quelques-uns chargés d'honneurs, tous pauvres d'argent, écouteront peut-être sans fatigue la vie de leurs devanciers. Ils y retrouveront, appuyées sur des documents indiscutables, les légendes fami lières qu'ils tiennent de nos maîtres. Les jeunes gens, nouveaux dans sa carrière, y apprendront ce qu'est la tradition : ce sen timent de la hiérarchie ennobli par la passion de Thonneur professionnel. Pour quelques-uns enfin, ce livre sera comme un livre de famille, car beaucoup des hommes dont j'ai eu à parler ont laissé une postérité qui les continue el dont le nom honore et oblige en même temps ceux qui le portent. En dehors de ce public si restreint, peut-être quelques per sonnes avides de vérité jelteront-elles les yeux sur ce livre.
A celles-là, je dois une explication sur Taulhenticité des docu ments que j'ai mis en œuvre. Ces documents ne sont point à proprement parler des documents historiques, comme ceux qui peuvent être communiqués aux chercheurs après un laps de INTRODUCTION, XV temps plus ou moins long, mais des documents administratifs, par cela même réservés, et la minutieuse indication des cartons où je les ai puisés n'apprendrait rien au lecteur qui ne pourrait contrôler mes dires. C'est pourquoi, lorsque j'ai rencontré des imprimés reproduisant les assenions des manuscrits, j'ai préféré m'en rapporter aux premiers, et, dans ce cas, j'ai donné des indi cations bibliographiques précises ' . Quant aux renseignements fournis par les manuscrits, j'ai préféré en général livrer les pièces in extenso, aimant mieux être long qu'inexact et laissant au lecteur le jugement en dernier ressort.
Pour Tauthenticité de ces documents, la place que j'ai Thonneur d'occuper paraîtra peut-être une garantie suffisante. Lorsque les manuscrits que j'ai consultés sont conservés dans d'autres dépôts que celui des Affaires étrangères, j'ai noté exactement la provenance. Ce travail n'aurait point été entrepris, il n'aurait jamais vu le jour sans les encouragements que j'ai reçus au Département, de mes chefs et de mes collègues. S. E. M. le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, a toujours témoigné sa haute bienveillance aux efforts de cette nature; il sait mieux que per sonne combien il est intéressant pour le Département qu'il dirige, que la tradition soit maintenue, que le présent se sente solidaire du passé, que Tavenir même reconnaisse et accepte cette solidarité. II sait quelles ont été sur le mode de recrutement, sur le système d'avancement, les opinions exprimées par les an ciens, lui qui est un ancien dans la carrière.
C'est avec confiance que j'ai osé lui présenter ce livre, certain que s'il y trouvait quelques allures jeunes et vives, il n'y rencontrerait, du moins, pas un mot qui ne fût inspiré par les grandes idées d'ordre et de hiérarchie, sans lesquelles Toffice des Affaires étrangères n'a plus de raison d'être. Qu'il me soit permis ensuite d'adresser à M. Prosper Faugère, directeur des archives et de la chancellerie, Thommage de ma 1 Néaumoins, pour ne pas multiplier outre mesure les notes, je ne cite point, en thèse générale, le Moniteur et le Journal des Débals, qui in'ont servi de base pour Thistoire de la Révolution.
INTRODUCTION.
. profonde reconnaissance. C'est lui qui m'a permis de pousser mes recherches dans le sens où elles étaient le plus profitables pour mon livre; qui, distrayant parfois son attention des travaux considérables qui Toccupaient, a bien voulu me guider par ses conseils; c'est lui qui m'a remis entre les mains les premiers et les plus utiles documents. Qu'il me soit permis, enfin, de remer cier mes collègues qui m'ont prêté l'appui de leur expérience, qui ont éclairci bien des points qui sans eux restaient obscurs. Que ce livre ne soit pas trop indigne de cette maison, où tant de bons esprits ont passé pour la gloire et le bonheur de la France; qu'il ne soit pas trop indigne des hommes éminents qui ont bien voulu m'accorder le concours de leur bienveillance et de leur amitié, qu'il ne soit pas trop indigne des braves gens dont j'ai voulu faire revivre la mémoire, c'est Ta le seul vœu que je forme, la seule récompense que je souhaite pour les années de travail que j'y ai consacrées.
Clos des Fées, 1874-1877. LE DEPARTEMENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES PENDANT LA RÉVOLUTION CHAPITRE PREMIER. LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES EN 17 8 7.
Mort de M. le comte de Vergennes. — Importance de la charge de secrétaire d'État pour les affaires étrangères. — Titres, rang, fonctions, serment. — Admission dans les Conseils. — Costume. — Attributions intérieures et extérieures. — Traitement, pensions, grâces du Roi. — Présents des souverains. — La table du ministre. — Devoirs qu'impose la grandeur de sa charge. — Permanence de la direction politique assurée d'abord par les Rois Bourbons, puis par les premiers commis. — Les premiers commis. — Leurs places, leurs droits, leurs privilèges. — Organisation intérieure du ministère. — Où il est situé. — Bureaux politiques. — Appartements du ministre. — Petit hôtel du ministre. — Dépôt des archives. — Sa construction. — Sa description. — Objets d'art. — Ce qu'ils avaient coûté. — Berthier, gouverneur des hôtels de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères. — Règlement qu'il fait imprimer. — Livrées des suisses. — Les bureaux pendant les voyages du Roi. — Les commis. — La première division. — Ses attributions. — Gérard de Rayneval, sa carrière, sa famille. — Employés de son bureau : Nivelet, Montcarel, Le Bartz, Goffinet, Campy, Hardy, Étienne, Cornillot, Fournier. — Le jurisconsulte du département : Pfeffel, père et fils. — Seconde division. — Hennin, premier commis. — Sa carrière. — Sa vie. — Ses œuvres. — Son traitement. — Son entrée à TAcadémie. — Ses collections. — Bernardin de Saint-Pierre. — Employés du bureau : Michel Lesseps, sa carrière. — Méroger, Tessier, Bernage, Cardonne. — Secrétariat du ministre. — Gandolphe, Geoffroy, Lemoine. — Le bureau des fonds. — Ses attributions. — Durival, premier commis. — Employés du bureau. — Le banquier du ministère. — Le dépôt des archives. — La bibliothèque. — Le garde des archives : Claude-Gérard Sémonin, sa carrière.— Employés des archives : Huet - Poisson, Crouvizier, Huet, de Mongy, Gauthier de la Peyronnie, Gamet, Moreau père. — Le bureau des interprètes, Genêt ; le bureau de la marine anglaise ; le bureau géographique. — D'Anville. — Les rédacteurs d'ouvrages politiques. — Rulhière. — Rochon de Chabannes. — Gaullard de Saudray, Moreau, Le Prieur, Legendre. — Budget du ministère en 1787. — Les pensions. — Le fonds de la Suisse. — Le fonds littéraire des Affaires étrangères.
Le 13 février 1787, mourait en sa maison de Montreuil, près de Versailles, Charles Gravier, comte de Vergennes, chevalier, comte de Toulongeon, baron d'Uchon et de Saint-Eugène, seigneur de Bour deau et autres lieux, commandeur des ordres du Roi, conseiller d'État d'épée , ministre et secrétaire d'État et des commandements et finances de Sa Majesté , ayant le Département des Affaires étrangères et chef du Conseil des finances '. Pendant treize années, il avait été Tinspirateur etle directeur de la politique de la France, directeur d'autant plus absolu que le Roi était plus faible et que ces premières années du règne de Louis XVI ressemblent à un temps de minorité. L'héritage que laissait M. de Vergennes était lourd. L'Europe, profondément troublée, se préparait en ce moment à .une grande guerre continentale à qui la Révolution ne donna pas le temps de se développer, mais dont les causes non résolues ont dans la suite rendu possible la conclusion de traités par la République française.
Un nouveau peuple venait d'entrer en scène, présenté par la France , délivré par elle , appelé par les jeunes nobles à Tinsurrection. La contagion de Tinsurrection venait de là et gagnait la France. La politique extérieure n'était pas le seul objet qui dût préoccuper le premier ministre du Roi très-chrétien. Chef du Conseil des finances, en même temps que secrétaire d'État, des Affaires étrangères, M. de Vergennes avait senti se creuser cet abîme de la banqueroute que Mirabeau devait, deux ans plus tard, dénoncera la nation. Pour remédier au déficit, sans employer le moyen radical et dangereux de la convocation des États Généraux, il avait assemblé à Versailles les notables et se proposait de constituer par eux le grand comité réformateur de la France. La mort ne lui permit pas de développer ses idées.
Son héritage partagé tombait à des hommes qui ne connaissaient pas ses projets, ou qui n'avaient pas la puis sance nécessaire pour les mettre à exécution. Tout croula, et la monarchie française s'effondra, pour ainsi dire, sans se défendre. 1 11 était né à Dijon le 28 décembre 1729. Dans la succession de Vergennes , la partie la plus importante et la plus séduisante élait à coup sûr celle des Affaires étrangères. Outre les avantages que la place procurait à son titulaire, n'élait-elle pas en réalité la charge dirigeante, d'où sortaient les premiers ministres, qui donnait Tintimité et la confiance du Roi, celle qui permettait aux grands desseins de se faire jour? « Voici, disait d'Ar genson ', la superexcellence de ma charge de ministre des Affaires étrangères sur les autres départements. Je leur dis : Vous, vous conservez Targent , vous la marine , vous les troupes , et moi la réputation de TÉtat, surtout sa réputation de probité et de bonne foi.
En agissant ainsi , tout ira bien. Et, s'il est vrai que ce soit le défaut de notre Gouvernement que chacun tire à soi, ne prêchant que pour sa charge, et que sous un roi de médiocre sollicitude ce défaut puisse avoir ses dangers, je ferai comme les autres, je tirerai à ma plus grande et plus belle réputation , avec quoi je me passerai de tout le reste, troupes, vaisseaux royaux et même argenl pour les affaires du dehors. » De toutes les charges que M. de Vergennes laissait vacantes, celle de ministre des Affaires étrangères allait être la plus disputée. Si elle tombait aux mains d'un homme de génie , qui sût assurer sa prépondérance dans le Conseil , si la politique reprenait une place importante dans les préoccupations du pays, si les faits diplomatiques et militaires détournaient Tattentioq des citoyens et forçaient, pour ainsi dire, leur intérêt, Técueil pouvait encore une fois être évité et le vaisseau royal remis à flot.
Mais si, par faiblesse ou par sotlise , le ministre politique laissait le public indifférent , si la guerre ne venait pas fouetter le patriotisme et le loyalisme du peuple, alors les nouvellistes et les agitateurs s'emparaient, pour les exploiter, des difiicultés intérieures, et bientôt, en tenant compte de la mollesse du Roi , les tribuns surgissaient. C'était aussi bien pour le Roi que pour le pays une question de premier ordre que le choix du successeur de M. de Vergennes. A la vérité , le ministre des Affaires étrangères trouvait dans ses bureaux un instrument admirable, supérieurement monté, mais plus propre, par sa nature même, par Tâge et Texpérience des agents qu'on y rencontrait, aux atermoiements qu'aux résistances, aux lenteurs qu'aux brusqueries. Les bureaux étaient des exécutants précieux, mais il leur fallait, si Ton peut dire, un chef d'orchestre.
La pensée mère devait venir du ministre et trouvait là les metteurs en œuvre. Seul, le 1 Mémoires, t. H, p. 301. 1. ministre avait Toreille du Roi, déterminait la ligne à suivre. II fallait qu'il connût de longue date les relations et la politique générale de la France,, qu'il en eût une idée personnelle, qu'il donnât son impulsion particulière, qu'il fût au courant du fort et du faible des États. Lorsque la France avait des rois de génie, le ministre n'était qu'un premier commis; aujourd'hui que la France avait un roi d'esprit ordinaire, le ministre devenait tout-puissant. S'il ne conduisait pas le Roi et la France, s'il se laissait aller à suivre tranquillement la route que traçaient les bureaux, à epXécuter fidèlement les ordres qu'inspiraient au Roi ces coteries de Cour perpétuellement divisées, il n'y avait plus de politique étrangère, plus de ministère politique, et graduellement, de ces sommets où l'avait placée la politique du grand Roi, où Tavaient maintenue malgré quelques échecs les habiletés de Louis XV, où l'avait consolidée la sagesse de Vergennes , la France descendait jusqu'au mépris de TEurope et en arrivait par suite à mépriser elle même son propre Gouvernement.
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher Torigine et d'indiquer Taccroissement el les démembrements de la charge de secrétaire d'État pour les affaires étrangères, mais il est nécessaire de préciser exactement les avantages qui y étaient attachés à la date de 1787. «On appelle secrétaire d'État, dit Guyot1, un officier de la « Couronne qui fait au Roi le rapport des affaires d'État de son « département et qui reçoit directement de Sa Majesté ses ordres et « ses commandements , en conséquence desquels il expédie les « arrêts, les lettres patentes , les lettres closes, les mandements, les « brevets et généralement toutes les dépêches nécessaires. » Les secrétaires d'Étal, ajoute-t-il , ont par brevet le titre de secrétaires d'Etat des commandements et finances de Sa Majesté; néanmoins, on ne les désigne que par le titre de secrétaires d'Élat.
Le Roi les appelle ses amis et féaux 2 ; le public les qualifie d'Excellence et de Grandeur 3. Leurs ostices donnent la noblesse transmissible au premier degré et même la qualité de chevalier à ceux qui n'auraient pas d'ailleurs ces prérogatives '. Bien qu'ainsi nommés officiers de la Couronne , les secrétaires d'État ne sont pas compris parmi les grands officiers réels de la Couronne, réduits à six par les lettres ' Guïot, Traité des droits, fonctions et privilèges. Paris, 1787, in-4», t. II, p. 212. 2 Ibid., p. 218. 3 Denizart, Collection de décisions relatives à la jurisprudence, t. IV, p. 477. 4 GOYOT, t. II, p. 219. patentes de Henri II, du 3 avril 1582, remis à huit par Henri IV, et définitivement établis à sept depuis la suppression de la charge de connétable en 1626. Kéanmoins, ils prêtent à genoux, directement, serinent entre les mains du Roi ', ce qui est le caractère particulier de certains grands offices.
Les secrétaires d'État sont partagés en deux classes, suivant les conseils auxquels ils ont accès. Ceux auxquels le Roi donne entrée au Conseil d'Etat ou des Affaires étrangères prennent le titre de ministres d'État, et, comme le secrétaire d'État des Affaires étrangères est nécessairement admis à ce Conseil , il est considéré comme ministre né. Ce Conseil d'État, appelé aussi Conseil d'en haut ou des Affaires étrangères, est celui dans lequel on s'occupe de tout ce qui a trait à la paix, à la guerre ou aux négociations. II est présidé par le Roi et se tient ordinairement dans sa chambre les dimanche et mercredi 'de chaque semaine. Le secrétaire d'État des Affaires étrangères y rend compte au Roi des affaires qui se présentent , signe en commandement les arrêts rendus par le Conseil , les garde dans son dépôt et en délivre des expéditions authentiques.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Département des Affaires Étrangères pendant la Révolution, 1787-1804.
