Read here

Essai sur le Ministère de Turgot

Pierre Foncin · 1877 · Scanned text

293,561 words · about 20 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre Foncin
Language
French
Published
1877
Length
293,561 words · about 20 h 33 min
Sections
51 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (51)
  1. Front matter about 2 min
  2. Introduction about 1 h 6 min
  3. Chapitre I about 30 min
  4. Chapitre II about 17 min
  5. Chapitre III about 17 min
  6. Chapitre IV. Chapitre IV about 21 min
  7. Chapitre V about 21 min
  8. Chapitre VI about 20 min
  9. Chapitre VII about 27 min
  10. Chapitre VIII about 20 min
  11. Chapitre IX about 20 min
  12. Chapitre X about 14 min
  13. Chapitre XI about 20 min
  14. Chapitre I about 7 min
  15. Livre II. Chapitre about 13 min
  16. Chapitre II about 12 min
  17. Chapitre III about 23 min
  18. Chapitre IV about 23 min
  19. Chapitre V about 19 min
  20. Chapitre VI about 29 min
  21. Chapitre VII. Chapitre VII about 35 min
  22. Chapitre VIII about 30 min
  23. Chapitre IX about 25 min
  24. Chapitre X about 26 min
  25. Chapitre XI about 26 min
  26. Chapitre XII about 16 min
  27. Chapitre XIII. 297 about 17 min
  28. Chapitre XIV about 22 min
  29. Chapitre XV about 22 min
  30. Chapitre XVI about 15 min
  31. Chapitre XVII. 335 about 17 min
  32. Chapitre XVIII about 24 min
  33. Chapitre XIX. 355 about 17 min
  34. Chapitre I about 13 min
  35. Chapitre II about 17 min
  36. Chapitre III. 383 about 18 min
  37. Chapitre IV. 393 about 20 min
  38. Chapitre V about 18 min
  39. Chapitre VI about 19 min
  40. Chapitre VII about 24 min
  41. Chapitre VIII about 16 min
  42. Chapitre IX about 15 min
  43. Chapitre X about 18 min
  44. Chapitre XI about 2 min
  45. Livre III. Chapitre XI about 20 min
  46. Chapitre XII about 23 min
  47. Chapitre XIII about 19 min
  48. Chapitre XIV. 493 about 28 min
  49. Chapitre XV about 26 min
  50. Chapitre XVI. 519 about 32 min
  51. Chapitre XVII about 3 h 11 min

Continue:

Front matter

ESSAI SUR LE MINISTÈRE DE TURGOT ESSAI St R LE MINISTÈRE DE TURGOT l'AU P. FO N C I N Ancien élève de l'Écolc normilo, Agrégé de l'Université. PARIS LIBRAIRIE GERMER-B.ULLIÈRE ET ClB 8, PLACE DE L'ODÉON, 8 La Librairie sera transférée, 108, Boulevard Saint Oermiin, à partir du i" Octobre 1877. A MON PÈRE PRÉFACE II semblera téméraire de venir, après tant d'autres, parler de Turgot. Cependant son ministère n'avait pas été jusqu'ici l'objet d'une étude spéciale. Nous avons, d'ailleurs, profité de documents nouveaux, soit publiés dans des livres récents, soit épars dans des ouvrages peu connus, soit inédits ('). Nous regrettons que des loisirs bornés et des moyens d'investigations restreints ne nous aient pas permis de recueillir davantage. Cet essai n'est que l'ébauche d'une œuvre que nous souhaitons vivement de pouvoir comploter un jour.

Dès à présent, le nombre et la variété des faits que nous avons amassés et que nous avons essayé de mettre en ordre, nous a permis de nous former une opinion personnelle sur Turgot et son œuvre. Nous sommes de ceux qui pensent que son entreprise ne pouvait réussir. Mais l'impuissance attachée d'avance et fatalement aux efforts de ce grand homme n'ôte rien à la beauté de son caractère ni à la g'randeur de ses plans. Cent ans après lui, sous d'autres noms, sous d'autres formes, notre patrie agite encore les questions qu'il médita, discute les théories qui inspirèrent ses actes. II résume, à peu de chose près, ce que le xvnr3 siècle a produit de meilleur dans Tordre des sciences morales et politiques. Pour mieux jug'er du présent, le plus sage est souvent de consulter le passé. Eenouons donc les traditions de nos pères.

Turgot fut considéré comme un maître en son temps. Puisse-t-il de nos jours être honoré et compris ! Aoùt 1875. (') Nous sommes heureux de pouvoir témoigner ici notre reconnaissance à M. Alfred Maury, directeur des Archives nationales; à MM. Boutaric et de Boislile ; à M. Gouget, directeur des Archives départementales de la Gironde; à MM. Ducaunnès-Duval et lîoborel de Climens; à M. Messier, conservateur de la Bibliothèque de la ville; à M. Barckhausen, membre de la Société des Archives de la Gironde; à M. Gaullieur, directeur des Archives municipales, qui ont bien voulu nous aider dans nos recherches. ESSAI sur le MINISTÈRE DE TURGOT »

Introduction

« Vous vous imaginez avoir l'amour du bier public, vous en avez la rage. » (Paroles de Malesherbes a Tuugot.) TURGOT EN -17 7 4- En 1774, Turgot avait quarante-sept ans. II était dans la force de rage. Dupont de Nemours, qui eut tout le loisir de le bien voir, en a tracé le portrait suivant: « Sa figure était belle; sa taille haute et proportionnée. Ennemi de toute affectation, il ne se tenait pas fort droit. Ses yeux, d'un brun clair, exprimaient parfaitement le mélange de fermeté et de douceur qui faisait son caractère. Son front était arrondi, élevé, ouvert, noble et serein; ses traits prononcés, sa bouche vermeille et naïve; ses dents blanches et bien rangées. II avait eu, surtout dans sa jeunesse, un demi-sourire qui lui a fait tort, parce que les gens qui ne le connaissaient pas, y croyaient presque toujours voir Texpression du dédain, quoiqu'il ne fût, le plus souvent, que l'effet de la naïveté et d'un peu d'embarras.

II s'en était corrigé par degrés en vivant dans le monde... Ses cheveux étaient bruns, abondants, parfaitement beaux; il les avait tous conservés, et lorsqu'il était vêtu en magistrat, sa manière de porter la tête les répandait sur ses épaules, avec une sorte de grâce naturelle et négligée. II avait la couleur assez vive sur un teint fort blanc et qui trahissait les moindres mouvements de son âme. Jamais homme n'a été au physique et au moral moins propre à dissimuler. II rougissait avec une facilité trop grande, et de toute espèce d'émotion, soit d'impatience ou de sensibilité ('). » p) Dupont de Nemours, Mém., H, 262. « II ne pouvait dissimuler, dit Condorcet, sa haine pour les méchants, son mépris pour la lâcheté ou les bassesses; ces sentiments se peignaient involontairement sur son visage, dans ses regards et dans sa contenance.

Ce défaut d'empire sur son extérieur, qui tenait à la candeur de son âme, contribuait, autant que l'éducation contrainte qu'il avait reçue, à l'espèce de timidité et d'embarras qu'il avait dans le monde ('). » « Ce ministre, dit Sénac de Meilhan, avait une figure belle et majestueuse et des manières simples; il rougissait facilement, dès qu'il fixait l'attention, et qu'il était en scène, et Tembarras qui régnait alors dans son maintien pouvait également être le produit de la timidité ou d'un amour-propre inquiet et susceptible. Son abord était froid, et son visage prenait une expression marquée de dédain, à Tinstant que les personnes excitaient en lui ce sentiment par leur caractère ou leurs opinions (°). » « La figure de Turgot, dit Montyon, était belle, majestueuse, avait quelque chose de cette dignité remarquable dans les têtes antiques.

Cependant sa physionomie n'était ni douce ni agréable, manquait d'expression décidée, et avait quelque chose d'égaré. » Et plus loin : « Les manières de M. Turgot avaient quelque chose de noble, et cependant de gêné et d'embarrassé; il y avait de la disgrâce .dans son maintien et de la gaucherie dans tous ses mouvements. Quand il était dans un cercle, il semblait être dans un élément qui lui était étranger, et il était déplacé partout ailleurs que dans son cabinet (3). » Les témoignages des contemporains s'accordent, on le voit, sur la beauté sévère, la timidité, la gaucherie de Turgot. II existe, il est vrai, quelques différences d'interprétation. €et embarras qui paraît à Condorcet Teffet de la franchise et de la candeur, pourrait bien être causé, à en croire Sénac de Meilhan, par un excès d'amour-propre, et Dupont de Nemours lit un mélange de fermeté et de douceur dans ces yeux et sur ce visage où Montyon ne voit aucune expression décidée et trouve même de Tégarement, Ces contradictions peuvent s'expliquer par la mobilité de la physionomie de Turgot.

II regardait les gens suivant q u'il les estimait ou les aimait (l). Ceux-ci s'habituaient à le voir tel qu'il était pour eux; ils le peignaient suivant qu'ils en étaient regardés. II va sans dire également que chacun Ta représenté avec ce degré de partialité qui est Teffet inévitable de tout sentiment, même tempéré par la raison. Dupont de Nemours vénérait en lui un maître; Condorcet était son ami; Sénac de Meilhan Tadmirait P) Condorcet, Vie de Turgot, 283. (*) « Son accueil était doux et poli, mais p) Sénac de Meilhan, Du Oouv., 146. froid, » dit Marmontel, qui connaissait Turbot (') Montyon, Part, sur quelques Ministres des était estimé de lui, mais ne fut jamais°au Fin., 175. nombre de ses amis. — Mém., XII, 178.

INTRODUCTION.

. beaucoup, sans en être ébloui ; Montyon, bien que contraint de rendre hommage à sa vertu, haïssait ses idées. Dès ses premières années, Turgot avait donné des preuves de cette extrême timidité physique dont parlent ses biographes. « II avait passé toute son enfance, dit Morellet, rebuté, non pas de son père, qui était un homme de sens, mais de sa mère, qui le trouvait maussade parce qu'il ne faisait pas la révérence de bonne grâce et qu'il était sauvage et taciturne. II fuyait la compagnie qui venait chez elle; et j'ai ouï dire à Mme Dupré de Saint-Maur, qui voyait Mme Turgot, qu'il se cachait quelquefois sous un canapé ou derrière un paravent, où il restait pendant toute la durée d'une visite, et d'où Ton était obligé de le tirer pour le produire. » Au séminaire, « sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille.

II était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet, sans le faire rougir jusqu'aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras (1). » II s'exprimait difficilement, au moins en public. « Son élocution, dit Montyon , était pénible , diffuse , obscure (-). » II souffrait lui-même de la difficulté de sa parole. II avait essayé d'en triompher, et c'est pour ce motif qu'à son début dans la magistrature, il avait un instant recherché une place d'avocat (3). Son défaut d'éloquence ne tenait point, comme chez tant d'autres, au vide de Tesprit, à Tincohérence ou à la confusion des idées. Devant ses amis, dans un cercle intime, il parlait volontiers, parfois avec une singulière chaleur, et il laissait échapper de temps en temps des pensées profondes et des idées lumineuses (l).

Toutefois, « sa conversation tournait presque toujours en dissertation. II était rare qu'il plaisantât, et s'il se permettait une ironie, elle était plus pensée que gaie (5). » La goutte était héréditaire dans sa famille ; son père et son frère en moururent. II avait ressenti lui-même les premières atteintes de ce mal à Vage de trente-trois ans. II est possible que cette infirmité dont il souffrit cruellement, ait contribué à rendre son humeur mélancolique, bien que, dans sa jeunesse, il est vrai, il se montrât d'une gaîté franche en mainte occasion (6), comme Tatteste Morellet. On prétend que la goutte favorise le travail intellectuel. Si la vérité de cette assertion était démontrée, Turgot pourrait être invoqué comme exemple. II était sérieux. Le sérieux semble avoir été de tradition chez les Turgot.

Ce furent pour la plupart de graves personnages, magistrats ou intendants. « Avide de connaissances et laborieux, dit Sénac de Meilhan, il ne fut jamais distrait de Tétude par les plaisirs, ni par le (i) Morellet, Mém., 1, 12. (4) Mme du Hausset, Mém., 114. p) Mont., Part, sur qq. Min. des Fin., 17S. P) Mont., Part. s. qq. Min. des Fin., 175. P) Dup. de Nem., Mém., I, 25. (6) Moroll., Mém., 1, 12. soin de sa fortune ('). » — « II avait une mémoire prodigieuse, dit Morellet, et je Tai vu retenir des pièces de cent quatre-vingts vers après les avoir entendues deux ou même une seule fois. II savait par cœur la plupart des pièces fugitives de Voltaire, et beaucoup de morceaux de ses poëmes et de ses tragédies (2). » Nous verrons qu'il fut presque universel. L'étendue de ses connaissances n'était égalée que par sa fureur de travail. «Vous travaillez trop, lui disait Condorcet, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas à se venger de la préférence que vous accordez à la tête?

Les corps ne sont point accoutumés h être ainsi négligés (3). » Si beaucoup d'écrivains ont produit des œuvres plus vastes, il est peu d'hommes qui aient embrassé des travaux aussi divers et aussi étendus ('). Dès le collège, il avait été initié par l'abbé Sigorgne à la physique nouvelle, aux découvertes de Newton (s). A vingt et un ans, il avait adressé à Buffon, qui venait de publier sa Théorie de la terre, une lettre anonyme remplie de critiques très sérieuses et très sensées (6). Plus tard, il avait appris la chimie avec Kouelle (7). II était allé en Suisse faire des observations géologiques (8). II avait écrit pour TEncyclopédie l'article Expansibilité (9). II n'avait cessé de s'intéresser aux progrès des sciences, de fréquenter les savants, de leur écrire, de se livrer lui-même à des observations et à des expériences scientifiques (10).

II n'avait pourtant jamais eu beaucoup de goût pour les mathématiques ("). II avait reçu dans sa jeunesse une éducation littéraire aussi éclairée que solide, qui joignait la connaissance des chefs-d'œuvre de Tantiquité à celle des classiques français et des ouvrages de Fénelon, de Vauvenargues, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau (12). II avait le don des langues. II écrivait Tanglais avec facilité et correction. II savait Tallemand, Titalien, le grec, le latin. II étudia (i) Sén. de Mcilh., Du Qouv., 147. p) Morell., Jfôre.,1, 12.— Pour obtenir l'exacle vérité, il faut saus doute faire la part de quelque exagération dans l'asseiiion du bon Morellet. (3) Lettre de Condorcet â Turbot, 28 j uiu 1770. — Cond. Œuv. Ed. Arago, 1, 168. P) Le goût des sciences et des lettres semble avoir été héréditaire dans la famille de Turgot: Turgot de Mon vil le, proviseur du collège d'H.ircourl, à la lin du xvie siècle, fut un savant homme; — Jacques-Etienne Turgot de Soumont, intendant de Metz à l.i fin 'du xvie siècle, a écrit des mémoires historiques sur la Lorraine et lesTrois-Evécliés ; — Jacques Turgot de Sainl-sllair, président á mortier au Parlement de Rouen, mort en 1659, était l'ami de l'orientaliste Bochart, et comptait parmi ses ancêtres par les femmes le célèbre Pierre Pithou; — Michel-Elienuu Turgot, prévôt des marchands de Paris, fut de 1 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; il avait ete élevé par son aïeul maternel, Lepeletier de Souzy, qui recevait dans sa maison Boileau, Massieù, Tourreil, M. et Mm Dacier; — un des frères de Turgot fut membre de la Société d'Agricul ture, associé libre de l'Académie des Sciences; il a laissé quelques écrits, f Eloge histor. de Turgot, le prévôt des marchands, par Bougain viile.— Histoire de l'Ac.desInscrip., XXV,'213.)

Une fois pour toutes, pour ce qui concerne la généaloeie de Turgot, voir '(Histoire du canton d'Athis, par le comte de La Ferrière. Nous devons personnellement des remercî ments à M. Eug. Cliatel, archiviste du Calvados, à M. le docteur Olive, de Bayeux, et à M. Lo Hardy de Rots, pour leurs bienveillantes communications relatives aux ancêtres du Turgot. pi Morel\.,Mém.. 1, 12. (6I Œuvres de T. Éd. Daiie, II, 782. (7) Uup. Nem., Mém., 1,39. (8> Id., I, HM7. t») Œuvres de T. Ed. Dup. Nem., 1, 155. (10)Dup. Nem., Mém.. 1,10. (" Morell., Mém., 1, 12. l«)Morell., Mém., 1, 14.

INTRODUCTION.

. 5 Thébreu et Tespagnol. II fit connaître à la France les poésies de Macpherson. II traduisit des morceaux détachés de Shakspeare, de Hume, de Tucker, de Pope, une partie de la Messiade de Klopstock, le premier livre des Idylles de Gessner, quelques scènes du Pastor Fido, le commencement de THiade, une multitude de fragments de Cicéron, de César, d'Ovide, de Tacite, d'Horace, de Tibulle, de Virgile, la plus grande partie du Cantique des Cantiques. II se moquait des traductions libres, et leur refusait le titre de traductions, pensant « qu'on pouvait à la fois traduire très littéralement et avec beaucoup d'élégance. » II disait quelquefois : « Si je veux vous montrer comment on s'habille en Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la française. Vous n'en connaîtriez que Tétoffe.

II faut que je mette Thabit turc sur mes épaules, et que je marche devant vous ('). » Comme s'il avait pressenti Timportance prochaine de la Linguis tique, il avait cherché et trouvé en partie la méthode qui permet de remonter à Torigine des mots. II avait rédigé pour TEncyclopédie l'article Étymologie (2), résumé très net et très intéressant de ses recherches philologiques. Auparavant déjà, sur les bancs de la Sorbonne, il avait analysé et commenté pour son instruction personnelle les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur Torigine des langues ('). Ainsi , l 'étude des lettres Tattirait par ce qu'elles ont de plus extérieur et pour ainsi dire de moins littéraire, mais aussi de plus positif: la formation et la signification des mots. Les traductions avaient pour lui plus d'attrait que la libre composition, que Tart d'écrire proprement dit.

Ce puissant esprit cherchait d'instinct la difficulté et Teffort. II avait moins le génie de Tinvention que celui de la critique, entendue dans le sens élevé que lui a donné notre époque. L'imagination ne lui faisait pas absolument défaut. Mais ce n'était pas celle des vrais poètes, des grands écrivains ou des inventeurs de génie. C'était une imagination réfléchie et voulue. II était bien près pourtant de se croire poète, quoi qu'il ait toujours mis un soin jaloux à cacher au public ses œuvres poétiques. Mais le goût de la grammaire, la préoccupation de la précision pour ainsi dire scientifique, Tavait entraîné à un écart singulier. Reprenant une tentative du xvie siècle, il prétendait assujétir la poésie française au rhythme des anciens , et scander les alexandrins comme les hexamètres d'Homère ou de Virgile.

II essaya même, sous un nom d'emprunt , d'obtenir Tassentiment de Voltaire pour cette innovation, qu'il n'est pas d'ailleurs le seul à avoir tentée. C'est à (i) Dup Nem., Mém., 1, 14-15; — Œuvres de T. p) Œuvres de T. Ed. Daire, II, 756. Ed. Dup. Nem., IX, 1. p) Id., II, 709. peine si Voltaire prit garde à ses vers métriques, innocent péché d'un grand esprit ('). II s'occupa aussi de poésie proprement dite(!). « M. Turgot, dit Sénac de Meilhan, avait un talent supérieur pour la poésie, qui fut pendant sa vie un secret, révélé seulement à quelques amis intimes (3). » Nous ne sommes pas forcés de croire Sénac de Meilhan sur parole. II paraît au moins que Turgot avait un goût véritable pour la satire, et ce qui nous est resté de lui dans ce genre mérite d'être connu. C'est Laharpe qui Ta recueilli dans sa Correspondance littéraire (*).

La pièce intitulée Michel et Michau qui fut composée de moitié avec Condorcet (5), les vers adressés à Bernis, ne manquent pas d'énergie. On en peut dire autant du portrait de Frédéric II, attribué à Turgot et que Bachaumont a conservé (6). Mais c'est là de la versification plutôt que de la poésie. On en jugera d'après la citation suivante. Laissons d'abord parler Laharpe; il nous expliquera le sujet des vers satiriques adressés à Bernis : « Les curieux d'anecdotes politiques savent que le traité d'alliance conclu par l'abbé de Bernis entre TAutriche et la France (traité de Versailles, 1756) et la funeste guerre qui en fut la suite, eurent pour première cause le mépris déclaré du roi de Prusse pour Mme de Pompadour. Tout le monde connaît ces vers du roi du Prusse ou plutôt de Voltaire : Évitez de Bernis la stt'rile abondance.

Le poète devenu ministre et la maîtresse méprisée réunirent leur ressentiment, et la France fut la victime de cet imprudent traité, (i) Œuv. de T. Ed. Daire. Lett. inéd., 811. (s) On sait que Turgot est l'auteur du vers fameux sur Franklin .• M. Laboulaye accompagne cette lettre de la note suivante : » C'est le vers célèbre : Eripuit ccelofulmen sceptrumque tyrannis. Eripuit cœlofulmrn sceptrumque tyrannis. D'Alembert l'a traduit ainsi : M. Laboulaye, dans son excellente édition de la Correspondance de Franklin, publie une lettre du savant physicien relative à ce vers de Turgot et raccompagne do curieux com mentaires. Voici d'aburd la leltre : Tu vois le sage courageux Dont l'heureux et mâle génie Arracha le tonnerre aux dieux Et le sceptre à la tyrannie. Nogaret traduisait : Franklin à Félix Kogaret.

On l'a vu désarmer les tyrans et les dieux. Passy, 8 mars 1780. M. Summer.l'éloquent défenseurde la liberté des noirs, a publié dans Y A tlantic Monthly de nov. 1813 un curieux travail sur ce vers que Turgot imita de Manilius (Astronomie, 1, 104) : Eripuitque Joi'i fulmen, viresque tonandi, ou de Y Anti-Lucrèce, du cardinal de Polignac 1, 96 : ' Monsieur, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honncur de m'écrire, et de laquelle, aurés m'avoir noyé d'un flot de compliments que je ne puis jamais espérer de mériter, voua me demandez mon avis sur votre traduction d'un vers latin dont on m'a fait l'applicatiou. Si j'étais ( ce que je ne suis pas) assez versé dan-< votre belle lansrue pour être bon juge en poésie, je me refuserais n donner mon avis sur ce vers, puisqu'il est question de moi.

Je dirai seulement qu'on me prête teaucoup trop, surtout en ce qui concerne le tyran : la révolution a été l'œuvre d'une foule d'hommes braves et capables ; c'est assez d'honneur pour moi si l'on m'y accorde une petite part Eripuitque Jovi fulmen, Phaboque sagittas. » (3) Sén. de Meilh., Du Gouv., 148. /*) XI, 381), lettre cxlvii, aimée 1781 p) Œuvres de Cond. Ed. Arago. Corr. I 161 (6) Mém. sec., II, déc. 1767. ' (Con-esp. Franklin, V Toi., p. 117.)

INTRODUCTION.

. ouvrage de la vanité blessée ('). II courut alors des vers adressés à Tabbé de Bernis, vers dont Tauteur demeura toujours inconnu. » Ces vers étaient de Turgot. Les voici : Des nœuds par la prudence et l'intérêt tissus, Un système garant du repos de la terre. Vingt traités a"hetés par deux siècles de guerre, Sans pudeur, fans motif, en un instant rompus; Aux injustes complots d'une race ennemie, Nos plus chers intérêts, nos alliés vendus; Pour cimenter la tyrannie, Nos trésors, notre sang vainement répandus; Les droits des nations incertains, confondus, L'empire déplorant sa liberté trahie ; Sans but, sans succès, sans honneur, Contre le Brandebourg l'Europe réunie, De l'Elbe jusqu'au Rhin les Français en horreur, Nos rivaux triomphants, notre gloire flétrie, Notre marine anéantie. Nos îles sans défense et nos ports saccagés : Voilà les dignes fruits de vos conseils sublimes!

Trois cent mille hommes égorgés, Bernis, est-ce assez de victimes? Et les mépris d'un roi pour vos petites rimes, Vous semblent-ils assez vengés? Turgot a écrit aussi une satire en prose : « Les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés de Bélisaire censurées par la Sorbonne. » Elle ne manque pas d'esprit (!). D'ailleurs Turgot avait de Tesprit; on cite des mots de lui qui en sont la preuve. — « L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit: c'était celui des Mois de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta et dit en plaisantant : « Odeur de vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs. » « M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié (*). » Parmi les observations diverses de Turgot qui ont été recueillies quelques-unes offrent des traits de satire que La Bruyère n'eût pas désavoués.

(!) « Opinion exagérée dont nous laissons la responsabilité à Laharpe, à Turgot et à leurs contemporains. II n'est pas démontré que les ressentiments de M"" de Pompadour et de l'abbé de Bernis aient été la véritable ou la principale cause du traité de Versailles. II n'est pas démontré non plus que l'alliance de la France et de l'Autriche contre la Prusse dût nécessairement nous èlre funeste. Frédéric II, comme on l'a justement fait remarquer, a très habilement exploité d'abord les souvenirs survivants de ['excessive prépondérance que l'ancienne maison d'Autriche avait exercée sur toute l'Europe, et plus tard les regrets de la guerre de Sept ans; il a su mettre avec lui l'opinion des philosophes maîtres de l'esprit public, et le succès de ses armes a achevé de lui faire beaucoup de partisans.

Cette sorle de popularité lui a été fort utile. » Introd. à la Corresp. secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy, par MM. d'Arneth et Geffroy, xxv, ouvrage capital pour l'histoire du Ministère. p) Elle a été publiée par M. Tissot à la tin de son ouvrage intitulé : Turgot; sa vie, son administration, ses ouvrages. p) Chamíort, Car. et anecd. « Un homme voit de loin un arbre, et s'en croit bien sùr. Qu'un autre lui dise que ce pourrait bien être un moulin à vent, il en rira d'abord; mais quand deux, trois personnes lui soutiendront que c'est un moulin, son ton deviendra moins assuré, il doutera, et si les témoins sont en assez grand nombre, il ne doutera plus, il croira voir lui-même ce que les autres voient, et il dira : « Je m'étais trompé ; effectivement , je vois bien que c'est un moulin à vent. » « Certaines gens... s'irritent sans cesse contre tout ce qu'ils voient au-dessus d'eux, parce que, intérieurement convaincus de leur propre faiblesse, ils ne peuvent se persuader qu'elle échappe à des yeux clairvoyants.

Ces gens-là croient toujours lire le mépris dans Tâme des autres, et les haïssent, aussi injustes que ce bossu qui, renfermé dans un cabinet de glaces, les brisait avec fureur en mille morceaux ('). » Le style de Turgot manque de reìief. II a cependant des images et quelque couleur. Mais ces images ne sont pas toujours spontanées et naturelles. Elles sentent Teffort. « On peut regarder, dit Turgot, le taux de l'intérêt comme une espèce de niveau, au-dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée; les sommets des montagnes s'élèvent au-dessus des eaux, et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons, paraissent et se couvrent de productions de toute espèce.

II suffit que Teau monte ou s'abaisse d'un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plaines immenses (s). » II parle ailleurs de « cette présomption aveugle qui rapporte tout ce qu'elle ignore au peu qu'elle connaît; qui, éblouie d'une idée ou d'un principe, le voit partout, comme Tœil, fatigué par la vue fixe du soleil, en promène Timage sur tous les objets vers lesquels il se dirige ('). » « Les traits délicats, dit-il encore, se perdent dans le récit de Thistoire, commè la sieur du teint et la finesse de la physionomie s'évanouissent sous les couleurs du peintre ('•). » A propos des figures de rhétorique : « Une flèche tirée juste s'élève jusqu'au but, et s'y attache; lancée plus haut, elle retombe, image d'une figure naturelle et d'une figure outrée v5). » Assurément on ne reprochera pas aux images que nous venons de (») Œuvres de T- Ed. Tìairp, IL 777.

(«1 Eloge de Gournay; Œuv. de T Ed Daire p) Sur laform. et la distrib. des rich.; Œuvres 1,290. " """"• de T. Kil. liai n-, 1. 59. ,5) Disc, sur THist. «ni».; Œuv de T Ed (3) El. de Gournay; Œuv. de T. Ed. Daire, I, 287. Daire, II, 659.

INTRODUCTION.

. citer d'être outrées. Elles ont plutôt de Télégance, sinon de la grâce; elles sont ingénieuses et fortes. Turgot, ne Toublions pas, est logicien en toutes choses. Au séminaire et en Sorbonne, il s'était rompu aux exercices et aux disputes théologiques. II en eût remontré à plus d'un docteur sur la Somme de saint Thomas et Tinterprétation des Pères de TÉglise. Les questions ardues de la grâce, de la prédestination et du libre arbitre Tavaient particulièrement intéressé; il avait entrepris d'écrire Thistoire du Jansénisme (l). II avait lu, en partie au moins, TAugustinus, énorme in-folio de Jansénius. Or, parmi les plus ardents polémistes de son temps, aucun, à sa connaissance, et il Taffirme, n'avait eu le courage d"y jeter les yeux (s). Quelle avait été sur le développement de son esprit Tinfluence de ces études théologiques?

Quel souvenir, quelle opinion en avait-il conservés ! C'est ce que nous apprend l'abbé Morellet, qui avait été son condisciple en Sorbonne: « Le cours d'études du Séminaire et de la Licence, dit-il, n'était pas aussi mauvais que le disent et le pensent les gens du monde et les gens de lettres qui n'ont point passé par là. En effet, au travers des futilités dont les livres de théologie sont remplis, on trouve discutées les plus grandes questions de la métaphysique, de la morale, et même de la politique... Le cours des études de la Sorbonne se retrouve dans Tensemble des thèses que les étudiants étaient obligés de soutenir à diverses époques avant d'arriver au doctorat... Chacune de ces thèses exigeait des études dont quelques-unes peuvent bien être regardées comme fort inutiles et peu dignes d'occuper les hommes.

Mais d'abord, toutes exerçaient Tesprit. Pour soutenir avec distinction ces exercices, il fallait quelque talent de parler, quelque adresse à démêler Tobjection et à y répondre. L'usage de Targumentation est une pratique excellente pour former Tesprit et lui donner de la justesse, lorsqu'il en est susceptible. M. Turgot me disait souvent... « Mon cher abbé, il n'y a que nous qui avons fait notre licence, qui » sachions raisonner exactement. » Et lui et moi nous en pensions bien quelque chose. II ne faut pas croire que les absurdités théologiques nous échappassent. La raison, obscurcie par Téducation des collèges et des séminaires, reprend bien vite ses droits sur des esprits justes. Je me souviens qu'en nous avouant, M. Turgot et moi, notre embarras, nos doutes, ou plutôt notre mépris pour les sottises dont notre jeunesse avait été bercée, le nom de sophismes donné par les théologiens aux raisonnements par lesquels le socinien Crellius prouve que un et un et un font trois, nous faisait pâmer de rire (3). » (i) Œuv. de T. Ed. Daire, II. 703. p) Œuv. de T. Ed. Daire, II, 7C9.

P) Morellet, Mém., I, 29-30. Destiné à l'état ecclésiastique par sa famille, Turgot ne s'en était pas senti la vocation. II Tavait écrit à son père, qui s'était rendu à ses raisons. Mais ses camarades, les abbés de Boisgelin, de Cicé, de Brienne, de Véry, l'en avaient fortement blâmé. « Nous sommes unanimes à penser, lui avaient-ils dit, que tu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et ne peut obtenir aucun avancement. Ton père a joui d'une grande renommée; tes parents ont du crédit, et en ne sortant point de la carrière où. ils t'ont placé, tu es assuré d'avoir d'excellentes abbayes et d'être évêque de bonne heure.

II sera même facile à ta famille de te procurer un évêché du Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration, et sans cesser d'être homme d'Église, tu seras homme d'État à ton loisir, tu pourras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective. Vois qu'il ne tient qu'à toi de te rendre très utile à ton pays, d'acquérir une haute réputation, et peut-être de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que si toi-même tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès; tu faneras, tu épuiseras, à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. » Turgot avait répondu : « Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis Texprimer du sentiment qui le dicte.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…